‹ La maison des confidencesChapitre 7 sur 7 · scène de jalousie · texte numérisé non relu

scène de jalousie

MERCEDES

Bon ! Bon ! On y va. {D'un ton cérémonieux.) Et pourriez- vous me dire, chaer ami, ce que vous avez fait de sept à huit heures 7

M. SIMÉON

Je me suis promené, ma doucette.

MERCEDES Basta ! Basta ! On vous connaît. Vous flirtez avec toutes mes amies.

M. SIMÉON Peut-on dire ?

Avec ça qu'elles se gênent pour vous faire de l'œil et du genou ! C'est toutes chausson et compagnie.

M. SIMÉON

Mélanie !

MERCEDES

Pendant que je t'attends, tu cours les hôtels meublés, bougre de papillon !

M. SIMÉON

Je te prie...

MERCEDES

Motus ! J'ai mes idées. Je travaille et tu rigoles. M. SIMÉON

Tu travaillais, mon pauvre chou ? A quoi ?

MERCEDES, s'ouhlianl.

Une manille ! . . .

M. SIMÉON, d'un ton de douloureux reproche. Tu veux dire ta tapisserie.

MERCEDES

Oui, oui, c'est la fourche qui m'a langue.

M. SIMÉON

Où est-elle, ta tapisserie ?

MERCEDES

Je l'ai laissée dans le salon.

Tu m'aimes ?

MERCEDES

Je n'en dors pas.

M. SIMÉON Et nous sommes mariés depuis treize ans !

MERCEDES

Ça file !

M. SIMÉON, reprenant sa coîx naturelle.

Saperlipopette ! Tâche d'alimenter un peu la conversation. C'est moi qui fais tous les frais. Trouve des choses ! Je viens ici pour me donner l'illusion de la vie de famille. Donne-la moi...

MERCEDES Même qu'entre parenthèses, c'est une drôle d'idée.

M. SIMÉON

Possible. C'est mon affaire. Alors, il est entendu que tu es une petite femme bien popote. Donne-moi l'illusion, je ne te demande que ça.

MERCEDES C'est bien. (Cérémonieuse.) Tu ne sais pas, mon mignon chéri, j'ai reçu un billet doux.

M. SIMÉON

Tonnerre !

MERCEDES

Ne te fâche pas ! Je vais te le montrer.

Voire...

MERCEDES

Ce n'est pas d'un amoureux, grosse bête ! C'est de la maison Houchepié ! Tu ne me gronderas pas ?... Je vais tout t'avouer... D'abord, laisse-moi t'embrasser. Oh ! le vilain ! avec ses gros yeux... Fermez vos mirettes, mon lapin en chocolat... Na... Je me suis acheté une aigrette-colonel... pour mon nouveau chapeau.

M. SIMÉON, voix habituelle.

Tu n'aurais rien de plus drôle, de plus imprévu }

MERCEDES Voilà la tite facture, mon toto.

{Elle lui tend une jacture.)

M. SIMÉON

Ça va bien !

MERCEDES Qu'est-ce que tu attends ! C'est quatre louis.

M. SIMÉON Parfait. (// fait semblant de lui donner quatre louis.)

Voilà... Un, deux... trois... quatre, pour la tite

fille...

MERCEDES

C'est tout ! Et tu appelles ça te donner l'illusion ! II me semble que quand une femme du monde se trouve avec son mari, le soir, avant dîner, c'est pour lui glisser ses factures ! Dans ces conditions, je ne joue plus.

Ah! tu gâches! Comme tu gâches! Enfin... (// reprend.) Ma doucette, je ne suis pas en fonds pour le moment. Voici trois francs que tu donneras en compte à la maison Houchepié. Pour le reste, tu diras que l'on s'adresse à moi.

MERCEDES Mufle!

M. SIMÉON

Tu m 'étonnes de plus en plus, Mélanie. Et maintenant, la soupe ! La soupe ! Installons-nous. As-tu fziim ?

MERCEDES J*ai plutôt soif !

M. SIMÉON, implacable.

Je vais te verser de l'eau rougie... C'est bon de

retrouver son rond de serviette. Appelle Marie- Jeanne.

{Coup de sonnette. Parait Carmen déguisée en bonne.)

CARMEN Dépêchez- vous à manger ; ça froidit.

{Elle sort.)

MERCEDES Ça ne lui est pas difficile de jouer son rôle ; elle a été boniche, et en province encore !

M. SIMÉON, jurieux.

Qui parle de jouer un rôle 7 Ce potage est excellent... Il n'y a que chez soi que l'on puisse avoir de la soupe. Pas vrai, doucette ?

Oui, non... je ne sais pas... je m'en fiche !

M. SIMÉON

Ça manque un peu de sel ! Et puis dis donc ; j'ai

apporté une chatterie : de la moutarde au raifort pour

manger le bœuf.

MERCÉDÈ5

Du bouilli !

M. SIMÉON

C'est ce que je préfère.

MERCEDES Pas moi.

M. SIMÉON

Je trouve que la vie de famille ne va pas sans bœuf bouilli; cela a pour moi la valeur d'un symbole. C'est comme la tisane, une bonne infusion de fleur d'oranger...

MERCEDES, éclatant.

Enfin, nom d'un chien, pourrais-tu me dire pourquoi, avec des dispositions pareilles, au lieu de venir me barber ici, tu ne te maries pas ?

M. SIMÉON, siupéjait.

Est-ce que j'ai une tête à me mettre la corde au cou }

Mme Huzèbe, concierge, s'intéressait aux choses de l'amour. Non pour son compte personnel : M. Huzèbe, frappé d'hémiplégie, obèse, jaune et annulé, ne servait plus qu'à meubler la loge ; un œil fermé, l'autre pétillant de malice, il s'obstinait à chanter les premières mesures de la Marseillaise au canari qu'il prenait pour un perroquet. Ramené à l'innocence du premier âge, il amusait bien parfois la société, mais n'était plus guère, aux yeux de sa femme, qu'un gros enfant, placide et boulimique.

Certaines dames de la haute société font des mariages quand elles ont passé l'âge de désunir les couples. Mme Huzèbe, qui mettait de la sentimentalité dans la moindre de ses actions, dans le plus insignifiant de ses gestes, qui nettoyait par exemple la boule de l'esca-

lier comme elle eût rafraîchi, d'un léger mouchoir, une tête aimée, Mme Huzèbe, molle, tendre et dont le regard était mouillé de souvenirs heureux, suivait avec curiosité les incidents voluptueux de sa maison. De même dans les romans qu'elle lisait, elle sautait les passages dénués d'étreintes, de même la vie de l'immeuble qui était confié à sa garde ne la retenait que par certains détails. Ainsi la dame de l'entresol la ravissait, qui comptait un mari, trois amants et une intrigue en bonne voie avec le peintre du sixième. L'essentiel était d'avoir un époux, exigé par le propriétaire. Celui-ci, un peu âgé, demandait à une jeune amie de lui procurer une fois par semaine la forte émotion du rapt. Elle sonnait. Il ouvrait lui-même, se jetait sur elle et l'emportait, tandis qu'elle feignait de se défendre : (( Mais, monsieur, c'est indigne ! Monsieur, où m 'emmenez- vous } Je ne vous connais pas ! Au secours ! » Parfois, elle reprenait son ton naturel : (( Edmond, pas par les cheveux, tu me fais mal ! )) pour continuer, sur le mode véhément : <( Vous subornez une malheureuse créature sans défense. Vous êtes un infâme ! » Cette petite comédie avait amusé Mme Huzèbe dans les premiers temps. Mais tout s use. Ainsi, après avoir réussi un mariage entre le frot-

teur et une jeune crémière, la concierge résolut de persévérer dans cette voie. Elle essayait de persuader au valet de chambre du second et à la cuisinière du quatrième que cela ne les changerait pas et que cela serait beaucoup plus convenable. Elle adorait participer aux noces, sortir sa robe de satin broché lilas et son chapeau rouge à cerises noires, faire un tour au Bois en landau, manger au restaurant. Elle aimait aussi à guetter la sortie furtive du marié et de la mariée ; tout contribuait à l'émouvoir : le champagne, les chansons du dessert, la promenade au Bois, les discours, la pâleur désirante du conjoint, la pâleur effrayée de la conjointe...

C'est dire quelle fut sa joie quand Huzèbe, qui s'exprimait avec difficulté, vu son mal, lui souffla cette idée :

— Gustine, tu de- vrais ma-ma-rier le cochacre du septième avec Flo-Florentine.

— Tu veux dire le cocher de fiacre, mon bibi ?

— Gnoui.

— T'es pas si bête que t'en as l'air, tiens !

Là-dessus, modestement, Huzèbe avait repris l'éducation du serin : « Allons, éfants... )) Il était patient; le temps ne lui manquait point, mais l'entêtement de

ce perroquet Jaune T étonnait. Pourquoi refusait-il de chanter ?

— Le cochacre avec Florentine, répéta-t-il cependant, pour prouver à sa ménagère qu'il servait encore à quelque chose.

— Oui, c'est entendu; ferme ça maintenant, tu ferais tout rater.

D'ailleurs, Florentine elle-même arrivait. Le comble de la fatuité dans la prétention ! Correcte et dédaigneuse, cette femme de chambre laissait tomber les fins de phrase et ne se penchait point pour les ramasser. Sèche, blonde, la bouche pincée, le nez en l'air, les yeux étonnés, elle réalisait le genre anglais qui est demandé dans les familles bourgeoises. Une personne extrêmement distinguée. Un de ses mots favoris était « ins'pportable », qu'elle prononçait à propos de tout en mangeant l'u. Les hommes de la maison étaient ins'pportables, et elle l'expliqua à la concierge :

— Sauf le vôtre, qui est retenu par son hémiplégie, ils sont tous après moi. Il y a le chauffeur Orcival qui frappe tous les soirs à ma porte. Comme si j'allais ouvrir, vous pensez ! Encore lui, c'est le chauffeur de la maison ; mais il y a le chauffeur Emile de l'avenue Marceau, qui ne rentre guère que passé minuit et qui

me réveille avec ses déclarations. Chez nous, c'est le maître d'hotel qui est jaloux du groom. Ce petit, je l'avais embrassé au jour de l'An. Bon ! V'ià qu'il déclare qu'il ne lavera plus jamais la joue que j'avais embrassée. J'ai dû lui promettre de recommencer chaque matin. Il essaie de tourner la tête et de dénaturer mon baiser; mais, comme je lui dis : j'aimerais mieux l'embrasser mort que d'agir avec lui autrement qu'une sœur avec son frère...

Mme Huzèbe fit signe qu'elle allait répondre, mais elle laissa la parole pendant quelques instants à une côtelette de veau, laquelle, retournée, grésillait de façon joyeuse. Quand la côtelette se tut, Mme Huzèbe remarqua :

— N'empêche que ce n'est pas une existence, de rester toute seule, à votre âge.

— Avec des maîtres ins'pportables, précisa Florentine. Des personnes grossières et qui ne savent pas vivre...

— Tenez, j'ai un parti pour vous... C'est un cocher de fiacre... Vlan! Le mot est lancé. Ne faites pas cette tête-là, ma belle : il y a cocher de fiacre et cocher de fiacre... Je voudrais seulement que vous jetiez un coup d'oeil sur le cheval du mien. C'est

une jument; je dis cheval parce que ça va plus vite...

— Vous n'allez pas me comparer...

— Qui dit (( doux avec les animaux » dit (( doux avec les dames ». C'te jument-là, ma chère, il ne la touche pas du fouet, pour ainsi dire ; elle est grasse comme une caille et soignée comme une actrice. Il la nourrit sur son propre argent ; à preuve qu'il a du cœur. Et il gagne du pognon, rapport à sa clientèle, oii il y a beaucoup de vieilles dames qui ont peur de l'automobile. Il est son maître. Il (( fait la nuit » de temps en temps. Sans doute, s'il était marié, il ne ferait plus la nuit. Encore qu'à votre place je la lui laisserais faire... On peut se lasser d'un homme et être bien contente qu'il s'absente le soir, rien que pour avoir tout le lit. Réfléchissez, Florentine; ne dites pas non.

Le lendemain, dimanche, elle lui fît signe au moment où elle sortait.

— Venez donc !

— Au moins, vous ne lui avez pas parlé de moi ?

— Je lui ai touché un mot, sans préciser. Il demande à vous connaître ! D'après ce que je lui ai dit, il est déjà fou de passion, ma chère ! Et très bien de sa personne : une moustache !... Enfin, il écrit des vers !

— Vous voulez rire.

— Quand je lui ai eu parlé, il m'a cherché une carte postale sur laquelle il y a deux amoureux qui se tiennent par la taille, et il a écrit dessous... lisez : (( A Mme Huzèbe, pour qu'un jour elle bénisse notre amour » . C'est mignon ! Et tenez, ma petite, vous avez une occasion de le voir. Il sort d'ici... Il est arrêté avec son fiacre, au coin de la rue, chez le marchand de tabac. Courez !

Florentine courut. Une cigarette aux lèvres, le cocher remontait sur son siège. Il allait partir... Alors elle sauta brusquement dans la voiture et donna une adresse, au hasard :

— 129, avenue Parmentier...

D'un geste de sa main gantée de cuir rouge, il abaissa le petit drapeau. Très bien, vraiment, ce prétendu... Sanglé dans son uniforme vert bouteille, le chapeau de cuir bouilli étincelant planté sur le côté, de beaux cheveux oints de brillantine... Elle avait entr'aperçu une moustache avantageuse... Et une façon si douce de parler à son cheval, une voix si harmonieuse, si caressante...

Florentine, baignée par un charmant soleil d'automne, bercée par la victoria, s'amollit jusqu'à rêver. Elle était une héroïne de roman conduite par le jeune

homme icîéal, l'élégant clubman qui, selon une expression qu'elle avait souvent admirée, maintient dans sa poigne de fer le coursier écumant. Elle songea aussi à ces enlèvements du dix-huitième siècle que l'estampe a popularisés... Quelle sûreté de main!... Quelle façon méprisante de crier (( Hep ! » aux piétons ! . . . Lui adresserait-elle la parole? Non! Entre personnes correctes, il valait mieux que la présentation eût lieu selon les règles, chez Mme Huzèbe, « pour qu'un jour elle bénisse notre amour... »

Mais une secousse la tira de cette torpeur. Elle était arrivée. L'élu calmait, non sans peine, sa bête piaffante. Florentine n'osa point le regarder une fois encore; elle ne vit de lui que sa m.ain gantée de rouge, dans laquelle, timidement, elle déposa trois francs quatre-vingt-dix centimes. Et pudique, les paupières baissées, un peu déjà à la manière d'une fiancée, elle allait disparaître, quand la voix du cocher la cloua sur le sol, blême d'horreur. Car cette voix disait :

— Six sous de pourboire pour aller d'Auteuil à l'avenue Parmentier ? Garde-les, tes six sous, eh! choléra ! j'en veux pas; ils me feraient vomir. Maladie ! On croit charger une voyageuse et on prend une vache !

— On ne sait plus s'amuser. Fallait voir de mon temps ! D'abord, nous ne pensions qu'à ça. La journée servait à organiser la nuit. Et même dans la journée... Un peu de champagne... merci... Tenez, je me souviens d'un duel au sabre, un duel à la flan, bien entendu, entre Failleux et Durandeau. Arrivés sur le terrain, ils enlèvent leur veste, leur chemise, leur gilet de flanelle, devant les badauds terrifiés. Ils prennent leur sabre, et je te commence des moulinets !.,. Puis, à un signal donné, voilà un médecin qui sort un accordéon de sa trousse, l'autre qui asperge la foule à l'aide d'un siphon d'eau de Seltz, les adversaires qui s'embrassent et les témoins qui dansent le chahut ! . . . Nous en avons été malades pendant huit jours ! On s'amusait, voilà... Et le faux enterrement !.., Et la fausse noce,

au Bois, avec les demoiselles d'honneur et tout le diable et son train...

Ainsi s'exprima Jules Lephiernand. Ses jeunes compagnons le regardaient avec respect. Une épave des joyeusetés défuntes ! Une épave soigneusem.ent peinte, repeinte, cosmétiquée, vernissée, parfumée, et qui donnait l'illusion du neuf, vue de loin. Jules Lephiernand s'était flétri sans vieillir, à la façon de ces éternels jeunes hommes qui se soignent beaucoup et méditent assez peu. Il donnait des conseils aux petites-lîlles de ses premières maîtresses et s'entourait d'éphèbes cossus qui lui offraient à souper.

— Moi, hasarda Geo Corbigneulles, j'organiserais bien aussi une fausse noce... Manette et moi, nous ferions le marié et la mariée...

— Oh ! oui, s'écria Manette. Une bonne idée, mon amour ! Comme mère, on prendrait Mme Brotteur, la dame de compagnie de Coco Sorbier...

Parmi les demoiselles de la bande, qui affectaient un sérieux de caissières. Manette éclatait de joie, d insouciance, de jeunesse et de santé. Si jolie sans avoir l'air de s'en douter ! Et si gaie ! Elle ne manifestait pas son plaisir pour montrer ses dents ou pour prouver à la galerie qu'elle était heureuse. Dès le matin.

elle chantait. Elle avait un réveil d'oiseau ivre d'aurore. Elle n'embrassait pas, elle becquetait ; elle ne marchait pas, elle voletait. Jamais l'amour ne l'avait alourdie d'une peine ou d'une déception. Aussi elle était tombée, pour ses débuts, sur un bon gros. Geo Corbigneulles avait un de ces visages à la mode qui ne peuvent inspirer que des caprices fugitifs : une face rasée, rose, pleme et solide de bon gars sans astuce et sans mélancolie. Ils se battaient quelquefois, comme des gosses, et ne parvenaient pas toujours à reprendre leur sérieux, quand le rire n'était plus de mise...

— Faut arranger quelque chose d'épatant, décida Manette.

— Et que les journaux en parlent, conclut Maud Protin.

Tout de suite, on établit les plans de la cérémonie. Elle commencerait à midi par le déjeuner fatidique dans un restaurant qui a la spécialité des noces et banquets. Ensuite, ce serait la promenade au Bois, dans des landaus découverts. Après, on rentrerait pour dîner chez Geo.

— Je veux être tout à fait en mariée, dit Manette.

Je prendrai ma robe de satin blanc et j'épinglerai un

voile de tulle sur mes cheveux.

Au matin fixé, elle apparut si délicieuse et si virgihale, vraiment, que la bande s'extasia. Il y avait Joseph Leminiou, descendant des fabricants de drap, et Coco Sorbier; François Houllepié, fils de 1 armateur, et Maud Protin ; Raoul Pantois, neveu du membre de l'Institut, et Zizi. Voilà pour les garçons et demoiselles d'honneur. Jules Lephiernand, en habit, le chapeau sur l'oreille, était, au naturel, l'oncle bambochard qui risque des plaisanteries égrillardes. Mme Brotteur, dame de compagnie de Coco Sorbier, jouait la mère dans un costume de soie mauve que complétait une capote à brides, ornée de choux de Bruxelles et d'aigrettes pleureuses. Et le cortège descendit l'escalier pour défiler, devant la porte cochère, entre deux haies de curieux.

— La mariée est chouette, mais le marié est moche, fit une voix.

— C'est le charcutier, remarqua un garçon livreur. Je r connais. Il ne se fait pas de bile, ce ventru-là !

Jules Lephiernand profita de l'attroupement pour adresser un discours au peuple, et les landaus s'ébranlèrent enfin. Dans la cour du restaurant, un photographe s'était installé, qui proposa ses services : « Le marié à gauche, la mariée à droite, la maman par ici...

le papa par là. » Seule, Zizi refusa de poser, par prudence : (( Je ne tiens pas à ce que M. Gédéon me voie à côté de François. D'autant qu'il se doute de quelque chose, et que, si on lui apportait une preuve photographique, il me plaquerait, roide comme balle ! »

Au cours du repas, le maître d'hôtel confia ses inquiétudes à la patronne :

— Des drôles de gens ! Depuis vingt-cinq ans que je sers, je n'ai jamais vu une noce pareille. Je comprends qu'on s'amuse, mais il y a la façon. D'abord, les garçons d'honneur ont leurs demoiselles sur les genoux, et ils les embrassent sur la bouche. Vous croyez peut-être que ça étonne la mère et le père 7 Ils les encouragent ! La vieille me lève le cœur. Elle fait de l'œil à un garçon. Une personne qui a sur le dos une robe de cinq cents francs. Que malheur ! Et un potin ! Et ce qu'ils boivent ! Pour sûr, il va y avoir de la viande saoule; ça fera des batteries au dessert, et nous n'y couperons pas d'un escandale. La mariée casse des assiettes sur le crâne de son père, et ils ont tous un genre de chansons !... Bref, à votre place, je me ferais payer d'avance. Ils ont demandé du curaçao aux hors-d'œuvre. Ecoutez-les. Bon sang !

A Tissue du festin, on dut coucher Mme Brotteur sur un canapé, où elle s'endormit séance tenante. Il était quatre heures. A différentes reprises, les cochers étaient venus aux informations. On reprit les landaus, et le cortège monta, par les Champs-Elysées, vers le Bois. Un vrai succès populaire. Jamais on n'avait vu une mariée aussi gentille, et qui répondît aussi gracieusement aux vœux émis de manière un peu brutale par la population : (( T'embête pas trop ! — La jarretière ! — A ce soir ! — Ne m'oublie pas sur le coup de minuit ! etc. » Jules Lephiernand resplendissait. Il aimait les farces publiques et qui lui permettaient d'étaler sa faconde en pleine rue. Bientôt on vit les amis, qui restèrent d'abord stupéfaits et se joignirent au cortège.

— Nous avons oublié les mirlitons, se désolait Lephiernand. On exécuterait le tango sur des mirlitons. Cocher, où trouve-t-on des mirlitons ?

A cinq heures, on entra dans un restaurant du Bois, où l'on but un punch, auquel furent conviées toutes les personnes présentes. On perdit là Coco Sorbier, qui s'éclipsa avec un inconnu, et Raoul Pantois qui avait mal au cœur.

— n n'y a que Manette pour comprendre, jugea

Lephiernand. Ce qu'elle est nature ! Viens que je t'embrasse!... Tu es la seule, la seule que nous aurions acceptée dans notre bande, autrefois... Tu sais rire... T'as de bonnes joues fraîches et le regard franc... T'as pas peur d'une coupe de champagne... Il s'attendrissait, très gris :

— Et maintenant, qu'est-ce qu'on va faire, mes chéris ? Faut pas nous arrêter en si beau chemin ?

Diverses propositions furent émises. Celle de Geo prévalut. On monterait les Acacias, on tournerait autour de Longchamp, et on rentrerait.

— Pour le retour, dit Lephiernand, le marié et la mariée seront seuls dans leur landau. Nous suivrons...

Une fin de journée d'une douceur, d'une langueur adorables. Il n'y avait plus personne au Bois, qui semblait respirer enfin, délivré.

— On s'est bien amusé, fît Geo.

— Oui, répondit Manette.

— Tu ne dis plus rien !

— Non... Il fait bon ; je suis bien.

— Tu n'es pas triste ?

— Pourquoi serais- je triste ?

— Je croyais...

— Donne ta mam.

Et Manette prit la main de Geo. Les chevaux trottaient doucement. Soudain, le cocher se retourna :

— Une autre noce, annonça-t-il.

En effet, une noce arrivait. Le marié et la mariée se tenaient par la main, comme Geo et Manette. Quand les voitures se croisèrent, la vraie mariée envoya à Manette un sourire auquel celle-ci ne répondit pas... Les autres, derrière, hurlaient...

— Tu es toute pâle, murmura Geo.

— J'ai un peu froid.

— Je vais faire fermer le landau.

— Oui.

Le landau fermé, Manette retira son voile, le chiffonna comme un mouchoir et le jeta par la portière.

— Qu'as-tu ?

Elle éclata en sanglots. Alors, il comprit. D'un geste tendre, il l'attira à lui :

— Je te demande pardon... Je te demande pardon, mon petit enfant chéri...

Elle pleurait toujours, et elle l'étreignait nerveusement, et chaque étreinte signifiait : (( Garde-moi... garde-moi... » Il répondit d'une étreinte très douce et très ferme. Alors, elle essaya de se dégager, mais il la reprit ; il mit la tête blonde sur sa poitrine et l'em-

brassa là où il ne l'avait jamais embrassée : sur le front...

Quelques mois plus tard, Mme Brotteur rencontrait Jules Lephiernand.

— Ce qu'on s'est amusé ! Ce que j'ai été malade ! s'écria-t-elle. Ah ! mon bon monsieur, il n'y a que vous pour en inventer de ^semblables et les pratiquer ! Ils ont été bien comme il faut pour moi, dans ce restaurant; on m'a frictionnée; on m'a fait boire de la tisane... Mais, à propos, qu'est-ce que devient Manette? et M. Corbigneulles, donc? Personne ne les voit plus...

— Ce qu'ils deviennent ? répondit M. Lephiernand, je vous le donne en mille, madame Brotteur.

— Ils se sont lâchés ?

— Pas précisément. Ils se marient !

— Pour de vrai ?

— Pour de vrai. Qui est-ce qui aurait dit ça ? Nous qui avions organisé une noce à la blague, histoire de passer un moment...

Alors, Mme Brotteur hocha la tête, et, sentencieuse :

— Il ne faut pas, déclara-t-elle, rigoler avec ces choses-là...

— Vous ne croiriez pas : c'est gros comme un liard de beurre; j'y mettrais tant seulement une petite claque que je l'écraserais ; ça ne me vient pas à la ceinture ; c'est tout battage et chiqué ; ça n'a pour ainsi dire que de la gueule ; eh bien, quand elle m'attrape, aussi vrai que je suis là, elle vous trouve de ces mots qui vous révolutionnent, ma chère dame ; j'en reste moite et saisie tant elle crie fort, et pour un rien je me ficherais à pleurer !

Ainsi s'exprimait Honorine, bonne à tout faire, au service de Mlle Choupette. Celle-ci, le soir venu, pompeusement parée, ressemblait à une petite princesse orientale vêtue d'étoffes somptueuses et empanachée de hautes aigrettes. Hiératique, cuirassée de

dédain, sans un sourire, à peine ouvrait-elie la bouche pour laisser tomber de rares et lasses paroles ; elle passait, toute droite, le menton levé, les paupières baissées, chargée de mystère, alourdie de bagues et de colliers.

Au saut du lit, cela changeait : haute comme une botte, ses cheveux blonds dans les yeux, des pantoufles épatées aux pieds, vêtue d'un kimono sordide, Choupette ressemblait à ces gosses du faubourg qui trottent par les rues, portant des pains plus grands qu'elles. Son réveil se manifestait en général par un cri furieux.

— Honorine !

A cet appel répondait souvent un bruit de vaisselle cassée.

« Vingt dieux ! v'ià que j' comm.ence à trembler », soupirait la bonne. Elle arrivait alors, se profilait dans l'embrasure de la porte, n'osant pas entrer tout à fait, tortillant son tablier bleu entre ses énormes pattes rouges, avec l'œil effaré d'un éléphant terrorisé par une souris.

— Regardez-moi cette tourte ! hurlait Choupette. Qu'est-ce qu'elle a encore cassé 7 Crème de pochetée, va ! Elle en trouverait une plus bête qu'elle qu elle irait l'assassiner ; pour sûr. Répondez, ahurie de

Chaillot; ou plutôt, non : ne répondez pas ; votre voix me tourne sur le cœur...

Un jour, Honorine se permit de protester.

— Chut! madame, chut!... par rapport au boucher qui est dans la cuisine.

Choupette bondit.

— Vous voulez m'imposer silence, maintenant 7 Apprenez que personne n'a jamais pu m'imposer silence, pas mcme monsieur; et il est banquier! Si le boucher ne m'a pas entendue, il va m'entendre. Tourte !

Alors Honorine éclata en sanglots, ferma doucement la porte sur Choupette, ivre de colère, et s'en fut retrouver le boucher, avec qui elle avait lié un doux commerce.

— Ça sera donc une livre de gîte à la noix, dit le boucher. Faut pas vous faire de mauvais sang. Le matin, il y a des scènes dans toutes les maisons, surtout dans celles où les dames se lèvent à trop bonne heure. Là où les dames se lèvent sur le coup de midi, c'est plus franc. Vous bilez pas, bo^^soir de sort. Moi, une supposition que le patron m'embête, j'y dis rien, mais je pense à part moi : (( Bougre de vieux déchet que tu es, je te mâche et je te crache rien que pour te

remâcher et te recracher ! )> Pleurez plus; venez m embrasser, ma cocotte.

— Madame qui m.e sonne !

Et Honorine, affolée, s'en fut.

— Vous savez, lui demanda sa maîtresse, où habite ce chameau de Lili 7 Bon. Vous allez lui porter ce mot d'écrit. 11 n'y a pas de réponse, mais vous ferez celle qui en attend une, histoire de causer avec la bonne et de voir qui est-ce qui a couché là cette nuit. Faut vous montrer adroite. Une supposition que ça sente le café, vous direz : « Tiens ! ça sent le café. C'est M. Lerombier qui aime le café fort ! 11 a bu son café, M. Lerombier? » Vous saisissez? Tâchez donc de savoir de chez qui vient la robe verte à quatre étages de volants bordés d'un fil de strass. Vous n'avez qu'à dire : (( Comment que sont arrangés les rubans de taille, ici? montrez voir un peu ça )), et vous lirez le nom du couturier sur le ruban de taille. Demandez aussi à la bonne ce qu'elle fait pour le déjeuner... et pour le dîner... n'ayez l'air de rien.

— Faudra que j'escrive...

— Mettez votre tablier de dentelles, afin d'avoir l'air comme il faut. Si vous voyez ce chameau de Lili, vous lui direz que je l'embrasse bien.

Une heure plus tard, Honorine revint.

— II n*y avait pas de réponse, à ce qu'il paraît. Et pour le reste...

Choupette haletait.

— Pour le reste, fit Honorine, je dois prévenir madame que je quitte madame.

— Que vous me quittez ?

— Oui, madame, et même que j'entre au service de Mme Lili.

— Hein ?

— Mme Lili est venue dans la cuisine au moment oij je demandais à la bonne : (( Et qu'est-ce que vous faites pour le déjeuner et le dîner ? Montrez-moi donc le ruban de taille de la robe verte à votre dame. Et, de la part de madame, pourriez- vous me dire qui est-ce qui a couché ici c'te nuit ? » La bonne me fait : (( Je me fous de tout ça, vu que j'ai hérité de dix mille francs et que je pars ce soir. » Là-dessus, v'ià Mme Lili qui entre dans la cuisine, a Est-ce que vous vous plaisez toujours dans votre place, Honorine 7 Parce que si des fois vous ne vous entendiez plus avec Mme Choupette, moi, je vous prendrais bien. Vous êtes forte comme un cheval ; il y aura toujours de la place pour un cheval chez moi. Je vous donnerais

soixante et dix francs, plus dix francs de vin, mes vieilles robes, mes vieux chapeaux et mes vieille? chaussures qui sont comme neuves, attendu que je le? achète toujours trop étroites. » J'y ai répondu : (( Madame, c'est tout vu, tout entendu, j'accepte, vu que Mme Choupette me tourne les sangs avec ses cris et que je ne fais pour ainsi dire que trembler et pleurer. ))

Là-dessus, elle s'esquiva prudemment. Déjà Choupette cherchait un objet pour le lui jeter au visage. Restée seule, la petite femme réfléchit. Il s'agissait de filer doux, sinon cette brute d'Honorine rapporterait que sa maîtresse appelait Lili (( ce chameau » ; mieux : que Léon, l'ami de Lili, étant venu prendre le thé chez Choupette, n'en était reparti que le lendemain à midi; et enfin — chose beaucoup plus grave — que, grâce à une prime de cinquante francs, la couturière avait fabriqué à Choupette une robe identique à celle que venait de commander Lili et la lui avait livrée vingt-quatre heures avant l'autre...

Huit jours après, fort inquiète, Choupette vint aux nouvelles chez Lili et fut reçue par Honorine.

— Bonjour, Honorine, lui dit-elle; madame est là?

— Je vas y demander.

— Ça va, Honorine ? Prenez donc ces cent sous ; on a toujours des frais, au mois de juillet.

(( A-t-elle parlé ? N'a-t-elle pas parlé ? » songeait Choupette. En revenant, elle n'était pas plus renseignée. Lili l'avait embrassée, bien froidement, certes, mais elle l'avait embrassée... Seulement, elle l'avait repoussée bien vite... Et elle ne l'avait pas invitée à déjeuner. Et puis, quelle conversation ! Sans entrain, sans gaieté, sans confiance... Pourtant Choupette s'était montrée exubérante et affectueuse.

— Tu as eu tout à fait raison de prendre Honorine, mon trésor. Moi, je ne m'entendais pas avec elle; mais toi, tu as un caractère si égal ! D'ailleurs, c'est une excellente fille...

Toujours anxieuse, Choupette revint quelques jours après. Honorine était seule.

— Vous vous plaisez toujours ?

— C'est selon ; plutôt moins que plus, répondit Honorine. Les maîtres sont tous pareils : exigeants et compagnie. Ici, sous prétexte que je suis un cheval, on me fait frotter...

Séance tenante, Choupette émit ses propositions : quatre- vingt francs de gages, plus quinze francs de

vin. Et Honorine accepta. «. Je m'étais habituée au mauvais de madame ; j'aime encore mieux le mauvais de madame que le mauvais d'une autre. )) Lili ne prit pas mal ce changement. Même elle vint tout de suite rendre visite à Choupette. Sans doute avait-elle remis quelque pourboire à la borme, car elle fermait son porte-monnaie quand Choupette vint la rejoindre.

— Ma chérie, dit-elle avec un sourire gêné, tu as eu raison de reprendre Honorine. Tu as de l'ordre, de l'autorité, tu te lèves à neuf heures ; tu peux garder tes domestiques. Et puis, c'est une bonne fille et pas bavarde, as-tu remarqué, pas bavarde ?... Est-ce qu'elle est bavarde avec toi ?

Cependant Honorine s'entretenait dans l'office avec le garçon boucher.

— Elles sont là toutes les deux qui s'embrassent avec l'envie de se mordre, que vous en rigoleriez, m 'sieur Auguste. Ça se déteste et ça ne peut pas se quitter ! Et ce qu'elles s'en racontent l'une sur l'autre ! Si j'avais voulu causer ! Mais d'abord et d'une, je n'ai pas voulu; et ensuite, à vous parler franc, m'sieur Auguste, je n'aurais pas pu ; les histoires des maîtres, vous savez, ça me rentre par une oreille et ça sort par l'autre !...

Tandis que le valet de pied ouvrait la portière de l'auto, la charmante petite Mme Lepasseur prenait congé de son mari.

— Où vas-tu ? lui demanda celui-ci. Elle sourit.

— Tu le sais bien !

— Dans un grand magasin ?

— Oui. Ensuite, je goûterai.

— Toute seule ?

— Bien entendu. Jaloux, mon amour ?

— Non, mais j'aime a savoir. Ne rentre pas trop tard : on dîne chez les Collebucque.

— Quelle scie ! Ma robe verte ?

— Ta robe verte.

— A ce soir, mon trésor.

— Soir...

Et M. Lepasseur attendit l'autobus qui le menait à ses bureaux. Epais et inélégant, il affectait pour luimême la plus grande simplicité, chargeant sa femme de représenter le luxe du ménage et d'afficher sa fortune aux yeux du public. La petite Mme Lepasseur en abusait. Elle ne pénétrait pas dans un grand magasin sans éprouver ce singulier prurit qui pousse de moins favorisées à la kleptomanie. Nul parfum n'était assez subtil à ses narines, nul bas assez fin à ses jambes, nulle chaussure assez souple à son pied, nul linge assez caressant à son corps. Toute dépense devenait pour elle une volupté. Elle avait le culte des robes, la folie des chapeaux. Elle n'oubliait qu'elle était jolie que pour prendre sa glace et se réjouir à nouveau de son image. Ce qu'elle fit, dès qu'elle fut installée dans l'auto, d'abord sévèrement, en femme qui s'étudie sans indulgence, puis complaisamment, avec un air de s'approuver...

Cependant le nouveau valet de pied, Manuel, confiait ses impressions au chauffeur Clément. Ils parlaient la bouche tordue, à la façon des collégiens qui bavardent devant leur professeur. Quand la voiture démarra. Manuel prit ainsi congé de son maître :

— Bonsoir, vieux cochon !

— Tu peux le dire ! soupira le chauffeur Clément. Il en tient une gueule de raie, celui-là !

— Méfie-toi du camion...

— Et une façon de vous parler ! Moi, j'y débagoule ce que j'ai sur le cœur, sans me déranger. Pensez-vous ! C'est qu'il nous traiterait comme ses employés ! S'il n'y avait pas madame...

— Elle est chouette ?

— Une crème.

— Quand elle vous cause, m'sieur Clément, ça n'est jamais qu'une femme qui cause à un bel homme.

— Possible...

— Probable ! Quand on a votre allure, sous l'uniforme...

— Attention ! J'accoste !

— Inutile de m 'attendre ici. Je rejoindrai l'auto, dit Mme Lepasseur au valet de pied. J'en ai pour un certain temps.

— Elle ne veut pas que je l'attende, s'étonna Manuel.

— Une crème, que je te dis.

— La place est bonne.

— En or.

— Ils vont beaucoup au théâtre ?

— Oui, mais dans les théâtres de musique. Au bout d'une heure, ça les barbe et ils fichent le^camp.

— Mais pourquoi qu'elle ne veut pas que je l'attende ?

— Tiens, tu me fais pitié !

— C'est-il ?...

— On entre dans le magasin par la grande porte; on sort immédiatement par la porte opposée; on va retrouver son bon ami; on revient par le même chemin, et ni vu ni connu. T'as donc jamais lu un rom.an ? Où que t'as servi ?

— Chez un veuf.

— Je comprends ! Mais si tu veux mon avis, je trouve qu'elle ferait mieux de nous dire où qu'elle va.

— On ne la vendrait pas...

— Et on parerait, s'il arrivait un sale coup.

— Où c'est-il qu'elle a ses rendez-vous 7

— Je ne sais pas au juste : je n'ai que de la présomption...

— Alors on est bon pour le poireau !

— Il est deux heures; elle reviendra à cinq heures et demie.

A ce moment, une automobile vint se ranger à côté d'eux.

— L'auto de Mme Gobette, déclara Clément. Ça va, Francis ?

Le chauffeur Francis, à force de servir une dame de théâtre, avait pris la componction d'un père noble.

— Bonjour, messieurs. Ça va, répondit-il avec un geste bienveillant. Je vous avouerai qu'il me tardait de rentrer. Vive Paris ! Les vacances ne sont pas mon blot. Vous me direz : (( Les montagnes ! » Et ensuite ? (( La mer ! )) Et puis après ? L'été, on ne s'appartient pas. Avec M. Kerneck, a fallu faire la Bretagne. Du varech. Avec M. Schnupfkaurn a fallu faire la Forêt- Noire. Du sapin, du sapin et encore du sapin. Sans compter Deauville avec M. Gaston et la banlieue avec M. Ernest. Vingt dieux ! J'en ai ma claque ! Gare, toi, eh ! vendu ! Bougre de taximètre ! Est-ce qu'il ne va pas casser mon aile, c't' abruti ! Vous croyez que je vas me gêner pour leur dire mon opinion ? Tant plus que je les engueule, tant plus ma patronne est satisfaite. Des fois elle s'y met elle-même ! On rigole. Pourvu que je n'écrase pas les chiens, c'est tout ce qu'elle demande. Elle a un faible pour les cabots, quoi !

— Vous n'avez pas quelquefois des billets, Francis 7

— Jamais avant le 1" novembre. On ne demande pas de billets de faveur avant le ]" novembre; ce n'est pas comme il faut. Tiens, le chauffeur Ferdinand ! Depuis que son singe a rompu avec ma maîtresse, il fait celui qui ne me reconnaît pas ! Avec ces façons-là, on ne connaîtrait plus personne...

A six heures, Gobette parut, s'engouffra, dispeurut.

— La patronne est en retard, observa le chauffeur Clément. C'est pas sérieux. Faudra que je demande à Marcelle de ne pas y mettre des robes aussi compliquées, les jours de grand magasin.

A six heures et demie, il s'inquiéta.

— Jamais ça ne lui est arrivé...

— Elle plaque peut-être monsieur ?

— Un homme aussi riche ! Pas d'erreur !

— Alors ?

— Alors, il y a quelque chose... Je cherche... Ah ! mais ! Ah ! mais ! V'ià qu'on va fermer, maintenant !

Les employés rentraient les étalages. Les dernières clientes s'en allaient lentement, comme alourdies par le regret de tout ce qu'elles n'avaient pu acheter.

— Sept heures ! Elle nous aura oubliés, fit Mcinuel.

— Elle n'oublierait pas qu'elle a son auto. Non ; c'est plus grave... Il a dû lui arriver ce qui m'est arrivé

une fois que j'étais avec une poule mariée : elle s'est endormie, mon vieux ! On se dit : (( Nous avons encore du temps devant nous : roupillons. )) Et on roupille. Seulement on n'a pas de réveille-matin... on est fatigué... Elle est fichue de n'ouvrir les yeux que sur le coup de minuit... Tu penses que le chameau ressauterait. Il est capable de divorcer... Bon sang ! Une place pareille !

— Vous en faites une pause ! interrompit le chasseur.

— Va dans le magasin et regarde si elle n'y est pas, commanda le chauffeur au valet de pied.

Mais celui-ci revint en secouant la tête.

— Il n'y avait personne.

— Ça y est ! Elle s'est endormie!... Faut faire quelque chose pour elle. Comme elle dit toujours : (( Vous, Clément, vous êtes un homme d'initiative. )) J'en ai vu d'autres. Bouge pas ! Prends le carnet d'adresses qui est dans la cantme de l'auto. Bon... Attends que je cherche... Si elle est venue ici, c'est que son rendez-vous n'est pas loin... Le grand roux et le petit brun... je ne vois que ces deux-là. Le grand roux, c'est M. Pareille, rue du Général -Foy... Tu iras là d'abord ; tu sonneras et tu diras... tu diras :

(( Est-ce que madame est chez vous ? » Ça suffira. Pas besoin d'expliquer. Si on te répond : (( non », tu iras rue Caumartin, chez M. Canadier, au rez-dechaussée... Grouille! Ils dînent en ville. L'ours est déjà en habit, je parierais... Misère de bonsoir de jeunesse !

A sept heures et demie, Manuel reparut. Il avait posé la question, rue du Général-Foy, à une dame fardée qui lui avait répondu brutal em.ent, puis, s' étant retournée vers une forme masculine, avait repris : (( Toi, mon petit, tu m'expliqueras ça, par exemple ! Encore une grue de femme du monde avec qui tu... » Manuel n'en avait pas écouté davantage. Au galop, il s'était rendu chez M. Canadier, qui l'avait assommé de questions : (( Alors, vous cherchez Mme Lepasseur ?... Attendez donc... Vous avez bien le temps. Prenez ces cent sous... Expliquez-moi... »

— Bref, pas plus de patronne que sur ma main.

— Maladie ! hurla le chauffeur. Elle ne se réveillera que demain matin.

Mais il s'arrêta. Mme Lepasseur, mêlée aux flots des employés, survenait.

— Vite ! Vite ! A la maison !

Elle tomba sur les coussins, essoufflée. Quelle aven-

ture ! Jusqu'à cinq heures elle avait fait des achats, puis elle s'était rendue au salon de thé où elle avait rencontré Mme Duflocque. A sept heures et demie, on était venu les prévenir que le magasin fermait. « Comme le temps file ! — Mon mari va être furieux ! — Et le mien ! — Nous nous retrouverons ce soir chez les Collebucque ! »

... Mais ce que jamais la petite Mme Lepasseur ne put s'expliquer, c'est l'intérêt que lui manifestèrent, à partir de ce jour, les plus odieux amis de son mari : Pareille, qui était jusque-là presque grossier avec elle, et Canadier, qui la détestait. Ils lui pressaient longuement la main, lui dédiaient d'affectueux sourires, la regardaient, en un mot, comme s'ils avaient eu en face d'eux une femme nouvelle, parée d'une beauté imprévue.

— Soyons camarades, faites-moi vos confidences, lui glissa un soir Canadier.

Et le beau Pareille, en dansant avec elle, murmura, avec une étrange douceur :

— Au moins, êtes- vous heureuse ?

Au milieu des petites tables prêtes pour le goûter, quatorze couverts étaient dressés dans la grande salle de ce palace. Quatre heures sonnaient. Déjà les tziganes préludaient par des râles harmonieux à leur concert de l'après-midi. Un maître d'hôtel coupait une immense tarte en parties égales, tandis que son aide entassait des sandwiches. Mme Portrieux piqua droit sur la table aux quatorze couverts. Une dame y était installée, obèse mais Jeune encore, qui regardait couper la tarte avec de la convoitise dans les yeux.

— Est-ce que c'est le thé de Mme Fournier ? demanda Mme Portrieux au garçon.

La grosse dame répondit aimablement :

— Oui, madame ; mais je crois que nous sommes arrivées un peu trop tôt.

Et son regard s'attacha sur cette inconnue.

— Je crois, reprit-elle, que nous n'avons pas encore eu l'occasion de nous rencontrer. Je suis Mme Charavant.

— Permettez, alors, que je m.e présente : Mme Portrieux.

Et elles se dévisagèrent avec sympathie, toutes deux énormes et indolentes, un peu essoufflées, très maquillées, trop parfumées, couvertes de fourrures et d'aigrettes.

— Prenez donc un fauteuil, s'écria Mme Charavant, ces chaises sont si incommodes !

Et le groom murmura :

— C'est le club des cent kilos.

— Je ne regrette pas d'être venue en avance, déclara Mme Portrieux, puisque cela me procure le plaisir de vous rencontrer. Je viens rarement ici. Il paraît que l'on y voit de jolies toilettes. D'habitude, je fréquente un petit thé anglais tout ce qu'il y a de plus comme il faut et où l'on sait préparer les rôties; elles arrivent justes à point, moelleuses et chaudes sans être brûlantes. Un rêve ! Je vous avouerai que le goûter est mon meilleur repas.

— Comme moi ! Je déjeune avec un œuf à la coque ! J'ai peur d'engraisser.

— Que diriez-vous si vous étiez à ma place ? Elles se disputèrent sur la question de savoir laquelle

des deux était la plus volumineuse, et elles se renvoyèrent des compliments. Chacune, à part soi, se réjouissait de trouver l'autre épaisse, mafflue et asthmatique. Elles rapprochèrent leurs fauteuils et satisfirent leur mutuelle curiosité : M. Charavant était dans la commission-exportation ; M. Portrieux était banquier. Elles avaient des amies communes et s'étonnèrent qu'un heureux hasard ne les eût pas mises plus tôt en présence. Mme Charavant proposa :

— Si nous prenions un morceau de tarte, en attendant ?

— J'allais vous le proposer. Quand il n'y en a plus, cela me fait gros cœur. J'ai trente ans, mais je suis restée très enfant sous le rapport des sucreries.

Vers cinq heures elles étaient une dizaine à attendre Mme Fournier. La plupart des invitées ne se connaissaient guère et se taisaient devant leur assiette vide, tandis que les deux nouvelles amies bavardaient, s'offraient des sandwiches et des babas, des citronnades et du café viennois. A cinq heures et demie, une jeune fille se dévoua pour téléphoner à Mme Fournier, qui

faillit s'évanouir au rappel de cette invitation qu'elle avait complètement oubliée. Il y eut des murmures : « Vraiment, c'est inconcevable ! Moi qui ne sais où donner de la tête ! )) , et ces dames s'égaillèrent tandis que Mme Charavant dem.andait l'addition.

— Nous partagerons la dépense à un sou près, déclara Mme Portrieux. J'espère que nous nous verrons souvent; prenons donc tout de suite de bonnes habitudes.

Elles se casèrent ensuite, tant bien que mal, dans une auto et se donnèrent rendez-vous pour la semaine suivante. Mme Portrieux dit à son mari :

— Je viens de faire la connaissance d'une dame très distinguée et très jolie, bien qu'un peu forte : Mme Charavant.

De son côté, celle-ci dit à son époux :

— Connais-tu M. Portrieux, un banquier ? J'ai vu sa femme aujourd'hui. Cent fois plus grosse que moi, mon cher, mais délicieuse, et si intelligente !

M. Charavant qui était petit, maigre et bilieux, haussa les épaules et déclara que ce banquier avait dû passer un temps appréciable à tresser des chaussons de lisière au compte de l'Etat, tandis que le banquier affirmait avoir vu le nom du commissionnaire exporta-

teur parmi de récentes déclarations de faillite. Ces messieurs étaient atrabilaires, nerveux, tout en angles. Les deux dames, qui venaient de se promettre de charmantes parties carrées : (( Ainsi, au théâtre, nous pourrons louer des loges : les fauteuils sont si étroits ! » conçurent de cet accueil un désappointement qu'elles ne se communiquèrent pas quand elles se revirent. Elles se lièrent si étroitement que Mme Fournier, les voyant toujours ensemble, les surnomma <( les deux potiches )). Bientôt elles s'appelèrent par leurs prénoms, Clotilde pour Mme Charavant, Marcelle pour Mme Portrieux, et elles s'interpellaient à tout propos, afin de montrer aux autres leur intimité.

Un dimanche soir, les deux hommes se rencontrèrent et jouèrent au bridge avec de vagues comparses. La loi des contrastes est fréquente dans les ménages : si Mme Charavant ressemblait à Mme Portrieux, M. Portrieux ressemblait à M. Charavant. Dès la première passe de bridge, ils se divisèrent :

— Voyons, vous ne jouez pas assez bien pour me faire des observations ! grinça le premier.

L'autre riposta :

— Et vous, monsieur, vous jouez trop bien.

— Qu'entendez- vous insinuer? Allons ! Je pose

mes cartes et j'attends. Quel sens dois-je donner à vos paroles?

Clotilde et Marcelle intervinrent, désolées. Ce soirlà, elles échangèrent des confidences.

— Adolphe est souvent insupportable !

— L'estomac, chère, l'estomac ! Il y a des moments où Julien n'est pas à prendre avec des pincettes. Voulez- vous me croire : ce sont des hommes qui se font du mauvais sang et la nourriture ne leur profite pas !

Elles n'insistèrent plus et se contentèrent de passer ensemble de charmantes journées. Elles se retrouvaient à quatre heures et digéraient poétiquement leurs gâteaux en écoutant la musique. Quand, dans la rue, quelque voyou se retournait sur leur passage et prononçait, à propos de leur embonpoint, quelque réflexion désagréable, chacune l'attribuait à l'autre. Elles cherchèrent de compagnie un couturier et en trouvèrent un qui gagea de les transformer en sylphides et sut leur persuader qu'il y avait réussi. Elles avaient sur tout la même absence d'opinion; pour tout, le même consentement oriental, un fatalisme souriant, une quiétude dont les criailleries de leurs époux n'arrivaient pas à les tirer. L'antipathie que se témoignaient leurs con-

joints lia davantage les deux femmes, qui eurent la sensation de s'unir contre l'injustice de la destinée.

Mais un jour Clotilde ne trouvant pas Marcelle au rendez-vous, courut chez celle-ci, où une femme de chambre la renseigna :

— Madame est très malade. Le médecin croit que c'est une mauvaise fièvre. Madame veut-elle entrer ?

Mme Charavant se récusa : elle craignait la contagion. Mais quotidiennement, pendant deux mois, elle vint prendre des nouvelles, jusqu'à ce qu'elle reçût ce télégramme : (( Je pourrai sortir cet après-midi. Enfin ! Venez me prendre. Vous n'avez rien à redouter ; l'appartement est désinfecté.

O stupeur ! Mme Charavant resta clouée devant une Marcelle inédite, mince à ne pas croire, rajeunie et qui — elle le déclara incontinent — ne pesait plus que soixante kilos.

— J'ai fondu ! dit-elle.

— C'est une affaire de temps, balbutia Clotilde. Dans un mois, vous aurez repris...

— J'espère bien que non !

Un silence tomba.

— Il faudra songer à vous commander des robes. Vous devez n'avoir plus rien à vous mettre, fit

Mme Charavant ; nous irons chez notre couturier.

— Je le lâche, signifia Marcelle. Vous comprenez, maintenant que j*ai une ligne !...

Elles étaient redevenues étrangères l'une à l'autre. Elles comprirent que quelque chose venait de se briser entre elles et que l'amitié est faite surtout de faiblesses et de désavantages communs. Mme Portrieux, fière de sa sveltesse reconquise, ne succomberait plus à la douceur des tartes, à la saveur des chocolats crémeux ; elle ne redoutait plus l'été ; déjà, elle parlait de se promener à pied. Elles se quittèrent froidement.

Quand M. Charavant rentra au domicile conjugal, elle subit l'interrogatoire de son mari.

— Tu as revu ton inséparable ?

— Oui.

— Elle va bien?

— Oui.

— Tu ne me réponds que par monosyllabes ; tu as l'air de mauvaise humeur. Est-ce que, par hasard, ça n'irait plus, avec ton cimie ?

Alors, Clotilde déclara sèchement :

— Je l'ai trouvée changée — et pas à son avantage !

M. Cyprien Chaussetier a coutume de chanter en faisant sa toilette. Il a choisi son refrain jadis, lors de la visite du tsar à Paris. Et, depuis, il n'en a plus changé, bien que l'actualité en soit singulièrement défraîchie. Il fredonne donc, sur l'air de Joséphine elle est malade : a Et toi, bébé moscovite — Petite duchesse Olga — En France reviens-nous vite — Avec ton papa, avec ton papa, avec ton petit papa ! » Chaque matin, il invite ainsi la grande-duchesse Olga. Entre temps, il annonce : « Mes bottines... Ma chemise... Mon pantalon... Mon veston ». Et enfin : a Mon petite tchapeau ! )) Ce matin-là, sur la dernière syllabe de (( tchapeau », il apparut à sa femme, qui remarqua :

— Tu es gai, au moins, toi !

— Tiens ! Pourquoi ne serais-je pas gai ? interrogea M. Chaussetier, qui offrait le plus nul des visages rubiconds.

Il dit encore, car, malgré ses quarante-cinq ans, il bêtifiait volontiers :

— A voua, ma Gémaine. Il s'en va, le monsieur. Et il déposa un baiser sur le pied nu de sa femme,

un pied charmant qui sortait des draps pour prendre l'air ; puis il abaissa le drap pudiquement, car la bonne entrait.

— Madame, annonça cette fille, il y a là quelqu'un de la part de Céline et Jessy.

— Encore une robe ! reprocha M. Chaussetier. Mais Germaine sauta à bas du lit.

— Oui... non... va-t'en... laisse-moi... C'est ça, bonsoir !

Et quand la porte se fut refermée sur son époux :

— Qui est-ce ? demanda-t-elle.

— Un vieux qui sent le moisi, répondit la bonne.

Germaine dédia un soupir de regret à la nuit placide et un soupir d'ennui au jour qui conmiençait et qu'elle prévoyait chargé de soucis, de factures et de réclamations.

— Je passe un peignoir et j'y vais. Donnez un journal à ce monsieur. Et soyez très polie.

Quand elle eut ouvert la porte de la salle à manger où l'attendait ce visiteur matinal, elle resta clouée sur place. De la maison Céline et Jessy, elle ne connaissait que le grand salon, d'un Louis XV si distingué, avec ses fauteuils accueillants, le passage théâtral de mannequins somptueux, le bruit délicieux des étoffes de soie traînées sur le tapis, et Mme Céline, qui reste blonde avec un si gracieux entêtement, et Mme Jessy, qui vous complimente, qui vous offre le thé, qui a Pair vraiment de causer chiffons avec des amies. Ces mots : Céline et Jessy, ne correspondaient, dans l'esprit de Germaine, qu'à des idées de luxe, d'élégance et de plaisir, enveloppées de parfum...

Or, ce qu'elle voit devant elle, c'est un de ces horribles petits vieillards qui puent la chicane et le cigare froid, qui traînent par les rues des redingotes miteuses, des serviettes gonflées de papiers rébarbatifs, et qui inspirent la plus cordiale pitié pour les infortunés chez lesquels ils se rendent.

— Vous venez de la part de ces dames ?

— Parfaitement.

— Dans ce cas, vous ne les féliciterez pas de ma

dernière robe. Elle gode dans le bas et la broderie s effiloche. Quant au macaron sur le ventre, je veux bien qu'il soit moderne, mais c'est une drôle d'idée de l'avoir fait bleu, blanc, rouge. Enfin, le corsage...

— Madame, interrompit le petit vieillard moisi, je ne suis chargé que du recouvrement.

— Je ne saisis pas bien. C'est peut-être pour le « voilage ».

— Non, madame ; j'entends par recouvrement la recette des sommes dues. Mmes Céline et Jessy m'ont chargé de vous présenter leur facture. Le total se monte à deux mille quatre cent quatre francs et des centimes. Veuillez me fixer une date.

— Repassez dans huit jours.

— Je vous accorde un délai d'un mois. Ensuite nous aurons le regret d'employer les moyens que la loi nous confère.

— Oh ! depuis vingt-huit ans que je suis au monde, c'est la première fois... Je raconterai cela à toutes mes amies !

— Mmes Céline et Jessy vous en seront reconnaissantes ; elles tiennent à ce que l'on sache qu'elles se font payer. Serviteur, m.adame ; mes bonnes salutations.

a Allons, pensa Germaine, le sort en est jeté. îl y a des robes qui vous conduisent à l'adultère plus sûrement qu'une lecture croustilleuse. Cyprien étant incapable de réunir en une fois plus de cent cinquante francs, j'appartiendrai donc, sans joie, au sieur Jobinetti, II me convoite ; il m'a entretenue souvent de sa générosité ; il réglera cette facture. »

Et, là-dessus, elle s'en fut au Bois, où, de onze heures à midi, M. Jobinetti accomplissait sa promenade hygiénique. C'était un bel homme qui avait dû être bien joli, un homme mûr et immense, large comme une tour. Sa longue barbe grisonnante, ses mams poilues, surchargées de bagues, révélaient des soins infinis. Fier de son coffre, il ne mettait point de pardessus, s'habillait de clair, portait sur le côté un petit melon havane et riait du rire de Gambrinus. Germaine l'avait connu chez des amis qui plantaient comme un bouddah cet homme riche au milieu de leur salon. Il y contait des histoires de cercle, des aventures de jeu. On l'admirait, M. Chaussetier surtout...

Quand il aperçut Germaine, il toucha cavalièrement, d'un geste militaire, son melon havane et reprit tout de suite la conversation où il l'avait laissée lors de leur dernière entrevue :

— Ce serait rigolo, hé?... Avez-vous réfléchi?... Très rigolo !... J'arrangerais un petit coin, au fond de Passy... du tapis noir... des chaises noires galonnées d'argent... Ce serait rigolo... Je flanque les tapissiers ?... Et l'électricité voilée de rouge... De cinq à sept, quoi ?... Ça va ? Un chez-nous ignoré... On y ferait brûler des pastilles du sérail... Une fumerie sans l'opium... Nous l'appellerions notre Chim; cela nous permettrait d'en parler devant tout le monde et même devant Chaussetier... Savez-vous ce que c'est qu'un chim ? C'est un nid d'hirondelles chinoises... Notre petit nid . . . Poétique , hein ? Je vois ce qui vous dérange : vous n'osez pas me répondre (( oui ». Alors, répondez-moi en espagnol; c'est un langage ardent où l'on dit oui avec plus de facilité... « Si, senor... » J'attends...

— Si, senor, balbutia Germaine, vaincue...

Et elle s'enfuit. Dans une petite allée, elle réfléchit aux difficultés qui allaient surgir. Une des plus grandes consistait à présenter la facture de Céline et Jessy. Comment s'y prendre ? Le hasard la servit. Devant elle, une petite courtisane se délectait de solitude.

— Madame, lui dit Germaine, vous perdez votre épingle à chapeau.

Et la conversation s 'étant engagée, elle lui demanda, histoire de rire et par pur badinage, quelle était la façon la plus adroite d'obtenir d'un homme de l'argent. Mais la petite courtisane se récusa.

— Je ne sais pas. Il faudrait demander ça à une femme du monde... Avec nous, n'est-ce pas, on est prévenu...

Le soir, Mme Chaussetier accueillit son époux avec une ferveur inaccoutumée. En passant, elle l'interrogea :

— Quel est donc le prénom de M. Jobinetti 7

— En voilà une question ! Un homme de son âge n'a plus de prénom.

Et Germaine pensa : (( Je vais appartenir à un individu dont je ne connais même pas le petit nom... » Elle eut une crise de larmes.

Cependant, chez les amis où ils se rencontraient, M. Jobinetti la tint au courant. (( Chim » avançait, (( Chim )) était presque terminé. Enfin, il lui dit :

— (( Chim » est prêt !

Et elle y alla, vêtue de la robe sombre que Céline

et Jessy avaient égayée d'un macaron tricolore. Elle

trouva un Chim à la fois funèbre et graveleux, tendu

de noir, jonché de coussins, éclairé par des lanternes sanglantes. M. Jobinetti l'attendait, installé devant une table à jeu.

— Je faisais une réussite... Cela cordera, nous deux : les cartes sont excellentes, chère petite madame de mon cœur.

Germaine touillait les cartes d'un geste rêveur... Tout lui paraissait bon, qui retarderait le moment inéluctable... Espiègle, elle sortit vingt centimes de son réticule.

— Je vous les joue au baccara.

— Vous ne voulez pas voir l'appartement ?... La chambre à coucher est un rêve d'Orient.

— Jouons d'abord... Soyez gentil ; mettez quatre sous, vous aussi... Neuf ! J'ai gagné ! Quitte ou double!... Huit! J'ai gagné.

— Il y a, à côté, une peau de tigre...

— Jouons un peu... C'est si amusant ! Allons, mettez quatre- vingt centimes... J'ai encore neuf !

Elle gagna sept fois de suite.

— Une main ! constata M. Jobinetti. C'est rigolo ! La même poisse qu'au cercle... Je me cogne toujours contre des tirages. J'y suis déjà de cinquante balles... Je vous les fais... Bûche !... Perdu !...

Il s assit, intéressé. On verrait jusqu'où irait sa guigne, cette guigne phénoménale et bien connue dans Paris. D'abord souriant et dégagé, il eut bientôt le plissement de front, la fixité de regard, le tremblement de mains des vrais joueurs.

— J'ai six; vous devez avoir sept... na î ça y est : elle a sept. Voilà vingt-cinq louis...

Il oublia toute galanterie :

— Je ne sors pas du point de vache... On tire à cinq, vingt dieux ! — Vous couchez donc avec le neuf ? — Ne mettez pas un siècle à abattre. . . vous distillez ça... c'est exaspérant...

A sept heures et demie, Germaine avait enfoui dans son réticule deux mille six cent francs. Un calcul rapide lui permit d'établir qu'elle était en mesure de solder la note de Céline et Jessy. Une exclamation de triomphe lui échappa, qu'elle modifia en cri d'angoisse :

— Ah ! sept heures et demie ! Il faut que je rentre... Mon mari est déjà furieux, sans doute... Quelle escapade ! Ah ! vous m'avez fait faire une folie, cher monsieur...

Il bégaya, avec une ironie crispée :

— Au moins, donnez-moi cent sous, pour mon sapin.

Elle fouilla son réticule, en extirpa une pièce d'or, la posa sur la cheminée, et magnanime :

— Voilà un louis, dit-elle, et moi, je ne vous demande rien en échange!...

— Est-ce que c'est gentil, chez vous } demanda Mme Gobin.

— Peuh ! Un intérieur de vieux garçon ! répondit Ménétrier.

Gobin chauffait un verre de fine champagne dans sa main soHde et soignée. Il le but d'un trait, puis se récria :

— Ne l'écoute pas. Ça doit être épatant : il a toujours eu un goût parfait et je me souviens de certaine garçonnière, avec une tenture rose et une nymphe en marbre...

— Bon ! protesta Lucien, il va faire croire que mon (( home )) est un mauvais lieu. Rien de plus paisible, au contraire : une salle à mangA bourgeoise, un bureau de notaire...

— Et la chambre à coucher ? Il ne nous en parle pas, ricana Gobin.

— Alfred ! reprocha Mme Gobin.

Mais elle souriait, à l'idée de l'étrange existence que devait mener leur ami. Pas marié, à quarante-trois ans !

— Voyons, décrivez-moi votre appartement. On entre . L ' antichambre . . .

Alors, Ménétrier émit une proposition :

— Savez-vous ? Ça serait tellement plus simple ! Voilà huit ans que je mange ici une fois par semaine, sans jamais vous rendre la politesse. Faites-moi donc le plaisir de venir dîner mercredi prochain chez moi.

Mme Gobin parut gênée.

— Je suis stupide, avec mes questions. Nous n'allons pas vous ennuyer... Un garçon n'est pas outillé pour recevoir... Nous vous dérangerions.

Mais Alfred se réjouissait déjà :

— Tais-toi donc ! Lucien est un homme plein de respectabilité : s'il a une petite amie, il ne la reçoit pas chez lui, j'en suis sûr. Ça sera très amusant. Et ta sais, Lucien, la soupe et le bœuf ! Pourvu qu'il y ait du Champagne...

— Vous allez éveiller le château de la Belle au bois dormant, dit Ménétrier en prenant congé ; ou, plutôt, vous vous imaginerez que vous êtes invités en province, chez un commandant en retraite...

— Marche toujours ! conclut Gobin. Tu sais, Alice, si tu ne vois pas des portraits de femmes dans tous les coins, c'est qu'il les aura cachés !

Cette escapade le ravissait. C'était un gros homme, d'une jeunesse soufflée, et qui, sans sa calvitie presque complète, eût semblé un adolescent obèse. Il ne cessait de rire, poussait du ventre ses interlocuteurs, affichait une crânerie de noceur et prenait la vie comme une bonne blague. Il reprochait à Lucien sa sveltesse, sa timidité, ses cheveux blanchissants et la mélancolie de son fin visage ravagé. Il le comparait à sa femme, dont le sourire restait grave et qu'il surprenait parfois accablée par un chagrin dont il ne se souciait point de discerner la cause.

Cependant, Ménétrier était rentré chez lui. Il fit le tour de son appartement et le trouva soudain pauvre et poussiéreux.

— Ça sent le cigare froid. Vous avez fumé? demanda-t-il à son valet de chambre.

— Non, monsieur, riposta celui-ci. Monsieur fume

beaucoup ; alors, ça sent le tabac, comme de juste ; mais rien de meilleur pour chasser le microbe.

— Vous tâcherez de tout aérer et de faire disparaître cette odeur. J'aurai, mercredi, deux personnes à dîner. Je vous donnerai mon vieil habit noir pour servir... Et puis, vous raserez votre moustache...

— Monsieur veut que je me rase } soupira le domestique. Ah ! ben !

Il n'acheva point, n augurant rien de bon de cette réception inusitée. On était tranquille ! Si monsieur se mettait à recevoir ! D'abord, il n'y avait plus d'assiettes, plus de verres; les services étaient dépareillés.

— Vous en rachèterez.

Et Ménétrier regardait ses meubles avec hostilité. Jamais il ne s'était rendu compte de leur laideur. Elle lui apparaissait maintenant agressive, douloureuse, comme la laideur morne de certains visages. Il avait pu vivre là-dedans ! Ce pouf en tapisserie ! Ce tapis élimé ! Ces tableaux sordides et prétentieux ! Il devinait la m.oue d'Alice, si fine, si sensible, si délicat emicnt jolie, au milieu de ces hideurs. La femme d'un ami, soit... une femme tout de même! Il serait honteux devant elle. Sur le bureau, c'était un amoncellement de vieilles lettres, de journaux, de livres. Il jeta séance

tenante une horrible couverture jaunâtre qui lui tenait chaud quand il écrivait...

Le lendemain, il achetait des tapis, des rideaux, des chaises, des fauteuils. Il prit goût à les arranger. Cela avait déjà un autre air. L'électricien posa des coupes d'albâtre qui distillaient une lumière douce et mystérieuse. Des flacons de cristal ornèrent le cabinet de toilette. Il y versa des parfums... Si Alfred voulait se laver les mains... ou si Alice voulait s'arranger les cheveux, avant le dîner... Au pied de son lit, il étendit une peau d'ours... Gobin avait parlé de portraits de femmes. Lointains souvenirs ! Ils gisaient pêle-mêle au fond d'un tiroir, dont ils ne sortaient jamais. Lucien les reprit. Tous ces sourires avaient perdu leur puissance et les chapeaux étaient démodés. N'importe, il disposa les photographies dans des cadres qu'il rangea sur une console... Il mettait à ces préparatifs une telle fièvre que le domestique s'y trompa.

— On pourrait aussi, insinua-t-il, commander, pour le lit, des draps plus fins.

Ménétrier haussa les épaules. Puis il rougit. Ne venait-il pas d'embellir son appartement comme pour y recevoir une maîtresse } Et il resta rêveur quelques instants, remué par une vague émotion...

Le mercredi, Gobin arriva en smoking, une fleur à la boutonnière, avec son entrain de fêtard, sa faconde intarissable. Alice trouva tout charmant, mais elle osait à peine regarder autour d'elle. Ce parfum qui tramait, — le parfum des flacons achetés la veille, — elle l'attribuait à des femmes... C'était pour elles, sans doute, que Lucien avait voulu cette lumière caressante; pour leurs pieds voluptueux, ce tapis... Un divan bas, dans le salon, la troublait. Elle refusa de se recoiffer devant une glace qui avait servi à d'autres... Et elle parlait bas, prise de pudeur, de gêne, étranglée de tristesse.

— Alice ! criait son mari, qui furetait partout, je viens de trouver les portraits de ses bonnes amies ! Qu'est-ce que je te disais ? Ah ! il y en a une que j'ai connue, une nommée Fernande... Viens voir, voyons ! Non ! Tu ne veux pas ? Ce qu'elle peut être bégueule, tout de même !

Il but beaucoup, à dîner. Et après, il conta ses propres bonnes fortunes, avec des grimaces satisfaites, des ronds de bras avantageux pour porter le cigare à sa bouche. Et tandis qu'il bavardait, un peu ivre, les yeux d'Alice rencontrèrent ceux de Lucien. Ils ne se regardèrent pas plus longtemps qu'ils ne s'étaient regardés

bien des fois, mais ils comprirent qu'il y avait autre chose dans ce regard-là. Ce fut si bref, si poignant, qu'ils en pâlirent. Et quand le couple fut parti, quand Ménétrier se retrouva seul, il fut saisi d'une telle détresse qu'il eut envie de crier. Tout lui sembla regretter Alice, car il comprit qu'il avait tout disposé pour elle et que ces meubles, ces parfums, cette lumière l'attendraient désormais. Pourquoi ce bouquet dans l'antichambre, si ce n'était pour lui souhaiter la bienvenue ? Pourquoi cet encrier, ce papier, cette plume, si ce n'était pour lui écrire ? Et il commença, en effet, une lettre, qu'il déchira en murmurant : (( Je suis fou ! Qu'est-ce qui me prend ? »

Le mercredi suivant, il arriva bouleversé chez son ami. Il désirait et craignait à la fois qu'il ne se passât rien. Sans doute, s'était-il trompé. Mais il y avait aussi dans l'antichambre un bouquet de roses, et cela lui donna un tel choc au cœur, une telle certitude qu'il chancela. Gobin n'était pas encore là. Il n'arriva qu'à neuf heures. Jusqu'à son entrée, Alice et Lucien n'échangèrent que des phrases indifférentes, mais d'une voix où tremblait une caresse ineffable. Il la regarda comme s'il l'implorait; elle le regarda comme si elle se donnait, et ils se reprenaient des yeux, sans cesse.

unis par la complicité inconsciente de l'instinct. Quand Alice, éblouie, fermait les paupières, c'était encore un aveu.

Gobin les trouva plus ennuyeux que d'habitude. Il éclatait de santé et de joie vulgaire. Lucien se répétait : (( C'est mon ami ! C'est mon plus vieil ami ! » Et aussi : c( Vaut-il un tel sacrifice ? )) Il se reprocha bientôt cette question et résolut de faire son devoir. La littérature entourait l'adultère d'excuses trop captieuses ! Il se roidit contre la faiblesse qui l'engourdissait. Le lendemain, il partait pour son pays natal. Un mois plus tard, il en revint marié. Un mariage banal, qui étonna tout le monde. Et il eût été atrocement malheureux sans l'obscure fierté qui lui venait du devoir accompli. D'ailleurs, il voyait peu les Gobin. Mme Ménétrier ne sympathisait guère avec Alice. (( C'est une personne qui a des arrière-pensées )) , affirmait-elle. Pourtant, ils acceptèrent une invitation à une grande soirée. Mme Gobin y apparut si belle, dans un tel éclat, que Lucien soufîrit. Il n'y avait plus dans ses yeux, quand elle le regardait, qu'une sorte de tendre ironie, de pitié dédaigneuse.

Tandis qu'un monsieur chantait, Gobin prit son ami à pcurt.

— Dis donc, mon vieux, maintenant que tu es marié... on sait ce que c'est... si tu as besoin d'un alibi, tu n'auras qu'à t'adresser à moi... II se faut entr' aider, et j'ai comme une idée que tu ne seras pas fâché de disposer de temps en temps d'une bonne nuit d'indépendance. Hem } Sois tranquille, je ne te demanderai pas le m.ême service. Ma femme et moi, nous sommes modernes, nous n'avons pas de préjugés... Nous ne nous gênons pas... Libertas ! Libertas !

Et Lucien l'interrogeant, il reprit :

— Eh bien, oui : après cinq ans de mariage, nous nous sommes tiré la révérence, Alice et moi, et nous avons arrangé notre existence chacun de notre côté. Nous sommes assez copains pour que je te confie ça... Je fais ce que je veux, elle fait ce qu'elle veut... Une bonne entente, à la coule, ça vaut mieux qu'une séparation. Je suis féministe, moi, mon vieux ! Droits égaux ! Et du moment qu'il n'y a pas de scandale...

MINOUCHON

MINOUCHON

II n'y avait pas beaucoup de distractions sur cette plage. Alors on allait voir Coucou manger des gâteaux. Une âme généreuse se dévouait et remettait dix centimes à la marchande qui tenait échoppe de pâtisserie. En échange, la marchande donnait quatre gros gâteaux à Coucou.

— Ils ne sont pas tout frais, mais elle préfère la quantité à la qualité !

Coucou avait une dizaine d'années. Elle était coiffée d'un énorme chapeau de paille sur lequel elle avait cousu, en guise de plume, une algue sèche du plus gracieux effet. Sous ce chapeau souriait un petit visage crasseux et édenté. Elle portait une robe, jadis bleu de ciel, qui tombait jusqu'à ses pieds nus et sur laquelle elle essuyait ses doigts après avoir sucé la crème qui

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y était restée. On l'avciit surnommée Coucou, parce qu'elle criait : (( Coucou ! )) pour attirer l'attention des gens sur elle. De onze heures à midi et de cinq à sept heures, elle se tenait auprès de la pâtisserie et absorbait ainsi une moyenne de vingt gâteaux: éclairs dégonflés, babas semblables à des éponges en caoutchouc, tartes liquéfiées, saint-honorés jaunâtres. Tout lui était bon. Les spectateurs admiraient sa voracité, tandis qu'elle mangeait en se frottant le ventre pour amuser la galerie : elle avalait jusqu'aux insectes qu'elle trouvait collés au carcimel, et s'expliquait adnsi :

— Fallait pas qu'a-z-y aillent. Les mouches, c'est des vaches !

Dans l'intervalle de ces repas, Coucou, indépendante, s'cimusait à des jeux étranges avec les objets hétéroclites qu'apporte la mer : paniers défoncés ou crabes morts. Une vraie curiosité du pays : la seule pauvresse admise par les autorités, en faveur de son jeune âge et de son humour. Rien qu'à voir son costume, les gens se tordaient. Offrant un sujet de conversation, elle facilitait les relations entre baigneurs. Elle avait été la cause initiale de certaines fiançciilles...

Et c'est ainsi qu'elle servit de trait d'union entre le jeune Gaston Coupellac et la charmante Antoinette

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Leforeur. Leurs parents s'étaient déjà liés grâce à cette annonce affichée dans le vestibule de Thôtel : (( On demande deux personnes pour le bridge. )) Les jeunes gens se rencontrèrent devant la pâtisserie, échangèrent un salut timide, quelques mots indifférents, puis Gaston offrit douze gâteaux à Coucou :

— Attention ! Je vais comoter jusqu'à cinquante. A cinquante, il faut que tu aies fini.

A cinquante. Coucou avait terminé. Elle ne mâchait pas : elle avalait comme les chiens, le cou tendu, les paupières closes.

— Ça ne va pas te faire du mal ? interrogea Antoinette après avoir bien ri et pour montrer l'excellence de son cœur.

— Pensez-vous ! riposta Coucou. Repayez-m en une tournée, histoire de voir ! Tant pus que j'en bouffe, tant pus que j'en demande ! 11 n'y avait pas de crème dans le cornet, mame Zébut.

— On ne peut pas lui en conter ! admira la pâtissière. Attends que je ferme ma boutique, je te passerai ce qui restera ! Autant vaut que de le jeter, n'est-ce pas ? Ma marchandise n'est jamais malsaine, monsieur et madame; à meilleure preuve, c't' enfant! A force de soleil, arrive que ça tourne, mais ça tourne tran-

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quillement ; ça ne dépose pas de vermine dans l'estomac. Ferme les yeux et ouvre ton bec, Coucou. Vlan ! C'est du chenu, ça, hein } De la purée de marrons glacés qu'avait pris une mauvaise tournure...

Ce jour-là, Antoinette et Gaston se promenèrent ensemble le long de la plage.

— Il y a dix-neuf ans que nous venons ici, dit Gaston. Quand j'étais petit, nous descendions dans l'unique auberge. Ce n'était pas par raison d'économie : les affaires étaient déjà magnifiques; mais le pays plaisait à papa. Quand il est ici, il redevient enfant; il ne se tient plus; vous ne croiriez pas qu'il défend qu'on fasse suivre son courrier ? 11 sait s'amuser comme il sait travailler.

Antoinette acquiesça. M. Coupellac père lui apparaissait, en effet, comme bien résolu à profiter de ses vacances. On le voyait sur le terrain de golf, en manches de chemise, le club en mains, semblable à quelque vieil ouvrier casseur de pierres ; l'après-midi, son médecin lui interdisant les bains, il relevait son pantalon jusqu'au genou et costumé ainsi en petit garçon, tout rond, tout chauve, tout enluminé, pataugeait espièglement dans les flaques et construisait des digues de sable...

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— On ne dirait jamais, n'est-ce pas, mademoiselle, qu'il a inventé le tout soie-coton ? A Paris, son industrie le préoccupe : onze cents ouvriers; mais dès qu'il arrive ici, dès qu'il respire l'air de la mer, le voilà transformé ; il est plus jeune que moi !

Mlle Leforeur accueillit ces renseignements avec piété. L'histoire de son père était plus brève : il avait joué au baccara, puis au whist, puis au poker ; maintenant, il jouait au bridge. Son aspect grave et confortable était celui du roi de carreau. En dehors des cartes, où il excellait, M. Leforeur, complètement oisif, ne se distinguait en rien du conunun des mortels riches.

— Monsieur votre père est un maître au bridge, constata poliment Gaston, comme s'il devinait l'intime pensée d'Antoinette.

Il voulait se marier, son père ne lui concédant que trente francs par mois pour ses menus plaisirs : « A ton âge, galopin, je n'en avais pas davantage. Seulement, je choisissais mes relations. Je ne connaissais pas de gaspilleurs... ni de gaspilleuses. Une broche de trois francs à la petite amie... Pas besoin de donner dans les demoiselles de gros prix... Exoute ton père : elles sont moins gaies que les autres... »

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— Beau coucher de soleil ! soupira Gaston. Et avisant deux vieux qui passaient :

— Bonjour, mère Chacorne ! Bonjour, père Ni vois. Je les connais tous. Dans le temps, papa faisait dcuiser les jeunesses du pays...

Les paysans ainsi interpellés ne répondirent pas : (( Il n' sait donc point dire monsieur et madame, grommela la mère Chacorne, n'en v'ià des façons ! »

— Ils m'ont vu haut comme la botte, expliqua Gaston, ils se jetteraient dans le feu pour moi. Nos parents jouent encore au bridge... Restons un peu devant la mer, si je ne vous ennuie pas, toutefois...

Antoinette secoua la tête.

Elle devinait qu'une idylle commençait qui se dénouerait par de la fleur d'oranger et des orgues mugissantes. (( Nous viendrons ici faire notre voyage de noces, songea-t-elle. Nous nous assiérons à la même place, nous parlerons de choses poétiques et il me chatouillera la nuque avec ses moustaches. Conunent lui faire comprendre que j'ai trois cent mille francs de dot ? ))

— Viendrez- vous ce soir au casino ? demanda-t-il.

— Non, monsieur.

— Pourquoi ?

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— Je n'aime pas ces sortes d'endroits où abondent les coureurs de dot.

Gaston comprit.

— Et si je vous priais de venir, murmura-t-il .

— Mon Dieu...

— Un tango...

— Peut-être, un tango...

— Ah! mademoiselle...

Il fut interrompu par un cri :

— Minouchon !

Antoinette sursauta.

— Qu'est-ce que c est }

— Minouchon ! reprit la voix.

— Voilà ! répondit Gaston.

Et il reprit, en rougissant :

— Minouchon, c'est moi... C'est ma mère aussi. Papa appelle Minouchon tout ce qu'il aime. Dès qu'il a de la tendresse pour quelqu'un, il le nomme Minouchon. Ce mot-là lui sort du cœur...

Le soir, ils dansèrent le tango. 11 n'y avait dehors que la pluie, la mer et Coucou qui écrasait son nez sale contre les vitres du casino.

— Portons-lui vite quelque chose ! proposa Antoinette, encore palpitante de la danse.

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Gaston, facétieux, versa de l'orangeade et du Champagne dans un gobelet gigantesque qu'il tendit à Coucou par la fenêtre :

— Bois ça, ma vieille ! D'un coup ! Houp ! Ça n'est pas fait comme nous : ça a un estomac ! T'as encore soif 7 Oui ! Vas-y ! Rien que du champagne !

Le lendemain, Coucou n'était pas à son poste. Ils ne la revirent que le surlendemain,

— Ah ! qu'est-ce qu'il y avait dans vot' limonade ? se plaignit-elle. Je suis rentrée sur le ventre, comme qui dirait. Enfin, ça purge ! Vous me payez-t-y des gâteaux ?

— Pauvre petite ! dit Antoinette en s 'asseyant. Viens ici, sur m.es genoux... Là... Tu as ton papa, ma chérie ?

— C'est selon.

— Et ta maman ? Elle est bonne pour toi 7

— Ça irait, sauf le samedi oiisqu'il y a de la viande saoule.

— Comment t'appelles-tu ? Coucou, ce n'est pas un nom. Comment ta mère t'appelle-t-elle ?

— Môman ? répondit Coucou. Môman, a m'appelle Minouchon. C'est un nom de Paris qu'elle dit, vu que c'est un monsieur qui le lui a appris...

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De stupeur, Antoinette lâcha la petite. Cette phrase lui revint à l'esprit : « Papa faisait danser les jeunesses du pays. » Et son regard allait de Gaston, livide, à Coucou qui suçait son pouce.

— II faudrait, bégaya Antoinette, il faudrait lui donner quelque chose...

Le jeune Coupellac, cramoisi maintenant, réfléchit, se fouilla et se tournant vers la marchande :

— Tenez, lui dit-il, voilà trois francs... Vous donnerez tous les jours à cette enfant un éclair au chocolat, un seul éclair, mais bien frais, n'est-ce pas, comme si c'était pour quelqu'un de nous...

Elle s'appelait Pauline, comme une grisette de 1830; elle avait vingt ans, et elle faillit s'évanouir de joie quand M. Félix Huitrier lui meubla deux pièces. L'armoire à glace, surtout, la ravit, combla ses vœux de confort et de félicité bourgeoise. Dès que le tapissier eut calé ce meuble qui symbolisait pour elle la richesse, elle voulut s'y mirer en compagnie du généreux donataire.

Et, pour la première fois, M. Huitrier se vit tel qu'il était.

— Ah ! fichtre ! Ah ! fichtre ! soupira-t-il.

Ce n'était pas beau : toute sa chair abdiquait, tombait, s'écroulait; il se prit les joues à pleines mains, puis remonta son ventre. Quel désastre ! Tout de même, on ne vieillit pas en vingt-quatre heures, mais son appartement, étouffé de tapisseries, ne laissait

passer qu'une indulgente lumière, tandis que le soleil inondait la chambrette de Pauline.

— Ce qu'on se voit bien ! s'extasia-t-elle.

Que risquait-elle, parbleu ! avec sa fraîcheur de gamine, ses joues roses, toute la jeunesse insultante qui la fleurissait et dont elle saluait l'image, dans la glace, avec des révérences comiques?

— Assez ri ! décida M. Huitrier en tournant le dos à l'armoire; maintenéint, il faudra avoir de rordre. Surveille ta femme de ménage et ferme tout à clef. Tu m'entends?

— Mais oui, monsieur Huitrier.

Elle ne se décidait pas à l'appeler Félix. Elle lui obéissait avec une sorte de terreur résignée et, aussi, quelque chose qui souriait au fond de ses yeux. Un jour, comme il murmurait : (( Mon sunour !... » elle repartit étourdiment : (c Monsieur m'a appelée? » Enfin, bien qu'elle lui eût déclaré : (( Je ne sais cuire que les œufs à la coque » , elle lui avait fabriqué une fois tout un dîner avec, pour remuer les casseroles et tourner les sauces, une autorité qui doima des doutes au galcmtin sur les antécédents de sa conquête. Mais il ne réfléchit pas longtemps : il aimait, et une jalousie tenace, perfide, cruelle, ne tarda pas à lui pincer le cœur.

— M'aimes-tu?

— Mais oui, monsieur Huitrier !

— Tu m'embêtes, avec tes : (( Mais oui, monsieur Huitrier ». Est-ce que je te fais peur?

Elle ne répondit point. Elle était habituée aux amoureux d'un certain âge, qu'il convient d'appeler monsieur dans la plus tendre intimité, afin de ne pas se tromper plus tard, devant madame. Mais elle ne pouvait lui fournir cette explication. Elle se contenta de baisser le nez.

— Habille-toi, nous irons au restaurant et au cirque. Et M. Huitrier commença de souffrir.

Au restaurant d'abord. Il y avait là une bande d'étudiants qui hurlaient.

— Ce qu'ils sont bêtes 1 déclara Pauline en haussant les épaules.

— Alors, pourquoi ris-tu?

— Je ris pour me moquer d'eux.

Il repoussa son assiette, l'appétit coupé. Au cirque, ce fut plus terrible encore : un jockey enthousiasma la petite. C'était un adolescent qui avait une tête italienne : des cheveux d'un noir pur, des prunelles ardentes, une bouche saignante, une fine moustache relevée au fer. Il criait : (( Eh ! hop ! )) en agitant sa

cravache et en regardant les oreilles de son cheval.

— Il est épatant ! déclara Pauline.

— Tu n'y connais rien. Il n*a pas l'air très rassuré là-dessus. Tu vois, il a failli se ramasser ! Et puis ces bonnes grosses bêtes, leurs dos, c'est comme un matelas ! Tiens, je voudrais le voir faire le jockey sur un cheval arabe !

— Certainement, Monsieur Huitrier.

Et Pauline se plongea dans son programme; mais, à une exclamation des spectateurs, elle leva la tête : après trois tentatives infructueuses, le jockey venait de sauter debout sur son cheval au galop. Maintenant, il brandissait sa casquette en poussant des : ((Eh ! hop ! » plus furieux encore, dans l'ivresse de sa victoire et de son équilibre reconquis. Elle le trouvait magnifique, m.ais elle gardait son admiration pour elle, bien qu'elle ne comprît guère que M. Huitrier se fît (( tant de mauvais sang )) . Un homme de cet âge ! Il parla de lui louer l'entresol qui était vacant, parce qu'il avait remarqué, au cinquième, des jeunes gens dont les façons ne lui revenaient pas.

Et, à dater de cette soirée, il devint très ennuyeux.

— Je veux faire ton éducation : tu ne sais rien de la vie.

Elle lui opposait un mutisme sournois. Dès le matin, elle partait, et ne revenait que le soir, pour tendre une joue docile au baiser anxieux du maître. Soirées mornes. Il ne voulait plus entendre parler du cirque, ni du théâtre. Il l'interrogeait, fouillait les meubles et lui contait ensuite ses bonnes fortunes.

— Est-ce curieux, ajoutait-il, jamais je n'ai eu tant de succès qu'aujourd'hui. Les femmes intelligentes préfèrent les messieurs d'un certain âge, je t'assure...

Elle l'approuvait, ayant grande envie de dormir. Les semaines s'écoulèrent ainsi, sans incident, et, un soir, M. Huitrier arriva, tout joyeux, brandissant un papier.

— J'ai retenu deux fauteuils d'orchestre pour une pièce très intéressante : le Bel Age...

Il avait l'air mystérieux des grandes occasions, l'air qu il prenait avant de sortir de sa poche un sac de bonbons ou une bague. Son journal l'avait renseigné sur les mérites de la pièce. Elle roulait sur un de ces paradoxes que les modes littéraires transforment en vérités et célébrait le triomphe d'un quinquagénaire sur un jeune soupirant. Goberval, le grand Goberval, tenait le rôle du quinquagénaire avantageux. Et c'était ce que les techniciens appellent « un rôle en or ». Dès qu'il parut, un frisson courut dans la salle et M. Huitrier applaudit.

— Il est extraordinaire ! dit-il. Quel galbe ! quel abatage !

— Je préfère l'autre, le maigre ! riposta naïvement Pauline.

— Attends un peu !

Au premier acte, Goberval bénissait les amours de l'héroïne avec un dandy qui paraissait en costume de tennis, la taille serrée par une ceinture. Il les bénissait, non sans une certaine arrière-pensée à laquelle répondait la mélancolie de l'héroïne.

— C'est lui qu'elle aimera à la fin, déclara M. Huitrier.

Pauline se récria :

— Pensez-vous !

Il lui fit un petit signe d'ironie supérieure. (( Tu verras !» Il comptait sur l'influence de cette pièce comme sur une leçon de choses destinée à frapper l'imagination de la petite,

— Surtout, tâche de faire attention et de bien retenir tout cela. Ce n'est pas tout d'aller au théâtre et de se distraire, faut-il encore qu'il en reste quelque chose et qu'on en profite. Avec le droit des pauvres, les deux fauteuils me reviennent à trente-trois francs. Ce n'est pas une paille.

Au deuxième acte, la victoire du personnage que représentait Goberval se dessinait. II était vigoureux, alerte, courageux, spirituel, tandis que son jeune rival apparaissait de plus en plus faible, mou, neutre et sot.

— Ce Goberval ! délira M. Huitrier. Il est splendide ! Et des épaules, hein? Ce que j'appelle un gars. Et sais-tu son âge? Cinquante-neuf ! Un an de plus que moi. Le bel âge ! Quel talent ! quelle autorité ! Tu ne trouves pas qu'il me ressemble un peu? Non?... Pourtant, on me l'a bien souvent dit : sans ma barbe... Il reçoit trente lettres d'amour chaque soir.

— Et est-ce qu'il y répond?

— Souvent ! conclut M. Huitrier. Un gars, je te dis ! N'est-ce pas, qu'il est beau? Il est superbe !

Le spectacle se termina sur une ovation. L'héroïne, palpitante, éperdue, renonçait définitivement au petit jeune homme et s'abattait sur la poitrine de Goberval. Baiser sur la bouche. Rideau.

— Le fait est... balbutia Pauline, rêveuse.

« Maintenant, pensa M. Huitrier, le coup est porté. Jouons serré. )) Et il décida d'exciter à son tour la jalousie de sa maîtresse. Il arrivait en retard, frisé, musqué, parfumé, et partait presque aussitôt, sous un fragile prétexte. Pauline changea. Elle lui sembla bien-

tôt plus femme, plus réfléchie; elle ne dansait plus la gigue sans raison; elle ne se faisait plus de grimaces dans le miroir; moins exubérante en apparence, elle était illuminée par une sorte de flamme intérieure. (( Elle m'aime ! )) pensa-t-il. Et il bénit l'art dramatique moderne, propice aux messieurs mûrs. Un aprèsmidi, il reçut dans son bureau la visite d'un cémiarade qui lui exposa ses infortunes conjugales. Cette conversation inspira à M. Huitrier l'envie de vérifier son propre bonheur. 11 quitta donc ses affaires à trois heures, ce qui ne lui était jamais arrivé, et débarqua chez Pauline. La lemm.e de ménage voulut l'arrêter.

— Que Monsieur n'entre pas... dans l'intérêt de la tranquillité de m.onsieur !

11 l'écarta d'une bourrade. Et il vit. Quelle stupeur ! Goberval lui-même, l'illustre Goberval était là, dans une tenue négligée. Mais il avait joué tant de pièces sur l'adultère qu'il était habitué à ramasser ses vêtements et à fuir avec célérité. 11 disparut.

— Infamie ! tonna M. Huitrier. Ce sale cabot !... Mais Pauline eut un grand geste :

— Que voulez-vous, expliqua-t-elle, ce n'est pas tout à fait ma faute. Vous m'en aviez trop raconté !

Le vendredi soir, Mme Olivier Hamanoux recevait. C'était une personne imposante, autoritaire, qui avait épousé en 1 892 un homme de lettres alors plein d'espérances. Ces espérances ne devaient pas se réaliser : Olivier Hamanoux, si humble, si timide, si effacé, avait perdu ses plus belles années de production à hésiter, à tâtonner et à raturer le lendemain ce qu'il avait écrit la veille. A vrai dire, il était resté honteux comme au premier jour de ce qu'il appelait ses (( petits travaux » ; il n'en voyait que les faiblesses et n'accusait de son obscurité ni la cabale, ni l'injustice du siècle. Un vrai philosophe, pétri de malice et de mélancolie. Mme Olivier Hamanoux le méprisait : « Que voulez-vous, soupirait-elle, c'est un homme qui a bégayé sa vie ! » car elle ne répugnait pas aux images. Ce falot époux ne lui avait apporté ni la

richesse ni la gloire. Ses œuvres complètes figuraient bien dans leur bibliothèque sous la forme de quatre volumes, mais, si quelqu'un avait eu l'idée de les ouvrir, il aurait vu que seul le premier, un roman intitulé Crépuscule, était imprimé; le second, Fabrice, était composé des fascicules d'une petite revue depuis longtemps morte et oubliée; le troisième, un recueil de vers, était dactylographié; enfin le quatrième, composé de pièces injouables, était resté manuscrit.

Olivier Hamanoux se réfugiait dans la lecture et dans les petits plaisirs de la vie quotidienne. Au fait, il n'avait que deux tristesses : celle de mal manger, car il était gourmand, et celle de consacrer une soirée par semaine à des individus qui l'ennuyaient.

Car Mme Olivier Hamanoux tenait un salon littéraire.

Par un prodige étonnant, à cette époque d'automobilisme, d'électricité et de thés-bridges, elle avait ressuscité en un modeste appartement des BatignoUes une de ces officines où les bonnes dames du temps de Louis-Philippe offraient à de pâles comparses du sirop de groseille, des échaudés et de fades poésies. Ici, le sirop de groseille se trouvait remplacé par un étrange chocolat à goût de poussière et qui ne mettait sur

la nappe, quand un maladroit renversait sa tasse, qu'une tache grisâtre. Et, aux échaudés de jadis, Mme Hamanoux substituait un plum-cake.

Ce plum-cake était le cauchemar de l'auteur de Crépuscule. Fin et observateur, comme tous ceux qui se taisent, il devinait qu'on en riait. Mme Olivier Hamanoux achetait, en effet, cette horreur au rabais, dans une maison d'elle seule connue et oij l'on soldait une fois par semaine les gâteaux rassis. C'était une masse noirâtre et indigeste; les raisins secs crissaient sous la dent comnie de menus cailloux et il s'effritait sous le couteau. Un journaliste en avait dérobé un échantillon qui figurait dans la salle de rédaction audessus de cette étiquette : pain du siège.

— Ma bonne, si, pour changer, tu prenais un baba? insinuait parfois Hamanoux.

Elle se récriait :

— Un baba ! A cause du rhum, n'est-ce pas? Mon plum-cake est célèbre : je ne le changerais pas plus qu'un homme connu ne se consentirait à modifier la coupe de sa barbe. Pour avoir méprisé ces nuances, tu vois où tu en es ! D'ailleurs, puisqu'on le trempe dans le chocolat, peu importe qu'il ait quelques jours de plus ou de moins.

Et Olivier Hamanoux retournait à ses livres. Le vendredi matin, on le chassait, afin de tout préparer pour la réception du soir. Son cabinet de travail était à la fois sa chambre à coucher et le salon. Le vendredi, on jetait sur son lit bas, transformé ainsi en divan, un tapis oriental et quelques coussins modernes aux nuances agressives. Sur sa table de travail, déblayée d'une main rude, on disposait un verre d'eau et une carafe, à l'usage du lecteur choisi.

Tant que celui-ci opérait, Olivier Hamanoux, luttant de toutes ses forces contre le sommeil, regardait son lit-divan avec une tendresse inquiète. Des gens y étaient assis dont il regardait la position avec anxiété. (( Ce soir, pensait-il, le matelas penchera encore sur la droite et je m'éveillerai demain matin sur le tapis. )) Aussi faisait-il tout son possiblis pour que les occupants s'équilibrassent. Il en plaçait un à chaque bout, un troisième au milieu. <( Et ne vous gênez pas, surtout; asseyez-vous carrément, tout au fond, le dos au mur; alors on est bien, autrement on bascule... »

Il venait des jeunes, fiers d'avoir reçu une invitation due à leurs seuls mérites littéraires, et qui étaient tellement choyés et submergés sous les compliments qu'ils passaient sur le plum-cake pierreux et sur le chocolat

saumâtre. Il y avait des habitués grisonnants qui attendaient le vendredi avec fièvre pour s'épancher devant leur dernier auditoire. M. Thielleux chantait ses couplets au piano, d'une voix qui avait les résonances meurtries d'un clavecin humide. M. Morcade apportait tous les trois mois sa pièce nouvelle; on en avait Jusqu'à minuit et demi, depuis le moment oij il annonçait ce qu'il appelait sa distribution idéale : (( Le père : Mounet- Sully; le fils : Guitry; la mère : Sarah Bernhardt; la fille : Bartet; un chant à la cantonade : Caruso », jusqu'à celui où, parmi le soulagement général, il concluait : (( Rideau ! )) On voyait même quelques dames. Certaines prenaient là des opinions; au regard fixe des autres, on devinait qu'elles aussi s'assiéraient un jour derrière la table et devant le verre d'eau.

Le samedi matin, Olivier Hamanoux ankylosé par une nuit passée sur le divan défoncé, trouvait des miettes de plum-cake sous son buvard et des cendres de cigarettes dans son encrier, mais il mettait le verrou et — consolation suprême ! — il était seul. Alors il tirait d'un tiroir secret une rame d'admirable papier, lisse et froid comme du marbre, il brandissait une plume de cygne taillée avec amour et, avec un frisson

de plaisir, se mettait à écrire des vers. II n'aurait pas fallu que Mme Olivier Hamanoux s'en aperçût ! Une absurde jalousie avait survécu en son cœur à l'amour conjugal, défunt depuis l'an 1893. La poésie lui semblait une sorte de trahison. Qu'eût-elle dit si elle avait vu ce titre fignolé avec la plume de cygne : A la gloire d'une inconnue! Une inconnue, quand elle était là, elle, Mme Olivier Hamanoux, avec sa stature de Junon, sa moustache, ses sourcils impérieux ! Le poète n avait jamais trompé sa femme qu'en imagination. Mais quelle débauche !

Quand il fermait sa porte pour retrouver son papier, sa plume et ses vers, il avait l'exquise sensation des amoureux qui mettent une barrière entre le monde extérieur et l'objet de leur passion. Sa femme avait beau frapper, crier, s'insurger contre cette manie sénile. (( Tu ne peux donc pas lire sans mettre le verrou? » il faisait la sourde oreille...

Dès qu'il eut réuni le nombre de feuillets convenable et la somme suffisante, le poète s'en alla trouver un libraire auquel il demanda le secret le plus absolu, et il publia : A la gloire d'une inconnue! qu'il signa de ce pseudonyme : Hialmar. Dans le plus grand mystère, il envoya un service aux maîtres, aux

critiques, et choisit un exemplaire sur papier de Hollande qu'il adressa à sa conjointe, avec cette dédicace : (( A la femme de goût; à la femme d'esprit; au dernier salon littéraire; à Mme Olivier Hamanoux ».

Quand celle-ci reçut le livre, elle faillit s'évanouir de joie, lut un poème et fît part à son mari de l'enthousiasme dans lequel la jetait cette oeuvre d'un jeune. (( Je suis sûr que tu trouveras ça mauvais; tu deviens envieux comme un vrai raté ! )) Il hochait la tête, illuminé par une profonde jubilation intérieure. Et, le vendredi soir, le livre s'étalait à la meilleure place, sous la lampe.

— J'inviterai ce jeune homme pour vendredi prochain, déclara la maîtresse de maison. Je lui écrirai simplement ceci : (( Monsieur, j'ai lu, j'ai vibré, j'ai pleuré. Si un modeste plum-cake et un chocolat de famille, entre confrères... » J'adresserai cela aux bons soins de l'éditeur...

— Les bons soins d'un éditeur, qu'est-ce que cela peut être? grinça M. Morcade, qui était volontiers aigre.

Le vendredi suivant, Mme Olivier Hamanoux soigna sa mise et se planta dans les cheveux un plumet

qui semblait s'agiter pour souhaiter la bienvenue au néophyte. Hialmar surexcitait sa curiosité. (( C'est Vigny, déclara-t-elle, avec quelque chose de Musset. Je lui demanderai de nous lire Souffrance, cette admirable pièce dans laquelle il nous décrit la résignation de Socrate, en proie à cette mégère de Xantippe. » Dix heures sonnaient.

— Comme il tarde murmura-t-elle !

Mais on lui apportait une dépêche. Elle la lut et devint livide. Le télégramme ne portait que ces mots :

(( Non, madame, je ne viendrai pas. Je ne viendrai pas, parce que le plum-cake est rassis. »

Mis à la retraite, M. Léon Fornageot connut à la fois la gêne et l'oisiveté. Jusque-là, sévèrement enredingoté et cravaté de blanc, il avait eu l'air, avec ses courts favoris et son port de tête solennel, d'un confortable notaire. Il prit soudain l'aspect d'un maître d'hôtel hors cadres, qui n'a pas réussi et qui continue à chercher un emploi. Mme Fornageot l'habillait mal, le nourrissait chichement et l'abreuvait d'eau pure et de plaintes. Elle lui reprochait de n'avoir guère avancé et, faisant passer ses reproches du figuré au propre, le poussait rudement quand elle se trouvait derrière lui dans une foule. « Faufile-toi ! Quel empoté !» Il marmonnait d'obscures remontrances : (( Amélie ! Es-tu brutale, tout de même ! Je ne puis

aller plus vite : il y a quelqu'un devant moi. » Alors elle ripostait : (c II y a toujours eu quelqu'un devant toi ! ))

C'est dire quelle fut l'indignation de cette épouse économe et rancie quand Grabiche, un cousin de son mari, se présenta chez eux à 7 heures et s'invita, sans façon, à dîner. Ils ne l'avaient pas vu depuis vingtcinq ans. Le jeune Grabiche, gras et hilare, avait profité de son physique pour entrer au café-concert. Par hasard ils le virent, dans un beuglant de quartier. Il chantait un refrain à la mode : « En clignant d' l'œil au détour de la chaussée Clignancourt ! » Et il clignait de l'œil, et, par surcroît, il esquissait — ô honte ! — une petite danse comique. M. et Mme Fornageot en furent souffletés. (( Jolie famille ! » soupira Amélie, et Léon acquiesça, consterné : ((Ça, tu as raison, c'est la fin de tout. » Il leur semblait qu'il leur dédiait ses grimaces, ses ailes de pigeon, et les encourageait particulièrement à reprendre le refrain en chœur ! Et voilà que Grabiche réapparaissait, un Grabiche de cinquante-cinq ans, plus gras que jamais, haut en couleur et tenant sous son bras droit un pâté, sous son bras gauche une bouteille.

— Qu'est-ce que vous en dites? s'écria-t-il. Vous

me reconnaissez? L'oncle Cyprien m'a donné votre adresse.

— Vous... tu es donc remis avec l'oncle Cyprien? demanda Fornageot.

— Parbleu? Je n'ai plus besoin de lui !

Mme Fornageot remarqua alors que, si le complet verdâtre de l'intrus affichait les traces du plus ignoble désintéressement, il portait sur le ventre une belle chaîne d'or et au doigt une bague oij scintillait un brillant.

— Et vous chantez toujours la Chaussée Clîgnancourt? interrogea-t-elle.

— Non! s'écria Grabiche avec un gros rire; ce sont les autres qui chantent pour moi.

Il s'expliqua : pendant son stage artistique, il avait observé la façon dont les directeurs l'exploitaient pour appliquer leurs procédés plus tard et à son profit. Après de lentes et patientes économies, il avait donc acheté un établissement qui déclinait : le Cri-Cri, l'avait rebaptisé : le Music-hall des Rigolos, et en avait pris la direction. Maintenant, il gagnait ses trente mille francs par an, sans le moindre souci.

— L'essentiel est de ne jamais s'embêter, pas vrai, les amours? Papa et maman m'ont fait le bec salé;

je ne bois pas pour boire, mais j'ai toujours soif. Mes bénéfices coulent en liquides ! Je m'en fiche : je ne suis pas marié, je n'ai pas d'enfants; vous êtes mes seuls héritiers, et, si je claque avant vous, je vous en Isâsserai toujours assez pour que vous puissiez trinquer à ma santé... Ne secouez pas la bouteille; c'est du bon !

Après le dîner, il tint à leur faire visiter le musichall, qui ouvrait sur un boulevard sinistre des portes lie de vin dont on aurait cru qu'elles gardaient la guillotine. Une clientèle sordide : les hommes sans faux col, les femmes sans chapeau. Le directeur installa ses parents dans une avant-scène, où ils furent insultés par des adolescents gouailleurs.

— Ils plaisantent, se hâta de déclarer Grabiche, mais c'est rare quand ils jettent quelque chose; d'zdlleurs, je les connais tous.

Et, avisant un blême spectateur qui dénigrait tout haut les charmes d'Amélie :

— Eh ! Foie-de-Veau, vas-tu fermer, ou faut-il que j'aille te causer?

A l'entr'acte, il entraîna Léon vers les coulisses.

— Tu vas voir d'abord la grande loge, autrement dit (( le bain à quat' sous ».

Des femmes dépoitraillées y jouaient à la manille en attendant leur tour.

— C'est mes danseuses anglaises : Rosa, Carmen, Bijou et Méîanie. Ne vous dérangez pas : un parent !

Fornageot salua. Il salua aussi M. Ernest, comique de genre; Mlle Laura Ponestier, diseuse; Chung-Li, jongleur chinois; la famille Kreitzer, tableaux vivants importés d'Autriche, et Mlle Chinette, gommeuse à transformations.

— Je suis un vrai pacha, glissa Grabiche dans l'oreille de son cousin, qui semblait pénétré à la fois de dégoût et de curiosité et dont le visage s'éclairait mystérieusement. Tu vas comprendre : je change l'affiche tous les huit jours; eh bien, quand je trouve une petite à mon goût, au lieu de la renvoyer, sa semaine finie, je la prolonge de huit jours. C'est mon petit cadeau. Elle est comme qui dirait la directrice pendant une quinzaine. Jamais plus : pour mon public et pour moi, il faut du changement. La quinzaine écoulée, je suis inflexible. On a beau pleurer, gémir, rien n'y fait. D'ailleurs, c'est connu; à chaque nouvelle affiche on se demande ici : (( Qui c'est qui va être de prolongation? »

— Grabiche ! reprocha Fornageot.

— Quoi? T'es donc plus un homme?

Ils retrouvèrent Mme Fornageot vexée, inquiète, et qui regarda profondément son mari pour voir l'effet qu'avait pu lui produire cette visite en un lieu de perdition. Mais Léon était redevenu impénétrable. Il se contenta de déclarer :

— Je n'avais jamais visité de coulisses; c'est très bien arrangé, très convenable; les dames jouaient aux cartes...

A partir de ce moment, tous les dimanches, le cousin, fier d'avoir retrouvé une famille, leur arriva, pourvu de victuailles et de vins généreux. On assistait ensuite au nouveau spectacle du music-hall. Ils s'habituèrent à cette distraction hebdomadaire et gratuite, s'intéressèrent aux recettes, et Mme Fornageot conseilla même une chansonnette sentimentale, qui eut du succès.

Un dimanche, Grabiche arriva chez eux plus rouge qu'à l'ordinaire et titubant. Il apportait un litre de fine Champagne...

— Ça ne va pas, dit-il. Je sens que j'ai besoin de me remonter. Aussi je vous regarderai dîner et je me contenterai d'un bon verre d'eau-de-vie, dcUis lequel je tremperai une croûte. C'est souverain...

— Tu ferais peut-être mieux... insinua Léon.

— Laisse donc le cousin tranquille !

— Ah ! fit Grabiche, j'ai trop de santé, voilà le terrible; j'en ai du vertige et des bourdonnements dans les oreilles. Avec un peu de vitriol, ça passera.

Ses hôtes, épouvantés, remarquèrent à ce moment que de rouge il tournait au violet. Il but d'un trait une forte rasade de cognac, tandis que les époux commençaient de déguster leur potage en observant leur invité du coin de l'œil. Grabiche avança la main droite, qu'il referma dans le vide.

— Tu cherches la bouteille?

Il voulut répondre et n'émit qu'un beuglement inarticulé. Puis son visage de violet devint bleu et s'abattit sur la nappe.

— Il est ivre ! s'écria Mme Fornageot.

Il était mort. Ce furent de longues formalités au bout desquelles le couple apprit qu'il héritait du Music- Hall des Rigolos et d'une somme de cinq mille quatre cents francs. Le music-hall, renseignements pris, n'était guère vendable, mais, géré avec soin, pouvait rapporter une vingtaine de mille francs par an. Les Fornageot n'hésitèrent pas. Madame se mit à la caisse et monsieur l'aida dans cette direction inattendue. On

engagea en outre un solide gaillard pour expulser les spectateurs récalcitrants.

Tout de suite, ils s'imposèrent en maîtres avec lesquels il ne s'agissait pas de plaisanter. Les favoris de Léon avaient tant de dignité que leur apparition glaçait d'épouvante les gommeuses les plus excentriques. Bientôt, il en souffrit, pénétré d'une langueur inconnue, timide et fiévreux comme un adolescent, au milieu de toutes ces femmes. Il eût voulu profiter de sa situation pour s'amuser, à l'exemple de feu Grabiche. Parfois, il choisissait une sultane parmi les plus fraîches de ses pensionnaires; il l'attendait dans l'ombre d'un couloir et la pinçait — lugubrement. C'était tout. Il pensait aux paroles du cousin : (( Quand je trouve une petite à mon goût, au lieu de la renvoyer sa semaine finie, je la prolonge de huit jours. C'est mon petit cadeau. )) Le seul, en effet, qu'il eût pu s'offrir, vu que sa fenmie surveillait la caisse. Mais il craignait Amélie, bien qu'elle parût s'humaniser. En effet, elle exhibait des bijoux; elle risqua une pointe de fard et apparut même, un jour, casquée de cheveux artificiels où saignait coquettement la gloire d'une pivoine. Pourtant, la pensée de l'affronter glaçait Léon. Il préparait ses phrases : (( Mon trésor, si nous gardions un peu

la danseuse italienne? Elle porte sur le public, tu sais... »

Un soir, il allait se décider, invité par la grâce d'une blonde charmante. Il alla trouver à la caisse Mme Fornageot qui, le petit doigt en l'air, disposait les morceaux de sucre en menues pyramides.

— Ce jabot de dentelles te va rudement bien, commença-t-il.

Elle l'interrompit, les yeux baissés, mais la voix nette :

— Dis donc, je prolonge l'équilibriste de huit jours. Il a du succès; c'est un garçon très comme il faut, et puis c'est l'usage ici, quand la direction est contente de quelqu'un...

Les spécialistes des maladies mentales enregistrèrent rarement un cas plus singulier que celui de Lucien Corambeau.

Le sujet était un vigoureux gaillard, frisant la quaraitaine, aimant à rire, aimant à boire, possesseur d'une jolie fortune et qui paraissait, jusqu'au jour où il fut frappé, doué d'un de ces solides équilibres que ne compromettent ni des méditations trop profondes, ni un travail intellectuel trop assidu. Le matin, il montait à cheval; il consacrait l'après-midi soit à des visites, soit au golf. Le soir, quand il n'accompagnait pas sa femme dans une soirée ou au théâtre, il fumait placidement un cigare au club, en regardant les autres s'enfiévrer à la table de jeu. Il détestait les émotions, et les liaisons qu'on lui connaissait étaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, de tout repos : une danseuse qui pen-

sait à son avenir, une mondaine qui entendait sauvegarder sa réputation. Bref, une existence inutile mais pondérée, oisive mais prudente. Nulle lecture dangereuse, nulle ambition, sinon celle d'apparaître aux yeux de tous comme un gentleman riche, bien nourri, bien élevé, bien habillé, au courant des modes et des potins, et n'adoptant pas une idée avant qu'elle fût acceptée par son monde. Un physique avantageux de naïf Américain : large face rasée aux prunelles d'un bleu d'azur, poitrine sportive. Corambeau affichait un souci constant de l'hygiène, usait de la douche, du tub, des haltères et de la gymnastique suédoise. Hérédité excellente. Il avait été un petit garçon paresseux et tranquille; il fut un jeune homme parfait, puis, quoique infidèle, un époux soucieux de respectabilité.

La stupéfaction de Mme Corambeau fut donc sans bornes quand, pénétrant un matin dans la chambre de son mari, elle le trouva dans le plus simple appareil, à genoux sur son lit, tenant d'une main un petit drapeau anglais et de l'autre une crécelle, qu'il tournaiit avec les signes d'une joie puérile.

— Laissez-moi ! s'écria-t-il.

Et il se replongea pudiquement sous ses couvertures, tandis que Mme Corambeau l'interrogeait :

- — Qu'as-tu donc? II est midi et tu n'es pas levé? Lucien ! Réponds-moi !

II jeta à sa femme un coup d'œil inquiet.

— Que me veut cette dame?

— Voyons ! Tu es fou ! C'est moi ! moi, Germaine !

Un quart d'heure après, il fallut bien se rendre à l'évidence : Lucien Corambeau était atteint d'un mal foudroyant et bizarre, qu'il fut le premier, d'ailleurs, à raisonner :

— Je ne me sens pas mal. J'ai la tête fraîche et je prendrais volontiers mon café au lait. Cependant, je ne saurais dire ni où je suis, ni qui je suis, ni quelle est cette dame qui s'obstine à me tutoyer. Est-ce drôle? C'est comme si je naissais — et j'ai trente-huit ans! Tout me paraît nouveau : cet appartement, ces meubles, cette personne qui se prétend ma femme et ce domestique qui me sert, m' affirmez- vous, depuis mon enfance. Il me semble que j'ai toujours dormi et que je m'éveille seulement. Ne pleurez pas, madame. Je veux bien admettre que je vous ai épousée, na ! D'autant que vous êtes charmante, ni trop grasse, ni trop maigre, et que j'adore les brunes. Vous vous nommez

Germaine? C'est un joli prénom, honnête, chaste,

qui fleure la lavande des armoires bien tenues. Mais je ne saurais vous appeler Germaine comme ça, tout de suite. Je dirai madame, ou mademoiselle. Je vous effraie? Remettez- vous, mademoiselle : je ne suis qu*un pauvre amnésique, qui ne demande qu'à s'instruire. Moi, je me nomme donc Lucien Corambeau. Ni titre, ni distinction? Bon. Je ne récrimine pas. L'intérieur est confortable; je suis donc à mon aise; c'est l'essentiel. Ce vieux domestique, qui m'a vu naître, se permet de sourire parce qu'il me croit ivre. Je ne suis pas saoul, mon ami : j'sd un petit accident de mémoire que nous réparerons promptement. Passez, ainsi que madame, dans la pièce voisine : je ne vous connais tous deux que depuis dix minutes. Cela me gêne d'être aussi peu vêtu devant vous...

Sa toilette faite, il consentit à recevoir la visite du médecin, qui prit de nombreuses notes et recommanda le calme. A deux heures, Corambeau déjeunait en face de sa femme et se montrait du dernier galant :

— Vous me plaisez infiniment, chère madame. Je découvre une à une en vous tant de beautés que j'en suis ébloui ! Votre voix éveille en moi des sensations infinies, et je crois que nous allons être très heureux. Me permettrez- vous de vous baiser la main?

II avait retrouvé sa tendresse des fiançailles, tout ce qu'émoussent treize années de vie conjugale; il essayait de briller aux yeux de Germaine; il la séduisait comme il l'avait séduite lors de leurs premières entrevues.

— J'ai peur seulement, remarqua-t-il, d'avoir l'air de vous aimer moins aujourd'hui que, sans doute, je ne vous aimais hier...

— Ne craignez rien ! repartit Germaine d'un élan... Moi aussi, j'ai la sensation d'avoir en face de moi un inconnu, et j'éprouve une anxiété qui n'est pas sans douceur... Nous étions invités à dîner ce soir chez les Delarive...

— Les Delarive?...

— Vos cousins germains.

— Nous n'irons pas. Restons ici. Quand le crépuscule viendra, je vous lirai des vers... Ah ! votre pied ! Je n'avais pas remarqué votre pied ! Il est exquis ! Je veux vous savourer en détail... Venez près de moi, plus près... Chère âme, je vous aime...

(( Pourvu, songea Mme Corambeau, qu'il n'aille pas se souvenir de ses maîtresses. ))

Mais il ne pensait qu'à elle; elle le devinait à l'éclat mouillé de son regard, ce regard qu'il n'avait

pas eu pour elle depuis douze ans, et où elle retrouvait la prière, le désir, l'admiration, tout ce qui la troublait, l'attirait et l'effrayait à la fois jadis.

Il la conquit avec des attentions charmantes, une passion si délicate, un respect si énamouré que la pauvre femme, délaissée hier encore, en fut remuée d'un bonheur dont elle eut un remords. Puis elle se laissa aller. Elle revivait, grâce à ce mal, un soir doux et ardent de l'année 1901 ; son rêve le plus audacieux était exaucé : elle redevenait la jeune mariée frémissante qui borne son univers à une étreinte et à un baiser.

Elle s'abandonna donc, avec la sensation perverse, et où elle goûtait comme une revanche, de tromper son époux de la veille, le Lucien Corambeau qui lui revenait, amer et indifférent, de chez sa danseuse ou de chez sa femme du monde. Ils ne dormirent guère. A l'aube, Germaine réintégra sa chambre, où elle connut un sommeil anéanti. A midi, elle frappa à la porte de son mari. Il dit : « Entrez ! »

Mais, dès qu'il la vit, il s'écria :

— Que me veut cette dame? Et qui suis-je moimême?... C'est curieux : je me porte bien, je n'ai pas la langue chargée, je prendrais même volontiers mon petit déjeuner, mais impossible...

— Je vais vous expliquer, mon ami...

Et Germaine, langoureuse, ointe de parfums rares, vêtue d'un léger kimono, retrouva un Lucien inédit, qui la déclara tout de suite à son goût et se remit à lui faire la cour :

— Ah! m.ademoiselle !.,. Donnez-moi votre main... Ne me quittez pas...

Ainsi, Mme Corambeau, en face d'un époux vésanique au point de désespérer la Faculté tout entière, fut la plus heureuse des femmes et scandalisa son entourage par la joie sublime dont elle rayonnait. Retrouver chaque matin, après la plus chaude nuit d'amour, un fiancé ; regagner quotidiennement un paradis nouveau, plus embaumé que celui de la veille ! dans le mariage — jeu de satiété ! — n'avoir pas à se soucier de cette menace efïroyable : la lassitude de l'homme ! Rester fidèle à l'époux et trouver en lui, chaque matin, un amant nouveau ! Déchirer, enfin, les lettres de rivales qui se plaignaient d'un silence incompréhensible !...

Germaine resplendissait. Quant à Lucien, méthodique de sa nature, il recommençait sa vie toutes les vingt-quatre heures, méthodiquement. Il ne demandait que des détails sommaires sur sa condition sociale et

ne s'attardait qu'aux délices d'une idylle sans cesse recommencée, avec une flamme toujours grandissante. Ils n'existaient plus que l'un pour l'autre et l'un par l'autre. On les oublia et la vie coula ainsi, limpide et lumineuse comme un clair ruisseau, jusqu'au matin fatal où Germaine ayant, comme d'ordinaire, frappé à la porte de son mari, perçut un : (( Entrez ! )) sourd et résigné qu'elle ne connaissait que trop...

Elle entra cependant. Lucien ne sourcilla point. Il murmura simplement :

— Ah ! C'est toi ! Alors, on ne peut pas me laisser tranquille !

Et Germaine, défaillante, balbutia à travers ses scinglots :

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! C'est effrayant ! Tu es déjà guéri !

Alfred Mongerolles quitta son domicile comme tous les matins à onze heures et, du geste qui lui était familier, leva sa canne pour appeler une voiture. Un chauffeur accosta, toucha sa casquette et tourna vers son client une face interrogative et congestionnée.

Alfred hésita. C'était un grand gaillard qui avait des restes de vigueur, des restes de beauté, des restes de jeunesse et, dans sa toilette, les vestiges d'un luxe défunt. Il campait sur l'oreille un chapeau haut de forme qui, avec ses poils ternes mais lisses, ressemblait à une vieille bête bien soignée. Lui-même se cambrait dans une jaquette pincée à la taille et qui n'était qu'à la veille de reluire; seules ses bottines décelaient son infortune : elles étaient vernies au pinceau et affectaient la lassitude spéciale des bottines qui n'ont pas beaucoup marché, mais qui ont trop servi. Le chauf-

feur attendait toujours et paraissait mesurer l'importance du bourgeois à la grosseur de la perle que celuici portait à sa cravate, et qui était fausse, d'ailleurs.

— Au Bois ! commanda Mongerolles.

Il ne pouvait réfléchir qu'en voiture. Là, avec l'ingéniosité d'un auteur dramatique, l'imagination d'un poète et la lucidité d'un financier, il dressait le plan de bataille de la journée. Il s'agissait de trouver de quoi payer le taxi-auto d'abord, et enfin les deux repas et les frais de jeu. Ce gros enfant, roublard, paresseux et ingénu, parlait des tapeurs avec ironie, ne s'imaginant pas classé comme tel : il était trop grand, trop gai, trop fleuri, trop désinvolte ! Il avait une trop jolie façon de soutirer de l'argent à des amis qui se raréfiaient et à des connaissances qui commençaient de fuir ! Il n'offrait pas la mine humble, inquiète et sournoise du quémandeur qui tortille un bouton de votre gilet pour vous entretenir de ses misères. Non ! Il plastronnait. Il gardait le sourire aux lèvres, la plaisanterie toujours prête, et remerciait, la somme empochée, par quelque joyeuse bourrade. Pour le moment, il lui restait un franc, en deux pièces de cinquante centimes élégamment glissées dans un porte-or.

Devant son cercle, il affecta une grande hâte.

— Valet de pied? Le valet de pied, pour payer ma voiture !

Le valet de pied fit demi-tour par principes, déléguant un groom qui balbutia :

— C'est que je n'ai pas d'ordres...

— Attendez ! intima Mongerolles au chauffeur. Et celui-ci, d'un geste olympien, arrêta le tumulte

trépidant de l'auto, un bruit qui chantait aux oreilles d'Alfred : « Est-ce que tu me paieras, à la fin? » et auquel succéda un profond silence. Au cercle, il n'y avait qu'un négociant qui opposait une surdité complète à toutes les demandes fâcheuses. Mongerolles pressentit qu'une journée terrible s'ouvrait devant lui, une de ces journées que connaissent bien les chasseurs et au cours desquelles le gibier s évanouit, se volatilise comme par miracle. Ce ne sont pas les moins passionnantes. Cette malchance a quelque chose d excitant pour les âmes robustes. Il lut donc les journaux, en commençant par les courriers de théâtres, s'étonna que les feuilles attachassent tant d'importance à des sujets qui lui étaient étrangers, retrouva l'auto et se fit conduire au restaurant.

— Vous servirez un déjeuner à mon chauffeur, dit-il très haut au maître d'hôtel.

Et plus bas :

— C'est le 987-48. Vous mettrez le tout sur mon compte.

A sa sortie, il fut pris d'une sorte de haine pour cet homme que la digestion avait allumé et qui tourna sa m.anivelle avec un zèle débordant. Où aller? Mongerolles ne se troublait pomt : il savait que les inspirations de génie lui venaient aux minutes de pire détresse. Jusqu'à sept heures, il fit des démarches vaines et essuya des refus dont la brutalité l' étonna. Il pensa enfin à son ami Feudataire, qui était riche et venait parfois à Paris. Feudataire, qui paraissait traîner un rhume perpétuel et qui larmoyait naturellement, avait jusqu'alors opposé son rhume, son larmoiement, ses gestes de douairière scandalisée, à toutes les tentatives de Mongerolles. (( Je ne prête jamais rien. C'est un vœu. Je l'ai promis à mon père. Jamais ! Jamais ! » A l'hôtel, le concierge s'empressa :

— Je vais voir si ce monsieur est là. C'est de la part de qui?

Et, informations prises, il répondit sèchement :

— M. Feudataire n'est pas là.

Fixé, Alfred, sous prétexte d'écrire, s'installa dans le vestibule. Quelques minutes après, l'autre parais-

sait, beau comme un astre, la moustache en sauie pleureur, le nez rouge et gonflé.

— C'est toi, s'écria-t-il en esquissant un mouvement de recul. Quelle surprise ! Bien entendu, les ordres ne te concernaient pas. On aura écorché ton nom. Ça va? Tu es plus content que la dernière fois?

— Mais oui.

— Tant mieux ! Je te demande pardon; je sortais, je dîne en ville...

— Veux-tu profiter de ma voiture?

— Je vais très loin, au fond d'Auteuil...

— Ça ne fait rien.

Feudataire monta donc dans l'auto, consulta le taximètre et sursauta.

— Peste ! Il y a longtemps que tu roules ! Ou bien c'est une erreur : je vois trente-trois francs vingt-cinq...

— La vie de Paris ! Les affaires ! expliqua Mongerolles.

Mais une inquiétude le saisit. Il se vit soudain arrêté et traîné au poste par la poigne furieuse du chauffeur apoplectique. Il ne s'était pas encore trouvé dans une situation pareille. Faudrait-il exposer le cas à son ami? Celui-ci se rencognait prudemment, roulé en boule et se tenant, par avance, sur la défensive.

— Je vais te remettre ma part, proposa-t-il ça sera au moins cinquante sous...

— Laisse ! Laisse ! fit Alfred avec un grand geste. . . Je me sens un peu souffrant . . . Ah !

Il dit et s'écroula, simulant une syncope, Feudataire, affolé, dut le transporter dans une pharmacie où le pseudo-malade sortit de sa torpeur pour chuchoter :

— Je me sens très mal... Va-t'en; je sais que tu es pressé.

Et il ajouta, dans un souffîe :

— Prends la voiture !

Il ne respira à son aise que lorsqu'il entendit l'auto s'éloigner. Il se redressa, repoussa les remèdes que lui tendait le pharmacien et s'en fut. Cet incident marqua la fin de ses aventures. Un mois plus tard, une sienne tante qui avait refusé de le voir jusqu'alors et qui ne répondait point à ses lettres, mourait et lui léguait cinq cent mille francs. L'ivresse des premiers jours passée, sa nouvelle installation mise au point, il s'aperçut pour la première fois qu'il manquait de but dans l'existence et tomba dans un singulier ennui. Le beau mérite d'aller au théâtre en payant sa place ! Et combien il s'amusait davantage en se glissant par fraude à une

répétition générale ou en dénichant, grâce à quels prodiges d'astuce ! une loge de faveur. Les gains et les pertes du tripot le laissaient également indifférent. Les réclamations de ses créanciers l'écœuraient.

Il errait donc assez mélancoliquement, quand un hasard le remit en face de Feudataire. Devant ce gibier difficile, le chasseur d'antan se réveilla. Il décida d'essayer d'emprunter de l'argent à ce bourgeois renfrogné, pour le plaisir, pour la difficulté de l'entreprise et le pur amour de l'art. Justement Feudataire, plus enrhumé que jamais, se trouvait libre. Ils s installèrent dans un grand restaurant où ils mangèrent et burent de leur mieux. Arrivé aux liqueurs, ils s'écrièrent ensemble :

— Dis donc, mon vieux...

— Parle ! Parle ! fit Alfred, surpris.

Et Feudataire commença, d'une voix où tremblait une humiliation :

— II faut que je te fasse un aveu : je n'ai pas le premier sou pour payer l'addition... Oui... j'ai fait des bêtises... J'ai vendu ma maison, en province... Je cherche une place ! . . . Ah ! mon pauvre vieux ! mon pauvre vieux! C'est une dame qui m'a conduit là... celle, précisément, que j'allais chercher quand tu t'es

évanoui... Je pense à ma dureté de jadis... Les rôles sont renversés... Si tu pouvais me consentir une petite avance?... Tu en as le moyen maintenant...

— Ah 1 tu savais?

— Oui, je savais...

Alors Alfred Mongerolles sortit son portefeuille, passa sous la table un billet bleu à son hôte, solda l'addition et se versa avec un soupir une ample ration de fine Champagne à laquelle il trouva un goût étrangement fade...

Le train roulait, traversant les paysages anémiques qui annoncent Paris. Et Gérard- Amédée Foissenange regardait dormir sa femme. (( Elle me paraît laide, pensa-t-il, parce que nous revenons d'Italie. Paris aussi va me sembler affreux. Mais, quand nous serons chez nous, tout cela changera. Je vais trouver un intérieur délicieux pour lequel mon beau-père et ma bellemère ont dépensé sans compter. J'aurai un cabinet de travail anglais — mon rêve ! — et une robe de chambre molletonnée. J'écrirai avec une plume d'or, sur du papier de Hollande. De^ gibiers succulents et du vin généreux me réconforteront. Que diable ! J'ai trente-quatre ans : il faut travailler, me créer un nom... Si je ne me trouve pas complètement heureux, la littérature sera là pour boucher les vides et satisfaire m.on

imagination. Mes maîtresses qui me prenaient mes pauvres sous et me trahissaient, par surcroît, n étaient pas toutes jolies... Berthe est très convenable, pour une fenmie mariée... Elle n'a pas l'abord d'une personne facile, c'est entendu; elle a gardé de son adolescence quelque chose de chaste et d'anguleux qui incite au respect plutôt qu'à la caresse? Tant mieux! Préférerais-je qu'elle eût la nuque d'une gourgandine? Quant à ses cheveux, elle les enrichira, nous en avons le moyen. Je lui trouve aussi cette intelligence pondérée et mesurée qui est nécessaire à la compagne d'un artiste... Elle a tort de se montrer de face; le profil est cent fois mieux... Suis-je bête ! La voilà de profil et elle était cent fois mieux de face !... De face, elle a quelque chose de grec... Allons, je ressemble à tous les poètes : je ne sais pas ce que je veux... »

— A quoi songez-vous, Toutouille? interrogea Berthe en s'éveillant.

— Je songeais à vous, Toutouillette, répondit Gérard- Amédée. Nous arrivons. Je vais prendre les valises. Remettez votre chapeau.

Mme Foissenange broutait dans le vide, d une bouche empâtée par le sommeil, et ses yeux avaient une expression hagarde.

— Où sommes-nous? murmura-t-elle, car elle avait le réveil lent et difficile.

— Nous sommes à Paris. Voici les maisons à sept étages et l'odeur de la banlieue qui ne rappelle en rien le parfum des orangers en fleurs. Dans quelques minutes, nous arriverons à la maison. Sans doute vos parents nous attendent-ils à la gare?

— Non, Toutouille. je sais déjà que nous serons seuls. Papa et maman ont voulu nous laisser la surprise de notre installation.

Quelle surprise, en effet ! Gérard- Amédée Foissenange, après avoir traversé un salon-crémerie, aveuglant et fragile, puis une salle à manger qui rappelait ces tavernes qu'obscurcissent des vitraux apocryphes, se rua dans son cabinet de travail.

• — Oh ! gémit-il, un bureau de banquier ! Et ces cartons verts : Affaires en cours, Comptabilité, Lettres à répondre ! Seigneur ! Il ne manque plus qu'un grillage, un guichet et une cai&se !

— Maman n'est pas un romancier, rétorqua Berthe. Elle a envisagé le côté pratique, et je l'approuve. Il n y a pas de mauvais outils; il n'y a que de mauvais ouvriers. Et qu'est-ce qui vous empêche, voulez-vous me le dire, de composer un chef-d'œuvre avec la

machine à écrire? Moi je suis si contente que j en pleurerais. A chaque pas je reconnais une intention : ainsi, notre lit, il est si petit que je rougis rien qu'à le regarder... Et les tableaux ! Pas un paysage, rien que des scènes de genre. Et ce sont des tableaux finis, je vous prie de le croire; on resterait des heures à admirer tous les petits détails. Ainsi, le grand du salon, celui qui représente un amateur chez un marchand d'antiquités, on peut lire le prix qui est inscrit sur chaque bibelot ! Et l'appartement, Toutouille ! En ce moment, il n'y a que l'eau froide qui marche, mais nous avons l'eau chaude. Le téléphone est chez la concierge; elle répond toujours, sauf quand elle va au marché ou qu'elle nettoie la maison. Au-dessous, c'est un professeur de piano, un professeur, vous entendez, qui nous fera de la belle musique tout le temps, pour rien. L'escalier est un peu pénible, comme dans la plupart des immeubles à ascenseur, mais l'ascenseur ne sera pas éternellement en réparation. Tout est chauffé, sauf la >salle à manger, la chambre à coucher et votre cabinet de travail. Maman m'a écrit qu'il serait préférable de ne pas faire de feu dans les cheminées, parce que les cheminées des maisons chauffées sont plutôt là pour la parade. Mais tous ces détails me concernent. Vous,

travaillez; travaillez tout de suite, pour prendre le bon

pli.

— Permettez-moi de me débarbouiller. Je vais sonner la bonne.

— Elle s'appelle Solange. Maman Ta choisie; c'est une vraie bête de somme. En ce moment, elle a des bobos : un panari à la main droite et une fluxion à la joue. Elle sort tout de même; elle a dit : « Une supposition que j'attrape un érysipèle, ça ne m'empêcherait pas de travailler. » Prenez exemple sur elle, Toutouille : les gens de lettres sont un peu paresseux.

Une fois lavé, Gérard-Amédée Foissenange s'assit dans un fauteuil cruel, imaginé par quelque tapissier ennemi des molles rêveries littéraires. Il saisit un porteplume de comptable auquel adhérait une plume plantée de côté, à la façon des baïonnettes, et recula devant un infâme papier quadrillé. Mais il avait cet entrain au labeur qui saisit les' plus rebelles après une longue période d'inaction et ressentait cette curieuse disposition d'esprit que l'on peut appeler la faim d'écrire. Il écrivit. Une heure après, Berthe, en peignoir, Berthe, espiègle et péremptoire, faisait son apparition. Elle s'était mise à son aise, selon sa propre expression, et semblait, vêtue de pilou, un chignon revêche tordu

sur le sommet de la tête, sa propre femme de ménage.

— Ça marche? demanda-t-elle, le sourcil froncé. Si ça marchait ! Foissenange s'était vengé sur le

papier. A son appartement pourvu de tout l' inconfort moderne, il avait opposé la fiction d'une demeure idéale, vaste comme un palais, intime comme une chaumière, où l'on entendait le frais murmure d'eaux courantes et la symphonie chuchotée de musiques indicibles. Là régnait une femme. Quelle femme ! A vrai dire, l'auteur l'avait décrite bravement, pour son propre plaisir, sans se soucier de l'avenir qu'il lui réserverait dans la suite de son récit. Il avait commencé par ces mots mystérieux : (( Une femme était. On la nommait Purpurine... ))

— Lisez-moi ce que vous avez écrit, intima Berthe. Il hésita, regrettant sa maladresse. Berthe n'allait

pas tarder à s'apercevoir qu'il avait voluptueusement paré son héroïne de toutes les qualités physiques et morales qui lui manquaient à elle-même...

Comme elle s'étonnait de son silence, il commença : (( Une femme était. On la nommait Purpurine. Celui qui la voyait de face s'écriait : « Elle est encore plus belle que de profil ! » Et si elle tournait légèrement la tête, il reprenait : (( Elle est encore plus belle

de profil que de face ! )) Elle avait tour à tour l'éclat aveuglant du diamant et le chatoiement discret de la perle. Ses cheveux l'auréolaient d'ambre et de soleil. Le regard de ses yeux était une caresse et tout mouvement de ses lèvres un baiser. Elle s'éveillait, souriante et radieuse. La lumière baignait sa nuque tentante, ses tendres bras, sa poitrine gonflée de printemps, son ventre... »

— Assez ! cria Berthe.

Et elle s'expliqua.

— Vilain ! Je suis toute honteuse. Quand je pense que des milliers de personnes vont lire ça ! Oh ! mon chéri, c'est comme si vous me déshabilliez devant tout le monde. Oh ! oh ! oh ! Je voudrais courir me cacher au fond du placard... J'aime mieux vous embrasser! C'est fièrement beau, ce que vous avez écrit là, et pas banal ! Au fond, vous savez, je suis femme, et coquette, comme toutes les femmes... Tant pis, Toutouille ! Puisque j'ai commencé, je continuerai à vous servir de modèle. Mais peut-être exagérez-vous, chéri : l'amour fait voir tout en beau.

Ainsi, elle se prenait pour Purpurine ! Gérard- Amédée Foissenange en conçut une forte jubilation intérieure et bénit cette touchante vanité qui lui par-

mettrait de continuer son œuvre sans obstacles. Quand ii fit mourir son héroïne, Berthe pleura sa propre mort et bégaya :

— Je me demande où vous avez pu prendre le courage d'écrire ça?

Après la publication du volume, on la vit partout. Ses amies la plaignaient tout bas : « Pauvre petite ! Quand on pense qu'elle a lu ces horreurs, inspirées, sans doute, par quelque maîtresse ! » et s'étonnaient de la voir si gaie, avec l'air malin d'une qui n'ose pas faire un aveu qu'elle a sur le bout de la langue. L'histoire de Purpurine naquit et s'évanouit sans susciter d'autres commentaires. Foissenange se reposa. Puis, rêvant de littérature moins abstraite, il regarda autour de lui et prit l'habitude de noter ces m.ols entendus qui ouvrent une si large fenêtre sur l'infini de la bêtise humaine. Il reconnut bientôt qu'à ce point de vue il avait à ses côtés un trésor inépuisable dans la personne de sa femme. Et il réunit tout un volume de ses phrases :

(( Si j'avais une villa, je la voudrais toute petite, je la baptiserais : (( Ça m'suffit ! » Nous n'y recevrions personne. Ou bien, tenez, je l'appellerais : (( Mon accueil ».

« Ce millionnaire qui avoue à mon mari : (( Je vous ai loué bien souvent ! » Je ne me suis pas gênée pour lui jeter à la figure : (( Et vous ne l'avez jamais acheté? Parbleu ! Personne n'achète plus de livres ! »

(( Mon mari me lit tout ce qu'il fait. II m'appelle la Forêt. N'est-ce pas que c'est gentil et poétique !

(( Gérard est extraordinaire pour ses amis. Il parle toujours d'un nommé Balzac comme d'un homme de génie. Je voudrais bien savoir ce que ce Balzac dit de lui ! Comme je le lui répète toujours : (( Donnant, donnant ! » Mais il ne sait pas réciproquer ! ))

Les notes s'accumulèrent de telle sorte que bientôt Foissenange en fit un roman. Et vint le moment fatal où il dut le lire à sa femme. Il y avait là, notée heure par heure, toute leur existence conjugale. Et les phrases de Berthe étaient transcrites intégralement, dans toute leur saveur véridique ! Jamais elle ne comprendrait qu'il lui faudrait s'immoler sur l'autel de la Littérature. Ce serait sans doute le divorce, après quelle scène !

Il lut cependant, avec une terrible anxiété. Quand il eut terminé sa lecture, il ferma les yeux et attendit. En vain : Mme Foissenange boudait et se taisait.

— Eh bien? murmura-t-il enfin.

— Eh bien, répondit Berthe, ce n'est pas mal, mais cela ne m'a pas intéressée. Ça ne vaut pas Purpurine. Ah ! Toutouille, comme on voit que nous sommes mariés depuis un an ! Vous ne parlez plus jamais de moi dans ce que vous faites !

— Je sais bien, déclara la petite Zizi Rouchon au délicieux Bréville, je sais bien ce que je suis et ce que vous êtes : je suis un septième rôle et vous êtes un jeune premier. Et le plus beau, encore !

— Ce n'est pas beaucoup dire, repartit Bréville; les autres sont infects.

— Laissez-moi finir, reprit Zizi. Donc, je ;Sais qu'entre vous et moi, c'est pas commode de jeter un pont. Mais il y a une bonne chose : c'est que je vous aime.

— Hein?

— Le mot est lancé ! Faut pas rigoler, m'sieur Bréville. Ça m'a pris comme ces maladies qui débutent par un grand frisson. Un jour vous m'avez frôlé la main en passant et j'ai cru m 'évanouir; vous ne vous en êtes pas même aperçu. Oh ! je vous raconte tout; je ne mets pas d'amour-propre là où il s'agit d'amour.

Quand vous passiez près de moi, je toussais, j essayais d'attirer votre attention, mais va te faire fiche; au théâtre, vous portez toujours la tête si haute qu'il n'y a pas moyen de rencontrer vos yeux... Le soir, je rêve de vous. Et comment ! Des rêves si mignons que, le matin, j'ai plutôt envie de mourir que de m'éveiller. Aussi, dès que je vous ai vu entrer dans ce café, j'ai pensé : « Cette fois, je parle : je lui raconte mon boniment : j'ai le cœur trop gros ! » Si vous voulez bien ne pas me renvoyer, m'sieur Bréville, je vous jure que j'aurai du tact et que personne n'en saura rien... Pour moi? Un bock.

— Tu peux, condescendit Bréville, prendre quelque chose de plus cher.

Et il lui caressa la taille, du bout des doigts, comme on caresse un chien égaré, avec la crainte qu'il s'attache à vous et ne vous quitte plus.

— Cependant, ajouta-t-il, ne crois pas...

— Je ne crois rien, m'sieur Bréville; j'espère.

II sourit. II souriait rarement. Il avait un profil mince et cruel, une sèche élégance de dandy, la morgue insolente des hommes trop aimés. Cette petite, tout de même ! Assez gentille... Un visage pâlot, comme martyrisé par le poids effroyable des cheveux blonds.

— Où joues-tu?

— Je vais jouer à votre théâtre, m'sieur Bréville. Je répète la Grande manœuvre. Je dis troiis phrases dans la première scène du <( un ». C'est moi qui me promène au bras du nègre pendant que vous vous expliquez avec Mme Raymonde. Vous voulez bien me garder un peu, dites?

Il fit la moue. Pas bien reluisante, sa conquête ! Des bagues vitreuses, des colliers ostentatoires; fausses perles, ambre et améthystes alternés. Avec cela un waterproof qui sentait d'un^ lieue la tournée de province, et un chapeau de velours poussiéreux sur lequel s'érigeait une aigrette triomphale qui avait l'air d'un plumeau.

— Reste si tu veux, mais ne nous dérange pas; je vais jouer au bridge avec mes amis.

— Je ne bougerai pas; je vous regarderai, m'sieur Bréville.

Les amis s'installèrent. Il y avait Fidaleuille, comique gras dans un beuglant voisin; Tacronac, régisseur sans emploi, et, enfin, un employé timide, effacé, admis par faveur dans cette illustre compagnie et que l'on appelait Maurice, son nom de famille laissant tout le monde indifférent. Ces messieurs ne s'occupèrent

pas de Zizi. Parfois Bréville amenait au café une de ses victimes qu'il laissait, pendant qu il jouait, en tête à tête avec un journal illustré, sûr de retrouver, quand il le voudrait, ^on regard fidèle et désirant.

— A dix heures tu me préviendras; faut que j'aille vendre ma salade. Je reviendrai à onze heures et demie.

Il revint à minuit moins le quart. Zizi était là, à demi morte de faim et de fatigue.

— Ces cochons ne t'ont pas fait la cour •>

Il avait l'air de très bonne humeur. Une salle excellente qui aurait inventé des a effets ».

— Vous comprenez, expliqua-t-il, pour moi c'est plus dur que pour les autres : j'ai à lutter contre la jalousie des hommes.

— Le fait est, opina Fidaleuille, qui cachait de la méchanceté sous sa graisse, le fait est que les hommes ne peuvent pas te sentir. Ils engueulent leurs femmes quand elles t'applaudissent. La réputation d'un type à bormes fortunes ça nuit à l'artiste, mon vieux.

Bréville s'assombrit. Et quand, les comptes réglés, Zizi courut après lui sur le boulevard : (( Et alors, m'sieur Bréville, qu'est-ce que vous faites de moi? » une colère lui vint contre ces petites femmes qui indisposaient par leurs racontars les messieurs de 1 orchestre.

— Tu m'embêtes, proféra-t-il. Est-ce que tu t'imagines que j'ai du temps à perdre? J'ai mes rôles à apprendre ! Je m'occupe de mon métier, moi.

— Oh!

— Il n'y a pas de (( oh »

Elle s'accrochait, les larmes aux yeux. Il était ^si gentil tout à l'heure ! Pourquoi ce brusque changement? Il haussa les épaules. Et soudain une idée lui vint. Une idée baroque, comme il en avait quelquefois, un caprice de sultan blasé. De sa canne, il désigna Maurice qui marchait devant eux, entre Fidaleuille et Tacronac.

— Tu vois ce bonhomme-là?

— Oui, m'sieur Bréville.

Eh bien, elle serait à lui, elle serait à lui sur l'heure. A cette condition seule, il consentait à la revoir. Telle était sa volonté. Maurice d'abord, lui ensuite. II n'était pas un monsieur ordinaire. Il vivait en fantaisie. Et quand il voulait quelque chose, même quand ce quelque chose était idiot, il le voulait bien.

— A toi de t' arranger. On va vous laisser ensemble. Ça sera rigolo.

Et, à un tournant de rue, il s'éclipsa, entraînant Fidaleuille et Tacronac.

— Qu*est-ce qui leur prend? demanda Maurice à Zizi. Ils nous sèment! C'est une farce de Bréville... Quel esprit, n'est-ce pas, mademoiselle, et quel talent !

Zizi avait un peu envie de pleurer. Au cours de sa carrière aventureuse, ballottée de théâtres provisoires en cafés-concerts de sous-préfectures, elle en avait tant vu qu'elle ne s'étonnait guère. Mais elle comparait l'exquis Bréville avec ce courtaud.

— Vous trébuchez ! s'écria-t-il.

— Ma foi, avoua-t-elle, j'ai oublié de dîner. Il se désola.

— C'est bien ma veine... J'ai perdu toutes les consommations au bridge : nous sommes à la lin du mois et je n'ai plus le sou... Si vous vouliez? En tout bien, tout honneur... Je fais moi-même mon fricot dans ma petite chambre. J'ai des œufs, du jambon, de la bière. Ensuite, je vous remettrai à votre porte...

Elle accepta. Elle reviendrait le lendemain à Bréville en lui disant : (( Je vous ai obéi. )) C'était une douceur de lui obéir, même quand son ordre étsdt abject. Et puis elle n'était pas habituée à réfléchir; elle avait faim, elle avait soif, elle avait froid...

— On s'arrangera, murmura-t-elle.

Il la conduisit, au fond des Batignolles, à un sixième étage.

— Ce n'est pas chic chez moi... Je n'y suis guère et je n'ai pas de bonne amie. Quand on n'est pas beau, il faut être riche; quand on n'est pas riche, il faut être hardi. Tout me manque, quoi... Je suis rudement content que vous soyiez venue... Je vais faire du feu... Vous pouvez retirer votre chapeau... en tout bien... et votre manteau... tout honneur... J'ai deux couverts et deux assiettes. Je vous servirai. J'ai l'habitude, par mon emploi, de servir les dames. J'aurais de 1 avancement si mon chef ne m'en voulait pas... Moi, les dames, je les aime tant que je passe par où en veulent les clientes, et plus elles me font tourner en bourrique, plus je suis content ! Je m'imagine que je sui« leur amant ! Je suis au rayon de la soierie. Quand vous viendrez à mon magasin, je vous refilerai des occases... Boum ! Mon voisin qui rentre. C'est un serrurier qui vient de divorcer. Avant de se coucher, il lance ses bottines à la volée et il soupire : (( Garce de vie ! )) Vous allez l'entendre.

En effet, le voisin jeta ses bottines et soupira « Garce de vie ! » Ils se mirent à rire.

— II s'embête parce qu'il est seul, opina Maurice.

Moi, si je tenais une femme, il me semble que je m'arrangerais pour ne pas la laisser s échapper...

Après le souper, il l'installa dans un fauteuil, lui mit un coussin sous les pieds et un autre sous la nuque.

— Ecoutez... ce qui serait chouette... vous resteriez ici... Vous vous mettriez oij vous voudriez... je m'installerais sur une chaise... Vous avez l'air si fatiguée... et je ne puis même pas vous offrir une voiture... Restez... Ce sera un souvenir pour ma chambre...

Et le matin les surprit enlacés. Ni beau, ni riche, ni spirituel, il s'exprimait mal, ce petit, mais l'inflexion de sa voix suffisait, si tendre, si câline, et sincère. Il dormait avec un tel abandon, une telle confiance; son visage avait gardé de cette nuit magnifique une telle expression de reconnaissance et de joie, que Zizi fut poignardée d'un remords. Le soir, Bréville se moquerait de lui, se targuerait de lui avoir fait l'aum.ône d'un peu d'amour... Ce serait atroce... Mieux valait le mettre au courant elle-même, doucement, conune on panse une plaie. Pauvre petit ! Elle l'embrassa sur les yeux. Il balbutia :

— C'est toi... Je ne rêvais donc pas... Ah! ma chérie ! Ma chérie ! C'est que je n'ai pas l'habitude

d'être heureux... Et puis, bien que tu sois là, contre moi, je n arrive pas à croire que tu m'aies choisi. . . Cela me paraît tellement fou, tellement invraisemblable... Elle dit :

— Tu vas savoir toute la vérité... Mais d'abord, je te jure que je me moque bien de Bréville, maintenant... Tu entends : je te jure que je m.e moque de lui...

— Raconte...

Elle commença :

— J'étais amoureuse de Bréville. Sais-tu ce qu'il a imaginé? Que je ne serais à lui qu'après avoir été à toi. Un loufoque, pas! Moi, qu'est-ce que tu veux...

Il l'arrêta d'un geste, et, ulcéré dans sa vanité d'homme :

— Je savais tout cela, ma petite ! bégaya-t-il.

— Tu le savais! cria-t-elle. Tu le savais!... Et tu as profité...

Il hésita et persista dans son mensonge :

— Parfaitement !

Alors elle se détacha de lui et, d'une voix où tremblait une désillusion :

— Tu n'es qu'un homme, conclut-elle, rien que ça, et pas meilleur que les autres...

De sa main droite, Maud tenait une lettre dont elle terminait la lecture. Elle avait abandonné sa main gauche à la manucure, qui lui frottait les ongles d'un index agile.

— Moi, Je suis pour le polissoir naturel, madame Maud.

Pendant ce temps, le coiffeur parachevait son chefd'œuvre, à la fois correct et négligé, en passant un peigne furtif dans les cheveux trop blonds pour être honnêtes...

— Madame, c'est le prof, annonça la femme de chambre.

— Qu'il entre.

Et Michel Granupeux entra. C'était un jeune homme hésitant et boutonneux, de ceux sur lesquels tous les pardessus se changent en houppelandes, tous les chapeaux en casquettes et toutes les chaussures en

savates. Une barbe parasite ornait son visage, qui semblait se retrancher derrière les vitres étincelantes d'un lorgnon encadré d'écaillé. En guise de salut, il présenta son parapluie, sourit à la manucure, sourit au coiffeur, et demanda dans le vide :

— Mme Maud Protin, s'il vous plaît?

— C'est moi, monsieur, répondit humblement Maud. Excusez-moi, je passe un peignoir et je suis à vous.

Elle disparut. Et la manucure interrogea :

— Vous venez pour y apprendre quoi?

— La grammaire et le style, répondit Michel Granupeux,

— C est-il qu'elle veut s'établir dame de lettres? gouailla le coiffeur.

— Vingt-deux ! murmura Mélanie, elle écoute aux portes et elle dit que c'est nous. Je vas installer une table avec de l'encre, du papier, du buvard... Que bonsoir de sort ! On avait besoin de ça pour nous embarrasser !

Cet accueil hostile bouleversa le nouveau venu. Il courba la tête, serra son parapluie entre ses genoux et se fit tout petit, écrasé par tant de dédain.

— Pour aujourd'hui, ne vous dérangez pas, bégaya-t-il; je ferai plutôt un cours...

Et il demeura seul. Alors il posa son parapluie, ouvrit une serviette de moleskine qui sentait le beurre rance, en tira un petit livre cartonné, oij les taches d'huile alternaient avec les taches d'encre et essaya de lire. En vain. Il flottait, par le cabinet de toilette, deux parfums qui le distrayaient étrangement : c'étaient celui de l'iris dont se servait Maud et l'arôme du chocolat qui fumait sur la table. Michel sentit s'éveiller en lui une double faim qu'il se reprocha comme une faute, car c'était un jeune homme chaste et frugal à son ordinaire. De plus, il regrettait d'avoir répondu aux questions des gens, ce qui créait entre lui et eux une complicité humiliante. (( Dorénavant, pensa-t-il, mon attitude hautaine, le son bref de ma voix, mon impolitesse même, montreront à cette valetaille que je dois être traité en maître. » Justement la femme de chambre revenait.

— Vous ne voyez donc pas, maugréa-t-elle, que vous êtes assis sur les bas et sur le pantalon de madame? Levez votre derrière.

Il sursauta :

— Je vous demande pardon.

— A quelle heure que je pourrai faire le cabinet de toilette?

— Ne vous gênez en rien pour moi.

Mais ces paroles cachaient une haine véhémente, la sourde rancune des timides qui n'arrivent point à exprimer leur ressentiment.

— Faut-il que je fasse r'chaufîer le chocolat, à la fin? hurla Mélanie.

— Fichez-nous la paix, rétorqua simplement Maud, qui apparaissait déguisée en Japonaise dans un kimono bleu et vert, au charmant décolletage en pointe. Et ses pieds étaient nus dans des sandales roses... (( Voilà qui s'appelle répondre », pensa Michel. Il se leva, se rassit, reprit son parapluie, le laissa choir, le ramassa, rattrapa son lorgnon, qui glissait de son nez, mouillé par une sueur d'angoisse, et déchira sa serviette en voulant l'ouvrir. Et il gardait au milieu de ces catastrophes le sourire contraint de l'athlète qui soulève de formidables haltères, un pâle sourire d'agonie.

— On commence, monsieur?

— Oui, madame, tout de suite. Il y a, dans les verbes, trois temps principaux : le passé, le présent et le futur. Exemple du présent : (( La femme de chambre Mélanie est grossière. »

— Compris !

— (( Elle était grossière hier », voilà du passé. (( Elle sera grossière demain » , voilà du futur.

— Demain, je la flanquerai à la porte. Elle commande...

— Présent.

— Elle ira commander ailleurs.

— Futur. Nous allons passer à la première conjugaison : aimer. Radical : aim. Je m'excuse d'employer des termes rébarbatifs, mais les commencements sont toujours pénibles...

— A qui le dites-vous? Ensuite, on rigole... des fois...

— Mode indicatif, présent : j*aime, tu aimes...

— Non, s'écria Maud. A quoi bon vous le cacher ! Vous vous en seriez bien aperçu à ma tristesse, quand j'aurais récité ma leçon. Non, monsieur Granupeux, je n'aime pas. Et j'ai vingt-cinq ans ! Faut vous dire que mon ami n'attache guère d'importance aux choses du sentiment. Il est dans la confection en gros. J'ai fait sa connaissance l'été dernier... C'était la première fois que je voyais la mer. D'abord, j'ai eu une désillusion. Il en va de ça comme des personnes pour lesquelles on fait des folies : au premier abord, on ne se rend pas compte. Donc, n'étant pas autrement chaude pour regarder l'Océan, je jouais au baccara dans la salle du casino. (( Voulez-vous que je vous prenne dans ma main? » me fait celui qui devait deve-

nir mon ami. Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je réponds : (( Oui », à tout hasard, et on gagne cinquante louis. Ensuite, il m'a menée sur la jetée. On a causé. Il m'a expliqué la différence qu'il y a entre l'Atlantique, qui sert pour aller à New^-York, et la Méditerranée, qui est tiède au mois de décembre. Quand sa dame est arrivée, il m'a envoyée à Paris pour l'attendre. Je lui ai écrit... C'est même pourquoi j'ai recours à vous, rapport à l'orthographe et au style... Il veut que je devienne quelqu'un. Comme si 1 on n'était pas toujours quelqu'un ! Ainsi, moi, je suis quelqu'un qui s'embête.

— ... Imparfait : j'aimais, tu aimais...

— Oui... et je ne le cache pas... Mais je bavarde ! . . .

— Cela vous aide à comprendre; c'est ce que nous appelons un moyen mnémotechnique.

— Je ne l'aurais pas cru. J'aimais... Cela me reviendra peut-être... Voyez- vous, cher monsieur Granupeux, plus j'avance en âge, plus je deviens difficile. Or, plus on devient difficile, moins on trouve d'occasions, comme de juste, bien entendu. Il s'appelait Gaston... Il n'avait rien pour lui, si ce n'est qu'il m'écrivait tous les jours. J'avais pris l'habitude de lire sa lettre le matin. C'est pour cela que je le gardais.

II me fallait mes quatre pages. Comme j'ai de la peine à déchiffrer l'écriture, j'en lisais un bout dans le bain, un bout pendant le déjeuner... Cela aidait la matinée à filer. Un point, c'est tout.

— Je continue?

— Oui, oui. Je ferme.

Elle se tut jusqu'au (( tu auras aimé » du conditionnel .

— Bien sûr, remarqua-t-elle, j'aurais aimé. Je vais vous dire qui j'aurais aimé : quelqu'un d'intelligent et de délicat, qui m'aurait élevé l'âme sans me le faire sentir. Ce qui me dégoûte chez les hommes, c'est qu'ils ont l'air de vos inférieurs, avant, et de vos supérieurs, après. Tout comme des mendiants : ils sont là qui vous supplient, et quand on leur a donné, c'est tout juste s'ils ne vous insultent pas.

A la deuxième personne (singulier) de l'impératif : aime, elle murmura en bouclant d'un geste gamin une mèche du professeur :

— Je ne demanderais peut-être pas mieux que d'essayer.

— Plus-que-parfait : que j'eusse aimé. Ah ! oui, madame, que j'eusse aimé...

Elle lui glissa :

— Ne m'appelle plus madame, grosse bête. Et lâche ton parapluie. Tu me plais. Tu me plais, parce

que tu es sérieux et que tu m'en imposes, vrai ! Pourtant, t'es plus espiègle que tu n'en as l'air; tu savais bien ce que tu faisais en choisissant ce verbe-là, canaille !...

— Pas du tout, protesta Michel Granupeux... C'est toujours aimer qu'on choisit comme exemple...

— Penses-tu ! Pour donner des idées aux gosses?

— Je vous assure...

— Ça n'a pas d'importance, mon trésor. Les paroles sont des folles. Lâche ton parapluie.

— Mode infinitif, présent ou futur...

— Ferme ton livre. Tu as des yeux ravissants, à la noisette...

Heure charmante ! Michel Granupeux rencontrait l'aventure pour la première fois de sa vie. Bientôt, la grammaire chut et fut voilée de dentelles. La leçon changea. Il y eut un silence mystérieux et si long que la femme de chambre Mélanie conçut des soupçons et colla son oreille à la serrure. Et elle entendit la voix du professeur, une voix toute frémissémte d'une reconnaissance éperdue et légèrement assourdie de sommeil, une voix tendre et meurtrie qui continuait, comme à travers le plus doux des rêves :

— Mode participe : passé... aimé... aimée... ayant aimé...

Une vraie débauche : le couple Goreux avait invité le couple Fuqui à dîner chez Millepède, marchand de vins traiteur. M. Millepède offrit un cognac de politesse; on lui rendit un cognac de gratitude, et ainsi de suite. Maintenant, Mme Fuqui, fière de son chapeau, où des marguerites jaunes égayaient des raisins noirs, causait chiffons avec Mme Goreux, toute petite, tout humble, et qui était venue en voisine, la tête couverte d'un châle tricoté. Les hommes s'en contaient de roides dans le tuyau de l'oreille, Goreux surtout, à qui une pointe d'ivresse donnait l'air d'un monsieur qui va éternuer : le nez rouge et gonflé, la moustache humide et pendante, les yeux larmoyants. M. Fuqui, alourdi de graisse et d'esprit plus lent, l'admirait sans réserves :

— Ah ! le chameau ! Vous parlez d'un chameau ! Il n'y a que lui, positivement !

— Tu vois, insinua Goreux, la petite rousse qui est en face, avec ce type... C'est une télégraphiste, mon vieux... Tout à fait mon genre... Bouge pas ; j'sais y faire dans le télégraphe, vu que j'ai appris pour. Je vas y envoyer une déclaration par dépêche.

Et après avoir toussé, afin d'attirer l'attention de la voisine, il sortit son crayon et en frappa sur la table plusieurs coups mystérieusement rythmés. La petite rousse ne répondit point, mais son compagnon s'en chargea. Par le même procédé, il signifia à son rival que celui-ci était en possession d'un visage nauséeux et qu'il aurait à se tenir tranquille s'il ne voulait pas se voir corriger d'importance.

— Le type aussi sait y faire sous {'rapport du télégraphe, remarqua Fuqui. Qu'est-ce qu'il t'a raconté?

Goreux rompit les chiens :

— On va, décida-t-il, accompagner les Fuqui. Mets ton châle, Alphonsine, et barrons-nous. Soupe de l'établissement ! Hé, Millepède ! La vieille Anglaise... Tu ne sais pas ce que c'est? Lady... tion, quoi ! On ne comprend donc pas la plaisanterie dans vot' village?

Et quand ils furent dehors il hurla :

— Flûte pour ceux à qui ça ne plairait pas ! En voilà des panouilles !

Fouetté par l'air vif et ayant une revanche à prendre, il assaillit les passantes d'hommages burlesques, les saluant, la main sur le cœur, et risquant des entrechats que l'alcool absorbé rendait périlleux,

— Hector ! Grand fou ! reprocha timidement Mme Goreux. Quand il est avec son ami, il ne se tient plus...

— Laissez donc ! conseilla Mme Fuqui.

Elle riait aux bonnes farces d'Hector et, comme elle n'avait plus de dents, son rire semblait une blessure. S'intéressant aux choses de l'amour, elle ne dédaignait point les allusions graveleuses :

— Ils rigolent, et c'est nous qu'on en profite, conclut-elle.

Mme Goreux n'insista point. Elle ne voulait pas révéler que, selon l'image du poète, son mari était de ces chanteurs ambulants qui accrochent leur mandoline quand ils sont rentrés au logis et que, pour employer un langage moins fleuri, Hector, après avoir brillé devant les autres, lui réservait, en tête à tête, les bourrades, les aigres reproches et la mélancolie pâteuse des ivresses finissantes.

— C qu'il fait froid ! Vous ne voudriez pas me réchauffer, des fois? demanda Goreux à une demoiselle qui stationnait.

Mais la demoiselle énonça d'une voix lugubre :

— Vous feriez mieux d' me r'fîler une pièce ed* vingt sous, qu' j'aille me coucher...

— Hector ! Tu vois à quoi tu t'exposes ! gémit Mme Goreux.

— Du flan !

L'insuccès de ses tentatives excitait Goreux. Il continuait de chanter, de danser, de crier, de prendre l'univers à témoin de sa joie et de son ivresse. Et ils cirrivèrent ainsi sur le pont Alexandre-III.

— Arrêtons-nous un peu, proposa Fuqui, essoufflé. Ils s'accoudèrent à la rampe pour contempler le ciel

sombre, l'eau noire et les feux blancs et rouges qui y tremblaient.

— C'est beau, énonça Mme Fuqui. On se croirait à Venise.

Ce mot remua dans l'âme d'Alphonsine toute la lie sentimentale qu'y avaient déposée d'innombrables romances. Elle se serra contre son mari et lui prit le bras. Cette nuit, ce ciel, cette eau et ces lumières lui gonflaient le cœur de désirs, de larmes et de regrets.

— Dis-moi quelque chose, mon Hector.

— La barbe !

II se dégagea.

— Il y a là une dame qui m'attend.

De l'index, il désignait une des statues dont se glorifie le pont Alexandre-III.

— Ah ! le chameau ! s'extasia Fuqui. Il en a des inventions !

Cependant Goreux s'adressait à la dame de bronze :

— Bonjour, Sophie... Tu m'attendais, ma chatte? T'as eu raison de te déshabiller... Ce qu'il y a de bon avec Sophie, c'est qu'elle ne craint pas les courants d'air. J'y avais dit : (( A onze heures, sur le pont. )) Exacte au rendez-vous ! Ne t'impatiente pas, ma bébelle. J'te r'joins.. Ail en veut. Ail en demande !

— C'est qu'elle lui sourit, s'extasia Mme Fuqui. Il est crevant !

— Pas de gendarmes à l'horizon? interrogea Hector.

— Fais pas le zigoteau, mon chéri ! supplia Mme Goreux,

— Non, dit Fuqui, s'il en venait un, je te préviendrais.

• — Tiens mon chapeau. Houp !

D'un saut, il bondit sur la rampe; puis il s'installa à califourchon sur le bras de la statue.

— On y est ! Ça va, ma Sophie? Je suis ton vrai petit bibi des familles, ta crotte en or, ta bique en chocolat... Je te chatouille, tu me chatouilles ; ni vu ni connu, je t'embrouille... Attends... attends un peu, ma cocotte, que je te dise des mots d'amour... J'suis pas un brutal... J'sais y faire avec les dames...

Mme Fuqui riait de son rire meurtri et silencieux, tandis que Fuqui s'étranglait, s'envoyciit des coups de poing sur la cuisse :

— Quel chameau que ce frère-là ! Il aurait dû se mettre acteur.

— Hector ! fais attention ! supplia Mme Goreux. Reviens donc...

— De quoi, glapit Hector. Premier prix de gymnastique !

Il se glissa jusqu'à la bouche, qu'il baisa.

— T'as du cheveu... et pis de la dent... et pis de la gorge... Vingt dieux ! pour tenir, ça tient... J'en connais qui paieraient plus de deux sous pour avoir tes tétons, ma Sophie... Je vois ce que c'est, tu veux que je t'embrasse la nuque, petite passionnée...

Mme Goreux frissonna. Jamais une facétie de son

époux ne lui avait donné un malaise semblable. Elle se sentait seule, pauvre, humiliée, ridicule, avec ce chapeau dans les mains... Mme Fuqui s'en aperçut.

— Dites donc, glapit-elle, dites donc, Goreux, vot' femme qui tient la chandelle !

Mais Goreux n'en avait cure. Il dédiait à la dame de bronze une déclaration frénétique, l'assurait qu'elle avait tout de la femm.e aimée et qu'elle verrait s'il était un peu là lui-même, pour les chatteries. Il s'embarqua dans un long monologue, finit par se prendre à son jeu et par sangloter de convoitise et de passion au cou de la dame en bronze, qui souriait toujours. Et il trouvait des mots inattendus, des phrases de roman qui lui revenaient par bribes, tout un vocabulaire de tendresse extasiée...

— Mâtin ! jugea Mme Fuqui.

Mais Fuqui, désireux de jouer dans la blague un rôle moins passif et de prouver qu'il savait, lui aussi, placer au bon moment une ingénieuse plaisanterie, s'écria :

— Acre, bon sang ! V'Ià le garde champêtre ! Hector, qui mignotait la bouche de la statue, voulut

tenter un brusque rétablissement. Il glissa, et tomba dans la Seine avec un bruit mou.

— Au secours ! cria Mme Goreux. Au secours ! Des gens accoururent. Fuqui, bouleversé, les encourageait :

— Il ne se trouvera donc pas un citoyen... C'est pas profond à c't'endroit-là... J'offre dix francs, nom de d'ià ! Au secours... Il y a une prime!... Au secours !

Cependant un obscur bouillonnement troublait la Seine. Hector nageait. On le hissa sur un ponton, d'où il gagna la berge, puis le quai, où il s'effondra, ruisselant et à demi asphyxié, dans les bras de sa femme. Fuqui arrêta un taxi-auto :

— Il est mouillé, mais on vous donnera un bon pourboire... Allez vite.

Rapidement Mme Fuqui supputa la dépense :

— On vous laisse tous les deux. . . Vous serez plus à l'aise... Faites-y boire un vulnéraire, mame Goreux... Ça ne sera rien...

Retour sinistre ; Hector claquait des dents et bégayait des explications confuses. Déshabillé, frictionné, fourré dans son lit, il se lamenta :

— C qu'on est schnock quand on est schiasse !... Tu peux l'dire, Alphonsine... Non, vrai, c' qu'on peut être schnock... Hé! Alphonsine!... J'vas pas

attraper une congexion, au moins?... Je ne me sens pas mal... J'ai chaud... C'est plutôt la flotte que j'ai avalée qui me tourne sur le cœur... Hé ! Alphonsine !

Mais Mme Goreux ne répondait point. Il devina qu'elle lui en voulait surtout d'avoir dédié à la dame de bronze les caresses et les douces paroles dont ellemême était sevrée. Il la suivait d'un œil inquiet, tandis que, muette et sévère, elle faisait chauffer de la tisane. Et il fut pris d'un brusque attendrissement d'ivrogne, d'un remords qu'il voulut exprimer par une phrase pleine de délicatesse, une phrase subtile, qui ferait comprendre à son épouse la place qu'elle tenait dans sa vie et que nulle autre, de bronze ou non, ne pourrait prendre... Et il murmura :

— Toi, c'est une autre histoire... T'es ma femme !

Les mâchoires serrées, la démarche insolente, Noël Harbouin entra dans le brouhaha du restaurant de nuit, regarda autour de lui conmîe pour défier un adversaire, visa une table, jeta son parapluie sur la banquette et commanda sèchement :

— Une tasse de lait et deux brioches !

Le maître d'hôtel hésita; son œil chargé de reproches indiquait alentour les bouteilles casquées d'or ou d'argent, les huîtres et les écrevisses, les perdreaux sur leur lit de cresson, voire les rumstecks entourés de petits dirigeables qui sont des pommes soufflées. II sembla prendre à témoin les dames affamées qui laissent leurs yeux se charger du commerce, tandis que leur bouche engloutit des mets solide*, revanche du déjeuner frugal et du dîner hâtif.

— Est-ce que vous êtes sourd? interrogea Noël, je vous ai demandé une tasse de lait. J'ai assez mal à

l'estomac pour ne pas empifFrer vos cochonneries.

Il dit, et un observateur attentif eût pu voir la roseur du mensonge sur son visage maigre et coléreux de monsieur auquel il ne ferait pas bon marcher sur les pieds. A la vérité, il ne possédait que cent sous, son ultime ressource, et il venait là pour chasser la mélancolie d'une journée de démarches inutiles, où la tiédeur malodorante des anticham.bres avait mal compensé la bise hostile et l'ignoble boue de la rue. Dans cette lumière brutale, il espérait que la hantise du lendemain se dissiperait. Il comprenait les assassins qui viennent s'étourdir dans ces lieux et éparpiller sur la nappe des louis sanglants, tandis que les violons traînent leur mélopée et que les femmes rient trop fort...

Il émietta donc une des brioches dans sa tasse de lait, mais ses narines palpitaient douloureusement aux relents des nourritures proches. Mauveiis estomac ! O dérision ! Mais il était splendide, son estomac, un estomac de vingt-cinq ans, bon à digérer du fer, et qui commençait à réclamer, après un long mois de presque totale abstinence. Et Noël songeait aux réponses évasives des em.ployeurs : (( Ce n'est pas le moment. — Notre personnel est au complet. — Que savez-vous faire î> », etc.

Il fut tiré de sa sombre rêverie par une forme noire qui stationnait devant sa table et par une voix humble :

— J'ai soif, mon petit chéri.

C'était une personne de cinquante ans, qui faisait l'espiègle. On la laissait se sustenter tant bien que mal, quêtant ici une écrevisse, là une aile de poulet. Sa bonne humeur inaltérable, à base de sanglots, désarmait tout le monde. Elle faisait rire les garçons, qui la gourmandaient amicalement : a C'est pas pour dire, mais vous dérangez le service, madame Irma ! » Enorme et maternelle, son réticule sur le ventre, la bouche en cœur, cette survivante de la Grenouillère attendait le bon vouloir de Noël, qui grinça furieusement :

— Tâchez de me laisser tranquille, hein?

— Oh ! C'est parce que tu ne bois que du lait, mon chéri ! Il n'y a pas de mal. Moi aussi, j'en boirais bien, du lolo; j'aime ça, ça rafraîchit les humeurs. Faut te dire que j'ai été élevée à la campagne, près d'Autun. Comme tu vois, j'ai bien profité...

Elle bêtifiait :

— Qui qui va donner du bon lolo à Mama?

— Fichez-moi la paix, avec vos histoires.

— C'est pourtant pas un crime, d'avoir soif. Mais elle recula prudemment, car il lui dardait un

regard de haine. Les gens riaient; cette grosse femme le rendait grotesque. Elle répétait :

— On sait ce que c'est que la soif.

A côté, une voix s'éleva :

— Tenez, buvez un verre de champagne.

Irma se précipita sur la coupe tendue, savoura le liquide jusqu'à la dernière goutte, s'essuya les lèvres et remercia en gazouillant. Et Noël se tourna vers son voisin. C'était un bourgeois affaissé, chauve, blême, et porteur d'une moustache pacifique, tout à fait la tête de ceux qu'il avait implorés en vain pendant la journée. Les poings de Noël se serrèrent. Avec quelle ardeur de revanche il aurait cogné sur ce crâne jaune !

— Ça fait du bien par où ça passe, remarqua Irma.

— Prenez-en une coupe encore, ma vieille.

— Ce n'est pas de refus. Tu permets que je m'asseye?

— Non.

— T'aursus pas une cigarette?

Elle en prit deux et en planta une à son oreille. Puis elle tendit une main de charcutière.

— Je te remercie, mon chéri. Quemd tu seras moins pressé, je te dirai la bonne aventure.

Noël enrageait. La tête bonasse de son voisin ITior-

ripilait de plus en plus. Cet homme dégustait des huîtres avec une volupté d'égoïste et une attention de gourmet. Déjà il en avait dépêché une douzaine et il attaquait la deuxième, disposant avec soin ses petites tartines de pain noir, son citron, son poivre, sans oublier de faire basculer fréquemment la bouteille de Champagne encastrée dans le seau à glace. Noël en avait l'eau à la bouche, et il résolut de troubler cette quiétude.

— Pardon, monsieur, siffla-t-il entre ses dents, estce que vous avez eu l'intention de me donner une leçon en offrant du champagne à cette femme?

Le voisin sursauta, stupéfait.

— Moi ! Jamais de la vie, par exemple ! Je ne donne de leçon à personne, je me mêle de mes affaires.

— C'est qu'il faudrait voir...

Un silence prodigieux s'était établi tout à coup. Les musiciens restaient l'archet en l'air. Les femmes oubliaient de manger. Le petit n'avait pas l'air commode; quant à son adversaire, il s était remis à ses huîtres, mais sans entrain. Après réflexion, il jugea sans doute humiliant de rester sur une menace, et il murmura :

— Vous ne me faites pas peur !... Même si j'avais

voulu vous donner une leçon... J'en ai l'âge... Vous êtes bien jeune, mon ami, pour le prendre sur un ton pareil...

Il y avait dans ses paroles comme une prière, Tenvie d'entamer une conversation.

— Qu'est-ce que vous dites? hurla Noël.

— Je dis... que je ne dis plus rien... On ne peut pas discuter... Vous n'êtes pas à prendre avec des pincettes...

— Vous venez de m 'insulter ! Vous me présenterez des excuses, tout de suite, ou je vous remuerai votre Champagne, moi !

En même temps, Noël prenait son parapluie et en plongeait le bout ferré dans la coupe du voisin, qui, dégageant avec peine son ventre de la table, n'apparut, debout, guère plus haut qu'assis, ni plus fier. D'une main, il protégeait sa face ; de l'autre, il effleura le visage de son adversaire d'une petite tape molle et timide, — une caresse. Déjà il était pris à la gorge et râlait, suffoqué et devenu, de livide, cramoisi. 11 fut sauvé par le maître d'hôtel, qui empoigna Noël et le mit dehors en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter.

— Et qu'on ne vous revoie plus ! conseilla cet homme

robuste... Ça prend une tasse de lait et ça fait un bruit d'absinthe !

Mais Noël avait eu !e temps de crier à son voisin :

— Je t'attends en bas, bougre de lâche !

— Ne craignez rien, monsieur Connereau, dit la caissière, je vous ferai accompagner.

M. Connereau resta jusqu'à trois heures et demie du matin, sans appétit, devant son souper dont profita Irma, qui était prodigue de consolations :

— C'est un apache, et je m'y connais. Faut pas te fier à son chapeau melon et à ses bottines vernies, il doit avoir un revolver dans sa poche... Prends garde en sortant !

M. Connereau songeait à sa légitime compagne, qui ronflait là-bas, dans leur château de Normandie, et il déplorait la détestable habitude qu'il avait prise de venir, quand il était seul à Paris, évoquer sa jeunesse au sein tumultueux des cabarets de nuit...

Il fallait sortir et sortir seul, le cœur glacé, car la caissière n'avait pas réitéré son offre de protection.

Parbleu ! L'individu était là, le col relevé. Mais un sergent de ville causait, non loin, avec un cocher. Noël approcha.

— Ne faites donc pas le méchant ! gémit Connereau.

Une sorte de sympathie stupide se levait en lui pour cet enragé. Il continua :

— Vous serez bien avancé quand on vous aura fourré au bloc. Il ne m'est pas venu à l'idée de vous humilier en offrant une coupe de champagne à cette pauvre femme. Là ! Etes-vous content? Maintenant, laissez-moi passer.

Noël faiblissait. D'ailleurs, la pluie tombait, violente et drue.

— Cocher, cria M. Connereau, êtes- vous libre? Le cocher secoua la tête et montra son drapeau

abaissé.

— Me voilà propre, murmura le petit homme. Savez-vous, lit-il en s 'adressant brusquement à Noël, savez- vous ce qui serait très bien?... Au lieu de nous bourrer de coups de poing... ce serait que vous me fassiez profiter de votre parapluie jusqu'à ce que je trouve une voiture... Hein?

M. Connereau habitait rue de Seine. Noël, mû par une obscure intuition, l'accompagna. Cinq minutes après, ils bavardaient. A l'Opéra, ils étaient cimis; quand ils furent sur le quai, ils se donnèrent rendezvous pour le lendemain. Et c'est ainsi que Noël Harbouin entra en qualité de secrétaire particulier chez

M. Julien Connereau, fabricant de machines agricoles. Quinze jours après, vêtu de neuf, les joues pleines et la mine fleurie, Noël, assis devant un bureau confortable, les pieds au chaud, laissait fondre la glace de sa dernière révolte et songeait aux singuliers revirements de la destinée humaine. Il se demandait à quel mobile avait pu obéir son patron, quand celui-ci poussa la porte et livra passage à une fort jolie femme, trop parfumée pour être du monde, mais trop revêche pour n'en avoir pas été : un demi-castor couvert de loutre.

— Voilà mon nouveau secrétaire, fit Connereau non sans orgueil.

Et il ajouta, livrant ainsi le secret de sa bonne action :

— Nous avons fait connaissance d'une drôle de façon... à souper... dans un cabaret ; j'étais un peu gris; j'ai la tête près du bonnet; il me dit un mot plus haut que l'autre, alors, moi, — je ne connais pas ma force dans ces moments-là ! — je lui flanque un coup de poing formidable, en pleine figure. J'ai failli le tuer. J'ai eu des remords... et maintenant je me charge de son avenir. Pas vrai Noël?

Et Noël, doux et vaincu, répondit :

— Mais oui, monsieur Connereau.

Quand Florent Jarbinier entra, lugubre, dans le cabinet de toilette de son amie, celle-ci ajustait sur ses cheveux une résille d'or que rehaussait une aigrette en paille de verre.

— Tu ne peux pas, s'écria-t-elle, répondre au Titien qui te dit bonjour?

Le toy-terrier Kiici, dit Mamour, dit le Titien, manifestait, en effet, un plaisir exagéré à la vue de ce maître provisoire.

— Bonjour, Titien, soupira Florent.

Et il ajouta :

— Antoinette, j'su une mauvaise nouvelle à t'euinoncer.

La jeune Antoinette, ayant fixé sa résille et son

aigrette, jugea qu'avec sa robe de soie verte brodée d'or et recouverte d'une redingote de gaze, elle figurait une odalisque très présentable; elle sourit donc à son image, redevint sérieuse pour atténuer, d'un doigt furtif, le rouge de ses lèvres et le bistre de ses yeux, essaya l'effet à sa ceinture d'une rose en velours bleu, rejeta la rose et demanda d'un ton distrait :

— Qu'est-ce qu'il y a donc de cassé?

Florent Jarbinier dessinait avec sa canne sur le tapis les hiéroglyphes de l'inquiétude.

— Voilà, dit-il, en un mot comme en cent : on vient de me flanquer à la porte de mon journal.

Du coup, Antoinette se retourna, frémissante. Elle n'était montée qu'une fois sur les planches pour jouer Roxane de Bajazet, en province, mais l'accent de la tragédie lui revenait aux minutes décisives.

— On t'a flanqué à la porte de La Feuille? vibrat-elle; alors nous n'aurons plus de places pour les générales?

L'infortuné esquissa un geste d'impuissance.

— Mon Dieu ! s'écria Antoinette sur un mode plus familier, je paie dix que je vais pleurer ! Comment cela s'est-il passé?

— Voilà : le directeur m'a fait appeler et il n'a

pris aucun ménagement : (( Nous vous avons choisi un successeur. Vous êtes un bon garçon, Jarbinier, mais vous ignorez l'orthographe. »

— Il se croit donc à l'école? Et que lui as-tu répondu ?

— Oh ! je ne me suis pas gêné : (( Ça, monsieur le directeur, c'est votre appréciation personnelle ! )> Il m'a tapé sur l'épaule et m'a proposé les Tribunaux... En somme, tu pourras assister à toutes les causes célèbres...

Antoinette eut un rire nerveux, un rire sardonique qui fit trembler son aigrette :

— Tiens! siffla-t-elle entre ses dents, tu es un...

Pour ne pas préciser, elle s'écroula dans un fauteuil, tandis que le Titien, ne participant point à la tristesse générale, grattait impunément la gaze verte de la redingote, quêtant une de ces caresses qui faisaient bondir son pauvre cœur affamé de tendresse. Et Florent Jarbinier le comprenait.

Cependant, la tête dans ses mains, Antoinette songeait. Il lui faudrait reprendre sa vie d'antan qui consistait, lors des répétitions générales, à se faufiler au contrôle, à solliciter l'indulgence des ouvreuses, à se placer tantôt sur un fauteuil, tantôt sur un strapontin,

chassée parfois avec ironie, parfois avec insolence par les titulaires des places, à figurer ainsi (( les hirondelles )) , puisque c'est ainsi que Ton dénomme les errantes qui passent tout le temps du spectacle à voyager, au gré des places libres. Cela, elle ne le pouvait plus, car elle s'était habituée aux douceurs de l'entrée légale et de la place numérotée... Et cette robe neuve, cette robe destinée aux comptes rendus : « Remarqué au balcon Mlle Antoinette de Preuilly... )) et la résille d'or et l'aigrette de verre!... Accessoires désormais inutiles ! . . .

— Après tout, déclara Jarbinier, il aurait pu nous arriver pis. Admets que je me casse une jambe, ou qu'une automobile me passe sur le ventre. Ah !

Mais le silence de sa compagne apprit au jeune homme qu'il est des catastrophes préférables à certains incidents.

— Enfin, s'écria-t-il, impatienté, parle, dis-moi quelque chose... Si tu t'imagines que je suis gai et content !

Antoinette risqua un œil :

— Tu n'as même pas su te défendre, gémit-elle... Je ne sais pas, moi, j'aurais dit : (( Mais, monsieur le directeur, j'écris souvent à mon amie; si je ne savais

pas l'orthographe, elle l'aurait remarqué ! )) Tu as dû rester là comme une moule... Et ce soir, alors nous ne pourrons pas aller à la générale de Zonzonnette et Rataplan?

— Si ! s'exclama Jarbinier, radieux. J'ai le coupon dans ma poche ! Dînons vite et allons-y !

Il fallut que l'odalisque refît l'ombre de ses yeux et la vie rouge de ses lèvres. Elle refusa le baiser de réconciliation que proposait Florent, lequel, avec une maladresse toute masculine, lui faisait entrevoir, en insistant, tout un avenir de bonnes soirées, au coin du feu, à échanger de doux propos, à lire de bons livres. (( Car, en somme, tu sais, il ne faut pas te frapper, la vraie littérature, c'est dans les romans qu'il faut la chercher et non au théâtre... »

— La vraie littérature, hurla Antoinette, sais-tu où je l'ai, la vraie littérature?

Hélas ! Jarbinier ne le savait que trop. Ils firent tous deux un dîner mélancolique, après quoi ils se rendirent à Zonzonnette et Rataplan.

— Monsieur, dit Antoinette au chef contrôleur, en essayant sur cet homme un sourire irrésistible, la prochaine fois, tâchez de retenir ma tête et de me trouver un petit coin !

— Veuillez passer, madame et monsieur, repartit le contrôleur, de glace.

La dernière soirée ! Justement, à ce théâtre, le service destiné à Florent était des meilleurs. (( Quand je songe, s'écria Antoinette avec désespoir, qu'il y a ici un tas de crétins qui continueront à venir, tandis que moi!... C'est si agréable d'être installée sans crainte qu'on vous dérange ! )) A peine avait-elle dit que le placeur survenait, accompagné d'un grand escogriffe au faciès don-quichottesque. Florent pâlit.

— Monsieur, lui dit le placeur, monsieur que voici affirme que le service de La Feuille lui appartient.

— Mais... hasarda Florent.

— Vous comprenez, fit l'escogriffe en touchant son chapeau, il faut que je fasse mon compte rendu. Mais que madame ne se dérange pas : je n'ai besoin que d'un fauteuil...

Le rideau se levait. Les spectateurs réclamèrent violemment le silence. Rouge de fureur, Florent se leva : « Antoinette, glissa-t-il encore, je t'attendrai à la sortie... »

Cependant l'escogriffe s'installait à la place, chaude encore, de son prédécesseur. II était venu en voisin : chapeau mou, veston, faux col sale, cravate

hasardeuse. (( Merci, monsieur », hasarda Antoinette. Il fit un sourire aimable : (( C'était bien le moins... Je n'ai besoin que d'une place, je n'ai pas de bonne amie pour le moment. Permettez que je me présente : Gustave Traktyr. » Le Traktyr en question n'avait peut-être pas l'air extrêmement distingué, mais Antoinette le considérait avec indulgence. Au premier entr'acte, il s'esquiva. <( On n'est qu'un homme ! » s'excusa-t-il, et il revint porteur d'une m.agnifique orange qu'il dédia à Antoinette, d'un geste rond : (( Ça rafraîchit la bouche. » Mlle de Preuilly hésita. Puis, héroïque, elle se déganta et commença à décortiquer l'orange. (( Attendez, s'empressa Traktyr, je vais mettre mon mouchoir sur vos genoux, à cause du jus ! » Le spectacle de l'odalisque avalant son fruit tranche par tranche, avec des gestes précautionneux, suscita des ironies que Gustave détourna d'une phrase : (( S'il y en a qui ne sont pas contents?... » Et il ajouta :

— Vous ne m'en voulez pas de vous avoir privé de votre ami?

— D'abord, M. Jarbinier n'est pas mon ami, se hâta de riposter Antoinette ; je n'ai qu'un ami : M. Rebuittard, des guanos, et, en dehors de lui, des

bons camarades qui me conduisent au théâtre... Quand Zonzonnette et Rataplan eut pris fin, le nouveau critique émit une proposition :

— Vous ne savez pas ce qui serait rigolo? Filons par la sortie des artistes et allons manger une boime choucroute.

Et le couple s'attabla dans une brasserie, tandis que Jarbinier, pâle et défait, devant le théâtre obscur, interrogeait les employés : « Vous n'auriez pas vu une dcune, une daune en vert, avec une résille sur la tête et une aigrette? »

Ce fut ainsi que Mlle de Preuilly continua d*aller aux répétitions générales. Seulement elle imposa le smoking à son compagnon et lui apprit que la dégustation des oranges était mal vue à ces sortes de solennités. Tout alla bien pendant deux mois, au bout desquels Traktyr survint un beau soir, et, tandis qu'Antoinette essayait l'effet d'un turban à damier, fit, assez piteusement :

— Une mauvaise nouvelle, ma chérie; le directeur de La Feuille vient de me prévenir qu'il ferait désormais la critique lui-même. Alors, ce soir, pour la générale de L* Ouragan, c'est macache et midi sonné !

Puis il fila, sans demander son reste. Antoinette,

poursuivie par la fatalité, se résigna donc à reprendre son triste métier d'hirondelle. L'Ouragan était une pièce très attendue ; la salle était comble. Mlle de Preuilly, étouffée entre une porte et le garde municipal de service, s* appuya langoureusement sur ce brave soldat : « Je vous dérange? » demanda-t-elle. Il répondit : « Non, mais ça m'incommode ; j'aime mieux vous céder mon estrapontin ! » Elle s'assit donc. Du coin où elle était reléguée — qui apercevrait là son turban à damier? — elle envoya un coup d'œil d'envie à la place confortable et si bien en vue qu'elle avait occupée avec Florent d'abord, puis avec Gustave. Dérision : le directeur s'y carrait maintenant, un gros homme apoplectique, à côté de sa femme. Sa femme ! Une affreuse vieille aux trois quarts chauve, moustachue, barbue et bossue, affublée à la mode d'il y a trente ans, une espèce de sorcière dont le rictus montrait deux dents hideuses...

Pendant les cinq actes, Antoinette rumina sa haine et chercha le moyen de reconquérir ce qu'elle avait perdu. Enfin elle se frappa le front : elle avait trouvé ! Rentrée chez elle, après un bonjour distrait au Titien, elle courut à son écritoire, saisit la plume de la main gauche, rédigea en caractères contrefaits une enve-

loppe à l'adresse de M. le directeur de La Feuille et commença la première lettre anonyme de sa vie par les lignes suivantes :

(( Pauvre idiot, il faut qu'un ami t'informe que ta femme te trompe. Si tu ne veux pas continuer à passer pour un imbécile, mets-la à la porte et demande le divorce. Un bon conseil : tâche que ce soit avant la fin de l'année théâtrale... »

Depuis vingt-cinq ans, M. Lattechoux gagnait deux cent cinquante francs par mois chez Camin, Vittore, Secrétot et C'^ Il aimait M. Camin, le patriarche ; M. Vittore lui était indifférent; il détestait le dernier venu, le jeune Secrétot, fat et musqué, lequel, reprenant à son compte l'indigente plaisanterie des subalternes, ne manquait jamais, après l'avoir appelé par son nom, d'ajouter (( Dieu vous bénisse ! » Or, Frédéric, le garçon de bureau, confia au vieil employé une nouvelle stupéfiante :

— Vous ne savez pas? Y a Secrétot qui épouse la fille à Vittore !

— Et après?

M. Lattechoux haussa les épaules... Que lui importait ! De telles contingences le laissaient indifférent. D'autres arrivaient grâce à leur science commerciale;

M. Secrétot s'était fié à son charmant physique. 11 avait commencé, affirmait-on, par la séduction en règle de Mme Vittore ; il parachevait son œuvre en prenant la dot de la fille. Comment attendre mieux d'un patron qui venait au bureau ganté de frais, la canne à la main, une fleur à la boutonnière !

— Moi, je suis de votre avis, déclara Frédéric, tous ces gens-là me dégoûtent. Est-ce qu'ils ne veulent pas m 'empêcher de manger de l'oignon?

Mais M. Lattechoux le remit vertement à sa place. Il songeait à M. Camin, chef vénéré de la raison sociale, qui gardait les mains nues, des mains robustes et noueuses de vieux travailleur, portait les humbles cravates de sa jeunesse et ne quittait guère un vénérable parapluie orné d'une bague sur laquelle se lisaient ces mots : « TTiéodore Camin, négociémt », suivis de l'adresse.

— Voilà encore du nouveau! gémit M. Lattechoux.

En s'installant à sa table, il venait de constater que le mur d'en face, le mur qui constituait son horizon, venait d'être recrépi à la chaux et projetait une lumière aveuglante. Pour se protéger, il dut chercher dans son pupitre les lunettes légèrement fumées qui lui servaient

contre le soleil. Et il dédia un souvenir attendri au brave mur de jadis, délicieusement patiné, doux au regard, noir ici et plus loin roux comme une ruine, ce mur dont il connaissait toutes les taches, depuis celle qui affectait la grâce d'un corps de femme jusqu'à celle qui exprimait vaguement le geste de deux bras désespérés.

— Ça ne vous va pas, mon vieux? Et puis, ce n'est pas fini : la commission d'hygiène a déclaré qu'il fallait ravaler votre façade !

Jamais il ne répondait aux sarcasmes de ses camarades, bien qu'il fût grand et fort, à peine courbé par l'âge. Il se devinait supérieur, par sa tendresse frémissante, par toute la sensibilité qu'il y avait en lui, ignorée. Le soir venu, dans son petit lit dur et froid, il se glorifiait d'être chaste et de n'avoir jamais connu cette infamie que les autres appelaient l'amour. Parfois, quand les nuits printanières devenaient d une langueur insupportable, il rôdait autour d'un musichall, frôlait ces grosses dames impérieuses qui représentent Paris aux yeux de Valaques en fièvre et d'Allemands surexcités, — et il rentrait guéri. Il comprenait le langage des hirondelles qui blessent d'un cri d'angoisse la pureté du ciel.

— Monsieur Lattechoux...

Celui-ci leva hargneusement la tête, mais changea d'expression en voyant M. Camin.

— Monsieur Lattechoux, vous aurez congé cet après-midi.

— Mais, monsieur, je n'ai rien demandé !

— Ce congé est général. Nous avons besoin des locaux. Oui : M. Secrétot est fiancé à Mlle Vittore. M. Vittore donne un bal et, comme son appartement est trop petit, le bal aura lieu ici.

— Ici?

— Ici. Dès midi, on enlèvera tout : les comptoirs, les chaises...

— Et ma table aussi?

— Et votre table.

— Elle n'avait pas bougé depuis vingt-cinq ans.

— Ça la distraira ! Soyez tranquille, mon brave, demain vous retrouverez tout en place. Et puis, vous irez vous promener, pristoche ! Vous faites une mine d'enterrement comme si je vous imposais quelque chose de terrible ! Mme Vittore y tenait téint que je n'ai pas osé refuser... Ils mettront le vestiaire dans les casiers du rayon de lainages, l'orchestre dans la cage de la comptabilité, le lunch au premier...

M. Lattechoux balbutia encore :

— Un bal au magasin !

Et il haït M. Secrétot. Il était dit que ce gcimin bouleverserait sa vie. Déjà il lui devait une mésaventure qu'il ne pouvait évoquer sans une acre douceur.

— Lattechoux (Dieu vous bénisse !), avait prononcé cet imbécile, je parie que jamais une femme ne vous a embrassé !

Il avait répondu, fièrement, sans lever le nez de son travail :

— Non, monsieur, jamais !

A peine avait-il dit qu'il sentit deux bras qui lui entouraient le cou. Il voulut se débattre, mais il devina sur son front l'effleurement léger d'un baiser. Il vit alors Mlle Clara, la placière de Stramwick et Gordon, qui le regardait avec une pitié railleuse. Elle n'étadt pas méchante; elle avait voulu plaire à M. Secrétot, qui était un client considérable, et le faire rire. Elle ne prévoyait pas que Lattechoux prendrait si mal la chose, deviendrait si pâle... Elle murmura donc à son oreille, tandis que la galerie s'esclaffait :

— Je vous demande pardon.

Il la cingla de cette excuse :

— Les affaires sont les affaires !

Puis, il se dégagea, car elle avait laissé ses bras sur ses épaules, et il se remit au travail. Maintenant, quand Clara venait, elle faisait semblant de ne pas le voir et il ne se retournait pas. Seulement, il la reconnaissait à son parfum. Ce n'était pas celui qu'il avait respiré quand elle l'avait embrassé... Peut-être les parfums changent-ils quand on les respire de si près?. . . Il était entré dans des boutiques, avait flairé des douzaines de flacons, oh î par simple curiosité, pour retrouver cette odeur fraîche et capiteuse. En vain. Il n'y songeait plus. C'était le seul mystère de sa vie.

— Gare là-dessous ! Midi ! Faut décaniller. En place pour le quadrille !

Le garçon le bouscula. Il n'avait que le temps : on allait enlever les meubles, étendre un tapis, installer des plantes vertes, préparer la fête ! Et la pensée de ce bal l'émoustillait :

— Allez ! Marchez ! Vous serez remplacé avantageusement ! Moi, j'adore les dames décolletées ! Dommage qu'ils n'aient pas pensé à m'inviter...

— Mon pupitre, au moins ! Faites attention à mon pupitre, supplia M. Lattechoux.

C'était un pupitre de l'ancien temps, un beau pupitre en acajou sombre. Quand il l'ouvrait, il y trouvait

tout un trésor de plumes, d'imprimés, de papier blanc, et, fixée par quatre punaises, une fantaisie : la baie de Naples en chromolithographie, toute rouge sous un ciel indigo. Il ferma le pupitre et les tiroirs à clef, s'enfuit, retourna à son hôtel et se barricada dans sa petite chambre qui sentait le paquebot.

Là, il alluma son poêle, cassa deux œufs dans un plat et déjeuna sans appétit. Le dimanche, il trouvait encore le moyen de tuer le temps, il allait joindre sa mélancolie à celle de son vieil ami Meujusse, fonctionnaire retraité, qui était veuf. C'était même son unique tâche et sa seule raison d'être. A le voir passer, grave, de noir vêtu, avec sa barbe triste, les gens pensaient : (( Ce monsieur doit être veuf. » Son logis pleurait une absente. Il parlait du temps de son union avec enthousiasme, comme d'une époque bénie où il aurait connu tous les transports de l'amour partagé. Lattechoux respectait ce deuil entêté bien qu'il l' étonnât quelque peu, Mme Meujusse lui étant apparue de son vivant, laide, tracassière et acariâtre. Mais la destinée du veuf semblait être de la regretter éternellement et de la célébrer d'une voix caverneuse. (( Alors, n'est-ce pas, vers huit heures, elle me dit : « Théodore, je ne me sens pas bien... »

M. Lattechoux se hâtait de verser les dominos sur la table et de commencer la partie. Ils dînaient ensemble chez un marchand de vins traiteur, puis ils se séparaient. Bien que cela fût un mercredi, il irait chez Meujusse, qui n'habitait pas loin. Justement, la clef était sur la porte. Lattechoux ouvrit familièrement, entra et recula... Son ami n'était pas seul; il chevauchait une chaise, en bras de chemise; à côté de lui, une jeune femme au chignon canaille et compliqué des dames qui se promènent tête nue, recousait maladroitement un bouton à une jaquette noire.

— Je te demande pardon, fit Lattechoux, je te dérange.

— Un mercredi! s'écria Meujusse... Assieds-toi, tout de même... un moment. Mademoiselle était venue me rendre visite; alors, n'est-ce pas, comme j'avais besoin...

— Des giries, interrompit la demoiselle. Monsieur prendra bien un verre de marc?

Mais Lattechoux refusa. Il faisait une course dans le quartier, il était monté à tout hasard; il lui fallêdt rentrer au bureau. Et, après quelques minutes d'entretien pénible, il prit congé. Dans l'antichambre, Meujusse fît, lyrique :

— Une personne très bien ! Je peux lui parler de mon passé., , Et puis, tu ne trouves pas qu'elle a les yeux d'Amélie?...

Ensuite, M. Lattechoux fit une excursion sur les boulevards dont la population l'étonna ; il reçut en plein cœur la tristesse du crépuscule et marcha longtemps, jusqu'à la nuit, jusqu'à ce qu'il fût dans un faubourg tragique. Un adolescent baisait son amie sur la bouche. Sans désunir leurs lèvres, ils prononcèrent quelques injures à l'adresse du gêneur. Il comprit qu'errant ainsi, sans but, il avait l'air de chercher quelque chose... Il en rougit. Il dormit mal.

Le lendemain, il retrouva toutes les choses dans l'état oij il les avait laissées chez MM. Camin, Vittore, Secrétot et C'^ Vraiment, on n'aurait pu croire qu'un bal avait eu lieu la veille dans le magasin. Là oij était l'orchestre, les comptables se penchaient avec de vagues sourires, comme si l'écho des valses subsistait encore et les berçait. Les rouleaux de lainages avaient repris leur place dans les casiers oij l'on avait empilé les manteaux frivoles et les pelisses. Des cartons d'articles de Paris s'amoncelaient au premier, où l'on avait versé le champagne, et M. Lattechoux, mentalement, reconstituait le bal auquel il donnait les

splendides couleurs de son rêve. Il s'installa devant sa table et respira sournoisement. Oui, il tramait encore comme un vestige de parfum; c'était indéfinissable, lointain, cela s'éloignait, revenait... et c'était le parfum de Mlle Clara, le jour oii elle s'était précipitée sur le pauvre homme et l'avait embrassé, pour rire... Et il voulait retrouver encore quelques souvenirs, une fleur peut-être, qui embaumerait son pupitre...

Il ne découvrit qu'un mince crayon de bal, un crayon rose, avec un bout d'ivoire; il le ramassa d un geste furtif et l'examina. Celle qui l'avait jeté avait dû beaucoup danser; il était presque entièrement usé et avait été mal taillé par le coup de canif rapide de quelque valseur impatient. Est-ce que cela écrivait, seulement, ces petits crayons de parade, fardés de rose? M. Lattechoux décida d'en faire l'expérience; il prit donc une feuille de papier et, de son écriture neutre et appliquée, traça cent fois ce nom, le premier qui lui vint à l'esorit : (( Clara... Clara... Clara... »

Firmin Abdon boutonna son mince pardessus, épousseta à l'aide du vieux gant qu'il tenait à la main ses bottines épuisées, lissa les poils mordorés de son chapeau haut de forme, frisa ses pauvres moustaches, esquissa un rictus pour détendre son visage gelé et P sonna, d'un humble coup qui s'excusait.

Il attendit. On le faisait toujours attendre : il touchait le bouton électrique d'un doigt trop furtif , alors les domestiques ne se pressaient point. « Une veine encore, pensa-t-il, que le concierge m'ait laissé monter ! )) A peine avait-il formulé cette pensée qu'une voix glapit : ((Eh ! l'homme ! vous aureriez pas pu prendre l'escalier de service ? » Un flot de sang empourpra les maigres joues de Firmin, licencié es let-

très : a A qui croyez-vous donc parler ? » Et la voix reprit : (( Avant dix heures du matin, c'est pas une heure pour le grand escayer ! »

Angoissé, Firmin se demanda s'il devait resonner. Une fois qu'il insistait ainsi, un valet de chambre lui avait crié grossièrement : (( Voilà ! On ne peut pas aller plus vite que les violons ! » Et il n'avait pas été reçu. Il s'agissait, d'abord, de se concilier les domestiques. (( Je vais, pensa-t-il, compter jusqu'à cent trente. Si à cent trente on n'est pas venu, je resonnerai. » A soixante-sept, une soubrette lui ouvrit en attachant son tablier.

— Je suis, annonça Firmin, le sténo-dactylographe au courant de la correction des épreuves.

— Bien. Que monsieur passe par ici.

Le gentil boudoir ! Il y faisait ce froid particulier des pièces où il y a eu beaucoup de feu la veille et où des cendres et du bois noirci attestent la chaleur défunte et précisent les regrets. Firmin souffla dans ses doigts, tira une lettre et la relut : (( Mon cher Abdon. Un tuyau que je te repasse, car je sais que tu en as besoin : présente-toi 79, rue Ribéra, Brasimante a besoin d'un secrétaire, sténo-dactylographe, au courant de la correction des épreuves. Tous mes vœux t'ac-

compagnent. » Suivait le nom vague d'un camarade de collège. Ah ! Firmin n'avait pas beaucoup d'espoir : (( Ce M. Brasimante va m 'écouter, prendre mauvaise note de ma demande, et je déjeunerai encore d'un de ces petits pains aux raisins où les boulangers, pitoyables, mettent parfois de minuscules cailloux, histoire de les rendre plus substantiels. A la vérité, je marque mal, et, pour comble de déveine, j'ai perdu un gant ! » Il en était là de son soliloque quand la soubrette revint. II la suivit le long de deux salons qui lui parurent d'un vide luxueux et tomba dans une chambre à coucher toute gaie, où pétillait un feu de bois et où il trouva une jeune femme assise sur son lit au milieu de journaux éparpillés.

— Ah ! mon Dieu !... s'écria la charmante inconnue en ramenant les draps sur sa poitrine avec le geste pudique de la Psyché de Prud'hon.

Firmin mit son tuyau de poêle roussi devant ses yeux.

— Mais c'était une sténo-dactylographe que j'avais demandée !

— Toutes mes excuses ; je croyais être chez un homme.

— Je suis Mme Brasimante. Edwige Brasimante,

VOUS ne connaissez donc pas? L'auteur de Schra Rystal.

— Peut-être pourrais- je faire votre affaire, madame, Je suis licencié...

— Sans doute, mais une secrétaire est plus convenable...

— Madame, s'écria héroïquement Firmin, je suis si pauvre que, vraiment, je ne suis plus un homme. Daignez m 'écouter...

Edwige passa une camisole de soie rose, tapota ses cheveux et offrit un siège. Ils causèrent, bons amis. A onze heures, elle installait Abdon dans son bureau, devant une petite table, et il commença son travail. Deux cent cinquante francs par mois ! Le nouveau secrétaire vivait une féerie. La fée, vêtue d'une sorte de toge qui laissait nus ses beaux bras, se promenait de long en large.

— Je dicte, annonça-t-elle, parce que je suis trop nerveuse pour écrire et aussi parce que, malgré ma très réelle culture, je n'ai qu'un sens intermittent de l'orthographe. Donc, je dicte même mon courrier; inutile d'ajouter que je vous demande la discrétion la plus absolue...

Et elle commença :

Monsieur Lucien Silly-Bleteuse, 190, avenue Marceau, Paris.

a Mon Tout, mon Seul, virgule, je suis encore à cette minute imprécise où Ton flotte entre l'hallucination de la nuit et la réalité souriante du matin, un point. Je suis à toi, de toute ma ferveur..., trois points de suspension. Tu es le printemps de ce jour d'hiver... » Junonienne et impassible, elle dictait à Firmin rougissant et s'expliquait :

— Mettez bien la ponctuation; dans ces lettres, la ponctuation, ce sont les battements de mon cœur.

La matinée s'écoula.

— Avez- vous besoin d'une avance ? demanda Edwige quand midi sonna.

— Nullement, répondit Abdon avec un geste détaché.

Il acheta donc et dévora un petit pain si froid qu'il lui sembla mordre dans de la neige. Mais quel ravissement ! Il regardait avec une sorte de confraternité bienveillante les élégants qui passaient en voiture. Deux cent cinquante francs par mois ! Et puis, Edw^ige était belle, impassible, mais magnifique ! Firmin désirait combler sa solitude par une Mme de Warens, amante et mère, dont le baiser aurait la saveur d'un reproche

tendre et le reproche la douceur tiède d'un baiser. Il fut amoureux tout de suite, et les glaces qu'il consulta ne lui renvoyèrent que ses qualités physiques.

Après huit jours de secrétariat, Firmin tomba malade. Il s'excusa par une dépêche désespérée et, vers trois heures de l'après-midi, eut la divine surprise de voir entrer Edwige en personne, couverte de fourrures et couronnée de violettes.

— C'est moi ; je viens prendre des nouvelles de votre santé et vous apporter une potion anglaise qui vous remettra sur pied rapidement. Ne parlez pas, ne remuez pas, reposez-vous, vivez comme une plante — et ne me remerciez pas : vous m'êtes devenu indispensable et il m'est impossible de travailler sans vous. Très curieux l'endroit où vous habitez... Vous permettez que je prenne quelques notes? Je n'avais jamais vu de vraies mansardes...

Puis :

— Oh ! je ne vous ai même pas apporté de fleurs !... Attendez !

Elle arracha une violette artificielle de son chapeau, la déposa sur la table de nuit et partit en coup de vent. Après son départ, Firmin délira. Il se croyait très atteint et, pleurant sur lui-même, s'imaginait pleurer

à cause d'elle. Il embrassa tant la violette que celle-ci lui laissa sa couleur aux lèvres.

— Seigneur ! s'écria la femme de ménage en lui apportant une tasse de lait, le pauvre monsieur est bien mal : ses lèvres sont décomposées ! . . .

Jours d'angoisse heureuse, nuits de cauchemars voluptueux ! Abdon écrivit une lettre à son idole, une longue lettre gonflée d'aveux. Il attendit, craignant une réponse irritée, mais il reçut ce billet : a Grand enfant, vos mots de folie ont peuplé — vous voyez que je suis franche — le vide d'une journée oisive. Vous êtes trop éloquent pour n'être pas sincère. Je vous plains et je vous pardonne. Guérissez- vous de toutes les façons. »

Ainsi encouragé, le jeune homme envoya pendant les quinze jours que dura sa maladie une lettre quotidienne de vingt pages. Quand il revint, pâle et intéressant, Edwige l'accueillit d'un : « Merci... et maintenant, au travail ! )) Et il n'osa ni dire les mots suprêmes ni continuer cette brûlante correspondance. O bonheur ! ce fut elle qui s'en plaignit : (( Vous savez que le courrier me paraît bien fade maintenant ! » Dès lors, à six heures il s'enferma dans sa mansarde et le lendemain, à huit heures et demie, Edwige dégustait

des compliments fiévreux sur son corps et sur son âme. Par une sorte de convention tacite, ils limitaient là leurs rapports sentimentaux. Il continuait ses offices de secrétaire, sténographiait et dactylographiait avec zèle. Par exemple, quand il était seul, il se jetait sur le petit chien Papillon, sur la couverture dont Edwige protégait habituellement ses genoux frileux, et les couvrait de baisers emportés. Elle ne trouvait en rentrant qu'un sténo-dactylographe bien sage. Un jour, elle lui serra la main, au départ, un peu plus longuement que d'habitude, sans doute pour pallier la dureté de ces mots :

— Assez ! monsieur Abdon... il ne faut plus m 'écrire...

— Je vous ai fâchée, madame?

— Non, mais ça fait trois cent cinquante pages... Venez dîner ce soir ; je vous expliquerai... Vous m'avez écrit avec toute votre sincérité; j'ajouterai quelques adjectifs pour y mettre la note artiste, et ce sera un chef-d'œuvre, mon cher monsieur Abdon, un chef-d'œuvre!... Je signerai, et nous partagerons les bénéfices... Et quel titre : A celle qui n'a pas voulu...

Troublé, Abdon s'en fut. Les personnes qui ont courbé la tête sous les étranges lois de l'amour ne s étonneront guère en apprenant que sa plus vive préoc-

cupation fut celle de s'assurer une tenue convenable pour le repas du soir. Le dîner fut terne; Firmin était préoccupé par cette pensée : (( Où et quand vais-je tomber à ses genoux? » La salle à manger lui parut peu propice; le cabinet de travail, où ils passèrent ensuite, lui semblait trop austère, et Edwige y était trop patronne. Enfin, le tour de la conversation, exclusivement littéraire, ne lui permit point de placer un élan aussi romantique. Il remit au lendemain, et de remise en remise un mois s'écoula, au bout duquel A celle qui na pas voulu parut avec un succès considérable. Que dis-je : un triomphe ! C'était le livre que seule une femme avait pu écrire, le livre de la semaine, donc du mois, donc de l'année, donc du siècle ! Et quand Brasimante voulut se reprendre à dicter une œuvre personnelle, elle fut désolée par la misère de ses propres phrases.

— Pourquoi ne m 'écrivez- vous plus? demandât-elle à Firmin.

— Je ne puis plus, sanglota celui-ci, je suis trop malheureux...

— Oui, oui, je sais, regretta Edv^^ige, le bonheur est le fumier nécessaire au cerveau...

C'était au crépuscule; le cabinet de travail se lais-

sait envahir mollement par une obscurité trouble.

— J'ai reçu, ajouta Brasimante, une demande de mon éditeur... Venez près de moi, mon ami, plus près, plus près...

Tremblant, le secrétaire tomba à genoux et sa patronne apposa sur son front la caresse de sa main fraîche.

— Donc, mon éditeur m'a écrit, continua-t-elle; il me demande de lui livrer le plus vite possible, à des conditions superbes, une suite à A celle quina pas voulu... Vous avez, monsieur Abdon, un joli regard, quand vous me regardez... Soyons sérieux, grsmd enfant... Vous voyez, je m'efforce d'être sage... Seulement, il veut un livre plus monté de ton... une suite... un dénouement !... Il me prop)ose un titre : A celle qui a bien voulu! Alors, — mes mains sont dénuées de force dans les vôtres, — alors, il faudra m'envoyer d'autres lettres...

Firmin la reçut, palpitante, dans ses bras. Elle poussa un long soupir et bégaya encore :

— Seulement, pour que ce soit plus facile à imprimer, mon amour, tu n'écriras qu'au recto !

Chacun sait que la présence d'une dame incite les très jeunes gens à faire mille prouesses, à étaler avantageusement leur force, leur habileté et leur courage...

Tel était donc l'état d'âme de Désiré Havrezac, de Jean Berleaud et de Pierre Daubry quand, à la sortie du five o'clock que venait de leur offrir Maud Protin, ils se trouvèrent dans la rue en compagnie de Béatrice Daspre. Maud Protin, pour les commodités d'un vieil ami à elle qui s'intéresse au commerce des vins, habite, près de Bercy, un vieil hôtel lugubre dont les murs étouffent l'éclat des rires et celui de l'électricité. Maud est d'avis qu'au cours de cette brève existence, on peut se passer toutes les fantaisies qui la font plus belle, pourvu que l'on garde un maintien correct et une tenue décente. Elle abhorre les conversations

croustilleuses, les gestes déplacés, les histoires scatologiques; elle a une façon de vous envoyer un (( je ne comprends pas ! » qui fait rentrer sous terre les plaisantins.

— C qu'on a pu s' bsirber ! remarqua Béatrice. Ah ! mes enfants, faisons un tour à pied et tâchons de rigoler un peu !

Ayant dit, elle assura d'un coup de poing sa toque d'hermine, releva sa jupe et esquissa un petit pas de valse.

— Moi, conclut-elle, en prenant avec autorité le bras de Désiré Havrezac, à la place de Maud je claquerais d'ennui entre mes six domestiques dans cette boîte qui sent le moisi. D'abord, l'hiver, les maisons qui sont près de la Seine me font toutes l'effet de la Morgue... On devrait trouver des blagues, histoire de se dégourdir !

Des blagues ! La motion fut votée d'enthousiasme ! Jean Berleaud et Pierre Daubry, désireux de se signaler, se détachèrent en éclaireurs. Pierre, un garçon sec, étroit, menu et bilieux, déclara :

— Le premier qui me tombe sous la main, je le passe à tabac.

Ce premier fut un passant d'aspect inoffensif et

qui hâtait son pas débonnaire vers un paisible foyer.

— Halte ! ordonna le jeune Daubry, on ne passe pas quand on a une hure de faux témoin !

A peine avait-il dit qu'il voltigeait, tenu en l'air par une poigne solide, recevait une paire de gifles, reprenait pied tant bien que mal, et entendait, parmi les tintements de ses oreilles chauffées, cette phrase :

— V'ià comment qu' j'arrange les-z-haricots qui veulent faire les malins : j' suis professeur de gymnastique.

Daubry, les joues cuites et le chapeau à rebroussepoil, se mit en dehors du groupe; il avait un peu envie de pleurer : « Pauv' chou, consola Béatrice, tout de même il t'a bien mis ça, le monsieur; on voyait qu'il savait y faire. »

Sur ces entrefaites Berleaud était entré dans une poissonnerie. Il en revint, mystérieux, désignant une vieille dame qui tenait en laisse un affreux chien, à tête de crocodile jovial. Avec des précautions infinies, Jean coupa la laisse et y noua une ficelle après laquelle pendait une superbe écrevisse. L'horrible chien, délivré, adopta Béatrice et se frotta contre elle joyeusement. Quant à la vieille dame, percevant des rires étouffés, elle se retourna et se mit à rire :

— Ces jeunes gens ! s'écria-t-elle indulgente. Ça ne sais quoi inventer ! Je traînais une écrevisse ! Je la garde; je la mangerai à mon dîner. Quant au chien, je vous le donne... Je n' le connais pas : j' venais d' le ramasser. Faut-il être mauvais pour abandonner une pauvre bête qui a une maladie de l' arrière-train, messieurs, dames. Quand on est gai on doit avoir bon cœur. Reste avec la dame, mon chéri. Il me comprend, voyez- vous, il saute après vos jupes ! N'ayez pas peur : ça ne se communique pas, pourvu qu on évite de toucher à son petit derrière. Salut bien, messieurs, dames, sans rancune...

— Quelle dégoûtation ! gémit Béatrice. Débarrassez-moi de cette sale bête !

Pierre dut prendre l'infortuné crocodile dans ses bras, sonner à une porte cochère, le déposer dans le couloir et refermer la porte.

— J'en ai assez de vos blagues, fit Mme Daspre, désabusée... Vous êtes trop jeunes... J'ai eu un ami... oh! celui-là, il nous aurait fait mourir... Un jour de chaleur, il entre dans un café, dit à la caissière : (( Par ce temps-là on se ferait bien donner une friction, n'est-ce pas? » prend un flacon de rhum, le verse sur ses cheveux, se frictionne, se sèche avec son

mouchoir, remet son chapeau et sort en remerciant... Mais Désiré Havrezac souriait, énigmatiquement. Entre autres supériorités il avait celle de donner le bras à Béatrice; cela lui conférait des devoirs.

— Tout ça, jugea-t-il, ce sont des gosseries. Maud nous a invités à venir ce soir chez elle tailler un petit baccara. Faut lui monter un bateau énorme.

— C'est moins bête, opina Béatrice, à condition que vous ne lui disiez pas que j'étais dans la confidence; elle est méchante comme toutes les femmes qui n'ont pas d'esprit; elle se vengerait sur moi ! Allons, quelle est votre idée?

Désiré Havrezac avait exactement l'air d'un de ces bonshommes à gros ventre et à visage truculent qui dansent sur certaines petites boîtes à musique d importation étrangère. On le respectait. N'avait-il pas montré tout à l'heure dix beaux billets de mille francs, don d'une marraine munificente?

— Voilà, dit-il : nous allons prendre un pouilleux, mais, là, tout ce que l'on fait de plus immonde comme pouilleux; nous le laverons, nous l'astiquerons, nous l'habillerons et nous l'amènerons ce soir chez cette snob de Maud Protin.

— Bravo ! s'écria Béatrice au comble de la joie, ça,

au moins, c'est juteux; on lui dira que c'est un type à la hauteur et elle lui fera du plat...

Mais de profonds observateurs ont remarqué que l'on ne trouvait jamais ni sergents de ville ni fiacres quand on en avait besoin. La ville de Paris recèle un nombre assez considérable de loqueteux. Néanmoins les amis marchèrent pendant une heure avant de découvrir celui qu'ils cherchaient. Le hasard fit royalement les choses. Comme ils allaient renoncer, ils virent osciller sur le quai un vagabond tel qu'ils n'eussent pas osé le souhaiter : on eût dit que, dans la nuit tombante, cet individu figurait la Misère prête à se noyer. Sans âge, sans couleur, sans forme, il avait l'air d'un pan de muraille sombre qui se serait détaché pour aller rouler dans la Seine. 11 ne demandait rien, il marchait, les mains dans les poches, mécaniquement, fatalement.

— Eh ! l'ami !

L'homme s'arrêta : (( Donne-lui vingt sous et caletons, murmura Béatrice; c'est des gens à venir vous assassiner ! » Mais Désiré était lancé; il fit tout de go sa proposition, s'expliqua, parlant d'une bonne farce à faire, d'une récompense : « Trente francs, peut-être cinquante, ça ne se trouve pas sous le pied d'un cheval, mon vieux? »

— Ça va ! dit le vagabond.

On héla une auto et on installa l'individu à côté du chauffeur. La première halte fut pour un perruquier qui introduisit ce client saugrenu dans son arrière-boutique, le passa à la tondeuse, lui coupa la barbe, le rasa d'un tour de main, lui dessina une paire de moustaches selon la dernière mode et rendit à l'aimable société une sorte de bagnard aux yeux terrifiés.

(( Maintenant, au bain ! )) La victime se laissait faire sans un mot, sans un sourire, sans autres protestations que celles-ci : (( Quand c'est-il qu' j'aurai un d'mis'tier, à la fin? » Puis : (( J' m'appelle pas mon brave; ]" m'appelle Jules... )) Ce fut tout ce qu'on put en tirer. Tel un critique jadis célèbre, il sortit du bain les mains noires et la tête sale : a C'est des trucs à vous tuer ! » jugea-t-il. Enfin, à huit heures, grâce aux soins du valet de chambre de Désiré et à un habit noir prêté par Jean, ils virent entrer dans le salon de Havrezac, au lieu du vieillard qu'ils attendaient, un jeune homme de vingt-huit à trente ans, qui avait vraiment fort bon air. La maigreur de Jules lui conférait une sorte de distinction; son nez pointu et rougi du bout, ses oreilles cuites par la bise lui donnaient l'apparence d'un sportsman habitué au grand air et qui, mon Dieu ! ne

regimbe ni devant une pinte d'ale ni devant un verre de whisky.

Quand il se vit, habillé de noir et cravaté de blanc, l'objet de l'admiration générale, Jules se mit à rire... De quel rire ! Le rire lointain, désappris, faux et dissonant de quelqu'un qui n'a pas ri depuis l'enfance ; puis il eut un mot, court et expressif, et, ma foi, il s'assit, déjà à l'aise. On lui fit la leçon, relativement à la soirée de Maud ; il répondit par des (( ben sûr ! » pleins de fierté. « Saurez-vous vous tenir? — Ben sûr. — Saurez-vous jouer au baccara? — Ben sûr. — Vous savez jouer au baccara? — Ben sûr. )) Ah ! ces vagabonds de Paris ! On le lesta de cinq louis pour ses menus frais; puis ils dînèrent en chœur dans un restaurant voisin. Jules riait d'un rire continuel, d'un rire idiot et muet; son visage durci par le froid se dégelait peu à peu : une tête d'oison déplumé dont le cou sec et jaune sortait du faux col trop large. Sa pomme d'Adam, activée par la déglutition, montait et descendait avec une rapidité telle que Béatrice cria : (( Arrête ton ascenseur, tu vas me faire rendre !... »

A neuf heures précises ils arrivaient, annoncés par un solennel coup de cloche, dans le boudoir oii Maud faisait sa Récamier en les attendant :

— Ma chère amie, dit Havrezac, nous nous sommes permis de vous amener monsieur... monsieur Arouet de Voltaire, un vieil ami... Monsieur vit toute l'année dans ses terres, à chasser le sanglier; il parle peu, vous l'excuserez.

— Soyez le bienvenu, monsieur, dit Maud. Nous ne vous ennuierons pas avec nos bavardages. J'avais arrangé un petit bac; j'espère que vous me ferez le plaisir d'y participer. Passons dans la bibliothèque, tout est préparé.

Ils se mirent à jouer. D'abord la fortune se montra incertaine. Pourtant, Jules, ayant bientôt doublé sa mise de fonds, annonça, flegmatique :

— J' prends la banque !

Alors se passa une chose déconcertante. Quinze ou seize fois de suite l'ex-loqueteux abattit huit ou neuf. Il gardait une extraordinaire lucidité. (( Pas possible ! Il triche ! » pensa Désiré. Et il le surveilla, mais en vain. A partir de ce moment, sauf Maud, qui n'avançait qu'avec prudence ses jetons de cent sous, ils s'affolèrent si bien qu'à trois heures du matin Havrezac était soulagé de ses dix mille francs, Berleaud et Daubry de quinze cents francs chacun et Béatrice de vingtcinq louis en espèces et d'autant sur parole. Au sou-

per, qui fut morne, Maud plaça Jules à côté d'elle... Comme on se disposait à partir, Béatrice appela, de l'antichambre :

— Monsieur de Voltaire !

Et celui-ci arrivant, lourd d'or, de billets de banque et de victuailles :

— Vous jouez comme un dieu, adm.ira-t-elle.

— J'ai été président de cercle, répondit Jules, simplement.

— Dites-moi : pourriez-vous me prêter quelque chose? vous m'avez décavée.

— Impossible : ça fiche la poisse.

— Prenez votre pardessus; allons-nous-en tous les deux... Vous m'êtes très sympathique...

— Je voudrais bien mais je suis déjà retenu ; je reste ici !

— Comment !

— J'ai le matelas ! Alors j'ai dit à l'autre dame : part à deux, ça sera ton petit cadeau !

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