LECTURES PIEUSES
E commence à croire qu'en ce bas monde, à force de persévérance, — et avec la grâce de Dieu, comme dit l'abbé Micaiilt, — on obtient quelquefois ce qu'on désire. Tout de même, ce brave abbé m'a tenu parole. Il s'est mis en quatre pour trouvy à me caser, et, vers la fin de janvier, il m'a déniché une vieille dame im peu myope, un peu sourde, qui demandait une jeune femme intelligente, bien élevée, douée d'une voix nette et agréable, pour lui lire des livres de piété. Il a été convenu que chaque jour, fêtes et dimanches
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compris, j'irais de quatre à sept heures chez la comtesse de Seigneulles, et que je recevrais comme honoraires quatre-vingt-dix francs par mois. C'est modeste, mais c'est un commencement, et cela met un peu de bleu dans mon horizon si noir. Avec ces appointements mensuels et ma rente de deux mille francs, je puis, en vivant très économiquement, me passer des subsides humiliants de M. La Guêpière. Aussi, le jour où l'abbé m'a annoncé cette bonne nouvelle, ai-je failli lui sauter au cou.
Ce n'est pas cependant sans un violent battement de cœur et une vive appréhension que j'ai commencé mon apprentissage. J'ai passé la matinée qui a précédé ma première lecture à boire des gorgées d'eau fraîche pour m'éclaircir la voix, tant je craignais d'avoir des chats. La comtesse habite, rue d'Enfer, le premier étage d'une maison centenaire, qui a un aspect claustral. Q^iand j'ai fait mon entrée dans son grand salon froid, aux meubles recouverts de housses grises, je me sentais un frisson dans le dos et je me suis regardée un moment dans une glace afin de m'assurer moi-même si j'avais bien la tenue de l'emploi. Le haut miroir oblong a réfléchi ma figure songeuse, encadrée de bandeaux châtains dont j'avais soigneusement lissé et aplati les boucles rebelles, à grand renfort d'épingles.
— Allons, me suis-je dit en souriant d'un
sourire pâle, c'est bien; Geneviève, ma mie, avec ta petite robe noire, tu as tout a fait l'air d'une lectrice de bonne maison!
On m'a introduite dans la chambre de la comtesse. C'est une pièce a mine sévère, dans le genre du salon. Point de tapis sur le parquet ciré, qui miroite comme une glace. Le meuble Louis XVI est en acajou, à coins de cuivre. La cheminée de marbre noir n'a pour ornement qu'une pendule et des flambeaux style rocaille. Au fond du lit, garni de rideaux de damas grenat, un grand Christ étend ses bras sur un carré de velours noir, et autour s'enroule un gros chapelet. Pas un bibelot; rien qu'un portrait du comte de Chambor et une photographie représentant trois jolie têtes d'enfants, les petites-fîiles de la maitress du logis. — Au milieu de la chambre, il avait un guéridon, recouvert d'un lapis, elj près de ce guéridon, une large bergère en v« lours d'Utrecht, dans laquelle se tenait M"*d| Seigneulles, droite dans sa robe unie de soi< gris fer, coiffée d'un bonnet à rubans mauves! les deux mains étendues sur ses genoux.
La comtesse a environ soixante-dix-huit ans mais elle est remarquablement conservée et dû élre fort belle, bien que d'une beaut^ froide. Elle a très grand air dans sa haute tailU un peu raide. Sa peau a dû être très blancheJ d'une blancheur de rousse. Ses yeux son!
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bleus, assez bien fendus et très enfoncés; les paupières un peu rouges et veinées comme celles d'une personne qui a souvent pleuré. Peu de cils et à peine de sourcils; le nez aquilin et long, fin sans être pointu; la bouche pleine de bonté et laissant voir en s'ouvrant un magnifique râtelier. Quant aux cheveux, ils ont été remplacés depuis longtemps par un tour blond foncé, formant une papillote touffue de chaque côté des joues. Le cou est emprisonné dans une collerette à tuyaux; les mains, effilées et maigres, sont de vraies mains de patricienne; la taille n'est nullement décharnée pour la taille d'une vieille, et le buste a même gardé certaines rondeurs qui me font rêver. Je me demande si elles sont authentiques ou si elles participent de la nature artificielle des cheveux et des dents. Le tout forme un ensemble correct, distingué, avec quelque chose de fier et d'affable en même temps.
M""" de Seigneulles m'a d'abord fait approcher tout près d'elle et, d'une voix légèrement chevrotante :
— Permettez, a-t-elle murmuré en manière d'excuse, que j'examine le visage d'une personne avec laquelle je dois passer une partie de mon temps... Je vous ai si peu vue lorsque vous m'avez été présentée!... Otez votre chapeau et mettez-vous à l'aise...
J'ai obéi, et, rougissant jusqu'aux oreilles,
je suis venue m'asseoir aussi près que possible de la bergère. La comtesse m'a dévJRagée très sérieusement, en faisant une singulière moue mobile que je ne puis comparer qu'au mouvement de lèvres familier aux lapins, puis elle a repris :
— L'abbé Micaultm'a conté que vous n'étiez pas heureuse; cela se voit..., bien que vous ayez une pointe de malice gaie dans le regard et aux coins de la bouche... Allons, chère petite dame, vous me plaisez et je vous aime déjà par les yeux... J'espère que je vous aimo rai aussi par le cœur.
Ces paroles encourageantes m'ont rëchaiif fée. J'étais encore trop intimidée pour oser répondre par un mot aimable; mais je sentais que mes yeux devaient dire ce que je ne pou vais exprimer. Elle m'a adressé des question sur mon mariage, sur M. La Guèpière, et m'a paru efTrayée de ma résolution de vivre seule, sans trop me blâmer cependant de l'avoir prise. Après avoir beaucoup causé, elle m'a montré un livre posé sur le guéridon :
— Nous allons commencer par cet ouvrage^ il paraît fort intéressant et m'a été reconfl mandé par notre «ligne curé de Saint-Jacques... Il nous fera passer des heures agréables.
— J'ai soulevé la couverture et regardé titre : C'était V Histoire de Christophe Colomb.
— Il y a cinq volumes, a repris la cor
tesse; c'est un peu long, mais on ne s'en plaint pas quand le livre est amusant et instructif. Surtout n'oubliez pas que j'ai l'oreille dure... Ne criez pas pourtant, cela me fait mal; mais lisez distinctement.
J'ai commencé en tremblant; ma voix me semblait celle d'une autre... Je m'appliquais, Dieu sait!... Je lisais comme un professeur, m'arrêtant légèrement aux virgules, plus respectueusement aux points et virgules, avec solennité aux deux points. J'avais une peur bleue que ma langue ne fourchât et ne me fît comineltre quelque liaison incongrue. Heureusement tout a bien marché.
Cette première lecture a duré plus d'une heure. J'avais la conscience d'être monotone et je craignais d'ennuyer la bonne dame; mais non, ma méthode était à la hauteur de l'intérêt du livre. Je n'avais encore rien lu de plus platement insipide.
— C'est fort instructif, murmurait de temps à autre M'"* de Seigneulles en hochant la tète; je remercierai M. le curé de Saint-Jacques.
A la fin d'un mortel chapitre d'introduction, j'ai été toute joyeuse quand j'ai entendu ma comtesse s'écrier de sa voix grêle :
— Ah! chère madame, combien je suis aise de vous avoir trouvée!... Votre voix est nette, agréable, une vraie voix d'enfant de chœur... Je ne perds pas un mot. De plus, vous savez
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lire, et voilà qui nous promet de charmant' après-midi.
Bien que sept heures fussent sonnées, je n'ai pas osé, pour cette première séance, avoir l'air trop pressée de partir, et je suis restée clouée sur ma chaise. C'est la comtesse qui m'a congédiée :
— Allons, bonsoir, madame, m'a-leiie di! sans se lever, j'espère que nous serons contentes l'une de l'autre... A demain.
C'est ainsi que se sont terminés mes débuts. Je suis rentrée, toute fière, rue Cassette, où. après souper, Naniche m'a forcée d'avaler un lait de poule, en préfendant que je devais ètro exténuée; et je me suis endormie en rêvant n Christophe Colomb, dont je voyais les cin<i volumes se multiplier comme les pains et \q< poissons de l'Évangile.
Depuis cette mémorable journée, près <if quatre mois se sont passés, et chaque aprèsmidi, la vieille dame et moi nous avons pénétré plus avant dans la découverte de l'Amérique. Je lui sers par tranches cette nourriture intellectuelle peu savoureuse, et elle l'absorbe sans sourciller. Dans les premiers temps, tout en lisant mon chapitre, je regardais furtivement si elle ne s'iMulormait pas et je me ilisais in petto :
— Qiiel somme je ferais, si j'étais à sa place !
Mais elle conservait sa raideur impassible sous cette douche d'ennui qui tombait en pluie grise et menue. Elle a fini cependant peu à peu par se détendre et par me mettre plus à l'aise. Parfois nous posons le livre et elle me questionne curieusement sur mes années de mariage. Alors je me laisse aller à mon naturel gai et je sens que mes réflexions l'amusent. Mon caractère prime-sautier lui est sympathique et elle devient expansive à son tour.
Je la soupçonne de n'avoir pas été non plus très heureuse en mariage. Elle m'a insinué à demi-mot que le feu comte de Seigneulles était un fort beau cavalier, mais un enragé joueur et un grand coureur de prétantaine. Elle paraît avoir plus d'une fois souffert de son humeur volage et de son caractère emporté. Après m'avoir conté un jour quelques-unes des frasques du comte :
— Enfin, il est mort! a-t-elle ajouté.
Elle disait cela avec un soupir qui n'avait rien de douloureux et qui ressemblait plutôt a un soupir de soulagement. Elle n'a pas une existence très gaie, et son fils la délaisse pour le monde en hiver, et pour les villes d'eaux en été. Seule, dans ce grand appartement glacial, avec trois domestiques dont elle a peur, elle est devenue dévote, plus encore par ennui que par vocation.
Ayant été, dans son temps, très belle, très
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admirée et très entourée, elle n'a pas pu s'accommoder de cet abandon qu'amène forcément avec elle la vieillesse. En désespoir de cause, elle s'est rejetée vers la société édifiante et pieusement aimable des gens d'église. Sa bourse est toujours ouverte pour leurs quêtes, et chaque semaine leur couvert est mis à sa table. Aussi ils lui font une cour assidue et l'enveloppent de prévenances veloutées. Elle n'est pas fâchée de savourer ces onctueux compliments ecclésiastiques, discrètement et délicatement répandus à ses pieds. Il lui semble y respirer une dernière bouffée des hommages d'autrefois.
C'est probablement pour ne pas désobli;5er son directeur qu'elle ne se lasse point d'écouter l'histoire de Christophe Colomb. Oh! cet aventurier de Christophe, Dieu seul sait à quel point il me porte sur les nerfs! Mais Je me venge... Lorsqu'il me semble que la comtesse, bercée par cette insipide lecture, rêve ou sommeille les yeux ouverts, je ne rougis pas de profiter de cette quasi-somnolence; en tournant les pages, j'en escamote adroitement une ou deux. Elle ne s'en aperçoit guère. Parfois seulement elle murmure :
— C'est bien décousu, cet ouvrage, ne trouvez-vous pas, ma chère petite?
Et j'ai le front de répondre hypocritement:
— Moi?... non, madame.
J'espère toujours qu'elle s'en dégoûtera. Au fond, cette histoire l'assomme tout autant que moi, car de temps en temps elle m'interrompt pour s'écrier :
« Mon Dieu, chère dame, que vous avez une petite oreille! » Ou : « C'est singulier comme vos sourcils sont nettement dessinés... »
Je sens <ju'elle ne m'écoute qu'à demi, et je profite de l'interruption pour entamer une digression amusante et lui faire oublier le livre ; mais elle ne se laisse pas tenter; elle m'a déclaré dernièrement qu'il fallait, coûte que coûte, aller jusqu'au bout, afin de ne point déplaire à ce bon curé de Saint-Jacques.
J'imagine qu'il lui aura imposé cette lecture comme pénitence; — et c'en est une lourde!...
Depuis que nous avons attrapé le printemps, l'histoire du pieux navigateur me paraît encore plus fastidieuse. Les haleines d'avril et de mai m'ont donné des idées de révolte et de dissipation. Je rêve une lecture plus en harmonie avec ce renouveau de verdure et de ciel bleu. A travers les vitres closes, j'entends le sifflet des merles dans les jardins du voisinage. Il me semble qu'en passant par le Luxembourg j'ai apporté dans mes cheveux et dans les plis de ma robe une odeur de lilas, qui m'entête et me donne des distractions. Je saute des phrases entières, je tourne trois pages à la fois; mais j'ai beau faire, nous n'avançons
pas et nous n'en sommes encore qu'au troisième volume.
« Quelle idée cet homme a-t-il eue de découvrir l'Amérique! » me disje furieusement en dedans de moi.
Hier, je me suis rendue à ma tâche quot; dienne, presque en rechignant. J'étais venue par le jardin, et cela me faisait gros cœur de m'enfermer dans celte maison monastique, par ce charmant après-midi de mai, où le ciel riait entre les arbres et où l'air était imprégné d'une verte odeur de sève. En entrant, j'ai trouvé à ma vieille dame une mine toute confite.
— Ma bonne petite, m'a-t-elle déclaré, nous laisserons dormir Christophe pour aujourd'hui ; je dois communier demain, et je vais vous prier de me lire comme préparation quelques pages d'un ouvrage de piété... Cela vous est égal, n'est-ce pas?
Je le crois bien que cela m'est égal! Tout plutôt que la découverte de l'Amérique!.. Vlmitjtion était sur la table, avec la yie de sainte Thérèse. M™* de Seigneulles m'ayant dit de choisir dans le premier de ces livres le cha pitre que je voudrais, je me suis arrêtée à celui qui est intitulé : Des effets ctimirahles de l'amour divin. Je le connais de longue date, et il m'a toujours plu. Je ne sais si cela tenait h l'air printanjer que j'avais respiré et qui m'avi
monté à la tête, mais j'ai pris pour cette lecture un tout autre ton que pour l'histoire de cet ennuyeux Christophe. Je me suis moins occupée de la ponctuation et j'ai mis dans ma façon de lire une ferveur et une animation tout à fait inusitées. Ma comtesse a ouvert de grands yeux; elle avait joint ses deux mains sur ses genoux et m'écoutait béatement...
Lorsfjue je suis arrivée au passage: « Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus délicieux; rien n'est plus parfait au ciel et sur la terre..., » elle a posé sa main sur la mienne et m'a interrompue en me disant d'une voix légèrement troublée :
— Mais, ma petite, vous lisez admirablement; c'est toute une révélation... On voit (]ue c'est senti 1... Continuez, vous me faites grand bien.
Et j'ai continué, toujours avec la même onction tendre et enthousiaste... Pauvre comtesse, hélas! ce n'était pas l'amour divin qui donnait à ma voix cette vibration persuasive; il s'y mêlait, j'en ai peur, un alliage profane, et peut-être aussi un peu de malice.
Mais là où mon triomphe a éclaté, c'est à la lecture du livre de Sainte Thérèse. Lorsque, tout à travers les extases de la religieuse d'Avila, je rencontrais ces mots : « O mon bien-aimé!... » j'avais une façon de les proj noncer (|ui remuait le cœur de la bonne dame.
Cela réveillait sans doute en elle des souvenir? mondains qui n'étaient pas trop de saison, un jour de préparation! Son regard devenait humide. Au milieu de ces effusions mystiques, elle s'est écriée soudain :
— Ah ! petite, petite, quelle àme vous mettez à cette lecture!... Est-ce bien au bon Dieu que vous pensez?
Qiiand est venu le moment de mon départ, elle m'a attirée à elle avec une vivacité que je ne lui connaissais pas et m'a baisée au front. J'étais, comme elle, attendrie et remuée. Je crois que cette capiteuse liqueur de l'amour mystique nous avait un peu grisées foutes les deux...
En m'en retournant, j'ai retraversé le Luxembourg. Les marronniers couverts de fleurs roses et blanches se détachaient en masses vigoureuses sur ce ciel du soir d'un si adorable ton de turquoise verdie. Les aubépines, les cer siers doubles étalaient dans les feuiilées l'opi lence de leurs floraisons neigeuses; les cylisLs aux grappes tombantes mettaient çà et la comme un ruissellement d'or. Les merles se chamaillaient dans les branches; un ramier roucoulait, posé sur l'épaule d'une Diane, et une exquise odeur d'amande amère s'exhalait des massifs de giroflées. Çà et là, des couples suivaient d'un air heureux les circuits des allées tournante?; de tous côtés de clairs rires d'en-
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fants s'envolaient en fusée?. Au delà des toits d'ardoise du palais, qui s'enlevaient en noir sur le ciel rougi, on entendait la musique d'un orgue de Barbarie jouant une valse au loin, du côté de la place Saint-Sulpice. Il semblait que dans l'air du soir on respirait des effluves amoureux et troublants. Et je me disais :
— Toi, tu es seule, toute seule!
Jamais mon isolement ne m'avait tant pesé. Jamais, comme hier soir, je n'avais entrevu aussi nettement la navrante perspective de la solitude à laquelle je suis condamnée à vingtsept ans.
J'avais regret à rentrer dans mon sombre appartement vide, et je décrivais de longs circuits nonchalants à travers les petits jardins qui bordent la rue de Vaugirard et le prolongement de la rue Bonaparte. J'écoutais rêveusement VAngelus qui tintait aux clochers du voisinage. Mes narines se dilataient quand je côtoyais les pelouses, dont l'herbe récemment fauchée répandait une fine odeur qui me rappelait les fenaisons de mon village.
Au détour d'un massif de rosiers, je me suis quasi jetée dans un grand garçon qui émiettait du pain à une bande de moineaux. Je me suis excusée de mon mieux, et, comme le nourrisseur d'oiseaux me saluait gauchement, j'ai reconnu la fête de loup de M. Pasc;al Nau.
Il a bégayé, rougi, et écarquillé ses yeux
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bruns. En tonte autre circonstance, je crois que je me serais bornée à lui rendre son salut et à continuer ma route; mais, ce jour-là, l'influence des effusions ardentes de sainte Thérèse, cette odeur de foin coupé, cette belle soirée printaniére, toutes ces choses m'avaient enhardie. Je me sentais devenir expansive, j'avais besoin de communiquer mes impressions à mon prochain; et comme, au demeurant, ce garçon naïf et demi-rustique n'est ni redoutable ni compromettant, je lui ai adressé la parole la première.
— Bonsoir, monsieur Pascal, ai-je dit; vous distribuez aux moineaux les restes de votre dîner?
Ce mot de dîner a amené sur ses lèvres un sourire embarrassé, et il s'est dépéché de fourrer dans sa poche un gros morceau de pain de ménage. L'idée m'est venue que ce chanteau avait peut-être composé tout le menu de son repas du soir, et ce soupçon a développé en moi un sentiment compatissant qui m'a prédisposée encore à l'affabilité.
— Je flâne, a-t-il répondu évasivement... Par ce beau temps, il m'est impossible de me claquemurer... J'ai planté là mes copies et je suis venu regarder les fleurs.
— Elles foisonnent donc toujours, les copies !
— J'en ai trop... Le papier timbré me donne
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des nausées et je serai obligé de rendre la moitié de ma besogne intacte à mon huissier. Cette dernièi-e réflexion m'a décidée. Il y a longtemps que j'ai l'ambition de me rendre tout à fait indépendante en gagnant quelque argent à des écritures. J'ai repris en rougissant :
— Si vous en avez trop, vous seriez bien aimable de m'en passer quelques-unes.
Il m'a regardée d'un air incrédule :
— Quoi! s'est-il écrié, vous consentiriez à copier des grosses?
— Pourquoi pas?... J'ai ime assez belle écriture, et je vous assure que votre patron sera content de moi.
— Mais c'est une besogne assommante.
— Qu'importe!... Il n'y a pas de sot métier quand on est obligé de travailler pour vivre, et je ne suis pas riche.
— Oh! alors, a-t-il répliqué avec une mine épanouie, je partagerai de grand cœur avec vous... Je vous en apporterai dès demain matin.
— Merci, monsieur Pascal.
Pendant quelques secondes nous avons longé silencieusement les pelouses, puis je lui ai demandé :
— Et la musique? où en êtes-vous?
— Cela marche, je crois que je vais mettre la main sur un éditeur qui me gravera mes
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mélodies campagnardes... Mais le printemps me rend paresseux; j'ai en moi comme un trop-plein qui m'alourdit et je me sens un besoin de me dissiper, de courir là où il y a des arbres verts et des foules. C'est un singulier sentiment que je n'ai jamais éprouvé à la campa^^ne.
Hélas! ce sentiment, je le connaissais et j'y compatissais.
— Oh! ai-je repris, ètes-vous seul a ce point? N'avez-vous pas d'amis?
— Je n'ai ni amitiés, ni... ni le reste! a-t-il répliqué avec un sourire.
J'.ii fait mine de ne pas comprendre; il a continué avec une explosion de franchise rustique :
— Voyez-vous, quand ma solitude me pèse trop, je viens ici, je regarde les petites ouvrières ou les étudiantes qui passent au bras de leurs amoureux, et, comme Jean-Jacques, je mange mon pain sec à la fumée du rôti des autres.
Cette fois je n'ai pu m'empécher de rire,; La glace était rompue et nous avons fait, comme deux camarades, une partie de causerie le lonj des allées qui sentaient bon et où le crëpus« cule tombait peu à peu.
Tout à coup un roulement de tambour résonné au loin et les gardiens se sont mis crier :
— On va fermer! .
— Il est temps que je me sauve, ai-je dit toute honteuse en pensant aux inquiétudes de Naniche qui m'attendait pour souper... Je compte sur votre promesse, monsieur; à demain !
Il s'est arrêté, hésitant et ne sachant s'il devait me quitter immédiatement. Enfin il m'a saluée; je suis sortie par la grille de la rue de Fleurus, et, en me retournant, je l'ai aperçu qui me suivait des yeux, immobile, planté comme un terme devant un massif de lilas.
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