La maison des hiboux
Les bosquets de syringas, les épines doubles, les boules-de-neige, dont était plantée la cour, dans la propriété de la famille de Gérold , avaient autant de fleurs que de feuilles; la fontaine chassait avec vigueur, dans un déversoir de pierre, son filet d'eau illuminé par un soleil de mai , et sur tous les toits les moineaux s'adressaient de bruyants appels. Il semblait qu'une vie plus intense que jamais se dégageait de tout ce qui fleurissait et s'agitait dans le parc du château d'Altenstein , domaine
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des Gérold. Il y avait là comme un sentiment d'allégresse, celui que l'on éprouve quand on n'est point arraché à sa demeure , quand il est permis d'y rester, d'y vivre et d'y mourir; en effet, les bosquets, la fontaine qui bavardait sans relâche , les moineaux qui s'interpellaient joyeusement, rien de tout cela n'était troublé dans ses coutumes, rien ne se ressentait de l'agitation éprouvée par les araignées et les cloportes , brusquement délogés de leurs refuges , et jadis protégés par les armoires et les bahuts séculaires meublant le château. Le spectacle que celui-ci offrait était, de fait, lamentable : on eût dit que la guerre , avec tout ce qu'elle comporte de malheurs et de ruines, avait passé comme un ouragan au travers de ce vieux logis ; les murs étaient dépouillés , et le parquet de la salle à manger se trouvait couvert d'objets hétéroclites jetés au hasard. Tout ce que plusieurs générations de maîtresses de maison habiles et bien avisées avaient accumulé dans leurs armoires à linge, tout ce que leurs époux avaient acquis par héritage ou de leurs deniers, en fait d'argenterie, d'armes, de meubles, était parsemé dans cette vaste pièce, exposé
aux regards des acquéreurs, et destiné à s'éparpiller dans toutes les directions.
Combien était poignante dans sa monotonie indifférente la voix du commissaire -priseur, désignant les lots, et répétant : « Une fois... deux fois... » ! En vérité, il y avait lieu de s'étonner que l'un des Gérold ne se réveillât pas de son sommeil séculaire, qu'il ne quittât point sa demeure souterraine située sous la chapelle de l'habitation , et qu'il ne vint pas protester, la lance au poing, contre cette « autorité de justice » à lui inconnue. Il y avait sous cette chapelle plus d'un Gérold à forte poigne capable de défendre avec obstination ce qui lui appartenait à titre légitime , ou même illégitime. Mais leur descendant, le dernier propriétaire, celui qui voyait enlever tout ce qu'il possédait en biens meubles, était d'humeur plus accommodante ; c'était un homme d'une beauté délicate et noble, aux yeux voilés, au front méditatif, que la , pensée avait creusé et quelle éclairait à la fois.
Il était assis dans une petite chambre devant une fenêtre voilée par des bosquets de sy ringas ; à chaque souffle de vent , les branches souples
des arbustes venaient heurter à cette fenêtre, qui, sourde à leur appel, restait hermétiquement close afin de ne point livrer passage aux échos de la vente, faite par autorité de justice.
M. de Gérold écrivait sur la table en bois de sapin dont on lui avait concédé l'usage avec magnanimité. Il lui importait peu, évidemment, que son manuscrit reposât sur une table jusqu'ici reléguée à l'office; son esprit, momentanément enlevé au monde extérieur et visible, était plongé dans une profonde méditation, tandis que sa main traçait sur le papier des caractères délicats; il ne semblait revenir à la réalité des choses qu'au moment où les branches des arbustes frappaient les carreaux , comme l'aurait pu faire une main amie, et à ce moment un sourire joyeux venait éclairer ses traits.
Il n'était point seul dans cette chambre ; il y avait dans l'embrasure de la fenêtre une petite fille dont la tête était couverte d'une épaisse chevelure blonde. Elle aussi s'absorbait du monde extérieur dans la contemplation de tout ce qu'elle préférait; elle avait accumulé autour d'elle tous les objets auxquels son cœur
était attaché : le beau service en porcelaine décorée, destiné à nne table enfantine, qui lui avait été envoyé par la bonne Altesse ; puis toutes les poupées, les belles dames, trainant majestueusement leurs robes à queue, sans compter les bébés , capables de pousser un cri strident quand on les pressait, mais ayant sur les vrais bébés cette supériorité de ne point crier quand on ne les y invitait pas ; chacun de ces personnages, que les enfants ne peuvent se résoudre à considérer comme étant réellement vivants, ni véritablement inertes, lui avait été envoyé pour Noël , ou pour les jours anniversaires, dans de longues caisses portant cette adresse tracée par la tante Claudine : <( A ma petite Elisabeth de Gérold... » Papa avait toujours lu cette adresse à sa fillette.
Maintenant Élisabetli restait immobile au mi- Heu de ses richesses , tenant tendrement dans ses bras l'un des bébés, — le plus chétif de tous, — et fixant ses grands yeux bleus , qui exprimaient l'inquiétude et l'effroi, sur cette porte par laquelle avaient passé de vilains hommes inconnus, emportant les derniers tableaux et la belle horloge qui faisait toujours tic tac.
Elle rangeait soigneusement le lit portatif cUi bébé à grosse tête de porcelaine, mais en observant un silence religieux; quand il écrivait, papa sursautait lorsqu'elle lui adressait la parole il fallait donc se taire : . . . et elle se tut, même quand la porte s'ouvrit doucement: seulement le bébé glissa hors des genoux de la petite fille , sans qu'elle eut cure du dommage qui pourrait résulter de cette négligence; la petite fille se leva et courut , non sans trébucher, au travers de la chambre, pour tendre^ les bras et lever un visage radieux vers la dame qui venait d'entrer.
Elle était venue , la tante Claudine , la belle tante ; comme l'enfant la préférait à cette institutrice si dédaigneuse, à miss Hapkins, qui trouvait que la maison était trop pauvre, et qui avait été fort impolie avec papa, et qui avait voulu partir! Elle était partie , et la petite avait soigneusement essuyé ses joues pour en effacer la trace du froid baiser que miss Hapkins y avait mis en partant... C'était bien différent maintenant! Deux bras la soulevèrent avec tendresse pour l'embrasser affectueusement. La jeune dame avançait de son
pas léger à peine perceptible; seulement sa robe de soie foncée bruyait un peu autour d'elle lorsqu'elle posa sa main sur Tépaule de rhomme qui, penché sur son manuscrit, continuait à écrire.
— Jean!... dit-elle doucement, en se penchant vers son visage .
11 tressaillit violemment, et aussitôt se trouva debout.
— Oh! Claudine!... s"écria-t-il avec effroi, — ma sœur bien-aimée , mon enfant chérie , il ne fallait pas venir ici. Tu le vois, je supporte aisément tout ceci; j'y étais d'ailleurs préparé; mais toi! Comme tu vas souffrir en assistant à cet effondrement , en voyant disperser aux quatre points cardinaux tout ce que tu as connu et aimé ici , tout ce qui représentait pour toi le passé, le tien et celui de notre famille! Pauvre, pauvre enfant! Combien je souffre en voyant tes yeux meurtris par les larmes!
— J'ai un peu pleuré; mais rassure-toi, seulement quelques petites larmes, réponditelle d'une voix douce , qui témoignait cependant d'une émotion douloureuse... Et sais-tu
par qui mon courage a été mis en déroute? Par le vieux cheval, que j'ai rencontré au moment où on l'emmenait, et qui m'a reconnue, la brave bête...
— Oui, Pierre est parti, dit la petite Elisabeth; il ne reviendra plus, le bon Pierre; et la voiture est aussi partie ; papa va être obligé de s'en aller à pied à la maison des Hiboux.
— Non , mon cœur, car j'ai amené une voiture, répondit la tante Claudine, en consolant l'enfant; je ne quitte pas mes vêtements de voyage, Jean...
— Et je ne t'y engage pas , dans cette maison devenue étrangère ; je ne puis même pas t'offrir un rafraîchissement quelconque. La cuisinière nous a servi ce matin notre dernier potage, puis elle est partie pour prendre son nouveau service... Tu le vois... ce sont là autant de petites amertumes dont tu prends ta part et que tu aurais pu ignorer; il faudra du temps pour que tu oublies cette vision de la misère dont tu seras hantée, même après ta rentrée à la cour.
Elle secoua doucement la tête.
— Je ne retournerai plus à la cour; je reste
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près de toi , dit-elle d'un ton à la fois doux et ferme.
Jean fit quelques pas en arrière.
— Comment ?. . . tu veux rester près de moi ?. . . Partager ma misère... Jamais, Claudine, jamais! Notre beau cygne, la joie et la consolation de tous ceux qui la connaissent , irait s'ensevelir dans le nid des hiboux ! Pour qui me prends-tu, si tu crois que je pourrai jamais accepter une pareille immolation? Je me retire volontiers, et même l'àme paisible, dans ce vieux logis qui t'appartient par héritage, et dont tu m'as généreusement offert l'abri. J'y vivrai tranquille et même satisfait , parce que j'ai mon iidèle compagnon, qui est mon travail. Il me délivre de tout souci, il adoucit mon pain sec et jettera des reflets dorés sur ces vieilles murailles dénudées; mais toi? Toi!...
— J'ai prévu cette protestation, et j'ai agi en conséquence , répondit Claudine , en levant sur son frère ses yeux aux paupières garnies d'une épaisse frange formée par ses cils... Je sais que tu n'as pas besoin de moi, que tues un ermite patient et silencieux. Mais que deviendrait ta petite Elisabeth?
Il jeta un regard de confusion sur l'enfant, qui s'efiforçait d'endosser un petit manteau rond en indienne semblable aux manteaux que portent les paysannes de la Thuring-e.
— ... Mais, fit-il en balbutiant, M"^ Lindenmeyer nous reste.
— M"" Lindenmeyer a été une bonne et fidèle femme de chambre pour notre grand'mère; elle a un cœur d'or : mais elle est âgée et débile ; il est impossible que nous lui imposions la charge de veiller sur l'enfant. Il ne s'agit pas d'ailleurs seulement des soins matériels à lui donner : as-tu songé à son instruction ainsi qu'à son éducation? Va ! laisse-moi agir à ma guise , ajouta-t-elle en souriant, je ne suis pas tout à fait sans reproche : je n'aurais pas dû m'attacher à cette chère vieille Altesse. J'aurais dû refuser la fonction de dame d'honneur, rester près de toi , enrayer suivant l'état de mes forces la roue qui était enirainée sur la pente; à ce moment-là déjà, la maison Gérold ne connaissait plus la prospérité.
— Et ton frère, agissant comme un fou, a ramené d'Espagne une femme frêle de corps et d'esprit, qui n'a pu s'accoutumer à notre rude
climat, ni accepter nos habitudes, qui a langui toujours souffrante, jusqu'au moment où Dieu l'a délivrée de ses maux en la reprenant, n'estce pas, Claudine? fit M. de Gérold avec amertume.
— ... En outre, il était un homme inutile, un détestable chef de maison , qui étudiait au travers de son microscope la structure des plantes et célébrait leur grâce et leur beauté , au lieu de les traiter en pâturages productifs : oui, cela est exact! La fortune déjà ébranlée de notre famille ne pouvait tomber en de pires mains. Mais suis-je donc uniquement responsable de cette triste situation? Est-ce ma faute s'il n'y a pas dans mes veines une seule goutte de ce sang paysan qui s'était fort bien mélangé au sang bleu de nos ancêtres? La culture de la terre, l'élève des bestiaux, avaient fondé la fortune des -Gérold, actuellement détruite et jetée aux vents... Et je dois rougir devant le plus pauvre journalier du village , qui , lui du moins, a su conserver et cultiver le champ de pommes de terre représentant son héritage. Je n'ai rien... je n'emporte rien , sinon ma plume et une poignée de monnaie destinée à
payer un peu de pain pour mon enfant et pour moi jusqu'au jour où mon manuscrit sera terminé et livré... C'est pourquoi je travaille avec tant d'application... Il s'arrêta un moment. Puis, souriant avec amertume, il se rapprocha de sa sœur et posa ses deux mains sur ses épaules.
— ... Vois-tu mon enfant, ma sœur par le cœur autant que par le sang, nous deux les derniers de la lignée, nous sommes des oiseaux inquiets, que la vieille race des Gérold a couvés involontairement à l'issue de sa longue carrière. Déjà, quand nous étions tout petits, nous nous engagions instinctivement dans une voie qui s'écartait de nos traditions. Un rêveur amoureux des étoiles, épris d'idéal... Toi, tu étais un rossignol aux chants cristallins, une sorte de déesse de la bonté et de la générosité , soumettant toutes les âmes, à force de dévouement aux peines et aux besoins d'autrui... Et tu voudrais te soustraire à ta mission, qui est de répandre sur le monde la paix et la joie, pour venir t'ensevelir près d'un malheureux homme distrait , d'un rat de bibliothèque , d'un être incapable d'apporter le moindre agrément
à ses semblables et qui , pour n'être point un égoïste, doit vivre seul... en égoïste? Non, tu ne passeras pas le seuil de la maison des Hiboux, fit-il en secouant la tête avec énergie. Remonte en voiture, retourne là-bas. Mes jambes se sont rouillées à force de rester immobiles pendant que je travaille dans ce réduit où je m'abritais contre toute distraction. La course à fournir d'ici à la maison des Hiboux me fera grand bien, et notre vieux et fidèle Frédéric portera l'enfant quand elle sera fatiguée de marcher près de moi. Adieu donc, Claudine !
Il tendit les bras pour embrasser sa sœur, mais elle recula.
— Sais-tu seulement s'il m'est possible de retourner là-bas? lui dit-elle. J'ai demandé et obtenu mon congé. Ma chère vieille Altesse m'a comprise et sans qu'une seule question m'ait été adressée par elle , la situation lui est connue. Et... je t'en prie, Jean... ajouta-t-elle, tandis qu'une faible rougeur s'étendait sur son visage, ne m'interroge point... Sache seulement qu'en dehors du désir que j'éprouve de vivre près de toi, de veiller sur toi et sur ton enfant, j'ai
li LA MAISON DES HIBOUX.
encore un motif qui me fait désirer la solitude. Prends-moi telle que je viens à toi, le cœur tout rempli de tendresse fraternelle... Veux-tu?
Il l'attira vers lui en silence et baisa son front.
Elle respira profondément.
— Sans doute, reprit-elle en souriant, nos ressources seront modiques. Mais il n'est pas question de misère. Son Altesse n'a pas consenti à ce que je renonce aux appointements qu'elle m'avait attribués, et l'héritage de notre grand'mère jette chaque année une jolie petite somme dans mon escarcelle. Nous n'avons donc pas la perspective de mourir de faim ensemble, et je ne souffrirai pas que tu travailles comme un manœuvre. C'est dans le repos d'un esprit assuré du lendemain , et uniquement pour ta satisfaction , que tu procéderas à l'achèvement de ton bel ouvrage... Et maintenant il faut faire tes derniers préparatifs et nous mettre en route.
Son regard , en interrogeant la pièce absolument vide, s'arrêta sur une petite malle.
— Oui , dit Jean qui avait suivi ce regard , c'est tout ce qui m'appartient, tout ce que j'ai
le droit d'emporter avec moi... un vêtement de rechange... Mais que dis-je? et quelle ingratitude est la mienne ! fit-il en se frappant le front , tandis qu'un rayon joyeux passait dans son regard. Vois, Claudine, combien cela est extraordinaire ! Connais-tu un ami de notre famille prenant de la main droite une somme de deux mille thalers et la donnant, tandis que sa main gauche en ignore l'emploi? Je n'en connais point, et mon imagination interroge vainement ma mémoire pour découvrir ce riche honteux qui se cache d'être bon, généreux et délicat. Voici ce qui s'est passé : hier, on a déposé dans la chambre voisine plusieurs caisses dont j'aurais, suivant les porteurs, racheté le contenu aux enchères... Moi; pauvre .lob!... je leur ai vainement représenté l'invraisemblance de cette explication. Ils sont partis, et m'ont laissé en possession de mes livres , de ma chère et précieuse bibliothèque . . . Des larmes avaient rempli mes yeux lorsque j'avais vu ces volumes aimés et familiers feuilletés par des mains profanes et dédaigneusement rejetés dans les grands paniers à linge pour y attendre des acquéreurs... mes chers
livres!... les compagnons bien-aimés de ma solitude. Si seulement celui qui me les a rendus savait qu'il a rendu la vie et le courage à mon intelligence... qu'il m'a donné l'appui nécessaire pour supporter tous les maux ! Ah ! quel qu'il soit, je le bénis, cet inconnu au cœur d'or... Tu ne devines pas plus que moi, n'est-ce pas, Claudine?... Je crains bien que cette énigme ne demeure insoluble pour nous.
Tout en parlant, il introduisit son manuscrit dans un portefeuille préparé pour cet objet, tandis que Claudine plaçait tous les trésors d'Elisabeth dans une grande corbeille , sous la surveillance et avec l'aide de l'enfant.
Dix minutes plus tard, cette chambre, dernier refuge de la famille , était abandonnée et le propriétaire dépouillé traversait le corridor en donnant la main à sa fdle, tandis que sa sœur s'appuyait sur son bras.
On ne pouvait voir un plus beau couple que celui de ce frère et de cette sœur, qui arrêtèrent un instant leurs regards mélancoliques sur le berceau de leur famille, sur ce vieux nid que les Gérold avaient depuis plusieurs siècles embelli, orné, et qui allait être
livré à des inconnus : la propriété avait été acquise à un prix très élevé par un acheteur anonyme.
Ils rencontrèrent dans le vestibule une dame qui s'apprêtait à monter les marches de l'escalier; elle relevait précisément avec soin l'ourlet de sa robe brune : il y avait en elïet une épaisse couche de poussière sur les marches de l'escalier, cette poussière d'une nature spéciale qui s'abat partout et prend rapidement possession de tout lieu négligé par l'incurie ou abandonné en conséquence d'une catastrophe ; une vive rougeur monta à son visage lorsqu'elle aperçut le frère et la sœur.
— Ah I . . . pardon , fit-elle d'une voix un peu rude , en reculant. . . Je vous barre le chemin .
M. de Gérold hésita un instant, et ses lèvres murmurèrent tout bas : « Faut-il que je boive encore ce calice?... » Mais il domina cette pénible impression, et répondit en s'inclinant poliment :
— Le chemin qui nous conduit loin de cette maison n'est que trop largement ouvert; un instant de répit nous semble doux.
— Il y a une poussière épouvantable siu' cet escalier... véritablement horrible, murmura la dame , sans paraître accorder la moindre attention à la réponse de M. de Gérold. Et tout en secouant ses jupes, elle continua son monologue : C'est pour éviter ce contact avec la vieille poussière engourdie, accumulée depuis un temps immémorial, et tout à coup rendue à la liberté et se répandant au travers des espaces, que je ne me rends jamais à une vente aux enchères... Jamais! Par principe d'hygiène, afin de ne point m'exposer à avaler de la vieille et malpropre poussière. Mais j'ai dû me rendre aux instances de Lothaire; il m'a adressé deux lettres pressantes et j'ai été forcée, quoique à mon corps défendant, de venir ici, pour faire l'acquisition de l'argenterie... qui du reste a atteint des prix extraordinairement élevés...
Tout ceci était dit sans lever les yeux sur les auditeurs, et tandis que le visage de la dame rougissait et pâlissait tour à tour.
— En souvenir de ma grand'mère , je sais reconnaissante à ton frère d'avoir voulu faire cette acquisition, Béate; elle tenait beaucoup à cette argenterie de famille, dit Claudine.
— Hé ! sans doute , fit la dame en haussant les épaules... Mon frère ne pouvait guère agir autrement; nous possédions déjà la moitié de cet héritage , et ne pouvions consentir à voir des objets marqués d'armoiries qui sont les nôtres passer en des mains étrangères. Mais ne t'appartenait-il pas, Claudine, précisément en mémoire de ta grand'mère, de te porter acquéreur de cette argenterie? Si je ne me trompe , elle t'a légué une somme de quelques milliers de thalers , qui aurait pu être employée à cet usage.
— Oui, elle m'a donné par testament un peu d'argent; mais ma chère grand'mère, qui était l'incarnation de la sagesse, eût été la première à me blâmer si j'avais employé cette somme à remplir un buffet avec de l'argenterie, tandis que l'armoire au pain resterait vide.
— Du pain ! Toi, Claudine, toi... l'orgueilleuse dame d'honneur, accoutumée à toutes
les recherches d'une existence hixueuse... tu manquerais de pain!
— Etais-je donc orgueilleuse?... elle secoua la tête en souriant doucement, — accoutumée à la mollesse qu'engendre le luxe?... Ceci est bien possible après tout; ce n'est point à la cour que l'on prend le goût et l'habitude du travail.
— Quant à cela , tu n'y as jamais eu de dispositions, Claudine, répondit la dame avec vivacité... c'est-à-dire... lit- elle en essayant d'atténuer ce que ce propos pouvait avoir de blessant; mais elle ne put réussir à passer de l'intention au fait, en formulant l'atténuation.
— Ne t'interromps pas, répondit Claudine avec calme; ta as raison; le genre de travail auquel tu fais allusion n'est point de ceux que l'on enseigne à l'institut; mais il est encore temps pour moi de m'y appliquer; rien n'est au-dessus des forces de ceux qui ont en eux le ressort de la volonté ; je veux devenir une excellente ménagère dans ma vieille maison des Hiboux.
— Comment?... qu'entends-tu par là?
— Simplement, que je vais désormais habiter avec Jean : n'a-t-il point, plus que jamais, besoin de soins et d'affection? Et Claudine sappuya plus fort sur le bras de son frère en le regardant I end rement.
Le visage de son interlocutrice devint pourpre; elle se pencha brusquement sur la petite fille et voulut caresser ses joues; mais l'enfant jeta un regard farouche en s'écriant : Laissez-moi ! . . . Allez-vous-en .
M. de Gérold voulut intervenir pour réprimander sa fille.
— Ah! laissez-la donc tranquille; je suis accoutumée à l'antipathie des enfants, dit la dame avec rudesse, tout en étendant une main protectrice sur la tète de la petite fille. Je voulais seulement dire, Claudine, que pour toi l'apprentissage sera pénible et probablement coûteux... Il n'y a qu'à regarder tes mains et cette tenue de princesse... Il se passera du temps avant que tu renonces à tes toilettes élégantes , pour leur substituer le tablier de toile bleue , compagnon fidèle du fourneau de la cuisine, comme aussi tu feras bien des écoles avant de savoir préparer un repas pas-
sable... Oui, les résolutions héroïques sont conçues avec enthousiasme, et dans ces moments dlvresse on ne prévoit ni les impossibilités ni même les difficultés des entreprises... c'est-à-dire... fit-elle en jetant un regard confus sur la jeune fille qui l'écoutait les yeux baissés. Pardonne-moi, mon enfant! Loin de moi la pensée de te blesser ou de te décourager; je sens que je suis maladroite; je voulais seulement te prémunir contre les premières difficultés auxquelles tu vas te heurter, et te proposer pour les premiers temps de ton installation l'une de mes servantes... Mes gens sont bien dressés.
— Cela est universellement connu : votre renommée de ménagère incomparable, est répandue bien au delà du cercle de la famille , dit M. de Gérold, non sans une légère ironie. Mais nous ne pouvons accepter votre proposition, tout en vous en exprimant notre reconnaissance; vous comprenez que nous ne pouvons nous accorder le luxe d'une servante, même pour un temps très court. Quelle que soit la façon dont ma sœur s'acquittera de la tâche qu'elle assume si généreusement, je me
tiendrai pour satisfait et lui en serai éternellement reconnaissant. Elle est et restera mon ange gardien, quand même nos repas ne seraient point passables.
Il souleva son chapeau en s'iuclinant profondément, et la famille s'éloigna; la dame les suivit en silence pour regagner, elle aussi, sa voiture qui l'attendait à la porte de l'habitation.
Pendant le temps qu'avait duré cette conversation, le vieux Frédéric, l'ancien cocher de la maison, avait porté la malle et revenait chargé du grand panier qui contenait les richesses d'Elisabeth; le cliquetis du beau service de table inquiéta l'enfant, et elle se dressa sur la pointe des pieds pour inspecter l'état de ses propriétés; précisément, l'une de ses poupées favorites se trouvait dans une situation fort dangereuse : penchée sur le bord du panier, elle était sur le point de faire une chute qui eût brisé sa tète sur le pavé, M"° Béate saisit prestement la poupée, pour ainsi dire au vol.
— Tu vas faire du mal à Charlotte avec tes grandes mains!... s'écria l'enfant en s'accro-
chant à la robe de Béate et la tirant violemment.
— Voyez-vous cela!... Voyez ce poussin, déjà imbu des lois de l'étiquette de cour! Elle trouve sans doute qu'il est inconvenant, de ma part, d'oser sauver sa poupée, à laquelle je n'ai jamais été présentée! Ah! ah! ah! fit Béate en riant... Mais elle reprit aussitôt son ton bourru en s'apercevant que Claudine mettait la main sur la bouche de l'enfant pour la faire taire... Et pourquoi voulez- vous lempècher de dire ce qu'elle pense, et ce qui est la vérité? Certainement mes mains sont grandes; des compliments ne les affineraient pas, et leur maladresse en tout ce qui concerne les opérations délicates est de la dernière évidence... La petite en est frappée, comme l'ont été toutes nos camarades de pension... Tu ne l'as pas oublié, Claudine? Je n'inspire décidément pas de confiance à qui que ce soit; et il semblerait que la nature m'a condamnée à la maladresse matérielle comme à la maladresse morale; je crois d'ailleurs que l'une et l'autre sont inséparables.
Et, s'inclinant gauchement, elle se dirigea
vers la porte en faisant signe à la voiture de la venir rejoindre. Tandis qu'elle se tenait sous la voûte de la porte, on pouvait reconnaître que sa taille , quoique peut-être trop robuste , était belle et imposante. Mais ses mouvements anguleux étaient disgracieux et son visage, bruni par le grand air, entouré de bandeaux plats, n'adoucissait point l'impression déplaisante que Béate provoquait.
M. de Gérold recula avec confusion dès qu'il eut passé le seuil de la demeure qui lui avait appartenu. 11 se fût volontiers réfugié dans le coin le plus obscur pour éviter la foule , qu'il fuyait d'instinct , même en dehors des circonstances pénibles qui avaient fait affluer sur la place devant le château la population locale , et même celle des environs. Maintenant il lui fallait affronter une cohue assez semblable à celle qui peuple un champ de foire , entendre les quolibets des uns, les plaintes des autres, suivant qu'ils jugeaient leurs emplettes plus ou moins avantageuses. Il voyait charger sur une voiture de déménagement les meubles couverts de peluche qui , hier encore , garnissaient son salon, — traîner les matelas et toute
la literie du château, tandis que le cliquetis de la batterie de cuisine, empaquetée en plein air, accompagnait d'une note joyeuse ce spectacle affligeant.
Fort heureusement, la voiture de louage qui attendait Claudine se trouvait tout près de la porte. On y monta rapidement. Frédéric posa sur le siège de devant le grand panier qu'Elisabeth surveillait d'un regard inquiet. Il referma la portière, en adressant à ceux qui avaient été de bons maîtres pour lui un regard d'adieu troublé par les larmes, et la voiture s'ébranla. Elle passa devant l'enclos de la propriété, baigné par le soleil du printemps, devant les écuries et les remises maintenant vides , devant les massifs d'arbustes , les corbeilles de fleurs et les fontaines jaillissantes, devant les tapis de gazon du jardin fruitier encore jonchés de Ifi blanche floraison secouée par les arbres. Puis la ligne claire que la grande route traçait au milieu des champs faisant jadis partie de leur domaine, se dessina devant eux, bornée à l'horizon par la masse sombre d'une forêt; mais, avant d'atteindre celle-ci, un large chemin de traverse s'inclinait à gau-
elle et les voyageurs purent apercevoir, s'y engageant, l'équipage élégant qui appartenait à M'"^ Béate de Gérold.
— N'étions-nous pas assez malheureux, dit M. de Gérold en soupirant, et faut-il que ta peine ait encore été aggravée par cette rencontre!... et d'un coup d'œil il désignait la jolie voiture qui fuyait à l'horizon.
— Elle ne m'a point fait de peine , Jean. Je la connais mieux que personne, et n'ai point contre elle les préventions qu'elle inspire généralement, répondit Claudine. Elle avait assis sa nièce sur ses genoux et pressant son visage dans l'épaisse chevelure blonde de la petite fille, elle avait évité de jeter avitour d'elle les regards désolés que son frère attachait sur ce payage si familier. Béate est rude, elle blesse involontairement, elle semble indifférente aux peines d'autrui, par timidité et maladresse bien plus que par malveillance. Il y a des êtres auxquels la nature a refusé le don de se faire comprendre, et par conséquent de se faire connaître. Ils sont pendant toute leur vie jugés sur les apparences que l'on n'a point le loisir ou la bonne foi de
vérifier, et je t'assure que ces êtres sont dignes de pitié.
— Non^ non, mon enfant. Cette définition est plus charitable qu'exacte. Béate n'est point Jjonne, dans le sens divin de ce mot. Elle n'a point dans son cœur, et elle n'a pas non plus dans son intelligence, cette chaleur qui enveloppe de sympathie, de pitié, de tendresse, suivant les cas, tout ce qui respire, tout ce qui soutfre ici-bas. Ma pauvre Dolorès possédait ce don inestimable, et toi aussi, toi qui es venue prodiguer ta mansuétude au pauvre pécheur qui est là près de toi. Il n'y a pas un atome de tendresse , de commisération ou seulement de sympathie , même platonique , pour ses semblables, dans l'âme de cette femme barbare.
L'ombrelle de couleur claire sous laquelle s'abritait cette <( femme barbare » apparut encore un instant, au travers des branches d'arbres, grâce au coude fait par la route que sa voiture suivait. Puis elle devint invisible derrière les bouquets d'arbres qui marquaient la limite des biens appartenant jadis à Jean de Gérold.
Non loin de la forêt, là-bas vers la montagne, se trouvait encore une maison seigneuriale de style moderne, dépourvue de tout ornement. Une maison de couleur claire , aux volets peints en blanc. Là on ne voyait aucune fontaine jaillissante, et le luxe des fleurs était lui-même contenu en des limites fort restreintes. Il était aisé de s'apercevoir que l'agrément, systématiquement écarté, avait laissé la place tout entière à l'utilité. Mais la propriété possédait des ombrages dont il était difficile de trouver ailleurs l'équivalent. De vieux tilleuls gigantesques étendaient leur ombre sur les murs et une partie de la cour. La façade de la maison seule était dégarnie. Un beau colombier s'élevait au milieu de la vaste pelouse qui précédait l'habitation, et le soleil jetait ses rayons sur les fenêtres, qui étincelaient comme autant de foyers de métal en fusion.
Cette habitation était, elle aussi, la propriété d'un Gérold : c'était la demeure des seigneurs de Gérold-Maisonneuve.
Dans les temps reculés, les biens situés dans la vallée et les forêts qui s'étendaient sur la montagne étaient réunis dans la même main. Les Gérold d'Altenstein avaient régné sur toutes les créatures qui vivaient à plusieurs lieues à la ronde , sur les paysans poussant leur charrue, sur le gibier qui gitait dans les forêts comme sur cet autre gibier aquatique dont les cours d'eau et les étangs étaient largement pourvus. Plus tard, — il y avait de cela un peu plus de deux siècles, — un seigneur Bruno de Gérold, depuis longtemps guerroyant à travers le monde et dont on n'avait plus ouï parler, revint au bercail. Il eut un nouveau rejeton de son nom, et, pris de tendresse pour ce dernier-né , il résolut de diviser les terres d'Altenstein entre celui-ci et son fils aîné. Ainsi fut créée la ligne de Gérold-Maisonneuve ; pendant un temps assez long , cette ligne demeura obscure , eu égard à la branche ainée , et ses biens n'augmentèrent point. Puis la des-
tinée changea. Plusieurs riches héritières épousèrent, dans le cours des années, des Gérold de Maisonneuve. Quelques-uns de ceuxci se distinguèrent dans les guerres, et leurs héritiers bénéficièrent des services qu'ils avaient rendus. Us montèrent degré par degré l'échelle des honneurs , se poussèrent dans les cours, dans les emplois importants, et enfin le point culminant de cette prospérité toujours croissante, parut atteint lorsque le plus jeune et le plus beau des (iérold-3Iaisonneuve épousa une princesse de race souveraine.
M"" Béate de Gérold pouvait donc s'adosser dans sa belle voiture avec assurance et contempler de haut les gens qu'elle rencontrait : elle était la sœur unique de ce jeune et beau Gérold qui avait attiré un si vif éclat sur son nom, et, si jeune qu'elle fût, elle administrait d'une façon remarquable les biens de la famille. Elle entendait l'exploitation de la vaste propriété et la direction du ménage aussi bien que pas une des dames Gérold , en remontant dans le passé aussi loin que cela était possible. Comme les châtelaines économes et bien avisées des teaips les plus reculés , M"° de Gérold
était sur pied avant le jour et son regard inspectait même le recoin le plus obscur de son vaste domaine. Grâce à son activité, elle semblait avoir le don d'ubiquité, et toute la contrée était persuadée qu'elle avait, en outre , le don de seconde vue en ce qui concernait les serviteurs du logis. Il suffit, répétait-on, qu'une servante ou bien un domestique se repose un peu, au lieu de faire sa besogne, pour que M'^^ Béate, qui se trouvait au grenier ou bien à la cave , surgisse immédiatement près du délinquant. Les gens du village disaient que, jusqu'à une époque assez rapprochée de l'époque actuelle, le rouet, antique héritage des châtelaines, était toujours en mouvement pendant tout l'hiver et que l'on tissait au château les pièces de toile dont on avait filé le chanvre à la quenouille , comme on le faisait dans les temps reculés. En un mot, une activité de fourmi, une surveillance jamais lassée, telles étaient les grandes qualités de M"^ Béate, qui n'avaient point été étrangères à la grande prospérité de la famille.
Les Gérold-Altenstein , dont le dernier rejeton venait de quitter pour toujours l'habi-
tation que sa famille possédait depuis plusieurs siècles, avaient possédé, eux aussi, des maitresses de maison diligentes et intelligentes. Leur domaine était régi aussi soigneusement que celui de M^'*^ Béate. Mais la propriété était située dans la vallée et, pendant un certain nombre d'années , des orages et des inondations vinrent non seulement dévaster les récoltes, mais détruire le sol lui-même. Malgré l'assiduité au travail, l'habitude de l'économie , malgré leur courage et leur persévérance, les propriétaires commencèrent à voir leur fortune décliner.
Ces catastrophes se produisirent précisément durant la vie d'un homme qui résumait en lui toutes les vertus de sa race : la capacité de l'agriculteur, la valeur du soldat , la fidélité à la foi jurée. Le colonel de Gérold était le digne représentant de la vieille famille dont il était issu. Sur un point, un seul , mais capital, il s'écartait de la ligne tracée par ceux qui avaient illustré son nom : la passion du jeu avait pris possession de son àme et prépara la décadence de sa race. Il joua d'abord à d'assez grands intervalles et en se cachant... puis tou-
jours plus souvent, et ses pertes furent assez considérables pour que l'on ne pût réparer les désastres causés par les inondations ; dans cette situation, le plus petit fardeau pèse lourdement. L'épargne qui eût pu combattre la malechance avait été dévorée, et il fallait à la fois vivre sur la terre, dont le rendement allait toujours se réduisant, et faire face aux dépenses nécessaires pour réparer ou prévenir les catastrophes. Cette existence, de plus en plus livrée au désordre, prit fin brusquement; une querelle engagée à une table de jeu entraîna un duel qui^ en un instant, raya du nombre des vivants le colonel de Gérold, tué par une balle de pistolet. Le monde, qui commençait à connaître ses désordres, lui fit une courte oraison funèbre en répétant : « Il est mort à temps. » En quoi le monde se trompait. Il était mort à temps pour lui , ayant perdu presque tout ce qu'il possédait , mais trop tard pour ses enfants.
Les regards de la belle dame d'honneur s'arrêtèrent sur le visage de son frère, assis près d'elle dans la voiture qui les emportait. Ce visage, pâli par l'étude, par la vie séden-
taire , par la lutte avec Fimpossible , semblait se rasséréner à chaque tour de roue. Une grande paix s'établissait dans son âme. Ce rêveur, cet amoureux des étoiles, ainsi qu'il se définissait lui-même, séjournait en Espagne lorsqu'il fut rappelé par la nouvelle de la catastrophe qui allait le mettre aux prises avec des difficultés plus insurmontables encore pour lui, que pour tout autre. On le rappelait pour qu^il sauvât ce qui pouvait encore être conservé. Il n'avait pu y réussir, et d'autant moins qu'il s'était marié en Espagne , que sa jeune femme était une enfant, inconsolable d'avoir quitté son pays, et qui mourut à petit feu du regret de son expatriation. Non seulement elle ne fut pas une aide pour son mari, une compagne pouvant prendre sa part du fardeau qui tombait sur les épaules débiles de Jean de Gérold, mais encore elle lui fut une entrave. Son intelligence demeurée enfantine ne pouvait admettre la possibilité de s'interdire la satisfaction d'un caprice, et son mari employa ses dernières ressources à l'entourer d'un bienêtre et d'un luxe illusoires ; cela dura quelque temps. La jeune femme mourut, son mari vit
s'écrouler autour de lui l'édifice miné par les fautes de son père. '
Claudine, dont les souvenirs se reportaient à la voie douloureuse suivie par son frère, voyait celui-ci se ranimer près d'elle. La catastrophe était complète sans doute; mais la lutte était terminée ; mais il n'y avait plus à redouter les humiliations qui sont le lot des gens assez malavisés pour perdre leur fortune ; mais il n'avait plus en perspective l'abandon du lo- , gis familial échangé contre un toit étranger. Elle suivit la direction du regard qu'il levait vers le sommet de la montagne voisine... II ^ apercevait déjà la calotte d'ardoises qui sur- \ montait une tour attenant à la maison des Hiboux, le logis dont elle pouvait offrir le refuge au pauvre Jean de Gérold. Si pauvre qu'il fût, il n avait pas à chercher une demeure pour lui et pour son enfant. Là où il allait, il se trouvait encore sur le sol appartenant à sa famille, quand même ce sol n'était qu'une parcelle de terrain enclavée dans la grande forêt. Quand elle occupait son poste à la cour, Claudine avait recueilli plus d'une raillerie parce qu'elle employait toutes ses économies
à la réparation ou bien à l'embellissement du vieux logis, pour obéir à la volonté testamentaire de sa grand'mère. Maintenant, en contemplant l'expression de contentement qui se peignait sur la physionomie de son frère , elle recevait sa récompense.
Elle pouvait quitter le sol brûlant du palais (ju'habitait la cour, et se retirer dans la paix et la fraîcheur des grands ombrages... Et là elle était à la maison. . . chez elle. A la maison ! quel calme, quelle sécurité résident dans ces trois mots, et combien on les apprécie après les émotions et les dissentiments qui ont marqué les derniers mois passés à la cour! Et elle emmenait avec elle son frère, qui, lui aussi, allait recouvrer la paix dans ce refuge destiné, semblait-il, de toute éternité à recueillir les âmes que le combat de la vie jette, blessées, sur le champ de bataille. Jadis, en effet, sur cette pointe extrême de la montagne se dressait le couvent de Sainte- Varbourg, précisément sur la limite qui séparait les biens des deux branches de la famille Gérold. Ce couvent avait été construit par une pieuse dame de cette famille * à une époque fort reculée. La guerre des pay-
MAKON DES HIBOUX. — T. T. 3
sans détruisit en partie cette maison , prospère jusque-là , et le sol fit retour à la branche aînée de la famille , qui jadis avait élevé le couvent : les bâtiments, ou plutôt ce qui en restait, entourés d'un peu de terrain, furent attribués aux (iérold de Maisonneuve. Ce site romantique, mais improductif, n'eut pour eux aucune importance. Ils abandonnèrent les constructions croulantes à l'action du temps, qui acheva lentement l'œuvre de destruction commencée par les hommes. Un seul corps de logis, celui qui contenait jadis le parloir des religieuses et qui avait été relativement épargné par l'incendie, fut maintenu habitable. Il y fallait loger un garde. En somme, ce petit bien abandonné était considéré comme un fardeau par ses propriétaires : aussi avaient-ils accueilli avec empressement les propositions d'un Gérold- Altenstein, grand-père du dernier survivant de la branche aînée et de Claudine. 11 offrait un lopin de terre attenant aux biens des Gérold- Maisonneuve en échange de cette ruine située dans la forêt... « C'est un plaisant et romanesque caprice, » se dirent les Gérold-Maisonneuve lorsque le chef de la famille leur eut expliqué
que sa femme désirait acquérir cet inutile coin de terrain : il fut donc acquis au nom de la grand'mère de Claudine et la maison des Hiboux devint sa propriété particulière.
On apercevait maintenant le portail passablement conservé de l'église du couvent. Une rosace en pierre sculptée remplissait la grande baie ronde et se dessinait comme une dentelle, dont on eût pu compter les filaments, sur la verdure qui croissait librement à l'intérieur de l'église. La grand'mère, éprise de son acquisition^ n'avait rien épargné pour arrêter la dévastation de ces ruines. Depuis bien des an nées déjà, il ne se détachait plus une seule pierre des ruines de l'église, et ce qui constituait jadis le parloir des religieuses était devenu peu à peu un logis habitable, où , devenue veuve, M"^^ de Gérold passa les dernières années de son existence. Elle n'avait plus quitté la maison des Hiboux depuis le jour où elle avait fermé pour toujours les yeux de son mari, et elle avait cultivé les plus belles fleurs sur le sol qui entourait l'église et qui avait été jadis le ' cimetière des religieuses.
Heinemann, le jardinier du château, avait
suivi dans son ermitage sa vieille maîtresse, dont il était devenu le factotum. Il avait employé son expérience et son activité à la transformation de ce sol demeuré en friche depuis si longtemps, et tenait à sa création comme à un enfant tendrement aimé. Aujourd'hui encore il halîitait au rez-de-chaussée la chambre qui lui avait été attribuée et dont il devait rester en possession sa vie durant, d'après les dispositions testamentaires de M°^^ de Gérold. Elle n'aurait pu choisir un gardien plus vigilant des ruines qu'elle avait aimées. Il veillait sur le moindre fragment de pierre, pour en empêcher la chute moyennant l'emploi de plusieurs sortes de ciment dont il avait le secret. Il surveillait tout ce qui germait sur ce sol , par lui créé , pour en écarter toute plante dont le vent avait transporté la graine depuis la forêt ou la prairie : « Il compte les brins d'herbe!... c'est un cerbère!... » disait de lui M"" Lindenmeyer, l'ancienne femme de chambre de M™® de Gérold. Elle aussi avait trouvé un asile dans la maison des Hiboux et sa maîtresse le lui avait assuré pour le restant de ses jours. Elle habitait la plus belle pièce du rez-de-chaussée, celle dont
la fenêtre principale, située à l'ang-le du bâtiment, lui permettait de suivre du regard les voitures et les piétons qui cheminaient sur la grande route. C'est près de cette fenêtre qu'elle s'asseyait chaque jour, en compagnie de quelques travaux de couture ou de tricot, et ayant à sa portée une bibliothèque composée de romans qu'elle ne se lassait point de relire.
Ces deux vieilles gens vivaient paisiblement ensemble et faisaient leur cuisine sur le même fourneau sans jamais se quereller, même lorsqu'il arrivait que M"" Lindenmeyer éloignât avec indignation de son chocolat ou de sa soupe au vin la marmite dans laquelle Heinemann faisait cuire sa choucroute,
Claudine avait averti les deux vieillards de son arrivée ainsi que de celle de son frère. Elle aperçut avec satisfaction, au-dessus de la cime des arbres, un mince filet de fumée qui s'élevait lentement et témoignait de quelques apprêts faits pour les recevoir. M"<= Lindenmeyer venait, en effet, de préparer le goûter, sous forme de café au lait, et le potage du soir était déjà en bonne voie. On entendait au loin la voix du coq, lequel résidait avec les poules dans un recoin
i2 LA MAISON DES HIBOUX.
des ruines aménagé à cet effet. Haut, bien haut au-dessus des cheminées, volaient les pigeons élevés par Heinemann, et qui, étalant sur le ciel bleu leurs ailes argentées, semblaient être des paillettes mouvantes.
La grande route décrivait une courbe en inclinant à droite, et dès que l'on avait atteint cette courbe, on apercevait les ruines, qui, embellies par les plantes grimpantes et par les belles fleurs remplissant le petit jardin y attenant, se détachaient vigoureusement sur l'ombre projetée par la forêt. Là se trouvait une étroite maison construite avec les pierres du vieux couvent et littéralement couverte d'un inextricable réseau formé par les couches de ciment reliant entre eux et maintenant en place les matériaux brunis par l'incendie et noircis par le temps. Sans doute ce n'était point là une résidence convenant à une famille noble, et les couvées de hiboux repoussées dans les ruines de l'église auraient été mieux d'accord avec ce logis qu'une compagnie de gens élégants, vêtus d'habits de cour. Peu importe! C'était, malgré tout, un nid poétique, et dont pouvaient se contenter les âmes dépourvues de
vanité, les intelligences cultivées, les cœurs tiers ou blessés. Ce nid était entouré dune fraiche verdure, l'incomparable verdure du mois de mai^ et ses fenêtres neuves garnies de rideaux semblaient, dans ce vieux bâtiment, des yeux jeunes et clairs, s'ouvrant avec curiosité .
— Juste au plus beau moment de l'année, Mademoiselle , dit Heinemann en ouvrant la portière de la voiture... Les plates-bandes sont encore bien garnies de narcisses et de tulipes , et les rosiers sont couverts de boutons rebondis à crever... Et déjà les enfants courent dans la forêt avec des toufïes de muguets.
Heinemann avait de loin aperçu la voiture et était descendu jusqu'à la grande route audevant des survenants. Nu-tète , le soleil de midi tombant à plein sur une énorme chevelure jaune et grise, il les aida à quitter la voiture.
— Qu'en dites-vous, petite demoiselle?... fitil en prenant Elisabeth dans ses bras... Ça sent Jjon par ici, n'est-ce pas?
L'enfant aspirait en effet, à pleins poumons, l'air parfumé cjui l'enveloppait.
— Oli ! vous pouvez respirer à l'aise, reprit le vieillard avec une joie orgueilleuse. C'est de l'air de premier choix, de la meilleure qualité et qui n'a pas servi, — comme dans les villes , — à un tas de gens qui ont des tas de maladies... Tout ici est fleuri, et, de quelque côté que l'on se tourne, il faut remercier Dieu et admirer ce qu'il nous accorde.
Le vieux Heinemann avait raison. Les narcisses dégageaient un parfum intense, auquel s'alliait celui des lilas fleuris.
— Voulez- vous aller voir M'^^Lindeumeyer?. . . reprit-il, en adressant à la petite tille un coup d'œil d'intelligence en même temps qu'une grimace comique logée, on ne savait comment, dans un coin de sa large et dure moustache... La voilà là-bas, elle a mis le plus beau de ses bonnets, après avoir préparé depuis ce matin toutes sortes de gâteaux, si bien qu'il n'y a plus un seul œuf dans toute la maison.
Claudine le précéda en riant et se dirigea vers la porte, flanquée de deux ifs taillés en boule, entre lesquels apparaissait en effet une coiffure en rubans grenat, posée sur une chevelure grise relevée au-dessus du front. Le tout
accompag'nait riionnête visage de M"" Lindenmeyer.
Cette digne et excellente personne avait à sa disposition un certain nombre de citations empruntées aux œuvres de Gœtlie ou Schiller et qu'elle plaçait avec plus ou moins d'à-propos dans les circonstances importantes... Mais aujourd'hui sa présence d'esprit l'abandonnait. Ses lèvres tremblaient, ses yeux étaient voilés. .. (^e beau, ce noble Jean de Gérold, qui avait été son idole pendant son enfance, son orgueil plus tard, quand il était devenu un jeune homme, lui qui portait un des plus vieux noms de son pays, lui qui avait été l'un des plus riches propriétaires de la contrée, il venait chercher un asile dans la maison des Hiboux!... Quelle pitié et quel deuil !
Mais voilà qu'il saisit avec empressement la petite main de la vieille tille, que l'émotion faisait trembler et qui cherchait son mouchoir pour essuyer ses yeux, et il serra affectueusement cette main.
— Je voudrais bien savoir, dit-il, si M"® Lindenmeyer me comprend toujours aussi bien que jadis, lorsque j'étais un faible petit enfant.
Vb LA MAISON DES HIBOUX.
et qu'il s'agissait d'obtenir pour lui, de sa grand'mère, la réalisation d'un désir à peine exprimé? Et, tout en parlant, il se penchait et regardait affectueusement la vieille fdle. Les yeux de M"® Lindenmeyer étincelèrent.
— Oh! oui, répondit-elle vivement... du moins je l'espère... J'ai préparé la chambre du clocher! s'écria-t-elle d'un ton triomphant.
— Tout juste! Gomme vous me connaissez et me devinez bien, répondit Jean; il n'y en a pas sur la terre qui soit plus délicieuse à habiter! Un vrai nid de poète; une àme capable de sentiment ne pouvait s'y méprendre.
Il sourit encore en lui serrant la main, et son regard parcourut le jardin. Du côté opposé au portail de l'église en ruine, et sur la même ligne que le bâtiment jadis dévolu au parloir des religieuses, s'élevait la tour du clocher. L'incendie, les intempéries et les années avaient enlevé à ce clocher la pointe effilée qui se dressait vers le ciel. Sa partie supérieure avait croulé ; mais l'espace réservé aux cloches était demeuré intact, et la grand'mère de Jean et de Claudine avait enrayé la destruction. Elle avait réuni la tour et l'habitation par un petit
corps de logis qui, aa rez-de-chaussée, avait été aménagé en serre et dont le toit plat, garni de balustrades, servait de communication entre la maison et la tour. Au-dessus de ces différents corps de logis brillaient les fenêtres de la chambre du clocher, pins élevées que toutes les autres.
Tandis que Heinemann enlevait hors de la voiture et emportait les malles et la corbeille, tout le monde se dirigea vers la maison . Claudine s'arrêta un instant avant d'en passer le seuil; elle se pencha, comme pour sentir au passage une branche de syringa qui effleurait tson épaule, mais ses pensées erraient au loin, remontant la chaîne des années écoulées. Trois ans auparavant, elle avait quitté ce vieux logis pour aborder une existence dévolue au luxe, à l'éclat, aux plaisirs les plus raffinés. Pour obéir à l'ardent désir exprimé par sa grand'mère, elle était devenue dame d'honneur près de la duchesse douairière. 11 n'avait pas été aisé d'obtenir cette fonction si ardemment, si généralement désirée et enviée; non, cela n'avait pas été aisé. Son regard se voila un instant, ei ses lèvres eurent un frémissement. . . Elle était
ÏO LA MAISON DES UIBOUX,
vite devenue l'enfant sinon gâtée, du moins préférée de la duchesse, et celle-ci avait su trouver dans la noblesse de son àme des moyens ingénieux pour garantir la jeune fille contre les menées des ennemis qui ne pouvaient lui faire défaut, et contre les manœuvres des envieux que sa beauté, sa grâce, sa droiture et ses sucés soulevaient autour d'elle. Ainsi protégée, ainsi aimée, Claudine avait connu d'une cour, seulement, les côtés brillants et intéressants; et tout cela gisait dans le passé. Tout cela était à jamais abandonné... Et son cœur ressentait une étreinte brûlante, douloureuse, tandis qu'un élan passionné la reportait vers la douce et noble duchesse qui avait été pour elle une seconde mère... Il n'avait pas été aisé non plus de plier sa volonté à la nouvelle vie qu'elle s'était tracée : être une mère pour l'orpheline , pour l'enfant de son frère, porterie fardeau des soins matériels et des soucis d'argent, qui eût été trop lourd pour celui-ci, compter avec chaque liard et vivre de privations , pour que le nécessaire ne manquât point à la maison des Hiboux, telle était la tâche qu'elle s'était donnée, elle l'ignorante, elle qui n'avait aucune
expérience de tout ce qui concernait la direction d'un ménage. Mais il le fallait... la nécessité imposait l'accomplissement de cette tâche, de même qu'elle avait imposé cette brusque rupture avec la cour.
Elle secoua la tète en étouffant un soupir et se dirigea vers l'escalier de bois, étroit mais étincelant de propreté , qui menait au premier étage. Quand elle entra dans la chambre qui avait été celle de sa grand'mère, elle respira profondément, et se dit qu'elle ne pouvait, sans s'abandonner à une faiblesse coupable, laisser faiblir son courage, ici, dans ce lieu où se retraçait à elle l'existence , paisible et digne , d'une âme très douce mais très énergique. Tout ici , depuis les anciens meubles jusqu'aux vieux portraits suspendus aux murs et qui souriaient doucement , tout parlait de cette femme forte suivant l'Évangile... Sans doute les salons à la cour étaient tendus do soie, ornés de glaces monumentales. Les pieds s'enfonçaient dans les tapis qui avaient l'épaisseur et la douceur de la mousse. Un baldaquin sculpté et doré soutenait les rideaux de soie qui entouraient son lit... Mais ces belles glaces de Venise avaient
déjà reflété l'image de la dame d'iionneui' à laquelle Claudine succédait, et ces rideaux de soie avaient protégé son sommeil. . . Sous peu de jours, une autre la remplacerait dans cet appartement , car il lui avait été seulement pré té. . . Il appartenait à la fonction , non à la personne. Mais ici , dans cette pièce où. elle venait d'entrer, encore enveloppée de son manteau de voyage, pour s'y installer définitivement, ici, elle était chez elle ; tout lui appartenait en propre. Ce logis était sa propriété avec tout ce qu'il contenait, avec ses meubles simples mais commodes, avec l'antique bibliothèque qui avait appartenue ses ancêtres, avec cette crédence sur laquelle étaient posés les ustensiles de porcelaine et d'étain dont sa grand' mère faisait usage. La petite Elisabeth la rejoignit, tenant un gros morceau de gâteau dans sa main , le visage rayonnant de joie. Sur la table, la cafetière de cuivre de la grand'mère laissait échapper une vapeur odorante. La porte qui conduisait vers la plate-forme , sorte de terrasse située au-dessus de la serre , était grande ouverte et introduisait les parfums dont le jardin était saturé. En s'avancant vers
la terrasse , elle apercevait au delà d'une porte vitrée la petite chambre située au rez-de-chaussée de la tour du clocher, et qui lui était jadis attribuée. Elle passait toutes ses vacances près de sa grand'mère et n'avait point oublié combien il lui était doux , au sortir de l'institution dans laquelle elle était élevée, de rentrer dans la maison des Hiboux. Tous ces souvenirs ranimaient son courage ; mais plus encore l'aspect de son frère ranimé , joyeux , ayant retrouvé l'élasticité de sa démarche ; et , lorsque plus tard elle monta avec lui à la chambre du clocher, il plaça son manuscrit sur une simple table en bois de sapin et lui dit : « L'image est devenue banale à force d'avoir été employée, mais je n'en ai jamais mieux compris la justesse qu'en cet instant. Je suis dans la sitution d'un malheureux naufragé qui avait perdu tout espoir et se trouve tout à coup rejeté sur le sol natal. Il voudrait s'agenouiller et baiser ce sol avec tendresse et reconnaissance. »
Deux semaines s'étaient écoulées depuis l'installation dans la maison des Hiboux; deux semaines dévolues au travail , à la fatigue, mais apportant avec elles sa récompense qui ne fait jamais défaut au labeur. Vraiment les choses pouvaient marcher ainsi. Il y avait bien parici par-là une étincelle malencontreuse qui venait s'incruster dans le tablier de cuisine tout neuf; quelques débris d'ustensiles témoignaient aussi de la maladresse due à l'inexpérience de celle qui les maniait. Les blanches mains de la jeune fille ne touchaient pas encore sans répugnance à certains travaux grossiers. M"^ Lindenmeyer avait, dès le premier jour, obligeamment offert ses services. Mais Claudine ne les avait point acceptés; la frêle vieille fille se tenait difficilement debout et avait ellemême besoin de soins. En revanche, Heinemann était vraiment un aide précieux; il ne consentait jamais à laisser la rude besogne
peser sur la jeune fille et s'en acquittait avec autant de soin que de ponctualité.
C'est ainsi que s'était peu à peu installé le nouveau ménage. Aujourd'hui, pour la première fois, Claudine avait trouvé un moment de loisir et l'avait employé à monter sur le sommet de la tour. Le soleil du matin éclairait l'espace jadis occupé par les cloches, qui jadis, mises en mouvement par le poing- robuste des paysans, passaient par-dessus la forêt et se faisaient entendre jusque dans les vallées les plus écartées. Actuellement cet espace s'était couvert de toute la floraison qui naît sur les ruines; il n'était point de fissure, de fente ou de crevasse qui ne fournît son contingent de giroflées jaunes ou de verdure. Si vieux qu'il parût et qu'il fût en réahté, le vieux bâtiment pouvait encore donner la vie. Le peuple des oiseaux gazouillait sur les corniches; du jardin, des pins résineux qui agitaient lentement leurs branches semblables à des drapeaux de deuil dans les ruines de l'église , montait un bourdonnement incessant, témoignant de l'activité des abeilles dHeinemann, qui recueillaient dans la forêt, sur les fleurs des champs et sur celles du jar-
oV LA MAISON DES HIBOUX.
din , le suc dont elles préparaient un miel embaumé.
Au-dessus de Claudine s'étendait un ciel bleu, à peine traversé par le vol d'un oiseau et qui semblait une coupole de cristal azurée, élevée comme la pensée de Dieu , planant sur les soucis et les efforts de l'humanité . . Plus loin , au point extrême de l'horizon , ce bleu intense louchait aux versants des montagnes et se confondait avec eux... Là s'étendait la vallée de Pauline qui confinait à ces versants et apparaissait couverte d'une poussière d'or, laquelle, pour les gens positifs, était simplement un brouillard matinal traversé par les rayons du soleil. Cette poussière couvrait le palais ducal; on ne pouvait distinguer ses lignes majestueuses, ses tours élancées, ses escaliers de marbre, au pied desquels les cygnes qui sillonnaient la pièce d'eau d'éclairs argentés venaient s'arrêter, ni ses magnolias et ses orangers, plantation féerique dont le parfum faisait ])attre les tempes et le cœur. On ne pouvait apercevoir non plus les fenêtres immenses derrière lesquelles une jeune femme de race royale, frêle et pâle, errait avec angoisse.
guettant un regard de ces beaux yeux sombres qui eux-mêmes cherchaient le regard d'une autre.
Claudine , qui avait pâli , se détourna brusquement. Est-ce pour cela qu'elle était montée sur la tour sous ce beau ciel bleu?... Pour retrouver les anxiétés et les troubles qui l'avaient fait souffrir et qu'elle avait fuis? Était-ce donc qne dans son àme, comme là-bas à l'horizon, le ciel touchait à la terre , l'élévation à l'abaissement?
Elle détourna son regard de cette direction à laquelle il revenait involontairement , et le fixa vers le nord. C'était la forêt , et encore la verte forêt, si loin qu'elle pût voir. Seulement là-bas, au point où la grande route se séparait d'un beau chemin de traverse, on apercevait en perspective, comme un tableau de proportions réduites, l'habitation des Gérold de Maisonneuve. Sa façade se détachait vigoureusement sur les rangées de tilleuls qui l'encadraient. Là régnait une règle sévère, mais saine, sous le sceptre de Béate. Depuis longtemps déjà il existait une tension dans les rapports des deux branches de la famille. Les
Maisonneuve ne s'étaient point interdit de critiquer avec vivacité la funeste passion du jeu à laquelle le colonel de Gérold s'était abandonné; précédemment il y avait eu plusieurs mariages entré les membres des deux branches, qui actuellement étaient devenues étrangères l'une à l'autre; il n'y avait plus de rapports entre elles, et Lothaire ainsi que Jean, les chefs actuels des deux branches, s'étaient toujours soigneusement évités, quoiqu'ils fussent contemporains ; seules , Béate et Claudine , élevées dans la même institution, ne s'étaient point perdues de vue.
Cette inimitié n'avait pas été remarquée , jusqu'au moment où deux Gérold se rencontrèrent inopinément à la cour et se mesurèrent froidement du regard : Lothaire , l'officier élégant et hautain ; Claudine, la nouvelle dame d'honneur. En pleine possession de tous les succès , flatté par tous ceux qu'il rencontrait , touchant à l'apogée de la grandeur, Lothaire lui avait semblé fort imposant. Cette rencontre avait eu lieu peu de temps avant son mariage avec la princesse Catherine , cousine du duc régnant. Claudine ne lui avait jamais pardonné
la froideur et rindifférence par lui témoignées à cette parente appartenante la branche aînée, mais appauvrie , de sa maison ; elle pensait avec justesse que les âmes très basses étaient seules accessibles à cette sorte de vanité que la prospérité exalte jusqu'à l'impertinence , jusqu'à la sottise. Cette branche aînée avait compromis l'éclat d'une famille que lui, Lothaire, relevait si haut. . . En considération de son mariage, le duc régnant venait de lui conférer le titre de baron ; l'apparition de cette cousine pauvre projetait une ombre fâcheuse sur la voie triomphale de ce favori de la fortune : Claudine l'avait deviné, et elle lui témoigna par dignité une froideur au moins égale à celle qu'il lui marqua par vanité.
Tous ces incidents se représentèrent un moment à sa mémoire , tandis que son regard demeurait fixé sur l'habitation dans laquelle Lothaire était né ; combien cette habitation lui parut simple et même commune quand , par la pensée , elle évoqua le souvenir d'une grandeur sans exemple ! . . . Elle le revoyait près de la princesse, entouré de tous les honneurs que comportait une semblable alliance, debout
devant les marches de l'autel : la débile petite princesse , qui disparaissait sous les flots de dentelle et de satin, s'appuyait contre lui avec une énergie farouche, cette énergie qu'elle avait déployée pour obtenir la faveur de se mésallier; elle paraissait craindre jusqu'au dernier moment qu'on la séparât de celui qu'elle aimait, et fixait sur lui un regard qui témoignait d'une passion maladive.
Et lui? Lui était mortellement pâle , et le oui qui le liait fut prononcé d'une voix rauque... Avait-il été pris de vertige en atteignant ce sommet que la pUis haute ambition n'avait pu convoiter, ou bien eut-il en ce moment un pressentiment l'avertissant qu'il ne jouirait pas longtemps de son bonheur. . . que ces yeux noirs attachés sur lui , et témoignant d'une si vive tendresse, se fermeraient pour toujours avant qu'une année fut écoulée , sous les pins et les palmiers de la Riviera, où les voitures de voyage des nouveaux mariés les emportèrent dès que la cérémonie nuptiale fut terminée?... Oui, là-bas, dans une villa délicieuse, la princesse, était morte en mettant au monde une petite fdle , et là vivait encore ce jeune veuf
afin d'élever son enfant débile dans un air doux et fortifiant, disait-on; peut-être aussi parce qu'il ne pouvait se décider à s'éloigner du lieu où il avait joui d'un bonheur si rapidement brisé. Il n'était plus revenu dans sa patrie, et la maison solitaire et silencieuse que Claudine apercevait ne serait probablement plus habitée par lui, même s'il se décidait à rentrer dans son pays... Cela valait mieux ainsi, et cela était désirable pour les ermites de la maison des Hiboux, qui auraient pu redouter de voir troubler la paix de leur oasis dans la forêt.
Claudine se pencha en souriant sur le mur d'appui de la tour et contempla le jardin qui s'étendait en dessous d'elle comme un échiquier vivement colorié avec ses planches de fleurs et de légumes. Elisabeth se promenait dans l'allée du milieu en tenant dans ses bras sa poupée, revêtue d'un manteau d'indienne rose, et la berçait en chantant une chanson de nourrice, Heinemann avait orné le chapeau de la petite fille d'une touffe de muguets, et M"" Lindenmeyer la surveillait , tout en formant des paquets d'asperges appartenant à Heinemann. Le vieux jardinier vendait beaucoup de
légumes au marché de la petite ville voisine et le produit lui en appartenait en vertu des dispositions testamentaires prises par la g"rand'mère de Claudine.
Il arrivait précisément en portant une brassée de petit bois, et Ton entendit sonner onze heures à la vieille horloge placée dans la pièce principale.
— Le travail n'est pas honteux... au contraire, se dit Heinemann en entrant dans la cuisine et jetant un coup d'œil sur la poêle que Claudine avait posée près du fourneau... non certainement, et quelques taches de suie ne déshonorent aucune main , pas plus que mes beaux narcisses si blancs ne se ressentent de la terre point toujours propre dont ils sont issus. Mais venir directement de la cour au fourneau de la cuisine... c'est comme si mes beaux gloxinias étaient exilés dans le bûcher, Ou forcés de camper dans le poulailler... Pauvres fleurs! Et il n'y a pas à dire : quelque chose me remue le cœur quand je la vois faire tous ces ouvrages... Encore s'il le fallait! Mais cela n'est pas indispensable... Je le sais bien! Certainement l'économie est une belle chose, et
je veille sur mes sous, que je tiens sous clef... Seulement il faut ce qu'il faut, dit-il en contemplant le très petit morceau de beurre que (Claudine mettait dans la poêle afin d"y rôtir deux pigeons.
— C'est de la cuisine de chartreux , cela ! Et il secoua la tête.
— 11 n'y faut pas regarder de si près...* nous ne sommes pas si dénués... Nous sommes plus riches que vous ne le pensez. Mademoiselle! »
Il prononça ces derniers mots d'un ton bas et mystérieux. Claudine le regarda en ouvrant ses grands yeux.
— Vous avez donc trouvé un trésor dans les ruines, Heinemann?... dit-elle en riant.
— Peut-être bien , répondit-il en faisant une grimace qui ressemblait à un sourire et qui formait des plis innombrables autour de ses yeux brillants de joie; ce n'est pas de l'or, ni de l'argent : on aurait beau retourner les ruines pierre par pierre , on ne découvrirait rien de pareil... La bande des incendiaires et pillards qui a détruit le couvent pour voler ce qui s'y trouvait n'a rien laissé derrière elle.... Ces scélérats n'ont-ils pas arraché à la robe de Jésus
enfant jusqu'à ses petits ornements et ses paillettes d'or? Il n'y a pas ici de pot de terre rempli de monnaie... Mais, voyez-vous, beaucoup de terres appartenaient jadis au couvent; les jeunes religieuses qui venaient s'y enfermer avaient du bien, et tout cela augmentait la richesse du couvent; il s'y trouvait des quintaux de blé, du bétail, du miel, et Dieu sait combien de choses encore ; ici , dans ces ruines, coulaient des ruisseaux de lait et de miel , tout comme dans la terre de Chanaan, et les religieuses, qui étaient des femmes bien intelligentes, s'entendaient à gouverner tout cela , ainsi qu'à transformer cette abondance de biens en bonne monnaie sonnante et trébuchante. Bien souvent des camions s'arrêtaient à la porte du couvent pour emporter des caisses et des barils : elles n'étaient point sottes, je vous en réponds, ces religieuses, et ceux qui les accusaient d'oisiveté étaient des imbéciles ou des menteurs ; elles se levaient avant le jour, elles surveillaient, travaillaient, en un mot, savaient administrer les biens du couvent, qui étaient en même temps la ressource des pauvres de la contrée. Les bruyères, les fram-
])oises, les myi'tilles, c'est-à-dire la nourriture que les abeilles préfèrent, abondent ici ; aussi les religieuses avaient-elles des ruches d'abeilles, auxquelles on pourrait à peine comparer cette industrie telle qu'on la pratique de nos jours dans quelques contrées de la Hongrie. Eh bien donc, — et c'est pour cela que j'étais descendu hier dans les caves, — je m'étais aperçu qu'il y avait dans le mur quelques pierres Ijranlantes : seulement il y a au printemps beaucoup d'ouvrage qui ne peut se retarder; j'avais donc remis mon inspection de jour en jour; en outre du jardin, il a fallu ranger la maison pour votre arrivée. Hier, je. me suis dit qu'il était nécessaire de savoir où l'on en était, et aussi que vous me considéreriez comme un paresseux, un rég'isseur néglig-ent, si je tardais plus long-temps à examiner le mur; et comme j'étais certain d'avance qu'il exigerait certaines réparations, je me suis muni de mortier et d'une truelle : lorsque j'ai saisi la première pierre, qui ne tenait plus. . . Seigneur, mon Dieu!... toutes les pierres voulurent la suivre ; il n'est pas étonnant que ce mur-là ne fût pas aussi solide que les autres, puisqu'il avait été
G^i. LA aiAISON DES HIBOUX.
construit à la hâte et dans l'ang-oisse des périls .. . Voilà donc le mur qui croule par tous les côtés, et, avant même que j'aie pu me reconnaître, je me suis trouvé en face d'un trou immense ayant la hauteur d'un homme... en face d'une voûte dont personne n'avait connaissance et qui était entièrement rempli, on peut dire bourré de... de cire !
Heinemann fit une pause , comme pour revoir encore par la pensée le lieu de la découverte ; puis il reprit :
— Oui, de la cire, belle, pure, jaune, de la cire de première qualité ; on avait entassé là des milliers et encore des milliers de pains de cire qui remplissaient une belle cave bien sèche, laquelle se trouve juste sous la tour.
Il secoua la tête.
— C'est comme un conte de fées, Mademoiselle ; et, malgré mon âge , je les lis encore avec tant de plaisir ! Et depuis hier il me semble que je joue moi-même mon rôle dans un de ces contes et que j'ai découvert un trésor caché sous la montagne... Après tout, ce qui remplit la cave découverte a autant de valeur que la meilleure monnaie. Sans doute les reli-
g-ieuses ont travaillé pendant plusieurs années pour préparer cette provision ; il y en a des quintaux ; et les religieuses connaissaient mieux que personne la valeur de cette provision , puisqu'elles ont pris la peine de la murer quand leur couvent a été menacé par les bandes de voleurs qui disaient d'avance qu'ils mettraient le feu au couvent par haine des religieuses, et ce n'était pas vrai, car ils étaient attirés bien plutôt par l'amour de l'or et de l'argent qu'ils espéraient trouver ici. Et moimême, est-ce que je ne sais pas ce que cela vaut? J'ai des abeilles, et je vends ce que mon laborieux petit peuple va chercher pour moi dans les champs et les forêts.
Pendant que Heinemann faisait cette narration un peu prolixe, Claudine avait involontairement abandonné la poêle qu'elle tenait, et suivait avec attention les incidents qui lui étaient contés. Sur le large et honnête visage du vieux jardinier se peignaient tour à tour la joie et l'orgueil de la découverte s'unissant à une expression sinon de ruse , du moins de finesse .
— Oui, oui, dit-il après avoir réfléchi pen-
dant quelques instants, il y a là quelques milliers de thalers!... et un coup d'œil joyeux alla chercher le regard de la jeune fille; c'est une petite dot que les bonnes religieuses ont préparée pour vous, et même avant de quitter le sol et le toit que votre famille leur avait donnés.
La jolie dame d'honneur sourit.
— Je ne crois pas, Heinemann, répondit-elle, que nous ayons le droit de garder votre trouvaille pour nous seuls... Elle doit appartenir aux précédents propriétaires.
Le vieux jardinier recula en tressaillant.
— Ho!... ceux-là ne voudraient pourtant pas... fit-il en respirant avec peine... Hé! qui sait? Mais ce serait une honte et un péché! Ce Maisonneuve auquel une fortune princière est tombée du ciel, il n'oserait pourtant pas dépouiller la pauvreté et prendre une part dans cette petite trouvaille... Sans doute... fit-il en courbant les épaules, tandis que son visage s'allongeait, on ne peut savoir... il y a comme cela des hommes qui n'ont jamais trop, et même jamais assez d'argent; cela se voit tous les jours, et il suffirait que M. le baron eût
envie d'un cheval ou d'un tableau pour ne point refuser sa part... Mon Dieu! fit-il en se grattant l'oreille avec colère, j'aurais plutôt prévu la chute du ciel que d'imaginer que ces Maisonneuve nous pouvaient mettre un l)àton dans les roues. Cela s'appellerait tout bonnement voir avec résignation quelqu'un nous enlever le beurre que nous allions étendre sur notre tartine.
Jl soupira, et se dirigea vers la porte.
— Mais il faut encore réfléchir. Mademoiselle, fit-il en s'arrètant; ne vous décidez pas trop vite ; je vais déblayer le terrain devant la cave, puis aussi m'assurer que la voûte tient ])on et qu'il n'y a aucun danger... Après cela , on verra !
Peu après, Claudine, en compagnie de son frère et du vieux jardinier, descendit à la cave.
C'était une belle cave voûtée, bien saine et très sèche, ainsi que l'on pouvait s'en assurer à la lueur de la lanterne que tenait Heinemann. C'étaient là des murs solides construits à une époque où l'on ne vivait pas seulement dans le moment présent , où l'on s'appliquait à durer plutôt qu'à briller, où l'on songeait non pas
seulement à soi , mais aussi à ceux qui succéderaient dans la vie et la propriété. A cette époque, on ne plaçait pas son bien, son travail, ses efforts, en viager. Ces murs avaient l'épaisseur d'une toise; ils étaient construits en belles pierres bien cimentées et n'avaient nulle part la moindre trace d'humidité. Il était donc très naturel que la provision de cire faite par les religieuses y fût demeurée intacte; et les pains de cire étaient là empilés, tels que les avaient placés des mains depuis longtemps réduites en poussière. Le contour en était bruni ; mais l'on voyait, à quelques cassures, que la cire, d'une belle couleur jaune, était pure.
— Aussi bon que des lingots d'or, dit Heinemann, en désignant de la main les piles de pains de cire... aussi facile à monnayer... Et dire que tout cela est l'œuvre de ces petites ouvrières en culottes jaunes !
— Et la source à laquelle elles ont puisé tout cela fleurissait il y a plusieurs siècles... Si cette trouvaille m'appartenait, je voudrais que personne n'y touchât, dit Jean de Gérold.
— Monsieur, que dites-vous là! s'écria Heinemann avec effroi.
— Lors même qu'aucun style n'a gravé aucune pensée sur ces tablettes de cire , poursuivit Jean sans prêter l'oreille à l'exclamation du jardinier, elles n'en sont pas moins un témoignage tangible de l'active existence que Ton menait dans les cloîtres... Quelles étaient les pensées des religieuses tandis qu'aussi actives , aussi industrieuses que les abeilles , elles tiraient si bien parti du travail de celles-ci? Je voudrais bien le savoir!
— Avec votre permission , Monsieur, je peux vous le dire très exactement , répondit le jardinier... Elles pensaient à la quantité d'argent qu'elles pourraient retirer de cette belle provision... Pas à autre chose.
M. de Gérold se mit à rire.
— Car c'étaient de fameux administrateurs, ces supérieures et toutes les religieuses qui leur obéissaient. Les couvents s'enrichissaient, mais pourquoi? Parce que les religieuses n'ont pas de dépenses à faire pour des plumes, des rubans et le reste ; parce qu'elles n'ont point de vices à nourrir ; parce qu'elles travaillaient ferme. Au lieu de les haïr pour leur esprit d'ordre et d'épargne, on aurait bien dû les
imiter : il y aurait moins de pauvres et moins de mécontents ici-l)as.
Il promena la lumière de sa lanterne sur ) tous les murs.
— Pour une belle cave , pour sûr, on peut dire que c'est une belle cave. Il n'y a pas la moindre trace de l'incendie qui a détruit le couvent. A elle seule, cette cave est déjà une jolie trouvaille et qui nous servira bien, Mademoiselle. Tous les autres caveaux sont croulants et, pour ainsi dire, inabordables. Il n'y a que ce pauvre petit cellier sous la maison , et on n'y trouverait même pas la place nécessaire pour la provision de pommes de terre. Raison de plus pour que la provision de cire soit déménagée tout de suite, Mademoiselle.
— Cela n'est pas possible , répondit Claudine ; cette trouvaille doit rester ici et y rester intacte, jusqu'à ce que les ayants droit, c'està-dire les Maisonneuve , en aient pris connaissance sur place. Veux-tu écrire à Lothaire?... dit-elle en s'adressant à son frère.
— Moi! s'écria-t-il avec un effroi comique. Cher cœur, tout ce que tu voudras, cela excepté! Tu sais...
— Oui, je sais, fit Claudine en l'interrompant et lui souriant... Moi aussi, je désirerais n'avoir aucun rapport avec le baron de Maisonneuve... Allons, j'exposerai la situation à Béate. Elle pourra venir elle-même ou bien, à son choix, envoyer un fondé de pouvoir.
Jean inclina la tète en signe d'approbation.
— Il ne sera pas inutile, en effet, d'avertir les Maisonneuve le plus tôt possible. Le monde est rempli de gens qui sont méchants, soit par légèreté, soit parce qu'ils jugent toujours leur prochain d'après eux-mêmes. On entendra parler d'une découverte faite dans les ruines. On en décuplera l'importance ou bien on la travestira, et des soupçons pourraient s'élever... Rien de pareil ne doit atteindre ma sœur. Lothaire, au surplus, sera du même avis que moi. Le trésor de cire des religieuses est un bien depuis longtemps tombé en déshérence. Il appartient au propriétaire du sol qui le contenait... cependant, d'après le droit romain et le droit commun, seulement jusqu'à concurrence de la moitié de sa valeur. L'autre moi-
tié revient de plein droit à celui qui l'a découvert, par conséquent à notre Heinemann.
Le jardinier recula en tendant les mains, comme pour repousser une attaque.
■ — A moi !-Il me reviendrait la moitié de ce qui a été découvert sur le sol appartenant aux Gérold , d'un bien dont ils ont été à l'origine les généreux donateurs, puisqu'ils ont construit le couvent et l'ont doté ! Voilà un joli droit que le droit romain... Que les Romains le gardent, car il est à l'envers du vrai droit. Et quant au droit commun, il n'a pas le sens commun. En quoi suis-je cause que ces pierres branlaient et qu'en voulant les fixer je les ai fait crouler? D'ailleurs, Dieu merci, et grâce à votre grand'mère, j'ai tout ce qu'il me faut. Je ne connais pas de soucis , et c'est à elle que je dois ce bonheur. Non, Monsieur, non, Mademoiselle , il ne faut pas me faire tort en me parlant d'un partage. Ce serait à croire que vous me considérez comme un avare , un thésauriseur, un homme sans cœur, en un mot. Mais je crois que vous avez raison en voulant que l'on prenne connaissance de cette découverte. Qu'ils viennent donc y mettre leur nez.
Cela écrasera l'œuf dans lequel toutes les bavardes de la contrée auraient couvé et fait éclore cent commérages absurdes.
op New York.
Dans la matinée du lendemain, Claudine se dirigea au travers de la forêt vers l'habitation des Maisonneuve : elle voulait causer avec Béate et avait choisi l'étroit sentier qui, après bien des détours, se rattachait à la grande route près de laquelle était situé le château des Gérold-Altensteiner, dontsonfrère venaitd'ètre dépossédé.
Il y avait une course assez longue à fournir; mais Claudine marchait sur un tapis de mousse aussi doux que du velours et au-dessus de sa tête se croisaient les branches des arbres gigantesques de la forêt. Elle s'avançait, — le beau cygne des Gérold, comme l'avait surnommée son frère, — vêtue d'une robe d'été de couleur claire, son chapeau rond, en paille blanche, pressé sur son front, semblable à un rayon de lumière se détachant vivement sur
la sombre verdure dont elle était environnée ; elle atteignit la grande route, après laquelle elle traversa des taillis, puis les champs de trèfle et de blé.
Elle se pencha involontairement pour cueillir une poignée de pissenlits qui semblaient la regarder de leurs yeux d'or; peu après elle vit briller les fenêtres de l'habitation des Maisonneuve, placée sur une élévation de terrain et entourée de pentes de gazon soigneusement entretenu.
Claudine monta l'une des allées qui contournaient les pelouses; elle marchait le front baissé et ne leva les yeux qu'au moment où elle se trouva devant les tilleuls qui servaient de cadre à la maison ; alors elle s'arrêta tout à coup, désagréablement surprise et visiblement indécise : Béate avait des hôtes.
Une dame se promenait à l'ombre des tilleuls ; elle était grande , et de beaux yeux pleins de flamme étincelaient dans un visage d'une blancheur mate; elle était vêtue d'un élégant déshabillé en soie gris clair et portait dans ses bras une pauvre petite créature décharnée, au visage jaune, aux traits tirés, ensevelie dans
les flots de dentelle qui garnissaient sa longue robe blanche.
Le regard de Claudine s'arrêta sur le visage de l'enfant; elle reconnaissait ces yeux brillants, plutôt gros que grands, ce nez aquilin tombant sur des lèvres épaisses, ce front bas, à moitié couvert par une abondante et rebelle chevelure noire... C'était le type de la branche cadette de la famille régnante.
— Veux les avoir... dit la petite fille d'un ton impérieux en tendant la main vers la touffe de fleurs que tenait Claudine.
Celle-ci les lui présenta en souriant ; mais la dame qui portait l'enfant recula avec précipitation, comme s'il s'agissait de défendre la petite fille contre une agression ou bien un attentat.
— Non, non, je vous en prie, je ne puis permettre cela, dit-elle, tandis que son regard hautain toisait la jeune fille, vêtue, il est vrai, d'une robe extrêmement simple. L'expression de ce visage était hostile et dédaigneuse.
Durant ce débat, la petite fille fit entendre des cris perçants.
Au même moment, un homme apparut à l'angle de la maison.
— Pourquoi l'enfant crie-t-elle de la sorte? dit-il d'une voix forte, en se rapprochant à grands pas.
Claudine prit involontairement l'attitude froide et réservée qui , à la cour, avait été son égide et son arme défensive. Le baron Lothaire était revenu, et cette petite fille exigeante et rageuse était son enfant.
— Veux l'avoir, répéta la petite fille parmi ses cris et ses sanglots , en désignant la touffe de fleurs objet du débat.
Le baron Lothaire la menaça sérieusement du doigt^ et aussitôt elle se tut avec confusion ; une rougeur de contrariété avait envahi son visage et le regard qu'il attacha sur l'attitude calme et digne de l'ex-dame d'honneur n'était rien moins qu'amical; cependant il la salua profondément avec une parfaite courtoisie.
— Enfant, dit-il en plaisantant à la petite fille, tout en essuyant avec son mouchoir les traces de larmes qui couvraient son visage, tu sauras que l'on ne demande pas une grâce sur le ton du commandement; tu sauras aussi que les dames se plaisent toujours à refuser ce que l'on désire le plus vivement.
Claudine regardait avec une surprise indicible cet homme qui était l'idole de toutes les femmes; mais elle écouta impassible cette remarque qu'elle avait tout lieu de croire désobligeante.
— Ce n'est point à cause de moi, dit-elle doucement, que cette enfant fera cette première et cruelle expérience; même je n'ai aucun droit sur ces fleurs qui ont été cueillies dans votre prairie. . . Maintenant, permettez- vous ?. . . fit-elle en se tournant vers la dame qui portait la petite fille.
— Maintenant?... répéta Lothaire sur un ton d'interrogation , en se tournant vivement vers cette dame. Comment cela? Que s'est-il passé?
— Je craignais que Léonie ne portât les fleurs à sa bouche, répondit-elle d'un ton bref qui témoignait d'un vif mécontentement.
Il serra les lèvres.
— Et toutes ces fleurs des prairies dépecées, détruites, qui forment là un tas près de la voiture de l'enfant et dans sa voiture même, étaient-elles moins dangereuses? Qui donc les lui a données, Madame de Berg?
M"'' de Berg' se tut, en détournant la tête.
Claudine se hâta de tendre les tleurs à l'enfant, car la scène devenait pénible; la petite fille s'empara du bouquet et se mit immédiatement en mesure de le dépecer et de le réduire en atomes. Claudine pensa involontairement à la mère de l'enfant, à la princesse Catherine, dont on disait qu'elle effeuillait toutes les fleurs à sa portée pour leur faire dire qu il l'aimait beaucoup ou passionnément.
Peut-être le baron Lothaire était-il hanté par le même souvenir; il regardait, les sourcils froncés, ces petites mains de vandale accomplissant hâtivement leur œuvre de destruction et haussa les épaules.
— Je vous prierai, Madame, dit- il, de remettre l'enfant dans sa voiture, où elle peut se temr étendue ; elle est assise depuis longtemps déjà sur votre bras et doit être fatiguée : on s'en aperçoit à son dos qui est courbé .
M™° de Berg se dirigea silencieusement vers la voiture d'enfant qui se trouvait à quelques pas, tandis que Claudine s'inclinait devant le maître de la maison avant de le quitter; mais il la suivit en se tenant à ses côtés.
Au moment où ils contournaient l'angle de la maison, un souffle de vent agita légèrement les branches des tilleuls; Lothaire, levant le bras, cueillit une feuille au passage.
— Il semblerait que l'on se dit là-haut, fit-il en désignant les arbres, des choses mystérieuses... Savez-vous ce que l'on se raconte au-dessus de nous? On cause des Montechi et des Capuletti de la contrée.
Claudine sourit avec froideur.
— Pendant le temps que l'on passe à l'institut, répondit-elle, on ne s'occupe guère des discussions de famille; on s'aime entre compagnes, et l'on ne se demande pas s'il est permis de s'aimer. Si j'ai passé aujourd'hui le seuil d'une maison qui est devenue étrangère à ma famille, c'est en souvenir d'une camarade de pension; je suis déjà venue ici, du reste, pendant mes dernières vacances; je connais ces beaux vieux arbres, et ils ne m'ont jamais parlé des petits différends humains : je pense qu'ils les ignorent ou les dédaignent.
Lothaire s'inclina en silence , et Claudine entra dans le vestibule. Il ne lui fut pas nécessaire de demander Béate : la voix de celle-ci se
faisait entendre avec énergie derrière l'une des portes ouvrant sur ce vestibule.
— Allons, allons , disait cette voix avec un ton bourru, pas tant de façons ni d'enfantillag"es!... Je n'ai pas de temps à perdre... Voyons cette main...
Il y eut un moment de silence.
— Regardez... voyez comme la plaie est belle et en bonne voie de guérison. Bientôt nous pourrons enfiler et tirer l'aiguille.
Un léger cri, poussé par une voix très jeune, se fit entendre ; puis tout rentra dans le silence.
Claudine poussa doucement la porte. Une épaisse buée de repassage la saisit à la gorge. Une longue table occupait le milieu de la pièce. Trois femmes s'y tenaient pour repasser du linge, tandis que Béate, debout devant une fenêtre, pansait la main d'une jeune servante et l'entourait d'un bandage conforme aux règles de la science.
Elle ne vit pas Claudine, mais son regard actif avait à peine quitté le dernier nœud fait au bandage, qu'il s'arrêtait sur la table à repasser.
— Louise!... petite maladroite... que faitesvous donc là! Seigneur!... mais c'est mon plus beau col qu'elle maltraite de cette façon.
Elle reprit des mains de la servante le col brodé que celle-ci maniait avec inexpérience, il faut le reconnaître, l'aspergea d'eau et le roula.
— Je réparerai moi-même plus tard cette erreur, dit-elle ; puis elle se dirigea vers la porte et resta frappée de surprise en apercevant Claudine. Et c'étaient une surprise joyeuse et une joie sincère qui vinrent animer son visage aux lignes dures et sévères.
— De l'eau chaude et la machine à café, dit-elle d'un ton bref, en se retournant vers les servantes. Puis elle posa son bras sur les épaules de la jeune fille et l'emmena dans son grand et beau parloir aux meubles de vieil acajou massif, avec ses rideaux drapés à l'ancienne mode. Tel il était aujourd'hui, ce parloir, tel il avait été bien avant la naissance de Lothaire et de Béate.
Les stores garnissant les trois fenêtres situées au midi étaient baissés. Les deux autres fenêtres au contraire, garanties par le feuillage
des tilleuls, étaient grandes ouvertes sur la campagne ensoleillée et fleurie.
— Allons, mets-toi bien à ton aise, ma chère camarade, dit Béate en faisant asseoir Claudine près de l'une des fenêtres ouvertes. Elle lui enleva son chapeau et caressa doucement de la main cette chevelure magnifique, néghgemment tordue et nouée.
— Voilà, dit Béate, ce que toutes à la pension nous admirions tant en toi : ces cheveux ondulés qui frisent naturellement à la nuque et sur le front. Allons, tu n'as point porté de crépons, de chignons, ni de boucles d'emprunt. Le coiffeur de la cour n'a point endommagé avec son fer à friser, et surtout à brûler, ces belles ondes que la nature a placées sur ta tête. En somme, tu sors passablement saine de cette... Babylone !"
Claudine rit doucement et s'accouda sur la table à ouvrage de Béate. Là se trouvaient, avec une certaine quantité de linge fin à repriser, quelques volumes de poésie élégamment reliés.
Tout en s'occupant à préparer le goûter, Béate avait aperçu le regard que Claudine attachait sur ces volumes.
— Yois-tii. mon cœur, lui dit-elle en s'excusant, une créature préposée comme un gendarme à tancer la paresse, à redresser la négligence de ceux qui l'entourent, et le plus souvent forcée de refaire un travail imparfaitement exécuté, a besoin de s'accorder quelquefois une heure de jouissance. C'est pour cela que je fais acheter ce qui parait en fait de livres, et que je les empile dans mon coin favori.
Elle enleva prestement les livres et le linge, étendit une petite nappe sur la table à ouvrage, puis alla chercher une vieille boite à sucre en étain, pourvue d'une serrure fermant à clef. Elle ouvrit la boite et son visage exprima la contrariété.
— Ces choses-là sont faites pour moi... Ne voilà-t-il pas que cette boite est remplie avec du sucre d'office!... Je vous demande un peu! Gela n'est pas étonnant pourtant que j'aie un peu perdu la tête, avec toutes ces allées et venues. Ce Lothaire m'a joué un tour impardonnable. Je lui avais écrit pour lui annoncer la vente de votre argenterie, au sujet de laquelle il m'a répondu en m'adressant les ins-
tructions que j'ai suivies. Puis il ajoutait qu'il allait revenir ici. Je l'attendais pour le mois de juillet, au plus tôt, et ne m'occupais pas du tout des préparatifs nécessités par son retour. Le voilà-t-il pas qui arrive hier avec des malles, son personnel, ses g-rands et ses petits paquets, au beau milieu de notre grande lessive ! C'était effroyable. Je ne sais comment on s'en serait tiré si je n'avais gardé mon sang-froid, car les domestiques rivalisaient de sottise et de bévues.
Tout en parlant, elle avait allumé la lampe à esprit-de-vin et coupait des tranches de gâteau. Claudine l'examinait et se disait que cette sévère tenue de ménagère, cette robe simple, ce grand taJîlier blanc, ce col, ces poignets de batiste, formaient le cadre qui convenait à sa personne. Son aisance, dans ce rôle modeste, était presque imposante. Il y avait loin de la Béate qui circulait dans son domaine à celle qui était apparue gauche, maladroite, empêchée, lorsqu'on l'avait naguère rencontrée lors de la vente du mobilier d'Altensteiner; si bien que Jean l'avait très mal jugée.
— Si Lothaire était arrivé seul, continua
Béate, tout en posant sur la table un panier de fraises hâtives, il ne nous eût pas causé tant de tracas, quoiqu'il soit par le fait fort gâté et accoutumé à beaucoup de soins ; mais cette grappe humaine qu'il a apportée suspendue à lui ! C'est M"^" de Berg, sa femme de chambre, une bonne d'enfants, et je ne sais combien de domestiques. Tous ces serviteurs-là ont besoin d'être servis. Et l'enfant!... l'enfant! Jamais les murs de notre maison n'ont contenu un aussi piteux petit ver de terre! Grand Dieu, si mon grandpère Ulrich de Gérold apercevait cet échantillon de sa postérité ! De quelle colère il serait saisi en voyant ce pauvre petit être qui n'a point de sang, point d'os, point de chair, rien du tout! La pauvre créature ne peut se tenir sur ses jambes, et quand on voit les petits fuseaux qui lui en tiennent lieu, on ne peut en être surpris, quoiqu'elle ait deux ans déjà. Des bains d'herbes bien fortifiants comme je me chargerais de lui en faire prendre et de bon lait feraient du bien à cette pauvre petite créature; mais le régime compliqué auquel M""' de Berg l'a soumise ne peut être modifié par nous... Elle est infaillible autant que le pape.
La belle-mère de Lothaire, la vieille princesse Thécla, l'a investie de toute autorité sur sa petite-fille. Elle est absolument aveuglée, ensorcelée par cette M""" de Berg, qui m'inspire tout le contraire de la sympathie.
Béate leva les épaules, versa le café dans les tasses et s'assit. Claudine pouvait enfin aborder le sujet de sa visite.
Béate remuait le sucre dans sa tasse et écoutait le récit que lui faisait sa cousine. Quand elle connut la nature de la trouvaille, elle se mit à rire.
— Hé quoi ! ... de la cire ! . . . J'espérais mieux. Je comptais que le vieux Heinemann avait découvert des caisses remplies d'ostensoirs et de calices d'or ornés de pierres précieuses... De la cire! Voyez-vous ces religieuses! Si l'on en croit leurs ennemis, elles sont des paresseuses. Si l'on en croit les poètes, ce sont des victimes émaciées, qui contemplent derrière leurs grilles le monde auquel elles ont été arrachées... Et pas du tout ; elles sont d'activés et diligentes ménagères. Dans notre généalogie nous trouvons, du reste, deux filles de notre maison religieuses dans ce couvent. Ce sont elles peut-
être qui ont présidé au rangement de cette provision et qui l'ont si habilement murée quand le couvent a été attaqué par les bandes de brigands... J'en aurais fait autant! C'est vraiment une histoire singulière, ma chère Claudine... Et il n'est pas moins singulier de te voir assise en face de moi pour me proposer sérieusement de partager tes pains de cire avec nous 1 . . . Sans doute la cire peut toujours être utile, quand ce ne serait que pour donner un peu de raideur au fil avec lequel on fait de la couture. Mais je ne puis prendre aucune décision en cette matière. C'est à la cour de cassation, c'est-à-dire à Lothaire, qu'il appartient de juger. Il faut donc que tu lui parles de tout cela.
Elle se leva et quitta la chambre.
Claudine ne fit aucun mouvement pour la retenir.
Quoiqu'elle ne souhaitât point une nouvelle entrevue avec son cousin, elle s'y résignait en se disant que mieux valait terminer immédiatement cette affaire. Elle se leva avec calme lorsque, après une attente assez prolongée, elle entendit ses pas résonner dans le vestibule.
Lothaire entra en compagnie de sa sœur;
Claudine l'avait toujours vu à la cour vêtu de son uniforme, beau et brillant comme le dieu de la guerre, disaient les vieilles douairières, tandis que les dames moins âgées et les jeunes dames ne cessaient de chuchoter en le regardant. Aujourd'hui il portait un très simple habillement civil, et Claudine fut forcée de reconnaître que l'effet par lui produit n'était pas dû uniquement à l'uniforme, et que même auprès du duc, si beau et si imposant, Lothaire pouvait être considéré comme l'un des hommes les plus remarquables que l'on pût voir.
Elle quitta la fenêtre près de laquelle elle se tenait, et voulut prendre la parole; mais il leva la main en souriant.
— Pas un mot là-dessus, je vous en prie, ditil. Ma sœur m'a conté que votre romantique demeure vient de vous livrer ses trésors... faisant jadis partie des biens du couvent; cela est vraiment curieux; j'aime à croire que les religieuses sont revenues tout exprès pour entamer la muraille et livrer leur épargne à l'héritière légitime.
Claudine écoutait avec surprise cet homme qui s'exprimait avec une grâce aimable. Hé
quoi!... était-ce bien Lothaire qui parlait?... celui qui, aux côtés de la princesse, n'avait jamais songé à lui adresser un mot affectueux et n'avait jamais fait allusion à leur parenté... celui qui ne l'avait jamais regardée qu'à la dérobée avec un dépit et une contrariété dont témoignait l'expression de son visage?
Béate avait repris sa place près de la table.
— Allons, Claudine, dit-elle, trêve aux cérémonies. Nous ne sommes pas à la cour. Mais assieds-toi donc! Tes petits pieds de Cendrillon, qui émerveillaient toutes nos compagnes, — t'en souviens-tu encore? — doivent être fatigués d'avoir fourni une si longue marche.
La jeune fdle s'assit et Lothaire se tint devant la table, les mains appuyées sur le dossier d'une chaise.
— C'est une longue course, en effet, dit-il sérieusement, et peut-être une femme ne devrait-elle pas s'engager sans escorte dans cette grande forêt. Ne craignez- vous pas de faire des rencontres pénibles ou seulement désagréables?
— Je n'ai aucune crainte ; la forêt m'est connue ; elle m'a toujours été aussi familière que
ma demeure; j'ai, au contraire, cette confiance que j'y trouverais une protection plutôt qu'un péril.
— Moi aussi, dit Béate en riant. Je confesse mes instincts de vagabondage, surtout quand il s'agit de me plonger dans une forêt. Nous sommes bien, toutes deux, des enfants de la Thuringe. Mais ce chemin est vraiment trop pénible pour ta fine chaussure , ma chère Claudine.
— Et, en outre, vous vous êtes imposé un sacrifice inutile en vous laissant diriger par un scrupule, je ne dirai pas exagéré, il ne peut y avoir d'exagération en matière de scrupule, mais erroné, reprit Lothaire. Il n'est point nécessaire d'en appeler à la sagesse de Salomon pour reconnaître que nous n'avons pas le moindre droit sur la découverte qui a été faite chez vous. La maison des Hiboux appartient depuis bien longtemps à votre branche, celle des Altenslein. Comment pourrions-nous élever des prétentions qui ne pourraient s'appuyer que sur une injustice? A vrai dire, je n'ai jamais pu m'accoutumer à cette pensée que mon grandpère avait consenti à un échange lui apportant
de fort beaux champs en retour d'un amas de ruines.
— C'est tout à fait mon opinion, dit Béate en inclinant énergiquement la tète. Dis à ton vieux Heinemann que sa découverte est en bonnes mains puisqu'il l'a indiquée à celle qui a tous les droits légitimes d'en user. . . Si cela peut te rapporter un petit revenu annuel aidant aux dépenses de ton ménage, la découverte ne sera point à dédaigner.
— Toujours pratique, cette Béate, riposta Lothaire d'un ton de moquerie amicale. . . Quant à moi, je protesterais, si j'en avais le droit, contre cet emploi de la succession des religieuses. Ne serait-il point plus poétique de convertir en quelques belles pierreries cet héritage recueilli par les abeilles des siècles précédents sur les fleurs de vos domaines? Et vous pourriez porter quelques diamants lorsque vous reparaîtrez prochainement à la cour.
Claudine leva les yeux sur son interlocuteur.
— Le pain est plus nécessaire que les pierreries, répondit-elle; la satisfaction de pouvoir écarter quelques privations de ceux qui m'entourent est plus considérable que toute autre,
et voilà pourquoi je me range tout à fait à l'opinion si pratique de Béate... Et comment iraije à la cour? Vous semblez ignorer que j'ai donné ma démission des fonctions que j'occupais.
— Je l'ai entendu dire en effet, mais je n'ai pas accordé une foi implicite à cette rumeur; d'ailleurs votre nom, l'affection si enviée qui vous a été vouée par la duchesse douairière , vous donnent le droit et vous offrent la facilité d'y reparaître quand cela vous conviendra.
— Je m'y rendrais, depuis ma pauvre maison des Hiboux?... dit Claudine les lèvres tremblantes et le regard étincelant.
— En effet, la distance serait bien considérable, répondit-il d'un ton incisif, dans lequel on sentait une intention ironique... Huit longues heures de trajet... Mais il n'y a rien d'impossible pour les puissants de la terre ; si vous ne pouvez aller à la cour... eh bien! la cour fera peut-être comme Mahomet : c'est elle qui viendra à vous... qui se rapprochera de vous.
— Gomment cela serait-il possible? dit Claudine d'une voix oppressée... En dehors d'un pavillon de chasse délabré, situé dans la forêt,
]a maison ducale ne possède aucune propriété dans nos environs.
— Et ce pavillon, reprit Béate, ne contient que trois chambres inhabitables dont les murailles ressemblent à des gouttières intérieures, tant elles sont remplies d'eau.
Le baron Lothaire se tut il marchait lentement, en se promenant d'un bout à l'autre de la chambre.
— Avant-hier, dit-il en s'arrêtant tout à coup, je me suis arrêté pendant quelques heures au palais avant de regagner ma maison; la princesse Thécla désirait naturellement voir sa petite-fille; là, j'ai ouï parler vaguement d'un projet de déplacement et de villégiature formé par le duc...
En prononçant ce mot, Lothaire fixa un regard perçant, pour ainsi dire hostile, sur le beau visage de Claudine, qui se couvrit de rougeur.
On discutait, on combinait toutes sortes de plans; vous connaissez les commérages et les commentaires à perte de vue de ce inonde oisif : cela pousse à vue d'œil ; cela se fait entendre à la fois sur les points les plus opposés ;
cela se glisse partout, et cependant demeure insaisissable ; mais cela laisse des traces. Claudine releva sa tête qui était penchée.
— Je connais en effet les commérages qui forment l'unique fonds dans lequel les gens ignorants et malveillants peuvent puiser des sujets de conversation. Mais, les connaissant, je n'ai jamais daigné leur attriliuer une importance quelconque, et par conséquent ils n'ont jamais eu d'influence sur mes jugements ou mes déterminations.
— Bravo, ma camarade!... s'écria Béate; tu es revenue de là saine et vaillante.
Ses regards semblaient étudier avec curiosité les physionomies animées des deux interlocuteurs.
— Mais laissons ces réminiscences de cour, reprit-elle en fronçant les sourcils... assez de cour, comme cela : j'ai toujours détesté les commérages; qu'ils viennent de la cuisine, de l'antichambre ou de la cour, ils se valent : tous sont à la fois bas, communs et odieux. Parlons plus tôt de toi, Claudine; dis-moi comment tu supportes ta nouvelle existence.
— Je ne te cacherai pas que les commence-
ments ont été pénibles, répondit Claudine avec un sourire à la fois doux et mélancolique; mes mains et mes tabliers portent encore la trace des maladresses que j'ai commises dans la cuisine; mais cette première étape est heureusement franchie, et je trouve encore le temps de jouir de notre existence paisible et de me complaire dans la satisfaction de Jean.
— Vraiment?... 11 est satisfait en vous voyant accomphr la rude besogne d'une servante grossière?... et le regard de Lothaire reflétait un sentiment moqueur.
— Croyez-vous donc que je ne sais point prendre mes mesures pour lui épargner la vue de certains travaux pénibles?... répondit Claudine, en s'obstinant à ne point tenir compte de l'ironie, à peine voilée, dont témoignait la physionomie de Lothaire. Et véritablement il n'est pas nécessaire d'user avec lui d'une diplomatie bien habile. Jean travaille pendant toute la journée à son livre sur l'Espagne, dans lequel il fait figurer ses phis belles pièces de vers, ce sera un ouvrage très original : dans lequel l'érudition et la poésie se prêteront une aide mutuelle. Enseveli dans cette besogne
bénie, il est littéralement étranger à la vie réelle, aux soucis qu'elle entraine, comme au travail grossier qu'elle impose; Jean dormirait aussi bien sur le plancher que dans un lit moelleux, et se nourrirait volontiers de laitage et de pain noir. Mais sa nature si tendre a besoin d'affection, et son talent très incontestable ne saurait être privé d'une compagne dévouée qui le soutient, l'encourage, et prête sans effort son attention à ce qui occupe son intelligence; cela, il le trouve toujours quand il quitte la chambre du clocher pour nous rejoindre. Oui, je crois que je puis me rendre ce témoignage d'avoir compris les devoirs que comporte ma nouvelle existence. Jean est un artiste et il m'a été confié par Sa Majesté la Poésie en personne.
Elle se leva pour prendre son chapeau et ses gants.
— Maintenant, fit-elle, il faut que je rentre au logis pour préparer le souper, et entre autres une omelette... Voyons, Béate, ne ris pas, — et, quoi qu'elle en eût, Claudine ne put s'empêcher de s'unir au rire de sa camarade de pension. — Ma bonne Lindenmeyer est tout
à fait charmée de la façon adroite avec laquelle je retourne l'omelette dans la poêle.
— Si la duchesse douairière assistait à cette occupation de sa favorite!... dit Béate en continuant à rire.
— Elle en serait aise, j'en ai la certitude; elle a tous les instincts d'une admirable ménagère, en dépit de sa naissance royale.
— Mais serait-elle bien aise que la nécessité l'expulsât soudainement du salon dans lequel elle donne ses audiences pour l'exiler près d'un fourneau de cuisine? répondit Béate. Le contraste entre la lumière et l'ombre est vraiment trop complet, et, malgré ton courage, la transition a dû te paraître bien pénible; je ne saurais y songer sans avoir le cœur serré.
— Calme-toi, Béate, lui dit son frère avec une ironieé vidente. Cette épreuve ne durera pas longtemps ; ce n'est qu'un épisode de courte durée, un passage qui mène de l'ombre à une lumière rendue plus éclatante par le contraste au sujet duquel ta compassion s'est émue. Avant longtemps le soleil cherchera la fleur cachée dans l'ombre... un soleil tel que les roses de Schiraz peuvent le souhaiter.
Tandis que Lothaire parlait ainsi, il avait échangé à la dérobée un regard d'intelligence avec sa sœur. Puis il s'inclina profondément devant Claudine et quitta la chambre.
— Il divague... dit Béate en haussant les épaules, et je n'irai pas me fatiguer à chercher le sens de toutes ces énigmes.
Tout en parlant, elle se dirigeait vers la chambre voisine.
— Attends-moi un instant, Claudine, dit-elle: je vais changer de vêtements pour t'accompasrner.
Claudine, restée seule, se rapprocha de la fenêtre. Ses joues étaient brûlantes et ses lins sourcils se rapprochaient sous l'empire d'un sentiment de contrariété. Combien de méchancetés frivoles devaient s'exhaler à la cour pour que l'écho l'en vînt poursuivre jusqu'ici et pour que l'on trouvât encore moyen de lui jeter la pierre, même dans la solitude où elle s'était plongée, même dans l'exercice d'un devoir qui n'était
point dépourvu d'épines ! En quoi avait-elle pu s'attirer l'aversion de cet homme qui venait de s'éloigner après l'avoir traitée avec une politesse à peine égalée par le dédain de son incrédulité et de ses remarques pénibles? Il était bien évident, quoiqu'elle n'eût pas compris le sens de ses paroles, qu'il ne croirait jamais à un bon sentiment de sa part et qu'il la soupçonnait d'un calcul intéressé. Mais lequel? Dehors, devant la fenêtre, se trouvait la voiture de l'enfant. Était-il aigri par le malheur d'avoir perdu sa femme, et l'amertume qu'il éprouvait se traduisait-elle, comme cela arrive trop souvent, hélas! en attaques injustes et passionnées, en antipathie pour ses semblables? Cela pouvait être, après tout. Celle à laquelle il devait une élévation sans exemple lui avait été enlevée pour toujours, et l'immense fortune qu'elle lui avait laissée ne suffisait pas à communiquer à son enfant assez de force pour qu'elle pût se tenir debout. Quelles luttes n'avait-on point livrées pour retenir en cette pauvre petite créature la vie qui semblait toujours vouloir la quitter! Sa grand'mère, la princesse Thécla, qui n'avait jamais pu se con-
scier de la perte de sa fdle préférée, s'était rendue en Italie pour demander qu'on lui confiât son enfant ; mais le baron Lothaire avait nettement refusé de s'en séparer. Et maintenant on se répétait tout bas à la cour que la princesse avait arrêté et poursuivait le plan de marier sa dernière fille, la princesse Hélène, à son gendre, afin que la petite orpheline ne dépendit jamais d'une belle-mère étrangère. Les plus avisés et les mieux informés se répétaient tout bas à l'oreille que la jeune princesse était d'autant mieux disposée à adopter ce projet que déjà, lors des fiançailles de sa sœur^ elle cachait mal l'inclination que son beau-frère lui inspirait... La princesse Hélène était plus jolie que la défunte ; mais elle avait, comme celleci, de gros yeux noirs étincelants, un peu effrayants, ceux-là même que l'enfant, étendue dans ses oreillers, promenaient sans cesse sur la voûte des tilleuls, en même temps que ses doigts, agités d'un mouvement nerveux, essayaient de déchirer la couverture de satin rose qui l'enveloppait. Une garde assise près d'elle lui racontait des histoires accompagnées d'une vive pantomime.
Les roues tVune voiture ébranlèrent le sol sous les pieds de Claudine et, peu après, Béate, revêtue d'une très simple toilette de promenade, vint la rejoindre. Elle portait un petit panier d'osier et le remplit avec des fraises.
— C'est pour ta petite Elisabeth, dit-elle en rougissant. Elle prit encore dans l'armoire quelques bonbons et quelques gâteaux; puis les deux cousines s'éloignèrent.
Devant la porte du vestibule se trouvait une voiture dont la portière était ouverte. Le baron Lothaire était assis sur le siège et tenait les rênes des chevaux.
Claudine recula vers la porte du vestibule.
— Allons, pas de façons, Claudine, dit Béate en saisissant son bras ; monte bien vite. Ces quadrupèdes, — elle désignait les deux jeunes chevaux qui, pleins d'ardeur, se débattaient sous le harnais, — descendent en droite ligne des chevaux qui conduisaient le char du Soleil, Tout au moins, ils en ont l'ardeur et l'impatience.
Peu après la voiture roulait sur la grande route. Le baron Lothaire gouvernait son bouillant attelage avec un sang-froid et une sûreté
de main incomparables. L'attention qu'il donnait à ses chevaux ne l'empêchait point d'examiner eu connaisseur les champs de seigle et de betteraves que la route traversait, ainsi que les arbres dont les branches étaient chargées de fruits en préparation. Mais il ne se tourna pas vers l'intérieur de la voiture. L'hésitation manifestée par Claudine au moment de monter en voiture ne lui avait pas échappé, pas plus que le mécontentement dont sa physionomie avait témoigné. Claudine le savait, car à ce moment-là leurs regards s'étaient croisés, regard ironique du côté de Lothaire et qui avait fait bouillonner le sang dans ses veines; mais, de gré ou de force, on se trouvait réunis. Les Montechi et les Capuletti étaient emportés dans la même voiture, une voiture élégante doublée de soie de couleur claire, et qui, avec ses harnais étincelants, son fringant attelage, égalait un équipage de la cour.
La vallée, imprégnée des senteurs des champs et des bois, baignée par les rayons glorieux d'un coucher de soleil d'été, traversée par les capricieux méandres d'une petite ri-
^ ière, apparaissait comme dans une apothéose, dette rivière, qui prenait sa source là-haut dans les montagnes, était çà et là voilée par les arbres de ses rives et tout à coup étincelait au soleil comme un sentier d'argent. C'était la grâce, la parure, la vie de la vallée... hélas!... et parfois cela avait été son fléau. En l'admirant telle qu'elle se montrait , vive sans doute, mais contenue par ses rives, qui eût dit qu'elle avait si largement contribué , par ses inondations, à la ruine des Gérold?
Partout où le regard pouvait atteindre, on travaillait encore avec ardeur dans les champs. La faux semait des étincelles au travers de la prairie, en tranchant l'herbe par un mouvement régulier. Dans les sillons formés entre les buttes des pommes de terre il y avait des colonnes de femmes au dos courbé , maniant la houe. Près des rives du cours d'eau et entre les bouquets de pruniers sauvages , des petites filles aux pieds nus, tricotant sans cesse, menaient et surveillaient des chèvres ou des troupeaux d'oies. La forêt envoyait à la vallée l'écho des coups mesurés et réguliers de la hache des bûcherons. De toutes parts s'élevaient sur le
passage de la voiture des saluts respectueux et d'amicales paroles, auxquelles il était répondu affectueusement, et Claudine se dit que ni l'une ni l'autre des personnes en ce moment assises dans cette élégante voiture n'avaient sujet de rougir de leur oisiveté, en face de cette laborieuse population. Elles n'étaient point comme le lis inutile qui ne travaille ni ne file, ni comme les frelons dans la ruche : elles travaillaient; l'une gouvernant et dirigeant, non seulement par le précepte, mais par l'exemple, tous ceux qui l'entouraient; l'autre volontairement , parce qu'elle avait voulu préserver sa dignité, devenir utile et veiller sur un frère tendrement aimé.
Pendant un instant on aperçut, au-dessus des cimes des arbres du parc, les toits couverts d'ardoises du château des Gérold-Altensteiner. La hampe destinée à soutenir le drapeau des habitants s'élevait nue dans les airs... Cette demeure patrimoniale, si amèrement pleurée, était toujours vide. Son nouveau propriétaire ne l'habitait pas encore; mais on apercevait sur la route une voiture chargée de meubles , suivie d'un camion sur lequel se trouvait une
caisse dont la forme indiquait le contenu : on transportait un grand piano à queue.
— Notre nouveau voisin emménage, dit Béate à mi-voix en se parlant à elle-même et attachant son regard sur les voitures.
Au même instant le baron Lothaire se retourna vivement vers Claudine.
— Vous savez par qui le château de votre famille a été acheté?... dit-il avec la hâte qu'apporterait un juge à adresser à un délinquant une question très brusque, afin de le prendre au piège, avant qu'il ait eu le loisir de préparer sa réponse.
— Gomment pourrais-je le savoir?... répondit Claudine , secrètement blessée et par le ton et par la nature de cette question , cruelle pour elle. Nous nous appliquons à oublier, mon frère et moi, que jadis nous étions chez nous dans cette forêt , et ne nous occupons aucunement de ceux qui nous succéderont dans la vieille demeure que nous avons perdue.
— Personne ne sait cela dans la vallée, Lothaire, dit Béate. Les plus alertes commères du village se cassent les dents sur un secret trop bien gardé; je suis parfois hantée par la
crainte cV apprendre que l'acheteur est quelque riche industriel ou quelque hanquier enrichi... Et les voitures que nous venons de rencontrer semblent confirmer cette crainte. Ces gens-là, qui n'ont pas été familiarisés avec la richesse dès leur bas âge , croient toujours qu'ils doivent s'entourer de tous ses signes palpables et s'appliquent à attirer l'attention à force de tapage et d'étalage. Il est triste de se dire que notre beau pays va être la proie de cette fausse élégance, de ce luxe de mauvais aloi et de mauvais goût.
Le baron Lothaire s'était depuis longtemps retourné sur son siège ; il ne répondit rien et laissa flotter son fouet sur la croupe de ses chevaux. La voiture s'était engagée dans la forêt et Béate attachait des regards charmés sur un paysage bien connu cependant, et toujours nouveau pour elle. Là-bas, à l'horizon, la route semblait se terminer brusquement et le ciel de loin entrevu donnait l'illusion d'une vue sur la mer immense. A droite et à gauche, les jeunes taillis fraternisaient en unissant leur feuillage qui formait une voûte de verdure au-dessus de la mousse veloutée , parsemée de
fleurettes. Elle tenait la corbeille sur ses genoux et l'avait couverte d'un petit mouchoir de batiste pour garantir les fruits qui s'y trouvaient.
— Vois donc , vois comme la maison des Hiboux forme un joli tableau, s'écria-t-elle tout à coup en apercevant les ruines du couvent. Depuis la visite que j'ai faite à ta grand'mère ainsi qu'à toi, je ne suis pas revenue de ce côté. Ton logis s'est paré d'un bien beau manteau de verdure.
Elle disait vrai. Durant les dernières années de sa vie, la propriétaire défunte avait fait planter près de la tour quelques pieds de vigne vierge qui avaient prospéré. Quinze jours auparavant, les branches, habillées d'un très léger feuillage, étendaient sur les vieilles murailles un treillage d'un joli ton roux ; mais actuellement ces branches, qui s'étaient garnies, avaient jeté sur tout le bâtiment un voile d'un vert intense et les feuilles s'étaient si largement développées que les fenêtres se trouvaient à moitié envahies. La verdure s'étendait non seulement autour de la chambre du clocher, dont elle encadrait la porte vitrée , mais
encore sur la balustrade de la terrasse , où elle apparaissait comme un tapis étalé au soleil.
Heinemann venait justement de montrer à la petite Elisabeth un nid d'oiseaux placé assez haut dans les branches d'un arbre. L'enfant était encore sur son bras. Il vint au-devant de la voiture. Ce fut avec une anxiété à peine déguisée qu'il accueillit ces visiteurs inattendus.. . Peut-être venaient-ils après tout, prendre leur part de sa découverte.
La voiture s'arrêta. Le vieux jardinier ouvrit la portière en faisant un salut respectueux . Mais la jeune maîtresse descendit seule. Béate resta dans la voiture et tendit à la petite fille la corbeille préparée à son intention. Claudine constata avec surprise qu'un doux et tendre sourire pouvait, à l'occasion, éclairer la physionomie austère de sa compagne de pension. La petite fille devina instinctivement que ce sourire était chose rare , et partant précieuse, car elle se pencha en avant pour poser son bras autour du cou de Béate; puis elle saisit avec im empressement joyeux la corbeille que lui présentaient « les grandes mains » qu'elle avait naguère écartées avec inquiétude lors-
•qu'elles avaient voulu toucher à sa poupée favorite. Puis elle s'agita pour quitter le bras d'Heinemanu et se précipiter clans la maison.
Béate annonça à la « châtelaine » de la maison des Hiboux sa très prochaine visite. Mais elle viendrait « sur ses pieds, » déclara-t-elle, persuadée que cette promenade au travers de la forêt lui ferait un bien infini en chassant tous les tracas du ménage dont sa cervelle était hantée. La voiture tourna immédiatement et reprit le chemin qu'elle venait de parcourir.
Le baron Lothaire n'avait plus prononcé une parole ; mais il s'était profondément inicliné devant Claudine et avait adressé au jardinier quelques paroles amicales.
— Saperlotte ! . . . La vérité avant tout, fit Heinemann en mettant sa main au-dessus de ses yeux pour les garantir contre le soleil couchant et pouvoir suivre du regard, avec un intérêt croissant, la voiture qui s'éloignait... Je ■ne suis pas l'ami de ces gens de Maisonneuve — pas du tout; c'est plutôt le contraire qui serait vrai. Ils ont eu plus de bonheur que de mérite , et les Altensteiner ont dû malheureusement baisser pavillon devant eux. Mais il n'y a
MAISON" UKS IIIUOUX. — T. I. 7
pas moyen de ne point reconnaître qu'il est magnifique, cet homme-là; il a la tournure d'un prince; il est sérieux, mais point raide, comme ceux qui ne semblent pas se douter de l'existence des gens qui n'ont pas autant d'argent ou pas autant de titres qu'eux ; ce qu'il y a réellement en lui, on le sait trop... Un orgueil démesuré, qui a été porté jusqu'aux nues par son mariage princier... Et quant à la petite affaire, — Heinemann fit, avec l'index et le pouce de sa main, le geste de compter de l'argent, tout en attachant un regard inquiet sur le visage de Claudine, — je crois... hem... qu'il pretid volontiers ce qu'il peut, et partout où il le peut. Claudine sourit.
— Vous vous trompez, Heinemann, et pouvez être tout à fait tranquille en ce qui concerne votre découverte ; pas plus que sa sœur, il n'a, dit-il, aucun droit à réclamer une part de votre travail. Vous pouvez en faire tel usage que vous voudrez.
— Vraiment?... C'est bien vrai?... Ils ne prendront rien?
Et Heinemann se tenait à quatre pour ne
point battre un entrechat... « Une pierre, que dis-je? un quintal de pierres était sur mon cœur, et vous me l'avez enlevé. Combien le temps m'a paru long pendant votre absence I Dieu merci, ce danger est écarté... Et maintenant , Mademoiselle , vous verrez de quoi le vieux Heinemann est capable ; ce vieux fripon, Balz , le richard de la ville , qui ne peut jamais se procurer assez de cire et qui accapare toute celle dont disposent les éleveurs d'abeilles par ici , va être mené rondement. Je veux extraire de sou escarcelle toute son épargne, en la pressurant à ma manière. Et vous verrez que la maison ne paraîtra plus si misérable. Cela est bien nécessaire , Mademoiselle , car vous pourrez recevoir la visite de gens distingués. Bien des choses peuvent faire encore très bonne mine , et nous en sommes redevables à ma bonne maîtresse, votre honorée grand'mère. Elle avait des ustensiles en étain qui sont très beaux ; je les emporterai demain à la ville pour les faire bien nettoyer par un homme du métier, qui les rendra étincelants comme de l'argent. Il faut aussi se procurer un pot à crème pour le goûter... Hé! hé!... ce ne serait
pas de trop non plus si nous achetions des rideaux neufs pour le parloir. Depuis la dernière lessive, M""^ Lindenmeyer a passé beaucoup de longues journées à repriser et raccommoder tout cela, et, quoiqu'elle soit bien habile... eh bien! les pièces qu'elle a mises se voient un peu au grand jour.
— Mais, mon Dieu, à quoi bon tout cela?... dit Claudine d'un ton surpris. M"^ Béate...
— Ah! il n'est pas question d'elle; chacun sait qu'elle reprise ses rideaux et leur met des pièces, même quand ils sont en loques, et qu'elle s'en sert comme si de rien n'était; elle est tout à fait économe : il n'y a pas à dire , c'est une ménagère accomplie , et ce n'est pas elle qui se moquerait des reprises de M"® Lindenmeyer. Mais, — fit-il en désignant du pouce , par-dessus son épaule , la chambre occupée par cette dernière, — il y a là la gazette du village, la femme du garde forestier d'Oberlauter, qui centralise toutes les nouvelles, sans que l'on puisse deviner par quelles voies elle les reçoit; puis , dès qu'elle en a une petite collection , elle les range dans son panier à tricot et se met vite et vite en route
pour les colporter chez tous ceux qui ont deux oreilles pour l'écouter; bien entendu, on lui offre, en échang-e de ses communications intéressantes , de bons petits goûters qu'elle aime beaucoup. Si Mademoiselle se rapprochait un peu de la maison , elle sentirait l'odeur du chocolat : M^'® Lindenmeyer, pour reconnaître le plaisir que lui cause cette visite, prépare un chocolat si épais que la cuiller s'y tient debout. — Brrr! Et demain notre vieille Lindenmeyer restera au lit, le nez sur son oreiller, en se plaignant de ses maux d'estomac... Après tout, cela la regarde... Elle est majeure, et libre d'agir comme bon lui semble. La nouvelle que le messager enjuponné de la contrée nous a apportée est un peu pénible. . . Mais qu'y pouvons-nous faire? Notre duc régnant a acheté notre cher beau château des Gérold-Altensteiner. »
Claudine se tenait encore près de l'un des deux arbres plantés sur chaque côté de la porte d'entrée. Elle s'y adossa tout à coup, comme si elle eût cherché instinctivement un appui, et son visage se couvrit de pâleur.
— Bon Dieu!... s'écria Heinemann , comme
cela la bouleverse ! . . . et il s'approcha pour la soutenir. Je ne suis qu'une vieille bête d'avoir été lui dire cela si brusquement... Mais pourtant je ne pouvais m'attendre... Et chacun savait bien que le château était vendu. Ne vaut-il pas mieux, après tout, que le domaine soit tombé en pareilles mains? Et si on l'avait acheté pour y établir une fabrique? Si l'on avait installé des machines et des métiers à tisser dans les beaux salons et les grandes galeries où vivaient vos ancêtres? C'est un honneur et peut-être un bonheur pour le pays si la famille régnante vient y séjourner pendant une partie de l'année... Et votre belle jeunesse, Mademoiselle? Ah! si vous pouviez interroger celles qui sont là-dessous, dit-il en frappant du pied le sol qui avait fait partie de la cour de l'église du couvent. . . Croyez- vous que chacune d'entre elles ne se serait pas envolée avec bonheur de cette solitude si seulement elles avaient trouvé une issue dans ces murailles si hautes, si hautes qu'elles semblaient atteindre le ciel? C'est même ce qu'il y a de plus beau dans toute l'affaire. Mademoiselle : vous allez vous retrouver dans la belle compagnie,
dans votre véritable élément. Mon Dieu, chaque fleur a besoin d'un terrain particulier. Toute la cour va passer l'été dans le château d'Altensteiner. Le duc veut faire installer une vacherie tout exprès pour sa jeune femme. Il paraît qu'elle n'est pas forte de la poitrine, et que l'on veut la faire vivre autant que possible dans une étable.
Il se gratta l'oreille.
— Mais, mon Dieu! ce remède-là me fait tout à fait l'effet du cautère que l'on avait posé sur la jambe de bois de l'invalide.
Claudine s'éloigna silencieusement et s'avança dans le jardin; ses lèvres pâlies semblaient scellées, et sa démarche était si lente qu'Heinemann la suivit du regard avec sollicitude. Ce doux et beau visage, qu'il connaissait depuis le jour où s'étaient ouverts pour la première fois ses yeux bleus si profonds, témoignait d'une lutte intérieure dont la cause principale lui échappait. Ce n'était point le regret occasionné par le souvenir de la demeure paternelle perdue, ainsi qu'il l'avait tout d'abord supposé ; c'était bien plutôt une lutte engagée contre une force ennemie qui
s'était abattue sur elle et soutenait contre elle une controverse animée , quoique ses lèvres demeurassent closes. Il vit que ses petites mains se tordaient avec angoisse , que la tète se rejetait en arrière comme pour échapper à une vision détestée... Elle paraissait avoir complètement oublié la présence du vieux jardinier.
Aussi ne dit-il mot, et s'appliqua à travailler dans la plus proche planche de légumes : il attendit qu'elle se rapprochât de la maison pour l'aborder et lui demander la permission de se rendre le lendemain à la ville pour négocier la vente de la cire ; elle inclina la tète en souriant faiblement et monta l'escalier.
Là-haut , dans sa chambre silencieuse , elle se laissa tomber sur un siège et couvrit son visage de ses deux mains, dans une attitude de profond découragement... Eh quoi! tout ce qu'elle avait tenté et accompli était-il donc vain?... Fallait-il qu'elle fut poursuivie parle cruel souci qu'elle avait fui?... Non, la situation n'était plus la même... Elle n'était plus privée de toute protection et de tout appui. Son frère n'était-il point à ses côtés? Et ne pou-
vait-elle dire maintenant : « Ma maison est ma forteresse : je puis en interdire l'accès à quiconque ne doit pas en passer le seuil. »
Dès l'aube, Heinemann se dirig-ea le lendemain matin vers la ville; près de lui marchait un gamin du village qui poussait une petite voiture à bras remplie de légumes; le prudent factotum de la maison des Hiboux utilisait son voyage pour son commerce. Les ustensiles d'étain étaient restés au logis et la permission relative à l'achat des rideaux neufs avait été refusée avec énergie. Ce n'était point sans quelque appréhension qu'Heinemann s'éloignait du logis. Suivant sa prédiction pessimiste, M"^ Lindenmeyer avait la migraine. Elle gisait dans son lit et avait besoin d'aide et de soins. U aurait donc préféré ne point quitter le logis, vers lequel il tournait la tète anxieusement, jusqu'à ce que l'épaisseur du feuillage en interceptât la vue. Mais il avait cueilli ses légumes avant le jour et il fallait les livrer.
Sa jeune maîtresse était donc toute seule; car celui qui restait toujours enfermé dans la chambre du clocher ne comptait vraiment pas. Quand il avait sa plume entre les doigts , — et
il ne la quittait guère , — le monde extérieur n'existait pas pour lui, tout pouvait crouler, tout pouvait brûler autour de lui sans qu'il s'en aperçut, pour peu que la chambre du clocher demeurât intacte et que l'encre ne séchât point dans l'écritoire... Cette opinion d'Heinemann ne comportait cependant, si inébranlable qu'elle fût, aucune dose de blâme ni aucune intention de critique; tout au contraire, car il était imbu d'un respect à toute épreuve pour son jeune maître. Mais, suivant lui, ce jeune savant était l'un de ces hommes qui avaient autant besoin de soins et qui étaient tout aussi incapables d'aide que l'innocente petite créature dont il était le père, qu'Elisabeth, en un mot.
Il avait fait tout ce qui était possible pour que son absence ne portât aucun préjudice à la jeune maîtresse de maison. Il avait trait les chèvres, déniché des œufs frais dans le poulailler, écossé des petits pois pour le dîner; du petit bois, coupé bien fin, était placé près du fourneau de la cuisine; l'escalier de la maison avait été soigneusement lavé et, dans la chambre de M"*' Lindenmeyer, à sa portée, il avait placé la pharmacie homéopathique avec des
instructions qu'il avait pris la peine d'écrire en gros caractères, afin qu'elle les lût facilement... Et il s'entendait à soigner les malades mieux qu'un médecin, assurait M"" Lindenmeyer, car il est sans exemple que les ignorants n'aient pas plus de confiance dans un ignorant placé à peu près à leur niveau social et intellectuel que dans un homme qui a fait ses études. Cependant Heinemann ne pouvait se pardonner un oubli. Jamais il ne fermait la porte du jardin, qui était le lieu de passage de tous les habitants de la maison. Il avait nég'iigé de prendre cette précaution avant son départ. Précaution inutile d'ailleurs à tous les points de vue. Le chien de garde, enchaîné près de la porte, aboyait avec fureur dès que l'on poussait celle-ci de dehors en dedans. Et que serait-on venu prendre dans le jardin ?. . . Hélas ! la maison non plus n'était point pourvue de façon à attirer les rôdeurs. Les poules étaient parquées en arrière des ruines, derrière une g-rille de bois. Et le chat de la maison utilisait, il est vrai, l'une des fenêtres de l'église en ruine, quand ses instincts vagabonds le portaient à faire une promenade en foret ; mais cette fenê-
tre était située à une hauteur qui en interdisait l'accès à toute créature moins bien préparée par la nature pour les sauts vertigineux. Mais il n'avait pas pensé à l'enfant, à la petite Elisabeth. Elle était sa compagne inséparable et hantait avec lui tous les coins du jardin; elle le suivait pas à pas et lui parlait sans cesse ; tandis que ses grosses mains travaillaient la terre, il lui répondait avec une patience inaltérable, lui expliquait ses travaux, lui en montrait les résultats, lui racontait des histoires et, de temps à autre, était forcé d'essuyer ses mains à son tablier pour ramener en avant le chapeau de la petite fille, qui avait glissé et ne garantissait pas sa tète mieux que ne l'aurait fait une auréole de sainteté, ou bien pour aider à remettre un peu d'ordre dans la chevelure de la poupée. Jamais la petite fille n'avait eu la tentation de quitter le jardin et Claudine savait que le gros chien de garde lui causait une terreur salutaire. Elle n'avait donc aucun souci de ce genre et vaquait à ses travaux de ménage, tandis que l'enfant jouait au jardin. Par la fenêtre ouverte arrivait jusqu'à elle le bruit de la voiture des poupées roulée sur le
gravier, et souvent elle souriait en entendant cette voix enfantine réprimander ses chères poupées ou leur adresser des discours caressants.
Il était à peu près midi. La chaleur allait croissant; quelques rares nuages passaient devant le soleil et jetaient dans le jardin une ombre momentanée ; on eût dit qu'un oiseau gigantesque interposait tout à coup ses ailes déployées entre le soleil brûlant et la terre haletante, afin de protéger les fleurs qui penchaient languissamment leurs corolles.
Claudine s'approcha d'une fenêtre et appela la petite fille ; mais sa propre voix lui causa une sorte d'effroi : tout était si silencieux autour d'elle ! Le chien de garde , arraché à sa torpeur, sortit de sa niche et, dressant les oreilles, fixa son regard sur la fenêtre d'où l'appel était parti. L'enfant ne répondit pas, et l'on n'apercevait la petite robe de couleur claire ni dans les allées ni dans les bosquets.
Cependant Claudine ne s'abandonna pas immédiatement à l'inquiétude qui surgissait sourdement en elle. Parfois l'enfant montait directement du jardin à la chambre du clocher pour
porter quelques fleurs à son père ou pour lui montrer les beaux cailloux dont elle remplissait son tablier. Claudine se liàta de monter; mais dans cette chambre fraîche, protégée par des rideaux verts contre l'ardeur du soleil, son frère était assis devant la table placée près de la fenêtre exposée au nord. Il était plongé si avant dans son travail qu'il répondit à sa question en secouant la tête avec distraction, non cependant sans lui adresser un affectueux regard, avant de reprendre le cours de ses pensées. L'enfant ne se trouvait pas non plus près de M"" Lindenmeyer, et Claudine s'élança dans le jardin, sans vouloir encore s'avouer ses craintes toujours croissantes.
Elle aperçut, sous le feuillage d'un arbre , la voiture des poupées contenant le bébé chéri, dont le visage de cire était soigneusement recouvert avec le tablier de la petite Elisabeth ; mais celle-ci n'était pas là ; pas davantage devant la barrière de bois qui contenait les ébats des chèvres et des poules, ni dans les ruines de l'église, où elle s'égarait si volontiers pour se rouler sur l'herbe drue, ou pour y chercher des petites fleurs sauvages, afin de les porter à
« ces pauvres dames » : c'est ainsi qu'elle désignait les diverses abbesses qui s'étaient succédé dans le gouvernement du couvent, et dont les pierres tumulaires, arrachées à leur sépulture violée, lors de la guerre des paysans, étaient actuellement dressées contre les murailles de l'église. Les recherches et les appels , réitérés avec angoisse, demeuraient inutiles.
En s'avançant sur le seuil de la porte qui avait accès sur la grande route, elle aperçut une grosse pivoine d'un rose vif, et elle ne douta plus que l'enfant, un bouquet à la main, eût quitté le jardin. Sans prendre le temps de la réflexion, elle s'élança sur la grande route, dont la longue ligne blanche s'étendait vide, silencieuse jusqu'à perte de vue. Depuis que les chemins de fer arrivaient près de tous les centres de la contrée, la grande route avait été peu à peu délaissée ; il était fort rare qu'une voiture traversât la forêt ; c'était un danger de moins à compter parmi les périls que l'épouvante évoquait dans l'imagination de Claudine : du moins la petite fille n'avait pu être écrasée. . . Elle avait évidemment fait une moisson considérable dans les plates-bandes de Heinemann,
si considérable que ses petites mains ne l'avaient pu contenir... On apercevait, en effet, parsemés sur la route comme les cailloux du Petit Poucet, tantôt un brin de réséda et tantôt une branche de jasmin.
Elle devait avoir quitté la maison depuis un temps assez long" ; tout au moins , le chemin qu'elle parcourait semblait à Claudine être d'une longueur interminable; l'angoisse étreignait son cœur et ses yeux ne pouvaient plus retenir leurs larmes... Enfin, se baissant, elle ramassa le chapeau de la poupée... hélas!... tout près du taillis qui bordait la route et commençait la forêt... C'est probablement dans la forêt que l'enfant s'était engagée... Où la chercher?... Comment la retrouver dans cette immensité?... Égarée, perdue, elle n'avait probablement plus la force d'appeler à son secours; tout à coup, au moment où Claudine allait élever la voix pour appeler la petite fille, elle entendit le langage d'une enfant qui causait avec vivacité, et à laquelle répondait une voix masculine : c'était à la place où la grande route décrivait une courbe tellement brusque, que l'épaisse forêt apparaissait tout
à coup, comme sur une scène de théâtre bien organisée surgissent les grands arbres au signal donné par le maître machiniste. Involontairement Claudine prêta l'oreille, en pressant ses mains contre sa poitrine oppressée... Oui, c'était le baron Lothaire qui parlait; l'enfant était avec lui... Elle fit quelques pas dans la direction où les voix se faisaient entendre, et aperçut le baron Lothaire ; il avait mis pied à terre, et de la main gauche tenait la bride de son cheval , tandis que la petite fugitive était commodément assise sur son bras droit; son chapeau rond était rejeté, suivant la coutume, sur sa nuque et son épaisse chevelure blonde couvrait son front et ses joues empourprées par la chaleur; elle avait, suivant toute apparence, amèrement pleuré sur son escapade, car ses yeux étaient gonflés par les larmes que le repentir et peut-être aussi la peur lui avaient fait verser; mais ni les larmes ni les craintes qu'elle avait ressenties ne lui avaient fait abandonner sa Charlotte, car elle tenait la poupée serrée contre son cœur.
Dès qu'elle aperçut Claudine qui accourait , elle se mit à crier :
— Je voulais porter des fleurs à la dame qui m'a apporté des fraises, mais c'est si loin!. .. si loin ! . . . Et Charlotte a perdu son chapeau neuf, ma tante !
Elle retira son bras gauche, passé autour du cou de Lothaire, en s'apprêtant à le quitter pour courir se remettre sous la protection de Claudine; mais il la retint avec fermeté.
— Tu resteras maintenant avec moi, lui ditil d'un ton d'autorité. L'enfant se ramassa sur elle-même, comme un oisillon craintif, et contempla avec confusion le visage barbu qui se trouvait près du sien. Ce ton ferme et sérieux ne lui était point familier.
— C'est toi qui es responsable de ceci, petite vagabonde, dit-il, en désignant le visage contracté et les yeux remplis de larmes de la belle dame d'honneur.
Elle était maintenant près de lui, et luttait contre l'oppression pour lui adresser quelques mots de gratitude.
— Et te voilà toute disposée à me quitter brusquement, reprit-il en continuant à s'adresser à l'enfant, sans même te demander si ses bras pourraient te porter? Car tu es inca-
pable de marcher... Tes pauvres petites jambes fatiguées ne pourraient te soutenir... Non, non, laissez-la-moi, dit-il en voyant que Claudine tendait les bras à l'enfant pour le décharger de son fardeau.
Elle ne pèse pas plus qu'une mouche sur mon bras. Allons, enfant, remets ton bras autour de mon cou, comme tantôt, et ne me regarde pas d'un air si effrayé... Ma barbe ne t'a point causé de crainte quand je t'ai rencontrée... Et vois comme mon brave cheval est docile. Il se laisse conduire et marche bien tranquillement près de moi... En outre, si je ne me trompe, voilà le malheureux chapeau dont la perte t'a fait verser tant de larmes.
La petite fille sourit joyeusement en voyant Claudine mettre le chapeau sur la tête de la poupée et le nouer solidement.
Le baron Lothaire examinait pensivement les belles mains de la dame d'honneur, célèbres, à la cour, pour leur petitesse et la pureté de leur forme ; tandis que ces mains fonctionnaient si près de lui, il y distinguait une ligne brune qui s'étendait sur le pouce et l'index.
— Les taches que laisse le travail ne sont
point honteuses, suivant mon vieux Heinemann, dit-elle en rougissant sous le regard qui était fixé sur ses mains.
— Non certes, elles ne sont point honteuses... Mais que vous soyez ohligée de les subir!... N'y a-t-il vraiment pas à la maison des Hiboux quelqu'un en état de vous épargner cette grossière besogne? — et , tandis qu'il parlait ainsi , un sourire d'incrédulité ironique se dessina sur son visage , — et le temps ne viendra-t-ilpas, poursuivit-il, où vous considérerez cette phase de votre existence avec une certaine confusion?
Tandis qu'il parlait ainsi, son regard ne quittait pas le visage de Claudine.
Elle leva les yeux sur lui avec une expression de dignité sévère.
— Est-ce donc, répondit-elle, que les commérages de la cour vous ont fait entendre que j 'étais fausse et capable de jouer la comédie ?. . . Faut-il donc que je vous réitère cette douloureuse affirmation, que si mon frère a quitté sa demeure en honnête homme, car, Dieu merci, tous les créanciers ont été intégralement payés, il l'a quittée aussi pauvre que peuvent
l'être les mendiants des grandes routes?... Nous ne pouvons plus avoir de serviteurs, et je sais mieux que personne qu'il ne peut être question de dépenses en faveur du superflu, quand les ressources suffisent à grand'peine pour le nécessaire.
— Ces taches, fit-elle en regardant ses mains, ne me causeront jamais d'autre confusion que celle de me rappeler le souvenir de mes maladresses... Mais cela aussi s'améliore de jour en jour, fit-elle en souriant gaiement. Peut-être avait-elle aperçu sur le visage de Lothaire une rougeur de mécontentement, et avait-elle pensé que , pour se montrer très susceptible, le moment où il tenait encore dans ses bras l'enfant fatiguée était mal choisi... Bientôt je pourrai jouir de mes triomphes et je vous assure qu'hier mon omelette avait été si bien faite suivant toutes les règles de l'art, que j 'aurais pu inviter avec confiance Béate à souper.
— Je suis convaincu, et il ne me reste plus qu'à solliciter humblement mon pardon, répondit Lothaire d'un ton qui n'était rien moins qu'humble et convaincu. Vous ne paraissez pas seulement être une Cendrillon... vous l'êtes
réellement. Il est difficile à un homme de se rendre compte de tous les détails dont vous avez bien voulu mentretenir. Toujours est-il qu'il doit y avoir un contraste piquant à errer sous les vêtements gris de la gardienne du foyer, et à se montrer plus tard dans tout l'éclat que commandent certaines situations.
Elle s'interdit toute réponse, sachant qu'elle ne pourrait, sans éprouver une peine trop intense, effleurer même d'une seule parole un sujet qui rouvrait en elle une plaie soigneusement cachée, dont il semblait avoir le secret, et qu'il se plaisait à raviver avec une sorte de jouissance haineuse ; mais l'effort fut pénible à accomplir, car l'expression méchamment ironique du visage de Lothaire lui causait une irritation qu'elle contenait difficilement.
Elle s'écarta pour lui livrer le passade de l'étroit sentier dans lequel ils s'étaient rencontrés. Ils marchaient du côté de lombre, sous les branches qui les garantissaient contre f ardeur du soleil. Pendant quelques instants on n'entendit que le pas élastique et ferme de Lothaire et le bruit des sabots du cheval qui l'accompagnait; mais la petite Elisabeth interrompit le
silence en adressant quelques mots affectueux à ce « brave et bon cheval, si patient et si obéissant ».
— Elle n'a pas la moindre ressemblance, cette petite fille blonde , avec sa mère aux cheveux noirs. Elle n'a rien pris de l'Espagne, ditle baron Lothaire en regardant attentivement le charmant visage de l'enfant penchée vers la tête du cheval... Elle a les yeux des Altensteiner. Nous avons à Maisonneuve le portrait de l'une de nos aïeules, qui était, ainsi que vous le savez, une Altensteiner. J'ai été un enfant sauvage et j'employais bien plus volontiers mon temps à courir la campagne et à dénicher des oiseaux qu'à examiner nos portraits de famille. Et pourtant , quand je pouvais me glisser inaperçu dans la galerie des portraits, je m'arrêtais toujours volontiers devant le grand tableau qui représente cette aïeule. Le duc Ulrich, alors régnant, l'avait surnommée le Lis de la vallée. Mais elle était une femme fière autant que prudente. Elle n'a jamais voulu reparaître à la cour depuis le jour où le duc lui avait baisé la main avec trop d'empressement.
Le silence se rétablit. De nouveau on n'en-
tendit plus d'autre bruit que celui des pas de Lothaire et de Claudine, auquel se mêlait le pépiement des petits oiseaux tendant curieusement la tête hors de leurs nids.
— Il y a là de petits oiseaux dans l'arbre. Je le sais, dit la petite fille d'un ton de convoitise, car Heinemann me lève toujours dans ses bras pour que je puisse les voir.
Lothaire se mit à rire.
— Cela est trop haut pour nous, petit lutin. Nous ne pouvons atteindre la branche de ce grand arbre... Mais voyez donc comme ces yeux bleus peuvent étinceler!... Je ne crois pas que le doux regard de mon aïeule ait jamais pu prendre cette expression ardente. Chez les Gérold de Maisonneuve, cette tête féminine aux cheveux blond cendré n'a plus reparu. Aucune de ses descendantes, et elles ont été nombreuses, n'a hérité de son radieux visage. Et je ne pouvais m'empêcher de penser qu'elle avait dû être unique dans ce type. Ce n'est que plus tard, beaucoup plus tard, que j'ai acquis la preuve de mon erreur. J'ai reconnu que si notre branche n'avait pas hérité de cette ressemblance, celle des Altensteiner avait été
mieux partagée. C'était à notre cour. J'avais suivi la chasse avec le duc et nous sommes rentrés tard dans le salon de la duchesse douairière, précisément au moment où une nouvelle dame d'honneur s'approchait du piano pour chanter la Violette de Mozart.
Il se pencha vers elle pour la regarder attentivement.
— Tout naturellement, vous ne vous rappelez pas cette soirée?... reprit-il.
Elle secoua la tête en rougissant subitement.
— Non, répondit-elle. J'ai chanté si souvent cet air qu'aucun souvenir particulier ne peut s'y rattacher pour moi.
11 avait pour un instant suspendu sa marche. Il la reprit plus vivement que jamais. Un peintre eût volontiers fixé l'esquisse de ce groupe , et l'eût pu faire servir pour un tableau représentant une famille en fuite. Le beau cavalier grand, mince, qui portait avec tant d'aisance l'enfant fatiguée, et près de lui cette forme féminine si gracieuse dans sa beauté, ayant, pour marcher plus viië, relevé dans sa ceinture les plis de sa robe très simple, la tête décou-
verte garnie seulement d'une massive chevelure ondulée, dans laquelle les rayons du soleil piquaient cà et là une étincelle ou bien faisaient ruisseler une nappe d'or; oui, c'était bien une famille fuyant un péril quelconque. Cet homme et cette femme devaient partager entre eux les joies et les peines, comme cela doit être entre ceux que « Dieu a unis » .
Peu après on aperçut les vives couleurs des plates-bandes du jardin, au travers des taillis qui s'éclaircissaient, et les aboiements du chien se firent entendre. Jean de Gérold avait compris, après l'apparition de sa sœur dans la chambre du clocher et ses appels réitérés, qu'il se passait quelque chose d'insolite. Et sans doute il s'était appliqué à chercher la petite fugitive, car il accourut à pas pressés, tandis que près des arbres plantés sur chaque côté de la porte se penchait une tête féminine couverte d'un bonnet de nuit et entourée de compresses : M"*^ Lindenmeyer, en proie à l'anxiété, s'était oubliée au point de gagner la porte dans ce costume réprouvé par l'étiquette; mais en apercevant la haute stature de Lothaire elle retrouva les forces qui lui faisaient naguère
défaut et se sauva vers le maison, ses jupons faisant office d'ailes déployées.
Peu de jours auparavant, Jean de Gérold était peu disposé à considérer ses voisins les Maisonneuve comme des parents avec lesquels on pourrait établir quelques rapports agréables... il comptait bien rester avec Lothaire dans les termes de froide politesse qui avaient été, de part et d'autre, leur règle de conduite à l'université dans laquelle tous deux avaient fait leurs études. Mais, la veille, ce parent s'était montré courtois pour sa sœur, et aujourd'hui il lui ramenait son enfant. Il s'avança donc vivement vers Lothaire, et lorsque Claudine l'eut mis en peu de mots au fait de l'incident qui s'était produit, les deux hommes se serrèrent chaleureusement la main, tandis que Jean de Gérold exprimait sa reconnaissance. Le baron Lothaire ne se mit pas en disposition de remonter à cheval et de continuer sa promenade. Il causa, tout en marchant entre le frère et la sœur, et quand on eut atteint la porte du jardin, il accepta sans hésiter l'invitation de Jean, qui l'engageait à entrer et à prendre connaissance par lui-même de la trouvaille de Heine-
mann. Avait-il donc dirigé sa promenade de ce côté, attiré, comme il l'avoua lui-même, par le charme romantique de la maison des Hiboux, dont il avait été frappé la veille?
Claudine se hâta de précéder son hôte et son frère; sur le seuil de la maison, elle se retourna et ne put s'empêcher de sourire : ce brillant et hautain Lothaire, entouré de tout l'éclat qui peut s'attacher à un homme, menait son cheval par la bride, attentif à ce que, sur son passage, aucune des fleurs cultivées par Heinemann pour en faire commerce ne fut atteinte... Et elle qui jadis était la favorite de la duchesse douairière, elle qui vivait dans les raffinements d'un luxe intelligent, elle allait se hâter de descendre les degrés branlants de la cave pour y prendre l'une des rares bouteilles de vin qui s'y trouvaient encore, depuis que la grand'mère les y avait fait placer. N'était-ce point un conte de fées?... A rebours cependant; car, au lieu de transformer Cendrillon en princesse, une fée malveillante avait transformé la princesse en Cendrillon. Lothaire mena son cheval dans l'un des angles de l'église en ruine, qui était situé à l'ombre , et l'attacha solide-
ment au tronc d'un acacia qui avait crû de luimême dans l'enceinte abandonnée; puis il entra dans la maison.
11 ne jeta qu'un coup d'œil distrait dans la cave qui contenait les pains de cire. Il était facile de s'apercevoir que cette constatation ne lui offrait qu'un intérêt fort secondaire et n'avait point contribué à faire naitre en lui le désir de visiter la maison des Hiboux. Il confessa, du reste, lui-même que la vue dont on devait jouir depuis le faite du bâtiment entouré de vig"ne vierge lui semblait préférable à la contemplation du « trésor » des religieuses.
Claudine plaça une table près de la porte vitrée de la terrasse. Elle y mit un bouquet de fleurs , des verres et la bouteille de vin ; tout près de là, contre le mur du bâtiment qui unissait la maison à la tour, se trouvait le dernier des arbres qui jadis formaient une allée, un tilleul pétrifié, dont le tronc, mort, en apparence, avait pourtant produit une branche qui avait les apparences de la vigueur, et dont le feuillage en rejoignant le toit fournissait au-dessus de la balustrade un coin ombreux; de cette place, on apercevait deux minces piliers qui
s'élevaient dans les airs : c'étaient les derniers parmi ceux qui jadis soutenaient le vaisseau de l'église; derrière les piliers se dessinait l'ogive d'une fenêtre située dans l'un des murs de l'église; dans l'autre fenêtre se pressaient les branches des arbres que la forêt avait poussés toujours plus près des mines; du sol s'élevaient d'infatigables gazouillements : ceux du peuple ailé qui trouvait dans ces ruines le gite et la nourriture. Les piliers et la fenêtre en ogive servaient de cadre à un paysage forestier, et sur la petite prairie que l'on apercevait par cette ouverture, le gibier errait sans crainte et sans danger.
Les bras croisés, Lothaire se tenait près de la balustrade en contemplant cette jolie perspective.
— La forêt de la patrie est belle , elle aussi . dit Jean, qui avait tant voyagé, de sa voix douce et pénétrante.
— Quoi?... Comment?,., fit Lothaire, comme si on l'eût réveillé en sursaut... Elle aussi? Ah ! dites plutôt que seule elle est belle! Que m'importent les palmiers et les lauriers- roses, et les orangers, et l'air du Midi imprégné de par-
fiims amollissants, qui sont pour mon visage semblables à une caresse importune?... J'ai eu la nostalgie des forêts de la Thuringe , de son haleine robuste et saine, de ses ombres profondes, de ses buissons humides contre lesquels lutte le chasseur... J'ai eu la nostalgie des ouragans d'hiver qui passent au travers des arbres, comme une charge ennemie, qui me saisit et m'oblige à déployer toute ma force pour lui résister. Non, — et je le confesse, au risque de passer pour un barbare, — même les trésors d'art de la terre étrangère ne pouvaient adoucir le regret que j'éprouvais d'être éloigné de la terre natale. Ces trésors me laissaient indifférent, parce que je ne les comprends pas... pas plus, du reste, que la plupart des touristes qui vont en pèlerinage pour les admirer.
Jean se mit à rire; cette déclaration d'ignorance, cette hautaine revendication au droit de ne point admirer ce que chacun admire , avait le mérite de la nouveauté et celui de la sincérité; mais Claudine, qui versait du vin dans les verres, leva les yeux vers Lothaire.
— Vous ferez bien exception pour un art^ lui dit-elle, car vous comprenez la musique.
liO LA MAISON DES HIBOUX.
— Qui a pu vous dire cela? iit-il en fronçant les sourcils.
Il se rapprocha de la table.
— On n'a jamais pu constater mon savoir, ou mon incapacité à la cour, reprit-il; m'avezvous jamais vu effleurer les touches d'un piano? Mais, voyez-vous, fit-il en se tournant vers Jean, on a fait courir le bruit que je m'enferme dans une chambre située bien à l'écart de tout auditoire importun pour y célébrer dans la solitude le culte de mes dieux, Bach et Beethoven. On considère ce point comme dénotant une faiblesse, et l'on essaie de m'y atteindre et même l'on s'en empare pour m'attacher à une chaîne. Si je n'avais ma petite fille, j'irais vivre dans les pampas d'Amérique ou dans quelque autre lieu de même genre ; mais ils veulent avoir cette enfant près d'eux, par conséquent à la cour, et voilà pourquoi Son Altesse le duc a conçu l'idée surprenante de me nommer surintendant des théâtres... toujours en raison de mon goût pour la musique auquel il vient d'être fait allusion.
Il se mit à rire avec quelque dédain.
— C'est là une idée lumineuse? — Il fau-
drait manier les fils d'archal qui font mouvoir cette tribu de marionnettes, m'accoutumer à respirer la poussière des coulisses et de la scène, m'appliquer à concilier les inconciliables vanités des êtres qui n'ont de sensible en eux que l'aniour-propre, et qui en sont revêtus des pieds à la tête , c'est-à-dire des danseuses , des chanteuses , des comédiens et des comédiennes de tout ordre , et surtout réussir à devenir moimême un intrigant , pour ne point sombrer dans l'océan des intrigues!... Pour rien au monde! Je préférerais me retirer complètement à Maisonneuve, ou bien dans mon domaine de Saxe. Je chasserais, pécherais, planterais^ en un mot je mènerais la vie enviable d'un gentleman /«rwier; pas même cela... je mènerais plutôt la charrue si je n'avais pas d'autre alternative , et pourrais du moins rester, delà sorte , sain de corps et d'âme.
Il prit l'un des verres que Claudine lui offrait sur un plateau.
— Et vous?... dit-il brusquement. Je ne vois que deux verres sur ce plateau... A la cour, vous avez toujours manœuvré avec tant l'habileté que vous avez toujours réussi à éviter
de heurter votre verre contre le mien. Je comprenais cette répugance, puisque nous n'étions rien moins que les deux représentants des Montechi et des Capuletti; aujourd'hui il n'en peut être ainsi. Je suis votre hôte, et dans le cas où vous ne consentiriez pas à accueillir un toast qui vous concernerait personnellement, je vous prierais de boire avec moi à la santé de notre duchesse douairière, honorée et aimée de tous!
Claudine se hâta d'aller chercher un verre et bientôt on entendit le son cristallin des trois verres qui se heurtaient pour porter cette santé.
— Ces vieux arbres doivent éprouver quelque surprise, reprit le baron Gérold avec gaieté, en désignant du regard la cime des vieux chênes qui avaient jadis vu un manteau de flammes revêtir de pourpre le fier couvent et réduire en cendres la statue de sa sainte patronne couverte de soie et couronnée de diamants... Depuis les bacchanales hideuses qui ont eu leur siège ici même et durant lesquelles les tonneaux de vin défoncés alimentaient l'ivresse des révoltés, on ne doit pas avoir entendu ici le son des verres que Ion choque amicalement. Et puisque nous avons si bien
commencé , il nous faut porter une autre santé, complétant la précédente , celle d'un homme que j'honore entre tous, quoique j'aie toujours vécu éloigné de lui. C'est un noble esprit, un protecteur éclairé des arts, et des sciences, aimant la poésie... A la santé de notre duc !
A cet instant , le vieux vin du Rhin qui rempHssait le verre du baron jaillit, doré, étincelant, hors du verre, et celui-ci, échappant à la main qui le levait, se brisa sur les dalles.
— Oh! pardon... fit-il, c'est là une maladresse inexcusable... Le pis, c'est que notre duc sera peut-être privé des bons effets des vœux que je formais pour lui. J'espère cependant qu'une fois au moins, l'intention suffira. » Il mit ses gants et saisit sa cravache. « J'ai mal reconnu votre cordiale hospitalité, et mon bannissement immédiat et volontaire équivaudra peut-être à une expiation. J'aurais bien volontiers prolongé cette agréable visite, car votre solitude est délicieuse... J'aurais aussi aimé de visiter la chambre du clocher... Ce sera pour une autre fois , si on me le permet. Et maintenant, approche-toi un peu, petite coureuse de grande route.
Ikk LA MAISON DES HIBOUX.
Il souleva dans ses bras la petite Elisabeth , ({ui se tenait tranquillement assise dans son petit fauteuil, où semblait l'avoir clouée la surprise de tous les événements qui s'accomplissaient en cette matinée.
— Tu ne sortiras plus jamais seule hors du jardin?... lui dit-il d'un ton sévère. Quand tu voudras visiter la dame aux fraises , tu me le feras savoir. Je viendrai te chercher en voiture, aussi souvent que tu le voudras. Tu m'as compris ?
La petite fille courba affirmativement la tète et baissa les yeux avec confusion.
— Est-ce que l'oncle Lothaire était fâché? demanda-t-elle à son père , qui revenait après avoir accompagné le baron jusqu'à la porte.
— Non, mon enfant, il n'était pas fâché... Seulement un peu bizarre, répondit-il. Ce pauvre verre, et ce vieux vin si précieux!... fit-il en souriant. Mais, dis-moi, Claudine, Lothaire n'était-il point le favori déclaré du duc?
Claudine, penchée sur la balustrade, semblait prêter encore l'oreille au trot du cheval qui s'éloignait.
— 11 l'est toujours, répondit-elle sans dé-
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tourner son visage; tu viens d'entendre que l'on cherche à l'attacher plus étroitement que jamais à la cour.
Sa voix était hésitante, et sur ses lèvres, un peu contractées par un mouvement nerveux, errait un sourire incertain. Elle passa devant son frère pour se rendre à la cuisine , afin de préparer le diner. Au centre du parloir, une table à trois couverts était dressée. C'étaient de vieilles assiettes d'élain qui étaient préparées pour le repas ; quand sa grand'nière s'était retirée dans son ermitage, elle n'avait rien emporté de l'argenterie de la famille , qui par son ancienneté et la beauté de son travail constituait un trésor indivisible. Elle s'était contentée de la vaisselle d'étain qui lui était venue par héritage, et qui, suivant elle, convenait tout à fait à une veuve ayant renoncé à toutes les vanités terrestres. Comme elle s'était réservé un revenu peu important, encore diminué sur sa demande instante lors des embarras pécuniaires de son petit-fils , cette vaisselle incassable lui était utile. Les couverts placés près de ces assiettes avaient des manches en bois passablement usés , et une toile cirée rempla-
MATSOX DUS HIBOUX. — T. I.
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çait la nappe ; cet ensemble était tout à fait bourgeois, et témoignait d'une économie anxieuse , tout en ayant l'attrait d'une propreté irréprochable.
Lothaire avait aperçu cette table en quittant la terrasse, et Claudine s'en félicita intérieurement. On ne l'attendait pas. Il avait pris sur le fait la pauvreté de ses parents , et avait pu constater par lui-même que leur existence était plus que simple... presque nécessiteuse. Il savait maintenant qu'elle n'avait point joué la comédie, et que sa retraite était sérieuse et forcée, quoique volontaire.