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PREMIÈRE PARUE

En 1860, la raison sociale : — Laf rogne fere et fils, droguistes à Villotte, — figurait encore en tête des factures de la maison, bien que, depuis plusieurs années déjà, Lafiogne père dormît sous les hautes herbes du cimetière Sainte-Marguerite. Cet établissement, fort achalandé, était connu dans tout le Barrais sous le nom de Magasin des Deux Barbeaux , grâce à l'idée ingénieuse du père Lafrogne, qui avait pris pour enseigne les armes de Villotte : « deux barbeaux adossés, sur champ d’azur semé de croizettes d’or. »

Située rue du Bourg, dans un quartier mi-bourgeois et mi-commerçant, la maison Lafrogne est un des spécimens les plus purs de l’architecture lorraine de la fin du xvie siècle. La façade, bâtie en pierre dure de Savonnières, a pris avec le temps de jolis tons d’un gris rosé. La porte d’entrée en bois plein, délicatement ouvragée et agrémentée

d’un heurtoir en fer, est encastrée dans une arcade dont un chérubin joufflu forme la clé, et dont l’entablement est lui-même surmonté d’un cartouche qui renfermait jadis les armoiries du seigneur du logis, mais où maintenant s’étale prosaïquement le numéro de la maison. Les chambranles des fenêtres sont ornés de sirènes, sculptées en haute bosse, qui sortent la poitrine nue d’une gaine de feuillage, et soutiennent de leurs têtes fines et rieuses un fronton échancré. Pour relier les détails de cette décoration élégante et sobre, de légers pilastres can nelés séparent les croisées à petits carreaux verdâtres, et sur leurs chapiteaux corinthien» s’appuie la frise d’un attique percé de don blés lucarnes ; l’ensemble est complété par une dernière corniche 011 surplombent à chaque extrémité des gargouilles de pierre qui, dans les jours d’orage, versent sans façon les eaux pluviales sur la tête des passants.

La maison se compose de deux corps de

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logis séparés par une cour intérieure. En 1860, la portion donnant sur la rue du Bourg était réservée à l’habitation ; les bâti- ■ments de derrière, communiquant avec la rue de la Municipalité, comprenaient la foulerie, le pressoir, les bureaux et surtout les magasins, qui occupaient presque tout le premier étage. Là, de vastes pièces sèches, aérées et profondes, prolongeaient en enfilade leurs cloisons garnies dans toute la hauteur de casiers à tiroirs ; deux rangées de buffets massifs formaient au milieu un couloir obscur, tandis qu’au long des murailles s’alignaient des tonneaux ventrus, pleins jusqu’aux bords des substances sans nombre employées dans la droguerie : gommesguttes, couperoses, bois de Brésil, garance, avelines et roses de Provins, jujubes et fleurs de bouillon blanc. Au plafond pendaient des fagots de bois de réglisse, des bottes d’armoise et de mélilot, de gigantesques chapelets de racines d’iris et de têtes de pavot. Quand parfois le soleil, filtrant à travers les guirlandes séchées, envoyait sa lumière oblique dans ce fouillis, des flots d’atomes odorants s’envolaient de tous côtés et teignaient les rayons lumineux de couleurs étranges. Parfois aussi, d’un tiroir entr’ouvert, une aromatique senteur de vanille ou de noix muscade s’exhalait au passage et faisait rêver à la flore merveilleuse et lointaine des Antilles ou des Indes hollandaises.

Pour dire la vérité, personne ne rêvait guère dans cette maison des Deux Barbeaux. Les fils de Claude Lafrogne n’étaient pas enclins à de pareilles distractions. L’aîné, Hyacinthe, touchait à ses cinquante ans, et Germain, le cadet, en avait près de quarante. Restés célibataires, ils vivaient avec leur tante Lénette (diminutif de Madeleine), une verte vieille fille de soixante-douze ans, sœur de feu Mme Lafrogne, qui les avait bercés au maillot et qui depuis les avait élevés, catéchisés et dorlotés avec un dévouement infatigable. Mlls Lénette était la cheville ouvrière de la maison, elle tenait les clés des armoires, réglait la dépense, ordonnait les repas et répondait de tout. C’était une grande et maigre personne, ne perdant pas un pouce de sa longue taille, alerte et d’une propreté méticuleuse, fort dévote, très rigoureuse

pour elle-même et pour les autres, toujours levée avant le jour et ne laissant pas aux servantes le temps de bayer aux corneilles ; au demeurant, une fille de grand sens et de bon conseil, très respectée de ses neveux, qui ne concluaient jamais une affaire avant de l’avoir consultée.

Hyacinthe était son Benjamin, bien qu’il eût déçu les espérances et les ambitions de la famille. Au collège, il avait eu la réputation d’un fort en thème, et le père Lafrogne s’était nourri de l’espoir de voir son aîné entrer dans la magistrature. On l’avait en conséquence envoyé à vingt ans faire son droit à Paris, et, comme la tante Lénette ne pouvait se décider à l’abandonner seul dans cette ville de perdition, elle l’y avait suivi. Logé derrière Saint- Sulpice, rue du Canivet, obligé de passer par la chambre de sa tante pour rentrer dans la sienne, Hyacinthe avait vécu quatre ans à Paris sans se douter des plaisirs ni des dangers de la grande ville. Il était revenu à Villotte avec son brevet de licencié et toutes les innocentes candeurs d’un jeune homme qui n’a vu le monde qu’à travers les’fumées d’encens de l’église Saint- Sulpice. Ingénu et rougissant comme une jeune fille, naïf comme un enfant et d’une simplicité touchante, il ne pouvait croire au mal. Les hâbleries et les duplicités de la chicane étaient pour lui lettres closes ; aussi fitil un détestable avocat.

L’histoire de l’unique plaidoirie d’Hyacinthe Lafrogne sert encore aujourd’hui de thème aux plaisanteries de la basoche de Villotte. Il avait été chargé de défendre d’office une femme accusée d’avoir volé une paire de bas. Le délit était patent, la prévenue ayant été trouvée nantie des objets volés ; Hyacinthe n’en plaida pas moins l’innocence de sa cliente.

— Messieurs, dit-il d’une voix honnêtement émue, quand Pharaon, roi d’Egypte, fit rechercher la coupe qui lui avait été dérobée, on la retrouva dans le sac de Benjamin, et cependant Benjamin était innocent : tel est le cas de ma cliente...

— Pardon, maître Lafrogne, interrompit le président, qui avait l’humeur bourrue et narquoise, Benjamin n’avait pas mis luimême la coupe dans son sac, tandis que votre

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cliente avait mis à ses pieds les bas en question. Votre argument pèche par la base.

Les saute-ruisseau, l’huissier audiencier, le greffier et le ministère public lui-même partirent d’un si bel éclat de rire que le

Il était à cinquante ans tel qu’il s’était montré à vingt-quatre. Ses cheveux avaient grisonné, mais ses joues étaient roses, et ses yeux bleus avaient conservé leur limpidité enfantine. En fait de femmes, il n’avait

La maison Lafrogne est un des spécimens les plus purs de l’architecture lorraine

débutant s’embrouilla dans sa harangue, bredouilla et se rassit tout mortifié. La cause était entendue. Hyacinthe quitta l’audience en jurant qu’on ne l’y reprendrait plus. — Epices pour épices, dit-il à son père, j’aime encore mieux en vendre que d’en recevoir.

Ce fut la seule malice qu’il se permit pour soulager son cœur.

jamais connu que la tante Lénette ; ce sexe lui faisait peur et jamais on n’avait pu le décider à se marier. Casanier et même un peu tatillon, il se plaisait au logis, tenait les livres, s’occupait de la correspondance, et se récréait le soir en lisant des tragédies classiques et des romans de chevalerie. On le rencontrait parfois le dimanche, après les

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vêpres, sur les bords du canal, marchant le dos un peu voûté à cause de sa grande taille frêle. Il portait encore, comme au temps passé, de petits anneaux d’or aux oreilles ; il était vêtu d’une antique et longue red i n g o t e noisette ; ses chemises, façon-'

Hyacinthe Lafrogne.

nées à la vieille mode, avaient des devants plissés à la main, sur lesquels tombaient gauchement les bouts d’une cravate noire fripée; son pantalon de lasting, trop court, laissait voir de gros bas tricotés par MIlB Lénette, et des souliers noués de cordons trop longs ; il y avait dans sa mise quelque chose de suranné, de naïf et de flottant comme son propre esprit.

Germain, le cadet, était d’humeur aussi sauvage, mais d’un tout autre tempérament ; sauf en un point : — leur commune aversion pour le mariage, — les deux frères différaient de goûts, de caractère et de tournure. Tandis qu’Hyacinthe, paisible, frileux et sédentaire comme un chat domestique, redoutait le bruit et les exercices violents, Germain était un marcheur infatigable et un farouche chasseur. Grand, bien râblé, haut en couleur, barbu, il avait l’œil vif, un nez

en bec d’aigle, de belles dents blanches er des éclats de voix retentissants comme la fanfare d’un cor. Tout le temps que lui laissaient les achats et la vente était consacré à la chasse. De septembre à mars, on entendait sa trompe et les aboiements de ses chiens résonner dans les grands bois qui avoisinent Villotte. Moins novice qu’Hyacinthe et plus tourmenté par le sang, il était aussi moins vertueux, et les mauvaises langues prétendaient qu’il se permettait de temps à autre quelques escapades à Cvthère ; mais il se montrait sur ce point fort secret et réservé,, et il y a lieu de croire que ses aventures galantes se bornaient à de brèves et brusques amourettes de chasseur.

Ces divergences de caractère n’empêchaient pas les deux frères de s’aimer et de vivre en bon accord. Ils s’étaient créé, en compagnie de la tante Lénette, un petit monde à trois qui leur suffisait. Du i“ janvier à la Saint-Sylvestre, leur vie coulait paisible et méthodique. En hiver, après la fermeture du magasin, ils se réunissaient dans la salle à manger du rez-de-chaussée, et attendaient l'heure du souper autour du poele qui ronflait doucement. Hyacinthe lisait, Germain nettoyait son fusil, la tante tricotait, et l’unique servante, Catherinette, filait au rouet près de ses maîtres.

Le dimanche, Hyacinthe, qui était resté fort pieux, accompagnait à la grand’messe de Notre-Dame la tante Lénette, parée d’une antique robe de taffetas marron et d’un châle fond blanc à palmettes multicolores ; au retour, on s’arrêtait chez le pâtissier de la rue Entre-Deux-Ponts, et on y achetait invariablement quatre petits pâtés chauds qui constituaient l’extra du dîner dominical, et qu’Hyacinthe emportait précieusement dans un papier gris.

En été, dès la Saint-Jean, la tante et Germain allaient s’installer dans une ferme que la famille possédait à Rembercourt, aux bords de l’Ornain, et à six kilomètres de la ville. Mlle Lénette y passait toute la belle saison ; elle y faisait sa récolte de fruits, ses conserves et ses confitures, et ne rentrait à Villotte qu’en octobre, pour la vendange et la lessive. La simplicité de ce modeste train de vie permettait aux Lafrogne de réaliser

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de belles économies. Leurs rentes montaient par an à vingt-cinq mille francs; ils en dépensaient six mille à peine; et le chiffre de ces revenus accumulés avait fini par doubler le capital. Les gens de Villotte faisaient des gorges chaudes sur les habitudes parcimonieuses des deux frères. On les accusait d’être par trop regardants. La société bourgeoise les considérait comme deux ours qu’il fallait renoncer à apprivoiser ; mais les boutiquiers, tout en se moquant de leurs toilettes et de leurs allures, les estimaient à cause de leur fortune et de leur solidité commerciale. Quant au menu peuple, qui a une aptitude spéciale pour saisir les rapports comiques des choses et caractériser d’un mot les ridicules des gens, il les avait surnommés « les deux Barbeaux », et le nom leur était resté.

Les plaisanteries des habitants de Villotte effleuraient à peine l’épiderme des « deux barbeaux ». Ils laissaient rire et, le dimanche soir, en compagnie de la tante et d’un vieil ami d’Hyacinthe, nommé M. Nivard, ils se gaussaient à leur tour des ménages de notaires et d’avoués où l’on se ruinait en bons dîners, tandis que les enfants allaient à l’école en bas troués et que les filles coiffaient sainte Catherine. — Ils se consolaient de tous les quolibets en savourant les joies intimes de cette vie à trois que pas un nuage n’avait troublée depuis la mort de Lafrogne père.

La tante Lénette leur épargnait tous les soucis du ménage. Ils ignoraient les agaçantes préoccupations qui empoisonnent la vie des célibataires. Ils trouvaient toujours leur linge préparé à point et en parfait état, leur dîner servi au coup de midi, leurs paletots d’hiver bien doublés et douillets dès le premier givre, et leurs vêtements de toile fleurant la lessive, dès que les chaleurs de juin dardaient dans les rues du bourg. Rien ne leur manquait, et pour achever de leur dorer l’existence, de beaux biens au soleil les assuraient contre les hasards des crises commerciales et les troubles des révolutions.

Leur ferme de Rembercourt était d’un bon rapport, les futaies de leurs bois de Fains faisaient l’admiration du pays et leurs vignes de la côte Notre-Dame, exposées en plein midi, dans une coulée qu’on

nomme le Cugnot et où la réverbération dedeux pentes caillouteuses ferait mûrir des oranges, leurs vignes donnaient un petit vin de pineau qui, pour son bouquet délicat et sa jolie couleur groseille, n’avait pas son égal dans toute la contrée.

Ils vivaient ainsi d’une vie bourgeoise et doucement heureuse, quand, un soir de mars 1862, un incident fort inattendu jeta la perturbation dans ce milieu paisible, comme une pierre lancée dans un buisson met en émoi une bande d’étourneaux qui y picoraient tranquillement.

Le crépuscule était tout à fait tombé.

Catherine venait de poser la lampe sur le marbre du poêle, auprès duquel Hyacinthe lisait l’histoire de la Belle Mélusine; Mlle Lénette dressait le couvert, et Germain, qui rentrait de la passe aux bécasses, était en train de déboucler ses guêtres boueuses, quand on heurta à la porte de la rue. Au bout de quelques secondes, Catherine, qui était allée ouvrir, cria du fond du corridor :

— Mademoiselle, c’est le facteur qui a

Germain Lafrogne.

une lettre pour vous... Il dit que c’est huitsous, rapport à un affranchissement insuffisant.

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Insuffisant ! s’exclama Germain, diantre soit des maladroits qui ne pèsent pas leurs lettres avant de les jeter à la boîte.

— Faut-il la refuser? demanda la tante.

— Non, répondit le scrupuleux Hyacinthe en interrompant sa lecture, il ne faut jamais refuser une lettre... J’y vais.

Il s’enfonça dans l’ombre du corridor, à l’extrémité duquel la lanterne du facteur brillait sous le porche comme un ver luisant ; puis, ayant payé les huit sous, il rentra en soupesant une enveloppe carrée bordée d’un large liséré noir. — Elle pèse lourd, en effet, fit-il, elle est timbrée de Paris et à votre adresse, ma tante.

Voilà qui est bizarre, murmura la vieille fille qui devint rêveuse ; lis-nous cela, Hyacinthe, moi je n’ai pas mes lunettes.

Hyacinthe déchira l’enveloppe et en tira une feuille de vélin épais et cassant comme du carton. — Sac à papier ! s’écria-t-il, quel luxe! je ne m’étonne plus que le poids ait été dépassé.

Quand on se donne de ces genres-là, grommela Germain, on pourrait bien aussi faire la dépense de deux timbres.

~ Quelles pattes de mouche ! poursuivait Hyacinthe. — Il se rapprocha de la lampe et parvint enfin à lire : « Ma chère parente... »

Il s’interrompit d’un air ébaubi. Germain, de son côté, avait poussé une exclamation, et MUe Lénette, qui disposait les assiettes sur la table, s’était arrêtée au milieu de sa besogne.

— Ah ! dit-elle, ce doit être de votre cousine de Paris. Continue, Hyacinthe.

Il reprit : — « Ma chère parente,

« Bien que nous nous soyons à peine connues, permettez-moi de me rappeler à votre souvenir dans les douloureuses circonstances où je me trouve.

« Peut-être ignorez-vous encore le malheur qui m’a frappée : M. de Coulaines, mon mari, est mort il y a un an. Lorsque cette affliction m’a été envoyée, j’étais tellement anéantie que j’ai laissé à des amis le soin de vous en faire part, et peut-être ma lettre de deuil ne vous est-elle point parvenue. Veuillez m’excuser, et, bien que l’éloignement ait depuis trop longtemps interrompu nos rela¬

tions de famille, je ne doute pas que l’excellente sœur de mon père ne sympathise avec mes chagrins ; aussi je me permets de vous écrire pour vous demander conseil.

« Mon pauvre mari, qui était dans l’industrie, est mort laissant des affaires fort embrouillées, et, tout compte fait, il ne me reste plus qu’une rente de trois mille francs. C’est bien peu, même en province; à Paris, c’est presque la misère, surtout quand, comme moi, on a une fille de dix-huit ans. Laurence vient de passer brillamment ses examens à l’ Hôtel-de-Ville, et elle a un diplôme qui lui permettra de se caser comme institutrice quelque part ; mais, en attendant qu’elle trouve une bonne place, grâce aux belles relations que nous avons conservées, j’ai dû me préoccuper des nécessités de la vie et je me suis résignée à quitter Paris pour m’établir en province. Une fois ce parti pris, je devais naturellement songer à choisir pour résidence la ville où je suis née et où j’ai encore des parents.

« Je viens donc vous prier, ma chère tante, de vouloir bien m’aider de votre expérience. Je voudrais trouver un petit appartement modeste et convenable tout à la fois, dans les prix de quatre ou cinq cents francs. Mes cousins, dont je serai heureuse de faire la connaissance, pourront sans doute facilement me dénicher cela. Je n’attends plus que votre réponse pour m’occuper de mon déménagement, et je compte, si elle est favorable, me mettre en route avec Laurence dès les premiers jours d’avril.

« Veuillez, ma chère parente, excuser la liberté que je prends et agréer les affectueux respects de votre nièce, qui vous embrasse de tout cœur, ainsi que ses cousins.

« Rosine de Coulaines. »

Il y eut un moment de profond silence tandis qu’Hyacinthe repliait machinalement le papier qui craquait dans ses doigts.

— Voilà une tuile ! s’exclama tout à coup Germain, il n y a que des Parisiens pour agir avec ce sans-façon !... Une parente que nous ne connaissons ni d’Ève ni d’Adam, et avec laquelle en trente ans nous avons à peine échangé deux lettres !

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MUe Lénette ne répondait pas. Elle restait rêveuse, les sourcils froncés, et semblait fouiller dans ses souvenirs.

— Si ces dames viennent demeurer à Villotte, nous aurons souvent leur visite ! ajouta Hyacinthe, qui se sentit un frisson dans le dos rien qu’à l’idée d’être obligé de recevoir les deux Parisiennes.

— Il faut jeter la lettre au panier, et voilà tout ! reprit violemment Germain ; nous ne les avons jamais vues, et franchement nous ne pouvons pas de gaîté de cœur bouleverser notre vie pour deux étrangères...

— Ce sont vos cousines, les propres enfants de mon frère Thoiré, objecta M,le Lénette sortant tout à coup de sa méditation.

Mais, tante Lénette, vous ne nous aviez jamais parlé de ces parentes-là?

— C’est vrai, je les avais quasi oubliées... Depuis son installation à Paris, mon frère Edme Thoiré nous avait un peu oubliés lui-même. Sa fille avait épousé un M. de Coulaines, un songe-creux qui avait la tête pleine de belles inventions et le gousset toujours vide. Je me souviens qu’il essaya une fois d’emprunter de l’argent à votre père; Lafrogne refusa net, ce qui jeta un froid entre les deux familles, et depuis on cessa d-e s écrire. Sa veuve et sa fille n’en sont pas moins vos proches parentes, mes enfants, et vos seules parentes.

Bah ! ma tante, s’écria Germain, qu’at-on besoin de tant de parents? A nous trois, nous nous suffisons et nous sommes heureux, c’est l’essentiel!

; Tu as raison, mon garçon, et je ne me plains pas... C’est égal, poursuivit Ml,e Lénette, en jetant un regard mélancolique vers le vieux baromètre pendu entre les deux fenêtres, je ne puis m’empêcher d’avoir un fond de tristesse quand je me reporte à cinquante ans en arrière, quand je songe comme notre famille était nombreuse et comme elle s est fondue avec le temps!... Si mon père Jean Thoiré revenait au monde, il serait bien marri en voyant sa maison sans enfants, lui qui prétendait qu’avec ses trois filles et son garçon il peuplerait toute la rue du Bourg... Je me rappelle que la dernière fois que nous nous sommes trouvés réunis, c’étah à l’occa¬

sion de ton baptême, Germain. Mon frère Thoiré, le père de cette Rosine qui m’écrit, était venu exprès de Paris avec sa petite; il y avait aussi ma sœur Loulette, la religieuse; toute la famille était là. — Ma fi ! dit mon père, puisque nous voilà tous en famille, il faut, avant la cérémonie, que je voie encore une fois mes enfants et petits-

enfants rassemblés scus le même plafond. — On monta donc dans la chambre verte où ta mère Mimi, qui relevait de ses couches, était alitée ; toi, tu geignais doucement près d’elle, dans ta barcelonnette. Quand nous fûmes tous montés et rassemblés près de l’accouchée : — Ça, comptons-nous d’abord, reprit le père. — Et il se trouva que nous étions sept, en comptant la petite Rosine, Hyacinthe et le nouveau-né. On se plaça par rang d’âge; le père d’abord, puis mon frère Edme qui était l’aîné, puis Loulette, moi ensuite, enfin Mimi dans son grand li*, et les marmots près du berceau. —

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Allons, mes enfants, dit le père, je suis content de vous voir encore une fois tous dans ma maison... Embrassons-nous! — Alors il embrassa sur les deux joues mon frère Edme, celui qu’on appelait Thoiré tout court, à cause de sa qualité d’aîné; Edme embrassa Loulette, et ainsi le baiser de famille fit tout le tour du cercle jusqu’à la petite Rosine, qui te le donna, à toi Germain, en se haussant sur ses petons pour atteindre ta tête dans la barcelonnette haut perchée... Et, depuis, nous ne nous sommes plus retrouvés ensemble, ajouta la tante Lénette, en se mouchant bruyamment pour dissimuler son émotion.

Hyacinthe, de son côté, écrasait une

larme dans les coins de ses yeux, et Germain alla gravement embrasser la tante.

— : Voilà pourquoi, continua MUe Lénette en replaçant son mouchoir dans sa poche toute bruissante de trousseaux de clés, il n( faut pas se montrer trop dur pour cette cousine, qui est une Thoiré, après tout... Néanmoins, mes enfants, vous êtes les maîtres, et ce que vous ferez sera bien fait.

— Il suffit, ma tante, je leur écrirai demain qu’elles peuvent venir, répondit Hyacinthe avec un soupir.

— C’est entendu, fit Germain, et moi je m’occuperai de leur trouver un logement... Maintenant, si nous soupions !

Hyacinthe se rendait a la station de Villotti pour y attendre ses cousines.

Quinze jours après, Hyacinthe, prévenu par un billet de Mme de Coulaines, endossait sa redingote noisette et se rendait à la station de Villotte pour y attendre ses cousines qui devaient débarquer par le train de cinq heures. On entrait en avril ; mais, comme il arrive fréquemment dans ce bon pays du Barrois, le renouveau débutait mal. Un vent du nord-ouest chassait dans le ciel de gros nuages noirs qui de temps à autre crevaient en giboulées sur la ville; les gouttières des chéneaux, inondées par ces brusques averses, débordaient bruyamment sur les dalles des trottoirs, et dans les jardins du quai des Gravières, les pruniers en fleurs avaient l’air de grelotter sous leur blanche toilette de printemps.

Hyacinthe, tout en se morfondant près de la barrière qui le séparait de la voie, avait fort à faire pour abriter sa redingote sous un vaste parapluie d’alpaga marron. Un long sifflement arriva enfin du fond de la vallée à travers la rafale, et, peu après, le train haletant et fumant s’arrêtait sous la marquise de la station.

Dix ou douze paysans descendirent d’abord des wagons de troisième classe, puis deux dames à la tournure jeune sortirent d’un compartiment de première. L'aîné des Lafrogne, qui de sa vie n’avait voyagé qu’en troisième, regardait avec stupéfaction ces deux belles dames à l’élégante toilette noire, et, ne pouvant croire qu’elles fussent les deux parentes pauvres qu’il attendait, examinait encore s’il ne se trouvait pas sur le quai d’autres voyageuses répondant au signalement; mais tout le monde était bien descendu, et on refermait déjà les portières.

Les deux dames, relevant leurs jupes, hésitaient à quitter la marquise, et leurs regards inquiets semblaient chercher quelqu’un sur la chaussée où la pluie clapotait.

Hyacinthe prit son grand courage, s’approcha en secouant son parapluie ruisselant, et, s’adressant à la plus âgée, demanda timidement si ce n’était pas à Mme de Coulaines qu’il avait l’honneur de parler. Puis, en rougissant, il ajouta :

— Je suis Hyacinthe Lafrogne.

— Oh ! mon cher cousin, s’écria la dame avec volubilité, que je suis aise de vous

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voir!... mais quel temps, dites-moi ! Nous sommes déjà trempées...

Elle l’embrassa sans façon et lui présenta sa fille Laurence. Celle-ci, à demi aveuglée par la pluie qui fouettait ferme, lui tendit la main, tandis que ses deux grands yeux noirs lorgnaient curieusement la figure falote de ce singulier cousin.

— Quel temps ! répéta Mme de Coulaines ; Laurence, occupe-toi de nos caisses.

On entra dans la salle des bagages. Ces dames en avaient à elles seules une charretée. Hvacinthe contemplait d’un air effaré cet empilement de malles et de sacs de voyage.

— Avez-vous une voiture, mon cousin?

demanda Mme de Coulaines.

— Une voiture!... non, mais j’ai amené avec moi notre garçon Césarin, qui transportera vos colis sur sa brouette. Quant à nous, ma cousine, nous pouvons partir à pied.

— A pied? Il pleut à verse! s’écria la dame en regardant le ciel ruisselant.

— Oh! ce n’est qu’une allevasse (une giboulée), balbutia humblement Hyacinthe, et nous ne demeurons pas très loin de la

gate-

Il donna ses instructions à Césarin ; puis, rouvrant son large parapluie, il offrit le bras à Mme de Coulaines et l’on partit. Laurence, mal abritée sous son en-tout-cas, les suivait en sautillant de pavé en pavé, et de temps à autre jetait un regard mélancolique sur la boue qui mouchetait ses souliers molière à hauts talons. Us traversèrent ainsi toute la rue Entre-Deux-Ponts, dont les boutiquiers, assis derrière leurs vitrines, examinaient sournoisement les deux Parisiennes escortées par l’aîné des Barbeaux.

— Nous voici chez nous, dit enfin Hyacinthe en heurtant à la porte de la rue du Bourg.

Catherinette était accourue au coup de marteau. Lafrogne introduisit dans le vestibule ses parentes, qui secouèrent sans façon leurs jupes trempées sur le carrelage blanc et noir scrupuleusement lavé et frotté chaque jour par la vieille servante.

Droite dans sa robe de laine et sous son bonnet de linge à grands tuyaux, MUe Lénette, accourue pour souhaiter la bienvenue

à ses nièces, se tenait sur le seuil de la salle à manger. Ses yeux gris perçants dévisagèrent les deux Parisiennes, sans qu’un trait de sa physionomie prudente et froide révélât ses impressions. Elle embrassa gravement la mère et la fille et reçut sans sourciller leurs bruyantes accolades. Puis, comme Césarin venait d’arriver avec les malles, elle engagea les deux voyageuses à monter dans leurs chambres afin de changer de vêtements.

L’appartement réservé à Mme de Coulaines et à sa fille était situé au premier, sur la rue, en face de celui où couchaient Mlle Lénette et Germain. Il se composait d’une grande pièce, désignée par les maîtres du logis sous le nom de la « chambre verte », et d’un cabinet contigu où la tante serrait ses robes et emmagasinait ses conserves.

— Voici votre chambre, Rosine, dit MUe Lénette en poussant la double porte du palier, et voici la vôtre, ma mie, ajoutat-elle en désignant à Laurence la porte vitrée du cabinet. Vous resterez avec nous jusqu’à ce que vous puissiez vous installer dans le logement que Germain a retenu... Maintenant, mettez-vous à votre aise, et, si vous avez besoin de quelque chose, appelez Cathe rinette.

Césarin venait de déposer en soufflant le dernier colis sur le parquet. Il redescendit avec la tante Lénette. — Ouf ! dit-il en passant à Catherinette, en ont-elles emporté des affûtiaux, vos Parisiennes? J’en avais ma charge, vrai !

— Tout ça c’est des arias ! grogna la vieille servante, qui essuyait en rechignant le carrelage boueux du vestibule.

Pendant ce temps, Mm8 de Coulaines et sa fille, dépaysées comme des oiseaux qu’on a changés de cage, restaient gelées et immobiles au milieu de la chambre verte. — Aus tère, glaciale, sans feu, sans tapis, sans bourrelets aux portes, avec ses murailles tendues de verdures, sa glace en deux morceaux, ses fenêtres drapées de maigres rideaux de damas fané, cette pièce leur faisait froid dans le dos. Laurence, assise sur sa malle, considérait d’un œil morne la file des petits ronds de sparterie verdâtre qui allait de la porte d’entrée à celle du cabinet, comme pour indiquer aux pieds des hôtes qu’il ne fallait

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se poser que là, afin de respecter le parquet ciré et luisant comme un miroir. Elle inventoriait d’un air de pitié les fauteuils de paille, les vases de fleurs artificielles, la toilette en forme de trépied antique, le guéridon massif avec un dessus de marbre où s’étalaient un sucrier de cristal taillé et la carafe pareille. Tout ce luxe peu hospitalier des Lafrogne avait pourtant arraché, la veille, une exclamation admirative à Germain, lorsqu’il était venu jeter un coup d’œil sur les apprêts de M116 Lénette :

— Sarpejeu! ma tante, s’était-il écrié, vous avez bien fait les choses, et elles seront logées comme des princesses !

A voir leurs mines dédaigneuses, elles ressemblaient en effet à des princesses, mais à des princesses exilées de leur royaume et regrettant amèrement leur nid douillet et capitonné de la rue du Bac.

— Brr ! soupira Laurence en secouant ses épaules, c’est un tombeau que cette chambre... Nos cousins ne font donc jamais de feu?

— Que veux-tu ? reprit sa mère, ce sont les habitudes parcimonieuses de la province... Nos cousins sont fort riches et ils ne dépensent pas leurs revenus.

— On s’en aperçoit, dit la jeune fille, je suis gelée et je n’aurai jamais le courage de m’habiller.

A la fin elles surmontèrent pourtant l’engourdissement qui les clouait sur place; le sentiment des convenances joint à un réveil de coquetterie les poussa à ouvrir leurs caisses et à procéder minutieusement à leur toilette.

Laurence, qui venait de quitter le deuil, remplaça son costume de voyage par une jolie tunique de velours anglais à deux tons avec les manches et la jupe de soie pareilles. Mme de Coulaines tira du fond de son coffre et revêtit une élégante robe de faille noire. Tous ces apprêts prirent du temps, et, quand les deux voyageuses descendirent, il était sept heures, le souper était servi. M1,e Lénette s’impatientait, et Germain, qui rentrait de la chasse, affamé, commençait à grogner contre les retardataires.

A la vue de leurs cousines, vêtues comme pour une fête, les deux Barbeaux échangè¬

rent avec M1Ie Lénette des regards effarouchés. Germain salua gauchement, et la tante s’écria :

— Vraiment, ma nièce, vous avez eu tort

— J’en avais ma charge, vrai !

de faire des frais de toilette; avec nous il faut agir sans cérémonie.

— Je vous assure, ma tante, répliqua Mme de Coulaines, que telle n’a pas été notre intention. Nous sommes habillées comme à notre ordinaire.

A leur ordinaire!... Les deux frères en étaient presque suffoqués. — Ainsi ces toilettes à tralala étaient leurs vêtements de tous les jours, et elles voyageaient en premières !

— II n’est pas étonnant, pensaient-ils, qu’en vivant de la sorte elles aient mangé leur dernier sou. — Quant à MIIe Lénette, elle était souverainement choquée en voyant que sa nièce, veuve depuis un an seulement, portait déjà de la soie, ce qui paraissait scandaleux à Villotte, où les veuves portent au moins pendant deux ans leur deuil en laine. Dès ce premier soir, les deux Parisiennes

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furent étiquetées dans son cerveau comme des créatures frivoles et dangereuses, et MIIe Lénette ne revenait pas facilement sur ses premières impressions.

On se mit à table. Le souper avait été corsé de quelques plats de supplément, en l’honneur des nouvelles venues. Les radis et le beurre dans des bateaux de porcelaine blanche, la rouelle de veau garnie de champignons, le gigot rôti, la salade de barbe de capucin et le gâteau de riz parurent aux deux frères le summum des somptuosités gastronomiques, tandis que Mme de Coulaines et sa fille', imbues de cette idée toute parisienne qu’en province on a de tout à profusion et pour rien, trouvèrent ce menu d’une simplicité voisine de la lésinerie. Au dessert, un fromage du cru, des confitures, une assiette de poires tapées et de cerises séchées au four, achevèrent de désillusionner ces dames sur les bombances de leurs cousins de Villotte.

La nappe était à peine enlevée qu’on entendit résonner le marteau de la porte d’entrée et que Catherinette annonça M. Nivard, l’ami d’Hyacinthe.

— Oh! vous avez du monde? s’écria le visiteur avant même d’avoir franchi le seuil de la salle à manger, je ne veux pas vous déranger et je m’en vais.

— Non, non, entre donc ! répondit le candide Hyacinthe, tu ne nous déranges pas, ce sont nos cousines de Paris, Mm6S de Coulaines...

Il s’en doutait parbleu bien, malgré ses mines surprises, et la curiosité seule l’avait poussé à venir ce soir secouer le marteau des Laf rogne, afin d’être l’un des premiers à dévisager de près les fameuses cousines.

Il se coula discrètement près du poêle, en saluant et en murmurant force excuses ; puis il s’assit juste en face des Parisiennes, qui, de leur côté, examinaient avec une inquiétude mal dissimulée ce singulier spécimen des indigènes de Villotte.

Delphin Nivard, célibataire de quarantehuit ans et chef de bureau à la préfecture, offrait, en effet, à l’analyse une particularité fort originale : atteint d’une alopécie précoce, il avait la figure complètement glabre. Pas un cil aux paupières, pas un vestige de sourcils, pas un poil de barbe. Sur ce

visage rond, blafard et uni comme urr œuf, trois détails tranchaient seuls : une perruque brune coupant d’une ligne trop précise la peau mate du front et des tempes, un nez bourgeonné dénotant une persistante âcreté du sang, et deux petits yeux verts dardant un regard effronté et maladif entre deux paupières clignotantes. A l’aspect de cette face pâlote et dévastée, on se demandait quelle passion virulente avait ainsi ravagé à blanc l’organisme de ce bureaucrate de province. Nivard passait à Villotte pour un pince-sansrire, très friand d’histoires scandaleuses et très mauvaise langue. Sa conversation était malveillante et sa plaisanterie venimeuse, comme si son sang vicié eût fini par communiquer à son esprit une recrudescence de malignité.

Dès qu’il fut installé devant son verre de jignolette, il se mit à parler, s’adressant ostensiblement à Mme de Coulaines, qu’il finit par interroger sur les embellissements de Paris.

La dame, qui était bavarde, ne se fit pas prier pour répondre. Elle n’était pas fâchée d’éblouir sa tante et ses cousins par les détails des plaisirs de la grande ville et l’étalage de ses brillantes relations. Avec l’étourderie d’une linotte, elle effleurait les sujets les moins canoniques : les actrices en renom, les spectacles à la mode, les derniers scandales parisiens ; — toutes choses qui choquaient beaucoup plus MIle Lénette qu’elles ne l’émerveillaient. La dévote demoiselle hochait la tête, en trouvant ce babillage singulièrement déplacé. Hyacinthe rougissait au moindre mot un peu léger. Quant à Nivard, tout en donnant la réplique à Mme de Coulaines, il ne laissait pas de lorgner M1Ie Laurence, qui s’était accoudée au marbre du poêle et écoutait la conversation avec une moue dédaigneuse.

Les petits yeux égrillards et perçants du chef de bureau semblaient prendre plaisir à se fixer sur cette jolie personne dont le teint blanc, le regard expressif, le profil de médaille s’accusaient doucement sous la lumière dorée de la lampe. Les œillades de Nivard se prolongeaient avec une telle insistance qu’elles finirent par agacer Germain, qui, rencoigné dans l’ombre, contemplait

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aussi sa cousine avec un mélange de défiance et d’admiration.

Le sauvage chasseur était ébaubi et scandalisé tout à la fois de l’élégance recherchée de sa mignonne parente. Ses yeux curieux étudiaient timidement les détails de cette toilette de jeune fille qui lui apparaissait comme l’épanouissement d’un luxe inconnu et raffiné : — les petits souliers mordorés et décolletés laissant voir un fin bas bleu à coin brodé de noir ; le corsage bombé où achevait de se faner un bouquet de violettes acheté à la gare avant de quitter Paris ; le cou bien dégagé et se mouvant avec une grâce aisée dans la blancheur d’un grand col évasé, les cheveux noirs ébouriffés avec art et retombant sur le dos en longues grappes qu’un ruban cerise nouait à la hauteur de la nuque. — Tout cela dégageait un parfum étrange de civilisation mondaine qui intriguait Germain et le troublait.

La voix traînante et profonde de la cloche de la tour de l’horloge, sonnant le couvrefeu, interrompit cette périlleuse contemplation et mit fin au babil de Mme de Coulaines. Les habitudes de la maison étaient inflexibles ; on s’y couchait et on s’y levait à la cloche du beffroi. — Nivard, qui était au courant du régime des Barbeaux, prit congé de la compagnie. Les deux frères allèrent faire leur tournée dans les magasins. MUe Lénette, ayant conduit elle-même ses parentes jusqu’à leur appartement et allumé leur bougie, les embrassa gravement en leur souhaitant une bonne nuit.

Le lendemain Laurence de Coulaines, réveillée par les voix criardes des laitières qui parcouraient la rue du Bourg, eut un moment d’angoisse et de stupéfaction en ne se retrouvant pas dans sa petite chambre de la rue du Bac. Elle ne savait plus où elle était. Le grain rude des draps, dont la toile était filée chez Mlle Lénette, la rappela au sentiment de la réalité.

Elle se frotta les yeux, regarda autour d’elle et poussa un soupir à la vue de son étroit cabinet éclairé par le jour grandissant. Les murs, tapissés de papier gris, étaient uniquement garnis dans toute leur longueur de porte-manteaux vides et de rayons sur lesquels s’étalaient les pots de confitures et

les bocaux de conserves de la tante Lénette. Au milieu de cette pièce démeublée, le lit de fer sans rideaux, la table de bois blanc servant de toilette et deux chaises de paille formaient un ensemble si pauvre et si peu confortable que Laurence fut près d’en pleurer. Ne se sentant pas d’humeur à paresser dans un aussi triste séjour, elle sauta hors du lit, chaussa ses pantoufles et courut à la fenêtre.

Dès qu’elle eut poussé les persiennes, le spectacle du dehors la rasséréna. Lin joli soleil de printemps emplissait la rue, jetant des touches rosées sur les sculptures des façades grises et rayant d’éclairs argentés les pavés encore humides. Des jardinières longeaient la chaussée, roulant sur leurs brouettes des char-pagnes pleines de légumes et criant d’une voix chantante « les panais, les carottes et les choux ». En haut, les hirondelles revenues caracolaient dans l’air, avec de petits cris, et frisaient de leurs ailes noires les corniches des toits. Aux deux extrémités de la rue, des coteaux de vigne, fermant l’horizon, découpaient leurs terres brunes sur le ciel bleu.

L’espoir, quand on a dix-huit ans, ne replie jamais son aile. Il se mit à reprendre l’essor dans le cœur de M1Ie de Coulaines, ragaillardie par cette claire matinée de printemps et par la chanson argentine des cloches d’église qui tintaient pour la première messe.

Elle laissa ses fenêtres entr’ouvertes et, se remuant avec précaution pour ne pas éveiller sa mère, qui aimait à faire la grasse matinée, elle commença gaîment sa toilette. Mais, quand elle eut versé dans sa cuvette le contenu d’un pot à eau et d’une carafe, elle s’aperçut qu’elle avait épuisé sa provision d’eau. Habituée à s’inonder d’abondantes ablutions, Laurence fit une moue désappointée en se voyant réduite à la portion congrue : — Quoi ! murmura-t-elle, ils économisent même l’eau !

Tant pis, advienne que pourra ! — Elle était résolue à aller bravement en quérir ellemême une pleine cruche à la cuisine. Elle s’enveloppa dans un peignoir, noua en une seule torsade son épaisse chevelure qui tombait en moutonnant jusqu’à la souple cambrure de sa taille, puis elle entr’ouvrit doucement la porte, se glissa dans le couloir...

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et tout à coup recula avec un cri effarouché jusque dans sa chambre, dont elle referma précipitamment la porte.

Germain était sur le palier. Il projetait d’aller dans les bois de Rembercourt essayer un chien et il venait de quitter sa chambre, boutonné dans sa veste de chasse et guêtré jusqu’aux genoux. Dans l’ombre bleue du couloir, il eut le temps d’apercevoir sa jeune cousine tenant le pot à eau d’une main, et de l’autre serrant sur sa poitrine son peignoir attaché à la hâte. Cela dura à peine une seconde. Il entrevit dans un éblouissement un blanc visage éclairé par deux grands yeux noirs, au milieu d’un nuage de cheveux à demi dénoués, puis il y eut comme un envolement de toutes ces choses charmantes, et la vision s’évanouit derrière la porte brusquement close.

Le cadet des Lafrogne rougit jusqu’à la racine des cheveux. Fort embarrassé luimême, il eut d’abord bonne envie de battre , en retraite ; puis le sentiment des devoirs de 'l’hospitalité et peut-être aussi quelque diable le poussant, il hésita, revint gauchement sur ses pas, et s’approchant de la porte du cabinet :

— Ma cousine? murmura-t-il d’une voix étranglée.

Profond silence de l’autre côté de la cloison.

— Ma cousine, répéta-t-il en grattant timidement à la serrure, désirez -vous quelque chose ?

La porte s’entre-bâilla, et une jolie figure, illuminée d’un sourire, se pencha hors

de F entre-bâillement.

Pardon, mon cousin, j’aurais désiré

de l’eau. . . Voudriez-vous prier la servante de m’en monter une cruche?

Je vais moi-même vous en chercher à

la pompe, balbutia Germain légèrement troublé.

Il s’éloigna d’un pas rapide. Cinq minutes s’écoulèrent, puis le vigoureux chasseur reparut portant un énorme broc de grès tout ruisselant d’eau fraîche.

Il gratta de nouveau contre la cloison :

— Voici le broc plein d’eau, ma cousine.

— Bien, mon cousin, ayez la bonté de le poser près de la porte.

Il obéit et s’éloigna ; mais, arrivé sur la première marche de l’escalier, il s arrêta et sse retourna curieusement.

La porte s’était rouverte à demi, un bras nu en sortit, un joli bras blanc et potelé avec un petit signe noir au-dessus du coude, s empara du broc, tandis qu’une voix rieuse répétait : — Merci, mon cousin !

Ce fut tout ; mais pendant le reste de la journée, sous les branches tombantes des grands hêtres de Rembercourt, Germain eut de notables distractions. Tout en foulant la mousse des sentiers, il revit, non sans émotion, le spectacle affriolant de cette blanche figure aux cheveux moutonnants, de ces beaux yeux pleins de sourires et de ce bras nu avec le petit signe noir au-dessus du coude.

L ARRANGEMENT DE LEUR NOUVELLE DEMEURE EUT LE DON DE DÉPLAIRE A Mlle LÉNETTE.

Quelques jours après, le mobilier des dames de Coulâmes étant arrivé, elles s’installèrent dans l’appartement que Germain avait loué pour elles rue des Saules. L’arrangement de leur nouvelle demeure prit une semaine entière et eut le don de déplaire à Mlle Lénette. Le salon surtout, encombré de toutes les épaves de l’ancien luxe de la veuve, scandalisa fortement la vieille demoiselle, qui n’admettait pas qu’on se permît d’avoir tant de babioles superflues quand on manquait du nécessaire. Les bibelots épars sur des étagères, le reps bleu fané des fauteuils, le tapis étendu sur le parquet, les jardinières ornées de fleurs naturelles, choquaient tous ses principes d’économie domestique. Il y avait surtout un petit lustre de fabrication moderne, à pendeloques frissonnantes, terminées par une clochette de cristal à laquelle se heurtait chaque fois la tête de Mlle Lénette j cette clochette agaçait particulièrement les nerfs de la bonne dame et attirait de vertes observations aux deux Parisiennes.

Dans les premiers temps, Mlle Lénette avait cru de son devoir de donner des conseils

pratiques à ses parentes, et même de critiquer doucement leur façon de vivre. Elle leur avait insinué qu’au lieu de se lever entre dix et onze heures du matin, elles feraient mieux d’aller elles-mêmes au mar ché ; elle s’était permis de critiquer ces longues heures employées à jouer du piano, à lire les journaux de modes ou à confectionner d’inutiles bandes de tapisserie ; elle avait voulu les initier aux détails des lessives bisannuelles, telles qu’on les pratique en province, et leur enseigner des recettes pour la fabrication des conserves. Mais ses conseils avaient été reçus froidement, parfois même avec des gestes d’impatience mal dissimulée, et, comme la tante Lénette était de son côté peu endurante, elle avait pris le parti de s’abstenir de marquer à ses nièces un intérêt dont elles semblaient faire si peu de cas.

— Cela les regarde, après tout, avait-elle dit un soir à Hyacinthe, les conseilleurs ne sont pas les payeurs, et on ne me prendra plus à me mêler des affaires des autres... Ce que je vois et ce que j’entends chez tes cousines me fait bouillir le sang : la fille est mal élevée, la mère n’a pas de cervelle, et leur ménage est tenu en dépit du sens commun.

En effet, peu à peu les relations entre les deux familles devinrent assez rares; on arriva à ne plus se voir que de loin en loin et en visites de cérémonie. Le départ de MIle Lé nette pour sa ferme de Rembercourt acheva de défaire des liens qui n’avaient jamais été bien solidement noués, et avant la fin de la première année de séjour à Villotte MmB de Coulaines, complètement revenue des illusions qu’elle avait fondées sur les bonnes dispositions de ses parents de pro vince, regrettait déjà la pensée qu’elle avait eue de s’exiler dans ce trou de petite ville.

La mère et la fille s’ennuyaient ferme dans ce pays perdu, où les distractions n’abondent point et où elles n’avaient aucune relation agréable. Les journées leur semblaient démesurément longues ; elles en étaient venues, de dépit, à imiter les bour-

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geois de Villotte et à se coucher à la cloche de neuf heures.

Parfois Mme de Coulaines, regardant la jolie figure de sa fille, se disait : — Si seulement je pouvais marier Laurence, comme je m’en retournerais vite à Paris ! — Et Laurence, promenant languissamment ses belles mains blanches sur les touches de son piano, songeait à son tour que le mariage seul pouvait la tirer de l’impasse où elle végétait. Il y avait des moments où elle se sentait prête à se jeter à la tête du premier venu, pourvu qu’il eût un peu de fortune et de tournure.

Le pis était que les prédictions de INI11® Lénette se réalisaient et que les deux femmes, incapables de régler leur dépense, ne parvenaient jamais à joindre les deux bouts. Elles avaient déjà des dettes criardes dans le quartier, et la nécessité poussa Mme de Coulaines à accepter une proposition qu’elle avait d’abord rejetée avec dédain, quand sa tante la lui avait transmise : elle se résigna à solliciter la protection de Delphin Nivard pour obtenir des copies de rôles aux contributions directes. Celui-ci, du reste, ne se fit pas prier et il mit à obliger la veuve un empressement et un zèle exceptionnels.

— Ah çà, disait Germain étonné, elles ont donc jeté un sort à Nivard?... Quel intérêt ce diable d’homme peut-il avoir à leur être agréable ?

Germain ne devait pas tarder à être fixé. Un jour qu’il travaillait seul au magasin avec Hyacinthe, ils virent entrer le chef de bureau, qui amena doucement la conversation sur les dames de Coulaines, et, après s’être apitoyé sur leur situation précaire, insinua que la veuve devrait songer à marier sa fille.

— Où en voulez-vous venir? demanda brusquement Germain. Avez-vous un gendre à lui proposer ?

— Peut-être bien, répondit mystérieusement le bureaucrate avec un sourire qui plissa la peau de sa face glabre.

— Ah ! ah ! grommela Germain d’un ton peu enthousiaste, quel est donc l’étourneau qui s’est mis en tête d’épouser une fille sans dot?

— Ce n’est pas un étourneau, répliqua gravement Nivard, mais un homme mûr et offrant des garanties sérieuses.

— Son nom ?

— Mon Dieu, U est moi.

— Vous, Nivard?

Hyacinthe, dans son ahurissement, laissa tomber un pâté sur son grand livre et Germain lança un éclat de rire qui fit trembler les vitres.

Oui, moi, répondit l’autre interloqué,

qu’y a-t-il là de si risible?

Maître Nivard, s’exclama Germain,

avez-vous bien vu ma cousine ?

— Certainement.

— Savez-vous qu’elle a dix-huit ans, qu’elle est en pleine sève, qu’elle est jolie comme une fleur et fringante comme une jeune pouliche ?

— Eh bien !... après?...

— Après?... Vous êtes-vous jamais regardé, vous, dans un miroir ?

Il l’empoigna soudain par le bras et le fit pirouetter devant la glace du bureau, où Nivard effaré vit tout à coup se refléter sa perruque, ses paupières sans cils, sa face blafarde et son nez enflammé.

— Regardez-vous y bien une bonne fois, continua brutalement Germain, et demandezvous si vous êtes le ragoût dont se soucie une fille comme Laurence?... mais, malheureux, rien que d’y penser, cela devrait faire dresser tous les poils de votre perruque !

— Là ! là ! Germain, balbutia Nivard qui mordait ses lèvres minces et s’efforçait de se dégager de l’étreinte de Lafrogne cadet, ne vous échauffez pas de la sorte. . . Je vois suffisamment que je ne dois pas compter sur vous, et que vous refusez de me servir.

— Non seulement je refuse, mais je vous promets de vous desservir de tout mon pouvoir... Je m’en voudrais toute ma vie d’avoir prêté la main à une pareille sottise !

La conversation menaçait de s’envenimer, quand Hyacinthe jugea à propos d’intervenir. Il fit remarquer prudemment à son frère que Mme de Coulaines seule avait le droit d’examiner la requête de Delphin Nivard, et qu’elle pourrait reprocher à ses parents de ne point la lui avoir transmise. Bref, il calma le chef de bureau en lui promettant d’aller le soir même chez ses cousines, et de lui rapporter leur réponse.

L’honnête Hyacinthe s’acquitta de sa

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commission en conscience, mais au seul nom de Nivard, Mme de Coulaines jeta les hauts cris : — Se moque-t-on de moi ! s’exclamat-elle, et croit-on que je veuille jeter ma fille «dans les bras d’un pareil carême-prenant?

Ce n’est pas' un étourneau, mais un

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