LA MAISON DE SANTÉ
(A maison de santé est située en haut d'un populeux faubourg, dont les pavés enduits d'une boue noire
sont ébranlés par un continuel
roulement de roues pesantes. Les camions chargés de rails retentissants, les longs baquets encombrés de tonneaux, les fardiers traînés par de massifs percherons et portant de gigantesques troncs d'arbres, les charrettes de maraîchers bourrées de légumes, les omnibus pleins de voyageurs, tout cela, avec un vacarme de cahots, de glissades de chevaux, de claquements de fouets et de jurements de charretiers,
descend vers le cœur de Paris, entre un double courant de piétons affairés qui se bousculent sur les trottoirs. J'en étais assourdie, quand l'abbé, me montrant une vaste porte cochère béante, m'a dit :
— C'est ici.
Sous le porche, dans l'encoignure fermée par un paravent, une vieille femme est assise, vendant de petits bouquets aux visiteurs qui désirent fleurir leurs malades. Le porche donne sur ime large cour bordée de galeries en arcades; en face, tout au fond, à travers une autre baie cintrée, on aperçoit une échappée de jardin. Guidée par l'abbé, j'ai pris le côté gauche des arcades, et nous sommes arrivés à un corridor très frais, un peu sombre, soigneusement ciré et imprégné d'une odeur affadissante; quelque chose comme un mélange de chloroforme, de gentiane et de bouillon de poulet. Toutes les portes ouvrant sur ce corridor étaient numérotées. L'abbé a entre-bàillé doucement la porte n" lo, et je me suis trouvée dans une grande pièce carrée, très claire, haute de plafond et tendue d'un papier gris.
L'ameublement est décent, mais réduit au strict nécessaire. Sur la cheminée nue une pendule-borne de marbre noir, une commode de noyer dans un coin, et dans l'autre encoignure une toilette au dessus de marbre blanc fêlé, surmontée d'un miroir rond; une table
carrée couverte d'un drap, où sont posées des] fioles et des compresses; puis une table dej nuit près d'un lit de fer aux rideaux de calicot blanc agrémentés d'effîlés à boules de coton.J Sur ce lit gisait étendu Lancelot de La Guépière.
Il était méconnaissable : le teint verdàtrej les yeux grands ouverts, fixes, sans battements î sa barbe avait poussé toute grise; on lui avait ôté le toupet faux qui cachait sa calvitie; l« suintement de la glace et des compresses avait décoloré ses moustaches teintes qui avaient] pris une couleur indéfinissable. Sa main maigre pendait hors du lit, ornée encore au petit doiglj d'un gros anneau à chaton de turquoise dont il était très fier. C'était navrant de le retrouve* ainsi, dans cette chambre d'une nudité glacialeJ où rien ne rappelait la vie intime et familièreJ le chej soi fréquenté par des parents et des amis.
Je me suis approchée du lit, et, prenant U main du malheureux Lancelot :
— C'est moi, lui ai-je dit, je viens vouj soigner; me reconnaissez-vous?
Ses yeux me regardaient, mais il n'avait pas| l'air de comprendre. Je lui parlais d'une voij douce, comme à un enfant:
— Vous êtes malade, on vous a amené à \» campagne : tenez, voyez-vous?...
Et j'ai ouvert la large fenêtre donnant sur uni
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parterre aux allées sablées; au milieu des massifs, il y avait un jet d'eau dont le bruit frais pouvait arriver jusqu'à ses oreilles. Ses prunelles se sont tournées vers la lumière, mais toujours avec la même expression hagarde et inintelligente. Pourtant il m'avait reconnue, car ses yeux me suivaient dans tous les coins de la chambre où je faisais des rangements.
J'ai toujours pensé que certaines influences morales agissent puissamment sur les malades; il m'est venu tout à coup l'idée que si M. La Guêpière reprenait connaissance, il serait effrayé et dangereusement impressionné en se trouvant dans ce milieu étranger et maussade.
Comme l'abbé se retirait, je l'ai accompagné ; j'ai pris une voiture et nous sommes allés ensemble au domicile de Lancelot, faire un choix de tous les menus objets qui pouvaient lui être agréables à revoir.
Une heure après, j'étais de retour dans la chambre du malade; j'accrochais à la fenêtre son petit miroir à barbe, je posais sa montre sur la table de nuit, et sur la cheminée des échantillons de ce fameux minerai qui devait lui faire gagner a des millions; » je suspendais au mur, en face du lit, le portrait de sa mère, avec un petit reliquaire qu'il portait presque toujours sur lui comme un fétiche. Le reste des objets de toilette était rangé sur la commode, ses pantoufles au pied du lit, son veston
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sur le dos d'une chaise. Un petit bouquet sans odeur, placé dans un verre sur la cheminée, achevait d'égayer la chambre qui avait perdu son air désolé.
Qiiand j'ai eu terminé, je suis ailée m'asseoir sur le rebord d'une fenêtre, en face du malade. Je contemplais sa figure ravagée, et je me sentais envahie par une profonde commisération.
« Peut-être pense-t-il, me disais-je, bien qu'il ne puisse pas parler? les mourants ont parfois de ces étranges lucidités. »
— Croyez-vous qu'il entende? ai-je demandé à la garde.
— Est-ce qu'on peut savoir? m'a-t-elle répondu en haussant les épaules avec une mine renfrognée.
Puis elle s'est mise à marmonner:
— Mon Dieu! que je déteste de soigner cel genre de malades-là !... C'est donc un garçon ou un veuf, qu'on l'a amené ici?
J'ai répondu en rougissant :
— Il est marié, je suis sa femme.
— Ah!a-t-elle repris en me dévisageant ; eh bien, alors?...
— Nous sommes séparés, ai-je murmuré en rougissant plus encore.
— Et vous venez comme ça bichonner sa chambre?... Ma foi, ma petite dame, vous avez du tempérament I .. . Il a une mauvaise figure,'
et je n'ai jamais eu un malade qui me revienne aussi peu.
— Chut! ai-je dit, je vous en prie, soignez-le bien tout de même et parlez plus bas.
— Ah ouiche! si vous croyez qu'il comprend quelque chose. Il est bien perdu, allez I... il n'ira pas loin... Eh bien, quoi? a-t-elle repris en voyant ma figure renversée, vous ne l'aimez pas, je suppose, puisque vous êtes séparés!...
— Non, mais il me fait pitié.
— A-t-il des parents?
— Ils ne viendront pas le voir, ils sont brouillés avec lui.
— Un joli coco de malade!... Pas de parents? En voilà une garde à rapport!
Et tout en bougonnant, elle s'était installée dans son fauteuil de cuir, les deux coudes sur les bras du fauteuil, les mains jointes à la hauteur de son nez.
Pendant ce temps, je l'examinais. Elle pouvait avoir une soixantaine d'années. C'était une grande femme mince, à l'air fin, à la figure nullement commune. Sa bouche exprimait la malice, mais non la méchanceté; ses yeux avaient dû être fort beaux, son front était intelligent, et son bonnet de dentelle noire, orné d'un nœud de velours violet, cachait (l'abondants cheveux bruns, fins comme de la soie et sans un fil blanc. Elle portait une jupe d'alpaca noir avec le caraco et le tablier
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pareils, et, autour du cou, une petite ruche tuyautée qui lui donnait l'air très propret. Au demeurant, elle avait la mine d'une bonne femme, très vive, très entendue dans son métier, mais bavarde et curieuse comme toutes les gardes.
— J'ai une heure pour aller manger, m'at-elle dit tout à coup en se levant, et je vous prierai pendant ce temps de garder mon malade...
Elle a chaussé ses souliers, pris son panier, et s'est esquivée en se glissant adroitement par la porte entre-bàillée, qu'elle savait ouvrir sans bruit... Je me suis trouvée seule avec M. La Guépière, et pour la première Fois j'ai eu peur. Les yeux du malade ne me quitiaient pas; ils avaient quelque chose d'extraordinaire. La pupille était rétrécie et pas plus grosse qu'une tête d'épingle. Tout un coté de la figure, surtout le coin de la bouche, était contracté. Toujours assise sur mon rebord de fenêtre, je fermais les yeux pour ne plus voir cette fête effrayante et je m'enfonçais dans une douloureuse méditation.
Je songeais à ce malheureux sans im parent, sans un ami, seul, dans cette espèce d'hôpital. Je ne pouvais m'empècher de penser à sa mort prochaine, et par moments je me reprochais de n'avoir pas fait tout ce que j'aurais pu pour prévenir ce lamentable dénouement...
On le disait perdu, il n'avait peut-être que peu d'heures à vivre.
— S'il s'en va cette nuit, songeais-je, peutêtre qu'au moment de la mort tout le mal qu'il a fait lui reviendra à l'esprit, et je ne serai pas là pour le lui pardonner, pour lui murmurer quelques paroles consolantes!... Il est de règle de fermer les portes aux visiteurs à six heures du soir... Qui sait si je le retrouverai demain? s'il ne mourra pas, seul, auprès de cette garde qui se hâtera de lui fermer les yeux pour aller se reposer?...
Alors, je me. suis mise à pleurer, et, prise d'une, grande pitié, oubliant toutes Jes. rancunes d'autrefois, je me suis approchée du lit; je me suis agenouillée sur le petit tapis, et prenant la main pendante du malade entre les miennes :
— Me reconnais-tu? lui aije dit; c'est moi, Geneviève... Je ne t'abandonnerai pas...
Il m'a regardée dans les yeux sans bouger autrement.
— Je suis là pour te soigner, ai-je continué; fais-moi un signe, si tu me reconnais, serremoi la main.
Et il m'a semblé sentir comme une imperceptible pression; alors, toujours pleurant, j'ai poursuivi :
— Ne pense à rien qui te fasse de la peine... Écoute, je ne t'en veux pas, je te pardonne tout... Je te pardonne, bien vrai, bien vrai!...
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Je sanglotais, il ne bougeait toujours pas, seulement ses yeux s'étaient ouverts tout grands.
Tout à coup, j'ai entendu quelqu'un se moucher bruyamment derrière moi, et, me retournant, j'ai aperçu la garde qui était rentrée et qui s'épongeait les paupières.
— Bonne petite dame! a-t-elle murmuré en s'approchant et en me caressant familièrement les cheveux.
Elle n'en a pas dit davantage et s'est remise à se moucher avec fracas dans son grand mouchoir à carreaux
Le lendemain matin, j'étais là à l'ouverture des portes, c'est-à-dire à neuf heures. J'ai trouvé la garde d'assez bonne humeur. Elle avait pris son café noir et avait même eu soin de m'en réserver une goutte qui chauffait sur la lampe à esprit-de-vin.
— C'est toujours la même chose, a-t-elle murmuré en me montrant le malade immobile sur son lit; nous allons voir ce que dira le docteur, car voici l'heure de la visite.
En même temps elle mettait la chambre en ordre; elle ouvrait la fenêtre pour chasser l'odeur du café, posait son oreiller dans un coin et essuyait son grand fauteuil de cuir; elle appelait cela faire son Ut, car la plupart de ses nuits se passaient là; même quand elle ne
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veillait pas et qu'elle pouvait dormir chez elle, elle couchait dans un fauteuil Voltaire, parce que, prétendait-elle, elle n'avait plus l'habitude des lits. Le plus étonnant, c'est qu'au matin il n'y paraissait pas et qu'elle s'éveillait fraîche, allègre et reposée. Il y a des grâces d'état!... J'ai entendu tout d'un coup un bruit de pas dans le couloir, puis la porte s'est ouverte, et le docteur C..., en tablier blanc, suivi de trois jeunes internes, a pénétré dans la chambre. Le docteur est un homme entre deux âges, décoré, élancé et mince. Il a de grands yeux très renfoncés, les cheveux longs, le front découvert et des manières brusques. Il a examiné minutieusement M. La Guépière, l'a questionné sans obtenir de réponse et, se retournant vers les internes, il leur a murmuré des mots latins, leur a fait remarquer la couleur des yeux, la mollesse du bras, puis, me regardant fixement, il m'a dit :
— Vous êtes sa fille, madame?
— Pardon, monsieur, je suis sa femme, aije répondu en rougissant comme toujours.
Il a paru surpris et m'a priée de passer avec lui dans le couloir. Je l'ai suivi, tandis que, par derrière, les internes, nullement émus, se faisaient des niches et imitaient en charge la façon de marcher du docteur.
Quand nous avons été à l'extrémité du couloir, il a ajouté :
— Votre mari est fort mal, madame, son état est grave... Comment se fait-il qu'il soit ici?
Il m'a fallu expliquer de nouveau ma situation vis-à-vis de Lancelot.
— Ah! a-t-il repris, c'est M. La Giicpière... J'ai entendu parler de lui!... Je vous plains!... Enfin, il est perdu, le malheureux, complètement perdu; ce serait un miracle s'il en réchappait... Bon courage, madame, je le reverrai demain.
Et il s'est éloigné en me saluant.
Je suis rentrée abasourdie dans la chambre.
— Eh bien? a fait la garde en me lançant une oeillade interrogative; il n'ira pas loin, n'est-ce pas?... Allons, ne vous désolez pas; je vais vous préparer votre petit déjeuner, car il faut vous soutenir... A votre âge, on a encore du bonheur sur la planche... Tenez, mettezvous à la fenêtre, cela vous donnera un peu de distraction.
Singulière distraction, en vérité! On entendait de la fenêtre les gémissements des malheureux qu'on opérait, et l'on voyait les malades descendre lentement, un à un, dans le jardin !... La garde me les énumérait à mesure et me les nommait :
— Ah! voici le poitrinaire qui vous lorgne en passant... N, i, ni, c'est fini de rire, mon pauvre garçon! A-t-il une figure? Et dire qu'il
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fait encore des projets!... En voilà des malades gentils à soigner, les poitrinaires! ils ont toujours des envies d'un tas de bonnes choses, et ils n'y touchent pas... C'est ça qui est agréable pour une garde!
Tout en bavardant, elle épluchait une salade ddnt elle comptait faire son déjeuner.
Je suis restée jusqu'à ce que l'abbé vînt me remplacer près de M. La Guépière; puis j'ai été prendre l'omnibus de Montrouge qui m'a descendue devant la porte de M""* de Seigneulles, car, au milieu de mes nouvelles préoccupations, il faut que je continue mes lectures; j'ai plus besoin que jamais de gagner de l'argent. Le brave abbé Micault a bien voulu me promettre de venir tous les jours vers trois heures, afin que le malade reste seul le moins possible. Je partage ainsi mes journées entre la maison de santé et le logis de ma vieille comtesse, et je rentre chez moi le soir, exténuée, mais résolue à faire mon devoir jusqu'à la fin.
Mai.
En dépit des lugubres prédictions du docteur, M. La Guépière semble aller moins mal; à l'immobilité a succédé une grande agitation, une sorte de délire, pendant lequel la parole
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lui est revenue. Il murmure des mots incohérents, empruntés à l'argot des joueurs. Le malheureux croit encore être à la table de jeu; de sa main gauche restée libre, il fait le geste d'abattre des cartes et compte tout haut les points. Il faut le surveiller, sans le perdre de vue une seconde, sous peine de le voir tomber de son lit. Il ne reconnaît personne, mais son caractère égoïste recommence à percer et la pauvre garde a fort à souffrir de ses exigences. Aussi a-t-elle achevé de le prendre en grippe. Tout en l'empêchant de bouger, elle murmure entre ses dents :
— Il est si mauvais que le diable lui-même n'en veut pas!
Dès qu'il la voit occupée à préparer son déjeuner, il s'agite et crie, afin de l'obliger a se déranger. Elle ne s'en émeut pas trop et lui répond de sa voix flùtée :
— Tout à l'heure, mon bon petit monsieur, tout à l'heure! Il faut qu'Augustine mange... Cela vous ennuie, je sais bien, mais c'est comme cela!... Vous avez pris vos médecines, tenez-vous en repos, mon bonhomme!
Elle débite tout cela d'un ton si drôle, que je ne puis m'empêcher de sourire...
J'apporte mon ouvrage et, assise à ma place favorite, je surveille M. La Guépière, en tirant l'aiguille. Par moments, ma pensée vague loin de la maison de santé et se reporte sur
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des sujets moins pénibles; je me remémore les heures d'après-midi où Pascal venait faire de la musique dans ma chambre de la rue Cassette... Pauvre garçon! il est maintenant exilé au fond de ses bois de Grancey. Du moins, il a pour compensation le plein air et le calnie de la campagne. Pense-t-il encore à moi? Dans ce cas, il doit ine croire bien oublieuse et bien ingrate, car, au milieu de l'ahurissement causé par la brusque maladie de M. La Guêpière, je ne l'ai pas même remercié de ses fleurs! Aujourd'hui que j'ai l'esprit plus calme, je pourrais lui écrire, etje ne lui écris pas. Je ne sais quel scrupule mêlé de crainte superstitieuse me retient. Il me semble qu'au moment où M. La Guêpière est suspendu entre la vie et la mort, je serais coupable d'encourager les espérances que Pascal peut nourrir, et plus coupable encore d'entretenir en moi le penchant qui me porte vers mon fidèle musicien. — Non, à cette heure, je ne dois m'occuper que du malheureux qui est là. Je ne dois pas même songer à ce qui pourrait arriver plus tard, si... Et pour détourner ma pensée de ce mystérieux plus tiird, je contemple le jardin et je regarde les malades se traîner languissamment autour des allées. Dieu! que c'est navrant! Il y a parmi eux une femme brune, aux grands yeux creux si tristes, si tristes! On la porte sur une
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chaise longue en paille. Elle a un cancer, elle est condamnée et elle le sait; mais elle conserve de l'espoir quand même, et cela vous serre le cœur de lui entendre dire : • Si par hasard je ne mourais pas, je ferais telle chose... »
Comme la fenêtre du n" lo est au midi, l'allée qu'elle domine est la promenade préférée des malades. Ils viennent s'y asseoir après déjeuner, et du haut de mon observatoire j'entends leurs conversations. Ils ne parlent que de leurs maux et des remèdes que le médecin leur a ordonnés.
— Vous êtes heureux, vous, qu'on vous mette des vésicatoires! s'écrie l'un d'eux d'une voix sifflante, coupée par des accès de toux; moi, on ne me soigne pas, on ne me donne que de l'huile de foie de morue; c'est injuste, car je suis aussi malade que vous!... Je me plaindrai demain au docteur...
Ils se vantent de leurs misères. C'est à qui aura le plus souffert la nuit précédente. Puis viennent des remarques sur la physionomie des uns et des autres. De pauvres diables n'ayant que le souffle chuchotent à l'oreille du voisin, en parlant d'un camarade qui passe :
— Hein! a-t-il une mine? Si j'en étais là, moi, je songerais à mon testament.
Les moins sociables et les plus maussades sont les goutteux et les rhumatisants. Ils se
tiennent dans leur coin, ne se familiarisent pas et lancent des regards haineux à l'infortuné malade dont le fauteuil a empiété sur la place qu'ils ont choisie. Enragés liseurs de journaux, bougons renfrognés, ils manquent absolument de conversation. L'un d'eux surtout est féroce. C'est un vieux garçon replet, rouge de peau et bourru de manières, qui a la goutte aux deux pieds et qui n'ouvre la bouche que pour dire des choses désagréables. 11 s'est cependant un peu humanisé avec moi, et, quand il passe devant ma fenêtre, il daigne jeter un coup d'œil sur M. La Guèpière étendu dans son lit, la main pendante. Alors il me salue et de sa voix grognonne il murmure :
— Il va mal, monsieur votre mari, très mal!
— Mais non, je le trouve mieux depuis quelque temps.
— Bon! fiez-vous à ce mieux-là!... Je ne me trompe pas, moi, je me connais en figures... Vous verrez dans quelques jours!
Et sur cette parole consolante, il s'éloigne en s'appuyant sur sa canne et en traînant ses pieds gonflés, chaussés d'énormes souliers de feutre.
Juilkl.
L'obscure et étrange maladie de M. La Guèpière déconcerte les médecins.
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Après l'avoir déclaré perdu, le docteur C... est oblifçé de reconnaître qu'il y a décidément un mieux apparent. A chaque visite, il hoche la tête, allonge les lèvres et se renferme dans un silence prudent. Au fond, il commence, lui aussi, à prendre en grippe ce malade récalcitrant qui s'obstine à vivre contre les règles et qui l'humilie aux yeux de ses internes, en donnant un démenti à tous ses pronostics. Lancelot mange avec plus d'appétit et nous fait enrager, moi et la garde. Il a retrouvée peu près l'usage de ses jambes, et chaque jour on le porteau jardin, enveloppé dans une couverture. Sa lucidité n'est pas revenue néanmoins, et, — chose singulière, — il ne sait presque plus parler. Il ne se souvient plus des mots, et cet homme, qui autrefois abusait de la parole avec une intempérance si désagréable pour les autres, a maintenant à sa disposition quelques syllabes à peine pour exprimer les pensées qui flottent dans son cerveau à demi paralysé.
Aussi, quand le matin il a retrouvé un mot, il ne le lâche plus et le répète tout le long du jour avec une ténacité agaçante pour les auditeurs. Sa seule préoccupation est de se regarder dans une petite glace de poche, qu'il tient dans sa main valide, et de constater avec effroi les ravages exercés par la maladie sur sa figure, autrefois si soigneusement maquillée. Il semble indigné de voir que sa barbe a repoussé
toute grise, et il lance au miroir des regards furibonds.
Ce manège sans cesse renouvelé a le don d'impatienter violemment le vieux goutteux qui vient chaque après-midi, comme les autres malades, s'asseoir autour du bassin et lire son journal, « la tête à l'ombre et les pieds au soleil. » Dans ce cercle de valétudinaires, la conversation est lamentablement prosaïque et monotone. Tous ces pauvres gens sans appétit ne cessent de se plaindre du régime de la maison qui est cependant fort convenable. Ils ne rêvent que de cuisines fantastiques et de mets excentriques, qui seraient très nuisibles à leur santé.
— Avez-vous remarqué, dit un anémique maigre et exsangue, comme les côtelettes étaient dures ce matin ? Je n'ai pu manger la mienne.
— On l'a peut-être choisie exprès pour vous comme cela, grogne charitablement le vieux goutteux.
— Pourquoi donc?
— Dame, si vous êtes mal avec la surveillante... Cette coquine est capable de tout... Hier, elle m'a refusé du vin blanc, à moi, et elle a eu l'impudence de me répondre en riant niaisement : « Du vin blanc à un goutteux?... Monsieur plaisante!... »
— C'était pour votre bien qu'elle vous en refusait, ai-je hasardé doucement.
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— Possible, mais je ne veux pas qu'on rie, moi, fichtre!... Je ne paye pas quinze francs par jour pour qu'on se moque de moi quand je demande quelque chose!... Du reste, cette maison est une baraque!
— Pourquoi y restez-vous, alors? objecte malignement la garde de M. La Cuêpiére, Augustine, qui veut bien pour son compte appeler la maison baraque, mais qui ne souffre pas qu'on déblatère en public contre l'établissement.
— J'y reste..., j'y reste, parce que les autres sont encore plus baraques... Et puis parce que ça me plaît, entendez-vous, vieille dame de pique!
Ce dernier mot réveille sans doute dans le cerveau de M. La Guèpière de vivaces souvenirs de ses nuits de jeu, car il le saisit au vol, et, pendant un quart d'heure, il répète à satiété sur tous les tons :
— Dame de pique, oui, pique..., pique!... Le vieux goutteux, agacé, hausse les épaules
et me montre Lancelot en clignant de l'œil :
— Il va plus mal, votre mari, grommellet-il; il devient idiot... Mais ce n'est rien que ça; au premier orage, vous verrez..., ce sera bien pis encore!...
Parfois, au milieu d'une conversation «lumée, tout le monde se tait brusquement, et l'on entend la cloche de la chapelle qui sonne
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un glas. Elle sonne pourtant bien discrètement : c'est un petit tintement honteux et quasi fêlé; mais les malades ont l'oreille fine pour démêler ce bruit-là à travers les rumeurs de la rue. Chacun relève la tête, et, d'une voix moins assurée, on se demande pour qui cette sonnerie.
— C'est peut-être pour le monsieur au béret; il a crié toute la nuit.
— Je crois plutôt que c'est pour la dame au cancer...
Mais non, un coup de coude impose silence à celui qui a émis cette malencontreuse supposition... On s'est aperçu que la dame au cancer est là, assise à dix pas... Elle a entendu ce qu'on disait, et elle tourne vers nous ses grands yeux creux avec une expression si triste, si déchirante, que cela vous fait passer un frisson dans le dos.
Août.
Le vieux goutteux avait raison, et sa méchante prédiction s'est réalisée. Avec les grosses chaleurs d'août, M. La Guêpière est retombé. Il a eu plusieurs attaques successives, et ce matin on m'a avertie qu'il ne passerait pas la nuit. L'aumônier m'a envoyé demander par l'abbé Micault si je voulais faire administrer
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mon mari. — Je ne suis pas dévote, mais j'espère qu'il y a autre chose après cette vie..., un mystérieux au-delà, et le malheureux Lancelot a la conscience si surchargée que je n'ai pas voulu le laisser partir sans viatique pour ce terrible voyage inconnu.
On a mis la chambre en ordre; j'ai posé des fleurs sur la table de nuit couverte d'un drap blanc, et l'aumônier est entré sans bruit, sans clochette, seul avec un homme qui répondait après chaque prière. J'étais a genoux près du lit, avec Augustine, et je me disais : • C'est la fin! » Alors j'ai adressé à ma façon ime prière à mon bon Dieu à moi, le suppliant de pardonner à Lancelot comme je lui pardonnais, et de le conduire dans un endroit où il serait mieux qu'en ce monde. — Le prêtre s'est approché du moribond qui ouvrait des yeux hagards, en agitant encore faiblement sa main gauche, et lui a demandé s'il se repentait de ses péchés. C'est l'homme chargé des répons qui a murmuré « oui • à sa place. On a mis au malade un crucifix sur les lèvres, mais ses lèvres n'ont pas bougé...
Je pleurais, appuyée contre le fer du lit, et ne me sentais plus au cœur que des pensées de pardon.
— Il vient de passer! a chuchoté la garde en se penchant pour fermer les yeux du mort.
Je restais toujours là, immobile, devant ce
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corps inanimé. — A six heures, on est venu m'annoncer qu'il fallait partir. — C'est la règle impitoyable de la maison. Elle ne fléchit pas même devant la mort. — J'ai relevé la tête, et, pour la première fois depuis bien des années, en signe de pardon et d'adieu, j'ai posé doucement mes lèvres sur le front glacé de Lancelot, puis je me suis éloignée lentement, navrée de laisser à une étrangère le soin de la veillée suprême.
A la porte, je me suis retournée encore une fois. — Le corps était étendu rigide, les yeux s'étaient rouverts et semblaient regarder je ne sais quoi d'invisible dans le vide; la garde, enfoncée dans son fauteuil, avait croisé les mains et tournait ses pouces d'un air indifférent.
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