‹ La maison des confidencesChapitre 3 sur 7 · LIU · texte numérisé non relu

LIU

Non.

l'étranger

Et l'ethnographie Trocadéro ?

Non plus. Nous, on ne sort pas.

l'étranger L'ethnographie Trocadéro est amusant.

Sans blague ? Je suis de sortie dans deux mois. J'irai. T'es sûr que je ne le regretterai pas ? l'étranger Non.

Faut que ce soit les étrangers qui nous renseignent.

l'étranger Nous avons vu les plus belles rues : la rue Bergère,

la rue Rougemont, la rue des Jeûneurs et les gros boulevards : Bonne-Nouvelle, Filles-du-Calvaire...

Vous n'avez pas vu la rue des Panoyaux ?

l'Étranger Non.

C'est là que je suis née.

l'Étranger Intéressant ?

Je te crois.

l'étranger

Alors je note, pour demain.

Et le soir, qu'est-ce que vous fabriquez ?

l'étranger On est fatigué ; on se couche. Une fois seulement nous avons invité des demoiselles du boulevard à

prendre des bocks.

Vous n'êtes pas dégoûtés ! Des filles, mon cher !

l'Étranger La mienne avait une belle robe de soie... Une dame

grave à la gorge superbe, une vraie brune avec de la moustache sur la lèvre, quelque chose de magnifique ! Elle voulait tout le temps m'embrasser, mais elle fouillait dans mes poches. C'est mon président qui l'a vue : (( Gustav, qu'il me dit dans notre langue, la voleuse t'a ton mouchoir enlevé. )) Elle, justement, me mettait des petits baisers sur les yeux pour que je les ferme avec des petits mots tendres : (( Mon mi, mon trésor, tu ressembles à mon premier ami; donne-moi tes lèvres, mon chouchoute. » Je réponds : (( D'abord rendez-moi mon mouchoir. )) Elle me traite de poireau. Alors j'ai appelé le sergent de ville. Devant le sergent de ville elle a rendu le mouchoir, en demandant si on ne pouvait plus plaisanter. Une dame qui savait parler l'anglais, l'allemand, le tchèque, le russe et l'espagnol !

Méfie-toi du boulevard.

l'étranger Chez moi j'en ai plus de deux cents, sur des cartes postales. Sur les cartes elles ne pensent qu'à l'amour et ici elles ne pensent qu'au commerce. C'est la différence entre Poésie et Réalité. Quand je serai rentré, j ajouterai encore deux cents cartes postales.

Tu en fais collection 7

l'Étranger Je les mets dans un tiroir qui ferme à clef, chez moi.

LÎLI

Et tu les regardes ?

l'étranger Quelquefois, le soir dans ma maison, je mets sur la lampe un abat-jour fantaisiste gracieux. Ce sont des danseuses qui lèvent la jambe jusqu'aux chapeaux des messieurs-danseurs. Je me crois au Moulin-Rouge et puis je sors mes cartes, je les regarde, je choisis... Un bon verre de bière, ma pipe, mon chien qui ronfle... L'après-midi, je suis dans l'industrie, le soir je suis dans le rêve !

Puisque tu ne fais que causer, je vais fumer.

l'étranger La conversation est agréable.

Ça t'instruit.

l'étranger

Je m'en irai sur un bon souvenir.

T'es guère exigeant.

l'Étranger Comment te nommes-tu ?

l'étranger

Tu me signeras une carte postale ?

Si tu veux.

l'étranger

Et puis je vais t'en remettre une douzaine. Tous les

mois, tu m'en enverras une, là-bas.

Si tu crois que j'y penserai !

l'étranger Je t'enverrai cinq francs, par retour.

Alors!...

l'étranger C'est pour ceux qui sont restés.

Tu veux les épater...

l'Étranger Tu mettras dessus : Mon bon souvenir.

Entendu.

l'étranger

Et puis aussi une petite pièce de vers...

Je ne saurai pas...

l'étranger Tu copieras celle-ci, que j'ai faite :

A mon ami de Biddelsburg J'envoie mon souvenir d'amour.

Après lui mon cœur soupire, Va-t-il bientôt revenir ?...

C'est envoyé !

l'étranger

Je leur montrerai ça pendant nos répétitions...

Allez donc comprendre quelque chose à vous autres ! En bas tu faisais un potin !

l'étranger C'était pour les camarades !

60 LA MAISON DES CONx^IDENCES

Et dans l'intimité, tu es tout différent.

l'étranger C'est parce que je suis artiste.

Oui.

l'étranger

Les artistes cherchent l'amour.

Tu trouverais cela plutôt chez toi.

l'Étranger Chez moi, les dames sont sérieuses.

Tu n'es pas marié ?

l'étranger Non.

T'as une borme amie.

l'étranger Non.

Eh ben vrai !

l'Étranger

Aussi, le soir, quand j'accompagne mes camarades,

après la répétition, je suis tout mélancolique. Il est dix

heures, dix heures un quart, dix heures la demie même, quelquefois ! Il n'y a plus que nous dans les rues de Biddelsburg. C'est si joli ! Au bout de la rue principale, on voit le vieux château avec toute son aile droite écroulée; l'hôtel de ville avec ses hommes d'armes en fer forgé, six fois grandeur nature... C'est très vieux tout cela... La nuit toute la ville a l'air d'appartenir à ses morts, et 1 heure tourne doucement pour ne pas les troubler. S'il y a clair de lune, l'été, c'est magnifique ! J'accompagne tous mes camarades un par un, jusqu'au dernier, parce que je suis le seul célibataire. Il y en a qui détestent rentrer, ceux-là, je ne les envie pas. Mais d'autres!... Les jeunes mariés!... Je me figure la scène. La dame fait semblant de dormir... Elle murmure : u Comme il est tard ! » Et puis... et puis... Moi je n'ai que mes cartes postales et mon abat-jour. Et aussi une demoiselle que je vais voir en ville, mais pas pour le sentiment...

Et tu croyais qu'à Paris?...

l'Étranger Oui!

C'est difficile, même pour les habitants...

l'Étranger

Vos romans...

Les romans sont les romans...

l'étranger Je repars dans trois jours...

LILI, tendre.

Tu?...

l'étranger

Non, merci.

Tu peux compter sur moi pour les cartes.

l'étranger Voici le payement d'avance.

Merci, mon loup.

l'étranger

Je demanderai aux camarades, en bas, de vous

chanter quelque chose.

Il y a un piano, ça sera épatant.

l'Étranger Pourtant...

Quoi, mon loup ?

l'Étranger Non, je ne veux pas m'en aller comme ça.

Parbleu !

l'étranger

J'ai l'air d'une brute et j'ai une âme de petit oiseau.

Qu'est-ce qui peut te faire plaisir, mon gros }

l'Étranger Eh bien voilà : tu vas me dire : (( Je t'aime ; je n ai jamais aimé que toi... ))

l'Étranger

Dis-le pour que je remporte ça dans mes oreilles, à

Biddelsburg.

Je ne peux pas.

l'étranger

Je payerai.

Je ne peux pas. C'est comme si tu me demandais de faire un faux serment.

l'Étranger Alors, je n'insiste plus.

Tu reviendras ?

l'Étranger Je ne crois pas. Il y a encore tant de choses à visiter !

Sans rancune, mon vieux.

l'étranger Sans rancune.

SAPHIR

Alors, qu'est-ce que vous voulez, mon petit bibi ? LE PETIT JEUNE HOMME

C'est bien vous madame Saphir ?

SAPHIR

Eh ! oui ! Pour la dixième fois, c'est moi Saphir. Et

après ?

LE PETIT JEUNE HOMME

Alors, tenez.

Une lettre }

LE PETIT JEUNE HOMME Oui, madame.

SAPHIR

Et de la part de qui venez-vous ?

LE PETIT JEUNE HOMME

De la part de M. Lucien, de M. René et de M. Armand.

SAPHIR

Pourquoi ne m'avez-vous pas remis ça en bas ? On a cru que vous étiez un client.

LE PETIT JEUNE HOMME Ces messieurs m'avaient bien recommandé de ne pas vous donner la lettre devant les autres dames.

{Saphir décacheté V enveloppe. La lettre dit : « On t'envoie une poire à dessaler. Bonne chance et merci pour la langouste. » Une pièce d'or est jointe.)

SAPHIR Je comprends !...

LE PETIT JEUNE HOMME Ils m'ont dit de rapporter la réponse.

SAPHIR

Assieds-toi, mon coco.

Pensez-vous ! Quand j'arrive en retard, qu'est-ce que je prends ?

SAPHIR Il est méchant, vot' patron ?

LE PETIT JEUNE HOMME Ça ne serait pas tant lui : c'est vache, mais c'est

juste. Seulement, i! y a les autres qui ne peuvent pas me renifler.

SAPHIR

Tiens ! Pourquoi? Vous êtes gentil cependant. Et dans quelle maison travail lez- vous ?

LE PETIT JEUNE HOMME Chez Rebuttard et Cie, commission-exportation, rue de Paradis-Poissonnière. Je fais les courses.

SAPHIR

Et vous savez où l'on vous a envoyé }

LE PETIT JEUNE HOMME Je m'en doute... Ici ou ailleurs! Pourvu que la Journée file, n'est-ce pas ?... Voyons, donnez-moi la réponse.

SAPHIR

Quel âge avez-vous ?

LE PETIT JEUNE HOMME

Quinze ans.

SAPHIR

Vous paraissez davantage.

C'est parce que je m'embête.

SAPHIR

Nous aussi, on s'embête, mais il faut paraître moins que son âge.

LE PETIT JEUNE HOMME, poli.

Chaque métier a ses inconvénients.

SAPHIR Vous n'avez pas l'air d'aimer le vôtre.

LE PETIT JEUNE HOMME Ça vous pouvez le dire... et c'est pourquoi les autres me haïssent : ils sentent bien que je ne suis pas de leur bord.

SAPHIR Ah!

LE PETIT JEUNE HOMME, fièrement.

Je suis artiste.

SAPHIR Tu chantes ?

LE PETIT JEUNE HOMME Non; je dessine.

SAPHIR, éblouie.

Ça, c'est épatant. Alors, qu'est-ce que tu fabriques dans le commerce ?

LE PETIT JEUNE HOMME Je n'ai plus ni père ni mère; j'ai été recueilli par un vieil oncle qui est ressemeleur de son métier. Pour lui.

il n'y a rien de plus beau qu'un employé; il ne voit pas au-dessus. Il m'attrape quand il trouve de mes dessins. Il n'y entrave que pouic, le vieux... Alors, je suis obligé de cacher mon carnet.

SAPHIR

Pauvre gosse !

LE PETIT JEUNE HOMME Oh ! je dessine tout de même... C'est plus fort que moi... je dessine partout où je peux, dans le creux de ma main, sur ce que je trouve... Je suis surtout content quand on m'envoie faire des courses du côté des Tuileries ou du Parc Monceau. C'est là qu'on est tranquille!... Comme dans un atelier! J'ai des coins à moi, bien cachés, où personne ne me regarde ; je me dépêche de travailler... C'est bon... si vous saviez... Je suis si heureux dans mon petit coin, tandis que chez Rebuttard les autres m'embêtent et qu'à la maison j'ai mon oncle... Je fais des arbres, des fleurs, des têtes aussi... Je voudrais tant peindre!... Je ne sais comment vous dire ça... j'ai faim de peindre... L'odeur des tubes de peinture, eh bien, ça me fait l'effet que produit sur un mendiant l'odeur d'un bifteck qui cuit... Il me semble que je saurais... J'ai regardé les gens au musée du Louvre. . . Oh ! ils ne sont guère épa-

tants, vous savez... ils sont là qui tâtonnent; moi, la note juste, la couleur qu'il faut, ça me donne comme un coup dans l'estomac. Un beau tableau, ça me chatouille... je resterais des heures devant. Vous ne me croiriez pas : je ne regarde même plus le sujet ; c'est la couleur qu'il me faut... J'ai déjà acheté deux cartons et quelques tubes, mais il m'en faudrait bien d'autres... Ah ! si j'avais seulement un professeur. Quand je pense qu'il y a des mufles qui peuvent faire ce qu'ils veulent et qui ne fichent rien ! Cinq heures ! faut que

je me barre !

Tu ne me le montrerais pas, ton carnet ?

LE PETIT JEUNE HOMME Je ne peux pas. Faut que je rentre.

SAPHIR

Tu expliqueras à tes chefs que je t'ai retenu.

LE PETIT JEUNE HOMME Je vous dis qu'ils ne cherchent qu'une occasion pour me faire perdre ma place. Je ne cause jamais avec eux. D'abord, ils ne parlent que de femmes...

SAPHIR

Et toi ?

LE PETIT JEUNE HOMME Moi je n'y pense pas.

SAPHIR

Tu ne penses qu'à tes dessins ?

LE PETIT JEUNE HOMME

Oui.

SAPHIR

Mais les peintres, ça aime les femmes, tu sais.

LE PETIT JEUNE HOMME

Comme modèles.

SAPHIR

Montre ton carnet.

Voilà.

SAPHIR, jeuilletant le carnet.

C'est chouette ! Je n'y connais pas grand' chose, mais ça me paraît jeté... C'est pris sur le vif, quoi !

LE PETIT JEUNE HOMME Je fais ce que je vois.

SAPHIR

Tu voudrais dessiner ma figure ?

LE PETIT JEUNE HOMME

Oui.

SAPHIR

Je ne mets qu'une condition.

LE PETIT JEUNE HOMME Laquelle ?

SAPHIR

Tu me laisseras te payer ton travail pour que tu puisses acheter des couleurs...

LE PETIT JEUNE HOMME Impossible... je vous remercie.

SAPHIR

Bon... Bon... Comment veux-tu me faire : de face ou de profil ?

LE PETIT JEUNE HOMME Je voudrais tant vous faire toute nue.

Non.

LE PETIT JEUNE HOMME

Et pourquoi ?

SAPHIR

Faites attention à qui que vous parlez, mon cher ! LE PETIT JEUNE HOMME

Ahîben!...

SAPHIR

Je ne suis pas un modèle.

LE PETIT JEUNE HOMME

Excusez-moi. Je croyais...

SAPHIR Tu m'as vexée par ignorance plutôt que par méchanceté. Enlève-moi donc un chic dessin pour que je l'apporte à... un ami.

LE PETIT JEUNE HOMME

Je commence,

SAPHIR Même, tu me feras un corsage, un corsage montant.

LE PETIT JEUNE HOMME, crayonnant.

C'est embêtant, à cause du cou qu'on ne verra pas

assez.

SAPHIR

Je tiens au corsage montant.

On en mettra un.

SAPHIR

J'ai déjà été faite une fois.

LE PETIT JEUNE HOMME

Ici?

SAPHIR

Non. Par un monsieur qui coupait les têtes dans du papier noir, à la terrasse d'un café. C'est pigé, tu sais... Oh ! une ressemblance frappante. Et rien qu'avec des ciseaux, tu parles que c'est plus difficile qu'avec des crayons.

LE PETIT JEUNE HOMME

Ça dépend.

SAPHIR

Ne me colle pas trop de noir aux yeux ; je veux que tu me fasses comme quand Je suis de sortie.

LE PETIT JEUNE HOMME Il ne faut pas trop me demander ; je ne suis pas encore tout à fait un artiste : je ne fais que ce que je

vois.

SAPHIR C'est déjà bien.

{Silence.)

Je ne vous avais pas regardée. Vous êtes jolie.

Rends-moi mieux que je ne suis.

LE PETIT JEUNE HOMME Pas la peine de vous fatiguer à poser : je suis habitué à prendre les gens pendant qu'ils remuent, pendant qu'ils bavardent, sans qu'ils s'en doutent.

(// crayonne jébrilement, puis déchire la jeuîlle de son carnet et la remet à Saphir.)

SAPHIR C'est jeté !

LE PETIT JEUNE HOMME Vous êtes contente ?

SAPHIR Je me retrouve bien.

LE PETIT JEUNE HOMME Je vais signer.

SAPHIR

Je te remercie. Et tu me laisseras te donner ces dix francs pour ta peine ?

LE PETIT JEUNE HOMME Non, vraiment.

SAPHIR T'es fier.

LE PETIT JEUNE HOMME Je vas me tirer, cette fois... il est tard.

SAPHIR

Permets-moi au moins de te donner quelque chose... un souvenir... Tiens, deux sous... ce n'est rien, deux sous; ça ne peut pas te froisser... 1 u ne les dépenseras pas... tu les garderas... J'ai comme une idée que tu deviendras un grand artiste... tout à fait le genre célèbre. Alors tu porteras ces deux sous-là à ta chaîne de montre... et tu diras aux copains : « C'est ce que m'a donné une femme... une pauvre femme... pour mon premier portrait... »

LE PETIT JEUNE HOMME Ça, je vous le promets. Et qu'est-ce qu'il faudra que je leur dise de votre part, aux autres }

SAPHIR

Dis-leur... Au fait non, ne leur dis rien... C'est sans doute des clients d'ici; il ne faut pas leur être désagréable... je suis comme toi : mon métier ne me plaît guère, mais je le fais de mon mieux... et puis moi, vois-tu, je n'ai pas ton âge... et un autre métier pour moi... je n'en vois plus... non, je n'en vois plus... je ne suis pas très heureuse, mais je n ai pas envie d'autre chose... Ici, au moins, ça a de bon qu on n'a plus d'ambition ; on est tranquilles comme si on était mortes.

L heure du repos. Ces dames se livrent à mille occupations ingénues. Dolorès a fermé les yeux et s'abandonne à la douceur d'une sieste innocente,

SIMONE Dolorès !

CARMEN V'ià qu'elle roupille encore !

GERMAINE On la pose quelque part, elle s'endort.

ÉVA

Les personnes du Midi, c'est mou.

SIMONE

Dolorès !

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