PREMIÈRE PARTIE
En 1860, la raison sociale : — Lafrogne père et filsj droguistes à Villotte, — figurait encore en tête des factures de la maison, bien que, depuis plu^ sieurs années déjà, Lafrogne père dormit sous les hautes herbes du cimetière Sainte-Marguerite. Cet établissement, fort achalandé, était connu dans tout le Barrois sous le nom de Magasin des Deux Barbeaux, grâce à Tidée ingénieuse du père Lafrogne, qui avait pris pour enseigne les armes de Villotte : « deux barbeaux adossés, sur champ d'azur semé de croizettes d'or. »
Situé rue du Bourg , dans un quartier mi-
bourgeois et mi-commerçant, la maison Lafrogne est un des spécimens les plus purs de Tarchitecture lorraine de la fin du xvi° siècle. La façade, bâtie en pierre dure de Savonnières, a pris avec le temps de jolis tons d'un gris rosé. La porte d'entrée en bois plein, délicatement ouvragée et agrémentée d'un heurtoir en fer, est encastrée dans une arcade dont un chérubin joufflu forme la clé, et dont l'entablement est lui-même surmonté d'un cartouche qui renfermait jadis les armoiries du seigneur du logis, mais où maintenant s'étale prosaïquement le numéro de la maison. Les chambranles des fenêtres sont ornés do sirènes^ sculptées en haute bosse, qui sortent la poitrine nue d'une gaîne de feuillage, et soutiennent de leurs têtes fines et rieuses un fronton échancré. Pour relier les détails de cette décoration élégante et sobre, de légers pilastres cannelés séparent les croisées à petits carreaux vcrdâtres, et sur leurs chapiteaux corinthiens s'appuie la frise d'un attique percé de doubles lucarnes; l'ensemble est complété par une dernière corniche où surplombent à chaque extrémité des gargouilles de pierre qui, dans les jours d'orage, versent sans façon les eaux pluviales sur la tète des passants.
La maison se compose de deux corps de logis séparés par une cour intérieure. En 1860, la portion donnant sur la rue du Bourg était réservée à l'habitation ; les bâtiments de derrière, communiquant avec la rue de la Municipalité, comprenaient la foulerte, le pressoir, les bureaux et surtout les magasins, qui occupaient presque tout*le premier étage. Là, de vastes pièces sèches, aérées et profondes, prolongeaient en enfilade leurs cloisons garnies dans toute la hauteur de casiers à tiroirs ; deux rangées de buffets massifs formaient au milieu un couloir obscur, tandis qu'au long des murailles s'alignaient des tonneaux ventrus, pleins jusqu'aux bords des substances sans nombre employées dans la droguerie : gommesguttes, couperoses, bois de Brésil, garance, avelines et roses de Provins, jujubes et fleurs de bouillon blanc. Au plafond pendaient des fagots de bois de réglisse, des bottes d'armoise et de mélilot, de gigantesques chapelets de racines d'iris et de tètes de pavot. Quand parfois le soleil, filtrant à travers les guirlandes séchées, envoyait sa lumière oblique dans ce fouillis, des flots d'atomes odorants s'envolaient de tous côtés et teignaient les rayons lumineux de couleurs étranges. Parfois aussi, d'un tiroir entr'ouvert.
une aromatique senteur de vanille ou de noix muscade s'exhalait au passage et faisait rêver à la flore merveilleuse et lointaine des Antilles ou des Indes hollandaises.
Pour dire la vérité, personne ne rêvait guère dans cette maison des Deux Barbeaux. Les fils de* Claude Lafrogne n'étaient pas enclins à de pareilles distractions. L'aîné, Hyacinthe, touchait à ses cinquante ans, et Germain, le cadet, en avait près de quarante. Restés célibataires, ils vivaient avec leur tante Lénette (diminutif de Madeleine), une verte vieille fille de soixantedouze ans, sœur de feu M"*' Lafrogne, qui les avait bercés au maillot et qui depuis les avait élevés, catéchisés et dorlotés avec un dévouement infatigable. M"' Lénette était la cheville ouvrière de la maison, elle tenait les clés des armoires, réglait la dépense, ordonnait les repas et répondait de tout. C'était une grande et maigre personne, ne perdant pas un pouce de sa longue taille, alerte et d'une propreté méticuleuse, fort dévote, très-rigoureuse pour elle-même et pour les autres, toujours levée avant le jour et ne laissant pas aux servantes le temps de bayer aux corneilles; au demeurant, une fille de grand sens et de bon conseil, très-respectée de ses
neveux, qui ne concluaient jamais une affaire avant de Tavoir consultée.
Hyacinthe était son Benjamin, bien qu'il eût déçu les espérances et les ambitions de la famille. Au collège, il avait eu la réputation d'un fort en thème, et le père Lafrogne s'était nourri de l'espoir de voir son aine entrer dans la magistrature. On l'avait en conséquence envoyé à vingt ans faire son droit à Paris, et, comme la tante Lénette ne pouvait se décider à l'abandonner seul dans cette ville de perdition, elle l'y avait suivi. Logé derrière Saint-Sulpice, rue du Ganivet, obligé de passer par la chambre de sa tante pour rentrer dans la sienne, Hyacinthe avait vécu quatre ans à Paris sans se douter des plaisirs ni des dangers de la grande ville. Il était revenu à Villotte avec son brevet de licencié et toutes les innocentes candeursd'un jeune homme qui n'a vu le monde qu'à travers les fumées d'encens de l'église Saint-Sulpice. Ingénu et rougissant <somme une jeune fille , naïf comme un enfant et d'une simplicité touchante, il ne pouvait croire au mal. Les hâbleries et les duplicités delà chicane étaient pour lui lettres closes; aussi fit-ii un détestable avocat.
L'histoire de Tunique plaidoirie d'Hyacinthe
Lâf rogne sert encore aujourd'hui de thème aux plaisanteries de la basoche de Villotte. Il avait été chargé de défendre d'office une femme accusée d'avoir volé une paire de bas. Le délit était patent, la prévenue ayant été trouvée nantie des objets volés; Hyacinthe n'en plaida pas moins l'innocence de sa cliente.
— Messieurs, dit-il d'une voix honnêtement émue, quand Pharaon, roi d'Egypte, fit rechercher la coupe qui lui avait été dérobée, on la retrouva dans le sac de Benjamin, et cependant Benjamin était innocent : tel est le cas de ma cliente.. •
— Pardon, maître Lafrogne, interrompit le président, qui avait l'humeur bourrue et narquoise. Benjamin n'avait pas mis lui-même la coupe dans son sac, tandis que votre cliente avait mis à ses pieds les bas en question. Votre argument pèche par la base.
Les saute-ruisseau, l'huissier audiencier, le greffier et le ministère public lui-même partirent d'un si bel éclat de rire que le débutant s'embrouilla dans sa harangue, bredouilla et se rassit tout mortifié. La cause était entendue. Hyacinthe quitta l'audience en jurant qu'on ne l'y reprendrait plus. — Épices pour épices, dit-il à son
père, j'aime encore mieux en vendre que d'en recevoir.
Ce fut la seule malice cpi'il se permit pour soulager son cœur.
Il était à cinquante ans tel qu'il s'était montré à vingt-quatre. Ses cheveux avaient grisonné, mais ses joues étaient roses, et ses yeux bleus avaient conservé leur limpidité enfantine. En fait de femmes, il n'avait jamais connu que la tante Lénette; ce sexe lui faisait peur et jamais on n'avait pu le décider à se marier. Casanier et même un peu tatillon, il se plaisait au logis, tenait les livres, s'occupait de la correspondance et se récréait le soir en lisant des tragédies classiques et des romans de chevalerie. On le rencontrait parfois le dimanche, après les vêpres, sur les bords du canal, marchant le dos un peu voûté à cause de sa grande taille frêle. U portait encore, comme au temps passé, de petits anneaux d'or aux oreilles ; il était vêtu d'une antique et longue redingote noisette; ses chemises, façonnées à la vieille mode, avaient des devants plissés h. la main, sur lesquels tombaient gauchement les bouts d'une cravate noire frippée ; son pantalon de lasting, trop court, laissait voir de gros bas tricotés pat M"' Lénette, et des souliers
noués de cordons trop longs ; il y avait dans sa mise quelque chose de suranné, de naïf et de flottant comme son propre esprit.
Germain , le cadet, était d'humeur aussi sauvage, mais d'un tout autre tempérament; sauf en un point : — leur commune aversion pour le mariage, — les deux frères différaient de goûts, de caractère et de tournure. Tandis qu'Hyacinthe, paisible, frileux et sédentaire comme un chat domestique, redoutait le bruit et les exercices violents, Germain était un marcheur infatigable et un farouche chasseur. Grand , bien râblé, haut en couleur, barbu , il avait Tœil vif , un nez en bec d'aigle, de belles dents blanches et des éclats de voix retentissants comme la fanfare d'un cor. Tout le temps que lui laissaient les achats et la vente était consacré à la chasse. De septembre à mars, on entendait sa trompe et les aboiements de ses chiens résonner dans les grands bois qui avoisinent Yillotte. Moins novice qu'Hyacinthe et plus tourmenté par le sang , il était aussi moins vertueux, et les mauvaises langues prétendaient qu'il se permettait de temps à autre quelques escapades à Cythèrc ; mais il se montrait sur ce point fort secret et réservé, et 11 y a lieu de croire que ses aventures galantsi le
bornaient à de brèves et brusques amourettes de chasseur.
Ces divergences de caractère n'empêchaient pas les deux frères de s'aimer et de vivre en bon accord. Ils s'étaient créé, en compagnie de la tante Lénette, un petit monde à trois qui leur suffisait. Du 1" janvier à la Saint-Sylvestre, leur vie coulait paisible et méthodique. En hiver, après la fermeture du magasin, ils se réunissaient dans la salle à manger du rez-de-chaussée, et attendaient l'heure du souper autour du poêle qui ronflait doucement. Hyacinthe lisait, Germain nettoyait son fusil, la tante tricotait, et l'unique servante, Gatherinette, filait au rouet près de ses maîtres.
Le dimanche, Hyacinthe, qui était resté fort pieux, accompagnait à la grand'messe de Notre- Dame la tante Lénette, parée d'une antique robe de taffetas marron et d'un châle fond blanc à palmettes multicolores ; au retour, on s'arrêtait chez le pâtissier de la rue Entre-Deux-Ponts, et on y achetait invariablement quatre petits pâtés chauds qui constituaient l'extra du diner dominical, et qu^Hyacinthe emportait précieusement dans un papier gris.
Bû été| dès la Saint-Jean, latatits et Germain
allaient s'installer dans une ferme que la famille possédait à Rembercourt, aux bords de TOmain, et. à six kilomètres de la ville. M"^ Lénette y passait toute la belle saison ; elle y faisait sa récolte de fruits, ses conserves et ses confitures, et ne rentrait à Yillotte qu'en octobre, pour la vendange et la lessive. La simplicité de C6 modeste train de vie permettait aux Lafrogne de réaliser de belles économies. Leurs rentes montaient par an à vingt-cinq mille francs ; ils en dépensaient six mille à peine; et le chif&e de ces revenus accumulés avait fini par doubler le capital. Les gens de Yillotte faisaient des gorges chaudes sur les habitudes parcimonieuses des deux frères. On les accusait d'être par trop regardants. La société bourgeoise les considérait comme deux ours qu'il fallait renoncer à apprivoiser; mais les boutiquiers, tout en se moquant de leurs toilettes et de leurs allures, les estimaient à cause de leur fortune et de leur solidité commerciale. Quant au menu peuple, qui a une aptitude spéciale pour saisir les rapports comiques des choses et caractériser d'un mot les ridicules des gens, il les avait surnommés « les deux Barbeaux >, et le nom leur était resté.
Les plaisanteries des habitants de Yillotte
effleuraient à peine Vépiderme des « deux barbeaux ». Ils laissaient rire et, le dimanche soir, en compagnie de la tante et d'un vieil ami d'Hyacinthe, nommé M. Nivard, ils se gaussaient à leur tour des ménages de notaires et d'avoués ou l'on se ruinait en bons dîners, tandis que les enfants allaient à l'école en bas troués et que les filles coiffaient sainte Catherine. — Us se consolaient de tous les quolibets en savourant les joies intimes de cette vie à trois que pas un nuage n'avait troublée depuis la mort de Lafrogne père.
La tante Lénette leur épargnait tous les soucis du ménage. Us ignoraient les agaçantes préoccupations qui empoisonnent la vie des célibataires. Us trouvaient toujours leur linge préparé à point et en parfait état, leur dîner servi au coup de midi, leurs paletots d'hiver bien doublés et douillets dès le premier givre, et leurs vêtements de toile fleurant la lessive, dès que les chaleurs de juin dardaient dans les rues du bourg. Rien ne leur manquait, et, pour achever de leur dorer l'existence, de beaux biens au soleil les assuraient contre les hasards des crises commerciales et les troubles des révolutions.
Leur ferme de Rembercourt était d'un bon
i^ LA MAISON DES DEUX BARBEAUX.
rapport, les futaies de leurs bois de Fains faisaient Tadmiration du pays, et leurs vignes de la côte Notre-Dame, exposées en plein midi, dans une coulée qu'on nomme le Cugnot et où la réverbération de deux pentes caillouteuses ferait mûrir des oranges, leurs vignes donnaient un petit vin de pineau qui, pour son bouquet délicat et sa jolie couleur groseille, n'avait pas son égal dans toute la contrée.
Us vivaient ainsi d'une vie bourgeoise et doucement heureuse, quand, un soir de mars 1862, un incident fort inattendu jeta la perturbation dans ce milieu paisible, comme une pierre lancée dans un buisson met en émoi une bande d'étourneaux qui y picoraient tranquillement.
Le crépuscule était tout à fait tombé. Gatherinette venait de poser la lampe sur le marbre du poêle, auprès duquel Hyacinthe lisait l'histoire de la Belle Mélusine; M"' Lénette dressait le couvert, et Germain, qui rentrait de la passe aux bécasses , était en train de déboucler ses guêtres boueuses, quand on heurta à la porte de la rue. Au bout de quelques secondes, Gatherinette, qui était allée ouvrir, cria du fond du cor^ ridor :
— MaddmoiBdlle, o'eit lo faotaur qui a une
lettre pour vous... Il dit que c'est huit sous, rapport à un affranchissement insuffisant.
— Insuffisant! s'exclama Germain, diantre soit des maladroits qui ne pèsent pas leurs lettres avant de les jeter à la boîte.
— Faut-il la refuser? demanda la tante.
— Non, répondit le scrupuleux Hyacinthe en interrompant sa lecture, il ne faut jamais refuser une lettre... J'y vais.
Il s'enfonça dans l'ombre du corridor, à Textrémité duquel la lanterne du facteur brillait sous le porche comme un ver luisant; puis, ayant payé les huit sous, il rentra eu soupesant une enveloppe carrée bordée d'un largo liséré noir. — Elle pèse lourd, en effet, fit-il, elle est timbrée de Paris et à votre adresse, ma tante.
— Voilà qui est bizarre, murmura la vieille fille, qui devint rêveuse; lis-nous cela, Hyacinthe, moi je n'ai pas mes lunettes.
Hyacinthe déchira l'enveloppe et en tira une feuille de vélin épais et cassant comme du carton. — Sac à papier ! s'écria-t-il, quel luxe ! je ne m'étonne plus que le poids ait été dépassé.
— Quand on se donne de ces genres-là, grommela Germain, on pourrait bien ftUMl fairt la dépense d6 deux tiRibrêi.
— Quelles pattes de mouche! poursuivait Hyacinthe. — Il se rapprocha de la lampe et parvint enfin à lire : « Ma chère parente... »
Il s'interrompit d'un air ébaubi. Gèilnain, de son côté, avait poussé une exclamation , et M'^* Lénette , qui disposait les assiettes sur la table, s'était arrêtée au milieu de sa besogno.
— Ahl dit-elle, ce doit être de votre cousine de Paris. Continue, Hyacinthe.
Il reprit : — « Ma chère parente,
c Bien que nous nous soyons à peine connues, permettez-moi de me rappeler à votre souvenir dans les douloureuses circonstances où je me trouve.
«Peut-être ignorez-vous encore le malheur qui m'a frappée : M. de Goulaines, mon mari , est mort il y a un an. Lorsque cette affliction m'a été envoyée, j'étais tellement anéantie que j'ai laissé à des amis le soin de vous en faire part, et peut-être ma lettre de deuil ne vous est^elle point parvenue. Veuillez m'excuser, et, bien que l'éloignement ait depuis trop longtemps interrompu nos relations de famille, je ne doute pas que l'excellente sœur de mon père ne sympathise avec mes chagrins; aussi je me permets de vous écrire pour vous demander conseil.
LA MAISON DES DBUX BAKBBAUX. 17
« Mon pauvre mari, qui était dans l'industrie, est mort laissant des affaires fort embrouillées, et, tout compte fait, il ne me reste plus qu'une rente de trois mille francs. C'est bien peu, même en province; à Paris, c'est presque la misère, surtout quand, comme moi, on a une fille de dix-huit ans. Laurence vient de passer brillamment ses examens à THôtel-de-Ville , et elle a un diplôme qui lui permettra de se caser comme institutrice quelque part; mais, en attendant qu'elle trouve une bonne place, grâce aux belles relations que nous avons conservées, j'ai dû me préoccuper des nécessités de la vie et je me suis résignée à quitter Paris pour m'établir en province. Une fois ce parti pris, je devais naturellement songer à choisir pour résidence U ville où je suis née et où j'ai encore des parents
« Je viens donc vous prier, ma chère tante, d\ vouloir bien m'aider de votre expérience. Je voudrais trouver un petit appartement modeste et convenable tout à la fois, dans les prix de quatre ou cinq cents francs. Mes cousins, dont je serai heureuse de faire la connaissance, pourront sans doute facilement me dénicher cela. Je n'attends plus que votre réponse pour m'occuper de mon déménagement, et je compte, si elle est favorable,
i8 LA MAISON DES DEUX BARBEAUX.
me mettre en route avec Laurence dès les premiers jours d'avril.
« Veuillez, ma chère parente, excuser la liberté que je prends et agréer les affectueux respects de votre nièce , qui vous embrasse de tout cœur, ainsi que ses cousins.
a Rosine de Coulaine&. »
n 7 eut un moment de profond silence tandis qu'Hyacinthe repliait machinalement le papier qui craquait dans ses doigts.
— Voilà une tuile I s'exclama tout à coup Germain, il n'y a que des Parisiens pour agir avec ce sans-façon !.. Une parente que nous ne connaissons ni d'Eve ni d'Adam, et avec laquelle en trente ans nous avons à peine échangé deux lettres !
M"* Lénette ne répondait pas. Elle restait rêveuse, les sourcils froncés, et semblait fouiller dans ses souvenirs.
— Si ces dames viennent demeurer à Villotte, nous aurons souvent leur visite l ajouta Hya-^ cinthe, qui se sentit un frisson dans le dos rien qu'à l'idée d'être obligé de recevoir les deux Parisiennes.
— Il faut jeter la lettre au panier, et voilà
tout I reprit violemment Germain ; nous ne les avons jamais vues, et franchement nous ne pouvons pas de gaité de cœur bouleverser notre vie pour deux étrangères...
— Ce sont vos cousines , les propres enfants de mon frère Thoiré, objecta M"® Lénette sortant tout à coup de sa méditation.
— Mais , tante Lénette, vous ne nous aviez jamais parlé de ces parentes-là?
— C'est vrai, je les avais quasi oubliées...
Depuis son installation à Paris, mon frère Edme Thoiré nous avait un peu oubliés lui-même. Sa fille avait épousé un M. de Coulaines, un songecreux qui avait la tète pleine de belles inventions et le gousset toujours vide. Je me souviens qu'il essaya ime fois d'emprunter de l'argent à votre père; Lafrogne refusa net, ce qui jeta un froid entre les deux familles, et depuis on cessa de s'écrire. Sa veuve et sa fille n'en sont pas moins vos proches parentes, mes enfants, et vos seules parentes.
— Bah! matante, s'écria Germain, qu'a-t-on besoin de tant de parents ? A nous trois, nous nous suffisons et nous sommes heureux , c'est l'essentiel !
— Tu as raison, mon garçon , et je ne me
plains pas... C'est égal, poursuivit M"' Lénette, en jetant un regard mélancolique vers le vieux baromètre pendu entre les deux fenêtres, je ne puis m'empécher d'avoir un fond de tristesse quand je me reporte à cinquante ans en arrière, quand je songe comme notre famille était nombreuse et comme elle s'est fondue avec le temps ! . . Si mon père Jean Thoiré revenait au monde, il serait bien marri en voyant sa maison sans enfants, lui qui prétendait qu'avec ses trois filles et son garçon il peuplerait toute la rue du Bourg... Je me rappelle que la dernière fois que nous nous sommes trouvés réunis , c'était à l'occasion de ton baptême, Germain. Mon frère Thoiré , le père de cette Rosine qui m'écrit , était venu exprès de Paris avec sa petite ; il y avait aussi ma sœur Loulette , la religieuse ; toute la famille était là. — Ma fil dit mon père, puisque nous voilà tous en famille, il faut, avant la cérémonie, que je voie encore une fois mes enfants et petits enfants rassemblés sous le même plafond. — On monta donc dans la chambre verte où ta mère Mimi, qui relevait de ses couches, était alitée ; toi, tu geignais doucement près d'elle, dans ta barcclonnette. Quand nous fûmes tous montés et rassemblés près de l'accouchée : — Ça, comptons-
nous d'abord, reprit le père. — Et il se trouva que nous étions sept, en comptant la petite Rosine, Hyacinthe et le nouveau-né. On se plaça par rang d'âge; le père d'abord, puis mon frère Ëdme qui était l'aîné, puis Loulette, moi ensuite, enfin Mimi dans son grand lit, et les marmots près du berceau. — Allons, mes enfants, dit le père, je suis content de vous voir encore une fois tous dans ma maison... Embrassons-nous! — Alors il embrassa sur les deux joues mon frère Edme, celui qu'on appelait Thoiré tout court, à cause de sa qualité d'aîné ; Edme embrassa Loulette, et ainsi le baiser de famille fit tout le tour du cercle jusqu'à la petite Rosine, qui te le donna, à toi Germain, en se haussant sur ses petons pour atteindre ta tète dans la barcclonnette haut perchée... Et, depuis, nous ne nous sommes plus retrouvés ensemble, ajouta la tante Lénette, en se mouchant bruyamment pour dissimuler son émotion.
Hyacinthe, de son côté, écrasait une larme dans les coins de ses yeux , et Germain alla gravement embrasser la tante.
— Voilà pourquoi , continua M"® Lénette en replaçant son mouchoir dans sa poche toute bruissante de trousseaux de clés, il ne faut pas
se montrer trop dur pour cette cousine , qui est une Ivoire, après tout... Néanmoins, mes enfants, vous êtes les maîtres, et ce que vous ferez sera bien fait.
— Il suffit , ma tante , je leur écrirai demain qu*elles peuvent venir, répondit Hyacinthe avec un soupir.
— G*est entendu, fit Germain, et moi je m'occuperai de leur trouver un logement... Maintenant, si nous soupions I
Quinze jours après , Hyacinthe, prévenu par un billet de M*"* de Goulaines , endossait sa redingote noisette et se rendait à la station de \illotte pour y attendre ses cousines qui de\ aient débarquer par le train de cinq heures. On entrait en avril ; mais, comme il arrive freq'iemment dans ce bon pays du Barrois, le renouveau débutait mal. Un vent du nord-ouest chassait dans le ciel de gros nuages noirs qui de temps à autre crevaient en giboulées sur la ville ; les gouttières des chéneaux, inondées par ces brusques averses, débordaient bruyamment sur les dalles des trottoirs, et dans les jardins du quai des Gravières les pruniers en fleurs avaient Tair de grelotter sous leur blanche toilette de printemps.
24 LA MAISON DES DEUX BARIiEAUX.
Hyacinthe, tout en se morfondant près de la barrière qui le séparait de la voie, avait fort à faire pour abriter sa redingote sous un vaste parapluie d'alpaga marron. Un long sifflement arriva enfin du fond de la vallée à travers la rafale, et, peu après, le train haletant et fumant s'arrêtait sous la marquise de la station.
Dix ou douze paysans descendirent d'abord des v^agons de troisième classe, puis deux dames à la tournure jeune sortirent d'un compartiment de première. L'aîné des Lafrogne, qui de sa vie n'avait voyagé qu'en troisième, regardait avec stupéfaction ces deux belles dames à l'élégante toilette noire, et, ne pouvant croire qu'elles fussent les deux parentes pauvres qu'il attendait, examinait encore s'il ne se trouvait pas sur le quai d'autres voyageuses répondant au signalement; mais tout le monde était bien descendu, et on refermait déjà les portières.
Les deux dames, relevant leurs jupes, hésitaient à quitter la marquise , et leurs regards inquiets semblaient chercher quelqu'un sur la chaussée où la pluie clapotait.
Hyacinthe prit son grand courage, s'approcha en secouant son parapluie ruisselant, et, s' adressant à la plus âgée, demanda timidement si ce
n'était pas à madame de Goulaines qu*il avait rhonneur de parler. Puis, en rougissant, il ajouta :
— Je suis Hyacinthe Lafrogne.
— Ohl mon cher cousin, s'écria la dame avec volubilité, que je suis aise de vous voirl.. mais quel temps, dites-moi I Nous sommes déjà trem* pées...
Elle Tembrassa sans façon et lui présenta sa fille Laurence. Celle-ci, à demi-aveuglée par la pluie qui fouettait ferme, lui tendit la main, tandis que ses. deux grands yeux noirs lorgnaient curieusement la figure falote de ce singulier cousin.
— Quel temps! répéta M"" de Goulaines; Laurence, occupe-toi de nos caisses.
On entra dans la salle des bagages. Ces dames en avaient à elles seules une charretée. Hyacinthe contemplait d'un air effaré cet empilement de malles et de sacs de voyage.
— Avez-vous une voiture, mon cousin? demanda M^^ de Goulaines.
— Une voiture!., non , mais j'ai amené avec moi notre garçon Gésarin, qui transportera vos colis sur sa brouette. Quant à nous, ma cousine, nous pouvons partir à pied.
— A pied? Il pleut à verse ! s'écria la dame en regardant le ciel ruisselant.
— Oh ! ce n'est qu'une allevasse (une giboulée), balbutia humblement Hyacinthe, et nous ne demourons pas très-loin de la gare.
Il donna ses instructions à Gésarin ; puis, rouvrant son large parapluie, il offrit le bras à M™« de Coulaines et Ton partit. Laurence, mal abritée sous son en-tout-cas, les suivait en sautillant de pavé en pavé, et de temps à autre jetait un regard mélancolique siur la boue qui mouchetait ses souliers molière à hauts talon^. Ils traversèrent ainsi toute la rue Entre-Deux-Ponts, dont les boutiquiers, assis derrière leurs vitrines, examinaient sournoisement les deux Parisiennes escortées par l'aîné des Barbeaux.
— Nous voici chez nous, dit enfin Hyacinthe en heurtant à la porte de la rue du Bourg.
Gatherinette était accourue au coup de marteau. Lafrogne introduisit dans le vestibule ses parentes, qui secouèrent sans façon leurs jupes trempées sur le carrelage blanc et noir scrupu- ^ leusement lavé et frotté chaque jour par la vieille servante.
Droite dans sa robe de laine et sous son bonnet de linge à grands tuyaux. M"' Lénette, ac-
courue pour souhaiter la bienvenue à ses nièces, se tenait sur le seuil de la salle à manger. Ses yeux gris perçants dévisagèrent les deux Parisiennes, sans qu'un trait de sa physionomie prudente et froide révélât ses impressions.
Elle embrassa gravement la mère et la fille et reçut sans sourciller leurs bruyantes accolades. Puis, comme Gésarin venait d'arriver avec les malles, elle engagea les deux voyageuses à monter dans leurs chambres afin de changer de vêtements.
L'appartement réservé à M"^* de Goulaines et à sa fille était situé au premier, sur la rue, en face de celui où couchaient M"® Lénette et Germain. Il se composait d'une grande pièce, désignée par les maîtres du logis sous le nom de la « chambre verte », et d'un cabinet contigu où la tante serrait ses robes et emmagasinait ses conserves.
— Voici votre chambre, Rosine, dit M"* Lénette en poussant la double porte du palier, et voici la vôtre, ma mie, ajouta-t-elle en désignant à Laurence la porte vitrée du cabinet. Vous resterez avec nous jusqu'à ce que vous puissiez vous installer dans le logement que Germain a retenu... Maintenant, mettez-vous à votre aise, et,
si VOUS avez besoin de quelque chose, appelez Gatherinette.
Gésarin venait de déposer en soufflant le dernier colis sur le parquet. Il redescendit avec la tante Lénette. — Ouf! dit-il en passante Gatherinette, en ont-elles emporté des affuHaux, vos Parisennes? J'en avais ma charge, vrai!
— Tout ça c'est des arias I grogna la vieille servante, qui essuyait en rechignant le carrelage boueux du vestibule.
Pendant ce temps, M°^^ de Goulaines et sa fille, dépaysées comme des oiseaux qu'on a changés de cage, restaient gelées et immobiles au milieu de la chambre verte. — Austère, glaciale, sans feu, sans tapis , sans bourrelets aux portes, avec ses murailles tendues de verdures, sa glace en deux morceaux, ses fenêtres drapées de maigres rideaux de damas fané , cette pièce leur faisait froid dans le dos. Laurence, assise sur sa malle, considérait d'un œil morne la file des petits ronds de sparterie verdàtre qui allait de la porte d'entrée à celle du cabinet , comme pour indiquer aux pieds des hôtes qu'il ne fallait se poser que là, afin de respecter le parquet ciré et luisant comme un miroir. Elle inventoriait d'un air de pitié les fauteuils de paille, les vases de fleurs
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artificielles, la toilette en forme de trépied antique, le guéridon massif avec un dessus de marbre où s^étalaient un sucrier de cristal taillé et la carafe pareille. Tout ce luxe peu hospitalier desLafrogne avait pourtant arraché, la veille, une exclamation admirative à Germain, lorsqu^il était venu jeter un coup d*(Bil sur les apprêts de M"* Lénette : » Sarpejeu 1 ma tante, s'était-il écrié, vous avez bien fait les choses, et elles seront logées comme des princesses 1
A voir leurs mines dédaigneuses, elles ressemblaient en effet à des princesses, mais à des princesses exilées de leur royaume et regrettant amèrement leur nid douillet et capitonné de la rue du Bac.
— Brr! soupira Laurence en secouant ses épaules, c'est un tombeau que cette chambre... Nos cousins ne font donc jamais de feu?
— Que veux-tu? reprit sa mère, ce sont les habitudes parcimonieuses de la province... Nos cousins sont fort riches et ils ne dépensent pas leurs revenus.
— On s'en aperçoit, dit la jeune fille, je suis gelée et je n'aurai jamais le courage de m'habiller.
A la fin elles surmontèrent pourtant Fengourdissement qui les clouait sur place ; le sentiment
des convenances joint à un réveil de coquetterie les poussa à ouvrir leurs caisses et à procéder minutieusement à leur toilette.
' Laurence, qui venait de quitter le deuil, remplaça son costume de voyage par une jolie tunique de velours anglais à deux tons avec les manches et la jupe de soie pareilles. M''* de Coulaines tira du fond de son coffre et revêtit une élégante robe de faille noire. Tous ces apprêts prirent du temps, et, quand les deux voyageuses descendirent, il était sept heures, le souper était servi. M"* Lénette 8*impatientait, et Germain, qui rentrait de la chasse, affamé, commençait à grogner contre les retardataires.
A la vue de leurs cousines, vêtues comme pour une fête, les deux Barbeaux échangèrent avec M"* Lénette des regards effarouchés. Germain salua gauchement, et la tante s*écria :
— Vraiment, ma nièce, vous avez eu tort de faire des frais de toilette; avec nous il faut agir sans cérémonie.
~ Je vous assure, ma tante, répliqua M"« de Coulaincs, que telle n'a pas été notre intention. Nous sommes habillées comme à notre ordinaire.
A leur ordinaire!.. Lês deux frères en étaient
presque suffoqués. — Ainsi ces toilettes à tralala étaient leurs vêtements de tous les jours, et elles voyageaient en premières I
— Il n'est pas étonnant, pensaient-ils, qu'en vivant de la sorte elles aient mangé leur dernier sou. — Quant à M"* Lénette, elle était souverainement choquée en voyant que sa nièce, veuve depuis un an seulement, portait déjà de la soie, ce qui paraissait scandaleux à Yillotte, où les veuves portent au moins pendant deux ans leur deuil en laine. Dès ce premier soir, les deux Parisiennes furent étiquetées dans son cerveau comme des créatures frivoles et dangereuses , et M"* Lénette ne revenait pas facilement sur ses premières impressions.
On se mit à table. Le souper avait été corsé de quelques plats de supplément , en Thônneur des nouvelles venues. Les radis et le beurre dans des bateaux de porcelaine blanche, la rouelle de veau garnie de champignons , le gigot rôti, la salade de barbe de capucin et le gâteau de riz parurent aux deux frères le summum des somptuosités gastronomiques, tandis que M°* de Coulaines et sa fille , imbues de cette idée toute parisienne qu'en province on a de tout à profusion et pour rien, trouvèrent ce m«nu d'une limplicité voi-
sine de la lésinerie. Au dessert, un fromage du cru, des con&tures, une assiette de poires tapées et de cerises séchées au four, achevèrent de désillusionner ces dames sur les bombances de leurs cousins de Villotte.
La nappe était à peine enlevée qu'on entendit résonner le marteau de la porte d'entrée et que Gatkerinette annonça M. Nivard, Fami d'Hyacinthe.
— Oh I vous avez du monde? s'écria le visiteur avant même d'avoir franchi le seuil de la salle à manger, je ne veux pas vous déranger et je m'en vais.
— Non, non, entre donc I répondit le candide Hyacinthe, tu ne nous déranges pas, ce sont nos cousines de Paris, M"*~ de Coulaines...
Il s'en doutait parbleu bien, malgré ses mines surprises, et la curiosité seule l'avait poussé à venir ce soir secouer le marteau des Lafrogne, afin d'être l'un des premiers à dévisager de près les fameuses cousines.
Il se coula discrètement près du poêle, en saluant et en murmurant force excuses; puis il s'assit juste en face des Parisiennes, qui, de leur côté, examinaient avec une inquiétude mal dis-
simulée ce singulier spécimen des indigènes de Villotte.
Delphin Nivard, célibataire de quarante-huit ans et chef de bureau à la préfecture, oflTrait, en effet, à l'analyse une particularité fort originale : atteint d'une alopécie précoce, il avait la figure complètement glabre. Pas un cil aux paupières, pas un vestige de sourcils, pas un poil de barbe. Sur ce visage rond, blafard et uni comme un œuf, trois détails tranchaient seuls : une perruque brune coupant d'une ligne trop précise la peau mate du front et des tempes, un nez bourgeonné dénotant une persistante âcreté du sang, et deux petits yeux verts dardant un regard effronté et maladif entre deux paupières clignotantes. A l'aspect de cette face pâlote et dévastée, on se demandait quelle passion virulente avait ainsi ravagé à blanc l'organisme de ce bureaucrate de province. Nivard passait à Villotte pour un pince-sans-rire, très-friand d'histoires scandaleuses et très-mauvaise langue. Sa conversation était malveillante et sa plaisanterie venimeuse, comme si son sang vicié eût fini par communiquer à son esprit une recrudescence de malignité.
Dès qu'il fut installé devant son verre de figno-
3i LA MAISON DES DEUX BARBEAUX.
lelte, il se mit à parler , s'adressant ostensiblement à M™* de Goul aines, qu'il finit par interroger sur les embellissements de Paris.
La dame, qui était bavarde, ne se fit pas prier pour répondre. Elle n'était pas fâchée d'éblouir sa tante et ses cousins par les détails des plaisirs de la grande ville et l'étalage de ses brillantes relations. Avec l'étourderie d'une linotte, elle effleurait les sujets les moins canoniques : les actrices en renom, les spectacles à la mode, les derniers scandales parisiens ; — toutes choses qui choquaient beaucoup plus M"' Lénette qu'elles ne l'émerveillaient. La dévote demoiselle hochait la tôte, en trouvant ce babillage singulièrement déplacé. Hyacinthe rougissait au moindre mot un peu léger. Quant à Nivard, tout en donnant la réplique à M™* de Goulaines, il ne laissait pas de lorgner M"* Laurence, qui s'était accoudée au marbre du poêle et écoutait la conversation avec une moue dédaigneuse.
'Les petits yeux égrillards et perçants du chef de bureau semblaient prendre plaisir à se fixer sur cette jolie personne dont le teint blanc, lo regard expressif, le profil de médaille s'accusaient doucement sous la lumière dorée de la lampe. Les œillades de Nivard se prolongeaient avec une
telle insistance qu'elles finirent par agacer Germain, qui, rencoigné dans Tombre, contemplait aussi sa cousine avec un mélange de défiance et d'admiration.
Le sauvage chasseur était ébaubi et scandalisé tout à la fois de l'élégance recherchée de sa mignonne parente. Ses yeux curieux étudiaient timidement les détails de cette toilette de jeune fille qui lui apparaissait comme l'épanouissement d'un luxe inconnu et raffiné : — les petits souliers mordorés et décolletés laissant voir un fin bas bleu à coin brodé de noir; le corsage bombé où achevait de se faner un bouquet de violettes acheté à la gare avant de quitter Paris ; le cou bien dégagé et se mouvant avec une grâce aisée dans la blancheur d'un grand col évasé, les cheveux noirs ébouriffés avec art et retombant sur le dos en longues grappes qu'un ruban cerise nouait à la hauteur de la nuque. — Tout cela dégageait un parfum étrange de civilisation mondaine qui intriguait Germain et le troublait.
La voix traînante et profonde de la cloche de la tour de l'horloge, sonnant le couvre-feu, interrompit cette périlleuse contemplation et mit fin au babil de M"^' de Goulaines. Les habitudes de la maison étaient inflexibles ; on s'y couchait et
on s'y levait à la cloche du beffroi. — Nivard, qui était au courant du régime des Barbeaux, prit congé de la compagnie. Les deux frères allèrent faire leur tournée dans les magasins. M"*' Lénette, ayant conduit elle-même ses parentes jusqu'à leur appartement et allumé leur bougie, les embrassa gravement en leur souhaitant une bonne nuit.
Le lendemain Laurence de Goulaines, réveillée par les voix criardes des laitières qui parcouraient la rue du Bourg, eut un moment d'angoisse et de stupéfaction en ne se retrouvant pas dans sa petite chambre de la rue du Bac. Elle ne savait plus où elle était. Le grain rude des draps, dont la toile était filée chez M^^® Lénette, la rappela au sentiment de la réalité.
Elle se frotta les yeux, regarda autour d'elle et poussa un soupir à la vue de son étroit cabinet éclairé par le jour grandissant. Les murs, tapissés de papier gris, étaient uniquement garnis dans toute leur longueur de porte-manteaux vides et de rayons sur lesquels s'étalaient les pots de confitures et les bocaux de conserves de la tante Lénette. Au milieu de cette pièce démeublée, le lit de fer sans rideaux, la table de bois blanc servant de toilette et deux chaises de paille formaient
un ensemble si pauvre et si peu confortable que Laurence fut près d'en pleurer. Ne se sentant pas d'humeur à paresser dans un aussi triste séjour, elle sauta hors du lit, chaussa ses pantoufles et courut à la fenêtre.
Dès qu'elle eut poussé les persiennes, le spectacle du dehors la rasséréna. Un joli soleil de printemps emplissait la rue, jetant des touches rosées sur les sculptures des façades grises et rayant d'éclairs argentés les pavés encore humides. Des jardinières longeaient la chaussée, roulant sur leurs brouettes des charpagnes pleines de légumes et criant d'une voix chantante « les panais, les carottes et les choux ». En haut, les hirondelles revenues caracolaient dans l'air, avec de petits cris, et frisaient de leurs ailes noires les corniches des toits. Aux deux extrémités de la rue, des coteaux de vigne, fermant l'horizon, découpaient leurs terres brunes sur le ciel bleu.
L'espoir, quand on a dix-huit ans, ne replio jamais son aile. Il se mit à reprendre l'essor dans le cœur de M"* de Coulaines, ragaillardie par cette claire matinée de printemps et par la chanson argentine des cloches d'église qui tintaient pour la première messe.
Elle laissa ses fenêtres entr'ouvertes et, se
remuant avec précaution pour ne pas éveiller sa mère, qui aimait à faire la grasse matinée, elle commença gaîmeht sa toilette. Mais, quand elle eut versé dans sa cuvette le contenu d'un pot à eau et d'une carafe, elle s'aperçut qu'elle avait épuisé sa provision d'eau. Habituée à s'inonder d'abondantes ablutions, Laurence fit une moue désappointée en se voyant réduite à la portion congrue : — Quoi ! murmura-t-elle, ils économisent même l'eau I
' Tant pis, advienne que pourra î — Elle était résolue à aller bravement en quérir elle-même une pleine cruche à la cuisine. Elle s'enveloppa dans un peignoir, noua en une seule torsade son épaisse chevelure qui tombait en moutonnant jusqu'à la souple cambrure de sa taille, puis elle entr'ouvrit doucement la porte, se glissa dans le couloir... et tout à coup recula avec un cri effarouché jusque dans sa chambre, dont elle referma précipitamment la porte.
Germain était sur le palier. Il projetait d'aller dans les bois de Rembercourt essayer un chien et il venait de quitter sa chambre, boutonné dans sa veste de chasse et guêtre jusqu'aux genoux. Dans l'ombre bleue du couloir, il eut le temps d'apercevoir sa jeune cousine tenant le
pot à eau d'une main, et deTautre serrant sur sa poitrine son peignoir attaché à la hâte. Gela dura à peine une seconde. II entrevit dans un éblouissement un blanc visage éclairé par deux grands yeux noirs, au milieu d'un nuage de cheveux à ' demi dénoués, puis il y eut comme un envolement de toutes. ces choses charmantes, et la vision s'évanouit derrière la porte brusquement close.
Le cadet des Lafrogne rougit jusqu'à la racine des cheveux. Fort embarrassé lui-même, il eut d'abord bonne envie de battre en retraite ; puis le sentiment des devoirs de l'hospitalité et peutêtre aussi quelque diable le poussant, il hésita, revint gauchement sur ses pas, et s'approchant de la porte du cabinet :
— Ma cousine? murmura-t-il d'une voix étranglée.
Profond silence de l'autre côté de la cloison.
— Ma cousine, répéta-t-il en grattant timidement à la serrure, désirez-vous quelque chose?
La porte s'entre^bâilla, etune joUe figure, illuminée d'un sourire, se pencha hors de Tentrebâillement.
— Pardon, mon cousin, j'aurais désiré de l'eau... Voudriez-vous prier la servante de m'en monter une cruche?
— Je vais moi-même vous en chercher à la pompe, balbutia Germain légèrement troublé.
Il s'éloigna d*un pas rapide. Cinq minutes s'écoulèrent, puis le vigoureux chasseur reparut portant un énorme broc de grès tout ruisselant d'eau fraîche.
Il gratta de nouveau contre la cloison :
— Yoici le broc plein d'eau, ma cousine.
— Bien, mon cousin, ayez la bonté de le poser près de la porte.
ir obéit et s'éloigna; mais, arrivé sur la première marche de l'escalier, il s'arrêta et se retourna curieusement,
La porte s'était rouverte à demi, un bras nu en sortit, im joli bras blanc et potelé avec un petit signe noir au-dessus du coude, s'empara du broc, tandis qu'ime voix rieuse répétait: — Merci, mon cousin !
Ce fut tout ; mais pendant le reste de la journée, sous les branches tombantes des grands hêtres de Rembercourt, Germain eut de notables distractions. Tout en foulant la mousse des sentiers, il revit, non sans émotion, le spectacle affriolant de cette blanche figure aux cheveux moutonnants, de ces beaux yeux pleins de sourires et de ce bras nu avec le petit signe noir au-dessus du coado.
Quelques jours après, le mobilier des dames de Coulaines étant arrivé, elles s'installèrent dans Tappartement que Germain avait loué pour elles rue des Saules. L'arrangement de leur nouvelle demeure prit une semaine entière et eut le don de déplaire à M"* Lénette. Le salon surtout, encombré de toutes les épaves de Tancien luxe de la veuve, scandalisa fortement la vieille demoiselle, qui n'admettait pas qu'on se permît d'avoir tant de babioles superflues quand on manquait du nécessaire. Les bibelots épars sur des étagères, le reps bleu fané des fauteuils, le tapis étendu sur le parquet, les jardinières ornées de fleurs naturelles, choquaient tous ses principes d'économie domestique. Il y avait surtout un petit lustre de fabrication moderne, à pandeloques
frissonnantes, terminées par une clochette de cristal à laquelle se heurtait chaque fois la tète deM"*Lénette; cette clochette agaçait particulièrement les nerfs de la bonne dame et attirait de vertes observations aux deux Parisiennes.
Dans les premiers temps, M"* Lénette avait cru de son devoir de donner des conseils pratiques à ses parentes, et môme de critiquer doucement leur façon de vivre. Elle leur avait insinué qu'au lieu de se lever entre dix et onze heures du matin, elles feraient mieux d'aller elles-mêmes au marché; elle s'était permis de critiquer ces longues heures employées à jouer du piano, à lire des journaux de modes ou à confectionner d'inutiles bandes de tapisserie; elle avait voulu les initier aux détails des lessives bisannuelles, telles qu'on les pratique en province, et leur enseigner des recettes pour la fabrication des conserves. Mais ses conseils avaient été reçus froidement, parfois même avec des gestes d'impatience mal dissimulée, et, comme la tante Lénette était de son côté peu endurante, elle avait pris le parti de s'abstenir de marquer à ses nièces un intérêt dont elles semblaient faire si peu de cas.
— Cela les regarde, après tout, avait-elle dit
an soir à Hyacinthe, les conseilleurs ne sont pas les payeurs, et on ne me prendra plus à mo mêler des affaires des autres... Ge que je vois et ce que j'entends chez tes cousines me fait bouillir le sang: la fille est mal élevée, la mère n*a pas de cervelle, et leur ménage est tenu en dépit du sens commun.
En effet, peu à peu les relations entre les deux familles devinrent assez rares ; on arriva à ne plus se voir que de loin en loin et en visites de cérémonie. Le départ de M"* Lénette pour sa ferme de Rembercourt acheva de défaire des liens qui n'avaient jamais été bien solidement noués, et avant la fin de la première année de séjour à Villotte M"" de Coulaines, complètement revenue des illusions qu'elle avait fondées sur les bonnes dispositions de ses parents de province, regrettait déjà la pensée qu'elle avait eue de s'exiler dans ce trou de petite ville.
La mère et la fille s'ennuyaient ferme dans ce pays perdu, où les distractions n'abondent point et où elles n'avaient aucune relation agréable. Les journées leur semblaient démesurément longues; elles en étaient venues, de dépit, à imiter les bourgeois de Yillotte et à se coucher à la cloche de neuf heures.
4i LA MAISON DBS DEUX BARBEAUX.
Parfois M"^' de Goiilaines, regardant la jolie figure de sa fille, se disait : — Si seulement je pouvais marier Laurence, comme jo m'en retournerais vite à Paris! — Et Laurence, promenant languissamment ses belles mains blanches sur les touches de son piano, songeait à son tour que le mariage seul pouvait la tirer de Timpasse où elle végétait, n y avait des moments où elle se sentait prête à se jeter à la tête du premier venu, pourvu qu'il eût un peu de fortune et de tournure.
Le pis était que les prédictions de M"' Lénette se réalisaient et que les deux femmes, incapables de régler leur dépense, ne parvenaient jamais à joindre les deux bouts. Elles avaient déjà des dettes criardes dans le quartier, et la nécessité poussa M"* de Coulaines à accepter une proposition qu'elle avait d'abord rejetée avec dédain, quand sa tante la lui avait transmise : elle se résigna à solliciter la protection de Delphin Nivardpour obtenir des copies de rôles aux contributions directes. Gelui-ci, du reste, ne se fit pas prier et il mit à obliger la veuve un empressement et un zèle exceptionnels.
— Ah ça, disait Germain étonné, elles ont donc jeté un sort à Nivard?.. Quel intérêt ce diable d'homme peut-il avoir à leur être agréable?
Germain ne devait pas tarder à être fixé. Un jour qu*il travaillait seul au magasin avec Eya* cinthe, ils virent entrer le chef de bureau, qui amena doucement la conversation sur les dames de Goulaines, et, après s'être apitoyé sur leur situation précaire, insinua que la veuve devrait songer à marier sa fille.
— Où en voulez-vous venir? demanda brusquement Germain. Avez-vous un gendre à lui proposer ?
— Peut-être bien , répondit mystérieusement le bureaucrate avec un sourire qui plissa la peau de sa face glabre.
— Ah ! ah 1 grommela Germain d'un ton peu enthousiaste , quel est donc Tétourneau qui s'est mis en tête d'épouser une fille sans dot ?
— Ce n'est pas un étoumeau, répliqua gravement Nivard,mais un homme mûr et offrant des garanties sérieuses.
— Son nom ?
— Mon Dieu, c'est moi.
— Vous, Nivard?
Hyacinthe, dans son ahurissement, laissa tomber un pâté sur son grand livre et Germain lança un éclat de rire qui fit trembler les vitres.
— Oui, moi, répondit Tautre interloqué, qu'y a-t-il là de si risible?
— Maître Nivard, s*exclama Germain, avezvous bien vu ma cousine ?
— Certainement.
— Savez-vous qu'elle a dix-huit ans, qu'elle est en pleine sève, qu'elle est jolie comme une fleur et fringante comme une jeune pouliche?
— Eh bien !.. après?..
— Après?.. Vous ètes-vous jamais regardé, vous, dans un miroir?
Il l'empoigna soudain par le bras et le fit pirouetter devant la glace du bureau, où Nivard effaré vit tout à coup se refléter sa perruque, ses paupières sans cils, sa face blafarde et son nez enflammé.
— Regardez-vous-y bien une bonne fois, continua brutalement Germain, et demandez-vous si vous êtes le ragoût dont se soucie une fille comme Laurence?., mais, malheureux, rien que d'y penser, cela devrait faire dresser tous les poils de votre perruque I
— Là ! là I Germain, balbutia Nivard qui mordait ses lèvres minces et s'efforçait de se dégager de l'étreinte de Lafrogne cadet, ne vous échauffez pas de la sorte... Je vois suffisamment que
je ne dois pas compter sur vous, et que vous refusezde me servir.
— Non-seulement je refuse, mais je vous promets de vous desservir de tout mon pouvoir... Je m'en voudrais toute ma vie d'avoir prêté la main à une pareille sottise !
La conversation menaçait de s'envenimer, quand Hyacinthe jugea à propos d'intervenir. Il fit remarquer prudemment à son frère que M"' de Goulaines seule avait le droit d'examiner la requête de Delphin Nivard, et qu'elle pourrait reprocher à ses parents de ne point la lui avoir transmise. Bref, il calma le chef de bureau en lui promettant d'aller le soir même chez ses cousines, et de lui rapporter leur réponse.
L'honnête Hyacinthe s'acquitta de sa commission en conscience, mais au seul nom de Nivard, M"" de Goulaines jeta les hauts cris : — Se moque-t-on de moi I s'exclama-t-elle, et croit-on que je veuille jeter ma fille dans les bras d'un pareil carême-prenant ?
Quant à Laurence, elle partit d'un éclat de rire et répondit dédaigneusement qu'elle ne se sentait aucun goût pour le métier de garde-malade.
Delphin Nivard fut blessé au vif de ce refus,
sur leq}iel il ne comptait pas. Il s*imagina que Germain n*était pas étranger à sa déconvenue, et son amour-propre froissé lui mit au cœur une acre rancune doublée d*un violent désir de vengeance. Il n*en fit rien voir, estimant, comme M. de Talleyrand, que la vengeance est un mets qui se mange froid; mais il se jura que le diable n'y perdrait rien, et qu'il saisirait la première occasion de faire payer aux Lafrogne Tamertume de son humiliation.
Quant à M"* Lénette, lorsqu'elle apprit les velléités matrimoniales de Nivard et le refus de Laurence, elle haussa les épaules : — Il est fou, dit-elle, épouser une jeunesse à son âge et avec sa figure I Les hommes ne doutent de rien, ma fil et Laurence a bien fait de lui rabattre le caquet... Je suis aise de voir que cette petite fille a encore assez de bon sens pour ne pas se donner au premier chien coifiFé, et il faudra qu'un de ces jours, quand nos vignes seront chavées, je me mette en quête d'un honnête garçon qui consente à l'épouser.
Malheureusement^ la tante Lénette ne devait pas voir refleurir ses vignes. Vers la mi-caréme, elle prit froid pendant une longue station à l'église, et fut forcée de s'aliter. Elle avait
soixante-quatorze ans, et à cet âge-là les fluxions de poitrine ne pardonnent guère. Deux jours après, elle était à toute extrémité, et le curé de Notre-Dame lui administrait les derniers sacrements.
Quand -elle se trouva seule avec ses neveux, après le départ du prêtre : — Mes enfants, ditelle, c'est fini, je sens que je m'en vais.
Les deux Barbeaux étaient atterrés. Habitués avoir la tante alerte, droite et robuste, ils s'étaient imaginé que leur intimité à trois ne se briserait jamais, et ils ne pouvaient croire à un si brusque dénoûment. — Ce n'est pas possible, tante Lénette, murmurait Hyacinthe en sanglotant ; Dieu n*aura pas la cruauté de vous enlever; il faut que vous nous restiez... que deviendrions-nous, si vous n'étiez plus là?
— C'est vrai, reprit la tante, c'est un gros crève-cœur de se quitter quand on s'aimait comme nous nous aimions... Vous n'êtes guère habitués à vivre seuls, mes pauvres enfants !.. Hyacinthe, tu trouveras les clés des armoires dans mon secrétaire, tout le linge est rangé par douzaines... Qui s'en occupera maintenant de votre pauvre linge, et quel malheur que je n'aie pu durer au moins jusqu'à la prochaine lessive!.. Germain,
mon fi, n'oublie pas de faire chaver nos vignes au commencement d'avril... Hélas ! je dis nos vignes, comme s'il ne fallait pas quitter toutes les choses de la terre...
Les sanglots étouffaient les deux frères, et à ces derniers mots ils éclatèrent violemment.
— Ne pleurez pas, continua plus faiblement M"' Lénette, laissez-moi bien vous regarder encore une fois, et embrassons-nous.
Ils l'embrassèrent tous deux. L'effort qu'elle avait fait pour leur parler l'avait épuisée, elle commençait à suffoquer. Au bout d'une grosse demi-heure de silence, elle releva la tête et demanda si ses nièces avaient été prévenues.
— Oui, ma tante, répondit Germain, elles sont venues trois fois depuis hier, mais je n'ai pas voulu les laisser monter de peur de vous fatiguer.
— Envoie-les chercher, murmura M"" Lénette, ce sont nos seules parentes... Il faut être bons pour elles !.. Je veux les embrasser aussi...
Un nouvel étouffement lui ôta la parole. Hyacinthe avait fait mander M""* de Goulaines et sa fille; mais avant qu'elles eussent fait le trajet de la rue des Saules à la rue du Bourg, l'ange de la mort, dont le vol silencieux va plus vite que les
pas humains, était entré dans la maison Lafrogne et avait frôlé de son aile les yeux et les lèvres de la tante. Quand les deux nièces arrivèrent essoufflées au haut de l'escalier, M"* Lénette avait cessé de vivre.
Le spectacle était navrant. Catherinette venait de fermer les veux de la morte et d'allumer deux cierges à son chevet. Hyacinthe s'était affaissé dans un fauteuil ; Germain, comprimant violemment ses lèvres avec son mouchoir, allait et venait comme une âme en peine à travers cette antique chambre où M"* Lénette avait passé une bonne partie de son existence. Les vêtements qu'elle avait quittés l'avant-veille étaient encore épars sur des chaises, conservant dans leurs plis quelque chose de la personnalité de celle qui n'était plus. A côté de l'étui à lunettes, le vieux paroissien à reliure brune était resté sur la cheminée où elle l'avait déposé en rentrant de l'église; mais la tante Lénette ne devait plus en tourner les feuillets jaunis, elle ne devait plus agrafer autour de sa longue taille l'austère robe de mérinos tant de fois portée. Toute cette bonne vie familière d'autrefois, cette tranquille intimité était à jamais détruite.
Tandis que !»I=' de Coulaines et Laurence,
agenouillées devant le lit, murmuraient une prière pour cette vieille fille qu'elles avaient peu connue et qu'elles n'avaient guère aimée, Hya^ cinthe exhalait sa douleur en plaintes entrecou^ pées, pleines d'une naïve amertume.
— Elle est partie... Nous ne la verrons plus I.: Si seulement elle avait été longtemps malade, mais non, morte en deux jours, là, d'un coup... Ah ! c'est trop dur!..
 la brune, les cloches de Notre-Dame se mirent à sonner en mort. Toute la nuit, les deux Barbeaux veillèrent près de la défunte, et le lendemain à midi, la tante Lénette s'en alla reposer auprès de sa sœur et du père Thoiré, dans le cimetière Sainte-Marguerite, plein d'arbres, plein de grandes herbes, d'où l'on voit les coteaux de vigne verdoyer et les maisons de Villotte fumer au soleil levant.
Pendant les premiers mois qui suivirent la mort de M"* Lénette, les deux frères furent trop abasourdis pour sentir toute la gravité de la perte qu*ils venaient de faire. Us vivaient automatiquement sans s'inquiéter de ce qui se passait autour d'eux ou au dehors. Us laissaient la direction du ménage à Gatherinette, ne voulant voir personne, se mettaient à table sans appétit, mangeaient sans savoir ce qu'on leur servait, et ne prenaient plus goût à rien. Hyacinthe errait çà et là comme un corps qui a perdu son âme ; Germain ne pensait plus à la chasse, et ne mettait plus les pieds au bois.
Parfois seulement, à la fine pointe du jour, ils se glissaient furtivement, chacun de son côté, hors du logis. Us filaient discrètement par des
ruelles détournées et étaient tout étonnés de se retrouver au détour d'une allée du cimetière. Ils restaient là une bonne partie de la matinée, sans se dire trois paroles, tout occupés à jardiner autour de la fosse de la tante Lénette. Les pluies d'avril avaient déjà tassé la terre, ils y avaient fait planter des fleurs et ils les arrosaient silencieusement.
Mais quand ce lourd engourdissement se fut peu à peu dissipé et qu'ils rentrèrent dans la vie consciente et active, alors ils commencèrent à sentir combien la défunte leur manquait. Une attaque de paralysie, les privant tout d'un coup de leurs yeux et de leurs jambes, les eût rendus moins impuissants et désorientés qtie cette brusque mort de M"« Lénette.
Habitués à se reposer sur la tante pour toutes les choses du ménage, ils n'entendaient rien au (gouvernement d'une maison, et les moindres détails domestiques prenaient pour eux l'importance d'une affaire d'État. Qu'il s'agit de commander le menu d'un dîner ou de renouveler leur garde-robe, ils se regardaient tous deux avec des yeux ahuris , et finissaient par s'en reremettre aveuglément à la décision de Catherinette.
Or celle-ci, qui avait toujours été un instrument passif entre les mains de M"* Lénette, manquait absolument d'imagination et d'initiative. Les deux Barbeaux dînaient mal : au milieu de l'abondance de toutes choses, ils étaient privés de ces gâteries et de ces petits soins que la sollicitude de la tante leur prodiguait, et que rhabitude leur avait rendus nécessaires comme le pain et le sel.
Ils s'embrouillaient dans ces trousseaux de clés que M"* Lénette maniait avec tant de dextérité. Au fond de ces profondes armoires où la tante rangeait le linge avec un ordre méthodique dont elle avait emporté le secret, les deux infortunés ne savaient rien trouver. Ils passaient des heures à chercher un mouchoir de poche;. puis, de guerre lasse, après avoir bouleversé tous les rayons, ils s'asseyaient découragés en face des piles de linge effondrées, et murmuraient d'un ton lamentable : — Ah ! si la tante était là !
Un soir de mai, après une journée dépensée à Tune de ces laborieuses recherches, le souper fut plus détestable encore quQ de coutume.
Gatherinette avait servi à ses maîtres deux plats qui leur étaient antipathiques : une langue braisée
et des œufs à Toseille. Par surcroît, la salade» mal assaisonnée , n*était pas mangeable. Les deux frères, assis devant leurs assiettes intactes, restaient taciturnes, fatigués et maussades, quand Germain, posant brusquement sa fourchette, murmura ces mots, qui semblaient la conclusion d'un long soliloque intérieur : — Non, vrai, ça ne peut pas durer plus longtemps I
— Qu'est-ce qui ne peut pas durer, cadet?
demanda Hyacinthe, tiré à son tour de sa méditation par l'exclamation de son frère.
— Eh I la vie que nous menons... Nous sommes bien portants, encore jeunes et fort à notre aise, et avec cela nous vivons plus misérablement que le dernier des tisserands de la rue de Véel.
— C'est vrai, mon camarade, mais c'est la faute des circonstances, et nous n'y pouvons rien... Ah I si la pauvre tante Lénette était là I
— Oui, si elle était là, les choses iraient autrement ; mais enfin la chère femme est partie, et nous ne pouvons pas passer le restant de nos jours à nous lamenter, tandis que la maison s'en va en désarroi... Nous ne sommes plus des enfants, Lafrogne, et il faudrait pourtant prendre un parti.
— Quel parti, Germain ?
— Ah! voilà I.. dit le cadet, en pliant lentement sa serviette; tu vas pousser les hauts cris, et je sais bien que ma proposition a son mauvais côté, mais de deux maux il est sage d'éviter lo pire... Donc je pensais que Catherinette est vieille, qu'elle ne peut suffire à tout et que... bref, il serait urgent qu'il y eût une femme à la maison.
— Hum I répliqua Hyacinthe qui écoutait en trempant une croûte de pain dans son vin pur, c'est chanceux... Si nous prenons une femme de charge qui nous volera et deviendra une façon de servante-maîtresse, ce sera tomber de fièvre en chaud mal.
— Qui te parle d'une mercenaire ? riposta Germain; non, il nous faut une femme qui veille à nos affaires avec un dévouement qu'on ne trouve pas chez une domestique, et pour cela il faut que l'un de nous se marie.
— Oh I oh ! oh ! se récria Hyacinthe sur trois tons différents... Y songes-tu? A nos âges, avec nos habitudes, introduire ici une étrangère qui n'aura ni nos goûts, ni nos façons de vivre, et qui d'aventure prendra en grippe celui de nous qui deviendra son beau-frère?.. C'est dangereux,
— Il le faut I répéta nettement Germain, et, si la pauvre tante pouvait parler, je crois qu'elle nous donnerait ce conseil.
— Oui, si nous pouvions rencontrer une seconde tante Lénette... murmura Hyacinthe, devenu rêveur.
— Un peu plus jeune pourtant I objecta Germain.
— Le choix n'est pas facile, poursuivit Tainé des Barbeaux ; par le temps qui court, où trouver une femme qui puisse s'intéresser à nos affaires et s'habituer à notre régime ?
— Qui sait ? Nous n'aurions peut-être pas à l'aller chercher bien loin... il me semble que nous l'avons sous la main.
— Et qui donc ?
— Notre cousine de Goulaines.
— La mère ou la fille ? demanda ingénument Hyacinthe, un peu effaré.
— La mère est un peu mûre, répondit Germain en faisant la grimace; non, je parle de la fille, naturellement.
— Laurence I s'écria l'aîné en joignant les mains, mais elle a dix-neuf ans à peine.
— Tant mieux, elle n'a pas encore eu le t'^mps
de prendre de mauvais plis, et nous la façonnerons à notre gré.
— Mais la différence d'âge?.. Ne te souviens-tu plus de ce que tu disais à Nivard ?
— Nivard est usé, et nous sommes verts et gaillards... Et puis songe que du moment où nous nous décidons au mariage, il est plus prudent de prendre une femme dans notre parenté ; notre fortune ne sortira pas de la famille, et, de plus, Laurence, qui est pauvre, sera liée à nous à la fois par le sang et par la reconnaissance. En choisissant une étrangère, nous nous exposerions aux mêmes risques sans rencontrer les mômes avantages.
Germain prôchasibien qu'il finit par convaincre Hyacinthe ; ils tombèrent d'accord que le choix devait s'arrêter sur M"* de Goulaines. — Elle est un peu jeune, murmurait Hyacinthe en vidant son verre à petits coups, mais enfin... va pour Laurence !
— Affaire entendue ! s'exclama Germain en secouant la-main de son frère ; maintenant il ne s'agit plus que de décider lequel de nous se mariera.
— Quelle plaisanterie 1 reprit Hyacinthe, c'est toi, naturellement. Tu es le moins âgé, et, entre
nous, j'ai cru déjà m'apercevoir que la jeune personne ne t'était pas indifférente...
— Peuh I fit l'autre, j'avais du plaisir à la regarder, mais elle me plaira tout autant comme belle-sœur que comme femme... D'ailleurs, tu es l'aîné, et c'est à toi que revient l'honneur d'être chef de famille.
— Merci de l'honneur I dit Hyacinthe en se levant pour protester, je te cède mon droit d'aînesse. Je suis timide, gauche, quinquagénaire, je serais un trop triste sire aux yeux d'une femme. .
— Allons donc 1 tu es doux, tranquille, d'humeur agréable et accommodante; c'est ce qu'il faut dans l'état du mariage, tandis que moi, avec mon caractère entier, bourru, et avec mes mœurs de chasseur, je suis un ours trop mal léché... C'est toi qui iras devant M. le maire.
— Non, non, Germain I s'écria le malheureux Hyacinthe d'une voix suppliante, les femmes me font peur.
— Et moi, je les épouvante...
— Voyons, cadet, soyons sérieux... Tout à l'heure, tu m'as persuadé que la maison péricliterait si l'un de nous ne se mariait point, et je
suis tombé d'accord avec toi... mais je pensais que tu te chargerais de Taffaire.
— Moi I j'avais au contraire Fidée que la chose te revenait de droit.
— Non, décidément, je suis trop vieux.
— Et moi trop grognon I
Ils restèrent un moment silencieux, se promenèrent les yeux baissés et la mine perplexe ; puis, venant à se rencontrer et à se regarder en face, ils se mirent à rire mélancoliq[uement.
— II faut pourtant prendre une résolution, reprit Hyacinthe.
— Eh bien, tirons au sort, répliqua Germain, Bans quoi nous n'en finirons jamais.
Il prit son carnet, en arracha deux feuillets sur lesquels il écrivit séparément le nom d'Hyacinthe et le sien ; puis, les ayant plies et jetés dans son chapeau : — Choisis ! s'écria- t-il ; celui dont le nom sortira se vouera au conjungo.
— Un instant I dit Hyacinthe, qui surveillait avec terreur les apprêts de son frère, il faut faire les choses en forme, afin que celui qui tombera au sort ne puisse accuser l'autre d'avoir triché... ^ 11 appela Gatherinette par la fenêtre de la cour, et quand elle se présenta :
— Ma fille, continua-t-il, tu vois ce chapeau.. •
Il y a dedans deux billets ; tu vas fermer les yeux et en prendre un au hasard.
Gatherinette regardait alternativement les deux frères d*un air hébété, et se demandait si les deux Barbeaux ne devenaient pas fous. Pourtant, sur un geste impératif de Germain, elle retroussa sa manche et plongea la main dans le chapeau.
Hyacinthe, Tœil fixé sur Gatherinette, suivait le geste de la vieille servante et sentait un petit frisson lui- passer le long de Tépine dorsale ; en même temps, il formait mentalement le souhait que son nom ne sortit pas.
— Voici le papier! dit la cuisinière en retirant du chapeau Tun des billets qu*elle tendit aujt doux frères.
— Donne, repartit vivement Germain, donne à mon frère Hyacinthe, et va voir à ta cuisine si j'y suis I
Il la poussa dans le vestibule, et, avant qu'elle eût le temps de se reconnaître, il ferma la porte en dedans. Hyacinthe cependant dépliait le billet qui tremblait légèrement entre ses doigts. L'aîné des Lafrogne s'était rapproché de la fenêtre pour mieux lire, et son long profil naïf se découpait sur la blancheur des rideaux.
— Eh bien ? fit l'autre impatient.
— Il y a « Germain », répondit Hyacinthe avec un gros soupir de soulagement. — Il passa le papier à son frère, qui le lut et le froissa entre ses doigts : — C'est fichtre vrai I grommelâ-t-il.
— Allons, reprit Hyacinthe d'un ton affectueux et guilleret , du courage , mon pauvre cadet 1 En résumé la Providence a bien fait les choses... Il ne me reste plus qu'à aller en causer avec notre cousine de Goulaines.
— Rien ne presse! répliqua Germain d'un air bourru.
— Si fait I mieux vaut dès aujourd'hui savoir à quoi nous en tenir... A moins pourtant que tu ne te repentes déjà.
— Nenni, je n'ai qu'une parole, murmura Germain devenu subitement rêveur.
Hyacinthe prit son chapeau et courut chez M"® de Goulaines.
Précisément Laurence venait de se retirer dans sa chambre, et la veuve était seule dans la salle à manger. Hyacinthe lui exposa de son mieux l'embarras où les avait mis la mort de la tante Lénette, et il lui demanda solennellement pour son frère cadet la main de M^^' Laurence.
M"* de Goulaines n'en pouvait croire ses oreilles. Après la façon plus que froide dont elle
avait été traitée par les Lafrogne, cette démarche étonnante lui faisait l'effet d'un brusque changement à vue dans une féerie. Néanmoins elle sut contenir prudemment sa joie et répondit avec un grand air de dignité qu'elle était très-honorée de la proposition de son cousin; mais que, le marf/age étant une chose sérieuse, il était de son devoir de consulter d'abord sa fille. Bref, elle demanda la nuit pour réfléchir et promit de rendre réponse dès le lendemain.
Sitôt qu'Hyacinthe se fût retiré, elle gagna lestement la chambre de Laurence.
Celle-ci, assise sur une chaise basse auprès de la fenêtre ouverte, lisait un roman aux dernières lueurs du soleil couchant qui plongeait derrière les arbres du jardin d'en face. Au bruit de la porte, elle releva la tête et fut surprise en cons-tatant la mine épanouie de sa mère.
M"« de Coulaines lui prit gaiement le livre des mains, la baisa au front, et s'asseyant près d'elle : — Écoute-moi bien, Laurette, j'ai du nouveau à t'apprendre.
— Quoi donc ? murmura Laurence, tu as l'air rayonnant.
— Il y a de quoi... On vient de me faire pour
toi une proposition de mariage... un parti magnifique, inespéré... Devine !
— Le fils d'un prince 1 dit railleusement Laurence, dont les yeux eurent une expression d'incrédulité.
— Non, mais ton cousin Germain Lafrogne.
— Ge n*est pas tout à fait la même chose, répliqua la jeune fille avec une moue dédaigneuse.
— Je te conseille de te plaindre 1 un garçon qui a vingt-cinq mille francs de rente, sans compter la fortune de son frère, qui est quasi la sienne.
— Un ours, reprit Laurence d'un air déçu, un sauvage qui a au moins vingt ans de plus que moi.
— Tu raisonnes comme une enfant I Si tu avais un peu plus d'expérience, tu saurais que les garçons de l'âge et de la tournure de Germain sont les meilleurs maris. Tu feras de lui ce que tu voudras. D'ailleurs, il n'est point déjà si mal bâti ; il a de beaux yeux et de belles dents, il est solide et il faut que l'air des bois conserve les gens, car il ne paraît pas son âge... Il ne s'agit pas de faire du sentiment, petite fille, tu sais que nous sommes gênées et que nous ne
parvenons jamais à nouer les deux bouts. Hier encore j'ai eu une scène avec l'épicier, qui m'a menacée du juge de paix... Sois donc raisonnable et ne refuse pas le seul parti un peu propre qui se soit présenté ; plus tard tu t'en mordrais les doigts.
Laurence, le menton dans l'une de ses mains, et de l'autre tambourinant contre la vitre, restait silencieuse.
— Hyacinthe reviendra demain , reprit la veuve , que dois-je lui répondre ?
— Je sais bien que je n'ai pas le droit d'être difficile, dit enfin la jeune fille en secouant nerveusement ses épaules, réponds-lui que je ferai ce que tu voudras.
Restée seule, Laurence revint s'accouder à l'appui de la fenêtre, et les deux mains plongées dans la crêpelure de ses cheveux abondants, les yeux fixés sur les arbres des jardins, elle s'enfonça dans une mélancolique méditation.
Le soleil s'était couché, mais une chaude réverbération empourprait encore le ciel vers la droite. Sur cette rougeur, les cimes des arbres, les pignons des maisons et l'aiguille d'un clocher s'enlevaient en noir avec un vigoureux relief. Laurence, qui instinctivement aimait les cou-
LA MAISON DES DEUX BARBEAUX i 67
leurs vives, les parfums violents et la musique tapageuse, prenait d'ordinaire un grand plaisii à griser ses yeux de cette opulente lumière des soleils couchants. Ce soir, elle ne put s'empêcher de soupirer en songeant au contraste de cette illumination du ciel avec Tassombrissement intérieur où venait de la jeter la singulière démarche de Germain.
Certes elle avait souhaité plus d'une fois de se marier ; mais bien qu'elle n'eût pas grand motif d'espérer un mari brillant, elle avait rêvé tout autre chose que son cousin Lafrogne. Le sauvage Germain, sous son enveloppe rugueuse et déjà mûre, ne réalisait nullement l'idéal qu'elle s'était plu à concevoir. Et pourtant elle reconnaissait elle-même que sa mère raisonnait juste en lui conseillant de ne pas dédaigner un parti qui était avantageux, sinon séduisant. C'était déjà beaucoup de pouvoir sortir de cette existence étroite et besoigncuse où il fallait liarder chaque jour, porter des robes fanées, des gants recousus, et subir les aigres réclamations de fournisseurs rendus féroces par de nombreux mémoires impayés. Au moins, quand elle se nommerait M"** Lafrogne, elle serait riche et souveraine d'une maison où rien ne manquait ; elle pourrait
se donner ce luxe qu'elle aimait, ce superflu qui pour elle passait presque avant le nécessaire.
A. Tàge de Laurence, quand le cœur n*a pas encore parlé, on ne voit la vie qu'en surface ; on n'en soupçonne pas les dessous pénibles, douloureux ou mortifiants ; aussi on prend légèrement des résolutions devant lesquelles plus tard on est étonné de ne pas avoir reculé avec terreur. C'est ce qui explique le nombre de ces mariages disproportionnés que tant de jeunes filles acceptent, non pas seulement avec résignation, mais presque avec le sourire sur les lèvres. Ce serait odieux, s'il n'y avait au fond de tout cela plus d'ignorance et d'étourderie que de calculs intéressés.
Quand Laurence sortit de sa méditation, l'illumination du couchant s'était éteinte; la colline, les maisons et les arbres ne faisaient plus qu'une masse noire, et dans le ciel, devenu couleur d'aigue-marine, une petite étoile tremblait ainsi qu'une larme au bord de l'horizon. La jeune fille secoua une dernière fois la tète, comme pour donner congé à Tidéal amoureux qu'elle s'était forgé bien souvent depuis sa sortie de pension ; c'était fini, elle avait pris son parti, et elle acceptait de s'appeler M"** Lafrogne.
Le lendemain, dès midi, Hyacinthe, prévenu par un billet de M"^* de Coulaines, aida Germain à procéder à sa toilette de cérémonie. Le farouche chasseur s'était fait rafraîchir les cheveux et la barbe, il avait un chapeau de soie qui lui donnait la migraine, sa redingote le gênait aux entournures, et ses bottes vernies lui torturaient les pieds.
— Vois-tu, dit-il à Hyacinthe en faisant de vains efforts pour introduire ses mains dans des gants de peau, toutes ces cérémonies-là, ce n'est pas ma partie l
Hyacinthe Tencourageait de son mieux, tout en Tescortant rue des Saules, où ils trouvèrent leurs parentes qui les attf*ndaient dans le salon décoré pour la circonstance d'un luxe de fleurs fraîches. Au bout de quelques instants. M*"* de Coulaines fit un signe à Hyacinthe et l'emmena dans ime pièce voisine, de façon à laisser les prétendus en téte-à-tête.
Laurence, assise sur le tabouret du piano, tortillait nerveusement une rost entre ses doigts. Germain, f^gé dans son fauteuil, se sentait plus que jamais gêné par sa redingote.
— Il fait bien chaud ! dit-il tout à coup d'une voix étranglée.
— Le temps est à Torage, répondit Laurence sans lever les yeux, voulez-vous çue j'ouvre la fenêtre, mon cousin?
— Non, merci ! s'écria-t-il vivement. — Il lui semblait que, si la fenêtre était ouverte, il aurait encore plus de peine à s'expliquer. A la fin, brusquement, sans transition, comme un homme qui se jette à Teau : — Cousine Laurence, repril^ il, votre mère vous ,a-t-elle fait part de ma demande?
Elle rougit, et ses yeux noirs se fixèrent un moment sur Germain, qui en fut comme ébloui.
— Oui, mon cousin. — Eh bien répondez-moi franchement, comme il convient entre honnêtes gens, voulez-vous être ma femme?.. Je ne suis pas un beau parleur et je n'entends rien aux longs discours... Sachez seulement que vous me ferez grand plaisir en acceptant, et que je tâcherai que vous n'ayez pas à vous en repentir... Voulez-vous ?
La rose trembla légèrement dans la main de Laurence. — Oui, mon cousin, murmura-t-elle.
Il se leva et s'approcha de la jeune fille. — Merci, dit^il de sa grosse voix. — Et comme il lui avait pris sans façon la main, la rose à demibrisée lui resta dans les doigts.
Il la mit triomphalement à sa boutonnière et répéta : — Cousine, foi d'honnête homme, je ferai tout mon possible pour que vous soyez heureuse avec moi... *
On s'occupa immédiatement de la publication des bans, , et, trois semaines après, le mariage eut lieu à Notre-Dame. Gomme la mort de M"* Lénette était récente, il n'y eut pas de noce. Toute la ville, fort surprise de ce brusque dénoûment, n'en assista pas moins à la messe. A la sortie, il y avait foule sur le parvis, et parmi les curieux se trouvait Delphin Nivard. Quand la première voiture s'avança et que la mariée, ramassant la longue traîne bruissante de sa robe de satin, y fut montée lestement, le bureaucrate resta un bon moment occupé à regarder les chevaux de louage tr5tter dans la direction de la rue du Bourg. Un pâle sourire plissa ses lèvres minces, et, tout en se frottant les mains, il murmura en son par-dedans : — Fouette, cocher I no verse pas en route, mon garçon, tu portes ma vengeance ! Cette belle mariée mettra les deux Barbeaux sur le gril... J'espère bien être là pour les voir rôtir et pour attiser le feu.