‹ La maison des deux barbeaux toute seuleChapitre 8 sur 14 · LE CHAPITRE DES TENTATIONS · texte numérisé non relu

LE CHAPITRE DES TENTATIONS

Iascai Nau a tenu sa promesse.

Le lendemain de notre rencontre au Luxembourg, il m'a apporté des jugements à copier et m'a gentiment donné toutes sortes d'explications préalables sur le caractère de l'écriture, le nombre réglementaire de lignes à la page et de syllabes à la ligne. J'ai la tétc dure pour toutes ces choses et j'ai mis sa patience à une rude épreuve. Décidément c'est un brave gai çon, original, plein de sève et de franchis^ auquel il ne manque que l'usage du monde, je n'étais pas strictement obligée de me ter

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sur mes gardes et de vivre perpétuellement dans la crainte du qu'en dira-t-on, j'aimerais à traiter ce rustique artiste en camarade et à l'aider amicalement à se dégrossir; mais mon état de femme séparée me condamne à une rigoureuse réserve, et l'abbé Micault fait déjà bien assez la moue quand il se trouve chez moi à l'heure où Pascal Nau vient apporter ou reprendre de la besogne.

Comme mes copies sont presque toujours pressées, c'est le matin dès l'aube que je me livre à mon travail d'expéditionnaire. Je pousse ma petite table devant la fenêtre ouverte, et, tandis que les cloches tintent pour VAngelus, tandis que les martinets tournent dans l'air en jetant des cris aigus, je griffonne avec acharnement. Je copie des phrases baroques écrites dans un français barbare; ma plume court intrépidement sur le papier timbré, je noircis des rôles et des rôles, jusqu'à ce que ma tète s'alourdisse et que les lignes dansent d'evant mes yeux.

Quand mes' doigts sont trop engourdis, je me penche au balcon et je repose mes regards sur la verdure du jardin des Carmes. C'est un coin pacifique et discret; il s'en dégage une atmosphère somnolente jjarticulière aux lieux où le clergé a élu domicile. Par-dessus les tilleuls j'aperçois la façade grise de l'ancien couvent, avec ses fenêtres irrégulières, à pe-

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fits carreaux verdàtres, ses perrons herbeux, sa toiture moussue, aux lucarnes coiffées de tuiles brunes. La coupole trapue de la chapelle élève son dôme d'ardoise au-dessus des toits, et, dans un an;;le, une vieille tour carrée élance son svelte clocheton à jour, où retentit d'heure en heure la monotone sonnerie des messes matinales. Entre deux allées d'arbres parallèles, des parterres découpent leurs losanges et leurs demi-lunes; tout autour, de jeunes prêtres, professeurs à l'Université catholique, se promènent lentement, silencieusement, le nez penché sur leur bréviaire. Je vois leurs soutanes sombres passer et repasser dans la verdure, tandis que là-haut dans le ciel les martinets plus bavards se croisent et virent en étendant leurs ailes noires...

Vers onze heures, tous les deux jours, l'abbé Micault, qui suit en auditeur bénévole un cours d'éloquence à la Faculté catholique, monte à mon troisième étage et me rend visite. Depuis w mon installation, il m'a donné de fréquente marques d'intérêt; il est serviabie, dévouél bon comme le bon pain, très discret d'ailleur sur le chapitre de la dévotion; il ne me parl^ point trop de mon salut ni de notre saint^ mère l'Église, en sorte que ma défiance et me préventions se sont envolées tout doucemeni et nous sommes devenus une paire d'amis. D^ temps à autre, je l'invite à partager mon dé\

jeûner, et ces jours-là je fais acheter pour lui le Figaro, car l'abbé est très friand de cette lecture profane. A son tour, il me ménage des surprises et, me sachant très gourmande, en arrivant il tire de la vaste poche de sa soutane quelque friandise soigneusement empaquetée. Il appelle cela apporter son plat. Qiiand il enlève avec précaution le papier qui enveloppe sa surprhe, ses yeux pétillent et ses lèvres sourient. La gourmandise est notre péché d'habitude à tous deux, et c'est elle qui a cimenté la cordialité de nos relations. A table, l'abbé se montre sous ses meilleurs côtés. Il est aimable, causeur, tolérant. Il rit de mes boutades et mange avec des tournements de bouche réjouissants à voir. Son nez se met de la partie et prend des airs drôlets, pleins d'une sensualité naïve.

— Ce que vous mangez doit être bon, monsieur l'abbé, lui dis-je alors avec irrévérence, voilà votre nez qui s'élargit en accent circonflexe.

Il se met à rire, mais sans perdre un coup de dent.

Dès qu'il a dégusté son café, il brosse son chapeau et va donner ses répétitions à l'école Bossuet. Je me retrouve de nouveau seule, et je m'occupe de travaux à l'aiguille jusqu'à l'heure de mes lectures, à moins que Je ne sois dérangée par ma voisine, M""* Lobligeois, la femme

du sous-chef aux Cultes. Elle m'a prise en affection et me visite plus souvent que je ne le voudrais. C'est une brune piquante, assez svelle, ayant de IVclat, de belles dents blanches, des lèvres très rouges, de grands yeux d'un gris phosphorescent, mais la faille plate et de gros os. Son caractère offre une singulière combinaison de dévotion étroite et de mondanité, de prudence et de désirs mal rentrés. Le ciel et la terre s'y mélangent à des doses inégales. Elle s'occupe de bonnes œuvres et lit de mauvais livres; elle est dame patronnesse d'un orphelinat et laisse ses enfants sortir avec des bas troués et des vêtements d'hiver au cœur de l'été. Le mari, absorbé par son bureau et par ses collaborations à un journal religieux, travaille comme un nègre, ignore ce qui se passe dans son logis et laisse à sa femme la bride sur le cou. C'est un petit homme grimaud et rabougri, mal brossé, mal peigné, horriblement fagoté dans des vêtements austères. Chez lui, tout est noir, depuis l'habit jusqu'aux ongles. Digne père de famille au demeurant, adorant ses marmots, mais ne payant pas de mine. Je crois que M""" Sabine Lobligeois le tient en médiocre estime; elle trouve qu'il ne représente pas assez et ne lui pardonne pas de n'être encore que sous-chef de bureau.

Notre connaissance s'est faite par l'intermédiaire des enfants. Les croisées de notre étage

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donnent sur une sorte de galerie extérieure qui est commune aux deux appartements. Aux heures de récréation, les petits Lobligeois viennent jouer sur ce balcon où des gradins de pots de fleurs servent seuls de ligne de démarcation- entre le territoire du voisin et le mien. J'aime les enfants, et, voyant ceux-ci un peu abandonnés, je me suis intéressée à eux. Ils entrent volontiers chez moi où ils se sentent plus choyés que chez leur mère, et M'"* Lobligeois, qui s'ennuie passablement dans son intérieur, a profité de la circonstance pour se lier avec moi.

Elle me fait de vives démonstrations d'amitié et s'apitoie volontiers sur mon sort. Je ne saurais dire à quel point je me sens agacée par ces indiscrètes condoléances. J'ai remarqué que, lorsque Pascal Nau vient m'apporter du travail ou reprendre mes copies, ma voisine trouve toujours un prétexte pour apparaître sur le balcon et pénétrer chez moi. Ce grand garçon l'occupe et elle l'examine d'un œil fort complaisant.

L'autre jour, comme il venait de me quitter et que nous étions restées seules dans ma chambre, elle m'a demandé où je l'avais connu, et je lui ai conté les incidents qui nous avaient mis en relation. Là-dessus elle a pris son air prude et s'est étonnée de la facilité avec laquelle je l'avais admis chez moi. — Car enfin,

a-t-elle ajouté en baissant les yeux, cela pourrait paraître dangereux à certaines personnes.

— Dangereux, M. Pascal ! me suis-je récriée en riant, je vous assure qu'il ne l'est pas pour moi.

— Un homme jeune et bien tourné est toujours dangereux, a-t-elle repris en soupirant, et il ne faut pas défier l'Esprit malin... Êtesvous sûre, ma chère, que ce monsieur ne songe pas à vous faire un brin de cour?

— Très sûre, e(, si je m'apercevais du contraire, je l'engagerais immédiatement à cesser ses visites.

— Et vous auriez raison; dans votre position, on ne saurait être trop circonspecte...

Il paraft que ■ sa position, » à elle, ne l'oblige pas aux mêmes scrupules, car, lorsqu'il est là, elle ne cesse de lui lancer de langoureuses oeillades, auxquelles du reste le pauvre garçon ne prête qu'une attention médiocre.

Elle a continué d'un ton d'attendrissement agaçant :

— Oh! je vous plains de toute mon àme... Votre situation me paraît la plus périlleuse el la plus pénible de toutes, car enfin, à nos àgesJ le cœur parle encore très haut et l'on ne sei signe guère à ne plus aimer.

— La vie que je mène ne me laisse pas l< temps de penser à ces choses-là... D'ailleursJ chère madame, il faut être philosophe et supporter ce qu'on ne peut empêcher.

— Hélas! oui, et puis, n'est-ce pas? votre mari n'est pas immortel, une maladie peut l'enlever et vous rendre votre liberté.

— Oh ! M. La Guêpière a bon pied, bon œil, et ne se soucie nullement de mourir, je vous le promets !

— Les vues de la Providence sont impénétrables, a-t-elle répondu avec onction, et l'on peut toujours la prier... A votre place, je ferais briller des cierges à Notre-Dame-de-Bon- Secours.

— Brûler des cierges pour obtenir la mort de mon mari?

— Pourquoi non?... Moi, j'ai une confiance inébranlable dans l'intercession de la Sainte Vierge.

Je n'ai pu retenir un éclat de rire. La façon dont cette dévote envisage l'intervention providentielle m'a paru au moins singulière. Il n'en est pas moins vrai que cette conversation a eu le don de me replonger dans mes idées noires. Elle m'a montré brutalement à quelles extrémités je suis réduite. Cette femme, bien que le bon sens et le sens moral lui fassent défaut, a mis cruellement le doigt sur la plaie.

J'ai à peine vingt-huit ans, je suis jeune moralement et physiquement, la solitude m'est aussi insupportable que la société de mes semblables m'est douce; cependant me voilà condamnée à vivre seule, et cela, pendant des

années et des années, jusqu'à ce que la mort de M. La Guèpière me rende ma liberté, c'està-dire probablement jusqu'à une époque où je serai vieille et laide, où la vie pour moi n'aura plus ni saveur ni parfum. Les choses sont si piteusement arrangées dans ce monde, que me voilà, à vingt-huit ans, réduite à l'odieuse alternative ou de souhaiter la mort prochain de mon mari, ou de me faire excommunier par l'opinion publique, si, lasse de mon isolement, je me souviens que j'ai un cœur et je l'écoute parler... Cela est pourtant profondément absurde et injuste!... Autour de moi, en ce moment, il y a des gens qui jouissent des fleur*. du ciel bleu, des sourires de leurs enfants, deaffections de leurs amis, qui mordent dans le> plaisirs de la vie comme dans un gâteau do fête... Pourquoi toutes ces satisfactions aux autres, et rien à moi ? A moi, dont le seul fort ei d'avoir épousé M. La Guèpière à un âge où jj n'avais ni expérience, ni volonté, ni responsa bilité.

Toutes ces réflexions me mettent en rage influent sur mon caractère. Je sens positive ment que je deviens mauvaise, et c'est ci pauvre abbé Micault qui en pàtit. Je le rudoie je le taquine, j'invente des malices d'écolier pour trovibler à mon tour sa paisible et routil nière existence ecclésiastique.

Ainsi l'une de ses plus chères distractions"

lorsqu'il arrive chez moi, c'est de lire un journal. Depuis quelques jours, je m'ingénie à choisir les feuilles les plus scandaleusement radicales. A peine entré, il s'installe dans mon fauteuil, relève sa soutane sur ses genoux écartés et cherche des yeux sa pâture politique quotidienne :

— Où est le journal, ma chère enfant!

— Je l'ai serré, monsieur l'abbé.

Et je prends un air hypocritement contrit.

— Pourquoi donc?

— C'est que... c'est le Voltaire, et il y a dedans des choses qui vous choqueraient... Je vais envoyer chercher V Union.

L'abbé, qui a lu déjà l'Union dans la pieuse maison où il a élu domicile, et qui ne serait pas fâché de varier ses plaisirs, fait sa moue, liésite un moment entre sa conscience et sa passion pour la lecture, puis reprend avec une indifférence affectée :

— Donnez toujours le Voltaire... Une fois n'est pas coutume, mon enfant.

Alors il met ses lunettes, croise ses jambes et savoure lentement le fruit défendu. La prose radicale froisse toutes ses convictions, mais, d'un autre côté, les racontars de la petite presse, les comptes rendus des théâtres piquent sa curiosité, et, tantôt fronçant le sourcil, tantôt se pinçant les lèvres pour ne pas rire, il avale le poison libre penseur jusqu'à la dernière goutte.

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Quelquefois mes taquineries sont atroces et j'en ai honte après coup; mais je ne sais quel démon me pousse, je deviens hardie et maligne comme les mouches en temps d'oraf^e. J'invente les questions les plus embarrassantes, je lui pose d'un air innocent les cas de conscience les plus scabreux ; je m'amuseà conduire le malheureux abb(* sur les pentes les plus pé pilleuses et j'éprouve un plaisir damnable à l'y voir perdre pied.

L'autre jour, nous avions déjeuné en téte-àtéte dans ma petite salle à manger. Il faisait beau temps; par la fenêtre ouverte un joli rayon de soleil jouait dans les cheveux gris ondes de mon vénérable convive, tout occupé à déguster son café. Le café noir est son faible ; après un déjeuner selon son cœur, ce breuvage est pour l'abbé le suprême des plaisirs permis. Cela le rend communicatif et le porte à l'abandon confiant des causeries intimes. Je le regardais sirotant le contenu de sa tasse dans ce rayon de soleil; ses yeux bleus lui saient, son nez avait de drôles de relroussis ses lèvres de cerise se rapprochaient avec sen sualité pour humer le liquide brûlant et par fumé. Une idée saugrenue m'est venue à l'es prit et j'ai dit brusquement :

— Monsieur l'abbé, vous qui connaissez la vie, croyez-vous qu'on puisse vivre sans aimer?

Il a reposé sa tasse sur la soucoupe :

— N'entamons pas ce chapitre, mon enfant.

Et d'un air distrait il s'est mis, pour rompre les chiens, à fredonner un chant d'église.

Mais ce commencement de contradiction avait fait épanouir mon idée fixe, et j'étais résolue à ne pas tenir l'abbé quitte à si bon marché. Il n'avait pas bu son café et je pressentais qu'il n'aurait pas le courage de renoncer à cette friandise pour fuir mes questions audacieuses. J'ai appuyé résolument mes deux coudes sur la table, et regardant impertinemment mon interlocuteur en face :

— Monsieur l'abbé, ai-je demandé, croyezvous à l'amour platonique?

— Certainement, ma bonne fille... C'est-àdire, entendons-nous, je crois qu'il n'y a que celui-là d'excusable... Tu-o-o-orum, rum...

Il a repris sa psalmodie. -

— En vérité?

Et j'ai soupiré hypocritement.

— Mais enfin, il n'y a pas que celui-là..., malheureusement! L'Église en admet un autre, puisque le Pater dit : « Ne nous laissez pas succomber à la tentation... » Vous n'avez jamais été tenté, vous, monsieur l'abbé?

— Sainte Vierge! ma bonne fille, à quoi allez-vous penser là?

— Enfin, j'y pense... Voyons, répondez-moi franchement, ne vous est-il jamais arrivé, en

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songeant à l'amour profane, de regretter d'être prêtre?

— Jamais, non, jamais je n'ai eu d'aussi coupables pensées! s'est écrié l'abbé effaré.

— Vraiment!... Eh bien! permettez-moi de vous le dire, monsieur l'abbé, en ce cas voii< n'êtes pas foncièrement vertueux.

— Par exemple! Comment cela?

— La vertu consiste dans le sacrifice; voii^ prétendez n'avoir jamais été tenté... Donc, vous n'avez rien eu a sacrifier et vous n'êtes pas vertueux.

— C'est un sophisme... Il y a tentation o tentation, et... En vérité, ma chère fille, je ne vous comprends pas.

— Je m'explique, monsieur l'abbé... Voii< «leviez être très bien quand vous étiez jeune, et vous viviez dans un monde... très mondain. 11 me semble impossible que vous n'ayez jamais eu un pauvre petit regret, une pauvnpetite tentation... Vous pouvez bien me l'avouer, à moi (et j'ai pris ma voix la pluf insinuante, la plus câline); racontez- m( cela... J'aime les confidences.

Le pauvre abbé, rouge et fort embarrassé regardait avec une indécision comique, (ant^ son chapeau accroché à la patére, tantôt tasse encore à demi pleine :

— Non, mon enfant, changeons de convei^ sation, je n'ai rien à vous conter.

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— Quoi, rien? Vous n'avez jamais rencontré une femme à la vue de laquelle vous vous êtes murmuré : « Ali! si je n'étais pas prêtre, celle-là me plairait; je pourrais, moi aussi, avoir des enfants, une famille? »

L'abbé a fourragé dans ses cheveux, et, levant au ciel des yeux désespérés, s'est exclamé en désarroi :

— A quoi sert toute cette curiosité?... J'ai soixante ans et jamais, au grand jamais, personne ne s'est permis de m'adresser de pareilles questions !

— Mais à moi, monsieur l'abbé, ai-je répliqué doucement, n'est-ce pas un peu permis? Ne suis-je pas comme vous, à présent, d'un sexe neutre?... Ni fille, ni femme, ni veuve... Vous pouvez bien me confier vos petites tentations.

— A-t-on jamais vu pareille enfant terrible? a soupiré l'abbé; non, vraiment, je cherche... Je cherche sans rien trouver.

Et il était de bonne foi, le brave homme!

Enfin, harcelé par les questions insidieuses que je posais avec une ténacité endiablée, il s'est écrié, moitié furieux, moitié complaisant :

— Eh bien! oui, une fois..., j'ai été tenté. Là, êtes-vous contente?

J'avais avancé encore davantage mes coudes sur la table, et, mon menton dans les mains, j'attendais tout affriolée.

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— Une fois, a-t-il repris en se renversant dans son fauteuil, une main en abat-jour sur ses yeux, un sourire d'une vague mélancolie sur les lèvres, — en Touraine, au château du duc de Rochecotte, chez lequel j'étais précepteur, on organisa une partie de campagne... à àne.

— Ah!... Et il y avait des dames?

— Naturellement, il y avait des dames, a murmuré l'abbé en s'arrêtant pour boire une gorgée de café.

Moi. — Et puis?

L'abbé, avec componction. — 11 y en avait une charmante : un maintien modeste, un profil suave et pur comme celui d'une vierge de Raphaël... (Une pause.)

Moi, avec un accent encourageant. — La Belle jardin ière ... Ensuite?

L'abbé. — Elle était arrivée en retard et n'avait personne pour l'aider à monter sur son àne...

Moi. — Alors?...

L'abbé, avec vivacité'. — Eh bien! alors je m'approchai et lui offris mon aide... (Une pause.) Elle accepta et..., dame! je fus dans l'obligation de la prendre par la taille.

Moi, d'un ton de plus en plus pressant. — Et alors?

L'abbé, très vite. — Qiiand je sentis cette faille souple dans mes bras, je sentis aussi mes vingt-huit ans, et je fus coupablement

tenté... Elle s'aperçut de mon trouble, car elle me regarda et devint rouge... Cela ne dura qu'une seconde, et elle s'en fut au trot de son âne... Je restai là un bon moment, tout remué et tout confus. Le soir, je m'abstins de descendre au dîner; la nuit, je pensai plus qu'il ne convenait à cette personne; en sorte que le lendemain je demandai un congé au duc et je ne rentrai au château que lorsque la dame l'eut quitté... Depuis, je ne l'ai jamais revue...

L'abbé est resté un moment silencieux, a rajusté son rabat, et se levant :

— Voilà, mon enfant, tout ce que j'ai à me reprocher sur ce chapitre... C'est tout, cette fois, c'est bien tout.

II a dit cela si simplement, si dignement, que je me suis sentie honteuse de l'avoir tourmenté de la sorte, en réveillant indiscrètement le souvenir de cet unique péché de jeunesse. J'ai pris la main du brave homme et j'ai murmuré en la lui serrant bien fort :

— Voyez-vous, monsieur l'abbé, vous êtes un saint... Je ne vous taquinerai plus jamais.

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