‹ La maison des hibouxChapitre 2 sur 5 · VII · texte numérisé non relu

VII

La maison régnante possédait plusieurs beaux châteaux disséminés dans la contrée ; c'étaient de vieux châteaux à tourelles , entourés de jardins et de parcs magnifiques. Mais tous étaient situés dans le voisinage d'une ville ou dans les plaines, tellement éloignés de la forêt, que celle-ci n'apparaissait dans un lointain horizon qu'à l'état dune lig'ne de couleur foncée, tra-

cée par un pinceau. Les prédécesseurs du duc actuel aimaient les grands espaces découverts, les champs cultivés, confinant aux avenues de leurs parcs , l'active vie de la campagne s'unissant à la vie des cours. Ils s'étaient tenus à l'écart de la montagne envahie par la forêt puissante, profonde et mystérieusement obscure; quelques-uns parmi eux avaient été des chasseurs passionnés; mais ils s'étaient contentés de construire , çà et là , de petits pavillons en guise de rendez-vous de chasse , dans lesquels ils trouvaient à l'occasion un abri pour y passer la nuit, et un repas chaud.

L'acquisition du château des xVltenstein était par conséquent justifiée, et avait reçu l'approbation de toute la contrée ; l'air balsamique de la montagne et de la forêt devait être particulièrement profitable pour les trois jeunes princes, fils du duc, et la santé extrêmement faible de sa femme pouvait, suivant toute apparence, s'améliorer durant le séjour d'été qu'elle y venait faire. On s'expliquait actuellement le prix extrêmement élevé que le château avait atteint aux enchères poussées avec ardeur.

La jeune duchesse désirait passionnément

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cette acquisition. Elle la désirait avec cette impatience qai caractérise les vœux des malades. Tous les traitements, les eaux, les climats , avaient été essayés pour lui rendre ses forces primitives, et l'avaient été vainement. C'est en raison de cette hâte avec laquelle elle voulait prendre possession d'une demeure qui devait la rappeler à la santé , qu'ordre avait été donné par le duc de ne rien changer à l'habitation plus qu'à la disposition des jardins et du parc ; quand on communiqua au duc un projet pour transformer l'antique et massive fontaine de la cour en un monument élégant, il avait refusé d'en prendre connaissance et avait ordonné que tout restât en l'état actuel. Aussi avait-il manifesté un mécontentement excessif, et vraiment hors de proportion avec la cause qui l'avait fait naître , en apprenant que l'on avait coupé les bosquets de syringas et les lilas qui, placés dans un coin de la cour, assombrissaient l'une des chambres destinées aux dames d'honneur. Il y eut, parmi la domesticité de la cour, de sourdes révoltes et bien des déceptions lorsqu'elle apprit que, d'après les ordres du duc, le vieux Frédéric Kern, réunissant na-

guère en sa personne, clans la maison des Gérold-Altenstein, les fonctions de cocher, de jardinier et de valet de chambre , était promu à la dignité de régisseur du château. Tous les principes de la hiérarchie se trouvaient bouleversés, puisqu'on donnait en quelque sorte comme chef au personnel ducal l'obscur serviteur d'une famille ruinée , assez peu soucieux de sa dignité pour résumer en lui des fonctions qui, honoralîles quand elles sont séparées, deviennent serviles quand on condescend à les exercer simultanément; certes, ni les cochers, ni les jardiniers, ni les valets de chambre ne pouvaient considérer comme leur égal celui qui avait été à la fois cocher, jardinier, valet de chambre, et voici qu'un caprice le leur imposait comme un supérieur!... Le tout parce que Son Altesse s'était probablement dit qu'un si fidèle serviteur serait un gardien fidèle.

Le château avait donc conservé sa physionomie à bien peu de choses près. Même à l'intérieur, il y avait beaucoup de meubles que le duc avait fait racheter par des intermédiaires pour les réintégrer aux places qu'ils avaient

occupées. Ainsi Ton retrouvait dans l'un des salons une précieuse garniture, girandoles et lustres, en vieille porcelaine deMeissner, et les bahuts qui portaient les initiales et les armoiries des Altensteiner incrustées en argent et nacre de perles. Sans doute beaucoup de meubles nouveaux avaient été introduits dans la vieille demeure , et les ancêtres qui dormaient sous la cliapelle du château n'auraient pas facilement reconnu leur demeure , car de leur temps ces raffinements de luxe étaient inconnus.

On travaillait fiévreusement jour et nuit dans le château, et les trains du chemin de fer transportaient chaque jour des caisses énormes contenant le mobilier qui était envoyé de Paris et de Vienne. On pouvait espérer, vu cette diligence extraordinaire, que la cour pourrait s'établir vers la fin du mois de juillet dans le château nouvellement acquis.

Quelques changements s'étaient aussi produits à la maison des Hiboux. Heinemann avait fait des affaires extraordinairement avantageuses, ainsi qu'il l'affirmait en se frottant les mains. Une voiture vint s'arrêter un jour devant

la porte du jardin , et le trésor des religieuses, depuis si longtemps caché sous terre , revit la lumière du soleil pour aller se disperser dans le monde et devenir utile. Et cpiand Heinemann posa sur la table de sa jeune maltresse un petit paquet de billets de banque , il lui dit, avec le bon sourire qui éclairait sa large face, que Fou pourrait maintenant mettre dans la marmite un plus gros morceau de viande... et qu'au surplus il serait bien difficile de se soustraire à la dépense des rideaux neufs : tant de voitures et tant de gens passaient maintenant sur la grande route et attachaient des regards curieux sur la maison des Hiboux !

Et c'était la vérité. Les passants, à pied, à cheval, en voiture, se croisaient sur cette route. Ce mouvement était si intéressant à observer, que les lunettes de M"^ Lindenmeyer reposaient bien plus sur son front que sur l'arête sèche de son nez. Bien souvent elle laissait tomber les mailles de son tricot et ne faisait plus de lectures qu'à bâtons rompus... tant il y avait de tapage au dehors , disait-elle en se plaignant. Cependant cette plainte ne devait pas être très sérieuse ; le plaisir de se plaindre est si vif chez

quelques personnes, qu'elles se plaignent même de la distraction qu'elles désirent et qui les satisfait. Sans doute, se disait-elle, la solitude dans une forêt est un état délicieux, et la meilleure preuve qui en puisse être donnée , c'est que tous les poètes l'ont par tous les pays chantée et désirée, malheureusement pour eux vainement désirée, car c'est surtout dans les villes bien pourvues de distractions qu'ils composent leurs vers en l'honneur de la solitude et de la verte forêt, et de ses frondaisons, et des superbes envolées des nuages qui se poursuivent au-dessus de la cime des arbres séculaires. Cependant, quand la journée se passe sans que l'on aperçoive de la fenêtre une forme humaine, fût-ce celle d'un charretier conduisant du bois^ pas même un ouvrier se rendant ;\, l'ouvrage, ou bien une paysanne portant son beurre à la ville... eh bien, mon Dieu^ on pouvait avouer, avec tout le respect dû aux poètes qui chantent la solitude , que cela était peut-être un peu ennuyeux.

Les trois jeunes princes étaient arrivés les premiers au château d'Altenstein , avec leurs gouverneurs et leur domesticité. Sans doute

la route qui passait devant la maison des Hiboux leur plaisait beaucoup, car on les y voyait tous les jours. C'était là un spectacle nouveau et d'un puissant intérêt, et M"® Lindenmeyer, assise et tricotant près de sa fenêtre, en jouissait pleinement : ils étaient si gracieux, ces jeunes princes, sur leurs poneys parés de pompons! Et c'était un spectacle presque aussi beau lorsqu'on voyait poindre sur la route le bel équipage des Maisonneuve. On pouvait le contempler à son aise, car il montait lentement, fort lentement. Dans le fond, on voyait la belle M"° de Berg tenant dans ses bras la pauvre petite créature , l'enfant de la défunte princesse Catherine. C'était le baron Lothaire qui conduisait lui-même la voiture dans laquelle on promenait son enfant malade.

Toutau contraire de M"" Lindenmeyer, Heinemann accordait peu d'attention au passage de cette belle voiture. Il était toujours fort occupé au moment où l'on pouvait l'apercevoir, et ses rosiers l'absorbaient si complètement qu'il tournait le dos à la grande route. La belle et corpulente M"^® de Berg, qui, adossée aux coussins de la calèche , jetait autour d'elle des re-

gards méprisants, lui semblait décidément odieuse. N'avait-il pas vu, de ses yeux vu, qu'un jour sa jeune maîtresse, vêtue de la robe blanche qu'elle mettait le dimanche, belle comme un ange, étant accoudée à la balustrade, M''^'^ de Berg, l'apercevant, avait détourné brusquement la tète... « absolument comme si un crapaud venimeux avait sauté sur sa large figure fardée » ? Et lorsque , pour la première fois, elle avait passé devant le cher vieux logis entouré de son jardin, ne l'avait-elle point examiné au travers de son lorgnon avec une expression dans laquelle l'ironie le disputait à l'aversion?... Ne l'avait-elle point toisé avec dédain de la tète aux pieds, lui le vieux Heinemann , et n'avait-elle point paru surprise qu'il ne se mit pas aussitôt au port d'armes pour lui adresser sa plus respectueuse révérence? Ah! bien, elle pouvait l'attendre longtemps !

C'était tout à fait différent quand le baron Lothaire passait sur son beau cheval. Heinemann cueillait immédiatement la plus belle rose du jardin et l'offrait, par-dessus la palissade, au cavalier, lequel ne manquait jamais

de la mettre à sa boutonnière en remerciant cordialement le vieux jardinier. Celui-ci se confessait à lui-même que ses dispositions à l'égard des Gérold-Maisonneuve s'étaient peu à peu modifiées. Il ne comprenait plus rien à sa vieille tête ordinairement si obstinée; mais le fait était qu'il ne retrouvait plus en lui l'animosité naguère encore vouée à la branche des Maisonneuve... Et il y avait plus encore : Heinemann ne pouvait se lasser de contempler la belle prestance de Lothaire et d'admirer ses yeux au regard si vif, si ferme et si loyal à la fois.

Béate avait déjà fait plusieurs visites à la maison des Hiboux. Elle venait toujours à pied et causait pendant une couple d'heures avec sa cousine , tout en prenant une tasse de thé ou de café. Quoiqu'elle fût remarquablement concentrée et qu'elle évitât systématiquement toute manifestation affectueuse , elle répétait souvent que, durant toute la semaine, elle pensait avec joie à cette visite; et les deux compagnes de pension s'asseyaient l'une près de l'autre sur la terrasse, occupant leurs doigts à quelques travaux féminins, tandis que la petite Elisabeth ,

extraordinai rement revenue de ses préventions primitives, sautait autour des deux cousines ou jouait sur les genoux de Béate, à qui elle confiait maintenant ses plus chers trésors : ses poupées et leurs ajustements. Et quoique Jean de Gérold ne se fût encore point décidé à se montrer durant ces visites, — il frissonnait encore au souvenir de la rencontre faite sur l'escalier de son château, — il voyait cependant, de la fenêtre de la chambre du clocher, avec quelle tendresse son enfant passait le bras autour du cou de la « bonne tante », dont les « grandes mains » la caressaient doucement. Le baron Lothaire arrivait ponctuellement à riieure désignée pour le retour, afin d'escorter sa sœur. Heinemann gardait son cheval tandis qu'il montait à la terrasse pour saluer la maîtresse du logis; puis il se rendait à la chambre du clocher pour causer avec le solitaire qui rhabitait.

Leurs Altesses étaient arrivées au château d'Altenstein , et le drapeau à leurs couleurs flottait au-dessus de la façade de l'habitation. Tous les habitants du village et même des villages environnants avaient fait la haie sur

les bords de la grande route pour admirer les brillants (kjuipages des souverains, et ceux, presque aussi l)caux, qui transportaient une légion de domestiques. Il ne devait plus y avoir même une cliambrette vide dans ce logis, habité par un peuple de serviteurs de tout grade. Et cependant le vieux château était un bâtiment d'une importance exceptionnelle : chacune des générations de la famille y avait ajouté une construction quelconque, appropriée à ses goûts ou bien à ses besoins. Par ses proportions grandioses, ses salons, ses galeries immenses, le château des Altenstein méritait, véritablement, de devenir la résidence d'un chef d'État.

Le soleil du matin éclairait la façade du château, flanquée par deux tours imposantes, et sa lumière soulignait , pour ainsi dire , toutes les lignes puissantes et fines à la fois de la construction ; par toutes ses grandes fenêtres largement ouvertes s'introduisait l'air parfumé de la forêt... Un air incomparable!... qui charriait la force et la vie, et les infusait dans les veines... Ma fontaine de santé, disait la jeune duchesse Élise, de sa voix douce et voilée.

C'était le lendemain de son arrivée; hier, elle n'avait point quitté son lit de repos, d'après la prière des médecins quelque peu anxieux sur les suites d'un voyage fatig-ant pour une personne débile. Mais aujourd'hui, merveilleusement fortifiée, disait-elle, la duchesse, appuyée sur le bras de son mari , parcourait l'enfilade des pièces qui composaient le premier étage. Et véritablement, en jouissant de toutes les beautés qu'offrait cette contrée enchantée, on ne pouvait guère songer, sans déplaisir, aux autres résidences d'été, exposées à l'ardeur du soleil, dont les rayons n'arrivaient ici que tamisés par le feuillage des arbres séculaires.

— Ici, vous le verrez, disait la duchesse à son mari , je vais retrouver la force. Je ne vous causerai plus de soucis, vous me verrez renaître à la vie. Je redeviendrai votre Élise bienaimée... N'est-ce pas, Adalbert?... » fit-elle en adressant un regard affectueux au duc. Elle se raidissait, et redressait sa taille si frêle, et s'efforçait d'assurer son pas pour le conformer à celui de son mari... Oui, quelque faible qu'elle parût , si pâle que fût l'image vêtue de blanc que lui renvoyaient les grandes glaces des sa-

Ions et des galeries , elle retrouverait rapidement la santé ; les forces reviendraient. Ce pauvre petit visage amaig'ri s'arrondirait, sa taille retrouverait la grâce , et sa démarche l'élasticité, lesquelles jadis, — dans un temps peu éloigné, — l'avaient fait surnommer la Nymphe de la cour. Deux mois passés ici dans cette atmosphère balsamique suffiraient pour rejeter bien loin dans le domaine des souvenirs tous les petits maux dont elle souffrait depuis quelque temps.

Elle habitait la chambre principale de l'aile située au levant, à laquelle confinait la salle à manger ayant vue sur la cour; un salon commun, consacré aux audiences, séparait seul son appartement de celui qui, situé au couchant, avait été attribué au duc. La dernière pièce de cette longue enfilade était la chambre à coucher du duc, qui par l'un de ses angles communiquait avec la tour voisine. Cette pièce était décorée de peintures à fresque, représentant des paysages principalement espagnols, qui resplendissaient d'un éclat particuHer : celui du soleil dans ces contrées méridionales. Une immense portière de peluche violette était

drapée sur la porte qui conduisait à la tour.

Au milieu de cette chambre était dressée une échelle. Le vieux Frédéric, ou plutôt M. le régisseur Kern, comme on l'appelait maintenant, suspendait au plafond une lampe de nuit, nouvellement arrivée; il se hâta de quitter son échelle, en apercevant le duc et la duchesse.

Cellfi-ci s'arrêta involontairement sur le seuil de la chambre.

— C'est la chambre qu'habitait la pauvre belle Espagnole... dit-elle de sa voix vibrante , quoique basse et voilée. Et c'est sans doute ici qu'elle est morte?

Elle fixait ses grands yeux fiévreux sur l'honnête visage du régisseur, qui s'était profondément incliné devant elle. Il secoua négativement la tête.

— Non , elle n'est pas morte ici , je puis l'affirmer à Votre Altesse. Notre jeune seigneur lui avait fait préparer cette chambre et l'avait fait peindre , ce qui lui avait coûté beaucoup d'argent, pour lui rappeler son pays qu'elle regrettait toujours. Mais elle n'a habité ici que durant quelques heures. Cette chambre était

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située trop près de la cour où se trouvaient les étables et les poulaillers. Elle ne pouvait entendre le beuglement d'une vache , et lorsque les fléaux étaient mis en mouvement dans la grange, elle fuyait au travers du château, ses deux mains appliquées sur ses oreilles, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé un petit coin bien à l'écart, où elle se pelotonnait comme un jeune chat effrayé. Certainement, elle n'était pas née pour être la femme d'un agriculteur. Elle restait toujours silencieuse et triste, et refusait la nourriture qu'on lui offrait, grignotant seulement par-ci par-là une tablette de chocolat. C'est de cela qu'elle vivait. En dernier lieu, elle a habité le pavillon du jardin, et quand le temps était beau, on l'enveloppait dans ses couvertures, on l'établissait dehors, tout près des arbres de la forêt , qui touche au jardin. C'était l'endroit qu'elle préférait , dans ce pays au pâle soleil , comme elle disait en parlant de notre belle Thuringe. Et c'est là aussi que, par une belle après-midi d'automne, elle s'est endormie pour toujours, subitement : on dit que c'est le mal du pays, la nostalgie, qui l'a tuée.

La duchesse était entrée dans la chambre, et examinait les peintures, tout en prêtant l'oreille avec attention au récit qui lui était fait.

— La nostalgie... dit-eUc eu secouant la tête... La nostalgie ne l'aurait pas atteinte si elle avait aimé son mari, et, ne l'aimant point, elle a eu tort de l'épouser. Pour moi, fit-elle en baissant la voix et se penchant vers son mari, je vous aurais suivi même dans les glaces polaires, et près de vous je n'aurais rien regretté.

Le duc sourit en la regardant aiFectueusement, et elle se laissa tomber dans un petit fauteuil, recouvert de peluche violette, qui était placé près de la fenêtre. Elle contempla avec admiration le paysage qui s'étendait devant elle.

— Quelle vue incomparable 1 . . . fit-elle en joignant ses petites mains d'une blancheur de cire. Vraiment les Gérold avaient choisi le lieu de leur résidence mieux que nos ancêtres, Adalbert, dit-elle après quelques instants de silence; aucun de nos châteaux ni de nos maisons de plaisance ne nous offre une vue com-

parable à celle-ci. Qui donc habitait cette aile du château? demanda-t-elle au régisseur, qui avait replié son échelle et s'apprêtait à disparaître.

— Aussi longtemps que j'ai demeuré ici, répondit Frédéric, cette aile n'a jamais été habitée que par les dames du château : d'abord la vieille dame, grand'mère de notre jeune maître; elle y est restée jusqu'au moment où elle s'est retirée dans la maison des Hiboux; puis la mère de notre jeune maître. Deux chambres plus loin, — il désigna la porte qui donnait accès sur l'extrémité de l'aile, — habitait notre jeune maîtresse.

— Ah! la belle Claudine? dit la duchesse d'un ton interrogateur.

— Gomme le dit votre Altesse, M"° Claudine de Gérold, C'est là aussi qu'elle est née. Je ne l'ai pas oublié. Ce jour-là on nous l'a montrée enveloppée dans ses oreillers, et elle ressemblait à un ange.

— La favorite de maman!.,. Vous entendez, Adalbert? dit la jeune duchesse, qui s'adressait en riant à son mari. Celui-ci s'était rapproché et, absorbé par ses pensées, ne semblait

prêter aucune attention aux détails que la duchesse se faisait donner.

— Le Cygne, comme Tappelle son frère le poète, cette étrange jeune fille qui a quitté la cour pour vivre dans la pauvreté, afin de soutenir son frère et d'élever sa nièce... Cela s'appelle le nid des Hiboux, n'est-il pas vrai, ce coin de la forêt dans lequel M'"' de Cérold vit actuellement? demanda la duchesse en se tournant vers le régisseur.

Il s'inclina.

— Ce lieu s'appelle, en réalité, le couvent de Walburg-. C'est la graud'mère de M"'' de Gérold qui l'a appelé la maison des Hiboux, lorsque pour la première fois elle se promena au clair de la lune dans les ruines du couvent, où l'on entendait de tous côtés le hululement des oiseaux de nuit; et ce nom lui est resté, quoique les oiseaux pourchassés aient à peu près disparu. La tour est restée presque intacte et Ton dit qu'elle est tout à fait agréable à habiter... Cette tour... et il passa involontairement la main sur son menton actuellement rasé, oubliant qu'il ne pouvait plus y trouver la barbe qu'il caressait jadis... toute la contrée

s'occupe depuis quelques jours de cette tour; on dit partout que l'on y a découvert un trésor de très grande valeur caché dans la cave qui est située sous la tour.

— De l'or?... fit le duc en se retournant brusquement et regardant le régisseur en face.

Le vieux Frédéric haussa les épaules.

— Que ce soient des lingots d'or ou d'argent, je ne le pense pas. On parle seulement d'objets d'or et d'argent et d'une grande quantité de pierres précieuses. Mais, ajouta-t-il, tandis qu'un sourire moqueur se dessinait sur ses traits, je connais les gens d'ici , leur crédulité et leur passion pour le merveilleux. Je connais aussi mon vieil ami Heinemann, qui habite la maison des Hiboux. C'est un madré compère. Il se moque de tous ceux qui l'interrogent en leur faisant des récits fantastiques. Peut-être bien tout cela se réduit-il à la découverte d'un calice ou d'un ostensoir.

Les grands yeux de la duchesse restaient fixés sur le visage du régisseur avec cette expression à la fois inquiète et charmée des enfants auxquels on dit un conte de fées.

— Vraiment on dit qu'il y avait là un tré-

SOI'?... repi'it-elle, pour retenir le régisseur qui allait disparaître.

Tout à coup elle s'interrompit et l'expression gaie et bienveillante de son visage se transforma, et ce fut avec une froideur hautaine qu'elle accueillit un homme, lequel, écartant la portière, vint se courber humblement devant elle. Elle inclina à peine la tète et se détourna aussitôt, tandis que ses lèvres se contractaient nerveusement. La voix du duc, au contraire, s'éleva gaiement, et ce fut d'un ton très bienveillant qu'il accueillit le nouveau venu.

— Eh bien! Palmer, lui dit-il, quelle contrariété nouvelle venez-vous me communiquer? Avez-vous trouvé des champignons dans quelque partie de ce vieux château, ou bien des revenants ont-ils troublé votre sommeil?

— Votre Altesse aime à plaisanter, répondit Palmer. Les observations que j'ai cru devoir faire avant la conclusion de l'achat du château m'étaient commandées à la fois par mon devoir de serviteur fidèle et par mon dévouement aux intérêts de Votre Altesse. Je ne doute pas que Votre Altesse ne m'ait bien compris. Je viens aujourd'hui, au contraire, en messager

de nouvelles agréables : le baron Lotliaire sollicite l'honneur de saluer Vos Altesses.

La duchesse se tourna vivement.

— Oh! très volontiers, s'écria-t-elle. Il sera le très bienvenu... Et lorsque, peu d'instants s'étaut écoulés, Lothaire parut, elle lui tendit la main en lui disant :

— Mon cher baron, quelle joie de vous revoir !

Lothaire avait respectueusement porté cette main à ses lèvres; puis, s'inclinant devant le duc, il dit de sa voix profonde et sonore à la fois :

— Je reviens pour ne plus quitter mon pays.

— Il était temps, mon cousin , répondit le duc en lui tendant la main. Vous nous avez fait beaucoup attendre ce retour.

— Combien il est à déplorer, mon cher Gérold , dit la duchesse , que vous reveniez seuil... Elle aussi lui tendit ses deux mains tandis que ses yeux se remplissaient de larmes. Pauvre Catherine !

— Je ramène mon enfant avec moi , répondit Lothaire d'un ton grave.

— Je sais, Gérold^ je sais... Mais un enfant... ce n'est qu'un enfant, et ne peut tenir lieu de la compagne de votre vie.

Elle s'exprimait avec un ton passionné et son regard cherchait le duc. Appuyé sur une crédence, il contemplait le paysage et semblait n'avoir pas accordé d'attention à la conversation .

Le silence se fit. La jeune duchesse baissa les yeux et quelques larmes rapidement essuyées roulèrent sur son visage.

— Il doit être si pénible de mourir en plein bonheur! dit-elle à voix basse.

Le silence se fit encore. Il n'y avait plus dans la chambre que le duc, la duchesse et Lothaire. Le régisseur s'était éclipsé depuis longtemps, et Palmer, le secrétaire privé du duc, dont il paraissait être le favori, s'était retiré dans le salon voisin derrière une portière et s'y tenait immobile comme une statue.

— A propos, mon cher baron , reprit vivement la duchesse , avez-vous ouï parler des objets précieux qui ont été découverts dans la maison des Hiboux?

— Par le fait , le vieux bâtiment a livré son

trésor, répondit le baron Lothaire. Votre Altesse n'a donc pas été induite en erreur.

— Vraiment?... dit le duc en souriant avec incrédulité. Et de quoi s'agit-il? Des objets servant au culte?... de For monnayé?

— Rien de tout cela; je me vois forcé d'enlever à cette découverte tout caractère élégant et poétique. C'était de la cire... de simple cire jaune, cachée et murée par les religieuses quand on leur eut signalé la bande des incendiaires et des voleurs.

— De la cire!... s'écria la duchesse en riant gaiement.

— Que Votre Altesse ne s'y trompe pas. De la cire très pure est chose rare à notre époque de falsifications universelles. C'est, je n'oserais dire de l'or, mais c'est vraiment de l'argent en barre.

— Vous avez vu cela? dit le duc vivement.

— Certainement; j'ai examiné la découverte sur place.

— Je croyais qu'il y avait entre les deux branches de votre maison une rupture très regrettable, mais absolue, dit le duc d'un ton indifférent .

— .(e dirai à Votre Altesse que ma sœur Béate et Claudine de Gérold sont amies depuis leur enfance, répondit Lothaire avec non moins d'indifférence.

— Ah!... vraiment? répondit le duc d'un ton distrait ; puis il se retourna vers la fenêtre.

— Vous ne savez pas, mon cher Gérold, reprit la duchesse... je meurs d'envie de voir cette cire authentique et antique... Oh! cela m'amuserait beaucoup!

— 11 faudrait alors que Votre Altesse ne perdit point de temps, car les marchands spéciaux en font le siège avec l'avidité que des guêpes apporteraient à se gorge r non pas de cire, mais du miel qui se trouvait dans ces rayons.

— Vous entendez, Adalbert? Si nous y allions?

— Demain, après-demain, ÉHse, quand vous voudrez, dès que nous aurons la certitude de ne point causer de tracas aux habitants de la maison des Hiboux.

— Des tracas, à Claudine! Vous la connaissez peu : elle sera très certainement contente de recevoir notre visite. Sa solitude doit bien

lui peser. Je vous en prie, Adalbert, donnez les ordres nécessaires pour que nous partions tout de suite.

Le duc se détourna; il avait légèrement pâli.

— Tout de suite?... répéta-t-il d'un ton indécis.

— Oui, tout de suite, je vous en prie.

Elle s'était levée avec vivacité pour se rapprocher de son mari. Elle posa sa main sur le bras du duc en levant sur lui ses yeux si brillants dans lesquels on lisait un désir enfantin.

Il regarda au dehors, comme pour interroger l'état du temps. « Mais le retour au travers de la forêt, dans la fraîcheur de l'aprèsmidi... murmura- 1 -il en se parlant à luimême.

— L'air de la forêt ne peut que me faire grand bien, s'écria la jeune femme. Et d'ailleurs, je suis bien portante maintenant, tout à fait bien portante.

Il s'inclina en signe d'obéissance et, appelant Palmer, qui parut aussitôt, il lui donna l'ordre de faire préparer les voitures. Puis, après avoir invité Lothaire à les accompagner,

il offrit le bras à la duchesse qui se rendait dans son appartement pour y changer de toilette.

Lothaire les suivit des yeux avec quelque tristesse. Quêtait devenue, pendant son absence, cette jeune femme délicate sans doute, mais vive , élégante, accessible à l'enthousiasme pour tout ce qui était noble et beau , protectrice des arts, qu'elle aimait passionnément, mais avec discernement; cette jeune femme qui remplissait avec tant d'ardeur ses devoirs d'épouse, de mère, de souveraine et qui était devenue la consolatrice de tous les affligés, la mère de tons ceux qui souffraient?... Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même et la flamme qui animait ses yeux était celle de la fièvre. La vivacité gracieuse, dont jadis elle était pour ainsi dire imprégnée, s'était transformée en une agitation nerveuse et fébrile.

Et lui? La portière venait précisément de retomber derrière cet homme beau et imposant entre tous , l'image même de la force en pleine possession d'elle-même. Lui n'avait pas changé. Son épaisse chevelure blonde était toujours aussi belle. Ses yeux bleus, à la fois

caressants et impérieux , témoignaient toujours d'une indomplable obstination que nul obstacle ne pouvait jamais faire flécbir. Involontairement, la mémoire de Lothaire évoqua le souvenir d'une partie de chasse. Le duc avait aperçu un superbe cerf douze cors, et le poursuivait vainement. Il s'acharna à sa poursuite , le jour, la nuit, suivi seulement par un garde, dont il partagea les privations et les fatigues. Ses compagnons de chasse le revirent seulement le quatrième jour, trempé jusqu'aux os, — un violent orage avait éclaté durant la dernière nuit, — avec une chaussure couverte de boue et à demi mort de faim. Mais il avait tué le cerf le matin. Oui, il était obstiné et portait cette obstination en toutes choses. En outre...

Lothaire, perdu dans ses pensées, fixait toujours son reg-ard sur la portière violette. 11 ne s'aperçut de la présence de M. de Palmer qu'au moment où celui-ci se rapprochait familièrement de lui.

— Permettez-moi aussi. Monsieur le Ijaron, dit cet élégant petit homme, dont les tempes commençaient, hélas! às'argenter, permettezmoi de vous saluer à mon tour et de vous of-

fi'ir mes félicitations à propos de votre retour sur le sol natal. Vous avez été éloigné de notre cour pour des causes bien pénibles , et tous ceux qui font partie de la maison ducale s'unissent dans le même sentiment d'allégresse pour fêter votre retour.

Le baron Lothaire contemplait son petit interlocuteur du haut de sa stature élevée, avec un mélange de méfiance et de dédain, a C'est une physionomie bizarre, se dit-il à lui-même. Il y a là un mélange d'asiuce, de bassesse, d'outrecuidance, de friponnerie et même de férocité ; ce doit être l'un de ces hommes qui ne connaissent d'autre loi que celle de leur intérêt et sont capables de poursuivre la satisfaction de celui-ci au travers de toutes les vilenies. »

Le visage qui se dressait vers lui avait le teint jaunâtre des Orientaux; les yeux, foncés, étaient surmontés de sourcils épais; le front très dégarni, eût été bas si la calvitie ne l'avait exhaussé.

— Très obligé, fit Lothaire en s inclinant nvec froideur. Puis son regard se fixa sur les peintures de la chambre.

— Comment trouvez-vous l'aspect de Son Altesse? poursuivit le petit homme en baissant la voix et prenant un ton plaintif.

Et comme Lothaire, absorbé par sa contemplation, semblait ne point avoir entendu la question et tout au moins la laissait sans réponse, M. de Palmer ne se découragea point et reprit d'une voix de plus en plus mystérieuse et plaintive :

— Ah ! je crains bien que nous n'ayons un hiver bien triste... Elle est mourante... Et alors...

Lothaire se retourna tout d'une pièce et toisa son interlocuteur.

— Et alors?... répéta-t-il d'un ton d'interrogation.

La question demeura sans réponse, car on annonça que les voitures étaient prêtes. Lothaire passa devant Palmer sans insister pour qu'il s'expliquât.

Il s'assit en face du duc et de la duchesse. La voiture roulait sur la grande route, si bien entretenue , qui menait dans la forêt de sapins au parfum fortifiant. Sur les coussins de soie, d'un rouge foncé, qui garnissaient la voiture,

la duchesse apparaissait plus pâle encore que de coutume, et cependant tout en elle, attitude, gestes, expression de physionomie, tout révélait, avec l'ardent désir de vivre , le ferme, l'invincihle espoir de recouvrer la santé. Ses lèvres blêmes et amincies s'ouvraient sur ses petites dents blanches. Sous le simple chapeau de paille rond , garni seulement d'un ruban rouge, son regard brillant cherchait avec anxiété à pénétrer l'ombre mystérieuse de la forêt, tandis que sa poitrine s'élevait et s'abaissait avec ardeur comme si elle avait espéré que chaque aspiration devait lui apporter un soulagement.

« Oui^ se dit Lothaire, qui, pâle et pensif, l'examinait à la dérobée, cela est vrai; elle est mourante... Et après?... après?...

Le duc , assis près de sa femme , semblait n'avoir d'autre préoccupation que celle d'examiner le treillage s'étendant sur la lisière de la forêt pour y parquer le gibier.

Et après?... Le baron Lothaire ne connaissait que trop bien le secret qui n'en était plus un pour personne. Le secret avait emprunté des ailes et l'était venu trouver jusque dans la

villa qu'il habitait au bord de la Méditerranée. iM. de Gérold n'avait pas été surpris d'apprendre par quelle passion le duc était envahi. Il l'avait vue naitre et avait passé par des transports de fureur en entendant son nom, son propre nom rapproché de celui du duc dans les commentaires malveillants des courtisans.

La duchesse se mit à causer. Elle lui parlait sans cesse de Claudine et il se vit contraint de lui répondre , quelle que fût d'ailleurs la répugnance qu'il éprouvait à s'entretenir de sa cousine en présence du duc.

Derrière la voiture occupée par Leurs Altesses venait une seconde voiture, contenant la plus âgée des dames d'honneur de la duchesse , M""" de Katzenstein. Près de cette vieille dame, à la physionomie affable et bonne, était assis M. de Palmer, qui souriait avec ironie. Il lui semblait un peu... comment dire?... un peu imprudent, de la part du duc, de se rendre, dès le lendemain de son arrivée, à la maison des Hiboux. Il y avait là une hâte vraiment bien juvénile. Après tout, chacun sait que les amoureux , à tout âge , sont incapables de patience.

Tout à coup les voitures cessèrent d'avancer. Palmer se pencha par-dessus la portière, et son sourire ironique s'accentua. La voiture ducale s'était arrêtée près d'un équipage facilement reconnaissable à la magnificence des chevaux qui le conduisaient, ainsi qu'à la cocarde noire et jaune que portaient le cocher et le valet de pied. C'était la voiture de Lothaire , et celui-ci, ayant mis pied à terre , tendait à la duchesse un paquet orné de dentelles blanches et de rubans roses... son enfant.

— Ah ! c'est M™® de Berg avec la petite fille de la pauvre princesse Catherine, dit la dame d'honneur après avoir dirigé son lorgnon sur ce groupe. On dit que c'est un pauvre avorton k peine né viable... Vraiment, je plains M"® de Berg. Sa tâche est lourde et sa responsabilité l'est encore davantage.

M. de Palmer avait repris sa place dans le fond de la voiture et ne répondit pas à cette dernière réflexion. Il souriait toujours.

— Comme tout ici se passe avec une simplicité rustique! dit-il. Cela va être une charmante vie de famille et de campagne^ échappant à toutes les règles de l'étiquette.

Les voitures se remirent en mouvement et celle du l)aron Lothaire , qui venait en sens inverse, les croisa au passage. Ce fut avec une profonde déférence que le petit homme s'inclina pour saluer la* belle M"'' de Berg qui tenait l'enfant sur ses genoux , et fixait sur lui , avec ime expression singulière, ses grands yeux d'un bleu d'acier.

— Elle est encore belle ! , .. murmura la dame d'honneur en lui rendant son salut avec une nuance de réserve... et cependant elle ne peut guère être jeune... Attendez un peu, Palmer... Je crois bien qu'elle nous a été présentée, il y a quinze ans environ , à Baden-Baden, durant un séjour qu'y faisait la duchesse douairière avec son fils, notre jeune duc régnant. Cela se passait chez la comtesse Schomberg. Peu après elle vint s'établir avec son vieux mari à la résidence ducale, disant que le changement d'air ferait du bien à celui-ci. La physionomie de la vieille dame se revêtit d'une expression de gaieté un peu moqueuse.

Je ne veux pas me faire l'écho des mauvais propos qui circulèrent à ce moment-là. Le fait est qu'elle vécut durant une année dans

les plaisirs les plus brillants. Au bout de cette année, notre duc se maria, et depuis lors il a toujours été le modèle des époux.

— Nul n'ignore, Madame, que le duc marche toujours dans la voie de la vertu, même aujourd'hui, même en ce moment : qui pourrait en douter ?

La vieille dame regarda bien en face son interlocuteur, et la rougeur de l'indignation montant à ses joues, elle lui dit vivement :

— Je vous prie, Palmer, de garder pour d'autres que pour moi vos insinuations sarcastiques. Je comprends très bien la signification de vos allusions qui ne contiennent, je vousl'affirme, pas un atome de vérité. Claudine Gérold...

— Mais, grand Dieu, qui donc s'avise de médire de Claudine de Gérold?... la plus pure parmi les femmes les plus irréprochables!... répondit Palmer en levant son chapeau au-dessus de son front dépouillé.

M°"^ de Katzenstein rougit encore davantage , se mordit les lèvres et garda le silence. . . Ce Palmer avait vraiment un esprit venimeux. Il connaissait l'art d'atteindre sans se décou-

vrir, de nuire sans courir le risque d'être pris sur le fait, d'insinuer les pires choses en se réservant une porte de sortie , en entourant ses insinuations malveillantes d'éloges qui, en apparence, mais seulement en apparence, les semblaient combattre et démentir : le tout à seule fin de se ménager un alibi, et de telle sorte que, tout en se livrant au dénigrement, on n'eût pu citer un seul mot établissant nettement son désir de nuire,

— Nous sommes arrivés, dit-il en désignant de la main le fronton du cloître en ruine , dont les arabesques, finement découpées, ressortaient sur la verdure comme le dessin d'une dentelle sur un coussin de velours. Au-dessus de la tour, environnée d'arbres séculaires, voletaient les pigeons d'Heinemann qui sillonnaient le ciel d'éclairs argentés, et les platesbandes de fleurs, au brillant coloris, se détachaient vivement sur les taillis touffus.

— Véritablement, Madame, reprit Palmer, cette maison des Hiboux est un logis fait à souhait pour la plus romantique des idylles. Ce nid, que l'on nous avait dépeint comme repoussant , est créé tout exprès pour y rêver un

Î82 LA aiAISON DES HIBOUX.

bonheur à venir, ou pour y cacher un bonheur échu.

Vin.

Sur la terrasse de la maison retentit un éclat de rire. Il n'était pas précisément mélodieux , tel qu'on s'attend à l'entendre quand il résonne sur les lèvres d'une jolie femme. Peut-être aussi aurait -on pu le trouver un peu bruyant. Mais ce rire était si clair, si franc , qu'il donnait confiance et devenait communicatif. Le solitaire de la tour du clocher ressentit lui-même cette impression, car., après avoir prêté l'oreille avec une certaine impatience , un sourire vint éclairer sa physionomie.

Mais aussi le moyen de résister à ce rire sonore, frais et sain? Il en était ému, et ne put sempêcher d'évoquer l'image d'une source limpide et cristalline coulant sur une fraîche verdure, dans l'ombre de la forêt. Ce rire était charmant... Et c'était Béate, « cette personne méchante et barhare » , qui riait ainsi I

Il secoua la tète, et reprit sa plume; mais le rire se faisait toujours entendre, et troublait ses pensées; à quelques pas de lui, Béate s'essuyait les yeux, car elle avait tant ri, que les larmes avaient jailli.

Elle était assise près de Claudine sur un banc que Heinemann avait construit avec des tiges de bouleau, et lui donnait une leçon pour lui apprendre à se servir d'une machine à coudre, posée devant les deux cousines, sur une table de bois peinte en vert. Les belles mains de l'exdame d'honneur essayaient de se familiariser avec le mécanisme dont Béate lui expliquait le secret.

— Non, tu ne sais pas à quel point ta maladresse est amusante!... Mais, mon enfant, tu ne t'aperçois pas même qu'il n'y a plus de fil dans ton aiguille, et tu continues à coudre avec ardeur!... Tiens, voilà le fil, et maintenant tu peux marcher.

La belle jeune fille, vêtue d'une très simple robe de toile, avait les joues en feu, tant elle s'appliquait à son travail.

— Un peu de patience. Béate, je ne te demande qu'un peu de patience; le temps vien-

cira où tu me jugeras capable de t'aider dans tes propres travaux de couture.

— Il ne manquerait plus que cela!... s'écria Béate. La maison est remplie de femmes de service, qui, à force d'être nombreuses, se créent des loisirs l'une à l'autre, et tu viendrais encore m'aider? Tu as bien assez d'occupations dans ton logis, et si tu pouvais conquérir quelques heures de liberté, c'est à ton piano qu'il les faudrait employer; ou bien tu te remettrais un peu à la peinture... Si seulement je pouvais faire travailler quelqu'un, je m'appliquerais à obtenir ce résultat du côté de cette IVP® de Berg; cette femme qui ne fait œuvre de ses dix doigts a le don de m'agacer furieusement. Il y a toujours quelque chose d'inquiétant dans l'oisiveté d'une femme ; cette oisiveté indique toujours, me semble-t-il, un peu de désordre dans les idées, ou beaucoup de désordre dans les sentiments et les habitudes. Toujours est-il que je lui ai porté, l'autre jour, quelques paquets de laine, la plus fine qui se puisse imaginer, filée sous mes yeux. Je lui ai dit : « Ma chère dame , vous devez vous ennuyer, car nous n'avons ici d'autre

distraction que le travail, et je vois que vous n'en usez pas. Voici une laine de qualité supérieure, avec laquelle vous pourriez tricoter quelques paires de bas pour l'enfant. Il faudrait s'y prendre dès à présent, car l'hiver est précoce dans nos montagnes. » La voilà qui a blêmi sous ses peintures , mais blêmi ! . . . jusqu'à son nez qui est devenu tout blanc. Et elle m'a répondu d'un ton pincé : « Son Altesse la princesse Thékla entend s'occuper elle-même de tous les détails qui concernent la toilette de sa petite-fille. Elle a sur ce sujet des principes hygiéniques, et considère l'usage des bas de laine comme particulièrement malsain. — Vraiment? lui ai- je répondu. Ai -je l'air malsain? Et le père de l'enfant vous fait-il l'effet d'un valétudinaire ? Eh bien ! chère dame , nous avons toujours porté l'un et l'autre des objets exécutés avec de la laine pareille à celleci, et avec le fil préparé dans notre maison. Vous voyez que nous ne nous en sommes pas trop mal trouvés. Cela ne nous a pas empêchés de grandir et d'avoir une bonne santé. » Elle n'a pas osé me répondre , mais son visage ! . . . Ah! quelle expression de méchanceté sour-

noise! Elle essaya de commander à son irritation , puis elle m'expliqua d'un ton posé qu'elle avait reçu, concernant l'enfant, des instructions tellement précises, qu'il lui était impossible d'assumer aucune responsabilité ^ et qu'elle se trouvait obligée d'obéir passivement. Mais au nom du ciel, parce que cette enfant est la fille d'une princesse, est-ce que Lothaire n'est plus son père? Il est vraiment par trop sot... Car je lui ai conté tout cela, et il s'est borné à lever les épaules, en gardant le silence. Si je gouvernais seulement pendant quatre semaines celte pauvre petite créature affamée, exténuée à force de soins imbéciles, tu verrais un miracle se produire sous tes yeux, Claudine. Elle deviendrait aussi fraîche que ton Elisabeth...

Et Béate désignait de la main la petite fille , qui, assise devant une table proportionnée à sa taille, jouait avec un petit ménage, que sa tante avait, le matin même, extrait d'une armoire dans laquelle on avait conservé les jouets qui lai avaient appartenu lorsqu'elle était elle-même une petite fille.

— Au surplus, ajouta-t-elle, l'air de la campagne est merveilleusement profitable à ta

propre saaté. Si tu te voyais avec tes yeux brillants et sur tes joues cette teinte rosée que tu avais tout à fait perdue à la cour! Il est heureux, ma chère, qu'il n'y ait ici personne en disposition de perdre la tète... Tu la lui ferais tourner, bien sûr, car...

Claudine, la tète baissée sur sa machine, souriait à la narration si vivement faite par Béate. Elle n'accorda aucune attention à son mutisme soudain, et ne put non plus s'apercevoir de l'expression de surprise effarée qui se peignit soudainement sur son visage tandis qu'elle regardait du côté de la grande route. Dieu de bonté ! ... Ce qu'elle voyait , c'était bien la livrée ducale, rouge, galonnée d'or, qui ressortait là-bas sur la verdure de la forêt.

— Claudine ! . . . Leurs Altesses ! En vérité , elles viennent de ce côté !

Claudine s'appuya contre le dossier du banc, fixant un regard d'angoisse sur les voitures qui s'arrêtaient devant sa maison ; dans l'allée principale du jardin , Heinemann s'efforçait de se délivrer de son tablier, dans le dessein d'aller endosser sa vieille livrée. Les fenêtres de M"* Lindenmeyer se heurtèrent sous un choc

convulsif , et Béate se préparait à prendre la fuite, quand son regard tomba sur sa cousine.

— Qu'as-tu donc?.., dit-elle à voix basse, en saisissant sa main... Viens,, il faut aller au-devant de tes hôtes... Es-tu soudainement devenue malade?... Voyons, parle!

Claudine avait rapidement repris possession d'elle-même. Elle descendit vivement l'escalier et se dirigea vers la porte d'entrée, avec la grâce aisée qu'elle déployait aux bals de la cour, lorsqu'elle glissait, ce pareile à une déesse », disait-on, sur les parquets brillants , portant non pas une robe de toile, mais vêtue du grand habit de velours bleu, à longue queue. Béate la suivit, avec une surprise admirative; quelle déférence pleine de dignité dans le mouvement qui courba sa taille si souple, et avec quel mouvement de reconnaissance enjouée elle baissa le front que la duchesse baisa affectueusement ! Béate se penchait pour contempler les souverains , mon Dieu ! . . . C'était Lothaire qui marchait là près du duC;, tandis que la duchesse les précédait en s'appuyant sur le bras de Claudine. Béate rentra vivement dans la maison , traversa la pièce qui servait

de salon , et se précipita dans la chambre de M"^ Lindenmeyer. La pauvre vieille demoiselle avait littéralement perdu la tête. Elle se tenait devant son miroir et assurait , d'une main tremblante , son plus beau bonnet garni de rubans rouges. Toute sa personne offrait du reste un aspect bizarre. Elle avait passé à la hâte le corsage d'une robe de soie noire... mais avait oublié que le jupon de ladite robe était encore suspendu dans l'armoire, dont les portes étaient restées largement ouvertes.

— Ma chère Lindenmeyer, ne vous agitez pas, je vous en prie, dit Béate gaiement; dites-moi seulement tout de suite où vous avez serré les assiettes de cristal de la grand'mère , et, aussi, où Claudine met les petites cuillers d'argent. Après quoi, vous vous assoirez bien tranquillement dans votre fauteuil près de la fenêtre; votre toilette, qui sera vue seulement en buste, convient on ne peut mieux à la situation; vous contemplerez Leurs Altesses bien à votre aise quand plus tard elles se promèneront dans le jardin.

La vieille Lindenmeyer avait l'esprit profondément troublé ; elle assura que , dût sa vie en

dépendre, il lui était impossible de savoir où se trouvaient les assiettes... et les cuillers pas davantag'e. Béate la quitta en riant, et se dirigea vers la chambre du clocher. Il y avait là aussi un rêveur, et il était urgent de l'arracher à ses songes. Il n'avait pas le plus léger soupçon de l'honneur qui était fait à sa maison, et demeurait plongé dans son travail. Béate secoua la tète , en rougissant un peu , et frappa à la porte. « Entrez, » lui fut-il répondu ; et à ce moment la figure énergique de Béate se transforma.

— Jean, lui dit-elle d'une voix devenue douce et harmonieuse, mettez votre habit le plus présentable et descendez tout de suite. Vous avez des visites : Leurs Altesses sont descendues de voiture à votre porte.

Et lorsque Jean leva la tête avec mécontentement , cette nouvelle invraisemblable n'étant , suivant lui , qu'une plaisanterie destinée à l'enlever à son travail^ elle se mit à rire, de ce même rire sonore et frais qu'il avait naguère entendu.

— Mais ne perdez donc pas de temps. Leurs Altesses vont s'apercevoir qu'il ne manque rien

à la réception qu'on leur fait, sinon la présence du inaitre de la maison... Je vous suivrai avec quelques rafraichissements.

Jean passa ses mains dans sa chevelure brune avec une perplexité voisine du désespoir... On n'était donc plus en sûreté, même dans la maison des Hiboux? Grand honneur certainement!... mais combien gênant ! Et qu'avait-on besoin de poursuivre dans son refuge un homme ruiné?... Ah! Claudine... Ils veulent reprendre Claudine, et peut-être la viennent-ils chercher?

Ce fut avec un visage fort sombre que Jean de Gérold quitta sa chambre. Béate y resta seule un instant. Elle examinait ce qui Fentourait avec la confusion que ressent un enfant lorsqu'on. le mène pour la première fois à l'église. Puis elle s'avança sur la pointe des pieds, le cœur battant, et jeta en rougissant un regard sur les feuilles de papier en travers desquelles la plume était tombée. Cette écriture, fine et serrée, n'était pas encore sèche. Elle se pressait sous un titre écrit en grandes lettres : Quelques réflexions sur le rire... Elle secoua la tête en souriant avec satisfaction...

Puis elle descendit l'escalier et se dirigea vers l'office , situé derrière la pièce qui servait de salle à manger. Elle disposa de fraîches fraises des bois , ainsi que du sucre pilé , sur un plateau,, et, suivie par Heinemann , qui avait enfin réussi à trouver la vieille livrée des Gérold et frémissait de joie en songeant à l'honneur insigne dont la vieille maison des Hiboux était investie, elle arriva sur la terrasse au moment où la duchesse se soulevait pour visiter la cave, qui ne contenait qu'un faible reste du trésor des religieuses.

Béate de Gérold avait été présentée à la cour. Lors du mariage de son frère avec une princesse appartenant à la maison régnante, elle avait passé trois jours pleins au palais. Elle avait été obligée de faire des visites et d'en recevoir. Elle avait diné chez la princesse Thékla et avait « subi » , disait-elle , un rout à la cour. Elle avait porté un jour une robe en soie bleu de ciel, un autre jour une robe en satin jaune, et sa mémoire assimilait ces trois journées au plus insupportable des martyres. Elle avait été, disait-elle, bouclée dans ses corsages comme dans la cangue chinoise qui est, on le

sait, un supplice très douloureux. Mais la couturière l'avait ainsi exigé, en affirmant que cela était inévitable. Quand elle était revenue dans son château , elle avait repris avec une inexprimable satisfaction ses toilettes simples et commodes, et s'était bien juré qu'elle ne reverrait plus jamais tout ce monde qui se mettait à la torture pour s'ennuyer en nombreuse compagnie. C'est sans doute en constatant que les circonstances l'avaient obligée à rompre son vœu, que Béate s'inclina devant Leurs Altesses avec tant de mauvaise grâce et que son visage reprit cette expression de dureté jadis qualifiée de « barbare » par Jean de Gérold.

— Nous nous rendons dans la cave nouvellement découverte , Messieurs , dit le duc , en posant soigneusement sur les épaules de sa femme un chaud petit mantelet de peluche.

Claudine prit une grosse clef dans une corbeille placée près de la machine à coudre et dit à Heinemann de précéder les visiteurs. Jean les accompagna , tandis qu'elle se hâtait de rentrer dans la maison pour y chercher les cuillers et les assiettes, toujours introuvables, ainsi qu'une belle nappe.

Ses mains tremblaient, tandis qu'elle se livrait à ces soins. — Pourquoi, se disait- elle à mi-voix , pourquoi faut-il être troublée même ici?

Elle appuya sa tête sur la vieille armoire de chêne qui contenait le linge de sa grand'mère , comme pour chercher un appui matériel dans la lutte qui s'élevait de son àme. — Allons, il faut dominer cela... fit-elle en posant sa main sur son cœur qui battait à coups précipités.

Elle pouvait ce qu'elle voulait. Quand elle reparut quelques instants plus tard, afin de suivre Leurs Altesses dans leur course d'exploration, sa physionomie ne trahissait aucun trouble.

— Arrêtez!.,, dit une voix sonore sous la voûte de la cave. Vous ne pouvez aller plus loin. La cave est extrêmement froide , et vous êtes légèrement vêtue.

C'était le baron Lothaire qui s'exprimait ainsi.

— Si vous pouvez refréner votre impatience pendant quelques instants encore , ma cousine, poursuivit-il, mieux vaut que vous n'alliez pas plus loin. Il me semble que Leurs

Vitesses remontent l'escalier de la cave; oui, c'est bien la voix du duc... Me trompé-je?

Claudine le regardait avec surprise et ne lui répondit pas. L'expression du visage de Lothaire était rigide, même dure.

— Mieux vaut que nous attendions Leurs Altesses sur la terrasse. Ici...

Il s'interrompit. Claudine s'était retournée et montait les degrés qui conduisaient à la terrasse. Il la suivit, s'appuya sur la porte vitrée et fixa ses regards sur la table qui était dressée. Kien ne témoignait là d'un passé prospère : il n'y avait sur cette table que de fort simples assiettes de verre et des petites cuillers fort usées. L'argenterie de la maison Gérold se trouvait actuellement dans les armoires du château de Maisonneuve. Mais la nappe damassée portait, dans l'un de ses angles, les armoiries des Gérold, chef-d'œuvre de tissage. La vieille dame, quand elle s'était retirée dans la maison des Hiboux, avait emporté cette nappe comme souvenir du jour où l'on s'en était servi pour la première fois : le jour du baptême de son fils.

— Ce sont nos armoiries, dit Lothaire en

désignant du doigt une biche portant au front une étoile. Cet écusson a toujours été sans tâclie , si loin que l'on puisse remonter dans les siècles écoulés. L'éclat de l'étoile ne s'est jamais voilé; des événements malheureux ont pu atteindre nos ancêtres. Ils ont dû parfois plier sous une destinée ennemie , mais l'honneur est toujours resté sauf, chez les hommes comme chez les femmes, jusqu'à nos jours.

La jeune fille tressaillit comme elle l'eût pu faire au contact d'un serpent et ses beaux yeux bleus adressèrent un regard déchirant à son interlocuteur. Mais les paroles expirèrent sur ses lèvres, car Leurs Altesses se montraient , et Lothaire s'empressa d'aller à leur rencontre. Le duc , marchant près de Jean , suivait la duchesse, qui avait pris le bras de sa dame d'honneur. Derrière eux s'avançait un couple étrange : Béate donnait le bras à M. de Palmer, qu'elle dépassait de sa tête. Elle écoutait, avec un dédain à peine dissimulé, ses discours empressés , et se hâta de chercher près de la table un siège qui l'éloignât de lui.

— Et toute la cave était remplie de cire?... dit la duchesse ens'asseyant. Puis, sans attendre

de réponse , elle s'écria : — Des fraises des bois! C'est ce que j'aime le plus ! Comme leur parfum est mille fois meilleur que celui de nos fruits cultivés dans... dans du fumier!... Mon ami, fit-elle en se tournant vivement vers le duc, nous ferons une jolie partie dans la forêt. Nous prendrons les enfants et nous irons cueillir des fraises. Monsieur de Palmer, occupez-vous, je vous prie, d'organiser cela le plus vite possible et de faire chercher une place où nous trouverons beaucoup de fraises. Mais tout de suite, vous entendez? Nous voulons bien employer ce beau temps.

On s'était placé autour de la table et Claudine présenta les fruits à ses hôtes. Elle se trouvait devant le duc. Il la remercia de la main sans la regarder, tout entier aux récits de voyage qu'il avait demandés à Jean. Elle s'approcha du baron Lothaire. Lui aussi remercia en refusant. Elle revint sur sa chaise et baissa les yeux sur sa nièce, qui s'était glissée dans la réunion et se pressait contre elle. Claudine, perdue dans ses pensées , ne revint à elle qu'au moment où la duchesse lui adressait la parole.

— Ma chère demoiselle de Gérold, lui disait-

elle, il faudra que vous veniez souvent à Altenstein. Le duc et moi nous nous sommes promis de nous affranchir de to'ute étiquette pendant notre séjour dans cette contrée délicieuse. Nous voulons vivre comme de simples particuliers, visiter nos voisins, les recevoir chez nous et faire , en leur compagnie, d'agréables parties de campagne. Nous attirerons aussi les Maisonneuve... Oui, oui. Mademoiselle de Gérold, fit-elle en se retournant vers Béate , n'essayez pas de vous défendre! Je désire voir de près la puissante et ingénieuse organisation que vous avez su donner à votre ménage, m'a-t-on dit, et j'espère que vous nous visiterez à Altenstein.

— Ce sera pour notre maison , si jamais Votre Altesse daignait la visiter, un honneur dont nous serions profondément reconnaissants, répondit Béate de sa voix sonore. Mais Votre Altesse daignera m'excuser. Mon ménage, doublé d'une exploitation agricole, ne me permet pas de m'éloigner souvent, ni pour longtemps. Les fonctions que je remplis m'absorbent d'autant plus qu'elles concernent des intérêts autres que les miens, et que je les exerce

au lieu et place d'une maîtresse de maison. On a d'autant plas de responsabilité que l'on agit pour autrui.

La duchesse écoutait Béate avec une surprise qu'elle avait peine à dissimuler. Tout à coup son visage s'éclaira et reprit l'expression bienveillante qui lui était habituelle.

— Je sais , dit-elle , que tous les Gérold sont esclaves de leurs devoirs. Cela est trop digne de louange pour que je n'en accepte pas une fois de plus la preuve, fàt-elle faite à mon détriment. Mais vous, Mademoiselle Claudine de Gérold? Nous pouvons compter sur vous avec certitude. N'est-il pas vrai, Adalbert?... ajoutât-elle en s'adressant au duc.

— Gomment? De quoi s'agit-il? Excusezmoi, je vous prie. Je n'ai pas suivi la conversation, occupé que j'étais à écouter la narration d'un bien beau voyage en Espagne , répondit le duc en s'inclinant gracieusement vers son hôte.

— Il faut que vous m'aidiez, reprit la duchesse, dans une entreprise que j'ai à cœur de faire réussir. Vous m'êtes témoin que j'ai toujours exprimé le désir de voir très souvent près

de nous une jeune fille que notre mère aime tendrement, M""^ Claudine de Gérold, ici présente. N'est-il point vrai, Adalbert?

Pendant un instant , le silence se fit sur la terrasse . Le soleil couchant dorait chaque feuille des arbres. Ses rayons, passant au travers des branches, décrivaient sur le sol des arabesques bizarres que formait l'alliance de l'ombre avec la lumière. Quelque chose d'analogue se passait dans l'âme de Claudine , car elle apparaissait tantôt pâle , tantôt envahie par une subite rougeur.

— Par le fait, Mademoiselle de Gérold, dit une voix qui maîtrisa subitement, tant elle était froide et indifférente, l'orage qui grondait dans son âme... par le fait, la duchesse m'a dit, en effet, qu'elle désirait faire de la musique avec vous à Altenstein.

Puis, se retournant vivement vers Jean et reprenant sa conversation, il lui demanda :

— Et l'homme? Est-il mort de sa blessure?

— Il a guéri et vit encore.

C'était un récit de chasse que le duc avait provoqué en questionnant Jean. Et quand le duc causait de chasse, il devenait, chacun le

savait , étranger à tout ce que l'on disait près de lui. Seul, M. de Palmer eut un léger sourire d'incrédulité en regardant Claudine qui semblait respirer plus librement.

— Hé bien?,., fit la duchesse en insistant avec l'impatience qui caractérise ceux qui ont pour coutume de voir tous leurs caprices accomplis.

— Si Votre Altesse l'ordonne... répondit Claudine à voix basse ; mais il y a bien longtemps que je n'ai chanté et je ne crois pas être capable maintenant... sans avoir fait aucun exercice.

La duchesse fut empêchée de répondre : elle toussait légèrement, et le duc, se levant avec vivacité, constata qu'un vent assez frais venait au travers des arbres.

— Il faut partir de suite, dit-il... les voilures!

L'un des valets de pied, qui n'avait point quitté la porte d'entrée du jardin et s'était toujours tenu en vue, employant ses loisirs à examiner les passants, aperçut le geste que lui adressait M. de Palmer. Le départ de Leurs Altesses fut immédiat. Quelques minutes plus

tard, le bruit des voilures qui les emportaient s'éteignit dans le lointain.

— Nous aussi, il est temps que nous prenions congé de nos hôtes, n'est-il pas vrai, Lotliaire?.., dit Béate à son frère.

11 baissa la tête en signe d'acquiescement, et secoua la main de Jean. Quand il se retourna pour saluer Claudine, elle avait disparu.

Béate, allant à la recherche de son chapeau et de son ombrelle, rencontra Claudine, qui, fort paisible en apparence^ s'occupait, dans la cuisine, à remplir avec des fraises une petite assiette destinée à M^^" Lindenmeyer, ainsi qu'elle le dit à sa cousine.

— Je ne savais où tu nichais, répondit Béate, et t'ai demandée à tous les échos d'alentour. Nous partons, Claudine. Hé bien! j'espère que tu as eu une après-midi fort accidentée. Je te félicite de ce voisinage princier ; et quand je te dis que je t'en féhcite, je m'entends. Bien de plus terrible que d'avoir des voisins oisifs. Comme ils sont accablés du poids de leur oisiveté, ils cherchent toujours à le diminuer et portent leur fardeau à tous ceux dont ils sont entourés, afin qu'on les aide à le supporter.

LA MAISON DES UIBflUX. 203

Tu peux t'attendre à ce que ces visites se renouvellent. Cela sera tout à fait charmant. Aussi je t'engage à avoir toujours sous la main quelques gâteaux présentaJ3les ou toute autre chose de même genre. La duchesse aime à pénétrer chez ses sujets... On la dit fort disposée à faire des promenades... Hé!... pauvre femme! Je crois bien qu'elle cherche à s'étourdir et qu'au fond de l'âme elle sent bien qu'elle est rudement atteinte. As-tu remarqué comme elle respire avec peine? Mais il faut que je te quitte. Je suis sûre que ma grosse Berg est déjà affamée. D'abord elle l'est toujours ; elle grignote quelque chose pendant toute la journée, mange comme deux à ses repas, et la nuit va rôder autour du garde-manger. Elle m'a joué un tour! Figure-toi que l'on devait faire le lendemain un chaufroid de canard; la cuisinière avait soigneusement préparé tous les morceaux, enlevant les nerfs, les peaux, etc. ; puis elle s'était allée coucher. Le lendemain explosion , fureur de la cuisinière qui criait : « Elle m'a mangé ma poitrine ! » Les plus beaux filets des canards avaient disparu, engloutis par ma grosse Berg, et cependant ce n'est pas la nourri-

ture qui lui manque! Depuis ce jour ou plutôt cette nuit, l'office est fermée à clef et la clef est clans ma poche. Au revoir, Claudine! Amènemoi bientôt ta nièce.

Elle lui serra la main, et se hâta de rejoindre son frère. .

Claudine porta les fraises à ]\F® Lindenmeyer, qui était encore coiffée de son plus beau bonnet; elle tenait Elisabeth sur ses genoux , et lui contait une histoire merveilleuse , dans laquelle une jeune fille admirablement belle épousait un prince qui était beau comme le jour.

— Ce devait être un duc régnant, dit la petite fille après avoir réfléchi... Puis, apercevant Claudine, elle lui demanda : — Ma tante, puis-je encore rester ici, pour savoir la fin de l'histoire?

Mais Claudine ne lui répondit pas : elle ne l'avait pas entendue, occupée qu'elle était à écouter le roulement, toujours plus lointain, de la voiture qui emportait les Maisonneuve.

— 0 Jésus!... Mademoiselle Claudine!...

s'écria M"^ Lindenmeyer en joignant les mains avec jubilation, heureuse de pouvoir enfin

parler de révénement qui venait enfin de se produire. Combien notre duc est beau! Quand je l'ai vu marcher dans le jardin près de notre jeune maître, je me suis rappelé ce que Schiller a dit : <( Le poète doit marcher près du roi, car tous les deux ils habitent les sommets de l'humanité. » Oh! Mademoiselle! Si seulement votre grand'mère avait vécu jusqu'à ce jour, pour vous voir là, assise sur la terrasse, en famille, pour ainsi dire avec nos souverains et mangeant des fraises avec eux!... Je ne crois pas que l'on puisse voir un homme plus beau que notre duc !

— Tante Claudine, dit la petite fille, mon oncle Lothaire me plait mieux que le duc : d'abord il est aussi beau ; et puis ses yeux sont meilleurs.

Claudine se détourna, et se dirigea vers la porte ; elle monta l'étroit escalier qui menait à la chambre de Jean. Elle le trouva se promenant en long et en large, avec une intense expression de découragement empreinte sur son visage.

— Tu me trouves absolument désarçonné, dit-il en adressant à sa sœur un regard na-

vrant... 0 ma chère et belle solitude!... Claudine , il ne faut pas te méprendre sur le sens de mes paroles; tu sais à quel point je suis attaché à nos souverains, et certes je suis fier de voir que le mérite de ma sœur suffit à les attirer dans notre pauvre demeure; mais, ma chère Claudine... tu es fâchée de m'entendre parler ainsi?... fit-il en remarquant l'ombre qui s'étendait sur les traits de sa sœur. Elle secoua la tête.

— Non, Jean, pourquoi en serais-je fâchée? Mais je suis contrariée pour toi , et nous dirons franchement à Leurs Altesses que tu ne peux pour aucune cause... tu m'entends?... poicr aucune cause , être distrait de ton travail.

Il s'arrêta devant elle, et, du bout des doigts, caressa affectueusement ses joues.

— Non, mon enfant; tu as été dame d'honneur à la cour, et tu sais mieux que personne à quel point il est impossible d'agir de cette façon. En venant chez nous. Leurs Altesses nous ont donné une marque d'amicale condescendance , qui nous honore , et dont nous devons être profondément reconnaissants. Nous ne pouvons nous comporter envers eux avec

la rudesse dont Béate a tantôt fait preuve dans son refus; j'en ai été consterné et à la fois humilié , pour elle et pour nous ; je ne comprends pas la placidité et l'indifférence avec lesquelles Lothaire a assisté à ce dialogue.

— Mais ton travail, Jean?... Tu peux être certain que la duchesse elle-même serait inconsolable si jamais elle apprenait que sa présence a jeté la perturbation dans tes habitudes de travail.

— Elle a une belle âme, Claudine, un esprit doué de façon que tout ce qui est beau et bon l'attire invinciblement; mais elle est malade, très malade... Ah! je le sais mieux que personne! Quand je l'ai entendue tousser, j'ai cru entendre la toux de ma pauvre femme, et j'en ai eu le cœur percé comme par une lame de couteau... Non, ma chère Claudine, il ne sera pas dit que cette vie, à moitié éteinte, aura connu, par nous, même une légère contrariété : la maison des Hiboux sera à sa disposition, à toute heure.

Claudine ne répondit pas; elle s'était rapprochée de la fenêtre en ogive , au travers de la- , quelle passait la lumière rouge du soleil à son

déclin et son regard s'attachait sur la cime des arbres. Non, elle ne pouvait, elle ne devait pas lui donner de nouveaux sujets de préoccupation ; elle ne devait pas troubler son repos. Et d'ailleurs... qui sait?... Peut-être s'était-elle éteinte, cette passion aveugle, qui semblait prête jadis à briser toutes les barrières. Aujourd'hui elle n'avait pas rencontré sans cesse un regard ardent dans sa fixité... Il semblait l'avoir à peine aperçue. Elle inclina machinalement la tête comme pour répondre à une voix intérieure , et s'encourager dans cette voie, qui pouvait la mener à la sécurité toujours si ardemment poursuivie... Il était possible, en effet, que ses sentiments chevaleresques, que sa magnanimité, aient triomphé dans le combat qui se livrait en lui : cela devait être... Et puis le spectacle de cette existence menacée qui s'éteignait sous ses yeux... Oh! oui , elle pouvait être tranquille ; désormais il lui était permis d'espérer.

Son frère l'avait rejointe et, saisissant sa main, lui dit avec tendresse : — Cette solitude te pèse? Aujourd'hui où les rayons de ton existence naguère si brillante ont éclairé

notre pauvre demeure, elle m'est apparue si dénuée, si misérable! Et je suis tourmenté par cette pensée que, t'enfermant ici en te faisant partager ma misère, je commets pour ainsi dire un meurtre.

— Tu ne peux savoir, mon cher Jean, répondit-elle en souriant avec un regard humide, à quel point je suis satisfaite de vivre ici près de toi , combien notre pauvreté m'est douce , quel appui et quelle protection cette pauvreté m'accorde... Si tu le savais, tu ne me parlerais plus jamais de la sorte. Non, je ne suis pas triste; je ne fais pas de retour sur le passé, sinon pour bénir le présent. Et précisément je n'ai jamais eu le cœur plus léger qu'en ce moment, où tu m'as surprise dans une méditation dont le sujet était contraire à celui que tu as supposé. Maintenant il faut que je descende pour m'occuper du souper, qui se compose, il est vrai, seulement d'œufs frais et de salade... Mais les salades d'Heinemann sont mille fois plus tendres que celles de la cour !

Elle lui tendit son front à baiser, et se sauva. Jean, resté seul, écoutait les pas pressés qui s'é-

loig-naient de lui et avait retenu , avec les affectueuses paroles de Claudine , le son harmonieux et clair de la voix qui les prononçait... Oui, c'est ainsi que la sincérité s'exprime : seulement était-il possible de la concilier avec ce regard triste autant qu'inquiet?

Quelques heures .plus tard, la maison des Hiboux était silencieuse et semblait endormie , bercée par le bruissement de la forêt. Cependant il y avait encore de la lumière dans la chambre de Claudine ; elle s'était assise devant un antique petit secrétaire, aux pieds grêles, qui avait fait partie du mobilier affecté à la chambre de sa grand'mère, tandis qu'elle était encore une jeune fille. Claudine avait ouvert plusieurs tiroirs contenant des lettres, des fleurs desséchées et autres menus objets. La belle dame d'honneur, au maintien digne et réservé, était après tout une jeune fille au cœur timide, partagé entre la crainte et l'espoir mystérieusement enfouis et voilés par une apparente indifférence. S'il n'en avait pas été ainsi , quel intérêt eût-elle pris à remuer ces témoignages tangibles du passé? Pourquoi aurait-elle relu, les yeux remplis de larmes,

une petite feuille de papier sur laquelle se trouvaient quelques notes de musique, et sous ces notes une ou deux lignes, commençant ainsi : « Si tu voulais me donner ton cœur...? »

Cette feuille de papier évoqua immédiatement l'épisode auquel elle se rattachait. C'était à la cour; la vieille duchesse douairière avait exprimé le désir de l'entendre chanter ce vieil air ; mais il ne se trouvait pas dans la bibliothèque musicale du palais. L'un des assistants, faisant partie du cercle de la duchesse, avait déclaré qu'il pouvait reconstituer l'air, et, s'approchant d'une table, il l'avait écrit de mémoire. Elle l'avait chanté. Et à ce momentlà elle avait ressenti dans sa plénitude le sentiment d'absolue satisfaction qu'éprouvent les grands artistes en quelques rares circonstances. Elle avait compris que pour elle la perfection relative avait été atteinte. Quand elle avait eu terminé ce vieil air, aux applaudissements enthousiastes des assistants , elle avait surpris un regard attaché sur elle exprimant une surprise admirative... regard que jamais plus elle n'avait rencontré et qui n'avait duré qu'une seconde, peut-être, pour s'abaisser aussitôt sur

la princesse Catherine assise, près de laquelle il se trouvait debout. Il avait l'attitude d'un fier chevalier et se tenait attentif près de la dame de ses pensées. Les yeux noirs de cette petite princesse ne le quittaient point et dans ce moment semblaient lui répéter les premières paroles du vieil air : « Si tu voulais me donner ton cœur...? »

Tous ces incidents s'étaient sans doute depuis long-temps efFacés de sa mémoire. S'il en avait été autrement, il n'aurait point accueilli avec tant de froideur l'allusion que naguère elle avait faite au goût jadis professé par lui pour la musique. Quant à elle, il lui avait été impossible d'oublier cette soirée, gravée à plus d'un titre dans ses souvenirs. N'était-ce point ce soir-là que d'autres yeux s'étaient attachés sur elle, faisant naître en elle l'épouvante avec la confusion, semblant, eux aussi, lui répéter le vieil air : u Si tu voulais me donner ton cœur...? »

Elle se leva avec précipitation^ se dirigea vers la fenêtre, revint vers le secrétaire en proie de nouveau aux agitations, aux inquiétudes qu'elle connaissait si bien. Son regard

errait éperdu autour d'elle , cherchant partout l'appui qu'elle ne rencontrait nulle part. Ce regard s'arrêta sur un portrait au pastel dont le cadre finement sculpté portait les armoiries de sa famille : l'étoile, reproduite en métal, brillait à la lumière qui éclairait Claudine. Une contraction amère et douloureuse contracta ses lèvres.

— Maman ! . . . dit-elle à voix basse. . . Oh ! maman! Si tu vivais, je pourrais tout dire^ à toi... mais à toi seulement!... Mais tu m'as quittée, et je suis seule... si seule!

Elle joignit les mains sans quitter ce portrait du regard et lui adressant une muette mais éloquente prière.

Le lendemain matin , un violent ouragan s'abattit sur la montagne et glissa de là sur la forêt. Le vieux Heinemann contemplait en soupirant ses oeillets courbés jusqu'à terre , pliant sous le poids d'une pluie battante qui creusait des rigoles dans les planches de lé-

2iï LA MAISON DKS HIBOUX.

gumes récemment transplantés et trop faibles pour se défendre.

— 0 Jésus! disait-il en soupirant, dans la cuisine où il vaquait avec adresse aux fonctions d'une laveuse de vaisselle; voyez, Mademoiselle, quelle pluie se prépare!...

Et il désignait au delà de la fenêtre les cimes des montagnes d'où s'élevait çà et là une sorte de fumée grise.

— Le cerf fume sa pipe là -bas, dans la forêt. La pluie ne cessera pas avant trois jours, vous pouvez y compter,. , Heureux encore si nous en sommes quittes au bout de ce temps ! •

Et de fait la pluie redoubla d'intensité , l'une de ces pluies de montagne qui, plus que toutes les autres, évoquent l'image du déluge. La route était transformée en canal. Le petit ruisseau qui traversait la forêt avait pris une méchante allure et une laide couleur d'argile, et toutes les fleurs courbaient leurs têtes désolées.

La petite fille, sa poupée dans ses bras, se tenait contre la fenêtre dans la chambre de >r'° Lindenmeyer, aplatissant son nez contre

la vitre et ne se lassant pas de demander quand cesserait cette vilaine chose et quand elle pourrait aller jouer au jardin où l'on s'amusait bien mieux qu'ici. Sa vieille compagne tricotait avec activité, et, ne pouvant renoncer à une chère habitude , fixait sans cesse son regard sur la fenêtre afin d'examiner les passants. Peine inutile : la route était déserte. Seule, la messagère boiteuse, ruisselante comme une naïade, marchait près du cheval étique. Elle avait relevé sa robe sur sa tête et bouclé sur le dos du cheval nn morceau de toile cirée. La petite voiture qu'il traînait, nageait littéralement dans l'eau.

Claudine étudiait le maniement de la machine à coudre, et la joie d'avoir réussi à faire une couture irréprochable rougissait ses joues. Oui, le travail, fût-ce un travail mécanique, que l'on fait profession de mépriser, est toujours une bénédiction. Quel qu'il soit, il nous enlève aux pensées pénibles, aux inquiétudes poignantes , et nous place , pendant sa durée , dans une atmosphère paisible. Jean était littéralement plongé dans ses livres. Ce temps, suivant lui, était particulièrement favorable au

Iravail. Aussi, dès qu'il eut pris la nourriture qui lui était destinée, il s'était retiré dans sa chambre et n'avait plus quitté la table qui lui servait de bureau.

Le lendemain il pleuvait toujours, et le surlendemain davantage encore. Les habitants du château d'Altenstein semblaient conformer leur humeur à l'aspect qu'offrait la nature. La duchesse était lang-uissante et toussait un peu plus que de coutume. Ce temps, doublement lugubre pour ceux qui vivent dans l'oisiveté , l'inclinait vers de tristes pensées. Elle s'était appliquée à dominer cette disposition en écrivant à sa sœur; mais des larmes inondèrent tout à coup le papier sur lequel elle écrivait... Elle ne voulait pas infliger à cette jeune veuve, déjà si éprouvée, le contre-coup de ses souffrances physiques et des inquiétudes que sa santé lui inspirait. Elle était descendue , pour assister dans le grand hall , aux leçons d'escrime qu'y prenaient ses deux fils aînés, et durant quelques instants elle était restée sous le charme du spectacle que lui donnaient l'adresse et la fière allure de ses enfants; mais elle avait été prise de faiblesse, et M™"^ de Kat-

LA aiAISON DES HIBOUX. 217

zenstein , mandée près d'elle , l'avait aidée à regagner sa chaise longue. Peu après elle fit apporter près d'elle le plus jeune des trois princes, enfant robuste et charmant, qui, en venant au monde, avait ravi à sa mère tout ce qui lui restait de forces et de santé. Elle le contempla avec une fierté joyeuse. II était si beau ! Et il ressemblait trait pour trait à son père, cet époux tant aimé. Tout à coup elle se leva, et, tenant son enfant dans ses bras, elle traversa sa chambre en se dirigeant vers la porte .

M"'' de Katzenstein et la femme de chambre, qui se trouvaient près d'elle, la suivirent pour lui reprendre le petit prince; mais elle les écarta en riant. — Je veux surprendre le duc, leur dit-elle. Je vous en prie , restez ici.

Et, se glissant sur la pointe des pieds, elle traversa le salon qui séparait sa chambre de celle du duc et s'arrêta devant la porte en respirant péniblement.

N'était-ce point charmant de vivre ainsi côte à côte, de pouvoir, en faisant quelques pas seulement, se rendre chez son mari comme toute autre jeune mère, heureuse de porter

MAISOX DES HIBOUX. — T. I. 13

son enfant que ne lui dispute point l'étiquette? Elle prit la petite main de l'enfant et l'employa à frapper à la porte.

— Papa, dit-elle, cher papa, ouvrez-nous. Nous sommes ici ensemble , Élise avec A.di !

Un tiroir fut poussé vivement à l'intérieur, puis la porte s'ouvrit. Le duc, vêtu d'un veston de velours noir, apparut, visiblement surpris par cette visite. Devant le bureau, M. de Palmer était assis. Il tenait plusieurs papiers à la main et sur le bureau étaient étalées un grand nombre de lettres.

— Oh!... je vous trouljle dans vos occupations, Adalbert, dit la jeune femme.

Dans le cabinet de travail s'élevait une intense fumée bleuâtre émanant de cigarettes de tabac turc.

— Vous désirez quelque chose, Élise?... demanda-t-il... Je ne vous attendais pas et j'ai, vous le savez, la détestable habitude de fumer en travaillant; cette atmosphère vous incommoderait certainement. Venez, je vais vous accompagner dans votre appartement.

Elle secoua lentement sa tète brune.

— Je ne désirais rien, répondit-elle. . . Et, je-

iant un regard sur Palmer, elle retint les paroles qu'elle allait ajouter... Je voulais seulement vous voir et vous apporter l'enfant.

— Rien!... reprit le duc, tandis qu'un léger mouvement d'impatience ironique se décelait en lui-même quand il enleva l'enfant dans ses bras... Mais avant tout, dit-il, il faut vous éloigner de cette pièce empestée.

Quelques instants plus tard, elle était de nouveau étendue sur sa chaise longue. Il travaillait. En ce moment il étudiait, elle le savait, le plan d'une grande construction qui devait servir d'école forestière. Et à la question qu'elle lui avait adressée : — Ne viendrez-vous pas prendre le thé avec moi, à cinq heures, Adalbert?... il avait répondu d'un air distrait : — Peut-être, ma chère. J'irai, si j'en trouve le temps; mais ne comptez pas sur moi.

Cinq heures sonnèrent, et elle attendait toujours. A ce moment, le roulement d'une voiture se fit entendre. C'était le duc qui s'éloignait... Il sortait malgré ce temps horrible... Alil... elle avait oublié qu'hier encore il avait annoncé une excursion indispensable afin de

se rendre compte, par lui-même, des réparations qu'il était urgent de faire au vieux pavillon de chasse.

Elle enfonça sa tête dans l'oreiller avec découragement. Comme cela était triste d'être renfermée dans ces appartements inconnus, étrangers , avec ce mauvais temps qui l'y retenait prisonnière!... Et de s'y trouver si seule ! L'enfant était retourné dans sa chambre, où il jouait sous la surveillance de sa gouvernante. Le duc n'avait pas voulu qu'elle le gardât près d'elle, dans la crainte que sa vivacité et le tapage de ses jeux ne lui causassent quelque fatigue. 11 est vrai que le médecin recommandait chaque jour qu'elle vécût dans le calme le plus complet... Mais, mon Dieu, cela était bien dur de se priver même de la vue de son enfant! ]VP° de Katzenstein se tenait, il est vrai , dans la chambre voisine où elle sommeillait et lisait tour à tour. Mais elle aurait aussi bien pu ne pas rester à sa portée... L'excellente vieille dame ne lui apportait aucune ressource. Elle ne la comprenait point. Elle s'appliquait uniquement à entourer sa jeune maîtresse d'un bien-être purement matériel...

Pour le reste!... oh! cet isolement... Quel revers de médaille pour les grands de la terre et combien il est triste d'habiter sur les sommets ! Elle reprit un livre qui avait glissé hors de ses mains. Mais ses yeux étaient fatigués. Et puis ce roman ne l'intéressait pas. Dès le premier chapitre, il était aisé de deviner que l'héroïne allait aboutir au suicide. C'était la mode du moment ; et l'on sait qu'il en est des romans comme des chapeaux : pour être vendus, il est indispensable qu'ils soient conformes à la mode du jour, celle-ci fût-elle grotesque ou malséante. Quand le temps est si mauvais, quand il développe la tristesse au lieu de la combattre, il faut éviter ces sortes de lectures qui se ressemblent toutes et dont OD prévoit d'avance les diverses phases. Si seulement on avait près de soi quelqu'un avec qui on pût causer en toute confiance, comme elle le faisait jadis avec sa sœur quand elles étaient encore dans la maison paternelle! Il n'est point déplaisant, il est même doux, d'entendre la tempête se déchaîner au dehors, quand on cause amicalement près d'un petit feu allumé dans la cheminée.

Tout à coup une image se dressa devant elle : Claudine de Gérold, simplement vêtue, s'occupant activement de son petit ménage , soignant et servant son frère. Elle était heureuse ; elle jouissait en paix de la satisfaction qu'elle répandait autour d'elle. Dans toutes les circonstances, Claudine avait toujours paru si différente de toutes les autres dames d'honneur! Pour rien au monde, la jeune duchesse n'eût désiré avoir près d'elle dans ce vieux château la petite comtesse de M.. . avec son visage de soubrette et son caquetage de commère... pas davantage M"° de W... qui tenait toujours les yeux baissés , ce qui ne l'empêchait pas de tout voir, le bien excepté, et qui distillait son venin avec tant d'habileté que l'on constatait ses effets sans en apercevoir la trace... Mais Claudine, Claudine de Gérold !... Et tout à coup la jeune duchesse fut saisie d'un désir irrésistible : elle voulait voir près d'elle cette jeune fille paisible, aux beaux yeux bleus, sérieux et profonds. La duchesse pressa le bouton d'un timbre placé à sa portée et, se dirigeant vers son bureau, traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier.

— On portera cette lettre à M"" de Gérolcl. Une voiture Tira chercher. Mais faites vite!

Et alors elle fut la proie d'une impatience fiévreuse. II faudrait attendre une heure. Au bout d'une heure, Claudine pourrait être ici. Elle ordonna d'allumer du feu dans la cheminée, près de laquelle elle fit préparer la table à thé.

Puis elle erra au travers de la chambre, se rapprochant de la fenêtre pour contempler le ciel gris et plombé , s'en éloignant pour consulter la pendule. Une heure s'était écoulée... personne ne venait... Si fait!... une voiture... Elle se détourna, le cœur battant comme celui d'une fiancée qui attend le bien-aimé et sourit elle-même de son émotion. — Christine, murmura-t-elle en pensant à sa sœur, me traiterait encore d' (hne jjassionnée... lorsque, son extrême surprise , on lui annonça le baron de Gérold , qu'elle avait demandé. Aujourd'hui? Oui, c'était bien possible... Même c'était exact. Elle l'avait mandé pour connaître par lui quelques détails précis au sujet de la misère qui régnait à Wahlrode, un village voisin. Mais elle l'avait oublié.

Elle fut très aise de le voir et le questionna

sur les infortunés qu'elle voulait secourir. Mais elle l'écoutait avec distraction, occupée qu'elle était de prêter l'oreille aux bruits extérieurs.

— Vous devez me trouver peu attentive, cher baron, lui dit-elle en souriant. Mais j'attends une visite.

Et , tandis qu'il l'entretenait de la construction d'une maison de refuge , elle se dirigea rapidement vers la fenêtre.

— Devinez quelle est la personne que j'attends. Ou plutôt non, n'y pensez pas. Ne devinez pas. La surprise sera plus complète. — Donc, mon cher Gérold, si vous voulez présider à cette construction, vous pouvez compter que j'en prendrai les frais à. ma charge.

— Votre Altesse est, comme toujours, l'incarnation de la bonté, répondit Lothaire en se levant.

— Son Altesse le duc ! . . . dit tout à coup M°" de Katzenstein.

Le duc entra aussitôt.

— Ma chère Élise , dit-il en baisant tendrement la main de sa femme, je déclare que ce contraste de la tempête au dehors et de cette bonne installation près du feu est une chose

délicieuse... C'est vous, mon cher Lothaire?... fit-il en lui tendant la main. Sachez que je viens d'envoyer mon chasseur chez vous. Je pensais à faire une partie d'hombre. Il me semble que ce temps nous convie aux jeux paisibles. Qu'en dites- vous?

— Je suis aux ordres de Votre Altesse.

Le duc réprima un léger bâillement et s'assit près de la cheminée. La vieille dame d'honneur préparait le thé sur une table voisine; un maître d'hôtel, qui semblait glisser, plutôt que marcher, sur des semelles de velours, après avoir dressé la table, se tenait près de la porte , attendant des ordres pour présenter les tasses. Le crépuscule s'établissait rapidement et l'on n'apercevait plus que confusément les visages des assistants; de temps en temps une étincelle éclairait vivement le visage du duc, mais s'éteignait aussitôt. Il semblait fort préoccupé , et passait régulièrement sur sa barbe sa grande main blanche.

— Altenstein est , il faut le reconnaître , un lieu fort solitaire, dit-il enfin. Nous sommes en dehors du monde, je n'ai rencontré sur mon chemin qui que ce soit, hormis votre

sœur, mon cher Lothaire. Elle marchait résolument sur la grande route, abritée sous un parapluie, enveloppée d'un waterproof, et semblait aussi satisfaite qu'elle aurait pu l'être en se promenant par une belle après-midi du mois de mai. Elle se dirigeait probablement vers la maison des Hiboux , car elle a quitté la grande route en inclinant à droite.

— Très certainement. Ma sœur n'est point d'humeur à se laisser arrêter par le mauv^ais temps quand elle se propose de faire visite à sa cousine.

Le duc soulevait à ce moment une tasse sur le plateau.

— Digne d'envie!... dit-il à demi-voix, en introduisant dans sa tasse un gigantesque morceau de sucre.

— Sa santé?... dit Lothaire... Votre Altesse a pleinement raison. Par le fait, aucun Gérold n'a jamais su ce que l'on nommait des nerfs. Ils possèdent ce que Fauteur favori de Votre Altesse met dans la bouche de l'oncle Brasig, des nerfs d'acier, des os d'ivoire.

— C'est en effet à cette enviable santé que je faisais allusion, dit le duc en vidant rapide-

ment sa tasse. Dites-moi, Élise, aiiriez-vous changé de goût? Jusqu'ici vous vouliez de la lumière... Toujours plus de lumière, comme disait Gœtlie... Aujourd'hui, au contraire, vous nous plongez dans l'obscurité.

— Mademoiselle Claudine de Gérold... annonça la vieille dame d'honneur.

On entendit aussitôt le bruissement d'une robe de soie. Une taille élancée se profila dans le demi-jour. Une voix douce et vibrante prononça ces paroles : — Votre Altesse m'a ordonné...

— Ah! ma chère Claudine, s'écria joyeusement la duchesse en désig-nant un sièg-e près d'elle. Mon invitation, aussi instante que peu patiente, ne vous a-t-elle point causé quelques tracas?

Au même instant, on apportait plusieurs lampes dont l'éclatante lumière tombait sur le groupe placé près de la cheminée en le plaçant en relief sur le fond rouge des tentures couvrant les murs.

Le duc et le baron Gérold s'étaient levés et tous deux attachaient leurs regards avec une même expression de surprise sur la belle jeune

fille, qui se trouvait près de la duchesse. Un éclair avait un instant brillé dans les yeux du duc. Puis son visage avait aussitôt revêtu l'apparence apathique dont il était coutumier. Mais un pli profond s'était creusé sur le front de Lothaire. Lui aussi sut effacer cette marque de mécontentement. Claudine, revêtue d'une robe de soie noire qui l'habillait parfaitement, se tenait toujours debout près de la duchesse, après lui avoir fait une profonde révérence. Son visage était extrêmement pâle.

La duchesse lui désigna encore une fois une chaise placée près d'elle et lui parla d'une bonne soirée de causerie intime. Puis elle s'interrompit pour lui demander si elle était souffrante, en lui tendant un flacon de sels toujours placé à porter de sa main.

Le duc n'avait pas repris sa place dans le fauteuil qu'il venait de quitter. Adossé à la cheminée, il semblait prendre un très vif intérêt aux mouvements de M™® de Katzenstein, laquelle, s'étant emparée d'un petit panier rempli de pelotons de laine, se rapprochait de la chaise longue, puis, sur un geste. de la duchesse, s'éloignait avec soumission. Il ne prit

aucune part à la conversation dans laquelle la duchesse avait attiré Lothaire. Celui-ci se tenait debout derrière la chaise de Claudine, faisant face au duc par conséquent. Il répondait assez brièvement et l'on eût pu croire, en l'écoutant, qu'une émotion contre laquelle il luttait vivement s'opposait à ce qu'il prit part à une conversation enjouée.

— Je pense que la table de jeu nous attend, dit le duc. Baisant au front sa femme, il s'inclina devant Claudine et, suivi de Lothaire, quitta la chambre.

— Chère Katzenstein, dit la duchesse, je sais que vous avez beaucoup de lettres à écrire. Ne vous gênez pas pour moi. Vous voyez que je suis en très bonne compagnie et vous ne doutez pas que M^^'' de Gérold prenne votre service avec complaisance. Faites fermer les rideaux, enlever la table à thé et rapprocher ma chaise longue de la cheminée. Je trouve que le feu est une consolation quand le soleil nous fait défaut et m'en accommode très bien, quoique le calendrier prétende que nous sommes au sixième jour du mois de juin. Et avant de vous retirer, ma bonne Katzenstein, veuillez

faire ouvrir le piano et y faire poser les lampes . . . Vous chanterez un peu, n'est-il pas vrai?... dit-elle en se tournant vers Claudine.

— Si Votre Altesse l'ordonne.

— Oh! non. Je vous en prie seulement. Mais d'abord nous allons causer.

La jeune duchesse, dont l'intelligence et l'humeur avaient conservé leur vivacité en dépit de la maladie, mit en œuvre toutes les séductions pour décider Claudine à lui donner la réplique dans cette partie de causerie. Elle étouffait dans cette pièce artificiellement chaude, et de chacun des angles, des moindres détails de l'ornementation qui lui étaient si familiers, des souvenirs douloureux pour elle se dressaient et se pressaient. Ici, dans ce beau salon, on préparait l'arbre de Noël pour Jean et pour elle. Ici avait eu lieu le bal donné pour fêter sa dixhuitième année. Ici elle avait reçu, vêtue de deuil, en pleurs, Jean et sa jeune femme, tandis qu'au rez-de-chaussée gisait sur un catafalque le cercueil de leur père. Alors chaque pièce était ornée de grenadiers , dont les fleurs devaient, en lui rappelant sa patrie , saluer la bienvenue de la jeune étrangère , et n'avaient

réussi qu'à remplir ses beaux yeux noirs de larmes de reg'ret.

— Oh!... comme ces fleurs sont petites!... avait-elle dit. Elles semblent malades ! . . .

Oui, ce temps avait été pénible à supporter.

Claudine remontait ainsi en arrière sur la voie douloureuse de toutes les épreuves qu'elle avait traversées. Mais la voix de la duchesse la rappela aux peines présentes ; son attitude , l'expression de son visage témoignaient d'un si profond chagrin, que la duchesse se tut subitement. Mais sa main alla chercher celle de (Maudine et la retint de force.

— Pardonnez-moi, lui dit-elle à voix basse, j'ai été égoïste... Hélas! nous le sommes toujours, et parfois involontairement, nous à qui tout le monde obéit. J'ai oublié combien il devait vous sembler douloureux de voir des visages étrangers dans votre demeure paternelle.

Cette voix était si pénétrante et si douce à la fois; la petite main brûlante, qui tenait sa main, la pressait si affectueusement, que Claudine détourna la tète pour refouler les larmes qui voilaient son regard.

— Non, lui dit la duchesse, ne vous contraignez pas; pleurez : cela vous soulagera.

Claudine secoua la tète, et s'efforça de dominer l'émotion qui s'était emparée d'elle. 3Iais la tâche n'était point facile : bien des causes s'unissaient pour porter le trouble dans son âme, et par-dessus tout cela il y avait cette divine bonté qui lui était témoignée.

— Que Votre Altesse me pardonne, dit-elle enfin, et me permette de me retirer bientôt. Je sens qu'il m'est impossible d'être aujourd'hui pour Votre Altesse la compagnie qu'elle désire.

— Oh! non... Ma chère Claudine^ vous ne me quitterez pas. Croyez-vous que je sois incapable de vous comprendre et que mes yeux ne connaissent point les larmes? Moi aussi, j'ai pleuré aujourd'hui...

Et sur le visage fiévreux de la pauvre duchesse quelques larmes roulèrent aussitôt.

— J'ai passé une triste journée , reprit-elle; je me sens si faible, si malade, que je ne puis écarter de moi la vision de... de la lin. Et alors je pense à mes enfants... le dernier est encore tout petit... au duc. Comment est-on assailH par des pensées funèbres, lorsqu'on est

encore si jeune et si heureuse? Car je connais le bonheur dans sa plénitude, c'est-à-dire l'amour dans le mariage. J'ai un mari qui m'aime par-dessus tout, et des enfants ravissants. Pourquoi donc ne puis -je chasser cette angoisse? Je me sens bien oppressée.

— Madame, répondit Claudine, l'air est si lourd, que tous nous respirons difficilement.

— Bien entendu : je sais cela ; je sais que j'ai seulement les nerfs malades et que cela passera, je le sais; et c'est tellement vrai que, tenez, depuis que vous êtes ici, je me sens renaître. Venez me voir souvent, bien souvent. Je dois vous confesser, ma chère Claudine, que ma sympathie pour vous porte une date déjà ancienne... La duchesse connaît mon secret... Depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois près d'elle, j'ai éprouvé le désir passionné de vous attacher à moi. Votre présence est calmante, si je puis m'exprimer ainsi. On éprouve près de vous cette paix si rare, faite de la loyauté du cœur et du naturel de l'esprit. Mais la duchesse tenait tant à vous, qu'elle n'a pas voulu consentir à une séparation; je n'ai pu m'en étonner, mais j'ai bien regretté sa

résistance ; le duc lui-même a plaidé ma cause près d'elle , mais elle a persisté dans son refus. . . Claudine écoutait, immobile; mais ses yeux se baissèrent, tandis quelle rougissait.

— C'est pourtant surprenant, reprit la duchesse , car ma chère belle-mère n'a jamais repoussé aucune de mes prières; et maintenant, ma chère Claudine, c'est à votre bon cœur que je m'adresse : restez avec moi, tout au moins pendant la durée de notre séjour ici.

— Votre Altesse me comble, répondit Claudine avec émotion... Mais elle sait que je ne puis disposer de moi. Je suis indispensable à mon frère, à son enfant.

— Oui, je sais que vous avez des devoirs impérieux à remplir; promettez-moi, tout au moins, de me consacrer quelques heures chaque jour... Donnez-moi votre main pour sceller notre pacte... Je vous demanderai de temps à autre de me faire un peu de musique. Vous ne savez pas à quel point votre voix est belle et touchante. Vous ignorez quel bien infini elle me fait. Si vous le saviez, vous qui êtes bonne et charitable, vous ne vous montreriez point si hésitante.

Le visage amaigri de la jeune femme se penchait vers Claudine, et ses grands yeux brillants lui adressaient un regard suppliant. Combien il était pénible de lutter contre un désir si ardemment exprimé par une pauvre créature, dont les jours étaient comptés!... Si elle soupçonnait... Mais non, elle ne devait pas soupçonner.

— Madame... fit Claudine à voix basse.

— Non, non, ne parlez pas, si vous devez encore m'opposer des obstacles; je ne céderai pas d'ailleurs , parce que je ne poursuis pas seulement le projet de m'attacher une compagnie agréable; mon ambition est plus haute : je veux conquérir une amie, et ne saurais en avoir qui soit plus noble, meilleure et plus fidèle que vous. Pourquoi ne vous rendez-vous pas à ma prière? Essayez, vous serez toujours libre de vous retirer, si jamais vous constatiez que je veux avoir une amie, mais que je suis incapable d'être une amie. Tel n'est point le cas, croyez-moi.

. — Madame ! . . . Madame I . . . répondit en tremblant Claudine, vaincue^ qui se pencha sur la main de la duchesse. Mais celle-ci l'arrêta au

passage, pour la baiser au front, en lui répétant : — Mon amie... vous serez pour moi une amie fidèle. »

Au même instant, la vieille clame d'honneur parut à la porte pour annoncer à voix basse que le duc désirait souper avec ses convives dans la pièce voisine du salon de jeu; elle demandait en même temps où la duchesse désirait être servie.

— Dans le petit salon voisin , répondit celleci... Je m'étais pourtant réjouie, fit-elle en s'adressant à Claudine , de faire un souper moins solitaire. Nous aurions composé une jolie partie carrée, le duc, votre cousin , et nous deux. . . Oui, ma chère Claudine , poursuivit-elle en plaisantant, nous autres pauvres femmes, nous sommes toujours forcées de partager le cœur de nos maris avec quelques passions : la chasse et le jeu de l'hombre m'ont déjà apporté quelques mécomptes et fait verser quelques larmes. Mais... heureuse la femme qui n'a point de plus graves sujets de pleurer!

Ce fut à neuf heures seulement que Claudine obtint la permission de se retirer. Tandis qu'accompagnée par la femme de chambre

de la duchesse , elle descendait le grand escalier, elle rencontra des valets de pied portant de grands seaux d'argent, garnis de bouteilles de vin de Champagne entourées de glace. Elle savait que le duc aimait beaucoup les parties accompagnées de force cigarettes et d'un certain nombre de coupes de vin de Champagne... Dieu merci!... ce goût avait prévalu aujourd'hui !

Claudine descendit, d'un pas léger, les marches de l'escalier recouvertes d'un tapis rouge. Devant la porte se tenait Frédéric Kern, le vieux serviteur de son père, actuellement revêtu de la livrée ducale, et son honnête visage resplendit de satisfaction en apercevant la jeune fille. Elle lui sourit au passage et pressa le pas. Ce fut en respirant avec soulagement qu'elle se laissa tomber sur les coussins de soie de la voiture. Jusqu'à la dernière minute , elle avait redouté une rencontre dans les corridors, sur l'escalier... Que sait-on? Mais rien n'était survenu. Elle était seule dans la voiture ducale, et cette voiture la conduisait à sa demeure, à cet étroit et pauvre logis. Jamais encore autant qu'à ce moment elle n'avait passionnément désiré se re-

trouver dans sa petite chambre. Tout d'abord elle s'abandonna à cette douce perspective, puis elle baissa rapidement l'une desglaces du coupé et passa sa main sur son front ; qu'y avait-il donc? C'était le parfum préféré du duc, et bien des souvenirs pénibles se dressaient un à un autour d'elle. Ce parfum pénétrant, amollissant, entourait toujours le duc comme d'un nuage et souvent elle avait éprouvé des vertiges lorsque Son Altesse lui faisait l'honneur de la mener danser : rien ici-bas ne fait, mieux que le parfum, revivre le passé.

Elle baissa encore l'autre glace pour établir un courant d'air et chasser loin, bien loin d'elle les souvenirs qui remplissaient ses yeux de larmes douloureuses. Elle avait été forcée de repasser ce seuil. A quoi donc lui avait servi sa fuite? Absolument à rien... Il voulait donc réaliser la menace qu'il lui avait faite de se rapprocher d'elle... dût-il la suivre au bout du monde?

Les pensées se heurtaient dans son cerveau, en se contredisant. Tantôt elle se répétait qu'elle n'avait pu rebuter la duchesse ; tantôt elle S(^ reprochait d'avoir à peu près donné son con-

sentement à des rapports fréquents ou même quotidiens. Mieux aurait valu procéder avec la dureté de Béate et s'affranchir du joug. Ah!... cette Béate! Comme elle avait su se tracer une voie droite, dont elle ne s'écartait jamais!... Et tout à coup les fenêtres éclairées du château de Maisonneuve étincelèrent derrière le feuillag-e des tilleuls. Claudine, à cet aspect, fut saisie d'un désir irrésistible : celui de rencontrer l'honnête regard de sa cousine, qui ne savait celer aucun de ses sentiments, celui de voir dans ses yeux si réellement elle avait agi d'une façon blâmable en retournant à la cour. Elle pesa sur le cordon passé au bras du cocher et donna l'ordre de la conduire au château de Maisonneuve.

Dans le vaste vestibule du rez-de-chaussée , elle rencontra Béate, suivie d'une servante qui était chargée d'un énorme paquet de linge.

— Comment, c'est toi?... s'écria Béate de sa voix retentissante... Et d'où viens-tu donc à pareille heure?

Claudine se tenait sous la grande lanterne de fer forgé qui éclairait le vestibule. Son visage, entouré d'une écharpe de dentelle noire qui

couvrait sa tète, semblait taillé dans un bloc de marbre blanc.

— J'ai voulu te dire bonsoir en passant... répondit-elle d'une voix éteinte.

— Entre donc; tu viens sûrement d'Altenstein? Cela se voit à ta toilette. J'avais tantôt le projet de vous faire visite; mais, tout près de votre maison, j'ai rencontré M""" de Berg- avec la petite et, près d'elle, dans la voiture, était assis... devine un peu : M. de Palmer! J'avoue que cette rencontre a piqué ma curiosité. J'ai fait signe au cocher, et j'ai demandé la permission, — vu le mauvais temps, — d'user de notre voiture. Les deux promeneurs paraissaient un peu penauds. Écoute-moi bien, Claudine. J'ignore tout de ce qui se rapporte aux passions comme aux complots de toute nature; mais je réponds que ces deux êtres-là ont une seule tête sous le même bonnet, ou, si tu le préfères, qu'ils s'entendent comme larrons en foire.

Tout en parlant, Béate avait conduit sa cousine dans sa chambre et l'avait assise dans l'un des grands fauteuils garnis d'un solide drap brun.

— Mais dis-moi, continua-t-elle en élevant la

voix, car elle se trouvait à l'extrémité de la chambre, cherchant dans sa table à ouvrage du fil et des ciseaux... Viens-tu d'Altenstein ? La voiture t'attend? Oui?... Alors, mon enfant, il faut la renvoyer. Laurent le cocher te reconduira en voiture.

Elle jeta un coup d'œil sur la grande horloge placée entre les portraits de son père et de sa mère .

— Dans cinq minutes la demie de neuf heures sonnera, reprit-elle. Tu peux bien m'accorder jusqu'à dix heures.

Sans attendre de réponse, elle se dirigea vers la porte et donna ses ordres à une femme de chambre accourue à son appel.

— N'as-tu pas vu Lothaire?... demandât-elle ; le chasseur du duc est venu le mander ; toi aussi, sans doute, on t'aura envoyée chercher?

Claudine pencha la tète affirmativement.

— Mais dis donc, mon trésor, tu as une mine bien piteuse ! . . . dit Béate en souriant et s'asseyant près de sa cousine.

— Je ne suis pas tout à fait bien portante. J'aurais préféré rester chez moi.

— Pourquoi ne l'avoir pas dit francheraenf ? Claudine rougit.

— Je n'ai pas cru pouvoir le faire, réponditelle à voix basse. La duchesse m'avait adressé un billet si pressant et si affectueux...

— Par le fait, ma petite Claudine, dit Béate en tirant le fil avec lequel elle reprisait une grosse serviette, tu pouvais difficilement te dérober à ces instances : ils ont toujours été très bons pour toi à la cour, et la petite duchesse est. en dépit de son exaltation, une belle et bonne âme. . . Puis elle est si malade. En vérité, il n'eût pas été seulement impoli, mais en quelque sorte inhumain de ta part, de te refuser à l'aller trouver. Si tes visites, qui, probablement, se renouvelleront, te causent quelques soucis en ce qui concerne ton ménage, tranquillise-toi : je m'en occuperai.

Et Béate se leva aussitôt pour chercher un objet dans sa table à ouvrage. On eût pu croire qu'elle évitait de regarder Claudine.

— Tu es si bonne... murmura celle-ci avec distraction.

Ainsi on lui enlevait jusqu'au dernier prétexte auquel elle eût pu donner l'apparence

d'une raison. Tout semblait conspirer contre elle.

— Mais tu n'as pas répondu à ma question. Lothaire était-il à Altenstein?

— Il jouait à l'hombre avec le duc.

— Bien; je sais ce que cette occupation représente : une veillée prolongée. Quels étaient les autres partenaires?

— Probablement l'adjudant de service ou le chambellan, et peut-être M. de Palmer.

— Ah!... cet homme!... Oui, cela doit être. En quittant la voiture^ il avait dit qu'il était très pressé de retourner au château. Je lui avais ofiert de le faire conduire; mais il a refusé, en disant qu'il avait grand besoin de faire une promenade à pied... Par cette pluie battante! Mais il y a des gens qui se livrent perpétuellement à la gymnastique du mensonge et qui, pour masquer les mensonges qui leur semblent utiles, font sans cesse des mensonges inutiles. Il s'est donc séparé de nous, M™^ de Berg et moi... C'était parfait et je l'ai laissé détaler. La physionomie de cette femme, quand je suis montée en voiture, m'a amusée en raison de son expression. Elle tenait à la main la bou-

teille de lait de l'enfant, d'un geste tragique, comme si elle avait porté une coupe de ciguë. La bonne de l'enfant et le cocher m'ont dit que plusieurs fois déjà ils avaient rencontré M. de Palraer par hasard durant les promenades de l'enfant; qu'il était chaque fois monté en voiture, et qu'alors ils parlaient ensemble une langue dont on ne comprenait pas un mot : l'anglais probablement , puisque ce Palmer est, dit- il, d'origine anglaise... Comment, voilà Lothaire qui revient déjà!... Regarde ce chien !

Un beau chien de chasse s'était, en effet, éveillé et, tourné contre la porte, gémissait doucement. Un pas rapide, élastique, se rapprochait et le baron entra. Il fixa unregard surpris sur Claudine , qui s'était levée et rattachait sur sa tête son écharpe de dentelle.

— Ah! c'est vous, ma cousine!... fit-il en s'inclinant profondément.. . Je pensais que vous étiez encore dans les salons d'Altenstein. Son Altesse a brusquement interrompu la partie ; et j'avais supposé l'intention, chez notre souverain, de passer un bout de soirée près de la duchesse. Il a, du reste, été remarquablement

malheureux au jeu. Peut-être cet augure lui semble-t-il favorable, car il est superstitieux, comme le sont tous les grands esprits. Il était, du reste, de riante humeur, car il m'a appelé son cousin six fois au moins dans le cours de la soirée. Cela se produit seulement quand le baromètre est au beau fixe.

Tout en parlant, il avait déposé son chapeau sur un meuble et enlevé ses gants.

— Fais-moi donner une boisson simple, ditil à sa sœur... Les vins mousseux et l'odeur des cigarettes parfumées m'écœurent... Un peu de bière fraîche me remettra. Vous partez déjà, ma cousine?

— Reste donc, dit Béate... Puis se tournant vers son frère : — Elle est un peu souffrante , continua-t-elle. Mais la duchesse lui avait envoyé la voiture avec un billet si pressant, qu'elle ne pouvait refuser l'invitation.

M. de Gérold sourit, et, après avoir bu le verre de bière écumeuse que lui présentait un valet de chambre, il reposa le verre sur le plateau en disant : — Cela est de toute évidence.

Claudine, qui ne s'était point rassise, pâlit

2V6 LA MAISON J)liS HIBOUX.

et tout à coup se rapprocha de lui, eu se redressant avec diguité.

— Cela est de toute évidence, en effet, ditelle les lèvres tremblantes... je ne pouvais repousser la demande de la duchesse : je m'y suis donc rendue, et retournerai près d'elle demain, après-demain, tous les jours, si Son Altesse me le commande. Je sais que Jean m'approuvera lorsqu'il saura que je puis alléger quelques heures de soufl'rance. qu'il s'agisse de la duchesse ou de la pauvre femme de journée qui vient parfois travailler dans notre jardin; et l'approbation de mon frère me suffit.

Elle s'interrompit brusquement, en luttant visiblement contre le désir d'en dire davantage. Puis se retournant vers Béate :

— Fais avancer la voiture, je t'en prie, reprit-elle. Il est plus que temps de rentrer chez moi.

Le sourire qui avait irrité la jeune fille s'était effacé des lèvres de Lothaire. 11 s'inclina, et prenant son chapeau : — Permettez-moi , lui dit-il, de vous accompagner.

— Je vous remercie, répondit Claudine : je désire être seule.

— Je regrette de vous infliger ma compagnie pendant un quart d'heure encore; mais je ne vous laisserai point partir seule.

Elle saisit Béate par le cou et l'embrassa.

— Qu'as-tu donc?... demanda celle-ci... Tu trembles !

— Rien, ce n'est rien. Les nerfs un peu agités.

— Ne manque pas de m'avertir quand tu seras obligée de t'absenter : j'irai chercher la petite.

Peu après (Claudine traversait la forêt silencieuse. Elle s'était appuyée dans l'angle du coupé, ramenant autour d'elle tous les plis de sa robe et les pressant dans sa main, comme si elle eût éprouvé le besoin de froisser quelque chose pour lutter contre son émotion. Près d'elle était assis Lothaire. Les lanternes de la voiture éclairaient le large anneau de mariage que sa main portait. Cette main était immobile comme Lothaire lui-même, qui semblait dormir. Aucune parole ne fut échangée dans cet étroit abri capitonné qui protégeait deux créatures humaines contre l'inclémence du temps et les affres de la nuit. Dans le cœur de la

2i8 LA MAISON DES HIBOUX.

jeune fille grondait une tempête de colère et de douleurs. Que pensait donc cet homme? Qu'était-elle à ses yeux? Elle n'osait pas envisager l'interprétation qu'il donnait à sa décision de se rendre tous les jours à la cour. Le sort en était jeté; elle agirait comme elle l'avait annoncé.

Claudine se pencha contre la glace de la voiture. Dieu merci! son supplice allait prendre fin. Elle apercevait la lumière qui éclairait la chambre de Jean. La voiture s'arrêta. M. de Gérold ouvrit la portière et sauta à terre en lui tendant la main pour l'aider à descendre; elle ne voulut pas s'en apercevoir et , ayant atteint la porte de sa demeure , elle s'inclina cérémonieusement devant le baron à la lueur de la lanterne qu'Heinemann élevait à bras tendu : il lui sembla que la physionomie de M. de Gérold exprimait une extrême préoccupation. Vision sans doute... Lothaire préoccupé , et à cause d'elle! Cela était vraiment trop invraisemblable.

Elle atteignit la maison à bout de forces, entendant le roulement de la voiture qui s'éloignait.

— Tout le monde dort, murmura Heinemann, en éclairant l'escalier devant Claudine. Seul, monsieur travaille encore. La petite a joué près de M"" Lindenmeyer. Elle a goûté avec des fraises et de la crème. Tout s'est très bien passé : Mademoiselle ne doit s'inquiéter de rien.

Elle inclina son pâle et sérieux visage, et ferma derrière elle la porte de sa chambre. Là elle se laissa tomber sur le siège le plus proche et cacha son visage dans ses mains. Elle resta ainsi longtemps, bien longtemps.

— Il ne vaut pas mieux que les autres, se dit-elle enfin, en se soulevant et se préparant pour la nuit. Lui non plus ne croit pas à l'honneur, à la pureté des femmes.

A quoi lui avait servi sa retraite, dans laquelle elle avait cru se mettre à l'abri? Ne croyait-il pas lui... lui... à une comédie?... ne supposaitil pas le pire? Son sourire ironique, ses paroles à double entente l'auraient prouvé tantôt, si elle n'avait compris depuis longtemps les soupçons dont elle était l'objet. Eh bien, soit!... le monde entier pouvait la juger défavorablement, pourvu que son àme restât pure et

(ju'elle sentit toujours sa conscience en repos; dans ces conditions , elle pouvait soufTrir beaucoup, mais elle ne serait pas malheureuse.

Ses lèvres se serrèrent douloureusement. Elle saurait lui prouver qu'une Gérold pouvait côtoyer un précipice sans y tomber, et traverser même la fange sans recevoir une éclaboussure... Et, tout en réfléchissant ainsi, elle fixait un regard sur l'étoile des armoiries de sa famille... Ce n'est point elle qui en ternirait l'éclat!... Elle jeta un coup d'œil autour d'elle... Les traces de l'irrésolution de ses pensées et du désordre de son âme étaient partout visibles dans cette chambre habituellement si bien rangée. Là l'armoire était grande ouverte, — les tiroirs du chiffonnier étaient béants, — la commode était parsemée de rubans et d'épingles, — plusieurs robes avaient été jetées sur le lit et sur les chaises. Tout indiquait l'hésitation qui la dominait au moment de se rendre à Altenstein. Elle avait pris et rejeté au hasard , autour d'elle, les objets qui devaient servir à son habillement. Elle ne voulait pas, non, elle ne voulait pas se mettre en route, et cependant elle n'avait pas trouvé en elle le courage de

LA iMAISON DES HIBOUX, 251

faire un mensonge pour se dispenser de répondre à l'appel de la duchesse. Au dehors les chevaux piaffaient avec impatience et le temps s'écoulait sans qu'elle put se décider à monter dans la voiture ducale. Enfin Jean lui-même était venu frapper à la porte pour l'avertir que l'on ne pouvait faire attendre les chevaux plus longtemps.

Elle était partie.

Elle s'appliqua aussitôt à faire disparaître ces traces de désordre, et quand la chambre fut rangée, elle éprouva une sorte de soulagement. Maintenant sa décision était prise... dans un élan de colère et de douleur, il est vrai. Cette décision était-elle la meilleure qu'elle eût pu prendre?

M""^ de Berg était assise devant le bureau de son petit salon dans le château de Maisonneuve. La porte de la chambre voisine était ouverte. Là habitait l'enfant de M. de Gérold avec sa bonne. Les vitres des fenêtres ruis-

selaient et les branches des tilleuls s'inclinaient alourdies par la pluie. M""*" de Berg- écrivait sans doute sous l'empire d'une émotion quelconque, car sa plume volait littéralement sur l'épais papier teinté de crème dont elle se servait, et qui était déjà couvert d'une très fine écriture vulgairement caractérisée par la désignation de pattes de mouche.

Elle paraissait être de fort méchante humeur, et quand elle entendit résonner dans le vestibule la voix forte de Béate , elle dirig-ea contre la porte un reg-ard chargé de ressentiment. Rien ne lui garantissait que ce dragon domestique ne viendrait pas jusqu'ici, forte de son autorité, sous prétexte de s'assurer que l'ordre régnait chez son hôtesse... La veille même, ne s'était-elle point introduite dans la voiture, sous prétexte que celle-ci lui appartenait? Et n'avaitelle pas troublé par sa présence une heure de causerie intéressante? Et ce qu'il y avait de pis dans la situation, c'est qu'elle se sentait impuissante. Le baron n'accordait que peu d'attention à son enfant, et M™^ de Berg" n'ignorait point qu'il avait d'autres sujets de préoccupations... Hier encore, ne lavait-il point accompagnée

la nuit, malgré la tempête, jusqu'à la maison des Hiboux?

Elle reprit sa plume , et continua la lettre commencée, qui semblait avoir les proportions d'un rapport.

" Dans la lettre hebdomadaire que j'adresse à la princesse Tliékla , afin de lui rendre compte de tout ce qui concerne sa petite-fdle , j'ai placé quelques remarques, qui auront déterminé chez la princesse Hélène l'un de ces accès de rage dont elle est malheureusement coutumière : je ne crois pas que la jalousie puisse dominer une autre âme aussi complètement que celle de cette jeune princesse, et ce serait à l'occasion un puissant outil à manier ; je vous ai souvent fait part de mes observations sur ce point.

« Au surplus, mon cher Palmer, j'ai entendu hier au soir, en passant devant le salon , — j'avais dû me rendre dans la lingerie pour un débat qui s'était élevé entre ma femme de chambre et les femmes de service , — j'ai entendu cette jeune oie, jadis surnommée le Cygne, déclarer à son fidèle adorateur, déclarer, dis-je, à haute et intelligible voix, qu'elle

254 LA 3IA1S0N DES ÎIHîOUX.

avait le projet de se rendre tous les jours en pèlerinage à la cour. Votre prédiction se trouverait donc réalisée. Comment disiez-vous?,.- ;< Il n'y a pas de meilleur moyen , pour triom- « plier des hésitations d'un homme amoureux <( et lui faire perdre la raison, que de jouer « quelque peu à cache-cache avec lui. » Il est vrai que vous vous êtes un peu démenti, en me disant que le duc est visiblement refroidi... Permettez-moi de conserver quelques doutes sur ce dernier point : je connais le duc mieux que vous ne pouvez le connaître , et je n'ignore pas qu'il y a en lui une certaine force de dissimulation, indispensable du reste à tout homme qui règne sur un pays , grand ou petit , il n'importe.

« J'espère vous voir demain. M"*" Béate se prépare à pontifier, sous la forme d'un nettoyage universel. Son rôle consiste à envelopper sa tète dans un grand mouchoir blanc , puis à épousseter avec un grand balai les portraits de ses ancêtres. Quand cette besogne est accomplie , on fait de petits excès de table : on sert des boulettes de pomme de terre , avec des compotes de fruits frais... Oh! nous menons,

LA MAISON DES lllfiOUX. 255

ici une vie tout à fait idyllique. Je ne la supporterai pas longtemps, mon très cher, je vous en donne l'assurance. Appliquez- vous à ce que nous ne restions pas ici éternellement. Il faut que mon esclavage prenne fin. Arrangez-vous pour que l'on trouve des baciles de choléra dans la fontaine d'Altenstein ; ou bien procurez- vous quelques familles de rats et une ou deux tribus de souris, pour les lâcher dans les greniers du vieux château ; ou bien laites apparaître à l'heure classique de minuit l'ombre du colonel, ou le spectre de l'Espagnole : peu importe, pourvu que vous chassiez du château ses habitants actuels, et que je puisse enfin revoir les toits de la résidence. Je ne puis respirer dans cette atmosphère d'étable. »

Elle s'interrompit encore une fois , en tournant la tète vers la chambre voisine, où se faisaient entendre les gémissements de l'enfant. Une expression d'impatience hargneuse se peignit sur son visage. — 0 Dieu!... murmurat-elle en se soulevant... je voudrais que...

— Madame , la petite est très agitée , dit la bonne.

— Eh bien ! donnez-lui du lait : elle a faim sans doute; qu'y a-t-il encore?

— Elle ne peut rien prendre , Madame.

— Promenez -la... arrangez -vous comme vous voudrez : il faut qu'elle se calme.

— Je ne puis promener l'enfant tant qu'elle est enveloppée dans son drap mouillé; le médecin, qui lui fait suivre ce traitement pour la fortifier, me l'a expressément défendu.

M""^ de Berg s'approcha du berceau.

— Taisez- vous! taisez- vous! cria-t-elle en frappant ses mains l'une contre l'autre. Son regard était si impérieux et si menaçant à la fois, que l'enfant terrifiée se tut subitement, pour crier plus fort que jamais, il est vrai, quelques secondes plus tard. Ces cris étaient si déchirants, et semblaient si bien implorer du secours, que la bonne se hâta d'allumer une lampe à esprit-de-vin pour chauffer une boisson , tandis que des pas pressés se faisaient entendre dans le corridor : au même instant, le baron parut.

— Léonie est-elle malade?.,, deraanda-t-il en fixant un regard inquiet sur le berceau.

L'enfant lui tendit ses petits bras et se calma aussitôt.

M"" de Berg- , qui se tenait au pied du berceau , répondit d'un ton boudeur :

— Non; elle a faim, ou bien quelque caprice lui trotte en tête.

— Les cris que j'ai entendus n'étaient point ceux d'un enfant impatient , dit-il d'un ton bref.

— Il est possible, après tout, que ce climat lui soit contraire, répondit M""® de Berg; je l'ai prévu depuis longtemps : on ne quitte pas impunément l'air doux et embaumé de la Riviera, pour nos contrées septentrionales et pour cet air si vif des montagnes.

Il la regarda fort sérieusement.

— Croyez- vous?. . . lui demanda-t-il d'un ton froid et posé, qui la fit rougir; elle avait toujours redouté la calme ironie de son langage... Alors , fit-il , comment expliquer que les premiers médecins de Nice aient envoyé cette pauvre enfant directement dans cet air si vif de nos contrées septentrionales et montagneuses! Il faudra malheureusement qu'elle s'y accoutume : il ne peut être question pour elle d'habiter Nice, puisque son père est forcé de rester ici. Au surplus, Madame, cet air vif et froid semble lui avoir fait du bien : je voyais

hier l'enfant se traîner avec vivacité dans la chambre , et se lever plusieurs fois sans autre aide que celle d'une chaise par elle rencontrée.

M™^ de Berg" haussa imperceptiblement les épaules.

— Qu'est-ce que cela , dit-elle d'un ton dolent, pour une enfant de deux ans?

— Tâchons d'être logique, ma chère dame ; il s'agit seulement d'établir si l'enfant a fait des progrès , ou bien si , au contraire , elle est bien moins portante qu'elle ne l'était lors de son arrivçe ; l'âge de l'enfant est , pour le moment, chose étrangère à la question. Je veux, en outre , vous communiquer une nouvelle de nature à diminuer les inquiétudes que vous éprouvez sans nul doute au sujet de la santé de ma fille. Leurs Altesses les princesses Thékla et Hélène arriveront très prochainement et feront ici un séjour de plusieurs semaines, afin de se rendre compte de l'état de santé de leur petite-fille et nièce. Comment ont-elles appris que Léonie suit un nouveau traitement?

M'"'= de Berg changea de couleur, tout en haussant les épaules, et garda le silence.

— Dans mes lettres à Son Altesse, continua le baron , je n'avais pas mentionné cette circonstance. Je veux être le maître chez moi et je condamne absolument l'intrusion de toute volonté étrangère, comme aussi les commérages de toute nature. Vous ne savez pas, Madame, qui a pu faire ce rapport?

— Vraiment non , répondit M"*" de Berg en secouant la tète.

Il n'écouta pas même cette dénégation. Il s'était, tout en parlant, rapproché delà fenêtre qui avait vue sur la grande route. Une voiture de la cour s'approchait au grand trot. Pendant une seconde, on aperçut un visage féminin derrière la glace du coupé, puis la voiture disparut. Claudine se rendait à Altenstein.

Le baron était fort pâle quand il se retourna. jjme ^|g ggpg. \q contemplait avec un mauvais sourire; elle aussi avait vu passer l'équipage ducal. Il ne s'en aperçut pas, se rapprocha du berceau de l'enfant, qui s'était endormie , et contempla longuement cette chétive créature.

M"" de Berg se retira à pas légers dans la chambre voisine. Le baron demeurait immobile ; une expression de dureté s'était répandue

sur son visage. La bonne de l'enfant le regardait avec tristesse... sans doute il détestait la pauvre enfant qui avait coûté la vie à la jeune femme qu'il adorait? Oui, il arrive parfois qu'une pauvre créature pâtisse d'un malheur dont elle est pourtant innocente... Pauvre enfant ! Son propre père la regardait avec tant de dureté !

Tout à coup Lothaire se détourna et s'éloigna avec rapidité. La bonne craignit (jue ces mouvements précipités ne nuisissent au sommeil de l'enfant; mais non... Dieu merci! elle continua à dormir.

Oui, Claudine se rendait à la cour; elle se tenait dans la voiture, dig-ne et calme. Dès le matin , elle avait vaqué aux soins que son ménage exigeait. Après le diner, elle avait quitté son vêtement de Cendrillon et s'était habillée d'une robe de soie bleu foncé, élégante et souple, qui lui avait été livrée peu de jours avant qu'elle quittât la cour. Ce n'était pas par coquetterie qu'elle avait choisi cette robe si seyante ù son teint ; mais la duchesse l'avait priée la veille de ne point la venir voir vêtue d'une robe noire.

Lorsque Claudine alla trouver son frère avant de partir, il Texamina avec admiration.

— Comme tu es belle!... dit Jean avec fierté en la baisant au front.

Elle l'écouta avec angoisse et confusion.

— Je n'ai pas d'autre robe, répondit-elle à voix basse, et le temps est si sombre, que...

— Mais, mon enfant, je ne t'adresse pas de reproches, au contraire! s'écria Jean. Je suis charmé par l'harmonie qui existe entre cette belle couleur profonde, me semble-t-il, la couleur de tes cheveux et l'éclat de ton regard. Au revoir, sœurette ; pars en paix, l'enfant est près de M^'" Lindenmeyer et je travaille. Qu'as-tu donc?... Quelque chose te tourmente?

Elle avait fait, presque en chancelant, quelques pas pour se rapprocher de lui et ses lèvres semblaient prêtes à s'ouvrir pour parler... Mais elle se détourna brusquement, murmura un « au revoir » et s'éloigna. Non, elle ne pouvait dire son secret à ce rêveur dont l'imagination, accoutumée à hanter les domaines du beau et du bien, ne pourrait s'assimiler la laide réalité. Agir seule, sans compter sur aucun appui, telle était l'unique voie ouverte devant elle. Ce

fut dans cette disposition qu'elle monta en voiture, en proie au tourment qui, pour une âme élevée, est inséparable des situations ambiguës et des interprétations qui en peuvent résulter, mais décidée à prendre conseil de sa conscience dans toutes les éventualités pouvant se présenter.

Que pouvait-elle faire dans le moment présent? La duchesse l'appelait : il fallait se rendre près d'elle. Puisqu'elle n'était point malade, elle n'avait aucun motif à alléguer pour se dérober à cette obligation. Elle eût pu, il est vrai, recourir au prétexte et, comme tant d'autres, arguer d'une indisposition fictive. Mais elle ne pouvait mentir, et elle ne pouvait non plus dire la vérité. Au surplus, la compagnie de la duchesse n'était-elle pas une protection? Près d'elle, aucun regard importun ne pouvait la poursuivre ; dans l'atmosphère qui entourait cette noble femme, toute pensée répréhensible devait périr. Elle pressa son mouchoir sur ses tempes, comme si elle avait tenté d'arrêter leurs battements qui allaient toujours se précipitant.

On apercevait déjà, au-dessus de la cime

des arbres, les toits pointus, revêtus d'ardoises, qui recouvraient le vieux château d'Altenstein. A ce moment, après plusieurs journées obscures et pluvieuses, le premier rayon de soleil traversa les nuages devenus légers et s'attacha sur le chapiteau doré de l'une des tours, comme pour lui souhaiter la bienvenue dans l'antique demeure de sa famille.

— Son Altesse vous attend avec une très vive impatience, murmura M"^^ de Katzenstein à l'oreille de Claudine dans le salon d'attente. Son Altesse veut que vous lui chantiez une romance de Schumann, et elle en a étudié l'accompagnement pendant deux heures dans la matinée. Mais ils me paraissent très émus, très nerveux, chère Gérold... 11 y a eu une petite discussion entre Leurs Altesses.

Claudine fixa un regard interrogateur sur le visage de la dame d'honneur.

— Entre nous soit dit, reprit celle-ci, Son Altesse désirait que le duc vint prendre le thé chez elle cette après-midi, et il a refusé nettement, d'une façon presque désobligeante.

« Nous comptons faire de la musique , a repris Son Altesse en insistant, et je croyais, mon

ami, que vous vous intéressiez beaucoup au chant. L'hiver dernier, vous ne manquiez jamais les petites soirées musicales de la duchesse douairière? » Le duc a répondu : « Certainement, ma chère amie; mais, pour le moment, j'ai autre chose à faire et je suis forcé de m'interdire ce plaisir. J'ai commandé à Palmer de venir me trouver ; le temps étant redevenu à peu près beau, je compte sortir. Vous n'ignorez pas que les médecins m'ont commandé de prendre beaucoup d'exercice... »

Claudine déroulait ses cahiers de musique. Elle rougissait et pâlissait alternativement. — Voulez- vous m'annoncer à Son Altesse?... ditelle d'une voix altérée.

— Tout de suite, ma chère Gérold; laissezmoi seulement le temps de terminer mon récit... La duchesse s'est détournée en soupirant : « Tout cela signifie, Adalbert, que vous ne voulez pas passer l'après-midi près de moi! » Et il s'est éloigné sans protester contre cette interprétation, et un déluge de larmes a suivi son départ.

La duchesse était assise devant son bureau lorsque Claudine fut introduite ; elle lui tendit

la main , en lui disant : — Vous m'apportez le soleil, ma chère Claudine, et votre aspect met en déroute toutes les pensées tristes; vous ne savez pas combien l'isolement est douloureux, et vous ig-norez qu'on peut le trouver, même près de ceux qui devraient être et qui sont en effet tout pour notre cœur. A bout de courage, j'ai pris tantôt le journal quotidien dans lequel j'inscris tous les événements importants ou même futiles de ma vie; je l'ai feuilleté, et j'ai retrouvé un peu de calme. J'ai été heureuse, très heureuse, et cette vérité me console et excite ma gratitude. Asseyez- vous : m'apportezvous les morceaux de musique dont je vous ai parlé?... elle prit les cahiers, et les feuilleta... Oui, c'est bien cela... Il faudra me faire entendre quelques-uns de ces morceaux; pour l'instant, j e vous demanderai de faire une courte promenade avec moi; j'ai le plus vif désir de respirer un peu d'air frais, et Dieu merci!... le ciel devient toujours plus limpide et plus beau. Après une promenade qui dura environ une heure, la duchesse fit servir le thé, et Claudine se dirigea vers le piano. La duchesse écoutait, étendue sur sa chaise longue, derrière laquelle

se tenait la dame d'honneur, attentive à ses moindres gestes.

La belle voix de mezzo-soprano de Claudine s'éleva dans le salon , que le crépuscule commençait à envahir; le cahier de musique était ouvert devant elle sur le pupitre, mais elle n'avait pas besoin de le consulter. Les airs succédaient aux airs ; elle chantait avec un plaisir douloureux ; le magnifique piano à queue devant lequel elle était assise se trouvait, par un singulier hasard, à la place et dans le salon où, jadis, elle avait fait poser son piano. Le bonheur complet dont sa première jeunesse avait été entourée revivait en elle , et , sans s'en apercevoir, elle commença la romance favorite de son frère :

l'it chant bien doux,

Qui flate de ma jeunesse.

Hante mon cœur et ma mémoire...

Ohl coml)icn est loin, combien est loin

Tout ce qui jadis m'appartenait!...

Elle chantait avec toute la tristesse de son âme et jamais sa voix n'avait si fortement pénétré jusqu'au cœur de son auditoire, lorsque tout à coup l'accompagnement se perdit dans quel-

qiies accords faux, tandis que le chant cessait brusquement.

Au même instant la duchesse disait à mivoix : — Je l'espérais bien, Adalbert, que vous viendriez.

Claudine s'était levée et adressait une profonde révérence au duc, qui, après avoir baisé la main de sa femme , saluait la jeune fille.

— J'espère que vous voudrez bien continuer à chanter, Mademoiselle , lui dit-il; il y a bien longtemps que je n'ai eu la satisfaction de vous entendre.

11 s'assit près de la duchesse, le dos tourné contre la fenêtre : Claudine ne voyait donc pas son visage; mais elle savait que les derniers rayons du soleil couchant l'entouraient ellemême d'une lumière couleur de pourpre, sorte d'apothéose de féerie. Elle essaya de reprendre sa place au piano ; mais sa voix était faible et voilée; elle murmura une excuse et quitta le piano.

— Quelle chose bizarre ! . . , dit la duchesse d'un ton désappointé. On dirait d'une crampe, qui s'est portée à votre gosier! Avez- vous déjà éprouvé cet effet, ma chère Claudine?

— Jamais, Madame, répondit la jeune fille, qui était incapable de déguiser la vérité.

— Rien n'est plus inexplicable et plus soudain, dit le duc avec calme, que ces effets nerveux; peut-être, mon amie, aviez-vous déjà fatigué M"" de Gérold en lui faisant faire beaucoup de musique?

— Mon Dieul... combien je le regrette!... s'écria la duchesse. Ce doit être exact, en effet; pardonnez-moi, ma chère Claudine. Venez vous reposer ici près de moi...

Elle lui indiquait du geste la chaise basse que le duc avait quittée pour se promener d'un bout à l'autre du salon.

— Asseyez -vous de façon que je puisse voir votre visage ; c'est que vous paraissez vraiment souffrante . Voilà vos couleurs qui se raniment; je crois presque que vous avez été effrayée par l'apparition du duc... Adalbert, fitelle en essayant de tourner la tête, — il s'était placé derrière elle , — c'est vous qui êtes responsable de cette interruption... Jamais elle n'avait chanté d'une façon plus adorable.

Claudine avait involontairement levé les yeux vers celui auquel s'adressaient les paroles de la

duchesse, — et elle rencontra ce regard, ardent et suppliant, qu'elle connaissait bien... qu'elle avait fui. Il la regardait par-dessus la tête de la duchesse, tout en s'adressant à elle d'une voix calme et mesurée.

— Je serais très puni , Mademoiselle , si mon arrivée devait vous réduire au silence; je ne veux pas admettre que ma présence ici, près de ma femme , puisse sembler inattendue, ou bien, effrayante.

— Oh!... non certainement, répondit Claudine en se redressant. Il s'agit d'une coïncidence et non d'une conséquence de l'arrivée de Votre Altesse; j'étais déjà très fatiguée, et je luttais contre les premières atteintes d'une migraine; je me trouve bien mieux portante maintenant.

— Tant mieux!... s'écria la duchesse souriant. Nous allons donc causer. Comme vous êtes silencieux, mon ami ! Dites-moi donc pourquoi vous avez renoncé à la promenade que vous vouliez faire? Est-ce donc que le remords vous a ramené près de moi?

Elle le suivait des yeux avec bonheur, tandis qu'il se rapprochait d'elle, et, sans attendre une réponse qui ne se produisait pas , elle re-

prit : — Savez- vous que votre fils aîné est un poète? Il vient d'écrire les premiers vers qu'il a composés; son précepteur les a trouvés dans Tun de ses livres latins et me les a apportés. Voulez-vous les lire? Chère Claudine, là, sur mon bureau, à droite, sous le presse-papiers... Non, je me trompe... à gauche sous le buste du duc. Merci mille fois... Auriez-vous la complaisance de nous en faire la lecture? La composition est d'un enfant; la pensée et le sentiment déjà d'un homme.

Claudine prit la feuille de papier, se rapprocha de la fenêtre, et lut, à la clarté expirante du jour, ces vers tracés en grands caractères un peu enfantins :

J'ai pi'is une resolution ,

Pour le jour où je scini iiii lionimc,

Je l'écris clans mon coeur,

Alin de ne la perdre jamais.

Je veu\ être lidèle, telle est ma résolution,

Fidèle à mon Dieu, fidèle à mon i>eu|)lo,

Toujours lidélc à mes amis.

Fidèle à mon devoir et lidéle à ma résoluliou,

Afin que cette fidélité garantisse ma fidélité envers tous.

Claudine ne pouvait apercevoir le visage de la duchesse; mais elle la vit tendre la main à

son mari , et l'entendit murmurer d'une voix émue : — C'est votre fils Adalbert, c'est tout dire... Puis, élevant la voix : — N'est-ce pas que cela est charmant?

Le duc s'était arrêté pour écouter cette lecture.

— Oui, Élise, cela est charmant; Dieu veuille diriger sa vie de telle sorte que jamais il ne lui semble difficile d'être fidèle.

— Cela ne peut jamais être difficile, répondit la duchesse.

— Jamais?

Elle secoua la tête.

— Jamais! Qu'en dites-vous, Claudine?

— Il peut se présenter des circonstances où la fidélité impose , en effet, un effort.

— Mais alors , répondit la duchesse , dont le visage devenait fiévreux, c'est une fidélité factice, et non celle qui s'appuie sur l'affection.

— En effet, dit le duc à demi- voix.

— Mais alors ce n'est plus de la fidélité, reprit la duchesse en s'animant; ce n'est rien de plus que le sentiment du devoir.

— C'est la fidélité envers le devoir, dit Claudine d'une voix douce. Si Votre Altesse veut

272 LA MAISOX DES UIBOUX.

bien y réfléchir, elle découvrira que c'est peutêtre le plus noble degré de la fidélité. Qu'estce que celle-ci, tant qu'elle n'a pas connu la lutte, et qu'elle n'a pas triomphé?

— Mon enfant, dit la duchesse, c'est là une dispute de mots... Il n'en est pas moins certain que lorsque la fidélité en arrive à la lutte, elle perd son nom... Et lorsqu'elle triomphe dans la lutte, elle ne retrouve pas ce nom , car elle ne peut plus aspirer qu'à celui de devoir. Prenons un exemple, aussi éloigné que possible de la réalité pour le rendre plus frappant : supposons que le duc, — elle s'arrêta un instant, tandis qu'un sourire gai et plaisant paraissait sur ses lèvres , — ait arrêté sa pensée une fois seulement sur... disons sur vous, Claudine. Sa fidélité conjugale n'existerait plus. Il ne serait plus un époux irréprochable. Entendez-vous, Adalbert?

Le duc, qui s'était détourné, regardait au loin par la fenêtre. Claudine immobile semblait frappée de stupeur. La duchesse n'accorda aucune attention à ces jeux de scène muets. Elle riait gaiement, tant son argument lui semblait comique. Elle continua à rire, avec la se-

curité de ceux qui, certains de leur bonheur, se plaisent à envisager tous les périls qui le pourraient menacer, sûrs qu'ils sont d'y échapper.

— Claudine! s'écria- t-elle... vous êtes bien sérieuse. Ne vous fâchez pas, je vous en prie. 3e suis très taquine. Le duc pourra vous confirmer cet aveu... Mais c'est que l'on dirait que vous figurez devant un tribunal!... Accusée, qu'avez-vous à dire... Ah! ah! alil... Ce rire... il me fait mal... Et... Ah! ah!... Je ne puis l'arrêter. . .

Une effroyable quinte de toux l'interrompit.

— De l'eau!... de l'eau!... s'écria-t-elle. La jeune fille, épouvantée, se précipita vers

une carafe d'eau qui se trouvait en permanence sur une table près de la chaise longue, tandis que la dame d'honneur recevait dans ses bras la duchesse, qui étouffait. Le duc, sombre et pensif, se tenait près de la malade , qui avait saisi sa main et se cramponnait à lui; secouée par la toux, elle ne pouvait parvenir à avaler quelques gorgées d'eau.

Le médecin, appelé, arriva à pas légers, et Claudine s'écarta pour lui faire place.

— Cher docteur!... s'écria la duchesse, cela va mieux... C'est presque fini... 0 mon Dieu! voilà que je puis respirer.

L'obscurité était presque complète. Claudine s'était retirée dans l'embrasure d'une fenêtre, et contemplait avec anxiété le groupe qui entourait la duchesse. La malade, s'adressant au duc : — Vous avez eu bien peur?... Pardonnez-moi, lui dit-elle d'une voix entrecoupée.

Il secoua la tête en signe de dénégation, mais son visag"e exprimait l'impatience.

— Votre Altesse va se mettre au lit. dit le médecin après un court examen.

Le duc, qui s'était dirigé vers la porte, revint aussitôt sur ses pas. M'"° de Katzenstein soutenait la malade, qui essayait de se soulever pour obéir à son médecin. Elle adressa un geste amical à Claudine, — Au revoir, ma chère enfant. Je vous ferai bientôt appeler... Bonne nuit, mon ami, continua-t-elle en se tournant vers son mari. Demain je serai tout à fait remise.

Quand la malade eut disparu derrière la portière, le médecin se rapprocha du duc.

— Il n'y a rien de sérieux, dit-il. Votre Altesse peut être tranquille. Seulement il faut beaucoup, beaucoup de ménagements... Point de conversations animées, point de discussions psychologiques comme les aime Votre Altesse. J'ai déjà beaucoup à faire pour lutter contre la vivacité de tempérament de mon auguste

. malade. Elle devrait vivre d'une vie calme et monotone.

— Mon cher docteur, vous connaissez la duchesse. Vous savez qu'elle ne pourrait se résigner à une vie végétative. L'accident qui vient de se produire est dû à un moment de gaieté, à une explosion de rire.

— Je ne puis qu'attirer l'attention de Votre Altesse sur les précautions à prendre , qui deviennent de plus en plus nécessaires, répondit le vieux médecin en s'inclinant.

Le duc l'écoutait avec distraction.

— Bonsoir, cher docteur, fit-il en le congédiant du geste.

Claudine, effrayée, s'enfonçait de plus en plus dans l'embrasure de la fenêtre, suivant d'un regard anxieux le médecin qui s'éloignait. Elle restait seule avec le duc. Ce qu'elle avait

•27G LA iMAISON DES UllîOUX.

toujours évité, ce qu'il s'était toujours efforcé d'amener, se produisait. Mais peut-être avaitil oublié sa présence? 11 marchait avec agitation au travers de la chambre... sans doute il ne l'apercevrait pas. L'unique bougie que l'on avait précipitamment allumée, pour porter secours à la duchesse , éclairait à peine la cheminée qui la supportait; et le grand rideau la cachait bien.

Elle retenait sa respiration, en proie à l'anxiété qui s'empare d'un pauvre animal traqué par un chasseur, et ne trouvant plus dans son instinct un moyen de lui échapper. Elle entendait les battements de son cœur aussi distinctement que les pas du duc , étouffés par un tapis épais. Elle tressaillit... Les pas se rapprochaient... La haute taille du duc se dressa dans l'embrasure de la fenêtre , et sa voix tremblante prononça un seul mot : — Claudine !

Elle fît un pas pour quitter cette retraite qui ne l'avait point protégée...

— Claudine, cette scène vous a péniblement émue? Quoique je n'en sois pas responsable, je vous prie de me la pardonner.

11 lui tendit la main. La jeune fille n'accorda

aucune attention à ce mouvement et cacha la sienne clans les plis de sa robe. Elle ne répondit pas et resta ainsi, muette et hautaine, devant lui.

— Comment dois-je interpréter votre silence ?

— J'ai l'honneur d'être l'amie de Son Altesse, répondit Claudine avec hésitation.

Un sourire triste flotta un instant sur son visage.

— Je le sais. Pourtant vous n'êtes point de celles qui concluent une amitié du jour au lendemain... Mais peut-être pensez-vous que l'ou peut tout utiliser?

— Je crains que Votre Altesse ne m'attribue sa propre pensée.

— Moi? Sur l'honneur, non, Claudine! Mais vous ne pourriez en dire autant. A considérer l'emportement avec lequel vous vous êtes prêtée à un caprice de malade, on eût pu conclure que vous cherchiez surtout un refuge dans cette amitié, qui dressait une barrière entre vous et moi.

— Cela est vrai, répondit Claudine, et j'espère que Votre Altesse respectera cette barrière; sinon . . .

— Sinon?... Je reconnais et j'honore la réserve dans laquelle vous vous êtes toujours renfermée, dit-il en s'interrompant et se tenant à distance respectueuse de la jeune fille. Elle devait vous suffire. Vous n'aviez besoin d'aucun autre refuge. Vous auriez tort de supposer que j'aie le dessein de vous poursuivre comme pourrait le faire un page énamouré. Rien ne doit vous rappeler que j'ai le malheur de vous aimer passionnément. Mais permettez-moi du moins de me trouver quelquefois en votre présence sans rencontrer en vous la froideur glaciale que vous me témoignez. Laissez-moi espérer... en un avenir dans lequel le soleil luirait pour moi... laissez-moi seulement cette espérance, Claudine.

— Je ne le puis, répondit Claudine , car ce serait tromper Votre Altesse... Qu'elle me permettre de m'éloigner.

— Non... Encore un mot, Claudine. Je ne sollicite de votre part aucun encouragement : je sais trop que je ne l'obtiendrai pas, que l'heure et le lieu vous sembleraient également mal choisis, et vous auriez raison de porter ce jugement. Permettez-moi seulement de vous

dire que je n'ai pas fait un mariage d'inclination, que la raison d'Etat a déterminé cette union, que vous êtes mon premier et unique amour... En quoi suis-je répréhensible? Ce malheur a pu arriver à des hommes meilleurs que moi : il s'abat sur nous sans notre consentement; et avant que nous ayons reconnu sa puissance, il est plus fort que nous. Il grandit chaque jour, il grandit d'autant plus que nous le combattons davantage. Je ne sais si vous l'éprouvez comme moi... Je l'espère seulement et ne pourrais vivre si je n'avais cette espérance...

Il fit un pas pour se rapprocher d'elle, et se penchant en avant : — Un mot, un seul, Claudine... Puis- je espérer... Oui? Dites-moi seulement oui, et jamais rien, pas même un regard, n'indiquera que vous m'avez laissé l'espérance.

— Non ! Par la tendresse que je porte à mon frère, je jure à Votre Altesse que je ne l'aime pas.

Et Claudine recula vers la fenêtre.

— Vous en aimez un autre, Claudine! Un autre, répéta-t-il avec désespoir.

Claudine ne répondit pas.

Le duc se détourna et se dirigea vers la porte. Puis, revenant vivement sur ses pas :

— Croyez-vous donc... mais, mon Dieu! il ne m'est pas permis de m'expliquer... croyezvous que je ne sois pas aussi jaloux que vousmême de votre honneur et de votre bonne renommée?

— Je dois le croire en eiiet , puisque Votre Altesse me tient un pareil langage danslachambre de sa femme malade.

— Comment pouvez-vous envisager la situation d'une façon aussi injuste? Je vous le répète, il m'est interdit de m'expliquer, même pour me défendre, près de vous, d'un soupçon outrageant. Tout au moins écoutez ce que je puis vous dire. Vous savez que mon frère aîné, le prince héritier, mourut subitement peu avant mon père?

Claudine baissa la tête en signe d'acquiescement .

— Mais vous ne savez peut-être point qu'à ce moment-là des négociations étaient entamées entre notre cabinet et la cour de X... Ces négociations avaient pour objet le mariage de mon frère avec la princesse Élise. Tout fut

rapidement conclu et mon frère allait se rendre àX..., lorsqu'il mourut subitement. J'héritai de ses droits, mais aussi de ses devoirs, et quand le deuil fut terminé, je me rendis àX... pour épouser celle qui lui avait été destinée.

— Votre Altesse agissait dans le plein exercice de sa liberté.

— Non ! ce mariage me semblait plus difficile encore à accepter que le fardeau du pouvoir. La princesse Élise , qui ne soupçonnait aucune des décisions prises en dehors d'elle , me regardait avec ses grands yeux enfantins et n'avait pas plus été avertie de la recherche de mon frère que de ma substitution à celui-ci. Elle donna aisément son consentement à ce projet qui me laissait indifférent. Tout d'abord je supportai difficilement cette exaltation permanente, qui alternativement l'enlève jusqu'aux plus hautes régions et la précipite dans les abimes du désespoir. Cette âme troublée n'a jamais connu les régions sereines , et les torrents de larmes que je lui ai vu verser à propos des incidents Jes plus insignifiants m'avaient porté à éviter sa compagnie aussi souvent

282 LA MAISON DES HIllOUX.

que cela m'était possible. Plus tard je m'accoutumai à cette agitation perpétuelle, ou plutôt je réussis à m'en abstraire. J'ai été pour elle un mari attentionné, et depuis qu'elle est malade, j'ai cédé à tous ses caprices. J'honore en elle la femme à l'âme élevée, qui est la mère de mes enfants; mais mon cœur était indifférent, malgré l'extrême affection que je lui inspirais. Il ne dépendait pas de moi de changer la nature de mes sentiments. Je vous ai vue. Malgré les réflexions , les raisonnements , malgré les reproches que je m'adressais , malgré tout enfin, je vous ai aimée de toutes les forces d'un cœur jusque-là ignorant d'un sentiment de cette nature. Je sais... oh! je sais trop bien que vous ne l'avez pas encouragé. Je sais que vous me blâmiez , que vous vous êtes réfugiée dans une retraite assez éloignée pour m'interdire tout espoir de vous revoir. Cependant j'ai pu me rapprocher de vous, et maintenant vous vous êtes créé un refuge plus inaccessible que tous les autres, en mettant entre vous et moi l'amitié de la duchesse. Je vous ai tout dit. Je vous promets de me tenir à l'écart..- Mais j'ai une prière à vous adresser : soyez sin-

cère. Répondez à cette question : Vous en aimez un autre?

Claudine resta muette, tandis qu'une vive roug-eur montait à son visage. En proie à un combat pénible, elle courba la tête.

— Dites-moi non... murmura le duc d'une voix éteinte .

— Son Altesse désire que M"^ de Gérold se rende près d'elle pour lui faire la lecture , dit M"'*' de Katzenstein en paraissant à la porte du salon.

Claudine adressa au duc un regard suppliant.

— Oui ou non, Claudine, avez-vous donné votre cœur à un autre ?

Elle s'inclina profondément devant lui.

— Oui!... répondit-elle. Et, prenant machinalement un volume qui se trouvait à sa portée, elle se dirigea vers la chambre de la duchesse. Faire la lecture ! Le pourrait-elle? Elle se sentait emportée dans un tourbillon , et chaque incident lui apportait une nouvelle souffrance.

La duchesse reposait dans son grand lit à baldaquin placé sur une estrade. Les épais rideaux de soie rouge qui l'entouraient avaient

été rejetés en arrière pour activer la circulation de l'air. La pièce tout entière était uniformément tendue de rouge , couleur préférée de celle qui l'habitait. Une lampe couleur rubis était suspendue au plafond. Près du lit était placée une table basse recouverte de soie rouge, et la lampe qui y était posée était également garnie d'un abat-jour rouge. Un cadre contenait les photographies du duc et des trois petits princes. Vis-à-vis le lit, un cadre ancien, en bois sculpté , entourait une excellente copie de la Vierge à la chaise. Le premier regard de la duchesse, à son réveil, rencontrait cette image adorable.

La duchesse semblait tout à fait remise de son indisposition. Elle reposait avec nonchalance sous sa couverture de damas rouge et sourit en voyant Claudine.

— Asseyez- vous là, sur ce tabouret, ma chère enfant, et lisez-moi quelques poésies sur la Thuringe. Le duc était-il encore près de vous? Mon Dieu, combien je suis malheureuse quand en sa présence je suis atteinte par l'une de mes crises nerveuses ! 11 souffre tant de me voir souffrir; et s'il était plus indifférent, mes

souffrance seraient bien moindres. Était-il bien triste et bien inquiet?

La malade étudiait la physionomie émue de Claudine, qui ne pouvait trouver une réponse. Elle s'était assise et, pour gagner un peu de temps, se pencha pour relever son mouchoir.

— Claudine, dit la duchesse , je crois que vous me supposez , que tous me supposent bien plus gravement malade que je ne le suis; ne me répondez pas ; lisez-moi quelque chose de ce volume, là où se trouve un signet.

Et Claudine lut d'une voix tremblante :

Tello est la vertu de la foret Qu'elle ne souffre aucune souffrance Et qu'à son omlire, toute douleur S'engourdit, puis meurt.

— Vous l'entendez! s'écria la duchesse. Moi aussi, je guérirai ici, dans la forêt. Demain le soleil brillera, et nous nous promènerons sous les pins pour y respirer la santé , pour y retrouver les forces perdues... 0 ma chère forêt!

Lorsque Claudine descendit l'escalier dans la soirée, pour regagner sa demeure, elle rencontra M. de Palmer qui Taccompagna , après avoir adressé , à son insu , un signe à la femme de chambre dont elle était suivie et qui disparut aussitôt.

— Mademoiselle , lui dit-il avec une exagération de respect qu'il n'eût pu accentuer davantage, même s'ils'étaitadresséàla duchesse. Son Altesse le duc m'a confié la mission flatteuse de remettre ce billet en vos mains.

11 tenait en efTet une petite enveloppe cachetée aux armes ducales... — Ceci concerne Son Altesse la duchesse et n'exige point de réponse, ajouta- 1- il en se courbant jusqu'à terre.

Elle ne pouvait, sans attirer une attention malveillante , refuser de prendre connaissance de ce message; cependant l'orage grondait dans son cœur. Comment le duc pouvait-il être assez imprudent pour charger un pareil homme

de lui remettre un billet scellé? Elle ouvrit Tenveloppe en sa présence et parcourut du regard le petit nombre de lignes qui s'y trouvaient renfermées.

« Claudine,

« Votre caractère est si peu banal que vous m'excuserez d'agir en dehors des conventions. Après le dernier mot que vous m'avez adressé, je n"ai plus qu'une demande instante à vous l'aire. Demeurez , malgré tout , l'amie de la duchesse ; que l'aveu que je vous ai fait n'ait point pour résultat de vous tenir éloignée d'Altenstein. Cela n'est point nécessaire, Claudine! Sur ma parole , vous pouvez vous fier à moi!

« Adalbert. »

Elle marcha rapidement vers la porte en tenant la lettre et l'enveloppe froissées dans sa main droite. M. de Palmerla suivit, et ce fut avec componction qu'il l'aida à monter en voiture; il ne confia à nul autre le soin de ranger dans le coupé la longue queue de sa robe

et s'en acquitta avec les précautions d'une mère conduisant sa fille au bal. Il se retira à reculons quand le valet de pied eut fermé la portière.

— Au revoir! fit-il d'un ton profondément respectueux, au moment où, le valet de pied s'étant assis près du cocher, les chevaux se mettaient en marche.

— Il faudrait veiller plus soigneusement sur ces sortes d'autographes, belle Claudine, murmura-t-il en se baissant pour relever un papier tombé près de la place occupée par le coupé.

Il semblait tout à fait satisfait de sa trouvaille, et, chantonnant un air d'opérette, rentra dans sa chambre située au rez-de-chaussée du château. Il s'enferma soigneusement, alluma un bon cigare et se jeta sur une chaise longue pour relire le billet perdu par Claudine. Il en connaissait déjà la teneur. Il lisait à peu près tout ce que le duc écrivait , de loin en se penchant un peu , lorsque cela était possible. Dans les cas importants, il ne reculait pas devant l'ouverture d'une lettre , opération qui lui était familière et dont il s'acquittait avec un art consommé. Lorsqu'il avait écrit ce bil-

let, le duc, très ému, s'était levé avant de le sceller dans son enveloppe , et même il avait eu la complaisance de quitter son cabinet de travail pendant quelques secondes. Malgré tout, il n'en était pas moins agréable de posséder ce billet et de le relire à tête reposée.

— Son Altesse me semble être dans un remarquable désordre d'esprit. . . Hum ! . . . hum ! . . . Il s'est déclaré; elle l'a vertueusement repoussé et l'a menacé de s'éloigner pour toujours!... Nous connaissons ces menaces. Et maintenant il la supplie , par égard pour la duchesse, de renoncer à ce cruel projet et lui promet de s'amender. Il se dit sans doute qu'il faut, avant tout, gagner du temps... et que ce gain rapporte d'autres gains pour qui sait les attendre. Tout cela est sincère , et jusqu'ici irréprochable... Hum! Elle est plus habile que je ne le pensais; elle le tiendra à distance; elle ne le couronnera pas avec des roses... Et si jamais elle en arrive à ses fins, ce qui est loin 'd'être impossible ni même invraisemblable, elle voudra gouverner. Toutes les femmes sont les mêmes; il leur plaît d'enchaîner à leur char les plus orgueilleux, les plus puissants, et

de les montrer à la foule, soumis et domptés. Et les plus sages, les mieux avisés parmi les hommes sont si bien empêtrés dans leurs petits intérêts, les plus immédiats, qu'ils ne voient guère au delà de ces intérêts et ne prévoient guère les conséquences des faits qui se déroulent à leur portée. Et je pourrais bien être l'un de ces hommes habiles qui manquent d'habileté.

M. de Pahner envoya au plafond une bouffée de fumée et se replongea dans ses réflexions.

— Elle me déteste, cela est évident, se dit-il. C'est exactement le sentiment que Méphisto inspirait à l'innocente Marguerite. 11 est certain qu'un jour viendra où, s'adressant à son Faust ducal , elle lui dira : (( L'homme qui est auprès de vous m'est odieux... » et patati, et patata... C'est là ce que je ne veux pas. Je ne veux pas laisser arriver le jour où elle dirait au duc que je suis un fourbe ; car elle en serait bien capable, et lui, ma foi, il serait Jiien capable aussi de se ranger à son avis, qui, après tout, il faut en convenir, ne serait pas dénué absolument d'exactitude. Attention! Il faudra veil-

ler au grain et diriger la barque dans le sens qui me serait le plus favorable. La Berg m'aidera à débrouiller tout cela. Cette Polonaise a le génie de l'intrigue; parfois elle me fait peur à moi-même !

— Le souper est servi , dit un valet de pied en ouvrant la porte.

3L de Palmer se souleva sans empressement, serra soigneusement le billet dans l'un des tiroirs de son bureau, dont il prit la clef et qui portait les armes des Gérold , rangea sa chevelure fort étiolée devant un grand miroir, parfuma ses mains fines et, se souriant avec complaisance, prit des mains du valet son chapeau et ses gants; après avoir consulté sa montre, qui marquait dix heures, il se rendit dans la salle à manger attribuée aux repas des hommes qui faisaient partie de la cour. Il y avait là le vieux chambellan, M. de Schlotbach, M. de Rinkleben, l'adjudant de service, le jeune M. de Meerfeldt, page de la vénerie. 'M. de Palmer fut accueilli avec froideur.

— Veuillez m'excuser. Messieurs , de vous avoir fait attendre. J'étais chargé, par Son Altesse, de vaquer à des soins extrêmement

importants. Agréable mission, du reste! D'après les ordres de Son Altesse, j'ai aidé la belle Claudine de Gérold à monter en voiture.

— Comment! s'écria le page , elle est encore venue ici aujourd'hui!

— Elle vient de quitter à l'instant l'appartement ducal...

— Vous voulez dire « l'appartement de la duchesse » , Monsieur de Palmer, dit l'adjudant d'un ton dédaigneux, tandis qu'une légère rougeur montait à ses joues ridées.

— J'ai eu le bonheur de rencontrer la plus belle des dames d'honneur dans le corridor du premier étage , répondit Palmer en souriant et d'un ton qui comprenait beaucoup de sous-entendus.

— Vraiment ! . . . on ne savait d'où elle venait... Elle a disparu comme une ombre légère... déclama le page en riant.

L'adjudant lui lança un regard mécontent. — M"° de Gérold a passé la soirée près de la duchesse. Elle y a fait de la musique, puis l'a suivie dans sa chambre à coucher, dit-il à haute et intelligible voix.

— L'itinéraire est magistralement tracé, ré-

pondit M. de Palmer en s'inclinant; mais il est nécessaire d'en compléter la physionomie : le duc était près de la duchesse.

Aussitôt le souper terminé, l'adjudant se promenait côte à côte avec le page dans le grand corridor confinant aux chambres qui leur étaient attribuées.

— Je ne m'explique pas Claudine de Gérold, disait-il avec une sorte de tristesse en s'adressant à son jeune compagnon. Elle fait preuve d'un courage mal placé. Il est inconcevable que les meilleures parmi les femmes jouent leur bonne renommée contre je ne sais quelle satisfaction orgueilleuse consistant à braver et à dédaigner l'opinion qui se forme d'après les apparences. Elles imaginent qu'il suffit de rester irréprochables pour ne point être en butte aux reproches , et elles méprisent ceux qui les blâment; inutile d'essayer de leur faire comprendre que le monde n'a point le temps de pénétrer dans leur àme pour peser leurs mo-

• biles, avant déjuger leurs actions,

— Peut-être, répondit le page, cela l'amuset-il de danser sur la corde raide,,, ducale; si elle vacille, il y a là des bras depuis longtemps

^O't LA MAISON DES UIUOUX.

ouverts pour la recevoir. Si elle conserve l'équilibre... eh bien!... il y a la jouissance de la difficulté vaincue , l'orgueil de rester inaccessible aux séductions que tant d'autres femmes auraient recherchées. Toujours est-il que le jeu dont nous sommes les témoins donne un peu d'intérêt à notre vie horriblement ennuyeuse dans cette solitude. J'aurais autant aimé passer la saison d'été chez les trappistes que dans ce vieux château enfoui dans les bois.

— S'il ne s'agissait point de Claudine de Gérold, répondit l'adjudant, qui avait à diverses reprises secoué la tète en signe de dénégation, je serais peut-être du même avis que vous. Mais, en ce qui la concerne, je vous demande de suspendre tout jugement défavorable et d'éviter toute critique. J'ai la certitude que vous-même vous vous pardonneriez difficilement, un jour, les plaisanteries faites sur une jeune fille sans protection, imprudente, je le crains, mais irréprochable, j'en suis sûr.

— Allons, adjudant de mon cœur, que Votre Chevalerie s'apaise, répondit le page en

riant. Il ne faut pas envisager les choses de façon si tragique. Je crois bien que vous avez raison, car Son Altesse n'a nullement la physionomie d'un homme heureux. Tout au contraire, le duc est de fort mécliante humeur. Ah! l'ennui, l'ennui ! Il perd les hommes et les femmes. Il suggère des méchancetés aux uns et des imprudences aux autres. Si jamais je commets une sottise dans cet odieux château d'Altenstein , je vous charge de plaider pour moi les circonstances atténuantes... au nom de l'ennui.

Lorsque Claudine descendit de voiture à la porte de sa maison, sa main tenait encore un papier convulsivement froissé. Le vieux Heinemann, qui depuis longtemps l'attendait avec une lanterne alhimée, obtint à peine un salut distrait de sa jeune maîtresse. Elle se précipita dans la maison, et lorsqu'il se retira dans sa chambre après avoir verrouillé les portes , il put encore percevoir le bruissement de sa . robe dans le corridor. Puis une porte se ferma et tout devint silencieux.

La chambre de la jeune fille restait obscure et l'on eût pu croire qu'elle était inhabitée.

Claudine, assise près de sa fenêtre, contemplait la mystérieuse obscurité de la forêt ; elle s'efforçait de remettre un peu d'ordre dans ses pensées et d'envisager les événements qui s'étaient produits durant l'après-midi.

— Qu'est-il arrivé?,., dit-elle en s'interrogeant... Eh bien!.,, il a osé se déclarer, et cela seul constitue une éclatante humiliation . malgré les allusions faites à un brillant avenir... allusions odieuses puisque cet avenir repose sur... sur la mort. Je l'ai repoussé... mais ;\ quel prix!

Claudine cacha son visage dans ses mains. Les battements de son cœur se faisaient entendre presque distinctement dans le grand silence qui l'entourait. Pour se défendre , pour mettre entre elle et le duc une infranchissable barrière , elle s'était vue forcée d'avouer à celui-ci ce qu'elle n'avait pas encore osé s'avouer à elle-même. Soupçonnait-il qui elle aimait? Cette pensée était insoutenable. Des larmes brûlantes coulèrent sur son visage. Elle se leva, alluma une bougie et s'efforça de déplier le papier froissé qu'elle tenait encore. Elle n'avait plus que l'enveloppe : la mince

petite feuille de papier qui y avait été contenue , avait disparu.

Il n'était pas possible qu'elle l'eût perdue. Tout d'abord elle la cbercha activement, mais sans inquiétude, sur la table, sur le parquet, à la place où elle s'était naguère assise. Elle secoua son manteau, inspecta les plis de sa robe. Enfin elle se décida à prendre une bougie pour éclairer l'escalier, qu'elle descendit avec les précautions d'une coupable... Puis elle porta plus loin ses recherches toujours vaines; elle poussa doucement le verrou de la porte d'entrée et examina les alentours. Préservant de la main la flamme de la bougie, elle parcourut l'allée conduisant à la grille de la porte d'entrée. C'est là qu'elle était descendue de voiture, là que, suivant toute probabilité, la feuille de papier avait glissé. La grille grinça sur ses gonds : elle se trouva au dehors, mais elle n'aperçut point ce qu'elle cherchait. Tout à coup sa bougie s'éteignit et l'obscurité lui parut d'autant plus profonde que ses yeux étaient restés fixés sur la lumière. Elle demeura pendant iin instant incapable de se guider et de retrouver la porte du jardin.

Ail!... voici im phare. Là-haut la fenêtre de Jean était éclairée et envoyait une étroite raie lumineuse sur le jardin et sur la grande route. S'il avait soupçonné qu'elle errait là , en proie à l'angoisse! Elle envia la paix dont il jouissait dans sa modeste chambre. La barque de Jean était au port, et la sienne, hélas!... se trouvait ballottée entre tant d'écueils! Pourrait-elle jeter l'ancre? Lui serait-il donné de vivre, sans craindre des poursuites qui lui étaient odieuses, sans redouter des accusations qui, pour être imméritées, n'en étaient pas moins humiliantes et douloureuses?

Elle s'était involontairement retournée pour regarder au delà de la montagne, du côté où se trouvait le château de Maisonneuve. Précisément au-dessus de celui-ci les nuages s'étaient quelque peu écartés , comme des rideaux à peine entr'ouverts , et laissaient voir une seule étoile, mais si brillante! Elle sourit tout en pleurant , car elle ne put s'interdire d'attribuer à cette étoile une importance consolante. C'était peut-être un bon augure, une marque d'encouragement, une promesse de consolation qui brillait là-haut.

Tout à coup elle tressaillit et se réfug-ia à l'intérieur de la grille, qui était restée entr'ouverte. On entendait au loin sur la route les sabots d'un cheval lancé au galop. Le cavalier arriva devant la maison, s"y arrêta un instant et leva la tète vers la fenêtre de la tour. Claudine étendit la main sur les barreaux de la grille afin de se soutenir... Lothaire!... C'était Lothaire! Pourquoi était-il là ? Un indicible sentiment de bonheur l'enveloppa tout entière. Ses mains se joignirent pour une prière, tandis que le flambeau roulait à ses pieds. Ne se trompait-elle pas ? Étaitce bien vrai? Que voulait-il? Était-ce vraiment pour contempler sa maison qu'il s'était arrêté là? 0 Dieu miséricordieux!... Accordez-lui une preuve quelconque pour lui démontrer qu'elle ne rêve pas, et que c'est bien Lothaire qui se tient là sur la grande route I

11 retourna son cheval et s'éloigna lentement. L'obscurité l'enveloppa. Seul le pas du cheval retentit longtemps encore à son oreille. Enfin elle rentra dans la maison.

Elle ne pensait plus au billet perdu : elle ne pouvait plus penser d'ailleurs. Ses yeux étaient brûlants, ses tempes battaient. — Du

repos ! du repos ! ... se répétait-elle en enfonçant sa tête dans l'oreiller. Que Dieu m'accorde du repos !

On était fort affairé le lendemain dans le château de Maisonneuve. Dans la grande salle à manger du rez-de-chaussée on avait dressé une table qui évidemment différait de celle qui s'y trouvait habituellement. Tandis que l'on se contentait d'une nappe dont la blancheur était éclatante, mais le tissu assez grossier, on avait déployé aujourd'hui une nappe damassée, blanche et souple comme du satin. En place du service de faïence anglaise à dessins bleus, on avait placé sur la table l'un de ces vieux services en porcelaine de Saxe, presque introuvables actuellement , et que les générations se sont légués comme un trésor, dans les familles dont la richesse et l'ordre durent depuis plusieurs siècles. Cette porcelaine si bien conservée était l'une des gloires des dames de Maisonneuve. De magnifiques surtouts de table, supportant, sur leurs coupes, des fleurs et des fruits mélangés, placés avec symétrie, s'étaient substitués aux corbeilles d'étain curieusement Iravaillées, dans lesquelles Béate faisait servir

le dessert quotidien. En place des couverts très simples que l'on employait chaque jour, on avait sorti de ses coffres la vieille et superbe argenterie qui portait, avec les armoiries des Gérold, la date à laquelle remontait ce beau travail.

Les candélabres de la salle à manger et ceux qui étaient placés sur la table, laquelle ne comportait que sept couverts, étaient garnis de bougies. Les immenses crédences, en bois de chêne sculpté, étaient chargées d'une vaisselle plate dont la valeur intrinsèque le cédait de beaucoup à celle du travail. Le soleil se glissait presque timidement par les fenêtres pour contempler ces apprêts et les mettre en valeur, faisant étinceler ici l'orfèvrerie, là-bas les cristaux précieux , et posant aussi un rayon sur la brune chevelure qui couronnait le front blanc de Béate, occupée à composer une corbeille de fleurs.

— Voulez- vous bien tenir en place ! . . . mur- «mura-t-elle avec impatience, en relevant pour la troisième fois de rebelles branches de fuchsia , dont les clochettes rouges étaient destinées à mettre en valeur divers tons de verdure . . .

Allons, c'est bien!... dit-elle avec satisfaction en ajoutant au centre une superbe rose thé.

Quand son œuvre fut terminée, elle tendit la corbeille à une jeune servante qui se tenait près d'elle.

— Tenez, Sophie, lui dit-elle, portez cela chez M"" de Berg' et priez -la de placer cette corbeille dans le salon de la princesse Thékla. Tâchez de ne point vous amuser en route, et descendez aussitôt pour essuyer encore une fois les chaises et fermer les persiennes : le soleil nous envahit.

Béate se rapprocha de la table pour en passer l'inspection une dernière fois. Elle s'arrêta en secouant la tète devant sa place habituelle, celle de la maîtresse de la maison. Ce soir pour la première fois, puis chaque jour durant quatre semaines, elle devait occuper cette place, nonobstant la présence de la princesse Thékla. Comment Son Altesse accepteraitelle cette distribution des places?... Après tout, tant pis pour Lothaire; C'était lui qui l'avait voulu ainsi. — Nous sommes à la campagne, a-t-il dit, l'étiquette de la cour est virtuellement suspendue, et j'entends, ma chère Béate,

que tu conserves ta place , qui est celle de la maîtresse de la maison.

Cette recommandation était la seule qu'il lui eût faite en ce qui concernait le séjour de Leurs Altesses. 11 avait tout abandonné à la sage direction de sa sœur, et à toutes les questions qu'elle lui adressait il avait répondu : — Tu es plus habile que moi ; tu sauras parfaitement décider par toi-même... Fais à ta guise et ce sera bien fait.

Elle venait de terminer son œuvre délicate. Depuis plusieurs jours elle semblait, en vertu d'un don d'ubiquité, se faire voir à la domesticité, à la fois, dans toutes les pièces, dans tous les corridors, dans les salons comme dans les cuisines. On avait cloué des tapis sur tous les escaliers, dans les couloirs, rangé les meubles, posé les rideaux, exhibé des profondeurs d'armoires richement garnies ce que l'on possédait de plus beau en fait de linge et d'ustensiles de table. Toul^ était désormais rangé. Béate pou- , vait encore disposer de quelques heures et se reposer avant de recevoir ses hôtes.

Le premier étage tout entier avait été attribué à. Leurs Altesses, belle-mère et belle-sœur

du baron de Gérold. On avait préparé pour la dame d'honneur une chambre charmante située près de celle que M'^^ de Berg occupait. Le chambellan serait logé dans un pavillon à proximité des valets de chambre de Son Altesse, dont la femme de chambre était placée près d'elle. Lothaire avait conservé son appartement à droite du vestibule. Le cher vieux salon de Béate et sa chambre à coucher n'avaient point changé de destination. Il fallait bien qu'elle conservât un lieu de refuge dans lequel elle pourrait se reposer en retrouvant toutes ses habitudes.

Béate traversait précisément le corridor en se rapprochant de la porte qui donnait accès dans son salon. Un sourire de gaieté moqueuse détendit un instant ses traits. Elle prit dans un petit panier, qui la quittait rarement, un morceau de craie et traça sur sa porte les mots suivants : Entrée interdite au public, et toujours en souriant entra chez elle. Pendant quelques minutes elle se reposa dans un fauteuil ; mais pour les natures actives le repos se trouve seulement dans le changement d'occupations. Elle quitta donc prestement son siège, passa dans

Sca chambre à coucher, en revint coiffée d'un chapeau cle jardin, les épaules couvertes par une légère pèlerine, les mains garanties par des gants en toile ; et vivement elle descendit dans les cuisines. On commençait à tirer du four des gâteaux qui semblaient exquis.

— Bien , fît Béate en en choisissant quelquesuns, donnez-moi une feuille de papier, — c'est cela, — je vais faire une petite promenade et serai de retour à l'heure voulue. Tâchez de ne point faire de sottises en mon absence. Veillez au pâté chaud. Ne mettez pas les petits pois trop tôt au feu. Quant au filet de chevreuil, il doit rôtir pendant une heure... pas une minute de plus! Vous m'entendez? C'est sur vous que va peser toute la responsabilité , Frédérique ! Les truites doivent avoir une belle teinte bleue, et se présenter entourées de verdure : ne quittez pas un instant leur sauce ! Vous savez qu'on ne doit pas cesser de la remuer quand elle est sur le feu, sous peine de se trouver en face d'une coagulation rien moins qu'appétissante.

Ayant ainsi parlé. Béate quitta la cuisine et prit dans le parc une allée de traverse qui la

conduisil sur la grande route. Par le fait, il n'était pas tout à fait régulier de déserter son poste de maîtresse de maison dans une circonstance aussi solennelle. Et si quelque détail était négligé, en raison de son absence?

— Tant pis, se répondit Béate... Quand toute la smala sera établie chez moi , il me sera bien difficile d'aller voir Claudine et la petite.

Elle marchait d'un pas pressé en prenant toujours les chemins les plus directs. Son visage était écarlate lorsque , après une demiheure de cette course, elle aperçut la maison des Hiboux sur son fond de verdure; trois heures sonnaient.

A l'ombre du vieux mur, la petite fille jouait avec ses poupées. Elle se précipita, ses longues boucles flottant derrière sa tête, sur Béate qui se pencha, et prit l'enfant dans ses bras.

— Tout a été bien vilain ici, tante Béate, dit la petite fille. Il a plu tous les jours, et la tante Claudine s'en est allée tous les jours en voiture.

— Mais aujourd'hui le soleil est revenu, et tu peux jouer dans le jardin, ce qui est bien agréable, n'est-ce pas?

La petite fille baissa la tête en signe d'acquiescement et se mit à trotter près d'elle.

— Et puis tante Claudine est à la maison. Elle est dans la chambre. Elle écrit, et elle est si bien habillée... dit l'enfant, qui s'arrêta devant la porte d'entrée en secouant la tête... Je vais retourner près d'Heinemann, dit-elle après avoir réfléchi un instant. Il a beaucoup à faire après ces pluies, et je dois l'aider.

Béate monta l'étroit escalier et frappa à la porte de la chambre de sa cousine. Claudine était, en effet, assise devant son bureau, mais elle n'écrivait plus. Une lettre déjà placée dans son enveloppe était posée devant elle, et l'on percevait encore l'odeur de la cire à cacheter.

— 0 Béate, c'est toi?... dit-elle en se levant avec lassitude pour aller au-devant de sa cousine.

— Aïe! aïe!,., fit celle-ci. Tout de blanc vêtue, avec des nœuds bleus! Que se passet-il donc? Tu te rends à Altenstein?

Claudine fit un signe de tête affirmatif .

— J'avais refusé ce matin, répondit-elle toujours du même ton fatigué et découragé, mais la duchesse n'a point consenti à me laisser chez

moi. Elle m'a écrit que si je n'acceptais pas de venir chez elle, elle se rendrait chez moi. Elle doit passer ici et m'emmener...

Tout en parlant, elle regardait Béate avec une expression de détachement absolu.

— Et puis la température était si chaude, que j'ai mis une robe légère... On dit parfois que la toilette a une influence directe sur l'humeur, ou celle-ci sur la toilette... je ne sais pas au juste... S'il en était ainsi, j'aurais pu tout aussi bien...

— Mettre une robe noire, dit Béate en l'interrompant et s'asseyant. Qu'as-tu donc? Tu semblés souffrante... Tu as la migraine?

Et Béate étudiait avec une affectueuse attention les traits altérés de sa cousine.

— Je ne suis pas souffrante du tout.

— Non?... Eh bien!... c'est que tu crois être encore à la cour. Les infortunées dames d'honneur ne peuvent jamais être souffrantes. Comme les dames du ballet, elles doivent toujours sourire et déclarer qu'elles sont bien portantes , même quand elles souffrent le martyre.

— Béate, tu exagères beaucoup; non, je ne suis pas souffrante. Mais sache que je vais pro-

bablement m'absenter pour quelque temps.

— Toi!... Maintenant?

— Oui, oui. Mais garde-moi le secret, Jean n'est pas encore instruit de ce projet.

Et avant que Béate eût énoncé la question qui flottait sur ses lèvres, Claudine ajouta : — Mais n'as-tu pas rencontré mon frère?

— Non, répondit Béate à voix basse.

— Je crois qu'il voulait rendre sa visite à Lothaire; seulement un projet de ce genre lui apparaît toujours hérissé d'obstacles. Il vient de sortir. Mais j'ai la certitude qu'il emploiera au moins trois heures pour faire cette course. Tandis qu'il marche, toutes sortes de pensées occupent son cerveau. Alors il s'assied, prend des notes dans son carnet et oublie son but aussi bien que la marche du temps.

— Il ne rencontrera pas Lothaire, répondit Béate avec timidité. Mon frère est à Lobstedt.

— A la station du chemin de fer? Est-ce que Lothaire va voyager?

— Non. Il se rend au-devant de la princesse Thékla et de sa fdle. Ne le sais-tu pas? Toutes deux viennent passer un mois chez nous, près de la petite fille.

— Je rig'Qorais, répondit Claudine du même ton abattu que sa cousine avait déjà remarqué .

— Je croyais t'avoir entretenue de ce projet. Claudine se tut. Le silence était si profond que

l'on entendait le sourd mouvement de la petite montre entourée de diamants qui se trouvait sur son bureau. Béate contemplait la fenêtre. Elle aurait bien voulu retourner chez elle. Ses devoirs de maîtresse de maison, par elle délaissés, et dans quel moment!.. . hantaient son imagination. Puis elle évoquait aussi l'image d'un homme errant dans les corridors du château de Maisonneuve et lisant sur la porte de son appartement l'inscription facétiense qu'elle avait oublié d'effacer : Le public neutre pas ici. Elle voyait cet homme secouer la tête et se détourner lentement... Il ne fallait pas qu'il quittât le château sur cette injonction... Peut-être n'y reviendrait-il plus jamais.

Elle se leva vivement.

— Excuse-moi, chère Claudine, mais il faut que je te quitte un peu brusquement... Tu sais que j'ai bien des sujets d'occupation, et...

Le mensonge s'éteignit sur ses lèvres. Elle

rougissait et se troublait. — Au revoir, mon cher cœur !

— Adieu, Béate!

— Au nom du ciel, dis-moi ce que tu as, s'écria Béate en examinant le pâle visage de sa cousine et la lenteur de ces mouvements. Tu es malade?

— Non, oh ! non... répondit la jeune fille, dont la pâleur disparut sous un flot de sangmonté à ses joues. Je suis bien portante tout à fait. Va... va où tes occupations t'appellent. Va! Je vais l'accompagner jusqu'au jardin. Certainement tu dois avoir encore beaucoup de préparatifs à faire ; et si tu rencontres Jean, dis-lui aussitôt de s'éloigner avant l'arrivée de ces dames. Il est si sauvage... si singulier!

— Il n'a pas du tout besoin de les voir, murmura Béate. J'ai gardé mon appartement.

— Ah !... c'est que tu ne connais pas la princesse Hélène!... dit Claudine avec une nuance d'amertume.

— Vraiment?... dit Béate en descendant l'escalier derrière sa cousine ; donne-moi son signalement moral; quant à Lothaire, il est inutile que j'essaie d'en tirer quoi que ce soit.

— Béate, je... je crains de n'être point impartiale en la jugeant. Elle n'a jamais pu me souffrir, à ce qu'il me semble, et m'a toujours tenue à l'écart. Ceux auxquels elle veut plaire deviennent rapidement des fanatiques. C'est un petit démon; elle est malicieuse , brillante, pleine de verve et d'entrain, irrésistible sans être jolie... Claudine se tut un instant... Oui, oui , reprit-elle à voix basse , elle a un grand charme, et... au revoir. Béate.

— On dirait que tu vas pleurer, Claudine... Tes yeux sont si brillants!

— Non, je ne vais pas pleurer.

— Au revoir, mon enfant. Examine et prépare tes toilettes, Lothaire veut donner une fête. Je suis sûre que tu éclipseras même cette princesse si pleine de charmes. Et puis tu me conseilleras quelque peu. Je suis ignorante et maladroite, en fait d'étiquette, autant que pourrait l'être un petit enfant.

Elles se quittèrent et Claudine se sauva dans sa chambre. Elle éprouvait la sensation qu'elle eût ressentie si, élevée à une grande hauteur, elle en avait été soudainement précipitée. Toute clarté était éteinte, toute chaleur avait été re-

tirée à l'univers. Elle savait... ah! trop bien... pourquoi la princesse Thékla amenait sa seconde fille au château de Maisonneuve.

— Perdu!... fit-elle... perdu pour toujours! Mais peut-on perdre ce que l'on n'a jamais possédé, que durant un rêve insensé?

Elle n'était pas plus isolée que naguère. Et cependant depuis hier une espérance avait pris racine dans son cœur et tout à coup l'avait rempli. Involontairement elle avait rattaché des pensées bien douces à la promenade nocturne dont elle avait été l'invisible témoin. L'espoir et le doute l'avaient agitée une grande partie de la nuit, et, que|,nd elle s'était réveillée d'un court sommeil, elle avait retrouvé intacte l'image de celui qu'elle avait aperçu immobile , la veille , devant sa fenêtre.

Quelle lamentable folie! Il ne s'était point arrêté pour contempler sa fenêtre... Il était venu contrôler le moment de son retour et pour s'assurer qu'elle n'était point restée à Altenstein...

Elle laissa tomber ses bras avec découragement et regarda au dehors. Au travers des larmes qui voilaient son regard, elle aperçut

tout à coup, devant la grille, la livrée rouge des valets de pied de la cour, et M"° Lindenmeyer se précipita dans sa chambre.

— Mademoiselle... Mademoiselle!... Leurs Altesses !

Ce fut en vacillant que Claudine se dirigea vers son miroir. Elle mit son chapeau de paille blanche, prit machinalement l'ombrelle de soie bleue que M'"" Lindenmeyer lui tendait et descendit. Ce fut à peine si elle s'aperçut que, sur le siège élevé d'une petite voiture à deux places, le duc tenait les rênes des chevaux. Elle se pencha machinalement sur la main de la duchesse, dont le visage semblait radieux.

— Oh! merci, merci, ma chère Claudine, dit-elle de sa voix un peu oppressée. . . Comment pourrais-je ne point me trouver bien portante et satisfaite? Ce beau soleil, ce parfum de résine, le duc comme conducteur et vous près de moi, c'est plus qu'il n'en faut pour me sentir heureuse.

La promenade à travers la forêt fut longue. On s'arrêta devant un moulin solitaire près d'un ruisseau assez bruyant, et la duchesse reçut des mains de la meunière, troublée par cet honneur,

un verre de lait frais qu'elle lui avait fait demander. Tandis qu'elle le buvait à petites gorgées, le duc avait remis les rênes à un domestique et causait, appuyé sur la portière de la calèche. Il interrogea avec intérêt le meunier, accouru avec sa femme , et lui parla de ses affaires ; il se fit présenter les trois fils du meunier, qui se trouvaient avoir exactement le même âge que ses enfants, et la duchesse, passant la main sur leurs chevelures blondes brûlées par le soleil, leur donna à chacun un portrait du duc, sous forme d'une belle pièce de monnaie toute neuve. Puis on revint, en se dirigeant vers le château d'Altenstein. Le soleil couchant déterminait un peu de fraîcheur.

La duchesse causait avec vivacité et Claudine s'appliquait à rassembler ses pensées éparses pour lui répondre.

— Maisonneuve a des hôtes, dit tout à coup la duchesse. Je vois flotter notre drapeau làbas.

— Son Altesse la princesse Thékla y était attendue, répondit Claudine d'une voix éteinte,

— Et Hélène?

— La princesse Hélène l'accompagne.

— Alors il faut faire nos adieux à notre belle solitude.

La voiture se rapprochait du mur assez élevé qui entourait le parc de Maisonneuve et croisa deux landaus menés grand train. Les cochers et les valets de pied portaient la grande livrée. Le duc salua amicalement en inclinant son fouet, tandis que la duchesse adressait des gestes affectueux à la voiture dans le fond de laquelle deux dames étaient assises vis-à-vis du baron Lothaire. Claudine saisit au passage le coup d'œil moqueur et surpris que la princesse Hélène, vêtue d'un élégant manteau de voyage, laissait tomber sur elle. Elle vit aussi que la princesse Thékla, après s'être profondément inclinée devant la duchesse, adressait à sa compagne un regard froidement méprisant; quant à Lothaire, il paraissait ne l'avoir point aperçue. Quelques minutes plus tard, les voitures s'étaient séparées en se dirigeant en sens contraire.

— Le château de Maisonneuve s'ouvre devant sa future maltresse, dit le duc en se retournant vers l'intérieur de la voiture et fixant un regard scrutateur sur le pâle visage de Claudine.

— Le croyez-vous vraiment, Adalbert?,,.

demanda la duchesse avec empressement. Oh! je voudrais que cela fût vrai. Ce serait un grand bonheur pour la pauvre petite orpheline .

Le duc ne répondit pas. Claudine pressait ses mains contre la poignée de son ombrelle. Elle s'efForça de ne rien laisser paraître de son trouble. Le duc soupçonnait -il qui elle aimait?... Elle ne put s'empêcher de rougir, et voilà que pour la seconde fois le regard du duc pesait sur elle.

— Elle est une petite personne adulée et gâtée, reprit la duchesse , qui avait mentalement envisagé l'événement probable auquel on avait fait allusion... Dieu veuille qu'elle puisse donner et recevoir le bonheur. Entre nous soit dit, ma chère Claudine, je crois qu'elle partage l'inclination de Gérold et que la princesse Thékla fera bon accueil à ce projet.

— Je le crois aussi, répondit Claudine, qui se tut aussitôt, effrayée du ton rauque de sa propre voix. Elle se sentait glacée, et de plus en plus écrasée sous un fardeau trop lourd pour ses forces.

Leurs Altesses s'installaient à Maisonneuve ;

la princesse Hélène avait embrassé sa petite nièce, que M™" de Berg lui avait présentée vêtue d'une robe blanche, couverte de dentelles ; puis elle avait voulu faire immédiatement une reconnaissance dans l'habitation. Elle avait monté et descendu les escaliers, ouvert toutes les portes, examiné toutes les chambres et demandé où se trouvait l'appartement de son beau-frère. Elle s'y était rendue et avait inspecté cette élégante installation, admirant les trophées de chasse, les panoplies, les tableaux de prix, les meubles anciens, les tapis de Perse ; elle était descendue au jardin, était revenue dans la maison, et s'arrêtait tout à coup devant une porte sur laquelle elle lut l'étrange inscription : Le public neutre pas ici. Dès qu'elle eut déchiffré ces mots, Son Altesse n'eut rien de plus pressé que de tourner le bouton de la porte interdite, et sa petite tête brune se pencha curieusement en avant. Comme ce salon était harmonieux dans son élégante sévérité ! Les derniers rayons du soleil faisaient ressortir les sculptures des vieux meubles... Et, chose surprenante, là-bas était assis un homme mince, de tournure aristocratique, qui lisait attentivement. Son fin

profil se découpait vigoureusement sur la verdure sombre des arbres plantés près de la croisée. Il était complètement absorbé par le volume à reliure antique qu'il tenait en ses mains, et ne s'apercevait pas même de l'examen dont il était l'objet.

La jeune princesse referma doucement la porte et s'élança dans le large escalier à rampe de bois de chêne qui menait à l'étage supérieur. Elle entra à la façon d'un ouragan dans la chambre occupée par M™" de Berg et tomba dans un fauteuil en se pâmant de rire devant la physionomie effarée que son regard rencontra. M™° de Berg écrivait, et cette brusque invasion de son domicile semblait lui apporter plus de contrariété que de contentement.

— Que nous avez-vous donc conté clans vos lettres à maman?... demanda la petite princesse en s'établissant dans le fauteuil et étendant ses pieds sur un coussin. Vous ne cessiez de lui écrire que tout était ici vulgaire et mesquin; que l'on y menait une parcimonieuse existence, très bourgeoise, etc., etc. C'est tout le contraire de la vérité, ma chère Berg; je trouve que tout ici est charmant, charmant!

Je n'y éprouverai pas un seul instant l'ennui dont témoignaient toutes vos lettres. Et que nous disiez-vous aussi de la sœur du baron? C'est une personne très originale et qui a très bonne façon dans sa simple robe de soie grise ; et quant à la petite fille, faites-lui bien vite passer sur le visage un peu d'eau tiède pour enlever l'épaisse couche de poudre de riz dont vous l'avez couvert, sans doute pour émouvoir maman ; quand cela sera fait , elle aura meilleure mine. Telle qu'elle est, elle vous ressemble, du moins quand il vous convient de paraître faible et intéressante.

— Princesse! s'écria M""® de Berg, rougissant de mécontentement jusque sous le fard qui couvrait son visage.

— Calmez-vous, reprit la jeune princesse, et croyez-en mon conseil. Quand certaines petites manœuvres sont déjouées, mieux vaut y renoncer et changer ses batteries. Vous aviez, paraitil, des motifs d'ordre personnel pour nous dépeindre cette habitation sous les plus noires couleurs; je la trouve charmante et le dirai à mon beau-frère.

— Votre Altesse lui causera une vive satisfac-

lion; lui aussi aime passionnément cette contrée.

— Oh! très chère dame, j'ai l'expérience de l'art consommé avec lequel vous employez, pour dire ce que vous voulez faire deviner sans cependant le dire, un langage qui semble tout à fait insignifiant. Si l'on citait vos paroles, elles n'offriraient aucun sens. .. comment diraije?... inquiétant; mais quand l'on vous « voit» parler, on comprend que vous vous appliquez à glisser beaucoup de sous-entendus dans l'intelligence de votre auditoire. Avoir le profit et n'avoir pas le risque de la médisance, c'est là le but que vous poursuivez toujours et que vous atteignez souvent quand votre auditoire est naïf. Eh bien!... je vous déclare que je n'écouterai rien, à moins que vous n'ayez quelque chose de positif à énoncer... Allons, parlez nettement, si vous en êtes capable; vous devez comprendre aisément qu'il ne saurait m 'être indifférent de savoir quelle sera la seconde mère de ma nièce.

— A. quoi bon?. . . répliqua M""' de Berg d'un ton dolent; Votre Altesse est si incrédule... si méfiante; elle ne me croirait pas.

— Certainement , non. iMais je ne suis pas méfiante pour tout le monde ; seulement, vous n'ignorez pas que Ton erre avec prudence autour d'un piège auquel on a été pris plusieurs fois.

— Eh bien! Votre Altesse jugera par ellemême s'iljpiui convient ou ne lui convient pas d'ajouter foi à mes affirmations. II...

— Ce n'est pas vrai!

— Mais, princesse, je n'ai pas encore parlé!

— Ne dites rien... cela n'est pas vrai!... s'écria la jeune princesse d'un ton presque menaçant. Il n'a jamais fait attention à elle; il l'a toujours visiblement évitée... et vous voudriez me conter des commérages qui sont en opposition avec l'évidence!

— Soit ; ce sera comme Votre Altesse le voudra. Elle...

— Elle a bien d'autres visées, je le sais, cria la jeune princesse. Le duc...

— Mais je n'ai encore rien dit, répondit M""' de Berg; si Votre Altesse est si bien informée, pourquoi m'interroge-t-elle?

— Pour justifier plus encore mon opinion. Parlez, Vous conviendrez vous-même que tout cela est de la dernière évidence. Maman est hors

d'elle-même à ce sujet; elle ne me dit plus un mot depuis que nous avons rencontré hier cette personne dans la voiture conduite par le duc, et son nez est plus acéré que jamais : signes d'orages, vous le savez bien.

— Mais la duchesse se trouvait dans la voiture.

— Ah ! Dieu, fit la jeune princesse enjoignant les mains avec commisération.., cette bonne Élise! Elle plane toujours dans les plus hautes régions du sentiment, elle est toujours brouillée avec la réalité et, comme toujours, les arbres l'empêchent de voir la forêt. Je parie avec vous que Son Altesse ma cousine travaille encore à quelque drame, qu'elle nous fera jouer l'hiver prochain. Vous savez bien ce qui s'est passé l'hiver dernier? Non, vous étiez à Nice, c'est vrai. Cela a été épouvantable ; elle avait donc composé un drame; mais comme elle ne savait quel moyen employer pour se débarrasser de ses personnag"es, elle les tuait les uns après les autres; le comte Windeck disait à M, de Moorsleben : « Faites bien attention, le souffleur va être obligé de quitter sa niche pour tuer le machiniste! »

32i LA MAISON DES UIBOUX.

La jeune princesse riait de tout son cœur; mais elle redevint subitement sérieuse.

— Je l'aime beaucoup cependant , repritelle. Elle mérite vraiment d'être aimée, en dépit de ses idées romanesques. Pauvre, pauvre Élise! Si elle n'avait pas eu près d'elle cette personne dans sa voiture, j'aurais fait arrêter et me serais jetée à son cou. Dites-moi donc comment on peut rechercher la compagnie de ce bloc de glace, de cette Claudine?

La cloche qui sonnait le diuer se fit entendre , et la princesse Hélène se précipita dans sa chambre pour faire ranger les boucles qui garnissaient son front. La princesse Thékla, appuyée sur le bras du maitre de la maison, descendait déjà les premières marches de l'escalier; sa fille la rejoignit en compagnie de la dame d'honneur et de M"^^ de Berg.

— A propos , dit la jeune princesse en s'adressant tout bas à celle-ci, quel est donc le monsieur qui habite la chambre sur la porte de laquelle est écrit : Le public lï entre pas ici?

— Un monsieur?

— Mais oui, oui.

— Votre Altesse aura vu un revenant en plein jour.

— Non ; et je m'en informerai près de M"® de Gérold.

Elle le fit comme elle l'avait dit , et posa sa question dès que l'on eut pris place autour de la table. ,

— C'était mon cousin, Jean de Gérold, répondit Béate d'un ton un peu hésitant.

— Le frère de Claudine de Gérold?

— Oui, princesse.

— La maison des Hiboux est, je crois, située à peu de distance de votre habitation, moucher Lothaire, dit la princesse Thékla d'un ton composé.

— Une demi-heure à peine nous en sépare, répondit-il ; si Vos Altesses le désirent, je les mènerai après le déjeuner : les ruines du couvent méritent d'être vues.

— Merci , répondit froidement la princesse Thékla.

— Merci, dit non moins froidement sa fille.

Lothaire les regarda avec étonnement.

— Vos Altesses, répondit-il, éviteront diffîci-

MAKOX DES HIBOUX. — T. I. 19

lement cet aspect. La plus belle route de la forêt passe devant ces ruines.

— J'espère, baron, dit la jeune princesse en s'adressant à son hôte, dont le regard ne quittait pas le nez de plus en plus pointu de sa bellemère, j'espère que vous m'accompagnerez dans mes promenades 4 cheval. La comtesse Moorsleben est parfois de la partie.

— Votre Altesse n'a qu'à commander, répondit Lothaire en examinant le joli visage de la comtesse, laquelle réprimait à peine un sourire légèrement moqueur.

« Parfois » lui semblait un peu hasardé. Elle était en effet obligée de monter à cheval tous les jours, la jeune princesse étant privée de son plaisir favori, si la dame d'honneur ne l'avait point accompagnée.

La princesse Thékla parla tout à coup d'une cure de lait qu'elle voulait entreprendre. Elle semblait être fort rassérénée et causait avec vivacité, plaisantant Lothaire sur la rusticité idyllique dont il s'était targué en parlant de son habitation et prodiguant à Béate les épithètes de chère et trèa chère. Elle n'avait jamais mangé de truites aussi parfaites... Lors-

que Lothaire se leva tenant à la main son verre rempli de vin de Champagne pour remercier Leurs Altesses du grand honneur qu'elles faisaient à sa maison, elle lui tendit sa main étroite chargée de bagues; puis, décidément émue, elle pressa son petit mouchoir sur ses yeux.

Puis elle se leva, annonça qu'elle était un peu fatiguée, et se retira. Toutes les dames regagnèrent leurs appartements. M""® de Berg, mandée par la princesse Thékla, qui s'était mise au lit, passa près d'elle une grande partie de la soirée. Quand elle la quitta, on eût dit qu'elle marchait sur les nuées , tant son attitude était triomphante. Elle regagna la chambre et ajouta un post-scriptum à sa lettre inachevée :

« Tout s'annonce à souhait. La petite brûle d'une flamme inextinguible pour lui et contre elle. Vous savez qui il est. Quant à elle, c'est tout bonnement Claudine.

« Dans peu de jours une nouvelle importante sera annoncée. En attendant, on prépare ici pour les premiers jours de la semaine prochaine une grande fête qui s'annonce comme.

devant être superbe : premier symptôme dont l'importance n'échappe à personne, car c'est la princesse Hélène qui désire passionnément danser en plein air sous les tilleuls. Il est utile de prendre bonne note de ce trait de caractère : en dépit de sa violence, de ses petites méchancetés et de sa malice, elle a une certaine grandeur d'âme dont il faut tenir compte, si l'on ne veut voir déjouer par elle les plans les mieux combinés.

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