FIN
Une belle après-midi d'octobre. Les maisons de campagne qui bordent la rampe da Gœur- Volant, à Marly, étaient baignées d'une opulente lumière. Aussi l'une d'elles avait-elle ouvert toutes ses fenêtres comme pour profiter plus amplement de cette dernière flambée du soleil d'automne. Des matelas et des draps, entassés sur les barreaux des croisées du rez-de-chaussée, pendaient au dehors, tandis que les portes intérieures, également ouvertes à deux battants, indiquaient clairement l'intention d'aérer à fond l'appartement, après le récent départ de quelqu'un.
Une jeune fille vêtue de noir se tenait dans Tune des pièces du premier. On avait de là une
vue très-étendue sur les terrains et les massifs mélancoliques du parc de Marly, sur le village en amphithéâtre et sur les hautes futaies d'un roux-violet qui le couronnent. Un tapage de notes joyeuses s'harmonisait avec la riche lumière et les éclatantes couleurs automnales : cris d'enfants ramassant des châtaignes sous bois, martellements sonores sur les douves des tonneaux, cliquetis retentissants de chaînes dans les futailles nettoyées pour la vendange. Mais ces réveillantes rumeurs de la vie campagnarde et ces lumineux sourires des derniers beaux jours laissaient complètement indifférente la jeune fille à la robe noire. Assise au bord d'une chauf^ feuse, les coudes posant sur un guéridon et les mains enfoncées dans ses cheveux dont les boucles épaisses tombaient librement sur ses épaules, elle était violemment secouée par l'explosion d'une de ces douleurs qui s'épanchent franchement, à un âge où la source des larmes a encore toute son abondante fécondité.
Ses joues étaient ruisselantes , sa poitrine déjà formée était soulevée à chaque instant par de brusques soubresauts. Elle paraissait avoir Beize ans et, autant qu'on en pouvait juger à travers ses larmes, elle était jolie. Très-blanche
avec des cheveux noirs moutonnants et frisés,' elle avait des yeux renfoncés, d*un vert sombre, sous de longs sourcils qui se rejoignaient presque ; la bouche un peu grande était d'un rouge vif, et sur Tune des joues un signe noir accentuait le caractère énergique de cette tète d'adolescente. Au plus foH de ses sanglots, deux coups discrets, répétés une seconde fois plus discrètement encore, résonnèrent à la porte. Elle tourna la tête et, au même moment, quelqu'un entra en s'excusant et en saluant. A travers ses pleurs, elle reconnut M® Dumesnil, le notaire de Marly. C'était un petit homme à la mine fleurie, aimable et circonspect, scrupuleusement vêtu de noir et cravaté de blanc.
— Je vous demande pardon de vous déranger dans un moment pareil, mademoiselle Aimée, murmura-t-il en s'inclinant de nouveau.
Elle réprima un mouvement d'impatience, essuya ses yeux, et sans parler, — il y avait encore trop de sanglots dans sa gorge, — elle lui fit signe de s'asseoir.
Le notahre obéit, toussa d'un dr un peu embarrassé, et posant son chapeau sur un meuble :
— Mademoiselle, comnàença-t-il d'une voix
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mouillée et compatissante, mon honorable et regretté client, M. de Rouvre, que nous venons d'avoir le chagrin de conduire à sa dernière demeure...
Ce début réveilla la douleur de la jeime fille, et elle se remit à pleurer.
— Pardon, mademoiselle, reprit le notaire, je suis profondément confus de venir vous parler d'affaires aune heure aussi intempestive, mais il est de mon devoir de vous éclairer sur votre situation actuelle... M. de Rouvre était votre père... Il s'arrêta, ravala l'épithète juridique que lui avait d'abord suggérée la pratique du Gode civil, et, rougissant, il ajouta : — adoptif ?
— Oui, monsieur, répondit-elle, il m'avait recueillie après la mort de ma mère, il y a huit ans... Il était si bon et il m'aimait tant!.. Et songer qu'en moins d'un jour il a été enlevé et que je ne le verrai plus !
Les larmes coulèrent de nouveau violemment.
— Assurément, dit le notaire, en tortillant ses gants noirs, le coup à été brusque... Nous avions encore fait le whist ensemble il y a trois jours. Ces affections du cœur sont vraiment effrayantes. . . M. de Rouvre était loin de se croire si près de
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sa fin et il n'avait pas mis ordre à ses affaires..; Hum !.. Il est mort sans testament.
Elle souleva légèrement les épaules et regarda le notaire. Ses paupières allongées et presque closes ne laissaient voir que par une ligne étroite son regard humide, et ce regard semblait dire au notaire : — Que m'importe ?
M* Dumesnil hocha la tète , et répondant à cette interrogation muette :
— C'est grave, mademoiselle Aimée, trèsgrave en ce qui touche vos intérêts. Le défunt m'avait manifesté l'intention de vous adopter légalement; la mort ne le lui a pas permis, et, comme il est mort intestat, la totalité de sa fortune se trouve dévolue à ses héritiers légitimes, représentés par des cousins de province... Je ne sais si je me suis fait comprendre, ajouta-t-il en voyant que la jeime fille ne sourcillait pas; aux yeux de la loi vous êtes pour le défunt une étrangère, et ses héritiers soiit maîtres de tout ce qui est ici.
— Ah I murmura-t-elle.
Elle venait enfin de discerner la vérité brutale à travers la phraséologie professionnelle du notaire. Elle resta un moment silencieuse i
contempla la petite chambre luxueusement meublée, et par la fenêtre, le coteau de Marly plein de soleil; ses yeux se mouillèrent.
— De sorte, reprit-elle, qu'ils vont me chasser d'ici I
Le notaire commençait à se sentir touché à travers son enveloppe officielle.
— Vous voyez les choses trop en noir, répondit-il ; le juge de paix et le greffier vont venir seulement poser les scellés; les parents ont été prévenus et ils arriveront sans doute au premier jour... J'aime à me persuader qu'ils se montreront convenables avec vous... Mais je crains, j'ai des raisons de craindre...
Elle se leva brusquement et un éclair brilla entre ses paupières demi-fermées.
— Ne craignez rien, répliqua-t-elle, si je suis maintenant une étrangère ici, eux aussi me sont étrangers, et je ne veux rien leur devoir... Je partirai, je travaillerai pour vivre.
Le notaire la regarda, stupéfait.
— Ma chère demoiselle, dit-il, vous avez seize ans, et ce n'est pas à cet àge-là qu'une jeune fille peut courir seule le monde.. Et puis^ une femme ae trouve pas facilement à gagner sa vie. Vous
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parlez de travailler; mais quel genre de travail comptez-vous entreprendre ?
Elle baissa la tète, se rassit, croisa ses mains sur ses genoux et balbutia décontenancée :
— Je ne sais pas, mais j'essaierai, je chercherai...
— Et en attendant ? objecta le notaire.
Elle ébaucha un geste d'incertitude et de découragement, ses lèvres se crispèrent et son désespoir éclata de nouveau.
— Votre mère n'était-elle pas actrice au Théâtre-Historique ?
Elle fit un signe affirmatif.
— Quel étaijt son nom... son vrai nom de famille?
— Goralie... Coralie Ghenut , répondit-elle entre deux sanglots.
— Où était-elle née ?
— Dans un village de la Haute-Marne qui s'appelait... attendez... Auberive... Oui, nous y avons même encore des parents; du moins ma mère me parlait de deux sœurs qu'elle avait laissées là-bas.
Le petit homme prenait des note<^ sur son carnet.
— Ghenut, dites-vous, murmurait-il en grif-
fonnant, Aubcrîve, Haute-Marne... Bien, j'écrirai pour savoir si vos tantes vivent encore, et si elles peuvent veiller sur vous.
La jeune fille le regardait avec des yeux effarés.
— Rassurez-vous, ma chëre demoiselle, continua-t-il en empochant son carnet, ayez confiance; je ferai ce qui dépendra de moi pour concilier les exigences professionnelles avec Testime affectueuse que je vous porte... Je vous présente mes devoirs, mademoiselle.
Il prit son chapeau, s'inclina et sortit.
Aimée se retrouva dans sa solitude désolée.
Celui qu'elle appelait son père, Honoré de Rouvre, était depuis le matin seulement couché dans le cimetière de Marly, et déjà elle sentait les dures conséquences de cette mort si soudaine. Elle se trouvait sans un ami au monde. Depuis longtemps, le défunt avait rompu avec toutes ses relations. La société de cette enfant lui suffisait. Aimée n'avait autour d'elle que des domestiques, et ceux-ci, flairant déjà probablement un changement de maîtres, ne songeaient qu'à tirer leur épingle du jeu et à chercher du service ailleurs. Il ne restait à la jeune fille que la ressource vague de cette parenté inconnue, évoquée par le
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notaire, et cette seule perspective lui donnait le frisson.
Sa pensée, ramenée brusquement après huit années vers ces parentes de province, s'essayait à ressaisir les impressions confuses que lui avaient laissées certaines conversations de sa mère. M"® Goralie, dans les rares heures reposées de sa vie de théâtre, aimait à parler de son village enfoui au fond des grandes forêts de la Haute-Marne. Elle n*avait gardé de ses sœurs qu*un souvenir maussade, mais elle s'appesantissait davantage sur les plaisirs de son enfance villageoise : les courses vagabondes dans les prés ou à travers bois. De ces bribes de conversation, il était resté à Aimée un goût mystérieux pour la nature forestière. Quand elle se promenait avec M. de Rouvre dans les mélancoliques avenues des bois de Marly, il lui semblait qu'elle retrouvait des sensations déjà éprouvées; la rumeur lointaine des cognées, le bruit mat des châtaignes tombant sur la mousse, la réjouissaient comme des sons familiers déjà entendus dans une vie antérieure.
Elle restait accoudée au guéridon, songeant au mort qui avait été son seul ami, repensant à sa mère qu'elle allait voir parfois se costumer er.
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reine dans sa loge. Elle mêlait ses regrets à se» à
souvenirs du temps jadis, à ses appréhensions du lendemain. Ses larmes s'étaient peu à peu séchées et ses yeux erraient vaguement dans la direction de la fenêtre ouverte.
Le soir tombait, les bruits s'apaisaient^ sauf un clapotement d'eau causé par le piétinement des chevaux dans l'abreuvoir. Des fumées bleues planaient au-dessus des toits ; çà et là une lumière étoilait ime vitre et scintillait entre les arbres. Aimée songeait aux maisons de vignerons où les enfants, eu rentrant, retrouvaient une famille et un chez eux... Peu à peu il fit tout à fait nuit, les étoiles se reflétèrent dans l'eau de l'abreuvoir, — et une femme de chambre se décida enfin à venir voir si « Mademoiselle voulait descendre pour dîner... »
Huit jours après, les héritiers arrivèrent. La mort du parent qu'ils avaient à peine connu leur laissait peu de regrets. Le cousin était un propriétaire poitevin, ombrageux et têtu comme les mules de son pays; la cousine, femme d'un conseiller à la cour de Poitiers, était sèche, austère et positive. M* Dumesnil était allé les recevoir à la descente de Fomnibus.
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— Mon cousin, lui demanda la conseillère, a*avait-il pas une enfant naturelle ?
— Oui, madame, elle est ici. M. de Rouvre Taimait beaucoup, bien qu'il ne Teût pas reconnue, et il songeait à l'adopter quand la mort Ta surpris.
— Dieu lui a évité de mettre un nouveau scandale dans sa vie, soupira la bonne dame; n'a-t-il fait aucune disposition en faveur de cette demoiselle?
— Aucune^ bien qu'il en eût l'intention ; mais peut-être, madame, trouverez-vous convenable, ainsi que monsieur votre cousin, d'exécuter cette volonté tacite, dans une certaine mesure...
— Non, assurément, répliqua la dame, la mère a déjà assez troublé nos relations de famille sans que nous ayons à nous inquiéter de la fille... Je suppose qu'elle ne compte pas rester ici?
— Rassurez-vous, madame, dit froidement le notaire, elle rejoindra sous peu des parentes qui se trouveront heureuses de lui offrir l'hospitalité.
— G*est parfait... Annoncez-lui que nous consentons à ce qu'elle emporte les objets à son usage personnel, et veuillez vous charger de ses
frais de voyage. Nous vous les rembourserons sur la succession... N'est-ce pas, mon cousin? Le Poitevin fit une grimace affirmative.
— Mais^ continua la conseillère, faites comprendre à cette personne qu'elle doit quitter la maison le plus tôt possible; nous ne pouvons pas décemment loger sous le même toit que la fille d'une créature...
Le petit notaire s'éloigna fort choqué de cette rigidité provinciale. Il monta chez Aimée et la prévint de l'arrivée des héritiers.
— Vos tantes, ajouta-t-il, habitent toujours Auberive, où l'une d'elles est receveuse des postes. Je leur ai écrit et elles m'ont répondu qu'elles étaient prêtes à vous faire accueil. Voici la lettre. Vous partirez dans quelques jours^ prenez votre temps, mademoiselle Aimée ; mais comme il vous serait désagréable de vous rencontrer avec les personnes qui sont en bas, ma femme sera heureuse de vous recevoir chez elle dès aujourd'hui... Ne vous inquiétez de rien et reposez-vous sur moi.
Les sanglots étouffaient Aimée. Elle prit machi* nalement la lettre que lui tendait le notaire et la froissa dans ses doigts sans la lire. Elle avail saisi la main de W Dumesnil et la pressait vive-
ment sans parler, tandis que le petit notaire était tout étonné de sentir ses yeux devenir moites et sa gorge se serrer sous le nœud correct de sa cravate blanche.
Il faisait nuit noire, et le train de neuf heures emportait Aimée dans la direction de Langres. Elle avait quitté Marly dans la journée, en compagnie de M* Dumesnil, qui Tavait installée dans un compartiment de premières, et lui avait souhaité bon voyage, en Tembrassant gravement.
Maintenant, elle roulait vers Finconnu. Tout d^abord, le cœur serré par Tangoisse du départ, elle avait appuyé sa figure contre le capiton du wagon, ne voulant plus rien voir, pleurant tout bas et essayant de ne pas penser. Elle était seule dans le compartiment que la lampe éclairait d*une vague lueur vacillante. Au dehors, tout était ténébreux. Le train filait dans la nuit avec une trépidation haletante et saccadée. A des intervalles réguliers, il ralentissait sa marche, les
freins se serraient avec un long gémissement, des lumières couraient sur la voie, on criait le nom de la station, un battement précipité de sonnerie électrique tintait sous la marquise du quai, puis, avec un coup de sifflet prolongé, le train se renfonçait dans la nuit opaque.
A la fin, Aimée, bercée par le roulis du wagon, s'était endormie d'un sommeil pénible, coupé de soubresauts fiévreux. Quand elle s'éveilla, le jour commençant jetait une blancheur grise dans le vide du compartiment. Elle tira sa montre : six heures ; on devait approcher. Elle essuya du bout des doigts la glace ternie et regarda au dehors.
Le train fuyait le long d'une rivière jaunâtre, parmi des prés bordés de collines boisées. De temps en temps, un village aux toits recouverts de pierres plates s'envolait comme emporté dans un tourbillon. Il y eut un long sifflement, puis un ralentissement.
— Langres! cria le conducteur du train en courant tout emmitouflé le long des voitures.
C'était là qu'il fallait descendre. Tandis qu'elle attendait ses bagages, elle regardait curieusement la ville haut perchée sur une colline aride, profilant sur un ciel gris ses remparts bordés d'arbres, ses couvents et son hôpital. Il faisait froid. Elle
se glissa toute grelottante dans l'omnibus, qui se mit à gravir lourdement Tâpre montée. Alors elle prit dans sa poche la lettre adressée au notaire par Taînée de ses tantes, M"® Mélanie Chenut, et se mit à la relire anxieusement :
« Monsieur le notaire, écrivait la vieille fille, nous avons reçu, non sans surprise, votre honorée du 18. Quoique nos relations avec feu notre, malheureuse sœur aient cessé bien avant sa mort, nous nous ferions conscience de laisser sa fille dans l'abandon . Nous avons, envers Dieu et envers nous-mêmes, le devoir de sauver cette âme en péril, et de la tirer de la voie de perdition. Notre modeste position ne nous permet guère de gros sacrifices, mais la religion nous ordonne de nous charger de notre nièce, afin de l'élever en chrétienne. Envoyez-nous la donc, nous l'attendons. Si elle part de Paris parle train de nuit, elle arrivera à Langres pour prendre le courrier d' Auberive. Recommandez-lui de se faire conduire au Soleil'(rOrj où elle trouvera la voiture qui porte les dépêches. Recevez, monsieur le notaire, les salutations de votre servante. »
Il n'y avait pas un mot de tendresse dans cette lettre, et elle ne présageait pas un accueil bien chaleureux; mais Aimée, violemment secouée
depuis douze jours, subissait cette réaction engourdissante qui suit toute tension douloureuse des nerfs, et elle acceptait le présent avec uko indifférente résignation. D'ailleurs, sa situation ne lui permettait guère de se montrer difficile et, comme le lui avait insinué le notaire, elle n'avait pas à choisir.
Elle indiqua l'adresse du Soletl-cTOr au conducteur. L'omnibus, après une longue course cahotante sur l'affreux pavé de Langres, s'arrêta au milieu d'une rue. La malle d'Aimée glissa sur le trottoir; on fit descendre la voyageuse, et la lourde machine repartit bruyamment.
Le Soleil-cfOr était une auberge de rouhers.
Debout dans la cuisine, des gens en blouse, en souliers ferrés, le fouet noué autour du cou, fumaient et buvaient la goutte du matin autour d'une table. Aimée demanda à quelle heure partait le courrier d'Auberive.
— Le courrier? répondit une grosse servante qui portait des verres, il y a belle heurette qu'il est parti I.. Il démarre à quatre heures, aussitôt après le train-poste.
Le notaire s'était trompé de train. Aimée, ahurie, demanda s'il n'y avait pas une autre voiture.
— Pas avant demain. Mais si mademoiselle veut une chambre, on va faire monter ses bagages?
Elle n'osait pas répondre. Le séjour de Tauberge retentissante de jurons, imprégnée d'odeur d'alcool et de fumée de tabac, lui inspirait une répugnance croissante; elle sentait qu'elle ne pourrait jamais se résoudre à y passer un jour et une nuit. Ne sachant que faire, abasourdie, elle jetait à droite et à gauche des regards inquiets et ses yeux se mouillaient.
Un paysan se détacha du groupe des buveurs, et s'approchant :
— Excusez, mademoiselle, dit-il en soulevant son feutre roussi, je retourne à vide du côté d'Auberive, et si ma charrette ne vous effraie pas, je vous y conduirai volontiers.
Elle l'examina un moment avant de répondre.
C'était un grand garçon de vingt-cinq ans, robuste, barbu, à la mine ouverte, aux yeux bleufoncé, énergiques et doux. Sous le hâle et la poussière de charbon, ses traits honnêtes faisaient plaisir à voir, et ses dents blanches étincelaient dans un sourire.
Aimée eut immédiatement confiance et accepta. Le cliarbonnier vida son verre et alla har-
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nacher ses chevaux. Un quart d'heure après, la charrette était attelée de trois solides percherons, la caisse était liée aux ridelles, et Aimée s'asseyait sur une botte de foin jetée en travers des planches noircies.
— Vous n'y serez pas comme une princesse et nous ne courrons pas la poste, dit le charbonnier en riant ; mais cela vaut mieux encore que de chômer ici jusqu'à demain... Dia I Ho 1 hue... Blond I
Les trois percherons attelés à la file agitèrent les grelots de leurs colliers de peau de mouton teinte en bleu, et entraînèrent assez lestement la charrette vers la grand'route de Dijon.
L'équipage était un de ces longs chars primitifs à quatre roues, à hautes ridelles à claire-voie, où l'on entasse les sacs de charbon. A chaque tour des roues, un cahot faisait tressauter la jeune fille sur son siège de foin, et le vent du nord, qui souffle presque toujours sur le plateau de Langres, lui piquait les yeux et lui bleuissait les joues.
Le jeune charbonnier s'était mis discrètement à marcher en tête de ses chevaux qui montaient au pas la route fraîchement empierrée. De temps à autre, il se retournait et contemplait avec une naïve curiosité la voyageuse et les détails de sa
toilette; la toque d'astrakan sous laquelle les cheveux frisotants s'échevelaient à demi déroulés, le plaid à grands carreaux noirs et blancs qu'elle avait drapé sur ses épaules, et, dans cet encadrement, la blanche figure, pâlie par la fatigue du voyage, et dont les lèvres rouges frémissaient au vent du matin.
Aimée, les mains appuyées aux traverses de la charrette, les yeux demi -fermés, regardait d'un air navré la morne étendue du plateau dénudé, les champs pierreux, le ciel gris et les lignes austères de l'horizon. Les sonnailles des chevaux tintaient avec des cadences somnolentes, et le conducteur chantait, pour animer ses bétes, des lambeaux de chansons rustiques. Sa voix bien timbrée lançait vigoureusement les phrases traînantes et mélancoliques des mélodies campagnardes. Bercée par cette lente musique et cédant à ce sommeil lourd qui vous prend le matin après une nuit de veille, la jeune fille avait posé son front sur ses mains et s'était assoupie...
Quand elle s'éveilla, on était en pleine forêt. La charrette, dont le mouvement s'était accéléré, descendait une rampe rapide bordée de hautes futaies. Tout au fond, des taillis de chênes enchevêtraient leurs branches aux feuillages roussis,'
et, par-dessus ces premiers plans boisés, Toeil distinguait par échappées des perspectives de forêts mamelonnées et moutonnantes, sur lesquelles un pâle soleil courait à travers des éparpillements de brumes floconneuses.
Aimée s'aperçut que le conducteur, pendant son sommeil, lui avait posé sur les genoux sa grosse limousine jaunâtre, afin qu'elle ne prit pas froid. Elle le cherchait en tête de ses chevaux pour le remercier, quand elle le vit tout à coup au-dessous d'elle, assis, les jambes pendantes, sur une planchette qui se balançait entre les roues.
— Où sommes-nous donc, demanda-t-elle ?
— Au Ran de la Mancienne^ mademoiselle; nous en avons encore pour une petite heure.
— Est-ce que vous êtes d'Auberivo ?
— Non, je suis charbonnier de mon état, et je retourne à ma vente^ près du village, mais je connais presque tout le monde dans le pays... Chez qui allez-vous, sans vous commander?
— Connaissez-vous les demoiselles Chenut ?
— Les dames de la poste! Je crois bien...
Est-ce là que vous descendez ?
— Oui, ce sont mes tantes.
— Ah I fit le jeune conducteur en la regardant
avec une légère nuance d'étonnement... Et c'est la première fois que vous venez à Auberive, ma-* demoiselle ?
— Oui.
Elle huma Tair imprégné de Todeur des feuilleà tombées :
— C'est beau, ce pays-cil.. Est-ce le vôtre?
— Oh I moi, dit-il en riant de son rire étincelant, mon pays, c'est la forêt... Partout où il y a des bois, nous sommes chez nous, nous autres charbonniers; nous y naissons, nous y logeons, et bien souvent même, nous y mourons. Quand nous avons exploité un canton de la forêt, nous nous en allons recommencer la même besogne dans un autre, et ainsi tout le long de l'année.
— J'aimerais cette vie-là 1 s'écria Aimée, prise d'un subit enthousiasme.
— Gela vous plaît à dire, répliqua le charbonnier avec un sourire incrédule, c'est un rude métier que le nôtre !.. N'importe, je ne le changegerais pas pour un état à la ville, et je sécherais d'ennui entre quatre murs...
Il s'interrompit pour interpeller ses chevaux qui avaient tourné dans un chemin de traverse.
— Ils croient, fit-il en riant, que nous rentrons
SOUS bois tout de suite... Non, les camarades, nous allons un peu plus loin I Tio I dia I
Il courut en avant, fit claquer son fouet et remit ses bétes sur la route.
Une heure après, on aperçut les maisons et la pointe du clocher. Les chevaux avaient pris le trot, et c'est ainsi qu'on entra dans le village. Arrivé à une petite place, près de Téglise, le charbonnier s'arrêta devant une maison proprette, blanchie à la chaux. II délia la caisse qu'il déposa devant la porte, à côté de laquelle une sorte de soupirail pratiqué dans le mur était surmonté de l'inscription réglementaire : Boite aux lettres ; puis, il aida la jeime fille à descendre et poussa la porte qui s'ouvrit toute grande en mettant en mouvement une sonnette au timbre grêle.
— Entrez 1 cria du fond d'une pièce voisine une voie claire et fiûtée.
Aimée obéit et se glissa dans une cuisine ornée de sa batterie de cuivres reluisants. Au feu de la cheminée, un rôti cuisait dans la coquelle de fonte avec un grésillement de graisse bouillante. Devant l'àtre, sur une chaise basse, une femme à la taille épaisse et aux larges hanches activait le brasier. Elle était tête nue, coiffée à la chinoise, et ses cheveux châtain clair étaient semés
d'une quantité de petites papillotes de papier brun.
Elle se retourna vivement. Aimée vit deux yeux ronds, deux joues pareilles à des pommes rouges, un gros nez arrondi et luisant du bout, et une petite bouche qui, en s'ouvrant, prenait la forme d*un o.
— Voici une voyageuse pour vous, mam'selle Victoire, dit le charbonnier.
— Ga/ s*écria la dame en écarquillant ses yeux et en écartant ses bras courts, c'est vous, ma mie? Nous ne vous attendions plus aujourd'hui... Vous avez donc manqué le courrier ?
Elle s'avançait, tout en la dévisageant, et elle finit par la baiser bruyamment sur les joues, tandis qu'Aimée, encore ébahie, lui expliquait les incidents du voyage. Le charbonnier avait apporté la malle; la jeune fille se tourna vivement vers lui et ouvrit son porte-monnaie.
— Non, non, mademoiselle, protesta le garçon en rougissant, ce que j'ai fait, je l'ai fait de bon cœur, et vous ne me devez qu'un grand merci.
Aimée eût souhaité que sa tante se montrât plus hospitalière ; mais, celle-ci ne paraissant nullement se soucier du charbonnier, la jeune fille
s^approcha de son conducteur et lui demanda avec vivacité comment il s^appelait.
— Justin... le Grand- Justin, charbonnier au Bois-des-Fosses, répondit-il de sa voix mordante.
— Merci, monsieur Justin, dit-elle; voulezvous me donner une poignée de main ?
— Bien volontiers.
Elle mit sa main blanche dans la main noire du garçon, à la grande stupéfaction de sa tante, qui assistait à cette scène d*un air scandalisé.
Il s^éloigna en saluant et en jetant un dernier regard sur Aimée qui avait enlevé sa toque et dont les cheveux dénoués retombaient librement sur ses épaules.
— Mon autre tante va bien? demanda-t-elle en s*approchant du feu, car elle grelottait.
— Oui, elle est au bureau, et vous allez la voir. . . Mélanie, Mélanie I
M"* Mélanie arriva sans bruit, grâce à ses pantoufles à semelles de feutre, et, en se retournant, Aimée l'aperçut tout à coup derrière elle, raide et anguleuse dans sa robe de mérinos noir, au corsage plat comme celui d'une Vierge de l'école primitive, avec une jupe tombant à plis droits le long de ses hanches maigres. Son bonnet noir orné d'un chou de velours gros bleu avançait
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dévotement jusqu'au milieu du front, ne laissant ■voir qu'un soupçon de cheveux déjà grisonnants; il serrait ses tempes creuses et accompagnait sévèrement un long visage au teint bis, aux yeux baissés, au nez mince et pincé.
Avant d'embrasser sa nièce, elle l'attira au jour, près de la fenêtre, examina lentement ses cheveux, sa figure, son corps jeune et souple, moulé dans une robe de cachemire noir taillée à la dernière mode, puis elle fit la grimace :
— Seigneur I s'exclama- t-elle en lançant un regard aigu vers sa sœur cadette, comme elle ressemble aux Finoël... Elle tient d'eux et n'a rien des Chenut. Enfin, enfin! embrassez-moi, ma nièce. Quels cheveux désordonnés vous avez I . . Il faudra voir à vous coiffer d'une manière plus décente.
IIÏ
Chez les « daines de la poste » , la vie était d'une régularité claustrale. A six heures, la cloche de Téglise sonnait YAngeltts, et les deux chiens-loups de Tépicier d*en face, sur les nerfs desquels ce tintement grêle agissait sans doute d'une façon spéciale, y répondaient invariablement par des glapissements furieux. Peu à peu le village s'éveillait : le marteau du ferblantier recommençait à battre précipitamment les bandes de métal qui reluisaient au soleil ; dans la rue des Fermiers, les vaches, franchissant d'un saut les portes charretières, se rassemblaient en mugissant aux sons de la corne du pâtre. Les facteurs ruraux, avec leur collet rouge dépassant l'encolure de la blouse bleue, et leurs houseaux de toile aux jambes, devisaient, le bâton à la
main, devant les fenêtres du bureau, en attendant le courrier, qui arrivait à sept heures au trot de ses trois chevaux, dont les grelots retentissaient de très-loin.
M"* Mélanie Ghenut descendait alors au bureau en camisole du matin, la tète encapuchonnée à cause des courants d*air. Elle triait les dépêches et les distribuait aux piétons, en assaisonnant cette distribution de recommandations formulées d'une voix revêche.
Il y a des vases dans lesquels les liqueurs Ibs plus douces s'aigrissent; la personne de M"" Mélanie avait la même propriété. Sa dévotion était intolérante, et elle avait le don de la rendre intolérable au prochain. On eût dit qu'au fond de sa conscience moisissait un vieux remords dont l'âcreté donnait de l'amertume à tout ce qui sortait de l'âme de cette vieille fille. Ceux qui l'avaient connue jeune et assez jolie prétendaient que sa jeunesse n'avait pas été aussi austère que sa maturité. On jasait tout bas, à huis-clos, d'une certaine phase de sa vie qui restait enveloppée de mystère et qui, au dire des mauvaises langues, cachait quelque gros péché. Actuellement, la receveuse des postes n'avait plus qu'une préoccupation, faire son salut, et
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pour gagner le paradis dans Tautre monde elle s'évertuait à transformer celui-ci en purgatoire pour son entourage.
M"* Victoire, sa cadette, était dévote aussi, mais d'une dévotion plus onctueuse et moins détachée des préoccupations mondaines. Bien qu'elle frisât la quarantaine, elle n'avait pas encore renoncé à l'espoir de trouver un mari. Elle se mettait en frais de toilette et se forgeait en imagination de chimériques amours dont elle associait les fantômes à ses méditations pieuses. En attendant qu'elle trouvât un époux selon la chair, elle offrait le trop plein de son cœur à l'époux mystique de Ylmitatton. C'était elle qui se chargeait de décorer l'autel de la Vierge ; elle l'ornait de roses blanches et de fleurs d'oranger, comme s'il se fût agi de le parer pour ses propres noces. Elle possédait encore un joli filet de voix flûtée et elle dirigeait le chœur des congréganistcs pendant le mois de Marie. Le matin, tandis que Mélanîe vaquait à ses écritures, la grosse Victoire en papillotes et en caraco de basin, s'occupait du ménage. Tout en tracassant par la cuisine, elle songeait aux rêves tumultueux de la nuit passée, à la de^ni^^e visite du juge de paix, à la probabilité d'amener ce sauvage célibataire à
s'engager dans les saints nœuds du mariage. Alors sa poitrine se gonflait, des soupirs lui montaient aux lèvres, et, prise tout d'un coup d'un besoin d'efiFusion, elle entonnait d'une voix roucoulante, qu'on entendait du fond des jardins de r Abbatiale^ ces couplets de son cantique de prédilection :
Auteur souverain de mon être, A toi je veux me consacrer ; Trop tard j'appris à te connaître, Trop tard j'appris à t'adorer.
Jésus I tu veux que je t'aime, Découvre-moi ton divin cœur, Et dans le mien, beauté suprême, Naîtront l'amour et le bonheur...
Aux sons de cette pieuse et langoureuse mélodie, que Victoire modulait avec des élans attendris et des roulements d'yeux, un gros chat noir et blanc, que la vieille fille avait baptisé du nom d'Arthur, descendait du dressoir et venait se frôler aux jupes de sa maîtresse ; il se vautrait à ses pieds, s'étirant béatement, le corps tout agité de frissons électriques, comme s'il subissait à son tour l'influence de cette musique mystiquement sensuelle.
A midi on dînait. L'après-dînée était consa-
crée à de longues stations à Téglise, à de mystérieux colloques dans la sacristie avec la sœur du curé, à de pieux raccommodages d'aubes et de devants d'autel. Le soir, on préparait les paquets pour le départ du courrier, puis on soupait sobrement d'un plat froid et d'une salade. Les rumeurs du village s'assoupissaient, et dans le silence de la nuit on entendait soudain un frais bouillonnement d'eau au fond des jardins. C'était le bruit des vannes du moulin, que levait Paul, le meunier, et c'était aussi le signal du coucher. M"' Mélanie allait s'agenouiller sur son prie-Dieu; M"* Victoire gagnait son lit où elle retrouvait les rêves agités des nuits précédentes^ et le lendemain la jom'née recommençait identiquement semblable. Ainsi s'écoulait cette existence monotone qu'Aimée avait été conviée à partager. En consentant à se charger d'elle, les demoiselles Chenut avaient moins obéi à un mouvement d'humanité chrétienne qu'à des considérations purement intéressées. D'abord le notaire de Mariy ayant écrit au maire pour obtenir des renseignements, l'histoire de la pénible situation de leur nièce avait été divulguée dans le pays, et les deux dévotes s'étaient trouvées obligées de « faire quelque chose pour Aimée », sous peine de se mettre en
désaccord flagrant avec leurs principes de charité ; puis elles's'étaient dit qu'Aimée les aiderait dans leurs écritures et pourrait remplacer avantageusement l'auxiliaire que l'administration leur refusait depuis cinq ans.
Dès son arrivée, la jeune fille fut initiée par Mélanie aux secrets de la manutention postale. La pauvre enfant, habituée à la douce vie confortable de la maison de Marly, n'eut plus une minute de repos. De la fenêtre poudreuse du bureau elle voyait au loin les grands bois qui environnent Auberive d'une triple ceinture. Elle les regardait mélancoliquement, de l'air de Mignon regrettant la patrie. Jamais de promenade, jamais une échappée de course en pleine nature. Les deux demoiselles Ghenut détestaient la marche, et d'ailleurs à Auberive ce n'était pas l'usage de se promener dans les bois.
La seule distraction d'Aimée. était la conversation de Victoire. Celle-ci, plus ouverte et plus familière que son aînée, montrait une certaine amitié à cette nouvelle venue, qu'elle traitait en camarade et avec qui elle jouait à la jeune. Elle lui confiait ses vagues espérances amoureuses, sans crainte d'être raillée ou rabrouée, comme cela lui arrivait d'ordinaire avec l'austère Mélanie.
Elle remmenait dans une chambre haute que la jeune fille affectionnait, parce que sa mère Tavait habitée autrefois. Là, M"' Victoire s'épanchait.
Elle confiait à Aimée ses émotions quand le juge de paix apportait ses paquets au guichet et qu'elle se trouvait par hasard seule avec lui. Elle déplorait naïvement que ce céUbataire de quarante-cinq ans n'eût d'autre passion que la chasse. Deux fois par semaine, le juge et le curé venaient à la poste faire la partie de nain jaune \ et c'était le lendemain pour M"* Victoire une source de commentaires prolixes, sur la façon dont le juge s'était comporté et sur ses distractions au jeu.
Parfois la vieille fille fouillait dans ses souvenirs de jeunesse, et dans ces retours vers le temps passé, Aimée retrouvait avec bonheur un écho de l'adolescence de sa mère. Ce n'était qu'avec Victoire qu'elle pouvait se hasarder à parler de la morte, car M"' Mélanie affectait de ne jamais prononcer le nom de la malheureuse « qui avait compromis la famille en montant sur les planches ».
Tout ce qui rappelait la faute de sa sœur Goralie avait le don d'exaspérer l'humeur acerbe de Mélanie, et, comme Aimée était le vivant souve-
nir (le cette faute, l'impitoyable dévote ne lui ménageait pas les duretés. Dès les premières semaines, elle s'était offusquée de voir Aimée porter le deuil de M. de Rouvre. Un dimanche, elle lui dit de sa voix aigre ;
— Il faudrait pourtant, ma nièce, renoncer à ces vêtements noirs que vous étalez avec trop d'ostentation. Ce matin, pendant la sainte messe, quelqu'un m'a demandé de qui vous étiez en deuil et j'ai été fort embarrassée.
— C'était bien simple , répondit Aimée ; il fallait répondre que je suis en deuil de mon père adoptif.
— J'ai jugé inutile de faire connaître cela à tout le pays, et, si vous m'en croyez, vous éviterez de vous afficher de la sorte... Il y a des deuils qu'il faut porter dans le cœur et non extérieurement.
— Personne ne peut se choquer de me voir honorer la mémoire de l'homme qui m'a élevée et protégée.
— Belle protection que celle d'un dissipé et d'un libertin I
— Je vous défends de mal parler de mon père, s'écria Aimée en dévisageant la dévote et en dar-
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dant entre ses paupières mi-closes un regard plein de colère.
— Fi ! dit M"' Mélanie en baissant les yeux, ne vous emportez donc pas. La colère est un péché capital... et c*est chez vous malheureusement un péché originel... Ahl voilà bien le sang des Finoël, et vous avez hérité du vilain caractère de ces gens-là... Il faudra vous dompter, ma fille !
Quand elle se retrouva seule avec Victoire, Aimée lui demanda :
— Que veut dire ma tante avec ce sang des Finoël qu'elle me jette à la tète comme un reproche ?
— Ma chère, répondit la vieille fille, Finoël est le nom de ta grand'mère Sylvine. C'était la fille d'un charbonnier, une sauvage que mon pauvre père avait connue à la chasse et qu'il avait épousée pour sa beauté... On ne voit plus maintenant de ces passions là I.. Le mariage eut lieu contre le gré de notre famille et mon père ne tarda pas à s'en repentir. Ta grand'mère avait les goûts bizarres des gens qui l'avaient élevée, une façon de vivre excentrique et un caractère emporté jusqu'à la violence. Elle est morte quand j'étais encore enfant, et elle n'a guère été regrettée.
— Est-ce vrai, ma tante, que je lui ressemble?
— Mélanie prétend que oui, et c'est tant pis, ma chère I
— Avons-nous encore des parents du côté de ma mère?
— Oui, il y a dans un coin des bois d'Amorey un Denis Finoël, qui est le propre frère de ton aïeule, mais il doit être fort vieux maintenant, et tu penses bien que nous n'avons pas cultivé sa connaissance. Ce Finoël est la bête noire de ma sœur Mélanie.
A la suite de cette conversation, Aimée resta silencieuse, et le soir la surprit méditant sur les dernières confidences de M"' Victoire.
L'histoire de cette Sylvine Finoël lui avait fait une impression profonde. Elle se sentait attirée par une secrète sympathie vers cette aïeule à laquelle elle ressemblait. Penchée à l'étroite fenêtre de la petite chambre qu'on lui avait aménagée à côté de la cuisine, elle regardait le crépuscule tomber sur les grandes futaies sombres des bois d'Auberive, et se disait qu'elle voudrait bien connaître ce Denis Finoël, tant détesté par Mélanie.
La forêt, veuve de ses feuilles, s'enlevait en masses d'un violet noir sur le ciel éclairé par les mourantes lueurs d'un soleil d'hiver. A la lisière.
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une dizaine de trembles détachaient leurs fûts blanchâtres sur le fond mystérieux des bois.
Entre ces derniers arbres et les premières maisons du village, des corbeaux volaient en tournoyant au-dessus des champs de blé vert.
Les regards de la jeune fille se promenaient avidement sur la confuse étendue de cette forêt si voisine et qu'elle n'avait jamais visitée. Ils en suivaient les contours adoucis par le crépuscule; ils se plongeaient dans les entonnoirs des combes ; ils remontaient le long des tranchées dont les percées rectilignes ouvraient comme des brèches dans la ligne de l'horizon. Aimée se sentait attirée vers la forêt par le charme des choses inconnues et défendues, et le vieux sang forestier des Finoël fermentait dans ses veines, comme la sève qui s'éveille dans les arbres aux premiers soleils de février.
— M. Simonin est en retard, ce soiri dit M"® Mélanie en se penchant vers la cheminée où une pendule à colonnes venait de sonner huit heures.
— M. le juge de paix se sera oublié à lâchasse, insinua Tabbé Hersant.
En même temps le curé se hâtait de s*installer dans Tunique fauteuil confortable du salon. Son grand corps maigre flottait dans une soutane blanchie aux coutures. Ses pommettes saillantes, ses petits yeux perçants et scrutateurs sous des paupières presque toujours baissées, lui donnaient un air ascétique. Sa seule faiblesse était de se poser soigneusement à contre-jour, afin de rendre moins apparentes les marques de petite vérole dont son visage était troué.
— ,Le juge, continua-l^il en abritant de la main ses yeux fatigués, le juge est un Nemrod^ et comme les jours rallongent, il se sera attardé à poursuivre son gibier.
— Oui, remarqua la sœur du curé, après avoir compté les mailles de son tricot, voilà que nous tenons le printemps, et j*ai déjà entendu le coucou :
Trois jours en mars, trois jours en avri.
Chante, coucou, si tu es en vie...
A Tautre bout de la table. Aimée, tout en bâillant sur un numéro des Annaks de la propagation de la foi, assistait d'un air indifférent à cette conversation sans intérêt. La lueur de la lampe éclairait faiblement la blancheur de sa nuque et ses
cheveux noirs que le peigne avait du mal à maintenir et qui s'échappaient de tous côtés en frisures
rebelles. Ses yeux couraient distraitement le long des pages de la brochure ; elle prétait Toreille au bouillonnement de Teau dans les vannes du moulin, et semblait ne se soucier ni de sa lecture, ni de cette partie de nain jaune si impatiemment attendue par les trois vieilles filles et le curé.
— Voici M. Simonin 1 J'entends son pasi
s'écria M"» Victoire, qui devint toute rouge et qui s'empressa d'apporter le carton du nain jaune.
En effet, le juge entra précipitamment et se confondit en excuses.
M. Simonin avait quarante-cinq ans. Il était, comme le curé, alerte et maigre ; seulement, au rebours de l'abbé Hersant, il avait une vivacité de geste et une volubilité de parole qui donnaient à sa naïve personnalité un agrément dont le curé était absolument dépourvu. Vivant seul à l'Abbatiale, entre sa gouvernante et ses chiens, il était un peu malade imaginaire, s^occupait minutieusement de son régime, de son appétit, de ses digestions, et en entretenait volontiers les autres. Chasseur adroit et passionné, il estimait surtout la chasse pour ses vertus apéritives. Il était heureux de revenir affamé et de pouvoir dire à ses intimes : — J'ai fait huit lieues aujourd'hui, et en rentrant j'ai mangé comme un vautour...
Il salua cérémonieusement le curé et sa sœur, s'inclina plus familièrement devant les demoiselles Ghenut, puis s'approchant d'Aimée et lui souhaitant le bonsoir :
— Mademoiselle, ajouta-t-il, vous m'avez dit que vous n'aviez jamais vu de bécasses... J'ai eu
la chance d*en tuer deui ce soir, permettez-moi de vous en faire hommage.
En même temps il extrayait de chacune des poches de sa longue redingote un de ces oiseaux qu'il déposait sur les genoux de la jeune fille.
— Pauvres bêtes I murmura Aimée en lissant du bout du doigt le plimiage jaunâtre et bistré des deux oiseaux dont les têtes pendaient, les yeux fermés, avec leur long bec proéminent, quel dommage !
— On prétend, remarqua le curé, que la bécasse est un des gibiers les plus difficiles à tirer.
— Oui, répondit le juge, mais j*ai le coup d*œil juste et mon fusil est excellent; j'étais décidé à ne pas rentrer avant d'en avoir décroché deux pour mademoiselle.
Si les regards de Victoire avaient eu la vertu meurtrière du fusil du juge, Aimée eût subi en ce moment le sort des bécasses.
La vieille fille, suffoquée par cet accès de galanterie, dardait furieusement ses gros yeux sur sa nièce.
— Ah ! se disait-elle, la traîtresse I Voilà comme elle me récompense de l'amitié que j'avais pour elle I Elle travaille à me supplanter dans le cœur
du juge.
it.
Elle bondit vers Aimée, et lui arrachant des mains les deux oiseaux :
— Sotte, s'écria-t-elle, au lieu de caresser ces bétes mortes, ne feriez-vous pas mieux de distribuer les jetons?.. Vous voyez bien qu*on oir tend!
Elle jeta dédaigneusement le gibier sur la cheminée et prit place à côté du curé. Pendant toute la soirée, elle ne perdit pas de vue le volage juge de paix, qui s'était assis près d'Aimée et lui donnait des conseils à mi-voix. C'était la première fois qu'elle s'apercevait des attentions du juge pour sa nièce. Le sauvage chasseur, si froid d'ordinaire avec les dames, semblait se dégeler aux côtés de cette verte jeunesse de seize ans. Lorsqu'il parlait à Aimée, sa voix, habituellement brusque, trouvait des intonations veloutées qui mortifiaient cruellement l'amour-propre de Victoire. A partir de cette soirée, la jalousie commença de poindre au cœur de la grosse fille, et Aimée eut une ennemie de plus dans la maison.
Du reste, elle ne paraissait nullement s'en inquiéter. Au contraire, le printemps semblait développer en elle des germes d'espièglerie et de rébellion. Pendant tout l'hiver, elle avait supporté avec une résignation apparente la monotonie do
sa vie de recluse, les exigences taquines de M"® Mélanie et les niais bavardages de Victoire ; mais, depuis les premiers soleils d*avril, toute la vitalité qui sommeillait en elle s'était réveillée. Elle était comme ces jeunes chevreuils qu'on croit apprivoisés et qui sentent tout d'im coup leurs Instincts de fauve renaître, quand le vent printanier leur apporte les émanations de la forêt.
Lorsque, par la fenêtre ouverte. Aimée voyait les hêtres bourgeonner, ou que le matin, en s' éveillant, elle entendait le sifflet des merles à la lisière du bois, elle s'impatientait de son existence renfermée, il ,lui montait à la tête de violents désirs de courses en pleine forêt, de vagabondage à Tair libre.
Un soir, un facteur rapporta de sa tournée un bouquet de muguets à peine épanouis, et Toffrit à la jeune fille. Cette pénétrante odeur des plantes forestières fit monter des larmes aux yeux d'Aimée. Elle plongea sa figure dans les blanches grappes humides et en respira longuement le parfum.
Quand elle releva la tête, ses yeux brillaient et ses narines dilatées avaient une telle expression de joie volujjtueuse que M"^ Mélanie en fut scandalisée. Elle reprocha "aigrament à sa nièce « cette
coupable délectation des sens », et lança les muguets par la fenêtre.
Aimée sortit en faisant claquer la porte, tandis que M"' Mélanie, croisant les bras et enfonçant ses mains dans ses larges manches taillées à la religieuse, murmurait :
— C'est une vraie Finoël !
En effet, on eût dit que le sang des Finoël bouillonnait plus fort que jamais dans les veines âe la jeune fille. Cette influence de la race se traduisait de mille façons scandalisantes : — désirs fantasques, brusques explosions de larmes, colères soudaines, révoltes terribles.
Aimée trouvait de malicieux raffinements pour exaspérer la jalousie de Victoire. La grosse fille en maigrissait et devenait enragée. On ne sait ,pas quelles rancunes vénéneuses peuvent fermenter dans une nature féminine étroite, sensuelle et bornée, qui a passé sa jeunesse à étouffer de désirs et qui, arrivée en sa pleine maturité, voit sa dernière espérance matrimoniale coupée sur pied par le caprice d*une fillette de seize ans... Victoire nourrissait maintenant contre Aimée une haine de vieille fille et de dévote. Elle la haïssait à cause de sa jeunesse, à cause de sa taille svelte, de ses yeux lumineux et surtout de ses
abondants cheveux noirs, frisant naturellement, tandis (jue les pauvres boucles rares de la quadragénaire restaient rebelles à la longue compression des papillotes.
Ces beaux cheveux moutonnants étaient, de la part des deux vieilles filles, Toccasion de continuelles réprimandes acrimonieuses. Elles avaient obtenu à grand'peine qu* Aimée les nouât en un lourd chignon au lieu de les laisser flotter sur ses épaules. Elles auraient voulu la forcer à les enfouir sous un bonnet de linge; mais plus les deux tantes multipliaient les sermons, plus la nièce s'obstinait à montrer ses cheveux, dont elle était très-fière.
Un soir qu'elle s'apprêtait à se rendre au salon, où le juge et le curé étaient déjà installés autour de la table à jeu, elle s'approcha du petit miroir pendu en face de son lit, défit son peigne et regarda ses cheveux se répandre sur ses épaules. Des idées de révolte lui montaient à la tète. Elle noua quelques-unes des boucles avec un bout de ruban, laissa les autres ondover autour de son cou et pendre jusqu'au milieu du dos, et ainsi coiffée, elle apparut brusquement dans le cercle des joueurs.
U v eut un mouvement de surprise sur tous les
visages. Les tantes étaient effarées, le curé fronça les sourcils, sa sœur ne put retenir un « oh I » désapprobatif ; le juge seul parut enchanté.
— Tu t*es bien fait attendre I grommela Victoire d'une voix étranglée.
— J'avais la migraine, répliqua Aimée, mais je vais mieux; seulement, comme mon peigne me faisait mal, je Tai enlevé.
Les coins de sa bouche se retroussaient ironiquement, et, derrière les franges des cils, ses yeux verts coulaient vers les vieilles filles d'obliques regards de bravade. M"° Mélanie se tenait à quatre pour ne pas éclater. Aimée s'assit tranquillement à sa place accoutumée, près de M. Simonin. Le pauvre juge, qui sentait de temps à autre le collet de sa redingote effleuré par les boucles indisciplinées de sa voisine, ressemblait à un saint Laurent sur le gril . La pénétrante odeur de ces jeunes cheveux le grisait. A un certain moment, il n'y put tenir, et frôlant de ses doigts timides les soyeuses crépelures d'Aimée :
— Mazette I murmura-t-il, que vous avez de beaux cheveux, mademoiselle Aimée I
Il y eut d'abord un silence profond ; les vieilles filles et le curé se regardaient stupéfaits.
— Aimée I s'écria enfin Victoire en foudroyant
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du regard Taudacieux chasseur, viens te mettre auprès de Mélanie !
En môme temps, la grosse fille se levait, poussait vivement sa nièce du côté de sa sœur aînée, et s'intercalait violemment entre les deux coupables.
Cette démonstration imprudente du juge Je^a un froid sur tout le reste de la soirée. M. Simonin se hâta de s*esquiver après la partie ; le curé et sa sœur le suivirent de près.
Quand les deux tantes furent seules avec leur nièce :
— Mademoiselle, commença Mélanie de son ton le plus réche, pourquoi vous étes-vous présentée dans cette tenue inconvenante ?
— Quelle tenue? demanda ingénument la malicieuse fille en s*examinant d'un air étonné.
— Ne fais donc pas l'innocente I murmura Victoire.
— Vous me comprenez fort bien, reprit Mélanie, je parle de cette indécente crinière que vous laissez pendre sur votre dos malgré ma défense... C'est offenser Dieu, ma fille, que de se livrer à ces damnables coquetteries.
— Puisque Dieu m'a donné mes cheveux, pourquoi Tofl'enserais-je en les montrant?
— Quelle immodestie I s'exclama Victoire outrée ; étonnez-vous après cela que les hommes se permettent des privautés, quand on les y pousse par de semblables provocations.
— Chut! Victoire, interrompit la sœur aînée, le mal est assez grand sans l'augmenter par des commentaires... Retirez-vous, mademoiselle, et demain ayez la bonté de mettre un bonnet quand vous viendrez au bureau ; sans quoi je me verrai dans l'obligation de vous faire couper les cheveux.
— Couper mes cheveux? Essayez! s'écria Aimée, dont le tempérament violent se souleva à cette seule menace.
Elle tourna le dos à ses tantes et marcha vers la porte; mais quand elle l'eut ouverte, avant de disparaître, elle se retourna vers les deux vieilles filles, et, d'une voix vibrante, elle leur cria de nouveau :
— Essayez 1
Les deux sœurs se regardèrent en hochant la tête.
— Quel caractère infernal I soupira M"' Mêlanie.
— Et quelle dépravation précoce I ajouta charitablement Victoire, en baissant pudiquement les yeux.
La receveuse des postes mordit ses lèvres minces:
— Nous avons été trop faibles, reprit-elle, et la faiblesse est un encouragement au péché... Il faudrait que cette fille fût menée par une main de fer ; il faudrait flageller son orgueil et mortifier sa beauté dont elle est si vaine.
— Eh I Seigneur, il n'y a pas tant de quoi, fit dédaigneusement Victoire, je ne vois rien de
beau dans ses yeux renfoncés et sa grande bouche...
— Là n*est pas la question, riposta sèchement M"' Mélanie ; elle se croit belle et d'autres le croient également, voilà où est le mal... Il faut qu'elle ait en elle quelque chose de la perversité tentatrice du Malin pour que le juge, un homme si réservé I se soit oublié jusqu'à lui caresser les cheveux.
— Ses cheveux I s'écria Victoire, que les réflexions de sa sœur rendaient encore plus enra.gée, je voudrais que le bon Dieu les lui fit tomber tous en une nuit I
— Ce serait un châtiment désirable, dans l'intérêt de son salut.
Les deux sœurs échangèrent silencieusement une œillade significative. La même idée féroce — une idée capable de germer seulement dans le cerveau de vieilles filles vindicatives et jalouses — venait de leur traverser l'esprit.
— Si on les lui coupait, insinua Victoire à voix basse.
Mélanie poussa un soupir.
— Elle ne se laisserait pas faire et nous auç rions quelque esclandre.
— La nuit... souffla du bout des lèvres la
sœur cadette, se retournant après chaque mot, comme si elle eût craint de voir Aimée apparaître à la porte. Elle couche tête nue et elle dort comme un plomb... Avec les grands ciseaux du bureau... crici — elle ébaucha le geste , — en deux coups ce serait fait.
Mélanie restait muette et méditait, les yeux fixes, les lèvres rentrées :
— Assurément, dit-elle, ce serait sauver Tâme en châtiant le corps... Mais il faudrait s y prendre adroitement, et, pour ma part, je n'ai plus la main assez légère... D'ailleurs, il me vient des scrupules que je voudrais auparavant soumettre à M. le curé...
— Je prends tout sur moi I interrompit impétueusement Victoire.
M"° Mélanie baissa les yeux, leva les mains à la hauteur de sa tète, puis les laissa retomber avec un geste de résignation que Victoire interpréta immédiatement comme une autorisation tacite. Elle s'élança dans le bureau et en revint armée des ciseaux à couper la ficelle des paquets. M^^® Ghenut aînée, tout en allumant son bougeoir, se sentit tourmentée d'un dernier scrupule.
— Victoire, dit-elle de sa voix sévère, réfléchis
encore... Si dans cette affaire, au lieu d'être poussée par un zèle purement chrétien, tu n'obéissais qu'à un mouvement charnel de jalousie, tu devrais t'abstenir.
— De jalousie I répliqua Victoire furieuse, et de quoi serais-je jalouse, sainte Vierge?
— Enfin, je te laisse la chose sur la conscience I fit Mélanie, en gagnant prudemment sa chambre à coucher.
Restée seule. Victoire s'assit et attendit que la maison fût redevenue complètement silencieuse. Elle avait posé les ciseaux sur la table, et, pour se tenir en haleine', elle se représentait le geste du juge passant sa main sur les cheveux crêpelés d'Aimée. Au bout d'une demi-heure , tout était coi. Dans le salon envahi par l'obscurité, on n'entendait plus que la respiration un peu courte de la grosse fille, et, tout au loin, par-delà les vitres closes, la vibrante musique des rossignols dans les jardins de l'Abbatiale.
Victoire défit ses chaussures pour plus de précaution. Puis dissimulant les ciseaux dans sa poche, tenant d'une main le chandelier, et de l'autre abritant la lumière contre les courants d'air, elle se glissa doucement à travers la cuisine jusqu'à la chambre d'Aimée.
Une fois qu'elle eut entre-bàillé la porte, elle posa la lumière sur une table et regarda.
Les vêtements jetés sur une chaise, en un tas, formaient une masse sombre au pied du lit.
Aimée, dans le plein de son premier sommeil, dormait profondément, le visage tourné vers le mur. Ses cheveux épars se détachaient sur la blancheur des draps. On entrevoyait parmi les boucles noires un bout d'oreille mignonne, et plus vaguement la ligne gracieuse d'un profil perdu dans la pénombre.
Victoire s'approcha palpitante, ouvrit ses ciseaux, et, soulevant lestement une masse de cheveux bouclés, les coupa net au ras de la nuque. Un second coup en trancha une nouvelle poignée ; mais le grincement des branches d'acier avait déjà troublé le sommeil de la jeune fille; au moment où l'impitoyable tondeuse levait la main pour dégager une dernière touffe de cheveux, Aimée s'éveilla en sursaut, et ses yeux encore alourdis distinguèrent sa tante qui reculait décontenancée.
En même temps, les ciseaux, que Victoire avait laissés sur le drap, glissèrent bruyamment sur le carreau. Aimée, portant précipitamment ses mains à sa tête, s'aperçut de la barbare opéra-
tion qu'on venait de pratiquer. Elle bondit hors du lit en poussant un tel cri de colère et de douleur, que M"' Mélanie, qui ne dormait pas, accourut, tout épeurée, en toilette de nuit.
Les cheveux coupés jonchaient les pieds d'Aimée. Ses yeux verts, indignés, ne quittaient pas les deux dévotes effarées et presque fascinées par ce regard étincelant. Elle avait levé ses bras nus et ses mains serraient sa tétc, comme pour défendre le reste de sa chevelure mutilée. La colère lui coupait la parole. Victoire s'était prudemment reculée jusqu'auprès de sa sœur. Ses rondes prunelles lorgnaient, avec une jalouse curiosité, ce délicat et blanc corps de jeune fille, dont la chemise déboutonnée révélait des beautés et des grâces que l'infortunée quadragénaire n'avait jamais connues, même en imagination. Et ces blancheurs laiteuses, ces ronds et purs contours lui faisant mieux sentir encore son infériorité de fille mûre et fanée, redoublaient son dépit et ses rancunes.
— C'est lâche, ce que vous avez fait ! murmura enfin Aimée d'une voix sourde ; c'est méchant et c'est criminel !
— Ma nièce, essaya de protester la revéche Mélanie : ma nièce, calmez-vous !
— Tenez, allez vous-en ! reprit la jeune fille exaspérée, allez vous-en, ou j'en fais autant à vos laides papillotes !
Elle avait ramassé les ciseaux et elle marchait résolument vers Victoire. La grosse fille, qui ne se sentait pas à son aise, lâcha pied la première, et entraînant Mélanie :
- — Partons ! fit-elle, elle est capable de tout !
Aimée repoussa vivement la porte sur ses tantes et la verrouilla à Tintérieur,
Une fois seule, elle prit la chandelle oubliée par Victoire et se regarda dans sa petite glace. Tout un côté de sa chevelure avait été mutilé. Elle saisit les ciseaux et coupa les boucles qui restaient. Quand elle eut rageusement consommé le sacrifice de sa chevelure et qu'elle se vit coiffée comme un garçon, alors seulement son désespoir éclata. Elle se jeta sur son lit, les yeux en pleurs, le corps agité par des convulsions de colère, et elle enfouit sa tête dans les draps, qu'elle mordait pour qu'on n'entendit pas ses sanglots.
Il y avait de tout dans la douleur qui secouait violemment le système nerveux de cette enfant . de seize ans : regrets cuisants de la perte de ses beaux cheveux dont elle s'enorgueillissait, amer ressentiment de l'humiliation infligée par Vie-
toire, rébellion furieuse contre la tyrannie des deux vieilles filles.
Au beau milieu de ses sanglots et de son désespoir, elle se releva brusquement. Une détermination subite venait d'éclore dans son cerveau. Elle courut à ses vêtements et s'habilla avec une bâte fébrile. Elle passait vivement ses jupes, et, les lèvres serrées, les narines dilatées, les sourcils froncés, elle tirait le lacet de son corset avec de petits mouvements secs et précipités. Quand elle eut boutonné sa robe, elle prit dans sa malle de fortes bottines de cuir jaime, sa toque et le plaid qui lui avait servi pendant son voyage. Puis, coiffée et chaussée, ayant noué le tartan en écharpe autour de sa taille, elle prêta un moment Toreille...
Ses tantes n'étaient pas encore couchées. Elle les entendait marcher et chuchoter au premier étage. Elles n'avaient pas la conscience bien tranquille et craignaient sans doute un esclandre. Au bout de quelques minutes, Tescalier cria sous le pas pesant de Victoire. Aimée souffla la chandelle et se tint immobile dans l'angle de la porte. Bientôt elle distingua de l'autre côté de la cloison la respiration courte de la grosse fille. Victoire avait appliqué son œil' à la serrure et elle
épiait sa nièce. Le silence et Tobscurité de la chambre la rassurèrent probablement, car elle murmura à voix basse : — Elle a éteint sa lumière et elle dort... Nous pouvons nous coucher.
L'escalier cria de nouveau, les portes du premier se refermèrent et tout redevint tranquille. Aimée cependant ne bougeait pas de son encoignure, attendant prudemment que le sommeil la débarrassât de la surveillance des deux vieilles filles. Ce ne fut que longtemps après, qu*elle se hasarda à ouvrir doucement sa fenêtre; puis^ accoudée au chambranle de pierre, elle reprit son attitude immobile et méditative.
A deux pieds de la fenêtre, le jardin s'étendait en pente douce jusqu'au bord de TAubette. Il faisait clair de lune, et, de sa place. Aimée distinguait Teau courante du ruisseau sur lequel une planche étroite servait de passerelle pour gagner les prés. Au delà de la prairie, dont les graminées en fleur scintillaient comme des épis de diamants dans la clarté lunaire, le terrain se relevait et on apercevait — blanchâtre au milieu des champs plus sombres — le chemin qui montait en zigzag vers les bois d'Amorey.
C'était par là qu'Aimée voulait s'enfuir ; mais
228 LE SANG DBS FINOEL.
au moment de mettre son projet à exécution, elle en entrevoyait toutes les difficultés, et elle se demandait où elle irait une fois qu'elle aurait quitté la maison de ses tantes.
Elle ignorait la direction des sentiers de la forêt, et d'ailleurs, Teût-elle connue, Tembarras eût été le même, puisque, pour elle, aucun chemin ne menait vers un logis hospitalier. Et pourtant elle était lasse de la vie qu'elle menait et elle était décidée à secouer le joug. Le sang des Finoêl bourdonnait dans ses artères, battait dans ses tempes, affluait à son cerveau, y faisant pousser de sauvages désirs de vie aventureuse en plein bois. Elle songeait à son aïeule, la fille du charbonnier, qui avait vécu dans cette maison et qui y était morte d'ennui, et, par une association d'idées toute naturelle, elle pensa de nouveau à ce vieux Denis Finoël, son grand-oncle, qui vivait encore, disait-on, dans un coin de la forêt d'Amorey.
C'était cette forêt dont elle voyait là -bas, au clair de lune, les lisières mystérieuses précédées d'une blanche colonnade de trembles au feuillage luisant. Pourquoi n'irait-elle pas à la découverte de Denis Finoël? Pourquoi ne dejmanderait-elle pas un asile à ce grand-oncle vers
lequel l'attirait la secrète affinité du sang et de la race?
La nuit était lumineuse et fraîche, — une splendide nuit de mai. — Les rayons de lune dansaient sur Teau de la petite rivière ; ils faisaient courir un frisson argenté sur les feuilles vies hêtres ; ils coloraient d'une phosphorescence bleuâtre les fines buées qui rampaient dans les fonds du Yal-Clavin. La brise apportait de pénétrantes senteurs végétales, confuses respirations des fleurs des bois et des prés. De tous côtés, les rossignols chantaient. C'était comme une invitation à la libre vie élémentaire de la nature sauvage.
A force de fixer ses yeux rêveurs sur les cimes boisées, Aimée croyait voir les feuillées s'incliner mollement vers elle. Les nappes de clarté ruisselant sur les feuilles, sur les seigles verts, sur les hautes herbes des prés, semblaient allonger jusqu'à la fenêtre une route aérienne, un vaporeux escalier féerique.
Les vagues harmonies de la nuit finissaient par bourdonner à ses oreilles comme une musique caressante, déjà entendue jadis. L'hallucination devenait si forte qu'elle croyait distinguer dans ces bruits lointains la voix de la grande foret
mystérieuse qui lui murmurait : — Viens sous mes arbres, c*est là qu*est ton pays, c^est là que tu retrouveras des amis.
Brusquement elle enjamba la fenêtre, sauta dans le jardin et, sans se retourner, sans hésiter, tout d'un élan, elle s'enfuit vers les bois.
Notre corps ne nous appartient pas aussi complètement que nous semblons le croire. La maison est nôtre assurément, mais nous n'en sommes pas les seuls occupants. Les esprits de nos ancêtres y reviennent à de certaines heures. Parfois, dans un de nos gestes, dans un éclair de notre physionomie se révèle la présence de ces mystérieux revenants. — « Souvent , dit Emerson , notre père ou notre mère ou quelque aïeul plus lointain apparaît tout à coup à la fenêtre de nos yeux. » Nos instincts, nos prédilections, nos manies ne sont que les manifestations de la présence d'une grand'mère ou d'un grand-père inconnu. Quelquefois ces influences familiales sont en conflit, et nous subissons alternativement l'impulsion de forces contraires et tumultueuses.
C'est seulement quand une hygiène morale et physique a établi un harmonieux accord entre les différents hôtes du logis, que nous pouvons nous dire maîtres de nous-mêmes.
En s'enfuyant au milieu de la nuit dans la forêt, Aimée avait inconsciemment obéi à cette humeur vagabonde reçue comme un héritage de sa grand'mère maternelle. C'était le sang violent des Finoël qui lui avait fait surmonter les terreurs naturelles à son âge et à son sexe et qui lui avait fait oublier tout ce qu'une pareille aventure présentait de hasards et de dangers.
Quand elle eut gagné la lisière des bois d'Amorey, elle s'arrêta pour reprendre haleine. L'horloge de l'église sonna minuit. Le sang de la jeune &lle battait si fort qu'elle entendait le bourdonnement de ses artères entre chaque vibration de la cloche. Un rossignol se mit à chanter, et cette musique printanière lui redonna du com*age. Elle s'enfonça hardiment dans le chemin sur lequel , à travers les branches entrecroisées , le clair de lune répandait un semis de taches lumineuses.
Mais quand elle eut marché pendant un quart d'heure , la colère passionnée qui lui avait servi d'excitant se refroidit peu à peu. La réflexion
- -j^— ^^— »i^>i I II
Vint , amenant avec elle toutes les émotions que peut éprouver une fille de seize ans errant pour la première fois, la nuit , dans une grande forêt pleine de ténèbres et de bruits inquiétants.
L'esprit 'audacieux et entreprenant de Sylvine Finoël s'était évanoui ; Aimée était dominée maintenant par certaines prédispositions nerveuses et enfantines ; Tâme craintive et superstitieuse de sa mère l'actrice s'était réveillée en elle.
Le froissement des branches frôlées au passage, l'envolée d'un oisillon réveillé en sursaut, les caprices du sentier, qui tantôt blanchissait et tantôt semblait s'enfoncer dans de vagues trous noirs, toutes ces choses la faisaient tressaillir et lui rappelaient les contes effrayants que ses bonnes lui débitaient le soir, les histoires de loups-garous et de brigands qui lui avaient donné jadis de si belles peurs dans son petit lit. Pour comble de malechance, la lune, qui était trèsbas à l'horizon, s'y enfonça peu à peu. La clarté bleue et diamantée qui ruisselait à travers les feuilles s'éteignit tout à coup comme une lampe dont on baisse la mèche, et la jeune fille se trouva plongée dans les ténèbres.
Bientôt le sol que foulaient ses pieds changea
232 lE SANa D£S FINOEL.
de nature, elle s'aperçut qu'elle avait perdu le chemin et (ju'elle s'était fourvoyée en pleine futaie. Elle voulut revenir sur ses pas et ne fit que s'égarer davantage. Incertaine et peureuse, elle se mit alors à marcher droit devant elle, ayant hâte de sortir de cette nuit peuplée de fantômes.
Au bout d'une demi-heure, elle atteignit une lisière et .vit une large clairière, au fond de laquelle un limpide bruit de source et une nappe flottante de buées blanches indiquaient la place d'un cours d'eau.
Dans cette combe profonde, bordée de tous côtés par les bois, le brouillard masquait les accidents de terrain. Aimée n'osait plus avancer. Ses yeux craintifs regardaient avec inquiétude les tiges ojiduleuses des grands joncs qui émergeaient de la brume et que le vent inclinait doucement. Tout à coup, un phénomène étrange lui fit courir la chair de poule par tout le corps...
Ce fut d'abord une vague lueur accompagnée d'un murmure de branches froissées et de grandes herbes foulées; puis, à vingt pas d'elle, dans la blancheur laiteuse du brouillard, une lumière de plus en plus brillante se mit à danser avec de
capricieux soubresauts. En même temps, une voix semblable à celle de la chouette commença de piauler sur des tons tantôt ai^s et tantôt mélancoliques , et , autour du halo dont la vapeur enveloppait ce feu dansant , une nuée d'oiseaux tourbillonna d'une façon fantastique.
Aimée n avait plus une goutte de sang dans les veines. Elle songeait au feu follet, à la grancTchasse, à tous les contes de fées et de magiciens dont son enfance avait été bercée, et elle se croyait tombée en pleine sorcellerie. La singulière flamme se rapprochait, continuant sa danse affolée, et toujours plus nombreux les oiseaux tournaient à Tentour avec un bruit d'ailes palpitantes. La jeune fille perdit la tête et se précipita en avant, afin d'éviter d'être enveloppée dans ce tourbillon ensorcelé. Mais à peine avait-elle fait quelques pas que le sol se déroba, une sensation d'eau fraîche lui monta aux jambes; elle poussa un cri d'effroi, ferma les yeux et s'évanouit au moment où deux mains robustes la soulevaient sous les bras et la déposaient un peu plus haut sur des touffes de bruyères.
— Hél Manchin, dit à demi-voix celui qui venait d'empêcher Aimée de glisser dans le ruisseau, en voilà une affaire!.. C'est une gâchette
(une fille) que je viens de repêcher. Apporte ta lanterne... Et une belle gâchette, ma fi!..
Le petit garçon qni répondait au nom de Manchin, accourut avec sa lanterne et la tint au-dessus de la tête renversée de la jeune fille. La lumière blafarde tombait d'aplomb sur le pâle visage aux longs sourcils noirs et sur le haut de la poitrine enveloppée du plaid à grands carreaux.
— Nom d'un petit loup ! Mais c'est la demoiselle que j'ai conduite l'hiver dernier chez les dames de la poste! s'écria le Grand-Justin en regardant Aimée avec plus d'attention... Notre frouée lui a fait peur et elle est tombée en faiblesse.
Il redescendit vers le ruisseau et en revint avec une poignée de menthes qu'il avait trempées dans l'eau; il en frotta les tempes, le front et les narines de la jeune fille, qui ouv.nt un moment les yeux pour les refermer en frissonnant.
— N'ayez point de crainte, mademoiselle, dit le charbonnier, vous êtes avec des amis ; ne vous souvenez-vous plus du Grand-Justin , qui vous a ramenée de Langres? C'est moi.
Aimée reprenait peu à peu connaissance ; ses lèvres ébauchèrent un faible sourire, au nom de
Justin, puis elle se souleva de son lit de bruyères et balbutia :
— Où suis-je donc?
— Dans le creux du Val-Clavin , répondit le jeune homme.
— Ohl (jue j'ai eu peuri murmura-t-elle; il me semblait que j'étais poursuivie par un feu follet.
— C'était mon falot! reprit le GrandnJustin en riant.
Il lui expliqua qu'il chassait les petits oiseaux à la lanterne,
— C'est défendu, ajouta-t-il, n'en parlez pas, car les gardes nous feraient quelque mauvaise affaire.
En même temps, il lui montrait un filet plein d'oisillons qui étaient venus se heurter, éblouis, contre les verres du falot et auxquels le Manchin avait lestement tordu le cou.
— Mais vous, mademoiselle, demanda-t-il, vous vous êtes donc égarée?.. Voulez-vous que je vous reconduise à Auberive?
— Non! non! s'écria-t-elle avec vivacité.
Le charbonnier la regardait d'un air étonné.
— Je me suis sauvée de chez mes tantes , reprit-elle un peu confuse; je voulais aller à la
236 LE SAKG DES FINOEL.
recherche de quelqu*un qui demeure dans la forêt... Connaissez-vous Denis Finoël?
— Le vieux Finoël du Val-d'Amorey ? Certainement, repartit Justin; est-ce chez lui que vous alliez?
Aimée fit un signe affirmatif et s'informa de la distance.
— Vous ne pouvez pas vous mettre en route maintenant... Il faut d'abord vous sécher et vous reposer... Essayez de marcher jusqu'à la vente, et demain matin je vous conduirai chez Finoël.
Il Taida à se lever, le Manchin ramassa les oiseaux, éteignit sa lanterne, et ils rentrèrent sous bois.
Un quart d'heure après, ils atteignirent une futaie en pente douce, où des lueurs rouges et une acre odeur de fumée indiquaient le campement des charbonniers. Aimée était brisée de fatigue. Le Grand-Justin étendit à terre des sacs vides près d'un fourneau à demi-consumé. Il fit asseoir la jeune fille sur ce lit improvisé, les pieds tournés vers le brasier, la tète appuyée à une botte de fougères sèches, et la couvrant de sa limousine :
— Là, dit-il, vous serez au chaud; essayez de
dormir un brin, je resterai près de vous, tout en soignant mes fourneaux, car c'est mon tour de veiller, et nos gens sont déjà coachés dans la hutte.
Elle ne se fit pas prier. Pendant un moment ses yeux regardèrent vaguement les étoiles qui brillaient entre les branches, puis ses paupières s'alourdirent, et elle s'endormit.
Son sommeil fut traversé de rêves étranges.
Autour de grands feux flamboyants , elle voyait rassemblés tous ses ancêtres, les Finoêl. Ils se succédaient lentement auprès des fourneaux; la lueur rougeâtre éclairait leurs faces énergiques aux yeux renfoncés' sous de noirs* sourcils , et leurs tètes crépues. Elle-même était devenue une charbonnière. Assise près du feu, elle bernait dans son giron un petit enfant. Les ancêtres défilaient gravement devant elle, et se penchaient pour sourire au petit qui jouait avec des fleurs de coucou. Elle, pendant ce temps, continuait à endormir le marmot en lui chantant d'une voix lente un air rustique.
Le grand jour Téveilla. Elle n'avait pas complètement rêvé ; les fourneaux à forme conique étaient bien réellement là, espacés sous les hêtres. Quelques-uns jetaient de rouges lueurs et
fumaient en grondant sourdement. Devant la hutte au toit de mottes de gazon , auprès d'un feu de souches au-dessus duquel pendait une marmite exhalant une savoureuse odeur de pommes de terre, une femme encore jeune, aux cheveux "épars sur son casaquin, tenait dans son giron un marmot demi-nu et le faisait sauter en chantant à pleine voix une chanson populaire.
Aimée, les yeux entr'ouverts , voyait toutes ces choses. Encore à moitié engourdie par le sommeil, elle ne se rendait plus compte du temps ni des événements passés. Le milieu où elle se trouvait remuait en elle de secrètes sympathies, de vagues impressions déjà reçues, comme celles que pourrait donner le souvenir confus d'une vie antérieure.
— Hé! mademoiselle, avez-vous bien dormi?
Elle releva la tête et vit au-dessus d'elle le
joyeux sourire et les yeux bleus de Justin.
— Vous devez avoir grand'faim, ajouta-t-il; il faut manger, car nous aurons tout à l'heure on bon bout de chemin à faire.
Il alla prendre dans la marmite des pommes ie terre rissolées et fendillées , qu'il lui apporta it qu'elle dévora de bon appétit. Un verre d'eau de source compléta ce déjeuner. Attroupés autour
du feu, les charbonniers la regardaient curieusement et souriaient.
Quand elle eut fini ce frugal repas et remercié ses hôtes, elle se mit en route avec Justin, et ils descendirent lentement à travers les tertres herbeux qui mam donnent le bois des Fosses.
Elle se trouvait heureuse de marcher sous les arbres par cette claire matinée pleine de chants d'oiseaux. Elle humait avidement Tair forestier, regardant d'un œil charmé cette nature fleurie qu'elle n'avait pas revue depuis son départ de Marly, et elle ne songeait plus à ses tantes.
Le Grand-Justin , qui ouvrait la marche en se servant de son râteau à charbon comme d'une canne, se retournait de temps à autre pour murmurer un mot d'encouragement à travers un sourire. Quand ils eurent traversé la combe du Val-Clavin, ils prirent une longue tranchée bordée de hêtres aux troncs blancs et élancés comme des fûts de colonnes, puis ils arrivèrent à une gorge boisée , au fond de laquelle des toits fumaient dans le soleil.
Un petit sentier s'enfonçait entre deux haies d'aubépine et s'arrêtait à un coin de pré, à l'angle duquel une maisonnette dressait sa toiture de lave, enguirlandée de lierre et de chèvrefeuille
240 LB sâno des finoel.
sauvage. Le Grand-Justin s'arrêta, et, montrant la façade grise, percée de deux étroites fenêtres :
— Voici, dit-il, la maison du vieux Finoël.
vn
La porte du logis était ouverte. Finoël avait allumé du feu, et, assis sur un escabeau devant ràtre, il préparait sa soupe du matin, ayant à ses côtés un vieux chien de berger, au poil noir bourru.
Denis Finoël était un grand vieillard encore vert et droit malgré ses soixante-seize ans. Ses épaules maigres étaient à peine voûtées, et la façon, dont il brisait contre son genou les billes .de fagot pour alimenter le feu, montrait combien il restait de force dans ses membres osseux. Il portait toute sa barbe grise, et des masses crépues de cheveux blancs s'échappaient de dessous son bonnet de coton bleu.
La claire flamme de Tâtre jetait des lueurs ^oses sur le mobilier antique et propret de son
ménage de célibataire. Dans un angle, la maie perchée sur ses quatre pieds de hêtre faisait pendant à un petit bahut de merisier, et entre les deux s*élevait le lit à baldaquin de cotonnade rouge et jaune. Près de la cheminée, le four laissait voir son ouverture fermée d'une plaque de tôle, et non loin de là une horloge dans sa boîte oblongue faisait entendre son tic-tac monotone. Derrière la porte d'entrée, des serpes, une cognée et des genouillères de cuir étaient accrochées à des clous. Une lampe à bec, un gros Double- Liégeois à couverture bleue ornaient le manteau de la cheminée.
Du côté opposé à l'entrée, une porte à clairevoie s'ouvrait sur un jardinet dont on entrevoyait les verdures échevelées et d'où venaient par moment des gloussements de poules accompagnés d'un bourdonnement de mouches à miel. Un large rayon de soleil passait en même temps par cette ouverture et découpait sur le pavéde brique la silhouette des feuillages déchiquetés d'une treille.
Au moment où le Grand-Justin poussa la porte, le chien se mit à aboyer, et Denis Finoël, se retoiumant, montra sa longue figure éclairée par deux yeux enfoncés sonvs d'épais sourcils
encore noirs. Il distinguait mal la jeune fllle, que masquait entièrement son compagnon, mais il reconnut le charbonnier.
— Ahl c'est toi, mon garçon, dit-il en se remettant à casser son fagot, te voilà de bon matin par chez nous. Est-ce que tu as affaire à la ferme ?
— Non, père Finoël; j'ai accompagné une demoiselle d'Auberive qui désire vous parler.
En même temps il s'effaça et laissa voir Aimée, qui se tenait près de la porte, un peu confuse, et très-émue à l'aspect de ce Finoël qu'elle avait tant désiré connaître.
— Une demoiselle d'Auberive I s'écria le vieillard en se levant, je ne connais pourtant quasi plus personne là-bas... Paix, Noirau I — Entrez, ma gâchette^ qu'y a-t-il pour votre service?
n avait soulevé légèrement son bonnet de coton à l'aspect de la jeune fille, et il l'examinait curieusement, en attendant qu'elle expliquât sa visite. Tout à coup les muscles de son visage tressaillirent, et ses yeux s'écarquillèrent.
— Ah I ça, murmura-t-il, est-ce que j'ai la berlue ou est-ce que je rêve tout éveillé?.. Venez donc un peu au jour ! ajouta-t-il en prenant la
24i LE SANG DES FINOEL.
main d* Aimée, et en Tattirant vivement vers la porte du jardin.
Elle restait silencieuse et le regardait avec des yeux attendris, tandis que lui, la tenant toujours par la main, étudiait lentement son visage : la ligne des sourcils noirs, les yeux demi-voilés, les lèvres rouges, le petit signe au coin de la joue. Aimée de son côté voyait dans cette face vieillie, penchée sur elle, comme un vague reflet des traits de sa mère et de sa propre physionomie. Denis Finoël avait, lui aussi, au milieu de la joue, le même signe brun ; seulement cette marque disparaissait sous une touffe de poils gris. Pendant que le vieillard la dévisageait minutieusement, elle sentait son cœur battre et ses yeux se mouiller.
A la fin, il s*écria :
— Dieu me pardonne I c'est comme si je voyais ma sœur Sylvine!.. Ou ma tête déménage ou vous êtes une Finoël !•.
— Je suis la petite-fille de Sylvine Finoël, balbutia Aimée; ma mère s'appelait Goralie Ghenut.
En même temps, Témotion quiFétouffait éclata et elle se mit à fondre en larmes.
— Ah I dit le vieillard en lui prenant les deux jïïains, je savais bien que mes yeux ne pouvaient
pas me tromper I... Allons, mdi gâchette, viens que je t'embrasse!
Il la serra dans ses grands bras maigres et lui baisa les joues. Il paraissait fortement remué à Taspect de cette jeune fille qui était de son sang et qui lui rappelait si exactement sa sœur Sylvine. Noirau, le chien au poil bourru, semblait partager l'émotion de son maître. Il ne grognait plus ; assis sur son train de derrière, il remuait sa queue ébouriffée et dardait ses petits yeux noirs luisants vers la nouvelle venue.
Le GrandnJustin, debout contre la porte d'entrée, contemplait cette scène d'un air à la fois enchanté et embarrassé.
Denis Finoël, relevant la tête, se retourna vers le charbonnier :
— Merci de me l'avoir amenée, mon garçon, lui cria-t-il ; maintenant tu peux regagner ta vente; nous avons à causer, ma petite-nièce et moi; donne le bonjour de ma part aux gens du bois des Fosses.
Aimée vint à son tour le remercier et lui serrer la main.
— Voilà, dit-elle, la seconde fois que vous me rendez service, monsieur Justin, et je vous en suis reconnaissante du fond du cœur.
246 us SANG DES FINOEL.
Il ne savait que répondre, tellement il était intimidé par cette jolie fille encore tout en larmes. Il balbutia quelques mots, s'embrouilla dans sa phrase, souleva son feutre roussi et s'en alla lentement.
Quand il eut disparu, Denis Finoël ferme la porte, puis, faisant asseoir Aimée sur l'escabeau, près du feu :
— Ça, causons, ma mignonne, reprit-il gaiement ; ainsi, tu es la fille de Goralie Chenut ; c'était la meilleure des trois. Où est-elle à cette heure?
— Elle est morte, répondit brièvement Aimée, et mon père aussi.
— Ah I ma pauvre fille; te voilà orpheline !.. Et sans doute les dames de la poste t'ont prise avec elles?
La jeune fille fit un signe affirmatif. Le vieux Finoël hochait la tète d'un air de compassion.
— C'est dur, répéta-t-il, c'est dur de manger le pain de ces filles-là... Vous ne devez guère vous entendre. Ce sont des Ghenut de la tête aux pieds, et, Dieu merci! tu n'as rien d'elles!.. Oui, reprit-il avec animation, tu es une vraie Finoël, toi... Tu as les yeux et la bouche de la famille, et aussi le signe noir sur la joue... Oh I
je t'aurais reconnue entre cent!.. Seulement, dit-il en lui enlevant sa toque, tu n'as pas nos cheveux épais et frisés, ou plutôt tu ne les as plus... Pourquoi les as-tu coupés, ma fille?
— Ce n'est pas moi, s'écria-t-elle, ce sont mes tantes qui me les ont coupés pendant que je dormais.
— Ahl les gueuses! pommela Finoël, je les reconnais bien là I On ne saura jamais les misères que leur famille a faites à ma pauvre sœur Sylvine... Elle est morte à la peine. Tous ces Ghenut ont le cœur dur et sec comme de vieilles roches. Les deux femelles de là-bas ne peuvent pas me sentir, et je m'étonne qu'elles t'aient permis de me venir voir.
— Elles ne m'ont rien permis, répondit Aimée, c'est moi qui me suis sauvée de chez elles.
Elle raconta rapidement à son ^and-oncle la scène de la nuit précédente.
— Maintenant, ajouta-t-elle en regardant le vieillard, je n'ai plus que vous, et je viens vous ('emander si vous voulez me prendre avec vous.
Denis Finoël releva vivement la tète et resta un moment bouche béante, puis il se gratta le front d'un air embarrassé. Il ne s'attendait guère
2i8 LE SANG DES FINORL.
à une pareille aventure, et la demande de la jeune fille le laissait tout interloqué.
— Diantre, murmura-t-il, ce serait de bon cœur, assurément, mais... Mais comment veuxtu qu'un vieux paysan comme moi loge une demoiselle comme toi?
— Je ne suis pas une demoiselle, s'écria Aimée, je suis une pauvre fille abandonnée ; la plus misérable des paysannes est encore au-dessus de moi, et j'échangerais volontiers ma position contre la sienne.
— Mais, objecta le bonhomme effarouché, je suis un pauvre diable de bûcheron ; à mon âge, je suis encore obligé de travailler au bois pour gagner mon pain.
— Je travaillerai aussi, répliqua-t-elle d'une voix suppliante.
— Avec les petites mains blanches que voilà ? fit-il d'un air incrédule en lui prenant les mains; tu ne sais pas ce que c'est, ma fille, que de peiner par tous les temps, à la pluie et au soleil, au hâle et à la gelée... C'est un dur métier que celui de paysan.
— Pas si dur que le métier que je faisais chez mes tantes, où j'étais enfermée du matin au soir. C'était plus pénible que de travailler des bras au
LB SANG DES FINOEL. 2i9
grand air... Vous verrez comme je m'accoutumerai à la vie des bois... Je suis une Finoël, mon oncle,' et j'aimerais mieux mourir de faim que de retourner à la poste I
— Oui, dit Finoël, tu as du cœur et tu es bien de notre sang... Eh bieni soit, au petit bonheur! s'écria-t-il en redressant sa haute taille, on tâchera de te rendre ta nouvelle position aussi douce qu'on pourra. Nous allons déjeuner ensemble et j'irai à Auberive signifier à tes tantes que je te prends avec moi.
En effet, une heure après, Denis Finoël, laissant sa petite-nièce à la garde de Noirau, cheminait lestement sur la route d' Auberive.
Quand il arriva devant le bureau de poste, midi sonnait. Il trouva les demoiselles Ghenut encore tout ébaubies de la disparition de leur nièce; elles étaient en conférence avec le juge de paix et le curé. M"® Victoire, qui ne connaissait pas Finoël, ne prêta pas grande attention à l'entrée de ce vieux paysan maigre et barbu : mais W^^ Mélanie tressaillit en l'apercevant, et ses joues bises rougirent faiblement.
— Bonjour, mesdames et la compagnie, dit) Finoël en découvrant sa blanche tête crépue ; je suppose que vous êtes en peine de la demoiselle
250 LE SANG DBS FIKOEL.
qui était ici et qui vous a quittées cette nuit... Vous pouvez vous rassurer; je viens vous donner avis qu'elle est chez moi et qu'elle y restera.
— Et de quel droit vous mêlez-vous de cette affaire? repartit impétueusement le juge de paix. Savez-vous à quoi vous vous exposez, brave homme, en détournant une fille mineure et en la soustrayant à la tutelle de ses tantes ?
— Si elles sont ses tantes, je suis son grandoncle, dit le vieillard en se redressant; je m'appelle Denis Finoël. Ma petite-nièce n'était pas heureuse ici, et elle s'est réfugiée chez moi... Je ne suis qu'un ignorant, monsieur le juge de paix, mais j'ai idée que la loi me donne tout autant de droits sur elle qu'à ses tantes, qui l'ont maltraitée.
— De quels mauvais traitements parlez-vous ?
demanda le juge en regardant d'un air soupçonneux les deux vieilles filles, dont il commençait à trouver le mutisme équivoque.
— Ces demoiselles, reprit Denis Finoël, ont profité du sommeil de la petite pour lui tondre les cheveux comme à une criminelle.. . Je dis que c'est une indignité et une méchanceté !
— C'est Victoire, murmura lâchement Mélanie.
— Eh bien, oui, c'est moi! s'exclama la grosse fille en jetant un regard furibond à l'infidèle juge; cette enfant était d'une perversité précoce, je l'ai corrigée, où est le mal?.. Maintenant, si cet homme veut nous débarrasser d'une fille indisciplinée, qu'il la garde... Pour mon compte, je n'y mets pas opposition.
— Et vous, mademoiselle Mélanie? interrogea à son tour le curé, qui avait gardé jusque-là un silence prudent.
— Oh I reprit Finoël avec un sourire ironique, mademoiselle sera évidemment du même avis que sa sœur ?
— Vous pourriez vous tromper! riposta aigrement Mélanie, qui essayait de sauver les apparences et de maintenir son autorité aux yeux du public; cette enfant m'a été confiée, j'en dois compte à Dieu, et je serais curieuse de savoir pourquoi je l'abandonnerais entre les mains d'un vagabond sans feu ni lieu?
— Tenez-vous franchement à savoir pourquoi?
répondit Finoël en regardant la dévote d'une façon qui lui fit baisser les yeux; voulez-vous que j'explique tout haut devant ces messieurs pour quelle raison vous allez me donner votre consentement sans barguigner ?
M"* Mélanie ne se sentait probablement pas la conscience à Taise vis-à-vis de Denis Finoël, car elle changea prudemment de ton et s'écria avec une singulière précipitation :
— Assez, nous n'avons pas besoin de vos explications... Vous voulez cette fille, vousl'avez, gardez-la si vous pouvez, je m'en lave les mains,
— Les choses étant arrangées à la satisfaction de tous, dit ironiquement Finoël en soulevant son feutre, je n'ai plus qu'à m'en aller... Vous remettrez les bardes de la petite, vendredi, au facteur d'Amorey, et ce sera tout... Bonsoir donc,, mesdames et la compagnie.
Quand il rentra, le soir, dans la maisonnette d'Amorey, Denis Finoël embrassa vivement sa petite-nièce.
— C'est fini, ma gâchette^ s'écria-t-il, te voilà une paysanne. Dieu veuille que tu ne t'en repentes pas, comme ta grand'mère Sylvine s'est repentie d'être devenue une bourgeoise.
Vffl
Au bord de la chaussée de Fancien étang d'Amorey, Aimée était assise, jambes pendantes, et s'occupait d'un travail de couture. Derrière elle, la forêt montait, haute et touffue, répandant une ombre bleuâtre sur la pelouse dont Therbe rase était tondue de près par Brin-de-Latt , la petite vache rousse de Denis Finoël. L'autre versant du vallon était baigné de soleil; sur les feuilles lisses et immobiles des hêtres, une lumière ai^entée ruisselait. Tout au fond de la gorge verdoyante, on apercevait la ferme, silencieuse et assoupie dans la moite lourdeur de cette journée d*ao&t.
Bien qu'il fût près de six heures et que la grosse chaleur fût déjà passée, tout se taisait dans le vallon. Brin-de-Lail, attachée à un
25 i LE SANG DES FINOEL.
piquet, broutait lentement Therbe drue, et sa queue allait et venait le long de ses flancs pour chasser les mouches. Aimée , tout en tirant Taiguille , regardait de temps à autre la prairie, les bois , le ciel marbré de blancs nuages pommelés , et sa figure exprimait une joie tranquille.
Depuis trois mois qu'elle habitait avec son grand-oncle, elle s'appliquait à se transformer en vraie paysanne , et la transformation s'était déjà accomplie, du moins quant à Textérieur. Dans une de ses vieilles robes elle s'était taillé un costume semblable à celui des femmes de la ferme. Des brodequins de gros cuir chaussaient ses petits pieds ; un fichu d'indienne , croisé sur sa poitrine, s'enfonçait sous la bavette d'un tablier de toile bise. Ses bras et son visage s'étaient hâlés ; ses cheveux, qui repoussaient, recommençaient à friser et à flotter en boucles désordonnées sur sa nuque, où pendait un chapeau rond de paille cousue, qu'elle avait rejeté en arrière pour être plus à l'aise.
Dès les premiers jours, elle s'était mise bravement aux besognes rustiques, se levant dès l'aube, faisant le ménage, soignant le poulailler, sarclant les herbes du petit jardin, menant la vache en pâture, tandis que Finoël travaillait
dans la coupe avec les bûcherons. Le soir, quand il rentrait , tout recru et le pas plus pesant , il trouvait son logis en ordre et son souper sur la table, avec son broc de* piquette de bzossons. Jamais, depuis longtemps, Noirau et lui n'avaient été choyés de la sorte. Aussi, bien que Denis eût, à l'égal de sa petite-nièce, le sang vif et l'humeur rageuse , aucun nuage n'avait encore troublé la paix de leur vie commune.
Il faut dire, du reste, que Finoël laissait à Aimée la bride sur le cou ; le vieux célibataire ne savait ce que c'était que sermonner et moraliser. Indépendant de sa nature, il respectait l'indépendance des autres, et, pourvu que tout fût en ordre au logis, il permettait à la jeune fille de se gouverner à sa guise. Il se levait au jour , partait pour les bois , où sa petite-nièce lui portait son repas de midi , et ne rentrait qu'à la brune pour souper et se coucher.
Dans ce creux de vallée , enfoncé dans la verdure, séparé du plus proche village par des lieues de forêt, ou le piéton cppDrtait à peine une lettre en un mois, et où les rumeurs des villes arrivaient rarement, Aimée croissait et se développait à la bonne aventure, comme les arbres. Dans la paix enveloppante des bois, le vernis de sa pre-
mière éducation s'écaillait peu à peu : son vieux sang paysan, n'étant plus gêné par les complications artificielles de la culture mondaine, circulait librement ; peu à peu elle revenait à la vie élémentaire et simple de ses ancêtres les charbonniers.
Son séjour dans la maison confortable de Marly lui semblait déjà un rêve. Elle voyait, comme dans un lointain vaporeux, sa chambre capitonnée de l'avenue du Cœur-Volant et le grand piano à queue où elle déchiffrait des sonates. Elle* songeait sans tristesse au temps où elle allait en pension, où elle ne s'habillait qu'avec l'aide d'une femme de chambre, et où elle dessinait dans le salon de travail garni de hautes bibliothèques de bois noir. La lecture de ses livres favoris ne lui faisait même plus défaut. Son esprit trouvait assez d'occupations à regarder le monde nouveau de la forêt, à observer les formes des arbres et les mœurs des oiseaux qui vivaient autour d'elle. La nature dans son plein épanouissement l'absorbait et la grisait. Un courant sympathique s'établissait entre son âme et Tesprit mystérieux des plantes et des êtres sauvages.
Pendant qu'elle cousait sur son talus, Brin-de-
Lait^ ayant tondu tout le cercle de pelouse compris entre le piquet et l'extrémité de la corde, avait fini par s'impatienter; elle tirait sur sa longe, tant et si bien qu'elle la dénoua. Alors, elle s'élança dans le pré, fière de sa liberté reconquise, et l'attention de la jeune fille fut brusquement attirée par le joyeux meuglement et les caracolades de la béte. Aimée sauta au bas de la chaussée et tâcha de ressaisir la corde , mais la vache malicieuse faisait de brusques écarts et se moquait de sa surveillante inexpérimentée. Bientôt, bondissant à travers fossés et talus, elle gagna la lisière de la forêt et se mit à pâturer dans les cépées déjeunes hêtres.
Aimée savait que les gardes ne plaisantaient pas; elle voyait déjà le brigadier survenant et verbalisant, et elle songeait à la colère de l'oncle Finoël apprenant qu'il avait un procès sur les bras. Elle s'élança vers la lisière; mais la vache, à son approche, s'enfonça plus avant dans le taillis et lança un nouveau meuglement, comme si elle eAt pria plaisir à attirer la surveillance des forestiers.
La jeune fille, haletante et cramoisie, commençait à se désespérer, quand elle entendit derrière elle un gros rire éclatant, et vit débou-
cher d'un sentier une vigoureuse fille, qui était servante à la ferme et qu'on nommait la Garaudelle.
— Vous ne savez point encore votre métier, la belle! dit la paysanne en riant de nouveau.
Elle se jeta en avant de la vache, lui lança son tablier sur la tète, et, empoignant la corde, ramena la fugitive à son piquet, auquel elle fixa solidement le licou.
— Voilà comme on fait un nœud! s'écria-t-elle en tournant vers Aimée sa large face couperosée.
— Merci, Garaudelle, il faudra que vous me montriez comment on s'y prend.
— Ça n'est pas malin , ma mie ; seulement il ne faut pas être douillette, et vous avez encore la peau des mains trop tendre pour y arriver...
En même temps, la servante montra ses grosses mains rouges et terreuses.
— Quand vous aurez des pattes comme celleslà, ma gâchette^ vous serez une vraie paysanne... Pas avant !
Elle haussa les épaules, y rechargea un lourd paquet de fougères, et s'éloigna lestement.
Aimée se rassit dépitée et confuse , et regarda ses petites mains que le hàle avait brunies, mais qui n'étaient ni déformées ni gercées. Elle les
soignait avec un reste de coquetterie, et elle était demeurée mondaine par ce côté-là. Elle sentait que la servante, au fond, Tavait bien jugée. Si elle était paysanne de cœur et de sang, il y avait pourtant certaines exigences de la vie campagnarde auxquelles elle ne pouvait se plier.
Autant la besogne solitaire des champs , le commerce intime et familier avec les bêtes et les plantes la charmaient, autant elle avait de répugnance à vivre de pair à compagnon avec les gens de la ferme.
Sous ce rapport, elle avait gardé toutes les susceptibilités et toutes les délicatesses du milieu où elle avait été élevée. Les rudes propos des servantes, les grosses plaisanteries des garçons de ferme et du fermier ; les jurons , les gaietés tapageuses des coupeurs au bois lui inspiraient un dégoût invincible. Elle n'était ni prude ni mijaurée, mais elle ne pouvait s'habituer à cette brutale expansion de l'humeur paysanne. Elle avait beau se faire violence pour se familiariser avec les façons des gens qui l'entouraient, elle ne pouvait pas plus prendre leur langage et s'amuser de leurs plaisirs , qu'il ne lui était possible de donner à ses mains la grossière patine et la rudesse des doigts rugueux de la Garaudelle.
Ayant laissé tomber sa couture et s'accoudant sur ses genoux, elle songeait à ce revers de médaille de sa nouvelle condition, tandis que le jour brunissait peu à peu. Un bruit de sonnailles lui fit relever les yeux, et elle vit déboucher du versant opposé deux chevaux chargés de sacs de charbon et d'attirails de campement. Ils étaient conduits par le Grand -Justin, qui s'avança gaiement vers la jeune fille.
— Bonjour, mams'elle Aimée , lui cria-t-il de loin familièrement , nous avons fini notre charbonnage du bois des Fosses et nous nous installons aux Moulineaux; comme ça, nous allons devenir vos voisins.
— Tant mieux , Justin , répondit-elle en Taccueillant avec un sourire, cela fera plaisir à Toncle Finoël...
— Et à vous? demanda timidement le jeune garçon, cela fera-t-il aussi un peu plaisir de revoii vos amis les charbonniers?
— A moi aussi, certainement, Justin... Je me réjouis d'aller vous voir dans votre nouvelle vente.
La conversation tomba un moment, puis le Grand-Justin reprit :
— Vous habituez-vous au monde d'ici, mam'-
selle Aimée?.. Je ne sais pas si je fais erreur, mais quand je suis arrivé, vous aviez Tair d'être en souci.
Elle secoua la tète.
— Vous vous trompez, je ne m'ennuie jamais. . . Je passerais des heures ici rien qu'à regarder les arbres et toutes ces fleurs dont les prés sont pleins... Voyez, est-ce joli? on se croirait dans un jardin.
Elle lui montrait de la main les plantes fleuries qui poussaient à foison dans le sol tourbeux et humide de la vallée : les gentianes, les grands aconits bleus, les reines des prés odorantes, les pamassies dont les fleurettes d'un blanc mat étoilaient les pelouses limoneuses. '
— Elles ont toutes un visage si différent 1 reprit-elle, je voudrais savoir leurs noms et à quoi elles sont bonnes.
Elle s'était accoudée, et, la tête renversée, elle promenait ses doigts sur une plante aux teintes sombres dont les touffes vigoureuses couvraient toute une partie du talus.
— Tenez, continua-t-elle, celle-ci, par exemple, qui vient ici en quantité , est-elle assez curieuse avec ses fleurs brunes et ses fruits noirs qui ressemblent à des cerises?
— Oh I dit Justin , méfiez-vous I L*an passé , Venfant d'un de nos charbonniers a mangé de ces cerises-là, et il est mort... Il n'y a pas de plus mauvaise herbe que la belladone, ça vous tue un chrétien comme une mouche.
— Elle a bien la mine d'une empoisonneuse , fit Aimée en jouant avec les baies noires. Puis die sourit et ajouta : — On trouve dans vos bois même ce qu'il faut pour mourir quand on en a envie.
— Fi I ne parlons pas de ça , répliqua Justin en brisant à coups de fouet les tiges des belladones , ce ne sont pas des idées de votre âge, et vous êtes trop gentille pour ne pas aimer la vie.
— Aussi, je Taimel s'écria-t-elle en riant, et je ne songe pas à la quitter !.. Rassurez-vous, mon brave Justin, jamais je n'ai été aussi heureuse, jamais je n'ai eu le cœur aussi tranquille.
Justin poussa un gros soupir.
— Tant mieux ! répondit-il , je connais des.
gens qui n'en pourraient pas dire autant...
Il tortilla machinalement la mèche de son fouet autour du manche , hésita comme s'il avait quelque chose d'embarrassant à dire ; puis, brusquement :
— Bonsoir donc, mam'selle Aimée , reprit-il,
je retourne à mes chevaux, qui s'impatientent... Avons revoir!
11 fit claquer son fouet, rejoignit ses bêtes et s*engagea sous bois , tandis qu* Aimée, détachant Brin-de-Lait^ reprenait le chemin de la ferme.
Depuis que la jeune fille demeurait chez son grand-oncle , Justin était venu plus d'une fois à Amorey. Quand les charbonniers furent installés aux Moulineaux, ses visites devinrent encore plus fréquentes. On le voyait de temps en temps arriver à la tombée du jour, sous le prétexte d'apporter à Aimée des sachées de noisettes, des panerées d'alises et de cornouilles. 11 en profitait pour faire de longues causettes au coin du feu, tandis que le bûcheron, qui aimait peu à veiller, n'écoutait que d'une oreille et lorgnait son lit d'un œil impatient.
Un soir d'octobre , Finoël dit à Aimée :
— Sais-tu, petite? Tu prétends toujours que tu veux être une vraie paysanne ; eh bien ! il y aurait pour ça un moyen sûr, ce serait d'épouser un paysan.
Aimée releva vivement la tête et coula un regard de côté vers son oncle pour s'assurer s'il parlait sérieusement. Elle vit qu'il souriait dans
261 LB SANG BBS FINOEL.
sa barbe et répondit alors sur le ton de la plaisanterie :
— Ça, grand-oncle, ce serait une idée, mais il faudrait d*abord qu'un paysan voulût de moi pour femme.
— C'est bon, j'en connais un, moi, et un qui en meurt d'envie.
— Qui donc ?
— Le Grand-Justin, sans le nommer.
— Il vous en a parlé? demanda-t-elle d'une voix brève, presque irritée.
— Nenni, seulement comme il ne fait que virer autour de chez nous, cela saute aux yeux. Dame, ce n'est pas un état brillant que celui de charbonnier, mais c'est un bon état et on peut y amasser un magot quand on a delà conduite...
La jeune fille le laissait causer et restait immobile, le front appuyé contre le manteau de la cheminée. Ses sourcils se rejoignaient et ses lèvres closes étaient contractées par une expression de répugnance et d'inquiétude. En dépit de son désir de devenir une franche paysanne, ses délicatesses de civilisée se révoltaient, et cette perspective d'être la femme d'un charbonnier lui faisait courir un frisson dans tout le corps. Finoël, assis à l'autre coin du foyer, remarqua
raltération de ses traits, et s*interrompant brusquement :
— Je suis une vieille bique! s'écria-t-il, je vais, je vais, et j'oublie que tu n'as pas été élevée dans les mêmes idées que nous... Rassure- toi, petite, je ne veux pas te forcer la main! Cette pensée de mariage m'était poussée parce que je me sens vieillir et que je souhaiterais ne pas te laisser. seule derrière moi... Et puis, il y a autre chose, reprit-il après avoir hésité un moment : voici que nous sommes en octobre, et ça me met en souci de m'absenter du logis toute la journée à une saison où les chasseurs vont venir loger à la ferme.
— Quels chasseurs? demanda Aimée.
— Des messieurs de Langres et de Dijon qui ont amodié les chasses de Montgérand et qui viennent chaque hiver s'établir chez le fermier... Il y a M. La Morandière et les fils Dardenne, de Grancey. Or, qui dit chasseur dit coureur, et ça me tarabuste de songer que tu resteras chez nous sans personne pour te protéger.
Aimée se mit à rire et protesta qu'elle saurait bien se protéger elle-même. Denis Finoël n'était pas homme à insister longtemps ; voyant le peu de succès de ses ouvertures, il ne souffla
plus mot du Grand-Justin, et les choses en restèrent là.
Un beau matin on fut réveillé par les fanfares des cors et les aboiements des chiens. Les chasseurs étaient arrivés de la veille et ils partaient pour le bois. Toute la matinée, les cris des traqueurs, occupés à faire Yenceintey les trompes de chasse, les voix sonores des chiens, annoncèrent que c*en était fait de la quiétude endormie de la vallée d'Amorey. Les nouveaux hôtes de la ferme ne rentraient qu'à la brune ; alors les fenêtres des chambres hautes s'allumaient, et bien tard dans la nuit on entendait encore les rires tapageurs des jeunes gens en train de souper.
Aimée, assise l'après-midi sur les talus de Tan- <;ien étang, suivait curieusement les rumeurs tantôt lointaines et tantôt rapprochées de la chasse. Les coups de fusil la faisaient tressaillir; mais la fanfare des cors, s'exhalant au plus profond des bois à demi effeuillés, la plongeait dans une délicieuse mélancolie. Parfois le chevreuil, serré de près par les chiens, bondissait à travers le taillis, et, débouchant tout à coup à la lisière, traversait en hâte la prairie, poursuivi parles hurlements de la meute, pui^ se renfonçait dans la futaie , et les rumeurs s'assou-
pissaient, les aboiements devenaient plus sourds, jusqu*à ce qu'une fanfare ou une détonation éclatât bien loin, à Fautre bout du vallon, et se répercutât bruyamment dans les roches desMoulineaux.
Parfois aussi, le matin, la jeune fille voyait, de la lucarne du grenier, les chaisseurs défiler devant la maisonnette de Finoël, le fusil sous le bras, les jambes serrées dans des moletières de cuir et la pipe entre les dents. C'étaient des jeunes gens de vingt-cinq à trente ans, d'allures assez bourgeoises, ni beaux ni laids, solidement bâtis, ayant une gaieté bruyante et un peu vulgaire.
Un seul se distinguait de ce milieu passablement terne : c'était celui que Finoël nommait M. La Morandière. Grand, leste, robuste et de tournure élégante, il avait le teint bistré, la barbe courte taillée en pointe et très-soignée. De longs cils donnaient à ses yeux une douceur presque féminine qui s'harmonisait, du reste, avec l'expression affinée et un peu dédaigneuse de sa figure. On y lisait l'intelligence très-éveillée d'un homme qui a vécu dans un milieu artiste et s'est oocupé des 'choses de l'esprit ; on y devinait aussi le scepticisme gouailleur de quelqu'un qui est
revenu de bien des illusions. Le sourire de ses lèvres avait quelque chose de Tindifférence indolente d*un fumeur d'opium ; mais, en revanche^ ses grands yeux bruns brillaient de Téclat particulier aux regards des gens qui ont beaucoup voyagé, et dont la prunelle garde un peu de la splendeur des sites admirés.
Au dire des habitants de la ferme, Paul La Morandière avait en effet longtemps couru le monde et avait laissé par les chemins une notable partie de son patrimoine. C'était un homme de goût, aimant les arts et ayant fait lui-même un peu de peinture. Il avait l'humeur vagabonde et Tesprit changeant, avec ce fonds de prudence et de prosaïsme qui n'abandonne jamais les vrais Langrois au milieu de leurs plus fougueux emportements.
Un beau jour, La Morandière, voyant décroître ses rentes, était revenu au gîte et avait mis pour un temps une martingale à ses fantaisies.
Sa dernière folie avait été de se faire bâtir, non loin des bois d'Auberive, une maison de campagne à la naissance d'une vallée qui s'ouvrait dans un creux de rochers. Cette habitation, copiée sur une maison de la Come-d'Or, lui rappelait son séjour en Orient. La coupole de
LE SANG DBS FINOEL. 269
métal, les- fenêtres tréflées, les moucharabys sculptés à jour, les jardins en terrasse avec leurs eaux jaillissantes et leiurs massifs de ûeurs exotiques étaient fameux à huit lieues à la ronde. Les étrangers venaient voir, comme une curiosité, cette excentrique demeure que les habitants du pays avaient surnommée la Folie - la -Morandière.
Il y passait la belle saison, et le reste de son temps était partagé entre de rapides fugues à Paris et des parties de chasse aux environs. Ce n*était pas qu*il fût un chasseur bien ardent. Il suivait les chiens en flâneur, s*arrétant de ci et de là pour croquer un groupe d'arbres ou ime hutte de bûcherons.
Souvent Aimée le voyait passer devant la porte avec son album à la main, tandis que ses compagnons, plus enragés, couraient déjà les bois depuis le fin matin. Il s'en allait lentement le long des haies toutes rouges de senelles, où des volées d*étoumeaux piaillaient bruyamment. La plupart du temps, il n'emportait même pas son fusil, et se contentait de se faire accompagner de son chien. Il regardait le paysage d'un air à demi indifférent, crayonnait un bout de croquetofij puis allumait un cigare et s'étendait au
soleil dans un coin de lisière bien exposé au midi. Sans trop s'expliquer pourquoi, Aimée était (intimidée par la pi«nrdnce de ce grand garçon à *rair indolent et dédaigneux. Les autres chasseurs ne la troublaient guère, et elle se souciait peu de les rencontrer ; mais quand La Morandière ûànait dans le vallon, elle n'osait pas sortir et restait blottie derrière la fenêtre jusqu'à ce qu'elle l'eût vu rentrer à la ferme. Elle le craignait, et avec cela, par une bizarre contradiction, les jours où elle ne le voyait pas passer lui semblaient vides. C'était la première fois qu'un homme faisait sur son esprit une aussi inexplicable impression. Pour la première fois aussi, depuis son arrivée à Amorey, elle se sentait devenir mélancolique. Il lui montait à la tète de vagues regrets de sa vie heureuse et confortable de Marly. Elle était prise d'indéfinissables tristesses augmentées encore par l'influence des brumes pénétrantes de l'arrière-saison, et, se souvenant d'avoir été jadis gâtée, élégante et choyée, elle se sentait tout à coup mal à l'aise et comme honteuse de se voir si pauvre. Elle ne se rendait pas bien compte de ce qu'elle éprouvait, mais elle avait plus nettement conscience de son changement de position et de sa condition actuelle de déclassée.
Parfois le soir, au coin d'un maigre feu de souches, à la lueur fumeuse de' la lampe à bec, tandis que Finoêl s'endormait sur sa chaise, elle écoutait les rumeurs joyeuses qui partaient du bâtiment de la ferme, et que les rafales de décembre lui apportaient par intervalles. Le grillon chantait doucement derrière la platine. On entendait la respiration rauque de Brin-de-Lait à travers la cloison de Tétable. Et Aimée, devenue plus morose, se comparait à Peau-d'Ane exilée au milieu des valets de basse-cour, et gardant ses troupeaux sous les fenêtres du fils du Roi.
Apres huit jours de gelée, le vent avait soufflé du sud dans la nuit, et le dégel était venu. L'humidité suintait le long des branches nues et noires ; le pied enfonçait dans le sol spongieux ; Tair était mou; de gros nuages lourds pendaient sur les bois, laissant voir çà et là des trouées de ciel bleu, et bien qu'on ne fût encore qu'à la fin de janvier, il faisait presque chaud au soleil,
Paul LaMorandiëre n'était pas allé à la chasse. Les jambes guétrées, les mains dans les poches, un peu amolli par ces fausses apparences de printemps, il flânait par les prés où des pâquerettes précoces montraient leurs boutons roses dans le gazon. Arrivé près de la chaussée de l'étang, il aperçut Brin-de-Lait qui pâturait au bord du talus, sous la garde d'Aimée. Tête nue, les
cheveux moutonnant tout autour de la tête, le dos appuyé contre les traverses de Tancienne écluse, la jeune ôlle était occupée à tresser des brindilles d*osier.
— Sapristi, murmura La Morandière, moi qui cherchais un motif de plein air y en voilà un tout trouvé... Quelle tournure vous a cette fillette avec son teint mat et ses cheveux noirs crépelés î . . C'est la Salomé de Regnault en cotillon de paysanne, tout bêtement... Holà! petite, cria-t-il en tirant son album de sa poche, tiens-toi tranquille près de ta vache... Je vais vous faire votre portrait à toutes deux... Attention, ne bougeons plusl
Aimée n'avait garde de bouger. L'apparition de La Morandière l'avait intimidée, et elle n'osait plus faire un mouvement.
D s'était assis à dix pas sur une pierre et il commençait à esquisser la vache broutant llierbe. et la jeune fille qui se présentait de profil, adossée aux poutrelles grises. Aimée sentait le regard attentif de La Morandière se fixer tantôt sur sa, figure, tantôt sur sa poitrine serrée dans un casaquin de molleton, tantôt sur sa jupe noire dont le vent tiède chiffonnait les plis. De temps à autre elle s'enhardissait, et, coulant un regard
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oblique vers le chasseur, elle examinait à la dérobée les grands yeux profonds, la bouche sardonique et la fine barbe en pointe de La Morandière.
Peu à peu elle reprenait de Taplomb, la réflexion lui revenait ; elle se sentait piquée et niortifiée du sans-géne avec lequel le jeune homme Tavait interpellée et la faisait poser. Évidemment, il n*avait vu en elle qu'une paysanne semblable aux servantes de la ferme. Elle lui en voulait de n'être pas plus perspicace, et le sang lui montait aux joues à la pensée que ce garçon, qui appartenait à un monde où elle avait elle-même été élevée, s*était si facilement trompé sur son compte...
La Morandière venait de donner les derniers coups de crayon.
— Là, dit-il en reculant un peu la tête pour examiner son croquis, je crois que c'est assez bien venu... Repose-toi, petite!
La sagesse insinuait à Aimée que le mieux était de prendre la longe de Brin-de-Lait et de s'éloigner sans desserrer les lèvres; mais en même temps un secret démon lui soufflait d'autres conseils plus attrayants et plus aventureux. Une idée malicieuse avait traversé le cerveau de
la jeune ôlle. Elle quitta lestement sa place, et passant derrière le chasseur :
— Peut-on voir? demanda-t-elle audacieusement.
Il parut un peu surpris de la question et aussi du joli timbre de voix de son modèle ; néanmoins, il acquiesça à la demande, et présentant Talbum, il ajouta d'un ton gouailleur qui acheva de piquer Aimée :
— Voilà, est-ce assez ressemblant ?
Elle pencha sa tête presque contre Tépaùle de La Morandière, fit une légère moue et répondit du bout des lèvres :
— C'est exact, mais votre vache n'est pas d'aplomb.
— Hein ! s'exclama-t-il stupéfait, en la regar dant des pieds à la tête.
— Et puis, continua la jeune fille avec un demi-sourire qui retroussait les coins de ses lèvres, elle n'a pas l'air de brouter ; on croirait plutôt qu'elle appuie ses naseaux contre terre pour se tenir en équilibre parce que ses jambes ne sont pas assez solides pour la porter.
— C'est ma foi vrai, il y a de ça ! soupira La Morandière en étudiant son croquis d'un air
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déconfit. Ah I ça, vous avez donc appris le dessin, la belle enfant?
— Oui, un peu.
— Où, à Auberive ?
— Non, à Paris, à Notre-Dame-des-Arts, où j*étais en pension.
— A Paris, en pension? répéta La Morandière émerveillé ; mais alors, nous nageons en plein conte de fées !.. Vous êtes donc une fausse paysanne?
— Non pas, je suis une paysanne pour tout de bon, répliqua-t-elle en riant ; j'habite maintenant chez mon grand-oncle, qui est simplement coupeur au bois, comme je suis simplement la gardienne de Brinrde-Lait que voici, et que je vais ramener chez nous, si vous le permettez.
Elle lui fit une révérence ironique et voulut s'éloigner, mais il la retint très-familièrement par la main.
— Non, s'écria-t-il, restez encore un peu; Brin-de-Lait est occupée sérieusement, etmoi j*ai des excuses à vous faire ; je n'aurais pas dû me tromper aussi lourdement, et il est évident que vous ne ressemblez en rien aux filles du pays... Vous devez vous ennuyer prodigieusement ici!
— Moi? Point du tout. Je m'occupe des bêtes
et du ménage de mon grand-oncle, et puis je m'intéresse aux arbres, aux oiseaux, à toutes les choses de la forêt.
— C'est égal, c'est bizarre 1 murmura-t-il.
En même temps, il regardait la figure originale et charmante d'Aimée, ses yeux verts à l'expression passionnée, son teint mat, le sourire de ses lèvres rouges. Une curiosité fort naturelle, mélangée d*un sentiment d'une nature plus vive et moins innocente, venait de s'éveiller en lui.
Cet examen silencieux troublait la jeune fille ; elle rougit, s'élança vers la vache, et l'emmenant cette fois résolument :
— Il est tard, dit-elle, il faut que je m'en aille.
— Et, demanda- t-il, vous venez tous les jours ici avec Brin-de-Lait?
— Oui, tous les jours, quand il fait beau...
Bonsoir, monsieur I
Elle s'éloigna d'un bon pas, entraînant la vache derrière elle. Quant à La Morandière, il resta près de la chaussée, regardant la jeune fille fuir .le long des lisières brumeuses. Il trouvait l'aventure amusante et se promettait de nouer plus ample connaissance avec cette singulière paysanne. Le plus curieux, c'est que le soir,
à la ferme, il ne souffla pas mot de sa rencontre. 11 ne se souciait pas d'exposer Aimée aux commentaires équivoques de ses compagnons de chasse ; et puis, en égoïste, il n'était pas fâché de bénéficier seul de ce qu'il appelait plaisamment sa bonne fortune.
Aimée rentra, assez confuse, mais non mécontente de son aventure. Elle se reprochait, il est vrai, d'avoir fort mal tenu la promesse qu'elle avait faite à Finoël, de fuir toute occasion de causer avec les chasseurs; mais celui qu'elle avait rencontré ressemblait si peu aux autres !.. Pendant toute la nuit, elle revit les traits fins et spirituels de La Morandière, ses mouvements pleins d'une grâce nonchalante; elle se rappelait le son de sa voix railleuse, et elle se répétait les mots qu'il'avait dits.
Pendant deux jours, néanmoins, elle se tint renfermée au logis ; mais le troisième jour, le soleil luisait, Brin-de-Lait s'ennuyait à l'étable ; Aimée trouva cent bonnes raisons pour sortir, et la première personne qu'elle rencontra dans la prairie, ce fut La Morandière.
Elle l'y rencontra plus d'une fois. La pauvre enfant cédait inconsciemment à ce besoin d'aimer et de s'attacher que les filles des Finocl se
transmettaient dans le sang comme un héritage. De même que son aïeule Sylvine, de môme que sa mère la comédienne, elle ne savait ni raisonner, ni calculer; elle aimait ou haïssait de prime-saut. La colère, Tantipathie, la tendresse, lui venaient par impulsions violentes et irrésistibles.
La Morandière la séduisait par son grand air, son regard caressant, et surtout par son esprit vif, aimable, délié, où perçait une fine pointe d'excentricité. Il ne lui faisait pas la cour à proprement parler. Il était même moins galant avec elle et moins empressé que ne Test d'ordinaire un homme de trente ans vis-à-vis d'une jeune fille aussi naïvement expansive qu'Aimée. Mais il gagnait son cœur à l'aide de ces mêmes philtres dont Othello s'était jadis servi pour charmer Desdémone. Gomme le More de Venise, il lui contait ses voyages.
Il avait de la verve, de l'humour et une sorte d'éloquence capiteuse qui donnait un attrait captivant à ses récits. Il décrivait à Aimée ses courses nombreuses à travers le Liban, ses haltes dans le désert, les nuits lumineuses de l'Egypte, les villes orientales découpant sur un ciel d'an bleu intense leurs terrasses blanches et leurs minarets frêles et sveltes comme de grands lis.
Ces narrations, entrecoupées de mots drôles, dramatisées par les gestes amusants et la physionomie expressive du conteur, jetaient Tâme enthousiaste de la jeune ûlle dans des émerveillements infinis. Tout ce qu'elle avait de sang sauvage et fougueux fermentait ; son humeur vagabonde était surexcitée, ses yeux agrandis par rémotion s'attachaient aux lèvres souriantes de La Morandière, et elle buvait ses paroles comme une liqueur enchantée.
Lui, ravi de son succès de conteur, redoublait d'entrain et d'humour. Elle le quittait fascinée etenfiévrée. La nuit, elle rêvait de son charmeur ; le matin, quand elle se levait, elle se sentait joyeuse ou triste, selon qu'elle espérait ou désespérait de le voir. Du reste, les jours où elle ne le rencontrait pas étaient rares. La Morandière venait très-exactement aux rendez-vous qu'elle lui assignait ingénument, tantôt sur la chaussée de l'ancien étang, tantôt à la source des Moulineaux. Cette fille demi-paysanne et demi-mondaine l'intéressait ; elle réveillait comme un excitant son imagination nonchalante et fatiguée.
Elle lui apportait une sensation de fraîcheur, d'imprévu et de renouveau qui lui redonnait du
ton. Il la trouvait à la fois si chaste et si imprudente, qu*il se faisait conscience d'abuser de sa candeur et de pousser trop loin les choses. D'ailleurs ils ne se voyaient qu'en plein air et en plein jour, au milieu des prés ; et par un raffinement de gourmet, La Morandîère voulait lentement respirer le parfum de ce bouquet d'amour agreste, au lieu d'en effeuiller sottement les fleurs rares. Il avait trop vécu pour ne pas savoir qu'en amour les premiers chapitres sont le meilleur du poëme. Il était de ces délicats qui JituiMiit avec un poëte contemporain que :
Le meilleur moment des amours N^est pas quand on a dit : Je t^aime.
n est dans le silence même A demi rompu tous les jours...*
Leurs entrevues étaient innocentes, etpourtant on commençait à en jaser. Il est même probable que les choses se seraient gâtées et que Denis Finoël aurait fini par tout apprendre, si un incident, facile à prévoir, n'avait brusquement coupé court aux rendez-vous dans la prairie.
La chasse venait d'être fermée , et la plupart des chasseurs avaient déjà quitté le val d'Amo-
* Sully Prndiiomme, Staneet et poèmes.
rey. La Morandière, resté le dernier, n'avait plus de prétexte pour y séjourner, et, en outre, ses affaires l'appelaient en ville. Une après-midi du commencement de mars, au moment de souhaiter le bonsoir à Aimée, il murmura de sa voix toujours un peu nonchalante :
— Aujourd'hui, ce n'est pas bonsoir qu'il faut nous dire, mais au revoir!.. Je repars pour Langres cette nuit.
Elle pâlit et ses yeux devinrent humides.
Il vit sa figure altérée et, pris d'un remords, il ajouta :
— Oh I nous nous reverrons bientôt, je serai de retour à Amorey pour la saison des chasses... Et puis, je demeure tout l'été à la Folie, près d'Aujeures... Ce n*est pas bien loin d'ici, et je compte que vous viendrez m'y faire visite...
Vous verrez mon ermitage et je suis sûr qu'il vous plaira. On se croirait en plein Orient!.. Promettez-moi d'y venir.
Elle secouait la tête et souriait vaguement pour ne pas pleurer.
Il se mit à parler de sa maison de campagne et à la décrire, tout en arrachant des poignées d'herbes qu'il tendait à Brin-de-Laù ; puis il tira sa montre :
LE SÀNO DES FINOEL, 283
— Déjà I fit-il, allons; il est temps de nous dire adieu, il faut que j'aille boucler ma valise.
Elle s'était levée et détournait la .tête pour cacher son émotion.
— Nous avons passé de bonnes heures dans ce coin de forêt, reprit-il, je ne les oublierai de longtemps... Au revoir, Aimée.
Elle essaya de parler, mais le chagrin lui serrait la gorge et elle ne répondit que par un sanglot. Il se sentit lui-même remué par un soudain mouvement de tendresse. Il saisit les mains de la jeune fille, Tattira tout près de lui et lui chuchota presque dans Toreille :
— Chère enfant, vous m'aimiez donc un peu !
Il la serrait plus étroitement contre sa poitrine
et commençait à n*être plus maître de lui, quand un bruit de roues grinçantes retentit dans la route forestière des Moulineaux, accompagné d'éclats de voix et de coups de fouet sonores. La Morandière ne tenait pas à donner aux survenants le spectacle de cette scène intime ; il lâcha les mains d'Aimée après avoir effleuré ses cheveux crêpelés d'un rapide baiser :
— Adieu, répéta-t-il, et il s'éloigna.
La jeune fille se rassit sur les pierres du talus, la tète daiis les mains, et se mit à pleurer tout à
son aise, tandis que Srin-de- Lait mugissait doucement et que Noirau, intrigué de ce chagrin violent, mettait ses pattes sur les genoux d'Aimée et lui léchait les bras.
Pendant ce temps, une longue banne àcharbon, traînée par quatre chevaux, débouchait sur le chemin, et le Grand-Justin, attiré par les meuglements de la vache, s'approchait d'Aimée.
Depuis que Finoël lui avait fait connaître rinutilité de ses visites à Amorey, le charbonnier n'avait guère revu la jeune fille. En Tapercevant tout à coup sur le bord du talus, dans cette attitude désolée, il ne put prendre sur lui de passer sans lui parler.
— Bonsoir, mam'selle Aimée, dit-il timide^ ment. Vous avez donc du chagrin ?
— Bonsoir ! répondit-elle d'une voix sourde, en relevant la tête et en essuyant précipitamment ses yeux, ce n'est rien... cela se passera !
Il restait silencieux et troublé devant elle.
— Vrai, reprit-il après un moment, ça me fait gros au cœur de vous voir pleurer... Ne puis-je vous être utile h quelque chose ?
— Non, Justin, merci, répliqua-t-elle plus doucement.
— Bonsoir donc, mamVIIc Aimée... Je no
sais pas bien parler, moi ; mais tout de même je tiens à vous dire que demain, comme aujourd'hui, comme hier, je suis à votre dévotion, et que vous trouverez toujours des amis à la vente.
Puis, sans attendre une réponse, il lança en Tair d'énergiques coups de fouet et courut vers la banne en hélant ses chevaux d'une voix grondeuse.
La longue charrette tourna dans les champs du côté de Germaine. A travers ses larmes, Aimée la suivit longtemps encore le long du remblai escarpé de la route. Elle se profilait sur le couchant avec sa haute banne noire, ses quatre chevaux tirant sur les traits et la svelte silhouette du Grand-Justin courant en avant et faisant claquer son fouet.
Les blés de la plaine d'Aujeures étaient déjà presque tous moissonnés. De la lisière des bois de Maigrefontaine, on voyait flamber au soleil d'août la rase étendue des éteules, où des chardons en fleurs mettaient çà et là des taches violettes. La plaine, baignée d^ns la grande lumière de midi, ondulait pendant des lieues, tantôt dorée, tantôt bleuâtre, et très-loin, dans la direction de Langres, les deux tours de la cathédrale coupaient seules la longue ligne plane de l'horizon.
Sous les tilleuls poudreux d'un vieux calvaire qui s'élève à la sortie du bois, Aimée s'était assise, regardant le pétillement du soleil sur les chaumes, où des milliers de sauterelles accom-
pagnaient de leur musique bourdonnante le tremblottement de Fair embrasé.
Depuis quelques jours, le vieux Finoël travaillait à un abatage d^arbres dans le canton de Maigrefontaine, et bien que son chantier fût fort éloigné d'Amorey, Aimée lui portait régulièrement son repas de midi; puis, avant de regagner le chemin de la ferme, elle venait s'asseoir à cette lisière, près de laquelle passait la route de la Folie-la-Morandière. Le désir de visiter la villa orientale la tentait. Elle n'avait pas revu La Morandière ; mais depuis le mois de mars il ne s'était point passé un jour sans que sa pensée se préoccupât de l'absent. Elle l'associait à tous ses rêves, à toutes les émotions nouvelles que les floraisons du printemps et les splendeurs de l'été apportaient dans la solitude du val d'Amorey.
Adossée au piédestal de la croix, elle songeait que deux mois la séparaient encore de la saison où La Morandière avait coutume de venir chasser à la ferme, et elle trouvait que deux mois c'était bien long. Elle eût été si heureuse de le revoir au moins une fois avant l'automne ! Elle regardait en soupirant le chemin vicinal courir dans
la plaine ensoleillée. Près du calvaire, il faisait un coude, puis fuyait dans la direction d'Aujeures. C'était là-bas, derrière les grises ondulations de ces plis de terrain, que devait se creuser le vallon à la naissance duquel la Folie dressait sa coupole et étageait ses jardins en terrasse...
Aimée se disait qu'elle était maîtresse de toute sa journée, qu'il lui fallait une heure au plus pour gagner la maison de campagne et pour voir celui qu'elle aimait. Elle se levait, à demi résolue déjà à se mettre en route, puis elle s'arrêtait indécise. L'idée de demander le chemin de la Folie aux gens du village suffisait à la décourager. Il lui semblait qu'elle n'oserait jamais, et qu'en la voyant subitement rougir, les passants devineraient sur-le-champ ce qu'elle cachait au fond de son cœur.
Non, décidément elle y renonçait. Ce serait pour un autre jour, quand le soleil serait moins irdent. Déjà elle descendait les degrés du cal- ;raire. Encore quelques pas et elle allait rentrer dans la foret, sans avoir succombé à la tentation. Au moment où elle tournait le dos à la plaine, un bruit de roues et le trot d'un cheval résonnèrent sur la route ferrée, et, comme elle relevait les yeux, son regard rencontra La Mo*
randière assis sur les coussins d'un léger paniei qu'il conduisait lui-même.
Aimée se détachait si nettement sur le fond sombre des tilleuls, avec sa petite robe de toile et son chapeau de paille, qu'il ne pouvait passer sans l'apercevoir. Il la reconnut tout de suite, poussa une exclamation et arrêta son cheval.
— Quoi I c'est vous ? dit-il en souriant, auriezvous eu la bonne idée de me venir voir ?
Il s'était élancé hors du panier et lui tendait la main. Aimée rougissait et balbutiait de vagues excuses. Il la trouvait si jolie au milieu de son trouble, qu'il avait décidé intérieurement qu'il ne la laisserait point partir.
— Non, reprit-il, je n'écoute rien, venez I., Je vous montrerai mon nid et je vous ramènerai en voiture jusqu'à la Tuilière, dès que la chaleur sera tombée.
Il souriait de nouveau ; ses grands yeux veloutés avaient quelque chose de si attirant, elle était si heureuse de le revoir et de l'entendre^ qu'elle ne songeait même plus à faire une objection. Il la prit par la main, l'installa sur les .coussins, s'assit auprès d'elle et chatouilla légèrement de son fouet les flancs du cheval, qui repartit au grand trot.
Us allaient comme le vent à travers les champs lumineux.
— Voilà une heureuse rencontre, dit La Morandiëre en inclinant la tête pour mieux voir Aimée, que lui cachait le grand chapeau de paille... Gomment vous étes-vous portée depuis cet hiver ?.. Vous n'avez pas changé... Si pourtant; vous êtes devenue encore plus jolie... Ne vous étea-vous pas trop ennuyée ?.. Avez-vous pensé un peu à moi?
— Et vous? demanda-t-elle en le regardant d'un air charmé entre les franges de ses longs cils.
— Oh I moi, j'ai pensé à vous énormément.
— Cependant, reprit-elle un peu incrédule , il n'y a pas bien loin de chez vous à Amorey, et vous n'êtes jamais revenu.
— L'envie ne me manquait pas, certes, d'aller vous surprendre là-bas; mais j'ai eu mi tas d'affaires ennuyeuses qui m'ont dévoré tout mon temps.
La vérité, c'est que depuis mars bien d'autres distractions avaient emporté ailleurs son humeur changeante. Même quand la pensée d'une fugue à Amorey lui avait traversé l'esprit, il l'avait prudemment écartée , en se disant qu'il fallait
être sage et que cette idylle pouvait mal finir. Ces amourettes-là, à son avis, étaient comme certaines esquisses qui ont d'autant plus de saveur qu'elles restent inachevées. Aujourd'hui, une occasion qu'il n'avait pas cherchée le remettait en face de sa bonne fortune de l'hiver dernier; après tout, il n'était pas un ange, et il trouvait que le hasard avait bien fait les choses...
Ces réflexions lui venaient tandis qu'Aimée le (juestionnait naïvement, et que la voiture, après avoir longtemps roulé en plaine , commençait à s'enfoncer dans un pli de terrain.
— Nous voici chez moi, s'écria-t-il, mes écuries sont en dehors de l'habitation, et nous allons descendre ici.
Ils étaient arrivas à la naissance d'une gorge rocheuse. Les communs et les engrangements étaient à gauche, dans un chalet adossé à la roche. Au bruit des roues, un paysan en blouse sortit de l'écurie. La Morandière lui jeta les rênes, sauta à terre, donna la main à Aimée, et ils s'avancèrent vers une porte mauresque, dont les panneaux pleins et les chambranles de pierre barraient complètement l'étroit couloir de rochers enguirlandés de lierre.
Le jeune homme poussa un bouton dissimulé
dans Tun des panneaux , la porte s'ouvrit et Aimée, qu'il avait fait passer devant lui, jeta un cri d'admiration.
Elle était aveuglée par un ruissellement de lumière et un chatoiement de couleurs éclatantes. Devant elle, au milieu d'épais massifs de verdures fraîches et lustrées, la maison orientale montait, svelte, blanche, avec ses fenêtres tréflées et ses balcons tapissés de fleurs exotiques. Autour de la légère coupole étincelante, des hirondelles se poursuivaient avec des cris joyeux. Au-dessous des balcons, une source vive jaillissait du rocher et bourdonnait dans un frissonnement de plantes humides. Partout aux entours il y avait un luxuriant épanouissement de feuillées et de fleurs, des parfums d'héliotrope et de jasmin, des bruits d'eau courante et de mélodieux murmures d'abeilles.
— Mais c'est le paradis terrestre, s'écria naïvement Aimée.
— Bah 1 vous n'avez encore rien vu... Montons à mon atelier.
Il lui fit suivre une rampe bordée de rosiers nains aux magnifiques fleurs d'un rouge vif, et qui aboutissait à un balcon de plain-pied avec l'atelier, où ils entrèrent. Les hautes murailles-
LS SANQ DES FINOEL. 293
peintes en gris étaient garnies de tableaux; tout autour régnaient des divans bas, couverts de tapis de Perse aux couleurs éteintes harmonieusement fondues.
La Morandière installa la jeune fille sur un de ces divans, non loin du balcon, et, tandis qu'il faisait apporter des fruits et des boissons fraîches, Aimée, déjà grisée par les parfums pénétrants et la flore exubérante du jardin, contemplait avec des yeux éblouis la vue qu'on avait de la fenêtre.
A droite, les roches nues et chaudement colorées prolongeaient en demi-cercle leurs lignes pures, qui coupaient horizontalement le bleu du ciel et faisaient songer aux paysages de la Grèce. Au delà des parterres, des vergers descendaient en masses verdoyantes jusqu'à une prairie bordée de noyers trapus. Puis l'œil plongeait dans une vallée profonde qui s'évasait de plus en plus. Un clocher pointu s'élançait d'un fouillis d'arbres ; un ruisseau miroitait sous des aulnes; des bois moutonnaient noirs sur la nappe dorée des champs moissonnés qui flambaient au soleil; des plaines mamelonnées fuyaient dans un poudroiement radieux, et bien loin, à l'horizon, des montagnes profilaient légèrement leurs cimes bleuâtres.
29 i. LE SANG DES FINOEL.
— N'est-ce pas qu'on est bien ici? dit LaMorandière en venant s'asseoir auprès d'Aimée.
— Oh ! s'écria-t-elle en joignant les mains, c'est beau, c'est beau ! On se croirait dans un conte de fées.
Elle ôta son chapeau de paille, renversa doucement sa tête sur les coussins et ferma les yeux comme pour mieux savourer son émerveillement. Quand elle les rouvrit, la figure de Paul La Morandière s'était penchée vers elle, et deux prunelles d'un brun velouté étaient fixées sur les siennes. Ce regard la grisait encore plus que les couleurs éclatantes et les violents parfums des parterres. Elle détourna les yeux et les reporta vers le lointain paysage lumineux.
— Si vous grignotiez un biscuit? insinua-t-il. Non, rémotion lui serrait trop la gorge, et elle
n'avait pas faim. Mais elle mourait de soif et elle accepta un grand verre de limonade glacée, qu'elle avala à petites gorgées, la tête rejetée en arrière et les yeux perdus dans les arabesques du plafond.
La Morandière, pendant ce temps, la contemploit dans cette attitude abandonnée qui faisait bomber les rondeurs de sa poitrine sous l'étoffe du corsage. Il détaillait en artiste et en voluptueux
LE SANQ DES FINOEL. 295
les indexions délicates du cou bien dégagé, les pures lignes du menton relevé en Vùiv et les ondoiements soyeux des cheveux crépelés.
— Savez-vous que vous êtes charmante ainsi?
murmura-t-il, quand, ayant vidé son verjpe, elle passa le &n bout de sa langue sur ses lèvres avec des mines de chatte qui a bu du lait.
— Vrai ? demanda-t-elle, enchantée de Faccent convaincu de son admirateur, vous ne me trouvez pas trop laide au milieu de toutes vos belles choses ?
— Elles me semblent doublement belles depuis que vous êtes là, répondit-il en lui prenant les deux mains... Je suis heureux de vous revoir, ma jolie petite fée des bois, et de vous revoir dans ce nid où on peut causer à cœur ouvert.
— Ah I soupirait-elle, il y avait si longtemps que je désirais y venir !.. Figurez-vous que j'avais peur de ne plus vous revoir, et j*en ressentais une angoisse terrible.
— Vraiment, et maintenant ?
»- Maintenant, je suis contente I
— Chère enfant, comme je vous aime I...
— En êtes-vous sûr ? reprit-elle en plongeant 8^.s regards dans les siens pour y démêler la vérité ; voyez-vous, il ne faut pas me dire cela
236 L3 SANG DI3S FINOEL.
uniquement pour me faire plaisir.... Si c'est bien vrai, je serai la plus heureuse des créatures; mais si vous me trompez, j'en mourrai de chagrin. Il sourit.
— Je t'aime, mignonne 1 répéta-t-il en l'attirant contre sa poitrine.
Aimée ferma les yeux. Elle entendait confu»
sèment, comme dans un rêve, les tendresses que La Moràndière lui murmurait à l'oreille ; tout à travers ces chuchotements pleins de caresses, elle distinguait les petits cris des hirondelles frôlant le balcon, le clapotement des eaux jaillissantes retombant dans les bassins, et toutes ces musiques amoureuses lui donnaient un délicieux vertige
Le soleil qui s'abaissait envoya dans l'atelier un flamboyant faisceau de rayons obliques. Aimée fut brusquement tirée de la demi-somnolence exquise dans laquelle le bruit des jets d'eau la berçait, et, soulevant sa tète illuminée par cette flambée de lumière :
— Il doit être tard, soupira-t-elle, il faut que je parte... Que dirait mon grand-oncle s'il ne me trouvait pas à la maison?
— Bah I répondit négligemment La Moran-
dière, rien ne presse, mignonne; je te reconduirai jusqu'à mi-chemin, et avant deux heures tu seras à la ferme.
II sortit néanmoins et donna Tordre d'atteler^ Aimée quitta lentement Tatelier, envoya un long regard d'adieu à l'éblouissant paysage de la Folie, et, tous deux, remontant dans le panier, repassèrent par ces mêmes chemins qu'ils avaient traversés si allègrement dans la matinée.
A la fois heureuse et attristée, elle se blottissait tendrement contre La Morandière, qu'elle n'aurait plus voulu quitter. Celui-ci, plus calme, faisait presque un effort poiur se maintenir à l'unisson de la tendresse démonstrative de la jeune fille. Il ne répondait que par monosyllabes, sentant déjà sourdre en lui cette humeur morose qui suit l'égoïste satisfaction d'un caprice auquel on regrette de n'avoir pas résisté.
Quand le panier fut arrivé au fond de la forêt de Maigrefontaine, près de la Tuilière, le jeune homme mit pied à terre et aida Aimée à descendre.
— C'est ici qu'il faut nous quitter, dit-il en la serrant dans ses bras.
— Déjà ! Puis, se jetant à son cou : — Vous m'aimez ? demanda-t-elle.
— Chère mignonne, tu le sais bien.
— Vous m*aimez toujours autant?
— Toujours plus.
— Quand vous reveirai-je? Quand reviendraije dans votre beau jardin ?
— Quand tu voudras...
Il s'interrompit, réfléchit, puis ajouta avec une nuance d'embarras :
— C'est-à-dire, non, mignonne ; il faut éviter de faire jaser les gens de la Folie... Je préfère te voir à Amorey. J'irai là-bas le plus tôt que je pourrai... attends-moi... Adieu, Aimée...
— A bientôt, vous me le promettez I
— Oui, c'est entendu.
Elle avait peine de s'arracher de ses bras. Enfin elle le quitta ; mais à l'endroit où le chemin s'enfonce dans le taillis, elle se retourna encore et lui envoya du bout des doigts un dernier baiser.
Quand elle eut disparu, il prit un cigare, l'alluma, tira quelques bouffées avec une intraduisible expression de soulagement, puis remonta dans le panier.
— Je me croyais plus fort, songeait-il en fouettant son cheval ; je me suis conduit comme
un écolier... Je suis bien avancé d'avoir effeuillé cette petite rose sauvage!.. Me voilà maintenant avec une sotte amourette sur les bras... Triple animal que je suis !
Pendant les huit premiers jours qui suivirent sa visite à la Folie, Aimée fut la plus heureuse créature de la terre. Elle respirait le bonheur à pleins poumons. Elle éprouvait cette sensation d'allégresse qu'on goûte parfois en songe lorsqu'on rêve qu'on a des ailes et qu'on plane légèrement dans l'air. Il lui semblait que jusqu'alors elle avait sommeillé, et que maintenant seulement elle commençait à vivre. Elle se disait que dans quelques jours, Paul La Morandi ère allait revenir à Amorey, et elle l'attendait avec cette confiance absolue qui ôte à l'attente toutes ses agitations pénibles. Jamais le vieux Finoël ne l'avait vue si joyeuse et d'humeur si égale.
Après les brûlantes ardeurs de l'été, le val d'Amorey, subissant l'influence des premières
fraîcheurs de l'automne, avait un renouveau de végétation verdoyante et de plantureuses floraisons. Les fossés et les talus étaient fleuris comme un jardin. Aimée savait gré à la forêt de se parer et de se parfumer pour une si belle occasion. Les lisières étaient couvertes d'épaisses trochées de belladones entre lesquelles montaient les hampes pourprées des digitales ; les aconits et les chèvrefeuilles ouvraient leurs fleurs au beau milieu des buissons, les reines des prés embaumaient les bords du ruisseau, et toutes ces plantes avaient Tair de s'épanouir pour fêter le retour de La Morandière.
Aimée vivait dans son amour comme dans une sphère lumineuse autour de laquelle le monde entier semblait graviter. Toutes les choses semblaient converger vers sa passion et s'y absorber C'était pour elle que le ciel éparpillait ses blaiLches nuées floconneuses ou étendait ses espaces bleus ; pour elle que les grives chantaient dans les ronciers noirs de mûres; pour elle seule que le soleil se levait et se couchait.
Cependant les jours se succédaient et le roi de la fête ne paraissait pas. Deux semaines passèrent, puis une troisième. Septembre arriva avec i^es nuits plus froides et ses matinées brumeuses.
Les futaies commencèrent à se colorer, les premiers fils de la Vierge coururent dans Tair fraîchissant. La chasse s'était ouverte, et point de nouvelles de La Morandière.
Alors la sérénité des premiers jours fit place aux angoisses et aux fièvres de Tattente. Aimée désertait dès le matin la maisonnette d*Amorey et allait s*asseoir sur la chaussée de Tancien étang. Là, elle restait pendant des heures immobile, les yeux fixés vers la tranchée qui s'enfonce dans la direction de Praslay. C'était par ce chemin que La Morandière devait venir, et, au moindre bruit dans le fourré, au moindre froissement des feuilles, elle frissonnait et se levait, s'imî^inant toujours qu'elle allait le voir apparaître derrière les cépées de la bordure. Chaque matin elle se disait : « C'est sans doute pour aujourd'hui; » et chaque soir, tandis que le soleil couchant allongeait démesurément les ombres des arbres, elle s'en revenait au logis la tète basse, en murmurant : « Ce sera peut-être pour demain... »
Elle devenait taciturne, nerveuse, irritable! sa bonne humeur semblait s'être envolée avec les hirondelles. Parfois, à la veillée, Denis Finoël, assis au coin du feu en face de sa petite-nièce,
LE SANG D3S FINOEL. 303
voyait une larme scintiller dans les yeux verts d'Aimée :
— Est-ce que tu t'ennuies, petite ? lui demandait-il ; as-tu quelque chagrin secret ?
Elle ne répondait qu'en secouant négativement la tète, puis se replongeait de plus belle dans son mutisme et son angoisse.
Elle ne doutait pas de La Morandière. Elle Tadorait si passionnément, il était tellement tout pour elle, qu'elle aurait cru commettre un sacrilège en effleurant môme d'un soupçon celui dentelle avait fait un dieu. Elle avait des trésors d'amour pour deux et elle les lui prêtait libéralement. Seulement le dieu, semblable en cela à ses confrères du vieux paganisme grec, tardait à revenir visiter la pauvre mortelle qu'il avait séduite, et celle-ci languissait et pâlissait, comme Ariane avait pâli et langui sur les rivages solitaires de Naxos.
Tout septembre la vit ainsi, dans l'attente, avec des alternatives de fièvre et d'abattement. Puis le vent fit tournoyer les feuilles tombantes dans le val d'Amorey ; les premiers frissons d'octobre coururent dans les bois, mais La Morandière ne parut point. La ferme restait silencieuse, les volets de ses chambres hautes demeuraient
304 LE SAXG DES FINOEL.
clos ; les chasseurs ne se pressaient pas d'y venir cette année.
Tout à coup une crainte traversa le cerveau d'Aimée comme une flèche aiguë : — Peut-être La Morandiëre était-il tombé malade? — On parlait d'une épidémie de mauvaises fièvres aux environs; peut-être était-il retenu à la Folie par une maladie grave?
Une fois cette semence jetée dans son imagination enfiévrée, elle s'y développa et y grandit rapidement.
Oui, certes, il devait être malade. Elle en rêvait. Elle le voyait étendu sans force dans son lit, et l'appelant d'une voix faible. Jusque-là, craignant de désobéir aux recommandations du jeune homme, elle n'avait pas osé retourner à la Folie ; mais un matin, elle n'y put tenir, et dès que Finoël fut parti, elle prit en hâte le chemin de la plaine d'Aujeures.
Elle passa rapidement à travers la forêt de Maigrefontaine. Quand elle arriva dans les champs, le brouillard s^était à peine éclairci ; la plaine était grise et morne ; pourtant, au-dessus de la brume, on sentait que le ciel était bleu et on entendait les alouettes y monter en gazouillant.
Aimée interpréta ce chant matinal comme un présage heureitx et se remit à marcher plus courageusement, ne s*arrétant à Aujeures que pour y demander minutieusement le chemin qu'elle devait suivre. Vers midi enfin, elle atteignit le couloir rocheux qui menait à la Folie.
Le petit chalet servant d'écurie dormait silencieusement sur la gauche, avec ses portes et ses fenêtres closes. Le cœur de la jeune fille se mit à battre violemment quand elle arriva près de la porte mauresque dont un léger rayon de soleil dorait les battants hermétiquement fermés.
Elle sonna. Tandis que la cloche tintait, elle sentait dans tous ses n^fs un fourmillement d'impatience et d'angoisse. Un bruit de sabots résonna dans l'allée et la femme du jardinier vint ouvrir.
A travers la porte entre-bâillée, la jeune fille revit comme une apparition éblouissante la coupole orientale, les balcons sculptés à jour, les verdures fleuries et la profonde vallée, qui lui souriait dans un flot de soleil.
— Qu'y a-t-il pour votre service? demanda la jardinière en jetant sur Aimée un regard peu bienveillant.
— Je voudrais parler à M. La Morandière.
— Il n'est pas ici.
— Est-ce qu'il est malade? murmura Aimée d'ime voix inquiète.
— Malade ! Oh I bé I dé / use porte comme un chêne. Voilà un mois qu'il est parti en voyage.
Aimée pâlit. La respiration lui manquait.
Pourtant elle eut encore la force de balbutier :
— Reviendra-t-il bientôt ?
La jardinière haussa les épaules.
— Est-ce qu'on sait ?.. Il est allé dans le Midi, bien loin, de l'autre côté de la mer... En voilà au moins pour un an ou deux... Vous n'aviez rien de pressant à lui dire , je suppose ?.. Bonjour, ma mie !
Et la porte se referma lourdement sur l'éblouissant paradis perdu de la Folie-la-Morandière.
Aimée restait appuyée ^ l'un des jambages de pierre. Ses tempes étaient serrées comme dans un étau, et dans ses oreilles tintaient les paroles de la femme du jardinier : « Bien loin, de l'autre côté de la mer ! » Ces mots cruels tombaient et retombaient dans son cerveau qu'ils martelaient douloureusement. Un froid glacial lui paralysait le corps. Il lui semblait que tout ce qu'elle avait de sang s'était soudain tari. Sa gorge était comme
étranglée, sa bouche était sèche, pas une larme ne montait dans ses yeux grands ouverts.
Un frisson nerveux la secoua tout entière, et brusquement, elle quitta le mur et se mit à marcher droit devant elle, à travers la plaine maintenant baignée de soleil. Mais elle ne s'inquiétait ni du soleil, ni de la route ; elle allait sans but, à travers champs, sans regarder, sans entendre, incapable même de rassembler ses pensées tourbillonnantes.
Une seule fois, elle fut violemment tirée de sa torpeur. Elle longeait une pièce de terre où un laboureur poussait sa charrue. Derrière lui, dans les mottes fraîchement remuées, un garçon marchait à pas lents, et fouillant dans une sacoche qu*il portait en sautoir, lançait le blé dans les sillons avec un geste calme et comme rhythmé. Tout en éparpillant son grain, le semeur chantait à pleine voix :
Elle est bien aussi droite Que rtierbe dans les prés, Et bien aussi vermeille Que la rose en été.
— Vous m'avez tant aimé, Vous m*avez délaissé !..
La voix sonore de ce paysan enlevait joyeuse-
ment les premiers vers du couplet ; mais en entonnant le refrain, le chanteur semblait pris d'une soudaine tristesse, et, sur un ton traînant, avec des notes basses et graves, il répétait par deux fois :
Vous m*avez tant aimé, Vous m'avez délaissé !..
Aimée s'arrêta et tressaillit. Ces notes navrantes avaient tout à coup imprimé une secousse aux idées qui flottaient confuses dans son cerveau, et la réflexion lui était revenue. Elle eut de nouveau la perception affreusement nette du malheur qui venait de Taccabler. Elle resongea à rhomme qui était bien loin, « de Tautre côté de la mer », à Thommé qu'elle avait tant aimé et qui, lui aussi, l'avait délaissée...
Ce n'était pas un rêve, elle était bien réellement abandonnée. Son bonheur était anéanti.
Les trésors d'amour qu'elle avait mis si naïvement aux pieds de La Morandière, il les avait dédaigneusement repoussés du soir au matin.
Elle n'avait été pour lui que l'amusement d'une heure, la fleur sauvage qu'on cueille en passant et qu'on jette distraitement après l'avoir respirée. Elle se sentait maintenant si complète-
ment perdue I La vie pour elle n'avait plus ie valeur. Elle s'était dévouée et donnée passionnément comme son aïeule Sylvine, et, comme son aïeule, elle ne cherchait plus (ju'une porte pour sortir de ce monde...
Elle marcha ainsi tout le jour, sans s'apercevoir de la fatigue. A la brune, elle se retrouva dans la futaie d'Amorey ; à son insu, Thabitude quotidienne l'avait guidée et poussée vers les chemins tant de fois parcourus. Elle sentit dans l'air une odeur de fumée, et, relevant les yeux, reconnut à dix pas le Grand-Justin qui râtelait le charbon d'un fourneau récemment éventré.
Elle voulait l'éviter ; mais ses pieds meurtris et las se heurtèrent à une souche et elle s'affaissa contre un arbre. Elle n'en pouvait plus... Du reste, Justin l'avait déjà aperçue et il accourait.
— Bonnes gens! s'exclama-t-il, c'est vous, mam'selle Aimée!.. Eh! comme vous avez la figure renversée !... Que vous est-il arrivé ?
Elle le regardait avec ses yeux secs et fixes, sans répondre. Tout à coup elle éclata :
— Ah ! s'écria-t-elle en plongeant sa tête dans ses mains, je voudrais être morte I
Justin la considérait d'un air terrifié. 11 vovait qu'Aimée avait un violent chagrin, et, sans en
deviner «exactement la cause, il comprenait qu*il était en présence d'une grande douleur. Aussi restait-il silencieux, se trouvant impuissant à guérir cette blessure qu'un autre avait faite.
. — Ah! ma pauvre demoiselle, soupira- t-il enfin, pourquoi n'étes-vous pas née comme votre oncle Finoël, comme nous tous, au mitan de la forêt? Vous seriez devenue une vraie paysanne, vous auriez pris, de l'amitié pour les gens des bois et vous auriez été plus heureuse... Tous vos maux viennent de la ville et des gens de la ville... Quand je vous ai ramenée pour la première fois de Langres, et que vous dormiez dans ma charrette (vous souvenez-vous, au ran de la Mancienne ?), j'avais tant de plaisir à vous regarder, que je mettais mes chevaux au pas pour ne point vous réveiller... Et en vous regardant je me pensais : « Quel dommage que ce soit une demoiselle de la ville I »
La tète enfouie dans ses mains, immobile, im^ passible, elle semblait ne rien entendre. Le Qrand-Justin soupira de nouveau et reprit :
— Voyez-vous, il était déjà trop tard, quand vous êtes venue à Amorey; sans reproche, vous étiez déjà trop une demoiselle et vous ne pouviez pas vous plier aux façons du monde
d'ici... Vous aviez beau vous forcer pour avoir l'air de vous amuser avec nous, on devinait bien que vous vous ennuyiez, allez !.. Ce n*était pas votre faute ; on ne peut pas se refaire, n'est-ce pas?., aussi je comprenais que vous recherchiez les occasions de causer avec M. La Morandière ; seulement je me méfiais, parce que je connais le pèlerin, et j*ai été bien aise quand j'ai su qu'il était parti, encore que ça me fit grand dépit de vous voir pleurer... C'est un embobelineur que ce monsieur-là ; mais, de vrai, il n'a pas plus de cœur que mon râteau, et toute sa carcasse ne vaut pas une seule de vos larmes, mam'selle Aimée I
Elle se leva brusquement.
— Taisez-vous I s'écria-t-elle irritée, je ne veux pas qu'on me dise du mal de lui ! Je ne veux pas !.. Adieu, je m'en retourne !
Elle avait l'air si égaré et si désespéré que Justin fut pris de pitié.
— Si vous vouliez attendre un peu, murmura-t-il, je vous reconduirais jusqu'à la ferme ; je suis obligé de rester près d.e mes fourneaux jusqu'à ce que nos gens soient de retour, mais ils ne peuvent guère tarder à cette heure.
— Non, dit-elle précipitamment, ce n'est pas la peine. Merci, Justin!., adieu I
Elle s'enfuit et descendit rapidement le ravin des Moulineaux, les bras croisés contre sa poitrine, les dents serrées, et le cerveau hanté par une seule idée, une cruelle idée qui ne la quittait plus depuis l'après-midi.
La nuit était venue et la lune se levait. Quand Aimée atteignit le talus de la lisière, la prairie vaporeuse était baignée d'une lumière argentée, et sur les fossés on distinguait les énormes trochées des belladones, avec leurs feuilles sombres et leurs fruits mûrs, semblables à des cerises noires.
Les baies lustrées luisaient au clair de lune ; l'abondance de ces cerises satinées et pulpeuses avait quelque chose de provocant. Aimée les regarda longtemps, puis sa main tentée s'étendit vers les tiges chargées de fruits ; elle en cueillit un et le porta à ses lèvres.
La saveur fade et un peu sucrée de la baie vénéneuse n'avait rien de répugnant, et il semblait qu'avec ce poison la mort devait venir douce et tranquille.
La jeune fille arracha alors les fruits à poi-
LE SAXG DES FINOEL. 313
gnée et les dévora avidement. Elle craignait de ne pas en prendre assez pour mourir ; elle en mangea une vingtaine et en mit d'autres dans sa poche, puis elle se dirigea vers la chaussée de l'étang.
Elle voulait encore revoir la place où pour la première fois elle avait aperçu La Horandiëre, la saluant de son sourire dédaigneux. Elle se promenait lentement le long des talus, en se rappelant les causeries d'autrefois et lès heures sereines des commencements. Tout à coup elle eut im éblouissement. Il lui sembla que le vallon et Jles arbres tournaient autour d'elle ; en même .temps d'acres nausées vireuses lui montaient à la gorge. Sa bouche devenait brûlante et sa tête lourde comme un plomb. ; Elle fut saisie de la peur de mourir là, au milieu des bois, et frissonna à l'idée que son corps serait exposé aux déchiquetures des oiseaux de proie de la forêt. Alors, faisant un suprême effort, elle se traîna vers les bâtiments de la ferme dont elle voyait les fenêtres briller au clair de lune.
Sa vue commençait à se troubler et elle avait le vertige quand elle arriva près de la petite maison de FinoCl. Elle essaya d'ouvrir la porte,
mais ses doigts tâtaient en vain le panneau sans pouvoir saisir le loquet.
Pinoël ne s'était pas couché. Étonné de trouver la maison vide à son retour, il attendait Aimée avec inquiétude. Au bruit des doigts grattant contre la porte, il accourut avec la iampe à bec, et dès qu'il eut ouvert, il recula stupéfait devant la figure de la jeune fille, dont les pupilles dilatées et immobiles le regardaient avec une expression effrayante :
— D'où viens-tu ? s'écria-t-il, et qu'as-tu?
Elle le distinguait à peine tant ses yeux étaient
devenus troubles :
— A boire ! murmura-t-elle d'une voix étrange ; puis elle chancela et s'agenouilla sur le pavé.
— Ah I mon Dieu, s'exclama le bonhomme, es-tu malade, ma pauvre petite ?
Il la souleva dans ses bras noueux et la porta BUT son propre lit, où elle resta pendant quelque temps inerte et comme engourdie.
— Seigneur! murmurait le vieillard épouvanté et perdant la tête, que lui est-il arrivé ?
Il ne savait à quoi se résoudre, n'osant la quitter, et cependant comprenant que l'aide d'un médecin devenait nécessaire.
ai
Au même moment, on frappa à la porte.
C'était le Grand-Justin, qui n'avait pu y tenir et qui accourait pour savoir si Aimée était rentrée au logis.
]( Comme Finoël, il fut atterré en voyant les
traits décomposés et Tagitation de la jeune fille.
; La stupeur avait cessé pour faire place au délire.
Maintenant Aimée gesticulait et balbutiait des paroles incohérentes ; elle voulait se lever et s'en aller bien loin « de Tautre côté de la mer... » Elle appelait quelqu'un, ses mains tendues cherchaient à saisir et à retenir un être imaginaire, puis tout à coup elle riait d'un rire étrange qui donnait froid jusque dans les os. A un mouvement brusque de son corps, les baies de belladone qui étaient restées dans sa poche roulèrent sur le carreau.
Justin en ramassa une, la reconnut et poussa un cri :
— Ah 1 fit-il, la malheureuse ! c'est de la belladone... Elle s'est empoisonnée!
— Va vite à Auberive et ramène le médecin I cria Finoël...
Justin partit et ne revint qu'au petit jour avec le docteur. Il était déjà trop tard et les prescrip-
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tions du médecin ne pouvaient plus arrêter la marche du poison.
Pendant toutelajoumée du lendemain, Aimée lutta contre la mort. Elle avait des alternatives d'assoupissement et de délire. Son corps se tordait, ses traits se crispaient, seuls ses grands yeux verts gardaient une fixité effrayante.
Vers le soir, elle s*assoupit de nouveau. La mort semblait enfin avoir raison de sa jeunesse ; ses joues avaient pâli, son pouls ne battait plus que faiblement.
— Allons, dit Finoêl en essuyant une larme, la pauvre gâchette a presque cessé' de souffrir, et je crois que c*est la fin... Je ne pensais guère que je verrais encore cette mort-là avant de m'en aller... Mais c'était écrit, vois-tu, Justin; dans notre famille, les femmes n'ont pas de chance !
La nuit tombait. Tout à coup, dans le silence du vallon, de bruyants aboiements retentirent, et des cors de chasse entonnèrent une joyeuse fanfare.
C'étaient les chasseurs qui étaient arrivés le matin même à la ferme et qui rentraient du bois.
Aimée souleva brusquement sa blanche figure noyée dans les crépelures de ses cheveux noirs.
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Les dernières gouttes du vieux sang passionné des Finoël lui montèrent aux joues et une lueur passa dans ses yeux :
— Ah I murmura-t-elle, il est revenu! Le voici, je Tentends I. .
Et avec ce dernier espoir sur les lèvres, elle sourit et mourut.