‹ La maison des deux barbeaux toute seuleChapitre 12 sur 14 · PASCAL · texte numérisé non relu

PASCAL

Stpttmhre.

A mort de M. La Cuêpière m'a péniblement secouée, mais je mentirais si je disais qu'elle m'a profondément affligée. Qi^iand la dépouille du malheureux Lancelot, escortée par l'abbé Micaiilt et qiielrnies rares amis, a été une fois déposée au cimetière Saint-Ouen, je suis rentrée chez moi brisée. Pendant toute la durée de cette longue maladie, j'avais été soutenue par une surexcitation nerveuse qui me faisait surmonter la fatigue physique et les secousses morales. Après le lugubre dénouement, il s'est produit une réaction d'abatte-

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ÎOJ

ment et de torpeur. Les courses quotidiennes à l'autre extrémité de Paris, les longues stations dans l'atmosphère écœurante d'une chambre de malade, les spectacles navrants que j'avais sans cesse sous les yeux avaient fini par altérer ma santé. Je n'avais plus de force, je ne mangeais plus, et mon sommeil, quand je pouvais dormir, n'était plus qu'un fiévreux cauchemar, hanté par des visions d'hôpital et de funèbres hallucinations. Je souffrais d'un épuisement nerveux si inquiétant, que ma vieille comtesse de Seigneulles a eu pitié de moi, et, comme elle partait pour la campagne, elle m'a proposé de m'emmener avec elle. J'avais besoin de changer de milieu et surtout de respirer l'air des champs. J'ai accepté avec d'autant plus d'empressement, que la Brancherie, — c'est le nom du château de M'"" de Seigneulles, — est située à Aprey, dans la Haute- Marne, à une dizaine de lieues à peine du pays de Pascal; et cette idée me souriait doucement, de vivre pendant quelques semaines dans la même région que lui, à deux pas de ces sites boisés dont il m'avait fait de si pittoresques descriptions.

Aprey est un village de la montagne Langroise, posé au sommet d'une vallée rocheuse, dont le caractère sauvage ne manque pas de poésie. Une petite rivière, la Vingeanne, prend sa source à une demi-lieue de là et creuse son

lit dans une gorge étroite, dont la Brancherie occupe l'un des versants. C'est une ancienne demeure seigneuriale, bâtie en piei7e grise et environnée de beaux arbres que dépassent à peine ses toits aigus couverts de tuiles moussues. La maison n'a aucune prétention architecturale; mais ses larges fenêtres à petits carreaux, ses pièces hautes de plafond, lambrissées de chêne ou tendues de verdures, ses vastes cheminées où l'on peut brûler des arbres entiers, lui donnent un assez grand air. Le parc, très accidenté, est arrosé de tous côtés par des eaux vives; à chaque détour d'allée on entend le glouglou d'une source qui chante en descendant vers la rivière. Le versant opposé est bordé et comme crénelé de roches énormes qui découpent sur le ciel d'automne leurs dentelures originales.

Pendant la semaine, nous restons enfermées à la Brancherie, où M™* de Seigneulles ne reçoit guère d'autres visites que celles du curé d'Aprey ou du notaire. Le soir, on allume un clair feu de souches, car ici les soirées sont déjà fraîches, et je fais la lecture à ma vieille dame. Nous avons fini Christophe Colomb, Die» soit loué I et nous entamons la Vie de saint Alphonse de Liguori, qui n'est pas plus amusante, mais qui, au moins, n'a qu'un volume.

Dans la journée, tandis que la comtesse tient de longs conciliabules avec le curé ou le no-

taire, j'ai la bride sur le cou et j'en profite pour explorer solitairement les environs.

Le parc ne me suffit pas. Je n'ai jamais aimé me promener entre des murs; il me faut la pleine campagne, les bois où l'on se perd, les friches pierreuses, semées çà et là de touffes de buis et de genévriers, où chaque piéton s'est frayé un chemin à peine visible. Souvent je traverse la Vingeanne et je remonte la pente opposée, entre deux haies de cornouillers, où des bandes de bruants piaillent en picorant les cornouilles mûrissantes. On fauche les regains dans les pièces de prés qui longent la rivière, et une fine odeur de foin monte du fond de la vallée. Je l'aspire avec volupté, et il me semble qu'avec cette senteur rustique toute ma jeunesse me revient.

Depuis que je suis à la campagne, il s'opère en moi une transformation salutaire. Je reprends goût à la vie; mon esprit n'est plus hanté par les funèbres images de la maison de santé. Je me fais l'effet d'un papillon qui sort de sa chrysalide et qui se sent pousser des ailes. Je songe que je suis jeune encore, bien portante, et que j'ai devant moi un long avenir, dont je puis disposer à mon gré.

— Tu es libre! me murmure le vent qui m'arrive chargé d'arômes agrestes.

— Tu es libre! me répètent les geais qui s'envolent à tire d'aile vers les bois...

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Et ce mot de liberté résonne à mes oreilles comme une musique délicieuse. Tandis que mes yeux contemplent sans jamais se lasser un vaste horizon de collines grises et de forets bleuâtres, je me dis que la-bas, derrière ces futaies moutonnantes, se trouve le pays de Pascal; et je laisse mon cœur parler, mon imagination bâtir des châteaux en Espagne.

Je puis m'avouer maintenantque je l'aimais bien, mon sauvage musicien, et que lui aussi m'aimait d'un amour honnête et solide. A présent que personne n'est plus entre nous, pourquoi notre affection ne se montrerait-elle pas à visage découvert? Pourquoi celte intimité, si désirée par lui, si appréciée par moi, ne se renouerait-elle pas d'une façon sérieuse et durable?... La différence d'âge n'est pas telle entre nous qu'elle puisse être un obstacle au mariage. Nous sommes pauvres tous deux, il est vrai, mais je suis courageuse, je sais me contenter de peu; et lui, avec son talent qui grandit, arrivera certainement à se créer une position honorable, glorieuse même... Et quand je songe qu'il suffirait d'un mot pour rappeler près de moi mon fîdèle amoureux et pour réaliser ce rêve d'une vie heureuse à deux, je sens mon cœur battre d'une joie folle.

Pourtant, ce mot, je ne l'ai pas encore dit; mais je suis si certaine de voir Pascal Nau arriver, au .premier appel, que je ne veux pas

même lui écrire d'ici. Il serait capable de tomber comme un aéroiithe à la Brancherie, et son apparition effaroucherait ma vieille comtesse. D'ailleurs ne m'a-t-il pas promis qu'il reviendrait à Paris à la fin de l'automne? à cette époque, je serai de retour rue Cassette et je l'y verrai certainement. Il est donc plus sage d'attendre jusque-là. Il y a dans cette attente quelque chose de si assuré et de si pleinement confiant, qu'il ne me coûte pas de la prolonger. II me semble que je tiens à la main la clef d'or qui doit m'ouvrir la porte du bonheur, et j'éprouve je ne sais quel raffinement de plaisir à penser que, lorsque je vomirai, je ferai jouer la magique serrure et je verrai se dérouler devant moi un merveilleux paysage inconnu.

8 octobre.

Ceux-là mentent qui prétendent que l'arrivée des événements joyeux ou tristes nous est annoncée par de secrets pressentiments. Jamais je ne m'étais trouvé l'esprit plus enjoué, l'àme plus épanouie qu'aujourd'hui. M'"* de Seigneulles, invitée à dîner chez un voisin de campagne, avait eu la bonté de me dispenser de l'accompagner, et j'avais ma liberté entière jusqu'à neuf heures du soir. A quatre heures,

j'ai assisté au départ de la comtesse dans sa vieille berline gémissante. Elle s'en est allée, escortée par le curé, qui est de la partie et qui doit ramener la bonne dame ce soir à la Brancherie. J'étais donc parfaitement tranquille sur la sécurité de ma comtesse; dès que la voiture a disparu au tournant de l'avenue, j'ai coiiTé mon grand chapeau de paille et j'ai pris ma volée à travers champs, comptant bien ne rentrer à la maison qu'à la nuit tombante.

Il faisait un joli temps clair avec un tiède vent du sud qui agitait les feuilles des bouleaux et parsemait le ciel d'un floconnement de nuées blanciies. Le soleil était encore chaud, les pelouses étaient semées de gentianes bleues, les rouges-gorges gazouillaient dans les fourrés; on aurait pu se croire au printemps et il me venait comme des bouffées de renouveau. J'ai pris ma course de cheval échappé au long des nwrgers noirs de mûres, à travers les friches fleuries d'asters violets, jusqu'aux lisières du bois où retentissaient les appels des ramasseuses de faines. Je cueillais des chèvrefeuilles aux haies, j'emplissais mes poches de noisettes, je mordais à belles dents les poires sauvages, j'aspirais à pleins poumons des odeurs de marjolaine, je m'enivrais de nature. Jamais je n'avais goûté la joie de vivre comme par cet après-midi d'arrière-saison, au milieu de ce paysage lumineux et paisible.

Au coucher du soleil, je suis redescendue vers le fond de la vallée, à un endroit où la roule d'Aprey à Chalancey traverse la Vingeanne et s'enfonce dans les bois du Charmois. Du pont à dos d'âne jeté sur la rivière bourdonnante, le regard se repose sur des prés verts encaissés dans les taillis jaunissants, et on aperçoit au loin Aprey environné d'un nimbe de fumées bleuâtres. L'ombre glissait sur les pentes; des vaches rousses, éclairées d'un dernier rayon de soleil, vaguaient encore dans les prés voisins du village ; j'entendais le tintement de leurs clochettes, mêlé au bouillonnement de l'eau. Derrière moi, tout était déjà plongé dans une obscure fraîcheur. Je me suis penchée sur le parapet et je m'y suis oubliée à regarder les touffes des reines-des-prés, dont le courant faisait trembler les pâles aigrettes. Sur le chemin peu fréquenté et envahi par des ronces traînantes, les grillons brodaient de leurs notes aiguës l'accompagnement sourd de l'eau de la rivière. Peu à peu le soleil a disparu, le crépuscule est tombé, et au-dessus des hêtres du Charmois la lune s'est levée, répandant sa clarté amicale sur les prés vaporeux, trouant de lueurs mystérieuses les fourrés endormis, semant de paillettes diamantées les bouillonnements de la Vingeanne.

— Allons, me suis-je dit en m'arrachant à cette féerie, il est temps de rentrer, ma belle!

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Et déjà je rassemblais mes chèvrefeuilles, quand soudain je me suis arrêtée pour prêter l'oreille.

Du côté d'Aprey, dans l'enfoncement de la route masquée par des bouquets d'arbres, un chant rustique montait, lancé par une voix d'abord lointaine, puis de plus en plus distincte. C'était bien le rythme et la tournure des chansons paysannes, mais ce n'était pas une voix de paysan qui chantait ainsi. Il y avait trop d'art dans la façon dont les notes étaient liées ou détachées: mon oreille de Parisienne reconnaissait là dedans une méthode qui ne pouvait appartenir qu'à un musicien de profession. Et puis, à mesure que la voix se rapprochait, il me semblait quej'avais déjà entendu ce chantlà quelque part...

— Mon Dieu! me suis-je murmuré tout à coup, serait-ce possible?...

Mon cœur s'était mis à battre violemment. Le chanteur se rapprochait toujours, je distinguais très nettement son pas ferme et cadencé sur la route sonore. Au moment de tourner le dernier bouquet d'arbres, il a cessé «le chanter ; mais il avançait toujours et bientôt il a émergé de l'ombre; un rayon de lune l'a éclairé en plein.

— Ai-je la berlue, me disais-je, et n'est-ce pas vraiment Pascal Nau ?

Il marchait du pas lent et solide des paysans, faisant sonner sur le chemin pierreux le

bâton qu'il tenait à la main. Maintenant je le voyais très distinctement; il n'y avait plus de méprise possible! c'était bien son vieux veston gris d'autrefois; c'était bien sa moustache brune, sa bonne figure honnête, intelligente et ouverte... Lui, ébloui sans doute par la soudaine clarté de la lune, ne m'avait pas encore aperçue; j'ai fait un mouvement en avant et nous nous sommes trouvés face à face. Il s'est arrêté en écarquillant ses grands yeux et s'est écrié stupéfait :

— Madame Geneviève!

— Oui, c'est moi, Pascal Nau, c'est moi en chair et os; ne me regardez pas avec cet œil effaré, comme si j'étais un fantôme.

Ses grosses mains avaient pris l'une des miennes et la pressaient virilement.

— Bon Dieu! a-t-il repris, qui aurait jamais pensé que je vous reverrais dans ce pays perdu ?

Il a poussé un long soupir et a continué sans me lâcher la main :

— Et que faites-vous donc ici, chère dame?

— Je suis chez M'"" de Seigneulles, à la Brancherie, à un quart d'heure d'ici... Mais, vous, expliquez-moi par quel hasard vous vous promenez si loin de Grancey?

— Je viens de Longeau où j'ai passé quelques jours dans la famille de... d'un ami, et je retourne coucher à Chalancey, d'où je regagnerai demain Grancey au petit jour.

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Il y a eu un moment de silence, pendant lequel le cri des grillons et le bouillonnement de la rivière se sont laissé seuls entendre. Au moment où nous avions tant de choses à nous dire, nous restions comme embarrassés l'un et l'autre. J'ai recommencé la première à parler:

— Je vous dois des excuses, monsieur Pascal; j'aurais dû vous écrire pour vous remercier de vos fleurs et de votre chanson ; mais, malgré ma vive reconnaissance et mon amitié pour vous, j'ai été si ahurie depuis le mois de mars dernier...

Il m'a interrompue.

— Le mois de mars! a-t-il soupiré, dire qu'il n'y a que six mois de cela, et il me semble qu'il s'est passé un siècle depuis que j'ai pris congé de vous, rue Cassette !

— Oui, six mois... En six mois il peut arriver tant de choses..., tant de choses pénibles et inattendues! J'espère, du moins, que pour vous, monsieur Pascal, ces six mois n'ont rien apporté que de bon ?

— Oh ! a-t-il répondu évasivement,je n'ai pas eu à me plaindre de mon sort..., matériellement... Et vous, madame?... En faisant allusion tout à l'heure à des événements pénibles, vous ne parliez pas pour vous, je suppose?

— Si fait, j'ai traversé une épreuve douloureuse, mais qui est enfin terminée... Ne voyezvous pas que je suis en deuil ?.•.

Il a eu un mouvement de surprise et, d'une voix Iipsitante, il a répété :

— En deuil ?... Est-ce que M. La Guépiére?...

— Il est mort... Il est mortdepuis deux mois, ai-je répondu en baissant la tête.

Il m'a lâché brusquement la main :

— deux mois! s'est-ii exclamé avec un accent où il y avait comme une sourde irritation..., depuis deux mois!... Bon Dieu, pourquoi n'en ai-je rien su ?

— Oui, j'aurais dû vous donner de mes nouvelles, et je me reproche de ne pas vous avoir écrit, mon bon monsieur Pascal; mais vous m'aviez annoncé que vous reviendriez à Paris cet hiver, et vous comprenez, n'est-ce pas? que je préférais vous parler, de tout cela verbalement, à votre retour... Car, ai-je ajouté avec un sourire, je compte bien que vous viendrez rue Cassette me jouer vos nouvelles compositions... Maintenant, je l'espère, vos visites ne paraîtront plus suspectes au scrupuleux abbé Micault.

Il a secoué tristement la tête sans répondre.

— Eh bien, ai-je repris d'un ton piqué, vous restez muet !... On dirait que cette perspective-là vous fait de la peine?

— Hélas! a-t-il murmuré... Madame Geneviève, il y a une chose que j'aurais dû vous apprendre déjà... Je n'irai pas à Paris... seul... Je viens de me marier.

Il m'est passé un froid de glace dans fout le corps, et, sans trouver une parole, j'ai été m'appuyer au parapet du pont. Je faisais des efforts énergiques pour ne pas laisser voir mon horrible déception ; enfin, j'ai réussi à tout comprimer en moi et, après un moment de silence, j'ai répondu, sans tourner la tête vers lui :

— Ah!... Je vous fais mon compliment.

Malgré tout, il y avait quelque chose de si

âpre dans le ton de ma réponse, qu'il a deviné sans doute fout ce que je souffrais. Il s'est approché de moi, et, tandis que mes mains tordaient nerveusement les chèvrefeuilles de mon bouquet et les jetaient dans l'eau bouillonnante, il a commencé d'une voix humble et désolée :

— Vous m'aviez si énergiquement ordonné d'oublier toutes mes folies, que je me suis violenté pour vous obéir... Vous ne m'écriviez pas, je ne savais plus rien de vous... Je ne pouvais me douter de rien... J'ai cherché à me guérir au moyen d'un remède héroïque que vous m'aviez conseillé vous-même, madame Geneviève!... J'ai épousé la fille d'un gros cultivateur de Chalancey, et le mariage a eu lieu il y a dix jours, à la Saint-Michel... Ce n'est pas ce que j'avais rêvé, mais c'est une bonne fille et je l'aimerai de bonne amitié...

Je me suis redressée pâle dans la pâleur de la lune, et j'ai répondu avec un calme effrayant :

— Vous avez bien fait, monsieur Pascal; je vois que vous êtes plus raisonnable que je ne l'avais cru... Je vous souhaite beaucoup de bonheur... Adieu, il est tard et il faut que je rentre.

J'ai hasardé quelques pas vers la route.

— Madame Geneviève! s'est-il écrié avec un accent suppliant, pour Dieu, avant de nous quitter, donnez-moi la main !

— Volontiers, ai-je répliqué en lui tenilant une main glacée; adieu!...

Il m'a regardée avec des yeux grands ouverts, puis brusquement il m'a baisé la main et s'est sauvé en me criant: « Adieu! » d'une voix étranglée où il y avait plus de sanglots que de sons articulés.

Il s'est enfoncé dans le chemin obscur. J'ai entendu son pas décroître dans les bois du Charmois, et puis c'a été fini. Je suis revenue m'accouder au parapet, et j'ai écouté d'un air hébété la rivière qui sanglotait sous les arches, les grillons qui jetaient leurs cris avec un cruel redoublement d'acuité...

Novembre.

Nous avons quitté la Brancherie il y a quinze jours et me voici réinstallée rue Cassette. Il est huit heures du soir et il fait un temps dé-

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testable : pluie ruisselant sur le balcon, vent d'ouest geignant dans les couloirs et, comme complément de mélancolie, la grosse voix de la cloche de Saint-Sulpice sonnant lentement pour l'octave des morts. L'abbé Micault a dîné avec moi. Enfoncé dans mon fauteuil, il déguste son petit verre de ratafia de Grenoble, au coin d'un maigre feu de bois : les bûches pleurent, sifflent et fument sans vouloir s'allumer, probablement pour se mettre à l'unisson de ma situation. Moi, je suis assise au piano. Je feuillette d'un air sombre mes cahiers de musique, jouant d'une seule main et passant distraitement d'un morceau à un autre. Tout à coup, entre les feuilles d'un cahier, mes doigts rencontrent la dernière chanson de Pascal, celle où il y a :

L'amour, l'amour iju'an aime tant, Est comme une montagne haute :

On la monte tout en chantant, On pleure en descendant la cèle.

Je joue machinalement les premières mesures, et puis... Non, je ne peux pas achever... La blessure saigne encore trop fort intérieurement...

Les coups violents ne font presque pas mal tout d'abord; ils vous abasourdissent seulement. La vraie souffrance consciente et aiguë ne vient que longtemps après. Qj^iand j'ai

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quitté Pascal Naii au pont de la Vingeanne, j'étais comme étourdie, et je ne me souviens plus de ce que j'ai senti en regagnant la Brancherie. Aujourd'hui la blessure est bien plus cuisante; j'ai constamment les yeux pleins de larmes, j'entends sans cesse le bouillonnement de la rivière et les cris stridents des grillons. C'est une sensation atrocement douloureuse, une sorte de névralgie morale qui ne cesse ni jour ni nuit.

Je ferme le piano et je viens m'asseoir en face de l'abbé, le coude sur le genou, la main sur mes lèvres. 11 me regarde avec inquiétude, pose son petit verre sur le plateau et dit en poussant un soupir :

— Êtes-vous malade, ma chère enfant?

— Moi..., non, monsieur l'abbé; pourquoi?

— C'est que vous n'avez plus votre sourire ni votre vivacité d'autrefois.

— Que voulez-vous? je n'ai pas les idées couleur de rose.

— Je comprends que les événements de cet été vous aient laissé une certaine impression de tristesse. Ce n'est pas moi qui vous conseillerai de montrer une gaieté qui serait peu convenable pour une jeune femme dont le veuvage est encore récent. Mais enfin vous avez la conscience d'avoir fait votre devoir jusqu'au bout, vous n'avez rien à vous reprocher... Et il me semble que maintenant vous pourriez

songer aux dédommagements que vous réserve l'avenir... L'avenir, mon enfant, est encore beau pour vous qui êtes jeune et libre.

Je secoue les épaules. Un silence; puis l'abbé reprend timidement :

— Vous ne me parlez plus de ce jeiine musicien..., M. Pascal Nau... Qu'est-il devenu, ma bonne fille?

— Il n'est pas à Paris.

— Ha!... C'est dommage... Il avait l'air honnête et sérieux, ce garçon, et je l'appréciais.

— On ne s'en serait pas douté à la façon dont vous m'avez engagée à l'éconduire!

— L'hiver dernier, ses fréquentations avaient des inconvénients qui n'existent plus, et je crois que, s'il revenait vous voir, vous pourriez peut-être lui faire meilleur accueil,

— Ses visites auraient encore de pires inconvénients.

— Comment cela?

— Il est marié.

— Ha!

L'abbé s'est tu. J'avais détourné la tête pour qu'il ne vît pas mes yeux humides, mais il comprenait tout maintenant. Il s'est levé, et, me frappant affectueusement sur l'épaule:

— Ma pauvre fille! s'est-il écrié.

II a fait deux ou trois tours dans la chambre, puis revenant vers moi :

— Allons, allons! a-t-il repris, il ne faut pas

prendre les choses au tragique, ma chère enfant... Il y a encore de braves garçons en ce monde, et un de ces jours, — je ne dis pas tout de suite, — nous en trouverons un qui sera digne de vous.

J'avais renfoncé mes larmes.

— Non, monsieur l'abbé, ai-je répondu d'une voix ferme en le regardant fixement, ôtez-vous cette idée-là de la tête... Voyezvous, le bonheur est un oiseau rare... On le rencontre une fois dans sa vie, à peine, et si à ce moment on le laisse échapper, il s'envole et ne revient plus... Moi, je l'ai eu un jour à la portée de la main, et, grâce à la belle façon dont vos lois sont faites, je n'ai pas eu la permission de le saisir... Maintenant, c'est fini, je ne le retrouverai plus, et j'achèverai de vivre comme j'ai vécu depuis ma jeunesse, — toute seule!

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