DEUXIÈME PARTIE
Les nouveaux époux passèrent leur lune de miel à la ferme de Rembercourt. A côté des bâtiments d'exploitation, Lafrogne père avait fait bâtir un pavillon qui servait de pied à terre à la famille pendant la saison des fruits, et où la jeune mariée s'installa du mieux qu'elle put. Cette prime-aube du mariage parut délicieuse à Germain. Ce robuste chasseur, dont l'appétit était loin d'être blasé, savourait avec des émerveillements infinis la volupté de posséder à lui seul une femme jeune, élégante et mignonne. Il goûtait aux joies du mariage avec les ravisse-
ments d'un pauvre diable qui a longtemps vécu de fruits sauvages ramassés au bord des routes, et à qui Ton sert pour la première fois de belles pèches veloutées, délicates et fondantes. On était à répoque de la fenaison, et Todeur amoureuse des foins coupés, qui s'exhalait matin et soir autour de la ferme, contribuait encore à enivrer Germain. Il adorait Laurence, et celle-ci, qui n'était point femme à moitié, profitait de cette griserie des commencements pour établir peu à peu sa domination sur le cœur et l'esprit de son mari.
Le premier usage qu'elle fit de son pouvoir fut de mettre les ouvriers dans la maison de la rue du Bourg et d'en bouleverser radicalement la disposition intérieure. Hyacinthe hasarda bien quelques timides objections; mais, de même que Germain, il fut vaincu par les mignardes façons et les cajoleries de sa belle-sœur. L'antique logis des Lafrogne fut gratté, rechampi, parqueté et décoré à neuf pendant l'été et l'automne qui suivirent le mariage. On ne garda guère de l'ancien ameublement que les verdures de Flandre qui garnissaient le salon et la chambre verte. Hyacinthe en soupira tout bas, la vieille Catherinetto cria au sacrilège, mais le rajeunissement de la
maison des deux Barbeaux n'en continua pas moins. Chaque après-midi, Laurence venait de Rembercourt afin de suivre les progrès de la métamorphose. Elle faisait le trajet dans un joli panier^ traîné par deux petits chevaux corses, dont Germain avait fait emplette quelques semaines après la noce, et que la jeune femme conduisait elle-même. Quand le panier traversait au grand trot la rue des Clouères et la rue du Bourg, les gens se mettaient aux fenêtres pour voir passer la jeune M™* Lafrogne, les cheveu^f légèrement ébouriffés, la tête coiffée d'un feutre gris dont le voile volait au vent, et tenant les rênes blanches dans sa main gantée de peau de daim.
— Elle va bien, la petite femme I disait-on, elle fait danser lestement les écus des Lafrogne... Ah ! si la pauvre tante Lénette voyait ça !
Mais la tante Lénette dormait dans un endroit où les oreilles n'entendent point, où les yeux no voient plus, et, sans respect pour sa mémoire, les réparations allaient leur train. Quand les menuisiers et les peintres eurent fini leur besogne, on s'occupa de l'ameublement. Il y eut des portières à toutes les portes et des tapis jusque dans l'escalier. M"*** Lafrogne dénicha à la
ville haute un meuble de tapisserie au petit point dont elle orna le salon. On fit venir de Paris le lustre hollandais, les lampes japonaises et les faïences des jardinières. On tendis un boudoir de satin ponceau, afin de mieux faire ressortir la peau blanche et les cheveux noirs de Laurence. Germain eut un fumoir tapissé de nattes indiennes, garni de divans orientaux, où il n'osait ni cracher ni fumer. Pas une encoignure qui ne fût embellie par des fleurs naturelles, pas un pan de mur où Tœil ne fût amusé par quelque bibelot précieux : — torchères en fer forgé, cuivres tout flamboyants d'éclairs, faïences aux colorations tapageuses.
On ne parlait plus dans Villotte que des merveilles de la maison des deux Barbeaux. Chacun inventait un prétexte pour pénétrer dans cet intérieur et constater les coûteux embellissements dus au caprice de M"« Lafrogne. Alors c'étaient des coups d'oeil obliques échangés entre voisins, des hochements de tète et des sourires sarcastiques, commentant des réflexions peu bienveillantes : — Cela coûtera gros, disaient les visiteurs, les deux Barbeauxii'ont qu'à préparer leur bourse. — On fait des folies à tout âge! — Que voulez-vous ? cette Parisienne leur a tourné
la tête, murmurait Delphin Nivard, en s'apitoyant hypocritement sur le sort de ses deux camarades, tandis qu'en dedans une joie maligne illuminait ses jpetits yeux verts clignotants sous leurs paupières sans cils.
On adjoignit une femme de chambre à la vieille Catherinette, et Hyacinthe eut lui-même sa part de confortable. Il quitta les deux pièces qu'il occupait au-dessus des bureaux, et on l'installa, bon gré mal gré, dans la chambre verte, meublée à neuf. Mais si Laurence avait réussi à métamorphoser radicalement l'intérieur de la maison, elle ne put rien changer aiix habitudes et aux goûts des deux frères. Quand, à l'arrière-saison, les travaux furent terminés et qu'on revint s'établir rue du Bourg, les deux Barbeaux reprirent imperturbablement leur train de vie coutumier : Hyacinthe continua de passer ses journées à tenir les écritures, et ses soirées à lire des tragédies ; Germain se remit à partager son temps entre son commerce de droguerie et les émotions de la chasse. On ne le vit plus guère qu'à l'heure du souper; il arrivait affamé, recru de fatigue, mangeait comme un ogre et se couchait à neuf heures.
Peu à peu la maison redevint ce qu'elle avait
été autrefois : silencieuse, solitaire, fermée aux visiteurs. Une froide et lourde somnolence semblait tomber du haut du toit sur les pièces somptueuses et muettes. Germain s*était nettement refusé à faire des visites de noce; le monde Teffrayait, et, à part Delphin Nivard qui venait de temps à autre se chauffer au coin du feu d'Hyacinthe, aucun étranger n'était reçu chez les Lafrogne. M"® de Goulaines, pour laquelle Villotte avait toujours été un exil, n'y avait pas fait long feu après le mariage de sa fille. Dès qu'elle avait vu Laurence bien établie, elle s'était senti un regain de jeunesse, et, comme ses trois mille francs de rente lui suffisaient maintenant, elle s'était empressée de retourner à Paris pour y reprendre ses habitudes et ses relations d'autrefois.
A l'entrée de l'hiver, Laurence demeura seule dans sa grande maison luxueusement meublée.
Quand elle eut visité de la cave au grenier ce logis dont elle était la souveraine, quand elle se fut mirée dans toutes les glaces et assise dans tous les fauteuils capitonnés, elle commença de trouver son existence dorée un peu bien monotone. Un ennui gris, subtil et pénétrant comme un brouillard d'octobre, filtra autour d'elle à tra-
vers les portières laineuses et les rideaux soyeux de sa chambre. Il Fenveloppa tout entière pendant les longues heures inoccupées du jour et les heures plus interminables encore de la veillée. Elle comprit alors la cruelle vérité de cette rude chanson populaire lorraine qu'elle avait entendu chanter aux vendangeurs de Rembercourt :
Au diable la richesse
Quand le plailir n*y est point I
Un jour, quand je serai morte, Je n*emporterai rien du tout, Qu'une vieille chemise Et un drap par dessus.
Voilà la belle morte, On n'y pensera plus !
A quoi lui servait d'avoir d'élégantes toilettes qu'elle ne pouvait montrer? A Yillotte, on ne se promène pas; les dames de la bourgeoisie n'ont d'autre distraction que d'aller au marché ou à l'église. Or, Laurence laissait la corvée du marché à Gatherinette; quant à l'église, comme elle était d'une piété fort tiède, elle se bornait à y paraître le dimanche à la petite messe de onze heures. Elle sortait donc très-peu et s'ennuyait mortellement.
Même quand les deux Barbeaux étaient au logis, la société de ces deux compagnons à Tesprit peu ouvert et peu expansif n'avait rien de récréant. Leurs goûts casaniers, leurs idées vieillottes, leurs causeries, roulant sur des choses de Tancien temps ou des souvenirs de M"' Lénette, la laissaient indifférente et taciturne. Parfois il
semblait à Laurence que son cerveau se rétrécissait, que sa jeunesse s'en allait, au contact de ces deux hommes plus vieux que leur âge, et elle se regardait avec effroi dans une glace, croyant déjà apercevoir une ride sur son front ou un fil blanc parmi ses cheveux noirs. Elle avait des langueurs indéfinissables, terminées par des crises de larmes dont elle était elle-même honteuse et qu'elle dissimulait de son mieux.
Les deux frères, peu expérimentés en ce qui touchait aux choses féminines, ne savaient rien faire pour remédier à ces accès de mélancolie. Germain, qui avait contenté toutes les fantaisies de sa femme, était persuadé qu'il avait rempli, et au delà, l'engagement qu'il avait pris de la rendre heureuse. Elle avait de jolies toilettes, un nid douillet; que pouvait-elle désirer davantage et pourquoi ne s'y serait-elle pas trouvée à l'aise?
Du reste, pour le quart-d'heure, les deux Bar-
beaux étaient absorbés par une occupation qui ne leur permettait guère de s'apercevoir des tristesses vagues de la jeune femme. Ils réglaient les mémoires des menuisiers, des peintres et des tapissiers qui avaient contribué à Tembellissement de leur maison, et ils constataient avec effroi que le total de la dépense avait dépassé de beaucoup leurs prévisions. Ayant gardé les principes de stricte économie inculqués par la tante Lénette, ils ne laissaient pas de faire la grimace à Taspect de ces formidables additions.
Hyacinthe surtout poussait de nombreux soupirs et gémissait de ce que les nouveaux aménagements avaient laissé inoccupées les deux pièces situées au-dessus des bureaux.
— On aurait pu en tirer parti, murmurait-il à Delphin Nivard, et c'est de l'argent qui dort.
Un matin, le chef de bureau vint trouver les deux frères et leur demanda si, sérieusement, ils ne songeaient pas à utiliser cet appartement devenu vacant.
— Les deux pièces, leur dit-il, ont un escalier indépendant et une sortie sur la rue de la Municipalité : cela ne vous gênerait en rien, et vous avez assez de vieux meubles pour les garnir convenablement... Si vous vous décidiez à les louer,
j'aurais votre affaire : un garçon bien rangé, bien élevé, tranquille, qui ferait honneur à ses propriétaires... Il cherche un appartement meublé, et il serait heureux de loger dans une maison comme la vôtre.
Le locataire proposé par Nivard était un jeune avocat, attaché au parquet de Villotte et répondant au nom de Xavier Duprat. Germain ne dit pas non, Hyacinthe alla aux renseignements et en rapporta de parfaits. M. Duprat était un jeune homme distingué, ayant des goûts sérieux, de bons principes, une conduite exemplaire. Il était membre de la Société de Saint-François de Régis et offrait toutes les garanties désirables. L'affaire se conclut donc par Fentremise de Nivard, et il fut convenu que le nouveau locataire entrerait en jouissance le 1" avril.
Ce jour-là, dans l'après-midi, Laurence s'occupait à renouveler les fleurs du petit salon qui lui servait de boudoir, Germain était allé assister à une pêche aux étangs de Belval, Hyacinthe était sorti pour affaires, quand Gatherinette annonça que le locataire demandait à parler à madame.
Sur un signe de la jeune femme, la domestique introduisit M. Xavier Duprat.
D'après ce qu'elle avait entendu dire à son
mari et à son beau-frère, Laurence s'était dessiné en idée un portrait assez ridicule de ce magistrat en herbe. Ce locataire patronné parNivard et accueilli avec enthousiasme par les deux Barbeaux devait être quelque provincial à tournure de séminariste, gauche et engoncé dans de maussades vêtements noirs. Elle fut plus qu'agréablement surprise à l'aspect du visiteur qui s'avançait en la saluant.
C'était un grand et beau garçon de vingt-cinq ans. Un léger pardessus marron, aux revers de soie largement étalés sur une poitrine bombée, laissait voir une taille souple et bien prise dans la redingote noire étroitement boutonnée; un pantalon d'un joli gris complétait cette toilette à la fois élégante et simple. Le visiteur était ganté et chaussé avec un soin scrupuleux. Son linge était fin et d'une blancheur irréprochable. Il n'avait pas encore fait aux exigences du parquet le sacrifice d'une soyeuse barbe châtain clair. Très-soignée et frisant naturellement, cette barbe encadrait à merveille le visage au teint chaud, un peu bistré, éclairé par deux yeux bruns, veloutés et caressants comme des yeux de femme.
— Madame, commença-t-il, je n'ai pas voulu m'installer dans votre maison sans vous pré*
senter mes hommages et vous dire combien je suis heureux d'avoir été accueilli à titre de locataire par M. Lafrogne.
Sa voix était chaude et caressante comme son regard; peut-être même eût-on désiré moins ,de douceur mielleuse dans Faccent. Mais cet organe était si mélodieux qu'il charmait tout d'abord, et Laurence subit d'autant mieux cette séduction que son esprit prévenu y était moins préparé. Elle se sentit honteuse des imaginations qu'elle s'était mises en tête, et de son ton le plus aimable elle demanda au jeune homme s'il avait déjà pris possession de son appartement.
— Pas encore, répondit-il, j'ai laissé mes bagages au pied de l'escalier.
— Asseyez-vous, monsieiur, reprit Laurence, je vais recommander qu'on monte tout cela chez vous, et qu'on vous prévienne lorsque les choses seront eu ordre.
Elle sortit un moment, tandis que le nouveau locataire jetait un coup d'oeil curieux sur l'arrangement du petit salon où il se trouvait. — Tout y sentait la femme jeune, raffinée et coquette: depuis les violettes trempant dans de frêles cornets de verre de Venise jusqu'aux écheveaux de soie aux couleurs gaies qui s'étalaient sur une
mignonne table à ouvrage. Les fauteuils bas et moelleux, les chauffeuses en velours de Gênes, de grands écrans japonais, tout avait un précieux parfum de richesse élégante et cossue.
— J'ai stylé Gatherinette, dit Laurence en rentrant, et tout sera bientôt prêt, monsieur.
Ils restèrent un moment assis sans parler, chacun d'eux se recueillant pour rassembler ses impressions, tandis que les violettes emplissaient l'atmosphère tiède d'une suave odeur de renouveau. Laurence semblait un peu intimidée par ce tète-à-téte inattendu; Xavier Duprat, au contraire, était fort calme et regardait, non sans plaisir, à travers ses cils demi-fermés, le joU visage et la fraîche toilette de la femme de son propriétaire. Gelle-ci, embarrassée de cet examen, rougissait et agitait nerveusement son petit pied ; à la fin, rompant la première le silence : — Vous habitez Yillotte depuis peu, monsieur? demandât-elle.
Il répondit qu'il arrivait de Paris, où il avait passé son doctorat et où il était resté six ans.
— Vous avez vécu à Paris I s'écria-t-elle vivement ; moi, j'y suis née... Quel quartier habitiezvous ?
Il nomma une rue voisine du Luxembourg.
— Ah! fit-elle avec un gros soupir, et, fermant ses beaux yeux, la tète. un peu renversée en arrière, pendant une minute elle revit le jardin tel qu'elle l'avait connu par les après-midi de printemps : — la terrasse des marronniers avec la musique militaire rangée en cercle et jouant une valse; les étudiants aux airs crânes, aux façons bruyantes, se promenant par bandes entre les chaises alignées ; la jeune verdure des talus, la blancheur mate des statues se détachant sur les massifs de lilas, l'eau argentée du bassin frissonnant au grand soleil, et çà et là le mélodieux bruit d'ailes des ramiers quittant les marronniers en fleurs pour s'aller poser sur le bras d'un Mercure ou l'épaule d'une Diane.
Elle eut comme une hallucination de ce coin de Paris; elle en voyait tous les détails, elle entendait les voix joyeuses des enfants, les fanfares des cuivres, et croyait même respirer par bouffées l'odeur bien connue des gauffres toutes chaudes se mêlant aux senteurs végétales des parterres...
Elle secoua la tète, rouvrit les yeux et vit que le jeune homme la contemplait avec une discrète admiration. — Pardon. I balbutia-t-elle, je pensais au Luxembourg... Je m'y suis tant pro-
menée autrefois ! Comment avez-vous pu quitter Paris, monsieur, pour venir vous enterrer à Villotte?.. Vous devez bien vous ennuyer dans cette bicoque de petite ville !
Il fit un mouvement en arrière comme un homme légèrement choqué, et prenant une attitude à la fois solennelle et pensive, une de ces poses dédaigneuses, affectionnées par les jeunes doctrinaires de sa conférence, il répondit avec un ton mélancoliquement sentencieux qu'un acteur lui eût envié : — Madame, je travaille beaucoup et je n'ai pas le temps de m'ennuyer... D'ailleurs je suis habitué à la solitude, et elle ne m'effraie plus.
— Vous êtes bien heureux, monsieur! s'écriat-elle avec une vivacité amusante, moi je n'y suis pas faite... Je ne m'habituerai jamais à une ville où on n'a pas un spectacle à voir, pas un livre intéressant à lire... C'est peu dire que je m'y ennuie, reprit-elle avec véhémence, je nCy assomme !
Il ouvrit tout grands ses yeux scandalisés.
— J'ai dans ma bibliothèque, dit-il d'un air d'aimable compassion, quelques-unes des œuvres de nos auteurs contemporains: m'autorisez-vous, madame, à les mettre à votre disposition ?
Elle accepta immédiatement, et elle commen-
çait à le remercier, qiiand Gatherinette vint aunoncer que l'appartement était prêt* Xavier Duprat s'inclina profondément, et ils se séparèrent; mais tout en se rendant chez lui, le futur magistrat souriait dans sa barbe, et je ne sais quelle fatuité intime lui disait qu'il avait marqué sérieusement son passage dans le boudoir fleuri et capitonné de M""' Laf rogne. — En effet, il y avait semé des germes de sensations nouvelles, dont la floraison rapide devait donner un parfum plus troublant et avoir une existence plus durable que les violettes et les jacinthes des jardinières.
Après son départ, Laurence demeura longtemps rêveuse. U lui semblait que le soleil était plus doré et que les fleurs répandaient une plus pénétrante odeur de printemps. Le soir, au souper, elle conta la visite de M. Duprat et fit l'éloge du jeune homme. Hyacinthe abonda naïvement dans son sens ; quant à Germain, il avait à peine entrevu son locataire. Il n'en parut pas moins enchanté d'apprendre qu'il agréait à sa femme et à son frère, et promit même de lui rendre sa visite dans la huitaine.
Go qui était certain, c'est que l'installation de M. Duprat dans la maison de la rue du Bourg
avait donné à la vie de Laurence un intérêt tout nouveau. La présence de ce beau garçon, à la fois homme sérieux et homme du monde, semblait avoir rajeuni et réveillé la somnolente demeure. Les journées commencèrent à paraître moins longues à Mme Lafrogne ; et le soir elle s'endormait avec moins de peine* en songeant que le lendemain matin, lorsqu'elle ouvrirait sa fenêtre, elle apercevrait Xavier à la sienne.
Les croisées du petit salon, donnant sur la cour, faisaient face à celles du cabinet de travail de M. Duprat. Le matin, en arrosant ses fleurs, Laurence jetait à la dérobée un coup d'œil chez son vis-à-vis. Elle entrevoyait le profil perdu du jeune homme courbé sur sa table de travail. Parfois il se levait, venait s'appuyer d'un air méditatif à la barre de la croisée, et , tout à coup, s'apercevant de la présence de M™* Lafrogne à la fenêtre d'en face, il saluait cérémonieusement et se retirait en hâte, comme s'il eût craint d'être accusé d'indiscrétion.
Xavier Duprat était le quatrième enfant d'un conseiller à la cour de Metz. Ses parents, ayant trois filles à doter, avaient donné à leur fils pour tout patrimoine une éducation soignée et de belles relations. Après Tavoir fait élever chez les pères du collège Saint-Augustin, ils Tavaient envoyé à Paris suivre les cours de la faculté de droit.
Le jeune homme avait quitté sa famille, ayant en poche une maigre pension de dix-huit cents francs, mais muni d'une ample provision de sages conseils, analogues à ceux que Polonius donne à son fils Laërte dans Hamlet : — être toujours en religion et en politique pour les principes d'ordre et d'autorité; ne jamais heurter les bienséances ni fronder les personnages officiels ; se
lier de préférence avec des gens placés plus haut que soi sur Téchelle sociale ; faire la cour aux femmes âgées, se défier de son premier mouvement, parler peu et beaucoup écouter.
Le jeune Duprat, doué d'une forte volonté, d'un esprit délié et d'une ambition peu commune, avait suivi à la lettre les recommandations paternelles. Aussi avait-il réussi dans le monde et était-il arrivé à Villotte avec la réputation d'un homme distingué, sérieux, appelé aux plus éminentes positions. Façonné par les bons pères du collège Saint-Augustin, il avait appris de bonne heure à se conduire prudemment et adroitement dans la vie; à une époque oùuno certaine religiosité était redevenue à la mode, il savait allier dans une juste mesure les pratiques dévotes et les distractions mondaines, assistant le même jour aux conférences d'un père lazariste et aux bals du préfet, passant légèrement sur sa dévotion un aimable vernis d'homme bien élevé ; en un mot, doux, poli, insinuant, réservé, ayant tout ce qu'il faut pour se pousser convenablement dans le monde.
Il faisait merveille dans cette petite ville, où les mères le citaient comme exemple à leurs fils adolescents, et où les pères de filles nubiles le
regardaient d'un œil fort doux. Perspicace et fin comme il était , il s'aperçut vite de l'impression qu'il avait produite sur M*® Lafrogne. Plus d'un homme de son âge eût été facilement induit à la tentation. La jeune femme était jolie à souhait, élégante, riche, dans une position à flatter grandement la vanité d'un conteur de fleurettes. En outre, il était évident que son mari la négligeait, qu'elle s'ennuyait de la vie qu'on lui faisait mener et qu'elle n'eût pas été fâchée de trouver un consolateur. Mais Xavier Duprat était prudent et réfléchi, et, bien que ses vingt-cinq ans le démangeassent fort dans une petite ville dépourvue de ressources, il tenait avant tout à ne pas se compromettre et ne voulait s'avancer qu'à coup sûr. Le fruit défendu le tentait, mais il désirait que la branche vînt d'elle-même se mettre à portée de sa main. Bref, par une compromission de conscience qu'il n'est pas rare de rencontrer chez les natures plus habiles que droites, il voulait bien pécher, pourvu qu'aux yeux du monde il pût se donner les apparences d'un galant homme qui n'a succombé qu'à son corps défendant.
Aussi se garda-t-il de profiter de la permission octroyée par Laurence et de lui apporter sur-lechamp les livres dont il avait parlé. Pendant une
quinzaine, il se tint sur la réserve, se contentant d'envoyer de respectueuses œillades dans la direction de la fenêtre de sa voisine. Il fut récompensé de sa patience, car un beau dimanche il reçut la visite de Germain Lafrogne en tenue de cérémonie.
Xavier Duprat se montra à son propriétaire sous les dehors d'un garçon sérieux, timide, «tout entier à son affaire ». La conversation fut affable et cordiale. En se retirant, Germain dit à Xavier : — A propos, ma femme m'a prié de vous rappeler que vous lui aviez promis des livres.
Le jeune homme mit son oubli sur le compte de ses nombreuses occupations et proposa à M. Lafrogne de se charger lui-même des volumes.
— La demande de M"® Lafrogne est peut-être indiscrète, reprit le mari ; excusez-la, c'est une liseuse et notre bibliothèque n'est pas très-bien garnie.
Xavier prit sur un rayon Valentinej la Confession et un enfant du siècle et les Poésies de Musset; puis il lesVemità l'honnête Germain, qui emporta innocemment ces livres, dont il ne connaissait même pas de nom les auteurs.
Pour un dévot, le choix était au moins singu-
lier; mais Xavier pensait probablement qu'il faut donner aux gens des livres appropriés à leurs goûts, et que les esprits comme les estomacs féminins s'accommodent mieux des friandises que des viandes solides.
Avant de reparaître chez Lafrogne, il attendit patiemment que les œuvres de Musset et de George Sand eussent produit tout leur effet sur la jeune imagination de Laurence. Il se bornait, le matin ou le soir, à la saluer de sa fenêtre ; mais il ne négligeait aucune occasion de lier conversation avec le mari. Il raccompagna même une après-midi à sa ferme de Rembercourt.
Laurence n'était pas de la partie, et Germain, en vrai propriétaire , promena son hôte dans tous les coins de son domaine, lui fit admirer son chenil, ses étables, ses engrangements, et le ramena à la nuit éreinté et fourbu.
Lafrogne cadet était enchanté de son locataire. — Il est très-bien, ce jeune homme, dit-il à sa femme et à Hyacinthe, c'est un garçon ferré sur le Gode et un aimable compagnon... un peu trop cérémonieux, par exemple!.. ï'avais l'intention de le faire souper avec nous, à la fortune du pot... Groiriez-vous qu'il n'a jamais voulu monter?.. Il a fait un tas de façons, et, ma foi,
je Tai laissé... Je ne pouvais pas le prendre au collet, n'est-ce pas ?
Laurence se contenta de sourire d'un air un peu dédaigneux, mais intérieurement elle était froissée. Elle en voulait à Xavier de cette réserve excessive. Depuis quinze jours, le travail de cristallisation dont parle Stendhal s'opérait doucement dans la tête de la jeune femme. Le printemps avec ses tiédeurs, le lyrisme des livres prêtés par M. Duprat, aidèrent encore à cette silencieuse floraison de l'amour.
Pelotonnée sur sa chaise longue, derrière ses rideaux ensoleillés, Laurence dévorait les Nuits, et de temps à autre, par l'entrebâillement des stores, jetait un coup d'oeil sur la fenêtre de Xavier. Parfois, aux heures claires de la matinée ou le soir, à la brune, elle l'apercevait feuilletant ses dossiers. Après souper, elle revenait s'accouder sans lumière derrière ses persiennes, et se plaisait à le suivre, allant et venant dans son cabinet éclairé discrètement par une lampe posée sur le bureau. La fenêtre du jeune homme restait ouverte bien avant dans la nuit. Penchée dans l'ombre, Laurence distinguait les livres empilés sur la table, le globe dépoli de la lampe autour duquel tourbillonnaient des phalènes, attirées du
dehors par la lumière. Elle voyait la svelte silhouette de Xavier se mouvoir de la table à la bibliothèque. Elle le trouvait beau, fier et triste comme le Bénédict de Valenttne; elle lui prêtait la mélancolie dédaigneuse et passionnée des héros de Musset et elle le plaignait de vivre ainsi toujours seul. Elle enviait les petits papillons qui pouvaient entrer à leur aise chez lui et planer sur sa table de travail ; elle aurait donné beaucoup pour pouvoir pénétrer comme eux, sans qu'il s'en doutât, dans l'austère chambre d'étude, et pour lui apparaître tout d'un coup comme la muse consolatrice de la Nuit de mai.
Un matin , l'occasion lui fut offerte de satisfaire cette fantaisie, et elle ne sut pas y résister. Xavier était au parquet, et la femme de chambre, chargée du ménage du locataire, était venue demander à Laurence des rideaux blancs pour la fenêtre du cabinet de travail. Après un moment d'hésitation, elle résolut d'accompagner la chambrière sous le prétexte de rapporter elle-même les livres qu'on lui avait prêtés. — Après tout, ce n'était pas là un gros péché , pensait-elle , et, d'ailleurs , toutes les propriétaires regardent comme un devoir de veiller à ces détails de mé^
nage. — Néanmoins son. cœur battait fort en montant Tescalier de M. Duprat.
Une fois dans Tappartement, on s'aperçut que les rideaux étaient trop courts. Il fallait découdre un rempli et refaire un ourlet. La femme de chambre redescendit pour s'occuper de cette opération, et Laurence, restée seule, put examiner à loisir le sanctuaire où travaillait Xavier.
Le cabinet était à la fois élégant et sévère comme le maître du logis. L'une des murailles était entièrement couverte par une large bibliothèque vitrée, pleine de livres aux reliures brunes et uniformes. Un grand crucifix d'ivoire sur un fond de velours noir faisait face au bureau. Çà et là, les murs -étaient décorés de gravures d'après Ary Scheffer, représentant Saint Augustin et sainte Monique^ Mignon aspirant au ciely etc. Sur la cheminée, un buste de d'Aguesseau en bronze se dressait entre deux potiches garnies de plantes vertes au feuillage sombre et métallique. Le bureau était encombré de cartons, de dossiers et de livres de droit; à côté, sur un guéridon, étaient épars des gants gris-perle, un paroissien et un nlbum de photographies.
Ce dernier objet attira surtout la curiosité de Laurence. Elle en examinait curieusement la re-
liure en cuir de Russie, maintenue par des fermoirs d^acier bruni , et je ne sais quel démon la ' poussait à l'ouvrir. Ces albums sont le plus souvent une sorte de musée intime dont les portraits peuvent fournir à un observateur perspicace plus d'un renseignement sur le présent et le passé de leur propriétaire. Laurence brûlait de connaître les figures qui composaient Talbum de Xavier. La femme de chambre en avait bien pour une heure à rallonger les rideaux ; Taudience ne se terminait qu'à onze heures, et il en était dix ; M. Duprat ne pouvait donc rentrer maintenant, et elle avait tout le temps de contenter sa curiosité. — Elle fit sauter lestement les fermohrs de Talbum et l'ouvrit. En tète se trouvaient les portraits du père et de la mère de Xavier, puis trois jeunes filles assez laides, — ses sœurs probablement. Ensuite arrivaient à la file des personnages graves, décorés, cravatés de blanc, figures solennelles et rasées de vieux magistrats; enfin, toute une collection d'ecclésiastiques : révérends pères à mines douceureuses, moines aux profils d'ascètes, abbés mondains et souriants. Laurence poursuivait sa perquisition , rassurée par ces têtes pieuses et vénérables, mais redoutant toujours, «n toiurnant un feuillet, de rencontrer une figure
de femme, jemie et jolie, dont la présence lui révélerait quelque mystère d'amour. Tout à coup la porte s'ouvrit, et Xavier Duprat , portant sa serviette gonflée de paperasses, parut aux regards effarés de la curieuse.
Elle poussa un petit cri, laissa retomber bruyamment la couverture de l'album, et une rougeur intense lui brûla les joues et le front.
Xavier la considérait d'un air étonné, sévère, un peu ironique. — Vous, madame, chez moi ?
dit-il d'une voix grave où perçait néanmoins une secrète satisfaction. — Il referma soigneusement la porte, jeta ses paperasses sur une chaise et fit quelques pas vers la coupable, qui se tenait devant lui, honteuse et les yeux baissés.
— Oh I monsieur, murmura-t-elle suffoquée, que je suis confuse... Pardonnez-moi I Les rideaux étaient trop courts, Marianne est allée les rallonger et...
— Et vous êtes restée,., je le vois, acheva le jeune homme avec le même accent ironique et austère.
Elle ne savait plus quelle contenance prendre et continuait de répéter en détournant les yeux : — Je suis si fâchée I Pardonnez-moi d'avoir eu l'indiscrétion d'ouvrir ce livre.
— Cela n'est rien, reprit-il dédaigneusement, n'en parlons plus I mais vous n'avez sans doute pas réfléchi que, dans une petite ville, les démarches les plus innocentes donnent lieu à de malignes interprétations; que penserait-on si l'on savait que vous êtes venue chez moi ?
— Oh I répliqua vivement Laurence en relevant la tète, je suis heureusement au-dessus de pareils commérages I.. Le seul tort que j'aie eu, c'est d'avoir ouvert cet album, et je serais désolée si vous ne me le pardonniez pas.
— Je vous répète que cela n'est rien, fit-il toujours impassible et gourmé.
— Je vois à votre ton que vous me gardez rancune^ monsieur... Dites-moi que vous ne me tiendrez pas rigueur à cause de mon étourderie.
— Non, certes, madame...
— Adieu, monsieur !.. Vous ne m'en voulez pas, bien vrai ?
Elle lui tendait la main gentiment ; mais lui, tout à son rôle de puritain, feignit de ne pas voir cette main tendue et s'inclina cérémonieusement.
Elle resta immobile et douloureusement mortifiée par cette dureté dédaigneuse. La honte, le chagrin , l'excitation nerveuse provoquée par cette scène inattendue lui oppressèrent la poitrine,
sa gorge se serra, ses yeux devinrent humides, et tout à coup deux grosses larmes roulèrent lentement le long de ses joues.
Cette naïve explosion de douleur et de confusion était si charmante que le jeune doctrinaire en fut touché à travers sa cuirasse de dignité glacée et de faux puritanisme. Ces deux belles larmes remuèrent le fond voluptueux de son tempérament bilieux-sanguin. En somme, il en était arrivé à ses fins. Laurence s^était compromise sans qu'on pût Taccuser, lui, d'avoir poussé la jeune femme sur cette pente périlleuse. Après tout il ne voulait point mal de mort 4 cette pécheresse, et il était miséricordieux.
Ses yeux retrouvèrent peu à peu leur expression câline; il prit affectueusement Tune des mains de Laurence entre les siennes : — Non, chère madame, murmura-t-il, je ne vous en veux pas.
Sa voix avait des accents d'une mansuétude fondante. Il avança un fauteuil et força la jeune femme à s'y asseoir ; puis, accoudé paternellement au dossier, il la regarda d'un œil à la fois indulgent et charmé.
Laurence, rassérénée par ce changement de façons, mais encore trop émue pour parler, se bornait à tourner vers lui, avec une expression
de vive reconnaissance, ses noires prunelles tout humides, tandis que ses lèvres rouges souriaient. — Oh I soupira-t-elle, que je suis contente que vous ne me gardiez pas rancune I
— Je ne vous en veux pas, répéta-t-il en se penchant de plus en plus ; mais comprenez quelle a été mon émotion en rentrant dans ma solitude et en vous y trouvant, vous, jeune, charmante, adorable...
Il lui chuchotait ces mots dans Toreille, ses lèvres effleuraient presque les abondants cheveux crèpelés de Laurence, dont la poitrine gonflée se soulevait encore par moments. Elle subissait de plus en plus Tinfluence de cette voix caressante, de ces regards câlins fixés siu* sa figure, et involontairement, comme fascinée, elle tournait ^a léte vers lui.
— C'est trop I murmura-t-elle, après m'avoir grondée, voilà que vous me faites trop de compliments.
— Ce ne sont pas des compliments, c'est l'expression même de ma pensée la plus intime...
Il avait à peine achevé que sa tète se rapprocha encore, et lentement ses lèvres déposèrent deux baisers sur les yeux qui se tournaient pour lui sourire.
Tout étourdie et troublée par cette lente caresse, elle ne protesta pas d'abord. Même sa tête se souleva, ses lèvres s'avancèrent comme attirées irrésistiblement vers celles de Xavier; puis, la réflexion lui revenant comme un coup de foudre et reprenant conscience d'elle-même, elle fut épouvantée de l'audace du jeune homme et de tout ce qu'elle avait permis. Alors, à la fois honteuse et grisée, rouge, les yeux voilés, elle se leva, repoussa les mains qui voulaient s'emparer des siennes, et, sans dire un mot, s'élançant vers la porte, elle disparut.
Xavier passa son après-midi à ruminer les impressions de la matinée. Sa vanité était flattée ; il avait touché le cœur d*une vraie femme du monde, élégante, coquette et toute pimpante dans sa fraîche beauté de dix-neuf ans. En lui, le limon sensuel qui est au fond de toute créature humaine fermentait doucement à la tiède chaleur de ces préliminaires d'amour. Étendu dans le fauteuil où s'était appuyée la tête de Laurence, il croyait respirer encore cette fine odeur de violette dont les vêtements de la jeune femme étaient imprégnés ; il fermait voluptueusement les yeux et revoyait tous les détails de la scène du matin.
Il n'essaya point ce jour-là de troubler de nouveau la solitude où M"® Lafrogne s'était renfer-
mée. Il lui semblait de bon ton de se montrer tout d'abord généreux et réservé ; mais le lendemain il résolut de pousser plus avant ; après avoir procédé minutieusement à sa toilette, il prit sous son bras deux romans de Balzac afm de motiver sa visite, et se rendit chez la femme de son propriétaire.
Comme il traversait la cour, il rencontra Germain qui sortait du vestibule. — Vous alliez chez ma femme^ monsieur Duprat? lui dit ce dernier, inutile I vous ne la trouveriez pas... Elle est partie hier pour Rembercourt.
Et comme, involontairement, à l'annonce de ce brusque départ, la figure du jeune homme s'était allongée : — Gela nous contrarie un peu, Hyacinthe et moi, continua Germain en bourrant sa pipe, parce que nous avons ici du travail qui nous retiendra jusqu'en juin, et que nous ne pourrons passer avec elle que les dimanches; mais elle prétend qu'elle est souffrante et que l'air de la campagne lui fera du bien... Vous savez, quand les femmes ont une idée, il n'y a pas à aller contre...
Le jeune homme remonta chez lui fort désappointé. Cet expédient dilatoire, imaginé par Laurence, dérangeait toutes ses combinaisons.
Pourtant une réflexion vint mêler quelque douceur à Tamertume de sa déconvenue. — Il fallait que M»« Lafrogne le redoutât bien fort pour avoir fui si rapidement! Cette précipitation à s'éloigner donnait la mesure de la fascination 4u'il avait exercée et marquait combien la jeune femme avait conscience de sa propre faiblesse.
Laurence avait eu peur, en effet. Comme beaucoup d'honnêtes femmes, elle pensait que Tamour platonique est une distraction parfaitement licite, où les maris n'ont rien à voir. Elle s'était bercée de l'espoir que l'amour de ce jeune homme, si sérieux et si bien élevé, * planerait constamment dans des régions angéliques et immatérielles ; qu'entre eux la passion resterait pure, et que le désir des choses défendues, pareil à une hirondelle infatigable, volerait toujours au-dessus de leurs têtes sans jamais y poser son aile. — Et la chute avait été si prompte I le vol idéal avait été si court I — La jeune femme était fort irritée de ces deux impertinents baisers qui étaient si vite descendus sur ses yeux, et en même temps elle éprouvait une douceur non pareille à se les rappeler, ainsi que la musique caressante des paroles que Xavier lui murmurait à l'oreille. Gomme elle avait une nature droite et répugnant
à la duplicité, elle se trouvait mal à Taise en face des deux honnêtes figures de Germain et d'Hyacinthe. Il lui semblait qu'on voyait sur son visage la trace des baisers de Xavier, et en présence «les deux Barbeaux elle n'osait plus penser à son séduisant et audacieux voisin.
Aussi saisit-elle le premier prétexte qui s'offrit pour s'enfuir à Rembercourt. Dans cette retraite heureusement située entre la rivière et un grand pan de forêt, Laurence croyait qu'elle serait à^la fois plus protégée et plus libre. Elle n'aurait plus à craindre le voisinage troublant des fenêtres de Xavier, elle pourrait penser à lui sans rougir devant Germain ; elle savourerait les prémices de la passion sans risquer de se laisser entraîner sur une pente dangereuse.
Cette inocente illusion ne fut pas de longue durée. Dès le surlendemain de son départ, Xavier Duprat devint un visiteur assidu des bois de Rembercourt. — Au sortir du petit village de Fains, la colline boisée qui forme l'un des versants de la vallée s'avance comme un promontoire dans la plaine, dominant de ses futaies à pic l'eau tranquille d'un canal et les bâtiments de la ferme. Au point culminant du bois, une tranchée dévale brusquement en face de Rem-
bercourt, et par cette éclaircie on peut, sans être vu, plonger comme à vol d^oiseau au-dessus des cours et des jardins.
C'était là que Xavier venait s'installer chaque jour. Étendu à Tombre, il épiait tranquillement, du haut de cet observatoire, tout ce qui se passait à la ferme. Pour amuser ses yeux, pendant les longues heures où il faisait le guet, la vallée prodiguait les charmes de son opulente parure d'^té. — Les vergers, où déjà rougissait la cerise, étaient pleins d*oiseaux chanteurs; les prés mûrs répandaient au soleil leur onduleuse et plantureuse verdure aux tons chauds semés çà et là de taches blanches ou dorées; entre les saules et les peupliers, la rivière luisait par place comme de l'argent fondu; et de l'autre côté des prairies, les coteaux de Varney et de Bussy détachaient sur le bleu du ciel leurs vignes d'un vert phosphorescent. Au milieu de tout cela, il y avait des envolements de pigeons aux ailes mélodieuses, de sonores claquements de fouet, des gloussements de volailles, et parfois le passage d'un train lancé à toute vapeur qui traversait la vallée avec un long sifflement. Mais Xavier Duprat, peu sensible au spectacle de la nature, n'était préoccupé que d'une chose : — le pavillon aux
volets verts qui s^élevait à Fun des angles du mur de la ferme. Armé d*une lorgnette, il n'avait pour objectif que ce corps de logis, dont la blancheur ensoleillée tranchait sur les arbres du verger. Il espérait toujours que Laurence, lasse de sa réclusion, se laisserait tenter par l'ombre fraîche de la futaie voisine et «qu'elle viendrait se promener sous bois.
Un jour, enfin, sa patience fut récompensée.
Il vit la jeune femme ouvrir la porte qui donnait sur la forêt, franchir rapidement le canal et disparaître derrière les arbres de la lisière. Leste comme un chevreuil, il dégringola le long de la coulée ombreuse, et comme Laurence gravissait le même chemin en sens opposé, à un brusque tournant elle se trouva soudain en face de Xavier Duprat.
Elle étouffa un cri de surprise, devint pourpre et resta immobile au pied d'un hêtre.
— Pardon, madame, dit Xavier en saluant très-bas, pardon de vous avoir effrayée. Croyez bien que, malgré les apparences, cette rencontre n'a rien de prémédité. Depuis une semaine, je me trouvais si seul chez moi, la vue de vos persiennes constamment closes me faisait si tristement sentir mon isolement, que j'ai voulu mar-
cher an gprand air. Un secret attrait m*a pousse de ce côtéy mais j'étais loin d'avoir Tindiscrète pensée de troubler votre retraite... Le hasard seul a tout fait.
Laurence crut de ce petit discours ce qu'elle voulut bien ; mais Tattitude du jeune homme était si pleine de respectueuse admiration, sa voix avait des inflexions si tendres, son air doux et soumis contrastait si fort avec les audaces de lautre semaine, qu'elle pensa qu'un accès de rigorisme serait ridicule; au lieu de rebrousser chemin, elle continua de marcher à côté de lui dans le sentier qui était juste assez large pour qu'on pût y passer deux de front en se frôlant un peu.
Xavier avait une langue dorée, et il ne laissa pas languir la conversation. Côte à côte, le bras effleurant le bras, ils suivaient lentement les petites sentes moussues : le soleil, tamisé par les hautes branches des hêtres, faisait pleuvoir des gouttes lumineuses sur Fherbe et sur les feuilles ; dans ce clair-obsciu*, cà et là des ancolies bleues et de grands orchis tachetés dressaient leurs tètes fleuries, tandis qu'au cœur de la futaie les loriots ])rodaient des vocalises flûtées sur la basse profonde des ramiers roucoulants.
LA. MAISON DES DEUX BARBEAUX. til
Sans déclamation, avec une grâce aisée et une mélancolie adroitement mesurée, Xavier parlait de son isolement, de ce besoin d'intimité qui lui donnait parfois la nostalgie de la vie de famille. Il avait eu une enfance si heureuse près de sa mère qui l'adorait !.. Le futur substitut s'entendait à merveille à faire jouer les cordes du sentiment maternel et des joies familiales. Laurence l'écoutait avec une sympathie toujours croissante. La beauté de cette après-midi de juin ajoutait encore aux séductions du langage de l'amoureux, et pendant des heures la jeune femme resta sous le charme, si bien que le soleil était déjà bas quand elle songea à rentrer à la ferme. Il la reconduisit jusqu'à l'orée du bois, et lui arracha la promesse de se retrouver le lendemain au même endroit.
Elle y revint. Tous deux prenaient goût à cette école buissonnière en pleine forêt. Le beau temps, la délicieuse griserie de l'amour qui commence, la piquante saveur du fruit défendu, et surtout l'audace ingénue de la jeunesse faisaient passer Laurence sur les périls de ces promenades clandestines. Quant à Xavier Duprat, ravi de la tournure que prenaient les choses, il se montrait délicat et réservé, se gardant bien de gâter sa situa-
tion par de trop brusques attaques. Il savait resh ter sage et respectueux. En garçon raffiné et prudent, il se sentait d'ailleurs peu de goût pour les Oarystis en plein air qu'un garde mal appris ou un bûcheron indiscret peut venir déranger. Il était semblable à un écolier qui a volé un beau fruit, et qui, le sachant bien en sécurité au fond de sa poche, se contente de le tàter du doigt de temps à autre, en se réservant de choisir son heure pour le savourer à son aise. Il calculait qu'une fois complètement maître de la volonté de Laurence , il lui serait facile de s'insinuer dans les bonnes grâces des deux Barbeaux, qui étaient gens à mener par le nez. Il deviendrait alors l'ami de la maison, le commensal préféré, et, sans endommager sa réputation, sans compromettre son avenir, sans faire de scandale , il trouverait dans le confortable logis de la rue du Bourg bon souper, bon gîte... et le reste.
Un incident malencontreux vint gâter cette aimable perspective. Jusque-là le beau-temps avait favorisé les deux jeunes gens; mais une après-midi, pendant qu'ils se promenaient sous bois, le ciel se brouilla et un soudain coup de tonnerre leur annonça un orage qui s'était formé à la sourdine. Ils étaient sur le versant qui des-
cend vers Fains, et, par une éclaircie, ils virent tout à coup la vallée obscurcie par de gros nuages. La rivière était toute noire; de larges nappes de pluie poussées par le vent commençaient à cacher les collines sous d*épaisses buées grises, — ils ne pouvaient rester en plein bois, et ils coururent le long de la lisière, en quête d*un abri un peu plus imperméable que les branches des hêtres. Justement, au pied delà côte, il y avait une brasserie, bien connue des pêcheurs à la ligne, qui allaient s*y reposer auprès d*une 'chope, quand le poisson ne mordait pas. — Laurence et Xavier, toujours courant, se précipitèrent dans la foulerie qui formait une des dépendances de rétablissement, et là, cachés derrière les cuves, ils attendirent la fin de la bourrasque. Il faisait si noir dans ce bâtiment, uniquement éclairé par la porte cochère, qu'ils ne craignaient guère d*être reconnus. Au bout d une demi-heure, les éclats de tonnerre devinrent plus sourds et plus lointains, la pluie diminua , et un rayon de soleil , perçant galment Tobscurité de la foulerie^ annonça aux deux reclus qu'ils pouvaient reprendre la clé des champs.
Gomme ils quittaient leur refuge, juste sous le porche de la grand' porte, ils se jetèrent dans les
jambes d*un quidam qui accourait en sens contraire, et qui, trempé jusqu'à Téchine, se hâtait d'entrer à la brasserie. Or, par une malheureuse chance, ce quidam n'était autre que Delphin Nivard.
Laurence le reconnut la première. — Gourons, dit-elle tout bas à Xavier, c'est M. Nivard !
Ils s'éloignèrent rapidement. Quand ils furent à cent mètres : — Êtes-vous sûre que ce soit lui? demanda Xavier.
— Je le crois, répondit-elle, car il doit dîner ce soir à la ferme avec Hyacinthe et M. Lafrogne.
Xavier Duprat se retourna d'un air inquiet vers la brasserie. C'était bien Nivard, en efiTet. Il était revenu sur ses pas, et, planté sur le seuil de la porte cochère, la main en abat-jour sur ses yeux, il paraissait lorgner, à travers les dernières buées de l'orage, le couple qui s'éloignait.
— Voilà qui est fâcheux! murmura Xavier Duprat, dont la figure s'assombrit.
Laurence était tout aussi inquiète que son compagnon ; mais, le voyant tourmenté, elle voulut le rassurer. — Bah ! reprit-elle, il ne nous a vus que de dos et il a de mauvais yeux. Je vais vite rentrer à Rembercourt où je changerai de
robe et de coi£Fare avant qu'il arrive, cela le déroutera. Soyez demain à Tentrée du bois , et je vous conterai comment les choses se seront passees* • •
Ils se quittèrent là-dessus. — Le lendemain, dès trois heures de Taprès-midi, Xavier attendait M"^* Lafrogné au rendez-vous indiqué.
Le môme jour, vers deux heures, les employés du bureau de Nivard furent fort étonnés de voir leur chef de file enlever ses manches de lustrine, brosser son chapeau et quitter son fauteuil de cuir. Dolphin Nivard était un modèle d'assiduité, et sa conduite était tellement anormale qu'elle stupéfia tous les plumitifs de sa division. Le chef de bureau enfila une rue détournée, et, longeant les bords du canal , prit à son tour la direction de la ferme. C'était le chemin le plus long, mais aussi le moins fréquenté. Il arriva ainsi , masqué par les arbres, jusqu'à la lisière inférieure de la forêt, et là, sautant dans le taillis avec l'agilité d'uu chat sauvage et l'adresse d'un braconnier, il chemina sans bruit sous la feuillée jusqu'en vue de Rembercourt.
Trois heures et demie venaient de sonner à l'église de Fains quand Laurence quitta la ferme
et s^engageadansle sentier où Tattendait lejeane Duprat.
— Eh bien ? demanda-t-il en scrutant d*un regard de juge d'instruction la figure un peu pâlie de la jeune femme.
— Rassurez-vous, répondit-elle, je crois que Nivard ne se doute de rien. Quand il est arrivé pour dîner, je m*étais métamorphosée des pieds à la tète ; il n*a point paru me soupçonner, et il n*a pas soufflé mot de sa rencontre... Étant donné Fhomme, s'il eût eu le moindre soupçon, il me Taurait fait entendre par quelque allusion méchante, car il ne m*aime pas, et il n'aurait pas été fâché de me jouer un tour.
— N'importe, reprit Xavier d'un ton bref, ces promenades en plein air sont imprudentes, et il faut y renoncer.
Elle lui jeta un coup d'oeil surpris et attristé. — SoitI murmura-t-elle, puisque vous le désirez.
— C'est dans votre intérêt I soupira-tril avec un accent d'hypocrite abnégation.
Elle secoua les épaules et fit une moue peu résignée.
— D'ailleurs, insinua-t-il doucement, il me
semble qu*il y a un autre moyen de nous voir... un moyen plus simple et moins périlleux.
— Lequel?
— Vous êtes seule le soir presque toute la semaine ; qui vous empoche de me recevoir à Rembercourt? •
— G*est impossible! que penseraient les fermiers et les domestiques?
— Votre pavillon est séparé de la ferme par les jardins, et tous ces gens-là se couchent connue les poules, sitôt la nuit venue.
— Je ne suis pas seule, j'ai avec moi Marianne.
— Votre femme de chambre?.. Elle loge dans les combles et vous au rez-de-chaussée . . . Vous pourriez vous débarrasser d'elle de bonne heure, et, si vous laissiez ouverte la porte du bois, il me serait facile d'entrer chez vous, à la nuit close...
— Je ne ferai jamais cela! interrompit-elle avec véhémence, ce serait mal.
— <- Le mal gît surtout dans le scandale, répliqua-t-il d*un ton coupant et dur qu'elle ne lui connaissait pas encore ; plutôt que de vous exposer aux médisances du public, dans ces courses à
f 18 LA MAISON DES DEUX BARBEAUX.
travers les chemins, j^estime qu'il vaut mieux renoncer à nous voir.
EUe baissa la tète et resta un moment silencieuse. — Non , murmura-t^lle enfin , comme si elle se répondait à elle-même, je ne puis pas vous faire entrer clandestinement à Rembercourt... Prêter les mains à une pareille chose, ce serait de ma part une sorte de trahison.
— Aimez-vous mieux que j*y entre en esc'aladant le mur? demanda-t-il d'un air ironique.
Elle eut la naïveté de prendre cette bravade au sérieux. — Ne vous en avisez pas I s'exclamat-elle effrayée, on lâche les chiens à la nuit, et ils vous sauteraient à la gorge I
Il vit tout le parti qu'il pouvait tirer de cettt crédule appréhension, et, poursuivant d'un ton résolu : — J'en ferai l'essai dès demain soir à neuf heures, dit-il, n'en déplaise aux molosses de M. Lafrogne.
— Mais, c'est une folie ! s'écria-t-elle en joignant les mains, vous perdez la tête, monsieur.
— Je vous jure que je suis parfaitement de sang-froid... J'escaladerai demain la muraille, à moins que vous ne préfériez m'ouvrir la porte du bois.
— C'est impossible.
— G*est votre dernier mot?., à demain donc, et il en adviendra ce qu'il plaira à Dieu.
D*un air offensé, il la quitta brusquement, remonta le sentier et disparut avant qu'elle pût ajouter une parole.
Vers une heure de relevée, les deux Barbeaux travaillaient dans leur petit bureau poudreux , orné d'échantillons de bois de teinture, de registres à dos verdàtre et de factures embrochées dans des tiges de fer. Il faisait très-chaud : par la fenêtre ouverte où grimpaient, en guise de jalousies, des capucines et des volubilis, on entendait le bourdonnement sourd des mouches à miel dans les banquettes de balsamines, et, par moments, des bouffées d*air tiède apportaient du fond de la cour des émanations poivrées de gingembre et de noix muscade.
Hyacinthe, perché sur un tabouret, les jambes de son pantalon soigneusement remontées, afin que l'étoffe ne prît point de faux plis aux genoux, transcrivait des factures sur son livre-journal,
et, entre les barreaux du tabouret, on apercevait ses chevilles maigres , chaussées de bas gris. Germain, la pipe entre les dents, décachetait un supplément de courrier que venait d^apporter le facteur de midi.
Au milieu de ces dépêches commerciales sur papier bleu, une lettre timbrée de Villotte attira son attention. Dans une petite ville, il est rare c[u*on emploie la poste pour communiquer avec ses voisins. La suscription de Tenveloppe portait le nom de Germain Lafrogne, écrit d'une main d'écolier inexpérimenté. Le cadet des Barbeaux déchira le cachet et se mit à lire. Tout à coup il posa brusquement sa pipe sur la table et poussa une exclamation qui fit tourner la tête à Hyacinthe. Germain était pâle et ses mains tremblaient.
— Qu'ya-t-il, cadet? demanda l'autre étonné.
Germain tendit la lettre à son frère. — Tiens, voici ce qu'on m'écrit, murmura-t-il d'une voix altérée.
Hyacinthe lut à son tour la lettre, qui était ainsi conçue :
« On engage M. Germain Lafrogne à se défier de son locataire, qui rôde beaucoup trop souvent du côté de Rembercourt. Du reste, s'il veut sa-
voir pourquoi sa femme était si pressée de s'installer à la ferme, et s'il veut être édifié sur les rapports de cette dernière avec M. Duprat, il n'a qu'à se trouver ce soir même à Rembercourt, à la nuit tombante. A bon entendeur, salrt. »
— C'est une infamie! s'exclama Hyacinthe.
— Oui, celui qui a lancé ce billet avisé juste... Gela m'a donné comme un coup de couteau au cœur.
— Voyons, reprit l'aîné d'un ton qui voulait être rassurant, je pense que tu ne vas pas croire à une dénonciation anonyme ?
— Je voudrais n'y pas croire... Mais quel intérêt aurait-on àm'écrirecela?.. Nous n'avons pas d'ennemis.
— Nous avons des envieux... Et puis, il y a tant de mauvais plaisants.
— On ne risque pas de pareilles plaisanteries, dit Germain d'un air sombre, en allant fermer la fenêtre... Depuis que j'ai lu ce papier, il m'est venu un tas de réflexions que je n'avais jamais faites et qui me frappent tout d'un coup... Laurence est jeune, et j'ai le double de son âge; elle aime le plaisir, et nous ne sommes pas amusants; enfm je suis un ours, et ce monsieur de là-haut est un joli cœur...
— Un garçon si réservé, si pieux !.. Je ne peux pas croire qu'il soit capable d'une pareille noirceur!
— Tu ne connais pas le monde, Hyacinthe, tu juges toujours les autres d'après toi... Vois-tu, nous n'entendons rien aux femmes, ni l'un ni l'autre... Ah! nom d'une balle, s'écria-t-il en se rasseyant, je voudrais déjà être à ce soir... Je souffre trop !
— Tu iras là-bas?
— Tu le demandes? repartit Germain d'une voix amère et irritée.
— Écoute, cadet! reprit le brave Hyacinthe après avoir médité un moment, veux-tu un bon conseil? Pars tout de suite pour Rembercourt. Si cette accusation a quelque fondement, il vaut mieux prévenir le mal que d'avoir à le punir. Ta présence empêchera ta femme de commettre une faute, et la sauvera peut-être.
— Non, répliqua nettement Germain, maintenant que le soupçon m'est entré dans la '^ervelle, un pareil expédient ne me l'enlèverait pas. . . En supposant que je trouve Laurence tranquille dans son jardin et que rien ne se passe ce soir, je me dirais toujours: «Si je n'étais pas arrivé, que se serait-il passé? » Et je serais continuel-
lement tourmenté par un doute; non, dussé-je en crever, j'attendrai jusqu'à la nuit, je me faufilerai là-bas sans être vu..* Et j*en aurai le cœur net.
— Alors tu m*emmèneras avec toi.
— Viens, si tu veux... Maintenant reprenons notre besogne et patientons!
Us reprirent leurs écritures; mais ni Tun ni Tautre n'avaient grand goût au travail. Les chiffres s'enchevêtraient devant leurs yeux, et leur esprit était ailleurs. Les heures se traînèrent lentes, silencieuses, interminables. Ils entendirent Xavier Duprat rentrer dans son appartement et s'installer à son bureau. Hyacinthe fit un geste éloquent, en montrant le plafond comme pour dire : — l'u vois bien, il reste chez lui, et on le calomnie. — A quoi Germain répondit par un haussement d'épaules. Le soleil glissa petit à petit le long des capucines en fleurs, remonta au premier étage, puis s'envola au faîte du toit. Dans la cour moins lumineuse, où flottaient toujours d'aromatiqnes senteurs d'épices, le bourdonnement des abeilles s'apaisa; puis Gatherinette vint annoncer que le dîner était prêt. Ils mangèrent tous deux du bout des dents ; ils essayaient de se forcer, mais la nourriture s'arrêtait dans
leur gosier, et ils restèrent accoudés sur la table, sans mot dire, auprès du dessert intact, jusqu*au moment où le crépuscule assombrit les panneaux de chêne de la salle.
— Allons, murmura Lafrogne cadet en se coiffant de son feutre, il est temps... Nous prendrons la route des Romains.
Ils sortirent par la rue du Bourg, enfilèrent des ruelles détournées et s'enfoncèrent dans le chemin qui longe les vignes de Ghanteraine.
Ils firent le trajet sans prononcer un mot. La nuit était tout à fait V6nue,une nuit sans lune, propice aux rendez-vous amoureux. Quand ils furent en vue de Rembercourt, au lieu de suivre la route, ils contournèrent les murs de la ferme, et s'engagèrent dans les prés. Il y avait du côté de la rivière une petite porte dont Germain avait gardé la clé. C'est par là qu'ils pénétrèrent dans l'enclos, où tout semblait assoupi et où l'on n'entendait que le chant nocturne des grillons dont le vague bourdonnement semblait être la respiration sourde des champs endormis.
Pendant ce temps, le calme était loin de régner dans l'appartement de Laurence. Derrière les persiennes closes, deux voix y troublaient le silence de la nuit : l'une, tour à tour irritée
et suppliante ; Tautre virile, insinuante, et dont les intonations ressemblaient fort à celle de M. Duprat.
C'était Xavier, en effet, que Laurence avait eu Tétourderie de recevoir chez elle. Craignant qu'il ne recourût à une escalade, comme il Ten avait menacée, elle n'avait pas osé fermer la porte du bois; à la nuit close, dès qu'il avait été certain que la femme de chambre s'était retirée, Duprat s'était hâté de pénétrer dans la pièce du rez-dechaussée où la lueur d'une lampe lui faisait supposer que M"« Lalrogne devait se trouver. Une fois établi dans la place, il s'était promis de n'en point sortir de sitôt, et, estimant que cette chambre confortable et coquette était un séjour préférable aux humides talus de la forêt, il usait de son éloquence la plus persuasive pour obtenir la permission d'y rester. Il avait posé sans façon son chapeau sur un meuble et demeurait impassible devant la jeune femme qui le suppliait de s'éloigner.
— Soyez raisonnable, lui disait-elle, et pour plus de précaution elle avait mis entre elle et lui un grand fauteuil derrière le dossier duquel elle s'appuyait comme pour s'en faire un rempart, — je vous ai donné une preuve de confiance en vous
laissant entrer, ne me forcez pas à m'en repentir, et quittez-moi.
— Vous êtes cruelle, madame, répliquaitil d*un ton à la fois hardi et câlin, après m'avoir conduit au seuil de la terre promise» vous voulez que je me contente de l'avoir entrevue... Vous me croyez plus héroïque que je ne suis.
— Je vous crois un homme d'honneur, trop bien élevé et trop respectueux pour rester chez une femme malgré elle.
— L'amour n'est pas respectueux à ce point, et je vous aime trop passionnément pour ne point passer par-dessus les bienséances vulgaires... J'ajouterai, continua-t-il avec une légère nuance d'ironie, qu'en venant vous-même un matin chez moi vous m'avez montré clairement que la sympathie nous fait souvent sauter à pieds joints par-dessus les convenances mondaines.
— Si j'ai été étourdie, murmura-t-elle en rougissant, c'est peu généreux de me le rappeler et surtout d'en abuser.
— Pardon, mais étes-vous généreuse, à votre tour, en détruisant brusquement une espérance que vous avez été la première à faire naître ?
— Quelle espérance ? s'écria-t-elle irritée, expliquez-vous, je ne vous comprends pas I
— Si j'ai été assez hardi pour espérer, poursuivit-il, n'y ai-je pas été encouragé tout d'abord?.. Il y a des regards qui sont presque une promesse d'amour, et j'ai cru voir ces regards-là tomber de vos yeux sur moi. Au fond de ma solitude, je vous aimais silencieusement et sans espoir; mais permettez-moi de vous le rappeler, c'est vous qui m'avez poussé à sortir de ma réserve, et, ce qui n'est pas généreux, c'est de rejeter mon amour, après m'avoir laissé croire que vous m'aimiez.
Si peu délicat que fût ce reproche, il tombait juste et ne laissait pas d'embarrasser la jeune femme. Pliant la tête sous les arguments que lui lançait Xavier, elle sentait trop combien la lutte était inégale ; pourtant elle ne voulait pas faiblir, et elle essayait de se débattre contre les dangereuses conséquences de ses précédentes étourderies.
— J'ai été légère, c'est possible 1 s'exclamat-elle les larmes aux yeux, j'étais aveugle, mais tout ce que vous me dites me rend plus clairvoyante, et je ne veux plus encourir le même reproche.
— C'est un peu tard, murmura-t-il en souriant doucement et en se rapprochant du fauteuil.
— Non, monsieur, dit Laurence en se rencognant de plus en plus entre le mur et le meuble qui la protégeait; si vous ne vous retirez pas de bon gré, je vous jure que je vais appeler Marianne!
— Vous ne ferez pas cela, repartit Xavier d'un ton calme, à quoi bon? Personne ne croirait que j'aie pu entrer ici sans votre consentement ; ma présence à une pareille heure ne s'expliquerait que par une complaisance de votre part, et un esclandre me compromettrait sans vous excuser.
Cette impitoyable logique accablait Laurence ; elle se sentait à la merci de cet homme, il la tenait déjà moralement entre ses mains, et sa force de résistance commençait à s'épuiser. — Âh I balbutia-t-elle désespérée, ce n'est pas d'un galant homme ce que vous faites là, c'est de la lâcheté I
— Non, reprit-il, mais cette fois avec une voix pleine d'inflexions caressantes; non, c'est de l'amour... l'amour le plus fervent et le plus passionné!.. Poiurquoi ôtes-vous si ineffablement belle? C'est votre beauté qui me trouble et me
fait tout oublier. Ne soyez pas cruelle, laissezmoi vous adorer à genoux I Je vous promets un amour brûlant, discret, religieusement fidèle. Je mettrai à vos pieds tout mon dévouement, toute ma jeunesse; vous serez la reine de mon cœur, la souveraine de mes pensées. Je vous donnerai le bonheur que vous rêviez, que vous n'avez pas trouvé, et personne n'en saura rien... Rendezmoi votre confiance, permettez-moi de vous aimer et de vous servir I
Tout en parlant, il s'était mis à genoux et s'était assez rapproché pour effleurer les plis de sa robe. Il s'efforçait de s'emparer de ses mains qu'elle lui refusait encore, mais déjà plus faiblement. Énervée, fascinée et tremblante, elle voyait venir le moment où elle ne pourrait plus se défendre contre cette étreinte qui allait l'envelopper. Tout à coup le sable du jarlin cria sous des pas rapides. Xavier, interdit, se remit d'un bond sur ses pieds...
— Sultan I Médorl.. icil s'exclamait Germain d'une voix éclatante.
— Mon mari !.. Je suis perdue I muriiura Laurence en s'appuyant contre la muraille pour ne pas tomber.
Déjà on ouvrait la porte du pavillon. M. Du-
prat, bléme, effaré, s'élança vers la fenêtre et, poussant les persiennes, il allait sauter dans le jardin, quand devant lui se dressa la longue figure d'Hyacinthe, flanqué des deux chiens de garde qui grognaient d'une façon significative.
— On ne passe pas I dit flegmatiquement le frère aîné, rentrez I
Xavier recula, la tête perdue, et se trouva face à face avec Germain, qui venait d'ouvrir la porte de la chambre.
Les yeux du mari, fouillant l'intérieur de la pièce, se fixèrent d'abord sur Laurence, debout entre le mur et le fauteuil dont elle s'était fait un rempart, puis ils tombèrent sur Duprat, qui reculait devant Hyacinthe comme devant un spectre.
D'un bond Germain s'élança sur l'apprenti magistrat, et l'empoignant rudement par son col et sa cravate, il lui lança d'une voix sourde l'une des plus méprisantes injures du vocabulaire meusien : — Malabre I
— Pas de violence, monsieur I balbutia Duprat, je me soumets à tout, mais ne me brutalisez pas I
Avec ses regards terrifiés, sa pâleur de noyé, il était piteux; son corps tremblait, sa voix était
devenue rauque. Germain regarda en face ce grand garçon à l'apparence robuste, que la frayeur rendait tout à coup plus débile qu'une vieille femme ; il en eut pitié et, retrouvant son sang-froid à mesure que l'autre devenait de plus eu plus épeuré, il se borna à secouer vertement son perfide locataire, et à le jeter sur un fauteuil, où Duprat s'affaissa comme un paquet de linge, mouillé.
— Je ne veux pas d'esclandre ici, dit le maride Laurence, et je ne toucherai pas à votre peau ! — Il alla fermer la porte qui était restée entr'ouverte. — Écoutez-moi bien, reprit-il d'une voixbasseet lente, jepourrais vous saigner comme un poulet... Vous savez aussi bien que moi que vos tribunaux n'auraient rien à me faire... Mais vous ne valez pas même un coup de poing ! Vous allez sortir d'ici; arrangez-vous pour que je ne vous retrouve pas demain à Villotte, car si jamais je vous rencontre dans mon chemin, il n'y aura pas de lois qui tiennent, et je vous décarcasserai, aussi vrai qu'il y a un Dieu!.. Maintenant filez . . . Hyacinthe , reconduis-le I
M. Duprat s'était hâté de se lever, et les jambes chancelantes, le dos voûté, les yeux à terre, tète nue et les cheveux en désordre, il se diri-
LA MAISON DES DEUX BARBEAUX. f 33
geait vers la porte, sans oser regarder Laurence.
— Vous oubliez votre chapeau I lui dit Germain d'un ton tranquillement dédaigneux.
Il se retourna craintivement , s'empara de sa coiffure avec un geste oblique et rapide, et ouvrit la porte en tâtonnant. Tandis qu'il disparaissait dans le corridor, Germain, les bras croisés, la face tournée vers la porte, montrait sa solide carrure, son buste énergique et sa tôte chevelue à Laurence, qui avait assisté comme une statue à ce brusque dénoûment. Quelles que fussent ses terreurs et ses angoisses personnelles, la jeune femme ne pouvait s'empêcher d'admirer ce rude chasseur, si contenu dans sa force, si maître de lui et si digne dans les moments les plus terribles. Elle le comparait involontairement au triste amoureux dont elle entendait encore les pas chancelants au fond du jardin, à ce phraseur couard qu'elle avait eu la faiblesse de prendre pour un héros de roman. Elle méprisait Xavier, la honte et le dégoût la prenaient en songeant que cet homme avait posé ses lèvres sur son visage. En un clin d'oeil, le ridicule venait de tuer son amour coupable.
On distingua le bruit de la petite porte qu'Hyacinthe verrouillait. Germain alors rentra
i3i LA MAISON DES DEUX BARBEAUX.
dans la chambre et se retourna vers sa femme, qui attendait avec un horrible battement de cœur Texplosion de la colère du mari outragé.
— Rassurez-vous, dit-il d'une voix très-calme, je ne vous adresserai ni reproches ni gros mots. C'est inutile, je ne veux pas de scandale. Pour rhonneur de notre famille, il ne faut pas qu*on puisse clabauder sur notre compte. Nous sauverons les apparences; mais vous comprenez qu'il n'y a plus entre nous d'intimité ni de confiance possibles. Nous serons séparés de fait, voilà tout . . . Je m'arrangerai pour demeurer ici le plus souvent ; vous , vous resterez dans notre maison de Villotte, et je veillerai à ce que vous n'y manquiez de rien...
Laurence fit un geste comme pour protester, mais il ne lui laissa pas le temps de l'interrompre et continua résolument : — Je le veux, et c'est bien le moins que vous m'obéissiez... Vous habiterez Villotte; Hyacinthe vous y ramènera demain... Je n'ai rien de plus à vous dire.
Il tourna le bouton de la porte et sortit sans même regarder sa femme. Celle-ci avait repoussé le fauteuil placé devant elle et s'était élancée vers son mari. Elle voulait se jeter à ses pieds, implorer son pardon, le prier d'écouter l'aveu
LA MAISON DES DEUX BARBEAUX. f 35
de sa honte et de son repentir. — Monsieur I s'écria-t-elle d'une voix suppliante...
Mais il ne fit pas mine de Tentendre ; il causait avec Hyacinthe dans le couloir. Peu après, il ferma la porte d'entrée, puis il monta avec son frère au premier étage, et toute la maison retomba dans un profond silence, interrompu seulement par le ruissellement lointain de la rivière et le bourdonnement tremblotant des grillons dans le jardin.
La maison des deux Barbeaux redevint plus mélancolique , plus silencieuse et plus solitaire qu'au temps de M"' Lénette. Les persiennes des fenêtres donnant sur la rue du Bourg restaient hermétiquement closes, sauf pendant deux heures, le samedi, quand Catherinette époussetait les meubles et cirait Tappartement. La porte d'entrée ne s'ouvrait pas deux fois le jour. L'intérieur, où les tapis amortissaient le bruit des pas, avait l'aspect demi-obscur et la taciturnité d'un cloître : on ne s'y parlait qu'à voix basse, comme dans une église.
M. Xavier Duprat, en garçon prudent, n'avait pas attendu au lendemain pour déguerpir. Dans la nuit même , il avait pris le premier train partant pour Metz. Une fois en sûreté dans le sein
de sa famille, il avait prétexté une subite maladie, et, ayant sollicité de son procureur un congé illimité, il avait chargé un collègue d'enlever du logis Lafrogne ses livres et ses effets mobiliers, ifuit jours après, Germain ayant fait nettoyer le logement vacant, y avait transporté ses bardes et ses papiers. C'était là qu'il coucbait lorsqu'une affaire imprévue le retenait à Yillotte ; le reste du temps, il vivait à la ferme.
Quant à Laurence, elle menait une existence de recluse et de pénitente. Son premier soin avait été de congédier sa femme de chambre et de se contenter du service de Gatherinette. Puis elle avait opéré une réforme dans sa garde-robe; adieu les toilettes pimpantes, les nœuds de rubans et de dentelles, tous les raffinements de coquetterie qu'elle prenait plaisir à inventer. Elle avait revêtu une simple robe de laine noire montante, et elle avait serré ses bijoux dans leurs écrins. Les meubles du boudoir et du salon avaient été ensevelis sous des housses, les cuivres et les lustres de cristal de roche dormaient emprisonnés dans de la gaze. Elle n'habitait plus que sa chambre à coucher, où un portrait de la tante Lénette. un vieux pastel aux couleurs demi-effacocs, lui jetait soir et matin un regard
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réprobateur. Elle ne voyait personne si ce n'est, aux heures des repas, le méthodiciue Hyacinthe, qui venait mélancoliquement s'asseoir en face de sa belle-sœur.
Us se parlaient peu, sauf en présence de Gatherinette; mais, quand ils se trouvaient en tête à tête, Faîne des Barbeaux devenait muet comme l'un des poissons de son enseigne. Il mangeait, le nez dans son assiette ; quand parfois Ijaurence levait les yeux vers lui d'un air suppliant et qu'il pressentait qu'elle voulait faire appel à sa miséricorde, il détournait la tête et entamait une conversation intime avec le chat de la maison qui lui frôlait les jambes. Laurence n'osait insister; elle comprenait qu'elle avait en Hyacinthe un juge indigné, et d'autant plus rancunier qu'il avait été le dernier à la croire coupable. Après le dessert, Hyacinthe, repliant minutieusement sa serviette dans les plis, se levait, allait frapper deux ou trois petits coups secs sur le baromètre, en murmurant : « Il pleuvra demain , » ou « le temps est au beau, » puis il poussait un gros soupir et s'esquivait sans bruit, comme il était entré.
Germain n'assistait à ces repas que rarement, les soirs où il était forcé de coucher à Villotte, et
alors le dîner était encore plus lugubre. Laurence n'osait ni lever les yeux ni remuer, et si, par distraction, son mari lui adressait la parole, elle croyait deviner dans chaque mot une intention amère ou méprisante. Lorsqu'il lui arriva pour la première fois de partager le souper de famille, Germain resta sombre et taciturne jusqu'à ce qu'on eût desservi ; mais, au moment de se lever, il dit à Laurence sans la regarder :
— On a donc renvoyé Marianne ?
— Oui, monsieur, murmura-t-elle, c'était une dépense inutile, j'ai voulu m'habituer à me servir moi-même.
— En effet, répliqua- t-il d'un tonsarcastique,' cette fille ne pouvait plus vous être utile, maintenant... Je comprends I
Elle crut qu'il insinuait que Marianne lui avait servi de complice à Rembercourt , et elle voulut protester, mais il lui ferma la bouche par un : — C'est bien I — très-sec, et il sortit avec Hyacinthe.
Ces coups de boutoir de Germain étaient pour elle la pire des tortures. Elle sentait qu'il la jugeait plus coupable qu'elle ne l'était en réalité, et qu'il avait pour elle un mépris dédaigneux. Parfois, humiliée et endolorie, elle voulait l'aller
trouver et tenter de se justifier; puis elle prenait peur, elle savait d'avance que, rien qu'en entendant sa parole rude et ironique, elle se troublerait et n'arriverait qu'à gâter davantage la situation. Elle préférait se taire et attendre. Elle craignait , en provoquant une explication, de perdre sa dernière espérance, et elle tenait tant à la conserver!
Elle y tenait, non par intérêt ou par amourpropre, — mais par suite d'un sentiment d'une nature plus mystérieuse et plus tendre. Elle voulait reconquérir l'estime de Germain , tout simplement parce qu'elle commençait à aimer son mari.
Oui, Laurence aimait Germain Lafrogne. Le labyrinthe du cœur féminin , si compliqué et si plein de routes enchevêtrées, a de ces tournants étranges et de ces surprises merveilleuses. Les femmes subissent irrésistiblement l'attrait de la force, et, comme madame Sganarelle, « il leur plaît d'être battues ». Celui qui veut gagner leur tendresse doit les battre moralement ou physiquemcnt, selon leur position et leurs habitudes sociales.
Du moment où Laurence avait vu Xavier pdlir et trembler sous le regard de son mari, elle
LA MAISON DES DEUX BARBEAUX. I4l
n'avait plus eu que du mépris pour ce lamentable amoureux, et, du même coup, son admiration pour Germain était née. L'idole primitivement adorée avait été brisée; mais, en même temps, un dieu plus imposant s'était dressé à la même place sur un piédestal tout neuf, comme dans les évolutions de la mythologie antique. Le sang-froid dont Germain avait fait preuve , la façon dont il avait su vaincre sa colère, la sauvage grandeur avec laquelle il avait congédié le coupable et la magnanimité hautaine avec laquelle il avait traité Laurence, tout cela avait fortement frappé la jeune femme. Loin de le trouver ridicule maintenant , elle le regardait avec une sorte de crainte tendre qui est le commencement de l'amour. La rusticité du farouche chasseur avait même à ses yeux une âpre couleur de réalité qu'elle trouvait plus belle que toutes les sentimentalités romanesques dont elle avait jadis peuplé son imagination. Elle était maîtrisée par cet homme fort et elle souffrait cruellement de l'avoir offensé.
Se réhabiliter dans le cœur de son mari était son unique désir. Mais comment arriver à le convaincre et à se disculper? Comment détruire les préventions de Germain, quand toutes les ap-
parences étaient contre elle, et quand celui qui aurait pu plaider sa cause, quand Hyacinthe luimême la tenait en suspicion?.. Elle voulut du moins montrer aux deux frères qu'elle n'était point la femme frivole qu'on supposait, et qu'elle pouvait devenir aussi sérieuse, aussi bonne ménagère que la tante Lénette. Elle se fit initier aux détails du ménage par Gatherinette ; la maison fut tenue avec une stricte économie , et, comme au bon temps d'autrefois, les deux Barbeaux trouvèrent leur linge en ordre et leurs vêtements d'hiver et d'été préparés à point. Parfois elle s'enfermait dans sa chambre , en tôte-à-téte avec le pastel de la tante Lénette, et elle demandait à l'image fanée de la vieille fille de lui inspirer les moyens de reconquérir Germain ; mais les traits de la défunte restaient rechignes et impassibles, et ses sévères yeux gris semblaient dire à l'infortunée pénitente : c Je n'ai pas confiance! »
Un jour, en furetant dans un secrétaire fermé depuis la mort de la tante, elle trouva un registre manuscrit, aux feuillets de papier verdâtre couverts d'une grosse écriture. C'était ce que nos pères appelaient leur livre de raison, le mémorandum où ils consignaient à la fois leur dépense
et les événements de la vie domestique. Toute l'existence patriarcale des Thoiré et desLafrogne y était relatée naïvement et au jour le jour, jusqu'à l'heure où M"* Lénette avait cessé d'écrire. La vie passée de Germain s'y déroulait depuis l'heure de son baptême.
Laurence parcourut ces longues colonnes de comptes avec l'intérêt qu'elle avait mis jadis à dévorer Valentine, Il lui semblait qu'elle entrait ainsi intimement dans la vie de son mari, et l'animation qu'elle apportait à cette lecture rétrospective montrait mieux que tout ce qu'on pourrait dire combien elle était possédée par le désir de mêler désormais ses pensées et ses émotions à celles de Germain. Il restait encore beaucoup dé pages blanches sur le registre. Laurence le serra dans son pupitre, et à partir de ce moment elle y inscrivit les dépenses de la maison.
Elle sortait peu. On ne la voyait guère que les dimanches à l'église, à la messe de neuf heures. Naturellement la ville s'était préoccupée des changements survenus dans la maison des deux Barbeaux, on avait flairé quelque drame intimL et on avait beaucoup glosé sur l'étrange façon de vivre des deux époux. Delphin Nivard seul aurait
lA MAI ON DES DEUX B.VRBEAUy,
pu donner des éclaircissements sur ce mystère ; mais comme il ne se sentait pas la conscience nette et comme il ne se souciait pas de renouveler connaissance avec la rude poigne de Germain, il avait mis une martingale à sa langue et se contentait de savourer en son par-dedans le mal qu'il avait fait. De guerre lasse, les curieux avaient renoncé à chercher la clé deTénigme, et quand le hasard de la conversation amenait M"® Lafrogne sur le tapis, on se bornait à hausser les épaules. •*- Elle a une maladie noire, disaient les commères, c'est bien triste pour son mari. — Et on s'en tenait là.
Une maladie noire, en effet. A mesure que les mois se passaient, la jeune femme perdait courage et patience. Dans le plein éclat de ses vingt ans, un deuil intérieur assombrissait pour elle les plus claires journées de soleil et les plus belles fêles de l'été. Elle se disait que son printemps était manqué; et elle se comparait mentalement à un arbre fruitier en fleurs atteint mortellement par la gelée d'une nuit de mars. — Tout était admirablement préparé : les étamines d'or se pressaient tendrement autour du pistil vert ; le vent du nord avait soufflé et avait tout perdu. Les corolles blanches restaient encore sur les bran*
ches, mais un petit point noir marquait la place du pistil brûlé par la gelée. — Laurence se trouvait plus misérable encore que cet arbre malchanceux, car elle savait que, si sa vie était manquée, c'était par sa faute.
Pendant un temps elle s'était flattée de l'espoir que son changement de vie et son dévouement pour la maison attendriraient le cœur du maître et que, jugeant la pénitence assez longue, il s'adoucirait jusqu'à pardonner. Maintenant elle commençait à désespérer. Il y avait bientôt un an que durait cette situation, on touchait presque à l'anniversaire de la fatale scène, et rien n'indiquait que Germain fût disposé à l'indulgence. Il employait ses journées à Rembercourt à surveiller la ferme ou à faire des chasses enragées à travers bois. Lorsqu'il apparaissait à Villotte, Laurence l'apercevait à peine. De temps à autre seulement, quand elle avait lé dos tourné, il lui jetait à la dérobée des regards en dessous, moitié tristes, moitié soupçonneux; ou bien, à table, il avait parfois de brusques accès de toux, comme s'il eût voulu étouffer un soupir ou une émotion qui lui montait à la gorge. Le plus souvent, il se retirait de bonne heure dans le logement jadis occupé par
Duprat, et il en partait dès Taube. Pour l'entrevoir, Laurence se levait de grand matin, et, cachée derrière ses rideaux, elle épiait son réveil ; elle le suivait des yeux tandis qu'il procédait à sa rapide toilette de chasseur, le cou nu, la chemise entr'ouverte, la poitrine à l'air. La vie active l'avait conservé jeune, il n'y avait pas un ûl d'argent dans sa barbe ni dans ses cheveux, ses yeux bruns brillaient d'un éclat viril sous ses gros sourcils noirs, et Laurence le trouvait beau.
Si en apparence Germain restait impitoyable, du moins Hyacinthe s'était adouci. L'aîné des Barbeaux rendait justice aux efforts de sa bellesœur. Gomme il était d'un naturel compatissant, il la plaignait tout bas, et un soir que Lafrogne jeune avait soupe à Villotte, il l'entreprit à ce sujet:
— Cadet, lui dit-il, en le reconduisant dans sa chambre, tu es bien dur pour Laurence. Je t'assure que la pauvre femme a du bon et qu'elle 8*est fort amendée... Il ne faut pas vouloir la mort du pécheur, et une âme chrétienne doit savoir pardonner.
— Je ne suis pas une âme chrétienne, répliqua rudement Germain, je suis un mari indignement
trompé et qui ne veut pas l'être une seconde fois... Chat échaudé craint Teau froide.
— Mais, Germain, tu exagères peut-être aussi les choses... D'après ce que nous avons entendu de la conversation de ta femme avec ce misérable Duprat, il est évident que Laurence lui résistait; la faute n'avait pas été poussée jusqu'à ses dernières conséquences, et, en bonne justice, il est de règle que l'intention n'est pas réputée pour le fait,
— Vas-tu recommencer ta plaidoirie sur la coupe de Pharaon et le sac de Benjamin? interrompit sarcastiquement Germain; tu n'es pas bon avocat, mon pauvre Hyacinthe, peu im^porte que la faute ait été entière !.. Ce qui est certain, c'est que Laurence se moquait de moi et abusait de ma confiance.
— Tu l'as punie, et aujourd'hui elle se repent, elle souffre...
— Moi aussi j'ai souffert!., je souffre encore.
— Possible, mais peut-être est-il juste que nous pâtissions aussi, car tous les torts ne sont pas du côté de Laurence, et nous en avons notre part.
— Vraiment I s'écria Germain avec ironie, et lesquels? Serait-ce de l'avoir prise sans un sou
i 48 LA MAISON DES DEUX BARBEAUX.
Vaillant et de lui avoir donné une maison confortable où elle vivait comme une reine ?
— C'est, repartit lentement Hyacinthe, de ravoir prise par égoïsme et non par affection. Soyons consciencieux, cadet, et reconnaissons.que dans ce mariage nous n*avons vu que notre intérêt et non le sien. Laurence était pour nous une manière de femme de charge bien élevée et rien autre. Nous ne nous sommes pas dit qu'elle était jeune et que nous, nous étions vieux, qu'elle avait besoin de grand air et de distractions, et que nous l'enfermions sans pitié dans les quatre murs de notre vie casanière. Or, si l'on veut être aimé des gens, il faut les aimer un peu pour eux-mêmes et non uniquement pour soi... Voilà quels sont nos torts, mon camarade ; ils n'excusent pas les siens ; mais, selon mon \mmh\e jugeotte, ils sont suffisants pour que nous nous montrions moins raides... Je tenais à te dire cela ce soir, et làdessus je te laisse à tes réflexions... Bonne nuit.
— Bonsoir I grommela le cadet en fermant sa porte.
Germain dormit mal. Quand il se leva, l'aube blanchissait à peine au-dessus de la cour, et on n'entendait que le gazouillis des hirondelles sous le chéneau du toit. Il alluma sa pipe et s'accouda
pour fumer derrière sespersiennes entre-bâillées. La maison sommeillait encore. Catherinette, alourdie par l'âge, avait les jambes moins alertes et descendait tard à sa cuisine. En face, aux fenêtres de Laurence, les rideaux tirés restaient immobiles. Un coq chanta dans la basse-cour, de petits nuages roses moutonnèrent dans le ciel, et YAngelus sonna au couvent des dominicaines.
Au même moment, la porte du vestibule tourna sur ses gonds, et LaurencCi enveloppée dans im peignoir gris, tète nue et bras nus, parut dans la cour, où glissaient les premières clartés matinales.
Elle aussi avait peu dormi ; n'ayant plus do femme de chambre, elle avait pris Thabitude de se lever la première, et, pour ménager les vieilles jambes de Catherinette, elle allait puiser ellemême à la pompe Teau fraîche destinée à sa toilette. Elle s'approcha du bassin verdi autour duquel poussaient des touffes de cochléaria, posa le broc sous le robinet de cuivre et, soulevant dans ses mains délicates le lourd balancier de fer, se mit à pomper lentement.
Un souvenir des jours d'autrefois filtra mélancoliquement dans le cœur de Germain. Il se rappela la première nuit passée par Laurence à Villotte, et les détails familiers do cotte matinée
OÙ il avait été lui remplir sa cruche à la pompe. Elle était tout aussi jolie et mignonne qu'en ce temps-là; plus peut-être encore. Tandis qu'elle se haussait ou se baissait, suivant les mouvements du balancier, les plis du peignoir marquaient la ligne onduleuse de ses épaules et de ses reins ; Tune des manches retroussées laissait à nu ce petit signe noir qui avait jadis tout d'abord charmé Germain.
Elle avait tourné le robinet, et l'eau tombait dans le broc avec un glouglou sonore. Tout essoufflée d'avoir soulevé le balancier, Laurence s'arrêta pour respirer et leva la tête vers le pan de ciel bleu, encadré dans le carré des toits. Une légère toux partant des persiennes du petit logement la fit soudain tressaillir; elle rougit et baissa brusquement les yeux, car elle venait d'apercevoir entre les lames les spirales bleuâtres de la pipe de Germain. — A son tour, elle pensait à cette première matinée passée à Villotte, et au broc d'eau fraîche si galamment apporté par le farouche chasseur.
Pendant ce temps, Germain, remué par une sourde émotion, se demandait s'il ne ferait pad bien de descendre comme autrefois, d'empoigner le broc et de le porter jusqu'à la chambre de
Laurence. Il avait déjà la main sur le bouton de la porte: — Non, pensa-t-il, j'aurais l'air trop béte 1 — Et il se rencogna dans le fond de son logement.
La cruche trop pleine débordait et ruisselait jusque sur l'ourlet du peignoir ; Laurence poussa un soupir, puis elle saisit le broc précipitamment, et la porte se referma sur elle. — Il est impitoyable, songeait-elle en traversant le vestibule; s'il s'était senti un peu d'amitié pour moi, il serait descendu... C'est bien fini, il faut renoncera le fléchir et je n'ai plus qu'à prendre un grand parti...
Tout le reste du jour, elle s'enferma dans sa chambre en téte-à-tête avec le vieux registre de la tante Lénette. Germain était retourna à Rembercourt ; le soir à souper, au moment où Hyacinthe se levait pour consulter le baromètre : — Monsieur, lui dit-elle timidement, j'aurais une chose à vous demander.
— Parlez, ma chère enfant, répondit Hyacinthe.
— Pourriez-vous me conduire demain à la ferme?
— A la ferme ! répéta-t-il interloqué. — C'était, à son sens, le dernier endroit que Laurence de-
vait songer à revisiter. — A la ferme I Et qui donc voulez-vous y voir ?
— J'ai besoin de parler à mon mari... à M. Lafrogne.
— Mais il était ici hier, comment n'avez-vous pas profité de l'occasion ?
, — Hier, je n'avais pas encore arrêté la résolution que j'ai prise aujourd'hui, et dont je tiens à l'informer.
— Que votre volonté soit faite, ma chère enfant, mais je ne vous cacherai pas que l'endroit est mal choisi, et que Germain est de mauvaise humeur.
— Je me suis déjà dit tout cela... Nous partirons de bonne heure, n'est-ce pas ?
— Dès que vous voudrez... Mais c'est donc bien urgent, et ne pourriez-vous patienter jusqu'à ce qu'une occasion plus favorable?..
— Non, c'est impossible.
Neuf heures venaient de sonner à Téglise de Fains : le son grêle de l'horloge , après avoir longé les lisières des bois encore imbibées de la rosée matinale, était entré par la fenêtre ouverte de la chambre de Germain, mêlé aux claquements de fouet des remorqueurs de bateaux, aux nasillements des canards et au bruit sourd des faux abattant les herbes des prés. Germain, le pied sur une chaise, bouclait ses guêtres et se disposait à partir pour les bois, quand un roulement de roues fit crier le gravier de la cour, et il "crut reconnaître le piaffement des petits chevaux corses qu'on attelait d'ordinaire au panier. Il se leva, dressant l'oreille. Quelques secondes après, un pas furtif, et si léger qu'il semblait à peine frôler les marches de l'escalier, monta vers lui,
15i lA MAISON DES DEUX BARBEAUX.
en se rapprochant toujours. Le frôlement cessa sur le palier, et on frappa timidement à la porte.
— Entrez I cria-t-il d'une voix impatiente.
Laurence apparut sur le seuil, vêtue de sa
petite robe noire. Une voilette couvrait à demi son visage très-pâle, et sur sa poitrine, agitée par rémotion et par la montée de l'escalier, elle serrait nerveusement un objet enveloppé dans un journal.
— Vous ici? murmura Germain interdit.
— Hyacinthe est en bas, répondit-elle comme pour s'excuser de sa hardiesse ; je suis montée seule parce que je désirais vous parler en particulier.
* — Entrez et fermez la porte... qu'avez-vous à me dire ?
— Je viens vous demander la permission de partir.
— Partir ? — Il la regarda, stupéfait. — Et où voulez-vous aller ?
— Dans la seule maison où je puisse vivre sans être à charge à personne... chez ma mère.
— Ah! qui vous fait supposer qu'ici vous soyez à charge à quelqu'un?
— On est toujours à charge aux gens quand on mange leur pain sans leur être utile ni agréa-
ble... Je me rends justice... Je sais que je n'ai plus votre affection ni votre estime, que vous ne me gardez que par condescendance pour Topinion ^ publique et pour obéir aux convenances.
— Et vous trouvez que cela est injuste...
— Je ne me plains pas, je sais que vous aviez le droit d'agir encore plus rigoureusement que vous ne le faites... Seulement vous eussiez été moins cruel en me chassant tout de suite qu'en me réduisant à cette condition humiliante... La punition est trop dure... J'ai patienté pendant des mois parce que je croyais toujours...
Elle s'interrompit brusquement et rougit en s'apercevant qu'elle allait se trahir. Germain avait levé la tête et regardait sa femme droit dans les yeux, comme pour chercher à lire dans ses prunelles humides le complément de sa pen* sée.
— Poursuivez, dit-il, que croyiez-vous?
-^ Je croyais que j'aurais la force d'accepter votre mépris comme une pénitence , de mettre de côté mon orgueil, de supporter avec patience cette situation qui n'est ni d'une épouse ni d'une . servante.., Maisje ne peux pas... je ne peux pas 1 <
Sa voix devenait moins ferme; on devinait qu'elle faisait un effort pour comprimer les san-
glots qui menaçaient de monter jusqu'à ses lèvres. Germain avait détourné la tète, et il regardait obstinément du côté du mur.
Il y eut un silence. Au dehors, le grincement d*une faux aiguisée par un faucheur montait par intervalle jusqu'au fond de la petite chambre où les mouches bourdonnaient dans un rayon de soleil.
— Je ne suis pas un croquemitaine , reprit Germain d'une voix un peu altérée ; mon intention n'est pas de vous garder prisonnière, et vous pourrez partir quand le cœur vous le dira.
— Je partirai demain... Mais avant de m'en aller, j'ai à vous rendre compte de l'argent que vous m'aviez donné pour la maison...
Elle déplia le paquet qu'elle tenait serré contre sa poitrine et en tira le vieux registre de M"* Lénette. — Voici mon livre de dépense, continuât-elle, et voici l'argent qui reste.
Elle posa le registre et un petit rouleau d'or sur la table, tandis que Germain faisait un geste comme pour se défendre de rien exiger de pareil. — Pardon, dit-elle en insistant, je tiens à ce que vous sachiez que tout est en ordre chez vous...
Lafrognc cadet s'était levé et se promenait lentement dans l'étroite chambrctte, la tôte pen-
chée, le dos arrondi; quand il arriva près de la fenêtre, il murmura sans se retourner : — C'est demain. . . irrévocablement ?
— Oui, demain... je prendrai le train de dix heures.
Elle hésita encore un moment, attendant toujours un mot de lui et ne voulant pas le quitter sans une dernière parole affectueuse, mais M ne bougea pas ; les larmes emplissaient les yeux de Laurence, et elle n*osait plus parler. Elle se borna à balbutier : — Adieu, monsieur I — mais si bas, si indistinctement qu'on eût dit plutôt un commencement de sanglot qu'une parole articulée. Puis elle ouvrit la porte et descendit lentement l'escalier. Quelques minutes après, on entendit de nouveau les chevaux piaffer, et le panier rouler sur la route...
Germain alors se retourna. Ses traits énergiques s'étaient violemment contractés ; il aperçut le livre de comptes sur la table, et, se rasseyant d'un air sombre, il l'ouvrit machinalement. Tout à coup, il se sentit secoué par une profonde émotion intérieure qui se traduisit par un léger tremblement des lèvres et du menton sous sa barbe touffue; il. avait reconnu le livre de raison de la famille, le vieux registre à couverture de parche
min où successivement Jean Thoiré et la tante Lénette avaient consigné les dépenses et les événements mémorables de la maison. En tomnant les feuillets, il tomba sur une page au haut de laquelle on lisait écrit de la main de M"^ Lénette : — « Aûjourd*hûi, 23 mars 1822, est né mon neveu Germain Lafrogne. » --^ Il lui sembla qu'il découvrait^ ensevelis sous les feuilles mortes de maints étés, tous les souvenirs de son enfance, depuis le jour où, revêtu de sa première culotte, . il avait été traîné par la tante à Técole des sœurs de la Doctrine, jusqu'à cette glorieuse matinée où, suivi dis son chieû Phanor, il avait commencé sa première chasse dans la plaine de Yéel, radieuse de soleil.
Il tournait lentement les pages jaunies. Sur certains mots, des grains de sable bleu, ayant séché avec l'écriture, jetaient encore au soleil le scintillement de leurs paillettes métalliques, tandis que depuis bien des années les mains qui avaient semé ces pincées de poudre gisaient, décharnées et rigides, sous le sable du cimetière. Germain reconnaissait au passage la grosse écriture noueuse du père -Thoiré, la bâtarde sévère et proprette de la tante. Puis au verso d'un feuillet, il arriva aux caractères élégants et fluets de Lau-
rence. À côté des larges écritures commerciales, ces lettres délicatement penchées et bouclées avaient Tair de fleurettes mignonnes poussant aux marges d*une allée de gravier. Il se mit à les déchiffrer attentivement, oubliant Theure qui s'avançait et le soleil qui entrait à flots par la fenêtre grande ouverte.
Il remarquait, non sans un sentiment de surprise attendrie , avec quel soin minutieux et presque pieux la maison avait été dirigée pendant . cette période de la vie de Laurence. Rien n*avait été négligé, elle avait pensé à tout : à Tordon^ nance des lessives, au renouvellement des fleurs plantées sur la tombe de M"* Lénette, aux menus préférés d'Hyacinthe et surtout à son bien-être, à lui, Germain. A chaque page, la préoccupation du mari absent se trahissait par un léger détail : les vêtements chauds préparés et empaquetés pour Rembercourt dès la fin d'octobre, le linge frais envoyé à la ferme chaque semaine, même certains pâtés de viande froide, commandés à Gatherinette et expédiés par Hyacinthe les jours de grandes chasses au b^is. Elle n'avait point passé un jour sans s'occuper de lui...
Il feuilletait de plus en plus lentement, et il alla ainsi jusqu'à l'endroit où l'écriture s'arrêtait
brusquement à mi-page. Là, en guise de signet, il y avait quelques feuilles de rose éparpillées, à demi desséchées déjà, mais exhalant encore un parfum discret et assourdi, comme Tadieu que Laurence avait soupiré tout à Fheure en s*éloignant.
Et c'était fini. Personne maintenant n*aufait plus le courage de rien inscrire sur les pages restées blanches. Le vieux livre de raison que Taïeul avait légué à ses enfants, et que Laurence avaif considéré comme un devoir de tenir au .courant, personne ne le continuerait plus... A quoi bon? Ces livres-là ne sont précieux que pour les familles qui se perpétuent, et Hyacinthe et Germain mourraient sans postérité dans leur morfondante solitude de célibataires. Tout était dit maintenant. Laurence allait partir, et une fois la jeune femme envolée, la maison redevien- * drait le logis maussade et silencieux des deux Barbeaux. Ils n'auraient plus qu'à brûler le vieux registre, de peur qu'après eux on ne le vendit dans un lot de papiers inutiles, et que quelque boutiquier ne fit des cornets avec les feuillets pleins de l'écriture du grand-père, de Lénetlc cl de Laurence...
Personne ne pouvait voir ce qui se passait
dans la petite chambre haute, personne que les fauvettes sautillant dans les pruniers d'en face ou les hirondelles passant et repassant devant la fenêtre. Aucun regard indiscret ne surprit donc ces deux larmes qui roulèrent des yeux de Germain et se perdirent dans sa barbe. D'ailleurs, il avait baissé la tète tout contre le registre comme pour cacher son émotion même aux oiseaux du jardin. Il la tenait si près des pages jaunies, si près I que tout à coup ses lèvres se posèrent sur les feuilles de roses séchées, et que le rude, chasseur y mit un baiser...
Pendant ce temps, au trot des deux chevaux corses, le panier ramenait Hyacinthe et Laurence à Villotte. Us échangèrent peu de paroles durant la route ; Talné des Barbeaux poussait de profonds soupirs, et la jeune femme faisait d'énergiques efforts pour rester calme. Dès qu'on fut arrivé rue du Bourg, Laurence écrivit à sa mère et se prépara pour le départ. Elle n'emportait que son modeste trousseau de jeune fille, et ses bagages furent bientôt près. Vers le soir, elle fit ses dernières recommandations à Gatherinette et pria son beau-frère de monter chez elle pour Taider à ficeler ses malles.
Tandis que le brave Hyacinthe, tout contrit,
1t3 -UL KAXSQN BSS DEUX BAK^EAUX.
mais n'osant s'opposer à un départ qui avait été approuvé par Germain, assujettissait et nouait les cordes en conscience, Laurence étiquetait les clés des armoires et des placards.
— Tout est en ordre, dit-elle, quand Hyacinthe eut achevé sa besogne ; voici les clés, elles sont numérotées et vous vous y reconnaîtrez facilement.
Elle lui tendit le trousseau, mais les doigts de \afrogne aîné étaient si gourds et tremblants que le paquet de clés glissa de ses mains et tomba bruyamment sur le parquet.
Ge bruit de ferrailles fut si étourdissant qu'ils n'entendirent pas qu'on frappait à la porte. On tourna le bouton, et Germain, entra, rouge, poudreux, tout échauffé par la marche et le soleil.
Il regarda les caisses ficelées et alignées le long du mur. — Ainsi, dit-il à Laurence , qui était devenue pâle, vous êtes bien décidée à partir?..
— Il le faut, balbutia-t-elle.
— Eh bien, s'écria-t-il, en ce cas, nous partirons ensemble, il n'est pas convenable que ma femme voyage seule.
Les yeux noirs de Laurence s'ouvrirent tout grands ; elle tremblait et n'osait pas comprendre ;
LA MAISON DES DEXTX BARBEAUX. 163f
mais Hyacinthe, lui, avait déjà compris, et secouant vivement la main de son frère :
— C'est bien, cadet! s'exclama-t-il ; allons, enibrasse-la l
Laurence s'était déjà jetée dans les bras de son mari, et, la tête roulée sur la large poitrine du robuste chasseur, elle fondait en larmes.
Laurence et Germain voyagèrent pendant cinq mois. Quand ils rentrèrent à Villotte, en décembre, Témotion causée par tous les événements que nous venons de conter avait eu le temps de se calmer, et les deux époux reprirent tranquillement possession de leur maison de la rue du Bourg. M. Xavier Duprat ne reparut plus à Villotte, mais l'aventure désagréable qui avait marqué ses débuts dans la magistrature ne l'empêcha pas de faire un joli chemin. Il appartenait à l'école de ces jeunes doctrinaires qui joignent beaucoup de morgue à beaucoup de souplesse, et qui, ayant plus d'ambition que de principes, ne sont jamais gênés par leurs opinions ou par leur conscience. Déjà substitut avant la guerre, il retrouva en lQ7t, dans les ministères et à l'Assemblée nationale, quelques anciens camarades de sa conférence, dont l'influence était toutepuissante et à l'aide desquels il sut se faire
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pousser à un siège de procureur, en attendant mieux.
Son éloquence rigide est en grande faveur à la cour deX..., et quand il prend la parole dans une affaire criminelle compliquée d*adultère, les réquisitoires de ce magistrat inflexible font frissonner les coupables sur leur banc et dilatent le cœur des jurés. Parfois Thonnéte Hyacinthe, qui a gardé Thabitude de feuilleter la Gazette des tribunaux , tombe sur une de ces virulentes répliques de M. le procureur Duprat, et la lecture de ces phrases pompeuses sur « la perversion des mœurs contemporaines et le mépris des saintes lois de Thonneur et de la morale » a le don de le mettre de mauvaise humeur pour le reste de la journée. Il rougit jusqu'au blanc des yeux, et on Fentend s'écrier en plein cercle, en froissant le malencontreux journal : — « Hypocrite !.. vil sycophante I »
Heureusement Tainé des Barbeaux trouve dans la maison de la rue du Bourg de douces compensations qui lui font vite oublier la saveur amère de ce calice. Il est devenu oncle. Quelques mois après le retour des deux époux, la jeune M"*" Lafrogne a mis au monde un garçon qu'on a nommé Claude, comme le grand-père Lafrogne,
et qui a été tenu sur les fonts baptismaux par Hyacinthe et M"** de Coulaines.
Le nouveau-né est vigoureux et râblé; tout annonce , à le voir pousser dru , que ce sera un gars solide et que le nom de Lafrogne ne disparaîtra pas de sitôt de Tétat civil. Grâce à lui, la maison des deux Barbeaux connaît de joyeux tapages, dont les vieux couloirs et les hautes solives avaient perdu Thabitude depuis plus de quarante ans. Hyacinthe en est ragaillardi , et quand , par un clair soleil , il promène dans ses bras le marmot devant la façade de la rue du Bourg, les sirènes des fenêtres et les chérubins du portail semblent eux-mêmes rajeunis par l'arrivée de ce jeune hôte. Us lui souhaitent la* bienvenue du haut de leurs chapiteaux de feuillage, et le bambin émerveillé échange des risettes avec ces faces joufflues, et ces bouches que le rire fend jusqu'aux oreilles.