IV
La princesse Hélène était assise dans le parc de Maisonneuve; près d'elle se trouvait l'élégante petite voiture qui contenait l'enfant du baron Lothaire. Son Altesse continuait à jouer le rôle de tante passionnée qu'elle avait adopté ;
mais elle remplissait ses fonctions avec l'emportement qu'elle apportait à toutes choses. Elle traînait la petite fille partout avec elle, s'appliquant sans relAche à lui faire prononcer le mot de « papa >>. Les g-rands yeux noirs de l'enfant la contemplait avec effroi, mais sa petite bouche rebelle restait fermée.
La princesse ne savait pas qu'un enfant, si petit qu'il soit, sait lire dans les âmes de ceux qui l'entourent et que l'impatience et la colère qui animaient ses regards inspiraient une vive terreur à la petite fille. Le tête-à-tête avec sa jeune tante provoquait rapidement les cris les plus déchirants.
Alors l'enfant était étreinte avec passion, accablée des expressions les plus tendres, baisée avec passion; ses cris redoublaient, et Béate trépignait dans sa chambre et se demandait si personne n'irait au secours de la pauvre enfant. Qui donc eût osé l'entreprendre? Lothaire, enseveli dans ses pensées, se tenait renfermé dans son appartement, s'y retirant dès que les repas étaient terminés. La princesse Thékla ne quittait guère sa chaise longue, sommeillant, quand elle n'écrivait pas quelques lettres...
Quant à M™^ de Berg. . . eh bien ! elle encourageait encore les extravagances de la princesse Hélène, en se prosternant dans la poussière devant tous ses caprices.
La vieille bonne d'enfant, qui, épouvantée, accourait aux cris, avait pour unique mission de calmer l'enfant; et, dès que ce résultat était obtenu, il fallait la rendre à sa tante, qui la gardait jusqu'au moment où les cris recommençaient, ce qui ne tardait guère. Béate, qui jusqu'ici avait ignoré qu'elle possédât des nerfs, éprouvait des effets très singuliers quand elle assistait à ces scènes sans cesse renouvelées. Quelque chose s'agitait jusqu'au bout de ses doigts. Le sang venait, disait-elle, lui échauffer les oreilles, et un jour, les cris ayant pris une intensité inaccoutumée. Béate, à son extrême effroi, à sa surprise non moins grande, éclata en sanglots. Il y avait, du reste, deux motifs à cet accès de pleurs inaccoutumé. Son frère, interrogé par elle au sujet de l'organisation de la fête annoncée, lui avait déclaré, d'un ton apathique, que cette organisation lui était indifférente et qu'elle devait prendre les arrangements qui lui conviendraient. Ainsi, tout pe-
sait sur elle... et elle ne s'était jamais occupée de pareils préparatifs. Il fallait songer au programme du concert, aux accessoires du cotillon, au souper, aux rafraîchissements. Quand il lui avait tenu ce langage, elle s'apprêtait à lui dire rudement son sentiment, et, entre autres, qu'étant le maître de la maison, ayant eu la fantaisie de convier chez lui un grand nombre d'invités, c'était bien le moins qu'il prît sa part du fardeau qu'imposait cette fête. Mais il ne cessait de marcher au travers de sa chambre, et lorsque sa promenade le ramena en face de sa sœur, son pâle visage portait la trace d'une préoccupation si douloureuse qu'elle oublia les paroles sévères dont elle voulait l'accabler. Depuis plusieurs jours, elle n'avait pas même eu le temps de regarder son frère.
— Au nom du ciel, Lothaire ! . . . s'écria-t-elle, tu es malade?
— Non, non.
— Tu as des soucis?
— Les soucis d'un homme qui a placé tout ce qu'il possède de plus précieux, ses espérances, son avenir sur une barque fragile, et qui du rivage la contemple s'en allant à la dérive
vers les écucils sur lesquels elle doit infailliblement se briser; qui assiste à cette ruine et ne peut rien faire pour l'empêcher, et qui sait que ce naufrage entraînera infailliblement sa misère et sa honte, répondit Lothaire à voix basse.
— Mais, Lothaire!... s'écria Béate avec émotion.
Elle n'était point accoutumée à l'entendre employer ces images énigmatiques avec un ton d'indicible amertume. Ce fut presque en pleurant qu'elle lui dit : — Voyons, Lothaire, ne me dis rien, ou dis-moi tout. *Accorde-moi ta confiance; explique-toi plus clairement : tu m'effrayes !
— 11 n'y a rien. Rien, Béate. Ne t'arrête pas à ces paroles, que j'ai prononcées involontairement. Je dominerai cette impression... plus tard... quand nous serons rendus à nousmêmes et que nous vivrons dans notre paix solitaire côte à côte, ici. Aie un peu de patience avec moi.
Mais Béate ne se rendit pas à ce langage évasif.
— Lothaire, lui dit-elle avec résolution, je crois que vous autres hommes vous n'avez
pas, en bien des circonstances, l'entendement très fin. Vous vous empêtrez dans une foule de si et de m«£s\, tandis que la vérité saute aux yeux à tout le monde, vous exceptés. Je suis certaine que, cette fois encore, il te suffirait de tendre la main.
— Non, ma sage petite sœur^ tu te trompes. Pas cette fois. Ma main tendue a été écartée par une main victorieuse, et j'ai retiré la mienne silencieusement. Ne m'interroge pas, Béate, et laisse-moi seul.
— Tu es toujours à côté de la vérité et en dehors de la réalité, murmura Béate en se détournant. Mais, mon Dieu! cela saute aux yeux : elle te suit comme ce brave Nestor, ditelle en désignant un chien de chasse, dont les yeux intelligent ne quittaient pas son maître.
Elle se trouva dans le vestibule, contemplant avec un regard sombre la princesse Hélène en robe de moussehnc blanche garnie de dentelles. Elle descendait l'escalier suivie par la comtesse de Moorsleben, pour se diriger vers le parc. Ses yeux restaient fixés sur la massive porte de chêne qui menait à l'appartement de Lothaire, et la colère bouillonna dans l'âme de
Béate. Certes il fallait que son frère fût bien obtus pour ne point se rendre à une évidence qu'elle jugeait même trop évidente. Cette jeune princesse ne pouvait lui dire qu'elle l'aimait, plus clairement qu'elle ne le faisait. Quant à Béate, le regard ardent, la nature à la fois violente et flottante de lajeune princesse lui devenaient chaque jour plus antipathiques. On ne pouvait jamais prévoir la fantaisie qui momentanément allait hanter son cerveau. L'établc et l'écurie n'étaient pas plus à l'abri de ses incursions que la chambre de l'enfant ou le caveau de famille , dont elle avait naguère impérieusement réclamé les clefs afin d'aller porter des couronnes mortuaires aux ancêtres des Gérold... C'était une attention à l'adresse de leur descendant, et malheureusemeftt il n'avait pas même semblé s'en apercevoir.
Béate secoua la tête et monta l'escalier jusqu'aux grandes mansardes qui contenaient les armoires renfermant le linge en réserve et de grands coffres. Elle s'assit là et s'accorda le luxe de pleurer à chaudes larmes. Était-ce donc son bonheur qu'il poursuivait au milieu des doutes et des soucis? Quelle sotte manie
que celle des grandeurs! Comment admettre qu'elle se peut allier au ferme esprit, à la droiture, à l'intelligence dont son frère était pourvu? Son premier mariage avait-il donc été si heureux? Pourquoi Lothaire visait-il si haut? — Elle ne put s'empêcher de songer à son propre avenir... à cette maison paternelle abandonnée dont elle resterait, comme naguère, la gardienne solitaire. Il en resterait toujours éloigné, entraîné dans le tourbillon de la cour, ou bien il entreprendrait des voyages lointains, ainsi qu'il l'avait fait avec sa première femme. . . Il reviendrait sans doute; mais pour un bien court espace de temps , après lequel elle se retrouverait encore seule, toujours seule. Que ferait ici cette maîtresse de maison?... Une Altesse! Son séjour actuel ne représentait qu'un effort accompli pour gagner les cœurs. L'intérêt enfantin qu'elle semblait prendre au ménage avait pour but de démontrer qu'il pourrait se reposer sur elle de tous ces soins, ainsi qu'il s'en reposait sur sa sœur.
Et quand il reviendrait au nid paternel, le frère et la sœur se regarderaient en se disant qu'ils avaient vieilli... lui dans Fair raréfié.
dévorant de la cour, elle dans la solitude et dans l'espérance déçue d'un bonheur personnel.
Elle fut efTrayée par les sanglots que ces visions envoyaient de son cœur à ses lèvres, et, essuyant ses larmes, essayant de les dominer, elle ouvrit le grand coffre doublé de zinc sur lequel elle était assise ; il contenait de merveilleuses soieries anciennes provenant de l'extrême Orient et des tapis de Perse et de Laliore, tous objets d'une grande valeur dont elle songeait à se servir pour décorer le grand hall du château; durant ses voyages, Jean de Gérold avait collectionné ces étoffes et ces tapis; elle les avait rachetés lors de la vente du château ; et tandis qu'elle admirait l'harmonie de ces tons si vifs, adoucis par l'entente de leurs valeurs respectives, les larmes roulaient encore sur ses joues.
Qu'éprouvait-elle donc? On eût dit qu'une inconnue s'était substituée à elle, en elle-même. Vainement elle s'interrogeait et prit le parti de s'admonester. Allons donc! Allait-elle devenir semblable à ces nervosées qui rient et pleurent sans pouvoir assigner aucune cause raisonna-
ble à leur gaieté, pas plus qu'à leur tristesse? C'est ]jon à la cour, ces incohérences de cœur et d'intelligence, cette dépression du sens commun. Est-ce que cela était contagieux? Allaitelle se détraquer comme toutes ces poupées?
D'un geste énergique elle essuya ses larmes et se força à penser aux bouquets et nœuds du cotillon , à l'innombrable quantité de glaces qui était nécessaire, aux sirops, aux boissons d'ananas et de vin de Champagne frappé, au coiffeur... et par-dessus tout planait le ressentiment qu'elle éprouvait contre cette jeune princesse dont le caprice avait transformé un simple goûter en une fête costumée.
Elle descendit rapidement l'escalier, donna des ordres, envoya des messagers dans toutes les directions, causa avec le jardinier, dirigea les travaux des servantes. Au milieu de ces soins multipliés, elle reçut le message de Jean et de Claudine qui exprimaient leurs regrets de ne pouvoir assister à la fête. On n'avait jamais compté sur Jean; mais Claudine ! Béate se mit aussitôt à la recherche de son frère; elle le trouva dans le parc. Il se tenait près de la princesse Hélène et de sa dame d'honneur, sur
le parquet que ron venait de construire à l'ombre des tilleuls qui servaient de salle de bal. Les ouvriers venaient de terminer leur travail et les garçons jardiniers étaient déjà occupés à recouvrir les pieux avec de la mousse et du feuillage, ainsi qu'à les unir par des festons de fleurs.
— Lothaire, lui dit-elle, Claudine m'écrit qu'elle ne pourra assister à la fête ; ne voudraistu pas aller la voir et insister pour qu'elle vienne?
— Non, répondit-il d'une voix brève.
Le regard de la princesse Hélène étincela.
— Alors je vais faire atteler et m'y rendre moi-même, situ n'y vois pas d'inconvénient, reprit Béate.
— Dans ce cas, tu devras te diriger sur Altenstein, dit son frère; je doute que tu la rencontres chez elle.
— J'irai ce soir quand elle sera rentrée, dit Béate en insistant; je ne reviendrai pas, tant qu'elle n'aura pas changé de dessein.
— Vous jouez de malheur, baron, dit la jeune princesse d'un ton dédaigneux; d'après ce que ma mère m'a dit, suivant toute proba-
bilité, le duc ne pourrait se rendre à votre fête. La duchesse, qui vient d'écrire à ma mère à propos d'un petit détail de toilette , lui communique cette nouvelle qui la contrarie beaucoup.
Lothaire était si occupé à surveiller les ouvriers occupés à fixer des bannières ducales rouges et blanches, qu'il ne répondit pas à la jeune princesse.
— Cela fait bon effet, dit-il; Votre Altesse est-elle de cet avis?
Elle baissa la tète affirmativement,
— Pourquoi, reprit-elle, n'avez-vous pas fait placer, en outre de celles-ci, des bannières aux couleurs de votre maison : jaune et bleu , alternant avec le rouge et le blanc?
— Je n'aime pas ces mélanges, répondit-il; ce sont des oppositions trop cherchées.
Dans l'après-midi de cette journée, Claudine, debout près de la table sur laquelle son frère écrivait, lui disait adieu.
— On a averti nos cousins que je ne me rendrais pas à leur fête? dit Jean.
Claudine inclina la tète.
— Ils savent que toi ni moi ne nous y rendrons, répondit-elle.
— Toi? fit-il avec surprise.
— Oui; ces grandes fêtes ne m'apportent aucun plaisir; ne te fâche pas, mon cher Jean.
— Me fâcher, moi, quand cela ni'est-il arrivé? Seulement, je l'avoue, je regrette ton refus à cause de Béate qui en sera fort contrariée.
Un léger sourire flotta sur le visage de Claudine.
— Oh!... dit-elle, je crois que je rentrerai en grâce près d'elle. Jean, laisse-moi passer la soirée ici, près de toi; tu ne peux soupçonner à quel point j'ai besoin de me trouver dans notre petit logis, en repos, loin des conversations et des bruits dune fête.
11 lui tendit la main.
— Agis comme tu l'entends, fais ce que tu voudras, Claudine; pour moi ta volonté est sacrée.
Claudine descendit, embrassa, avant de partir, l'enfant, qui cousait une robe de poupées
SOUS la surveillance d'Ida, et jeta un coup d'oeil dans la chambre de M^^^ Lindenmeyer, qui était assoupie dans son fauteuil. Elle referma doucement la porte et, traversant le jardin, monta dans la voiture qui l'attendait. Une demi-heure plus tard, elle était assise sous les chênes du parc d'Altenstein et lisait à la duchesse quelques pages du manuscrit de Jean : Jours de printemps en Espagne. C'était un récit de voyage dans lequel figurait le récit poétique de l'amour qu'il avait éprouvé pour sa jeune femme.
— Claudine, dit la duchesse, elle devait être charmante, ta petite belle-sœur; parle-moi d'elle.
La jeune fdle leva les yeux sur sa compagne.
— Elle te ressemblait un peu, Elisabeth, ditelle.
— 0 la flatteuse!... Mais sais-tu que tu me donnes une idée? Pardonne-moi si j'interromps cette lecture si intéressante, pour t'entretenir d'une question de toilette. Que dirais-tu, Claudine, si je me coiffais de la mantille, si, en un mot, je me déguisais en Espagnole pour me
rendre à la fête de Maisonneuve? C'est une bonne idée, n'est-ce pas? Et toi, ma chère Dine, que mettras-tu?
— Moi... moi, je ne m'y rends pas; j'en ai averti ma cousine.
Une expression de regret se peignit sur la physionomie de la duchesse.
— Quel dommage! fit-elle d'un air préoccupé; les deux personnes que j'aime le mieux seront absentes... Le duc non plus ne compte pas venir.
Claudine rougit vivement; le regard de la duchesse demeurait fixé sur elle.
— As-tu trop chaud?... dit-elle.
— Non, non, répondit Claudine; pourquoi le duc ne vient-il pas?
— Je ne sais; il ne m'a pas indiqué le motif de son refus.
— Elisabeth, reprit vivement la jeune fille, si tu me l'ordonnes, je reviendrai sur mon refus; cela m'est facile vis-à-vis de Béate.
— Je ne l'ordonne pas, dit la duchesse subitement rassérénée; mais j'en serais très heureuse.
— Tu me permettras seulement de te quitter
une heure plus tôt afin d'aller dire moi-même à Béate que j'ai changé de résolution.
— Naturellement ! , . . quoiqu'il me soit pénible de perdre un peu du temps que tu me donnes; mais, dis-moi, pourquoi, tu ne voulais pas venir à Maisonneuve? Je ne puis admettre, ma chère Claudine, que tu aies pris les caprices de la princesse Hélène assez sérieusement pour en faire peser la responsabilité sur tes parents.
La duchesse, tout en parlant, avait pris la main de son amie et la regardait en souriant.
Mais les longues paupières qui voilaient ses beaux yeux bleus ne se relevèrent pas, et la rougeur ne quittait pas ses joues.
— Non, dit Claudine, tel n'a pas été le motif de mon refus; j'avais promis à mon frère une soirée paisible; je pensais que, dans le bruit et le plaisir de la fête, tu ne t'apercevrais pas de mon absence.
— Je ne me sens jamais plus isolée que lorsque je me trouve dans une foule, répondit la duchesse à voix basse en retenant la main que Claudine voulait retirer.
— Je viendrai, Elisabeth.
— De bon cœur?... Oh! tu ne retireras pas ta main avant que tu m'aies répondu.
— De tout cœur, dit Claudine en se baissant vers la duchesse, de tout cœur, c'est-à-dire comme je t'aime.
La duchesse l'embrassa.
— Moi aussi, je t'aime bien ; depuis mes fiançailles, je n'ai jamais éprouvé, dans sa plénitude , le sentiment si doux de la confiance , dans une affection sans nuages; et tu me l'as rendu.
Claudine fixa sur la duchesse un regard interrogateur.
— Oui, ma petite sœur; c'est seulement dans l'amitié que l'on trouve la paix. L'amour, dans le mariage, est certainement l'état le plus heureux ; mais il ne faut pas s'imaginer qu'il ne comporte aucun mécompte et qu'il soit exempt de toute peine. Et c'est là ce que l'on ne prévoit pas à dix-huit ans, quand on porte en soi l'idéal absolu de la jeunesse. Ne crois pas que je me plaigne; je suis peut-être l'une des femmes les plus heureuses de la terre : mon mari m'aime de toute son àme. Avoir la certitude d'être aimée et une foi absolue dans la loyauté
et la fidélité du compagnon de sa vie, c'est le bonlieur pour une femme ; s'il était possible que cette foi et cet amour me fussent enlevés, ma vie s'éteindrait infailliblement.
Elle parlait à voix basse, tandis que le manuscrit ouvert gisait sur les genoux de la jeune fille; et, remontant le cours de ses souvenirs, elle racontait sa première entrevue avec le duc, comme elle l'avait tout de suite aimée, et quelle avait été son émotion lorsque ses parents lui dirent qu'il était venu pour la connaître et qu'il la demandait en mariage. « Moi!... s'était-elle écriée, il veut bien de moi! » puis la courte durée des fiançailles, durant laquelle elle lui écrivait chaque jour; enfin le jour glorieux de son mariage, quand, près de lui, elle s'était présentée sur le balcon du palais de son père, devant la foule qui remplissait la grande place; combien elle était fière de sa haute mine, de son intelligence, de sa beauté; puis le départ dans une simple voiture, le voyage durant une belle nuit de printemps, et enfin l'arrivée dans les Etats de son mari. En montant en voiture, sa robe s'était accrochée et elle était littéralement tombée aux pieds de son
mari, tous deux avaient ri, bien gaiement, de cet acte de vasselage involontaire.
Les yeux noirs de la duchesse devenaient humides tandis qu'elle rassemblait ses souvenirs pour les communiquer à Claudine; et quand la haute taille, demeurée si élégante, de son mari apparut au détour d'un bosquet, sa piiysionomie resplendit d'un éclat particulier.
Il salua de loin ; mais il était aisé de s'apercevoir que son humeur était assez sombre.
— Je suis peut-être de trop?... fit-il en s'approchant. Sans doute on agite les graves questions de toilette : c'est une inspiration assez absurde, du reste, que celle d'un bal costumé en cette saison.
— En effet!... s'écria la duchesse; mais il faut accepter de bonne grâce les efforts que l'on fait en vue de nous être agréable ; mais, ditesmoi, Claudine, comment réussirez-vous à composer un costume dans un si court espace de temps?
— J'ai une armoire remplie de belles robes et d'effets de toilette ayant appartenu à ma grand'mère, répondit Claudine; j'y trouverai tous les éléments d'un déguisement.
— Les habits noirs masculins feront piètre figure près des bohémiennes et des robes Louis XV qui vont pulluler, dit le duc d'un ton moqueur : tout cela pour satisfaire l'un des innombrables caprices d'Hélène, cela est évident.
— Pourquoi ne viens-tu pas, Adalbert?
Consens à venir, je t'en prie; pourquoi refuser cette satisfaction au baron de Gérold?... jusqu'ici tu l'as comblé de marques d'amitié ; en refusant de te rendre à cette fête, tu cours le risque de le mortifier.
Le duc leva les épaules... — Cela ne pourra s'arranger, dit-il d'une voix brève; puis il changea de conversation.
— Eh bien ! Claudine, nous nous consolerons ensemble. Je prendrai décidément un costume espagnol; et vous?
— Je porterai l'une des robes disgracieuses du temps de l'Empire : taille courte, jupe plate et...
— Pardon! dit le duc en l'interrompant, ce costume n'est point disgracieux , au contraire ! Mais il exige une taille irréprochable et line grâce naturelle qui, l'une et l'autre , ne sont pas données à tout le monde. Rappelez- vous le por-
trait cle ma grancrmère, la duchesse Sidonie, dans la galerie du palais... Elle était tout bonnement ravissante.
Claudine garda le silence; le duc causa encore pendant quelques instants, puis il s'éloigna. La jeune fille reprit la lecture du manuscrit.
Il était environ neuf heures, et les dernières clartés du jour n'avaient pas encore quitté le sommet des montag'nes, lorsque Claudine se fit conduire au château de Maisonneuve. M. de Palmer, retranché derrière ses rideaux, entendit le roulement de la voiture qui s'éloignait. De ses long-s doigts pâles, il tordit sa moustache soig-neusement teinte ; il savait que l'arc était tendu et la flèche posée ; un seul geste, une impulsion donnée , et un pauvre cœur humain était percé... Elle deviendrait impossible, se répétait M. de Palmer avec complaisance; et il lui semblait désormais inévitable de frapper le grand coup. Le temps pressait; l'amitié poussait des racines qui seraient difficiles à détruire si on leur laissait le temps de se fortifier. La duchesse le traitait mal, toujours plus mal, et il savait d'où venait le vent de disgrâce qui soufflait sur lui; si Claudine était atteinte, bri-
sée... hé bien!... c'était justice : il se défendait. Ainsi raisonnent toujours ceux qui ont une mauvaise action à excuser. La justice est pour Tàme humaine la marque indélébile de sa noblesse, et même les âmes les plus basses ne peuvent enfreindre sa loi sans tenter d'en garder au moins l'apparence mensongère. — Ce qui est tout à fait bizarre ; se disait M. de Palmer en continuant à réfléchir, c'est le fait relaté dans la dernière lettre de la Berg. C'est cette petite princesse, reculant devant la vengeance qui lui serait si douce, parce qu'elle craint d'atteindre la duchesse. Ces âmes sont très compliquées; d'essence inférieure d'ailleurs, puisque en elles le sentiment est parfois plus fort que l'intérêt personnel.
Superbe idée , du reste , de choisir comme principal moteur la petite princesse! d'employer sa jalousie en guise de picrate de potasse, pour faire sauter la machine... Une tète féminine pouvait seule trouver cette combinaison. Nous obtiendrons un esclandre épouvantable, belle Claudine^ c'est moi qui vous le garantis, et vous ne reverrez plus les salons du palais... Vous serez à jamais perdue; Lothaire
ne se soucie pas d'elle. Sur ce point, la perspicacité de la Berg est en défaut ; c'est un homme pétri de vanité, pleurant non sa femme, mais la princesse, et qui sera consolé le jour où il obtiendra cette autre princesse. Quant au duc, il s'en soucie beaucoup trop , et cela pourrait devenir dangereux pour nous; il faut les séparer, et, quand cela sera accompli, je ferai de lui ce que je voudrai : toutes les grâces dépendront de moi.
Une succession ininterrompue d'affaires avantageuses se déroula devant l'imagination ravie de M. de Palmer... Comme point culminant, il entrevit la fonction de maréchal de la cour; le titulaire actuel, étant fort âgé, ne pouvait conserver longtemps encore cet emploi. Le duc lui avait déjà accordé une demi-promesse ; sans doute il y aurait des protestations parmi les courtisans, qui seraient très irrités de se voir supplantés par un étranger... Un Anglais rencontré au Caire par le duc... accueilli sans références!... M. de Palmer sourit à cette perspective... — Je ne vous gênerai pas bien longtemps, messeigneurs, poursuivit-il ; à un certain moment, je filerai sur Paris pour
m'y établir dans un joli petit hôtel avoisiuant le parc Monceau... C'est là qu'il faut vivre. Et la Berg? Elle me suivrait sans doute; à nous deux, nous pouvons brasser bien des affaires.
Il prit son chapeau et se rendit au souper; l'adjudant, déjà installé^ broyait dans un bol, suivant les règles de l'art le plus raffiné, des pèches délicieuses cultivées dans les serres d'Altenstein.
Claudine fit arrêter la voiture devant l'avenue des tilleuls du château de Maisonneuve; elle voulait gagner, sans être vue, l'appartement de Béate; évitant le vestibule, elle atteignit une porte dérobée, traversa un couloir et frappa discrètement à la porte de Béate : un pas se fit entendre; la porte s'ouvrit.
— C'est moi, cousine, dit Claudine à voix basse; je ne te gène pas? Je ne te prendrai que quelques minutes.
— Toi? C'est vraiment toi?... dit Béate en l'attirant dans sa chambre non encore éclairée.
— En deux mots j'aurai indiqué le but de ma visite : si tu le permets, je viendrai aprèsdemain à votre fête.
Béate se mit à rire joyeusement, et l'embrassa.
— Hé bien! fit-elle en s'adressant à un personnage que l'obscurité rendait invisible, qui avait raison, Lothaire? Il est inutile que j'aille la trouver, pour la presser de revenir sur son refus.
Claudine tressaillit; devant la fenêtre venait de se dresser un homme de haute stature.
— La duchesse m'a ordonné d'assister au bal, dit-elle en balbutiant.
— Nous en avons une reconnaissance infinie àla duchesse, répondit Lothaire, d'autant mieux qu'elle ne s'est point bornée à combattre votre rcfns; elle a même obtenu du duc qu'il revhit sur sa détermination et accordât l'honneur de sa présence, ainsi que je viens d'en être informé.
Claudine s'appuya eu tremblant sur le dossier d'un fauteuil que sa main avait rencontré. Quelle fatale coïncidence !
— Mais assieds-toi donc, répétait Béate; on ne se voit plus, on ne sait plus ce qui se passe chez les uns ni chez les autres; j'ai peu de temps à ma disposition^ ainsi que tu le penses bien ; mais puisque te voilà, tu vas m'aider à distribuer les places pour le souper : je ne con-
nais pas nos hôtes, et ne sais comment m'y prendre pour n'en froisser aucun.
— Pardonne-moi, Béate, mais j'ai un peu de migraine, et je ne voudrais pas faire attendre la voiture trop longtemps, dit Claudine eu s'apprètant à se retirer. Fais tirer les places au sort, ajouta-t-elle, comme prise de remords d'avoir refusé à sa cousine ce léger acte de complaisance.
— Sans doute, appuya Lothaire, le moyen est bon; chacun peut espérer le gros lot, et adresser ses prières en conséquence au dieu Hasard; puis-je me permettre de vous accompagner jusqu'à votre voiture?
Béate boudait un peu; elle resta en arrière; Lothaire accompagna sa cousine au travers du vestibule et du jardin; ils ne se parlaient pas.
Toutes les fenêtres du premier étage du château étaient brillamment éclairées : la princesse Hélène voulait, comme Gœthe, être entourée de lumière, de beaucoup de lumière; elle avait quitté le souper de bonne heure pour aller essayer des costumes ; la clarté que répandait le château s'étendait jusqu'à l'avenue des tilleuls; leurs fleurs dégageaient un parfum intense,
dans cette chaude et ])elle nuit d'été; quelques nuages voilaient la lune.
Ils marchaient rapidement, l'un près de l'autre; devant eux flottait une ombre, qui disparaissait de temps en temps derrière les troncs des gros arbres... Une seconde ombre suivait celle-ci. Lothaire n'avait rien vu, mais Claudine s'arrêta involontairement.
— Ne voyez- vous rien?... demanda-t-elle.
— Non.
— C'était donc une vision ?. . . reprit Claudine en pressant le pas.
Elle atteignit la voiture et s'inclina devant Lothaire en lui souhaitant une bonne nuit; la voiture disparut, et le baron, qui l'avait regardée s'éloigner, sortit lui-même de l'enceinte de son parc et prit un sentier solitaire qui débouchait en pleine forêt.
— Vous le voyez... murmura la princesse Hélène à l'oreille de sa compagne ; il est parti avec elle!
Cette compagne, qui était M™*^ de Berg, répondit avec douceur :
— Il remplit un devoir de politesse seulement.
— Mais je ne peux pas supporter cela! Pourquoi est-elle venue ici? Que veut-elle? Mais parlez donc!
Le léger murmure de la jeune princesse s'était peu à peu transformé, et sa voix s'élevait imprudemment,
— Mais, mon Dieu, que puis-je dire à Votre Altesse? fît M™° de Berg- d'un ton plaintif. Je suis moi-même consternée et indignée!
La princesse la quitta et se dirigea à grands pas vers la porte du parc ; là se trouvait un vieux banc de pierre, près duquel elle s'agenouilla à terre, en attendant avec une anxiété fébrile le retour de Lothaire ; M™° de Berg" l'appela vainement, et se décida à remonter dans sa chambre ; elle essaya sur sa chevelure toujours belle et opulente le mouchoir qui servait de coitfure pour le costume italien qu'elle devait revêtir le surlendemain. La princesse ne regagna son appartement qu'à une heure assez avancée.
La fête donnée au chàfeau de Maisonneuve avait atteint son apogée ; la nuit était si chaude que la duchesse elle-même avait pu rester dans le parc, où le feuillag-e immobile témoignait de la douceur de l'atmosphère. Les rideaux rouges de la tente dressée sous les tilleuls, près de la salle de bal, étaient larg-ement écartés. La duchesse se tenait là, dans un fauteuil commode, entourée d'un cercle nombreux; les nappes de lumière que dégageait la lune, des milliers de lanternes vénitiennes et de lampions, faisaient ressortir son mince visage émacié, qui paraissait plus pâle encore que de coutume, sous sa mantille de dentelle noire, retenue par des épingles de diamants. Ses grands yeux étaient plus brillants que jamais. Elle portait une jupe courte, en satin grenat, couverte de volants de dentelle noire, et la veste andalouse, en velours, brodée d'or. On avait étendu sous ses pieds, dont les petits souliers étaient ornés de boucles de diamant, l'épaisse fourrure d'un
ours blanc. Elle était belle ce soir-là, elle le savait : les regards de son mari le lui avaient révélé; aussi rayonnait-elle de bonheur.
La princesse Thékla, portant un habit de cour du dix-septième siècle, en moire grise brodée d'argent, se tenait près. d'elle.
Devant la tente s'étendait un spectacle inoubliable. Sous les branches des arbres centenaires se pressait une foule composée de jeunes beautés magnifiquement parées. Les pierreries étincelaient, les couleurs vives mettaient de toutes parts des notes brillantes et gaies. La variété des costumes évoquait tous les siècles à la fois. Un orchestre, composé de musiciens excellents, exécutait l'une des plus gracieuses valses de Strauss.
— On pourrait appeler cette fête le Songe d'une nuit d'été, dit la duchesse; ce tableau est féerique.
— Surtout quand on contemple la belle Gérold... Que Votre Altesse veuille bien regarder cette apparition. . . Elle est merveilleuse !
Celui qui parlait ainsi était un petit vieillard d'aspect aristocratique et fin, qui se tenait debout derrière le fauteuil de la duchesse. Elle
s'étail penchée vers lui pour lui communiquer ses impressions.
— Oh ! oui. . . mon cher comte, vous avez bien raison, répondit la duchesse en reg-ardant avec afïection son amie; elle est, comme toujours, l'étoile de la soirée.
— Votre Altesse est si bienveillante! dit la princesse Thékla en jetant un regard haineux sur Claudine.
La jeune fille se tenait sur le gazon en dehors de la salle de danse, délimitée par des guirlandes de fleurs et de feuillage ; le petit vieillard n'avait point exagéré l'effet qu'elle produisait ; jamais son genre particulier de beauté n'avait été mis en valeur comme il l'était par un costume de son arrière-grand'mère. Ses beaux cheveux blonds étaient disposés, comme ceux des coiffures grecques, en un gros nœud placé au bas de sa tète; quelques petites boucles tombaient sur sa nuque et encadraient son front; un petit diadème, portant au centre une étoile de diamants, couronnait son beau front, La taille courte laissait voir des bras et des épaules d'une forme irréprochable, à demi voilés par une gaze d'argent. La jupe courte et
étroite, faite en soie blanche ornée d'une broderie d'argent, découvrait ses petits pieds chaussés de souhers à cothurnes, en satin rose. Sur cette jupe s'étalait une longue queue en brocart rose pâle, bordée d'une épaisse broderie d'argent. Une ceinture de ruban rose lamé d'argent était nouée sur le côté de sa taille flexible. Un bouquet de roses naturelles ornait son corsage. Ce costume avait été porté par son arrière-grand'mère, alors dame d'honneur, à l'une des fêles de Weimar.
Des souvenirs inoubliables se rattachaient à cette toilette. La traîne rose avait effleuré le parquet près de Gœthe, qui divinisait la beauté. Il avait longtemps parlé des beaux yeux de la jeune baronne, et pendant longtemps aussi elle s'était enorgueillie de cette rencontre. On pouvait lire encore dans le journal de sa vie, dans lequel elle inscrivait chaque jour ce que chaque jour lui apportait de peines ou de joies : « Le jeune Gœthe, l'ami du duc, papillonnait autour de tous les jolis visages; il m'a adressé quelque chose de très flatteur à propos de mes yeux. » Les plis de cette traîne dégageaient encore une légère odeur de violette, le parfum
simple et sain que préférait la sage et sérieuse dame qui avait porté cette toilette.
Ce parfum avait certainement grisé le duc. Depuis un quart d'heure, il restait immobile près de la jeune fille, qui, retenant les longs plis de sa robe, semblait chercher et implorer du regard une excuse pour se dérober à ce voisinage. Les assistants avaient formé un grand cercle et se tenaient à distance respectueuse comme pour réserver au duc toute facilité de s'entretenir avec Claudine de Gérold; et, quoique l'on semblât fort occupé pour son propre compte à causer , à rire , à admirer la fête , tous les regards se glissaient vers l'incomparable beauté qui, visiblement, était l'objet de l'admiration du souverain.
La princesse Hélène, costumée en Grecque, qui figurait dans un quadrille avec l'un des jeunes aides de camp du duc, surveillait Claudine avec une secrète satisfaction; elle tournait si souvent vers elle sa jolie petite tête brune, que les sequins d'or garnissant son bonnet de velours bleu se heurtaient avec bruit, en étincelant aux lumières. Il fallait pourtant qu'elle vit par elle-même de quelle façon le baron
prenait ce tète-à-téte public. Il se tenait précisément là, tout près, un verre de vin de Champagne ù la main, pour répondre à un toast qui lui était porté par quelques assistants. Tout à coup il disparut; et la petite tète grecque s'agita plus vivement que jamais... ses lèvres se serrèrent... oui, il se dirigeait vers Claudine !
— Que Votre Altesse m'excnse!... dit-il. La duchesse désire parler à M"'' de Gérold. Me permettez-vous de vous offrir mon bras, ma cousine ?
Le duc passa sa main sur sa barbe , ce qui était chez lui Tindice d'un mouvement de contrariété. Il s'était précisément engagé dans une dissertation sur les costumes et les coiffures, et il lui semblait désagréable d'être subitement interrompu.
Claudine s'inclina profondément et posa l'extrémité de ses doigts sur le bras que Lothaire lui offrait en la conduisant vers la tente, sous laquelle se tenait la duchesse.
— Placez-vous près de la duchesse, lui dit-il avec calme; cela vaudra mieux.
Elle s'arrêta et le regarda avec surprise.
— Mais je croyais, dit-elle, que la duchesse m'avait mandée?
— Non, répondit-il. Je me suis aperçu que vous sembliez désirer rompre cette conversation trop prolongée, et aussi que vous étiez le point de mire de tous les regards. Au surplus, vous nous accorderez un vrai plaisir d'artiste en passant le reste de la soirée près de votre amie. Son costume espagnol produira avefi le vôtre un contraste heureux, et sa beauté brune mettra en valeur votre beauté blonde.
Claudine ne put lui répondre , car ils étaient arrivés en vue de la duchesse.
— Claudine, dit celle-ci en lui tendant la main, pourquoi ne dansez-vous pas! J'aimerais à vous voir figurer dans ce quadrille. .. Tenez.. . là... un couple fait défaut... Monsieur de Gérold, je vous en prie !
Ni l'un ni l'autre ne pouvait se dérober à cet ordre. Elle prit machinalement le bras de Lothaire et l'on se rangea avec empressement pour faire place au maître de la maison. Jamais plus beau couple ne figura dans un quadrille. Ils se trouvèrent en face de la princesse Hélène.
La petite jupe de satin bleu qu'elle portait, frôlait, clans les différentes figures du quadrille, la robe de Claudine, et sa main glacée, tremblante, effleurait la sienne. Claudine ne lui accordait pas d'attention; une seule fois, elle rencontra son regard, et ce fut pour y lire un mortel mépris. Elle sentait peser sur elle une atmosphère de malveillance; jusqu'à l'aide de camp, qui la contemplait avec une expression de reproche attristé.
Il n'y a peut-être point d'amertume si pénible à supporter que celle des soupçons outrageants et immérités, contre lesquels on ne peut entreprendre la lutte puisqu'ils demeurent insaisissables. Ces soupçons créent, autour de ceux qu'ils enveloppent, une atmosphère chargée d'électricité et sont d'une nature tellement subtile que Ton en est pénétré comme d'une senteur pernicieuse et mortelle. Claudine leur était en proie et n'aspirait qu'à leur échapper. A peine la contredanse était-elle terminée et Lothaire lui offrait-il son bras, qu'elle lui demanda où était Béate.
— Au château, je pense, répondit-il.
Elle le remercia et prit vivement l'allée qui
y conduisait. Dans le grand hall, on avait dressé la table à laquelle devait s'asseoir la duchesse, dont l'état de santé imposait des précautions. Un petit nombre de convives devaient y prendre place avec elle. Les immenses portes du hall, grandes ouvertes, permettaient d'apercevoir le jardin illuminé. La table était placée à l'ombre des orangers; les murs avaient été artistiquement décorés avec les beaux tapis orientaux qui avaient appartenu à Jean et qui alternaient avec des écussons armoriés et des bannières aux couleurs ducales; les marches de l'antique et bel escalier étaient couvertes d'admirables tapis de Smyrne anciens. La prosaïque Béate avait imaginé l'une de ces décorations qui ravissent à la fois les profanes et les érudits.
Elle se tenait debout devant la table et répétait une fois de plus ses instructions à un bataillon de maîtres d'hôtel, qui commandait un régiment de valets de pied. Claudine sourit en voyant avec quel respect attentif cette armée de domestiques recevait les ordres d'une simple paysanne, — car Béate avait choisi ce costume , — laquelle avait, à elle seule, supporté le far-
deau de tous les préparatifs et de toutes les fatigues occasionnés pour cette fête. Elle aperçut sa cousine et Tapplaudit des deux mains.
— Réellement, mon cher cœur, tu es absolument irrésistible aujourd'hui avec ta robe du siècle dernier. Et comme cette toilette de l'arrière-grand'mère s'est bien conservée ! La broderie d'argent n'a pas même noirci! Il n'en sera pas de même de nos toilettes actuelles : le travail n'a plus la conscience sur laquelle il s'appuyait jadis.
Elle embrassa sa cousine sur les deux joues, et, lui désig-nant la table étincelante sous la profusion des lumières, elle la questionna :
— Penses- tu que tout cela fasse bon effet? dit-elle... De la place destinée à la duchesse, au haut bout de la table, on verra admirablement le feu d'artifice ; tu seras assise un peu plus bas. Les douze premiers couverts sont destinés aux Altesses et à leur suite. Tous les autres invités se partageront les petites tables dans les salons et le jardin, et tireront leurs places au sort. Là sont les corbeilles contenant les lots. J'ai suivi ton conseil, qui était excellent.
lOS LA MAISON DES HIBOUX.
— Je t'en prie, Béate, ne me place pas à la table ducale, dit Claudine d'un ton suppliant. Je préférerais être ailleurs, où tu voudras.
— Pour que la duchesse me fasse grise mine pendant toute la soirée? Grand merci! Non, mon trésor, rien ne sera changé... Tu subiras ton sort. Je ne sais pas encore qui tu auras pour voisin... Mais excuse-moi; j'ai encore des ordres à donner à la femme de charge.
— Béate ! . . . s'écria Claudine en essayant de saisir au passage l'une des larges manches blanches de la paysanne... Mais celle-ci avait déjà disparu derrière l'un des tapis suspendus qui séparaient le corridor du hall. Claudine, restée seule, s'avança sur le perron et contempla le jardin brillamment illuminé. Combien elle eût désiré disparaître, faire à pied, s'il le fallait, avec ses petits souliers de satin rose, le chemin qui la séparait de son ermitage et s'y enfermer dans la solitude! L'orchestre jouait une valse, et le contraste entre la gaieté générale et son propre découragement l'accabla davantage encore. Elle savait qu'elle n'avait aucun tort à se reprocher et sentait que tout le monde l'accusait. Elle savait aussi que si le duc était
revenu sur sa décision première, c'était parce que le voyage du grand-duc de H... avait été retardé , et que sans ce retard il l'eût dû aller saluer à la gare ce soir même. Et cependant l'expression de tous ces regards curieux, ironiques ou trop révérencieux, pesait sur son cœur. . . On avait mis tant d'empressement à s'écarter quand le duc s'était approché d'elle!... Et Lothaire s'était comporté vis-à-vis d'elle avec tant d'impolitesse en alléguant un prétexte pour l'emmener! Que croyait-il donc?
Tandis que, perdue dans ces pénibles réflexions, elle se plongeait toujours plus avant dans le flot d'amertume qui avait envahi son cœur, Claudine leva tout à coup la tête ; elle avait entendu un cri perçant, étouffé sans doute parle bruit de l'orchestre, mais cependant distinct. On eût dit l'appel désespéré d'un animal en danger... Mais non... c'était le cri d'un enfant, un cri d'angoisse qui venait de l'étage supérieur... Claudine s'élança dans l'escalier, traversa le large corridor et se trouva devant la porte ouverte de la chambre d'où ces cris partaient.
La pâle clarté d'une veilleuse rose permettait
à peine de se diriger. Tout d'abord Claudine aperçut seulement le grand tapis blanc , parsemé de poupées et de jouets, sur lequel la petite iîUe se roulait habituellement^ puis son lit vide, dont les rideaux étaient largement écartés. La chambre paraissait vide. La plainte avait cessé ; on ne percevait aucun mouvement. Claudine inspecta vainement tous les coins... Elle fit un pas, et resta immobile, paralysée par la terreur. Là, à la fenêtre, grande ouverte, se trouvait l'enfant de Lothaire. Non pas sur l'appui intérieur, mais sur la corniche extérieure, qui était, il est vrai, fort large. Elle s'y était assise, le dos tourné vers le vide, et ses yeux, encore remplis de larmes, contemplaient avec surprise la personne inconnue qui venait d'entrer dans la chambre. Le moindre mouvement suffisait pour que la petite fille fût précipitée à terre.
Claudine, retenant sa respiration, demeura un instant immobile , terrifiée. Les pensées se heurtaient en elle... On ne pouvait laisser l'enfant exposée à un péril imminent, et l'on courait le risque, en s'approchant d'elle, de déterminer une chute mortelle... — 0 Dieu de miséri-
corde!... inspire-moi... dit mentalement la jeune fille.
Son visage, qui exprimait une terreur intense, se détendit soudainement; elle sourit à l'enfant et, ôtant vivement son bracelet, elle l'agita en le montrant de loin à l'enfant et avançant d'un pas... puis encore d'un pas, tout en occupant l'attention de la petite fille qui tendait les mains vers le bijou... Enfin elle put saisir la longue robe de nuit de l'enfant,, qui se rejeta en arrière en poussant un faible cri; mais déjà de sa seconde main Claudine avait pu s'emparer du petit corps et la jeune fille s'agenouilla sur le tapis, en tenant dans ses bras l'enfant inanimée. Ses genoux tremblants s'étaient dérobés sous elle ; à moitié évanouie, elle laissa tomber sa tète en arrière, contre le pied d'un meuble, fixant ses grands yeux bleus mourants sur l'enfant que ses bras retenaient.
Quelqu'un s'agenouilla près d'elle, baisant ses mains et couvrant de baisers le visage de l'enfant.
— Lothaire!... murmura-t-elle. Et elle se remit debout soudainement, quoiqu'elle vacillât encore.
Il prit l'enfant, la porta dans son lit et revint près de Claudine qui, par un miracle de sa volonté, avait recouvré ses forces et s'éloig-nait d'un pas pressé.
— Claudine!... lui dit-il d'une voix tremblante, en lui barrant le chemin.
— Il était presque trop tard... dit-elle en s'efforçant de sourire, tandis que son visage déjà si blême pâlissait encore.
Il saisit sa main et la conduisit près du lit de la petite fille, qui se tenait assise et riait maintenant en contemplant celle qui lui avait sauvé la vie. Il la prit dans ses bras et la tint à la hauteur de Claudine.
— Remercie-la ! . . . dit-il d'un ton ému , puisque cela n'est pas permis à ton père !
Claudine voyait trembler les mains qui tenaient l'enfant, dont elle baisa rapidement les deux joues.
— Je m'en voulais beaucoup tantôt d'avoir accepté votre invitation. Maintenant je ne le regrette plus.
La petite fille, dont les regards restaient fixés sur l'étoile de diamants placée dans la coiffure de Claudine, l'avait saisie par les cheveux, et
elle dut pencher la tête pour détacher cette petite main qui, semblahle à une griffe de fer, ne voulait pas lâcher prise. Cette lutte dura assez longtemps. Au dehors on vit s'élever une fusée, signal du souper. La musique, les conversations, les rires s'étaient rapprochés, et la chambre, naguère à demi obscure, s'était éclairée grâce à la lueur des illuminations du château.
Claudine s'était rapprochée d'une glace, pour rétablir dans sa coiffure l'ordre détruit par l'enfant ; elle n'aperçut pas le regard douloureux qui suivait tous ses mouvements, de même qu'elle n'avait pas aperçu une petite femme vêtue d'une courte jupe bleu pâle, qui s'était un instant arrêtée sur le seuil de la porte, puis s'était enfuie avec précipitation, comme pour se dérober à un spectacle horrible; cependant il y avait, dans cette chambre , un charmant tableau de genre : une jeune fille, mince, élancée, debout près du baron, qui tenait dans ses bras l'enfant mise en gaieté.
— Je vais faire envoyer ici la bonne de cette petite audacieuse, dit Claudine en gagnant la
porte ; si on la laissait seule, elle serait capable de s'échapper encore de son lit.
Au même instant parut, non pas la bonne, mais M"® de Berg elle-même.
— Vous aurez la bonté , Madame, dit Lothaire . de ne point quitter cette chambre avant l'arrivée de la servante chargée de garder l'enfant, et qui se montre bien incapable de remplir sa mission : tant il est vrai que Ton ne saurait à la fois s'amuser et remplir des fonctions consistant à veiller sur une enfant ; si celle-ci n'a pas été précipitée de la fenêtre sur laquelle elle avait réussi à monter, je le dois uniquement à un miracle.
Claudine s'était empressée de gagner le corridor; le visage bouleversé de M"'® de Berg lui offrait un spectacle pénible; c'était, d'après quelques mots murmurés à son oreille par la princesse Hélène, l'engageant à aller contempler une scène édifiante , qu'elle était montée à l'appartement de la petite fille.
Claudine avait déjà atteint l'extrémité du corridor, lorsqu'elle fut rejointe par Lothaire; ils descendirent côte à côte le grand escalier qui menait au hall.
Un mouvement d'admiration se communiqua à l'assemblée; cette belle jeune fille descendant l'escalier magnifiquement orné semblait , vêtue du costume de son arrière-grand'mère, une évocation du passé faite pour charmer les assistants.
— Magnifique!... Saisissante, murmura Je duc, dont le regard se troublait. La duchesse appela la jeune fille en agitant son éventail.
— Claudine, lui dit-elle, quand celle-ci se fut rapprochée d'elle, les places du souper vont être tirées au sort; je ne vois pas pourquoi le duc et moi nous voudrions nous soustraire à cetteloi. Notre aimable et incomparable hôtesse a consenti à jeter nos noms dans l'urne.
Cette urne était une corbeille littéralement tapissée de fleurs ; la comtesse de Moorsleben , vêtue d'un élégant costume Louis XV, tenait cette corbeille remplie de petits billets roulés, sur chacun desquels un nom était inscrit; elle fit une profonde révérence à la duchesse en lui présentant la corbeille; elle y plongea la main avec curiosité et prit l'un des petits rouleaux ; la princesse Thékla refusa de l'imiter ; la princesse Hélène, qui se tenait derrière la
duchesse , trembla en choisissant l'un des rouleaux; la comtesse passait devant Claudine sans paraître l'apercevoir, mais la duchesse la toucha à l'épaule en souriant : elle dut s'arrêter.
— Ma chère Claudine, votre sort est en vos mains, lui dit la duchesse.
Elle aussi prit un rouleau dans la corbeille.
— Que personne ne prenne connaissance des noms!... s'écria la duchesse, que ce jeu paraissait amuser. Ses grands yeux brillaient joyeusement. Elle poussa quelque peu le bras de Claudine. — Vois, lui dit-elle tout bas, avec quelle curiosité, quelle crainte et quels espoirs les hommes contemplent les dames, qui vont peut-être leur échoir en partag-e! Il n'est jusqu'à mon mari qui ne jette un regard anxieux à ma bonne vieille Katzenstein, laquelle porte avec tant de conviction le costume de Madame la conseillère, mère de Gœthe; je suis sûre qu'il meurt de peur de l'avoir pour voisine au souper !
La tète poudrée de la jeune comtesse de Moorsleben s'était montrée dans tous les groupes; la corbeille étant vide, elle la leva: c'était
m LA MAISON DES HIBOUX. 117
le signal attendu par Forcliestre, qui attaqua les morceaux du Songe d'une nuit dété.
Les dames devaient mener au souper les compagnons que le sort leur avait attribués : telle du moins avait été la décision prise par la princesse Hélène. Ce fut aux sons doux et voilés de l'orchestre, au milieu des rires et des exclamations, que chaque dame déroula le papier qui contenait le nom de son voisin de table .
La duchesse s'amusait d'autant plus qu'elle venait de lire sur son billet le nom d'un tout jeune et fort timide lieutenant.
— Hé bien, Claudine?... fit-elle en jetant un coup d'œil sur le billet que tenait Claudine... Oh! c'est le duc!
Claudine avait pâli, et le billet tremblait dans sa main.
— Quel hasard merveilleux!... murmura à son oreille une voix dont le ton était moqueur.
La duchesse l'avait entendue ; elle se retourna et fixa sur la princesse Hélène un regard froid et réprobateur; toute gaieté s'était effacée de son visage ; ce fut en silence qu'elle prit le bras
de Claudine pour traverser la foule qui se rangeait respectueusement sur son passage.
— Ici, mon ami, dit-elle au duc, qui causait avec M. de Palmer; voici la voisine qu'une bonne chance a désignée pour toi. Monsieur de Palmer, veuillez aller chercher le lieutenant de Wailhaus : le sort me l'a attribué.
M. de Palmer s'élança au travers des groupes ; la duchesse restait debout entre son mari et Claudine, et cachait un sourire derrière son éventail en voyant s'avancer vers elle le lieutenant éperdu, rougissant, hors d'haleine; il s'inclina profondément devant elle.
Peu de minutes suffirent pour que l'on prit place autour des tables ; le regard ravi ne savait où s'arrêter, tant le sollicitaient la jeunesse, la beauté, la richesse des parures, les feux des pierreries, débordant jusque dans le jardin, hors du hall^ où la duchesse, assise sous un dais de velours rouge, présidait la table avec le jeune lieutenant. On s'était assis sur les marches de l'escalier, éclairé par une lumière bleu tendre imitant le clair de lune, dans le jardin sous l'avenue des tilleuls, garnie de lampions rouges ; l'imagination était bercée par les
sons de l'orchestre, et à toutes ces splendeurs terrestres venaient s'ajouter celle d'une incomparable nuit d'été.
Le duc, menant Claudine, se tourna vers le jardin, en lui désignant l'avenue : — L'atmosphère est étouffante dans le hall, lui dit-il. Au moment de descendre du perron, il s'arrêta un instant et remarqua l'indicible et pénible émotion qui se peignait sur le visage de la jeune fille.
— Au nom du ciel, Mademoiselle, qu'avezvous donc? lui dit7il avec effroi et compassion; et que croyez-vous? Je suis gentilhomme et vous avez ma parole ; ne me disputez pas les courts moments de bonheur que le sort m'a accordés !
Elle descendit machinalement les degrés du perron et il la conduisit sous les arbres, devant une petite table dressée pour quatre couverts seulement. Sa longue traîne rose était encore visible et trahissait sa présence, tandis que debout, devant une chaise, elle se trouvait dans une demi-obscurité.
— Hé!.., s'écria le duc... Gérold!... il y a encore deux places ici I
Le baron , menant une jeune femme qui lui
était échue en partage, descendait précisément les degrés du perron, en proie à une inquiétude visible ; il entendit cet appel , et pressa si bien le pas pour s'y rendre, que sa compagne eut beaucoup de peine à le suivre.
— Votre Altesse a ordonné... dit-il, en se hâtant d'offrir une chaise à la jeune dame qu'il conduisait.
Eu même temps il faisait signe aux maîtres d'hôtel, qui vinrent servir le duc et ses convives.
La jeune princesse avait eu M. de Palmer en partage ; elle était assise à la table de la duchesse, ainsi que la princesse Thékla. De sa place, la duchesse avait vue sur la table à laquelle son mari s'était assis; les quatre convives lui apparaissaient dans le clair-obscur, cher à Rembrandt. Elle leva ostensiblement son verre de vin de Champagne pour boire à la santé de son mari. Lothaire, quittant sa place pour quelques instants, monta sur le perron afin de porter un toast à Leurs Altesses et les remercier du grand honneur qu'elles faisaient à sa maison. A son tour, le duc voulut porter la santé de toutes les dames présentes. Laprin-
cesse Hélène ne pouvait détacher son regard de cette petite table ; on semblait y être fort gai, et Ton entendait le duc rire et causer avec vivacité. Pendant un instant, elle détourna son pâle visage pour examiner la duchesse; elle constata avec satisfaction que celle-ci aussi ne quittait pas cette table des yeux; malgré le sourire qui ne s'effaçait pas de ses lèvres , en dépit de la gaieté qu'elle manifestait, et dont elle semblait avoir depuis longtemps perdu l'habitude, la duchesse était préoccupée. Ici aussi on était fort animé et l'on causait de tous les épisodes plaisants, entre autres du rapprochement que le sort avait opéré entre un très jeune officier et la formaliste vieille dame d'honneur de la duchesse, M"^ de Katzenstein. Au dessert, quand les fusées et les raquettes éclataient dans le jardin, la princesse Hélène se trouva tout à coup près de la duchesse ; elle avait demandé à M. de Palmer de changer de place avec elle, et il s'était empressé de déférer à ce désir. La duchesse ne lui avait pas même adressé la parole, et causait uniquement avec le jeune lieutenant. Tout d'abord la jeune princesse resta silencieuse. En dépit des pas-
siens qui grondaient en elle, de la jalousie, de l'envie qui se déchaînaient dans son âme, son cœur battait à la pensée du projet qu'elle voulait exécuter. Contrairement aux lois de l'étiquette, elle but plusieurs verres de vin de Champagne, que lui versait M. de Palmer avec une adroite complaisance.
Dans sa pauvre tête affolée par les incidents de la soirée, il n'y avait plus place pour une pensée étrangère à la passion qui l'animait, et la pouvant combattre. Elle fixa encore son regard sur la table présidée par le duc; un grand feu de Bengale l'éclairait d'une flamme bleue , et lui permettait de voir celle qu'elle haïssait assise près de lui; ils ne causaient pas ensemble, non, mais il était tourné vers son visage, comme pour contempler la jeune fille à cette clarté féerique, et ne rien perdre de cette vision. Le sang ardent de la jeune princesse bouillonna en elle, et monta à sa tète troublée.
— Elisabeth, dit-elle tout bas en se penchant vers la duchesse, qui saisissait son éventail et son bouquet, Elisabeth... ouvrez les yeux... Votre confiance est trop grande.
La duchesse n'avait-elle point entendu cet
avis? Le fait est qu'elle ne répondit pas et se leva lentement ; le signal était donné; chacun quitta sa chaise, et dehors, sur l'omhre des arbres, se détachait la flamme qui dessinait deux initiales entrelacées, — A. E. , — surmontées de la couronne ducale. Chacun se dirigea vers la salle de danse.
— La princesse Hélène!... commanda la du- .chesse à son chambellan, dès qu'elle eut regagné la tente dressée pour elle. Elle s'était enveloppée dans un léger manteau, et l'on eût dit qu'elle frissonnait; elle ne s'assit plus; les voitures étaient commandées pour le départ. Le duc s'était attardé à causer, avec Claudine.
La princesse Hélène se hâta de se rendre à l'appel qui lui avait été adressé; son visage exprimait le combat qui se livrait en elle.
— Expliquez-vous plus clairement que vous ne l'avez fait, ma cousine, dit la duchesse, en faisant signe à sa dame d'honneur de s'écarter quelque peu ; il n'y avait personne en ce moment dans cette jolie tente, d'où le regard embrassait la fête, sur laquelle la lune répandait ses rayons.
— Que Votre Altesse me pardonne!... s'écria
la jeune princesse, mais je ne puis supporter plus longtemps de la voir audacieusement trompée.
— Qui me trompe?
Cette fois, dans la lutte que le mal et le bien avaient engagée dans l'âme de la jeune princesse, ce fut le bien qui l'emporta. Elle eut horreur de son entreprise, horreur des motifs qui l'avaient déterminée à une action honteuse, et s'écria :
— Personne... personne... Oh! laissez-moi m'éloigner. . . renvoyez-moi !
— Qui me trompe?... dit la duchesse en répétant sa question d'un ton impératif.
Les petites mains de la jeune princesse se joignirent et son regard alla se fixer sur Claudine, que le duc retenait toujours près de lui. Les yeux de la duchesse suivirent ce regard ; une pâleur mortelle couvrit son visage.
— Je ne comprends pas. . . fit-elle froidement. Le cœur de la jeune princesse battait à se
rompre contre le médaillon dans lequel était contenu le billet que le duc avait adressé à Claudine.
— Votre Altesse ne veut pas comprendre,
reprit-elle... Votre Altesse ne veut pas ouvrir les yeux.
Elle leva ses mains toujours jointes, et les pressa contre son médaillon; puis elle revit la scène près du lit de l'enfant, et la passion reprit le dessus... — Claudine de Gérold... ditelle.
Elle ne put achever; la duchesse chancela et s'appuya sur elle, en poussant un léger cri. Ce fut tout; un instant plus tard, elle avait réussi à se dominer.
— Cette nuit a été trop belle et trop enivrante , dit-elle avec un sourire figé sur ses lèvres pâles; nous avons eu trop de plaisirs, et cela se paie par un peu de fièvre ; il faut aller nous reposer, ma cousine, et prendre un calmant; ce que vous dites est le résultat d'une vision. — Ma chère Katzenstein, fît-elle en appelant du geste sa dame d'honneur, mandez M"® de Gérold près de moi.
La dame d'honneur se hâta de remplir sa mission : elle avait de loin surveillé la conversation , et l'altération du visage de la duchesse l'inquiétait.
Quand la jeune fille accourut, elle l'accueillit
avec tendresse, et s'exprimant assez haut pour être entendue des assistants : — Conduis-moi à ma voiture, lui dit-elle, et n'oublie pas que tu viendras demain tenir compagnie à une malade; je crains d'avoir abusé de mes forces en assistant à cette belle fête.
Elle s'appuya fortement sur le bras de Claudine, et suivie du duc, du baron Lothaire, saluant avec grâce etbonté tous les assistants, elle se dirigea vers sa voiture ; elle ne parutpas apercevoir la profonde révérence que lui adressait la princesse Hélène ; lorsque Claudine revint en compagnie de Lothaire, elle tenait à la main le bouquet de fleurs de grenade que la duchesse avait porté pendant la fête.
Claudine s'arrêta encore quelques instants au milieu des assistants, qui, subitement, semblèrent n'avoir pas un regard pour elle. Elle ne s'en aperçut pas et souhaitait vivement un peu de repos... — Bonne nuit. Béate, dit-elle à sa cousine. Je voudrais rentrer chez moi.
— N'as-tu pas trouvé, comme moi, que la duchesse semblait très préoccupée au moment de son départ?... dit Béate en accompagnant Claudine jusqu'à la place où se trouvait la voi-
tiire qui devait l'emmener... Elle te regardait comme si elle avait voulu lire jusqu'au fond de ton cœur, et en même temps on eût dit qu'elle avait à te faire amende honorable. Il y a de l'enfantillage dans cette âme, très noble du reste. Quelle caresse et quelle tendresse dans sa voix , quand , se penchant hors de la voiture et t'offrant son bouquet, elle t'a dit : « Ma chère Claudine! « Je crois qu'elle t'aime sincèrement et non par caprice, comme cela arrive trop souvent dans l'atmosphère où elle vit.
— Moi aussi, dit gravement Claudine, je l'aime de tout mon cœur.
La princesse Hélène dansa longtemps encore... avec rage, se disait M""^ de Berg, qui, après avoir déversé sur la bonne d'enfant les amers reproches à elle adressés par Lothaire. était revenue pour veiller aux événements. Des larmes montaient aux yeux de la jeune princesse, tandis qu'elle riait et agitait son éventail. Puis, ne pouvant plus soutenir son rôle, ni calmer ses angoisses, ni imposer silence à sa conscience, elle se jeta sur un banc, dans un bosquet oljscur, et appuya son visage brûlant sur le dossier du banc de fer. M°^^ de Berg se tenait
debout devant elle, le visage sombre et l'air préoccupé.
— Mon Dieu ! .. . dit-elle à voix basse, si quelqu'un venait de ce côté... si l'on apercevait Votre Altesse dans cet état?
— Est-ce le baron qui vient?... demanda la princesse en relevant brusquement la tête.
— Oh! non. Il cause avec M. deN... de quelques expériences agricoles.
— Alors causons un peu de vos conseils. Ils m'ont bien servie! Avant de partir, la duchesse a donné son bouquet à cette Gérold, comme témoignage public, je pense, de son inaltérable amitié. Tel a été le résultat, unique et peu rémunérateur, des avertissements que je lui ai donnés.
M™^ de Berg l'écoutait en souriant.
— Que Votre Altesse me pardonne de lui rappeler que la duchesse ne pouvait agir différemment. Ce n'est pas d'après une simple allégation qu'un caractère aussi noble que le sien se décide à abandonner une amie. Je pensais que vous connaissiez mieux Son Altesse... Vous-même, n"avez-vous point réclamé des preuves?
La jeune princesse mit ses mains sur ses oreilles comme pour s'interdire la possibilité d'écouter M'"® de Berg plus long-temps.
— La preuve!... répéta celle-ci... Il faut que Votre Altesse communique la preuve!
vn.
Dès son retour, la duchesse, retirée dans son appartement , s'était mise au lit pour chercher le repos.
Chercher le repos... mais non le trouver, car il n'existe pas pour les cœurs agités.
Elle avait pris un calmant, restait étendue dans son lit et songeait, les bras passés derrière sa tête; elle sentait que la fièvre la gagnait.
Cette fête bruyante l'avait décidément fatiguée; elle aurait dû renoncer à y paraître et garder la chambre ; mais il est dur de renoucer à tout, d'être si jeune et si fragile! De meilleurs temps viendront-ils?
Elle porta sa main à son côté gauche, où elle éprouvait une douleur sourde. Cela était surprenant ; qu'y avait-il? Était-ce une douleur
corporelle, ou plutôt n'était-ce pas une douleur morale?
— Impossible I murmura-t-elle... La révélation s'était faite tout à coup; elle savait d'où provenait sa souffrance... C'est impossible!
Elle se redressa avec énergie, et s'appliqua àétreindre la réalité pour échapper à une exécrable vision. Là, sur la couverture de soie de sa table de toilette, se trouvaient les diamants que les femmes de chambre venaient d'enlever à sa tête; elle les avait congédiées avec tant de précipitation, que l'on n'avait pu procéder à aucun rangement. Elle avait expressément recommandé qu'on la laissât seule; habituellement elle causait avec plaisir et affection^ pendant quelques instants, avec sa vieille dame d'honneur; avant de s'endormir ce soir, elle l'avait renvoyée.
Sa mantille de dentelle noire était étalée sur le dossier d'un fauteuil, et sur une petite table se trouvait l'une des roses que portait Claudine; elle la lui avait demandée, parce qu'elle aimait ce parfum.
Combien la jeune fille était belle à cette fête I La duchesse saisit une petite glace à main, en-
cadrée d'ivoire, et s'y mira. Deux yeux enfoncés dans leurs orbites, un visage jaune et maigre . . . Telle fut Timage que la glace lui renvoya. Elle la laissa tomber sur ses couvertures, et se rejeta en arrière avec effroi. Elle étendit encore la main, et prit sur la table, placée près de son lit, un portrait du duc, qui ne la quittait jamais... Elle examina ce beau et fier visage avec passion. Oh! mieux que personne elle savait combien on pouvait l'aimer!
Le regard perdu dans le vide, la duchesse songeait ; elle reprenait un à un tous les incidents qui la pouvaient éclairer, et s'efforçait cependant de ne point leur attribuer une signification douloureuse. Claudine lui apparaissait sans cesse telle qu'elle l'avait vue précédemment, dans tout l'éclat de sa suave beauté; elle la revoyait à table, près du duc, ou bien près de la salle de danse, quand il lui parlait. . . elle pâlissait et rougissait alternativement, ceci était certain. Elle se montrait toujours ou contrainte ou émue chaque fois que le duc entrait dans le salon où elle se trouvait... Elle évitait toujours de faire de la musique en sa présence... Parfois elle se montrait découragée...
d'autres fois, au contraire, son âme semblait avoir des ailes et planer joyeusement... Qu'était-ce que tout cela, sinon...?
— Pauvre Claudine... Tu crois avoir en moi une amie... Quelle amie! J'en suis honteuse. . Je t'ai attirée près de moi, contre ton gré; je t'ai forcée de vivre près de moi presque constamment... Tu as cédé à mes prières, et voilà la récompense que je te gardais!... Je doute de toi... Oui, cela est honteux de ma part.
Non, elle ne doutait pas, elle ne voulait pas douter; c'était l'envie qui avait dicté ces paroles venimeuses... Cette princesse Hélène avait toujours eu une tète à lèvent.
— Pauvre Claudine !
La duchesse sourit, et pourtant une sueur froide perlait à son front; et tandis que son agitation devenait croissante, elle entendait sans cesse retentir, comme le son régulier d'un glas, ces mots : « Votre Altesse ne veut pas comprendre. Votre Altesse ne veut pas ouvrir les yeux ! »
Il y avait tant de force dans cette affirmation , tant de certitude!... Ce n'était vraiment pas l'accent du mensonge, cet accent si aisé à per-
cevoir, qu'elle avait entendu à ce moment-là. Mensong-e ?. . . Non. . . Mais erreur certainement. . . (( Notre Père qui êtes aux cieux ! . . . « dit la duchesse en priant avec ferveur pour chasser l'ohsession qui la hantait... Et quand elle eut terminé son oraison : — Prenez ma vie, ô mon Dieu, ajouta-t-elle. Il me sera plus doux de mourir que de douter de ceux que j'aime, de lui... et d'elle, mon amie!
Tous les moindres incidents concernant son existence depuis qu'elle était mariée se déroulèrent devant elle. Tous ces incidents avaient été idéalisés par elle... Elle leur avait donné la parure qui flattait ses désirs, elle les avait ornés de fleurs, couronnés de roses, ces autels élevés à son bonheur conjugal... Était-ce donc que son instinct l'avertissait secrètement? Avaitelle pressenti que ces autels eussent été dépouillés de tout ornement, si elle ne s'était appliquée à leur prodiguer les richesses de son cœur, et délaissés, si elle ne s'était prosternée devant eux?
Pourquoi sa pensée s'égarait-elle sur ces doutes? Non, elle n'avait pas rêvé le bonheur dont elle avait joui. Elle avait été, elle était
réellement heureuse. Il s'était toujours montré si affectueux pour elle, si attentif, si chevaleresque, surtout depuis qu'elle était souffrante!
Affectueux, — attentif?... oui, sans doute... Mais Favait-il vraiment aimée d'amour?
Elle tressaillit. On eût dit qu'un voile s'écartait brusquement pour la mettre en face de la réalité qui jusqu'ici lui était restée cachée... La réalité était pauvre et nue.
Pourtant il ne lui avait jamais donné un sujet de jalousie, ce sentiment vulgairement bourgeois, ainsi que le lui disait un jour la princesse Thékla, interdit à l'âme d'une souveraine.
— Je ne connais pas ce sentiment, lui avaitelle répondu, n'ayant jamais eu l'occasion, Dieu merci, de m'interroger sur ce point. Et maintenant la duchesse régnante, la royale princesse découvrait que ce sentiment naissait en elle, qu'elle en souffrait, qu'elle en était torturée.
Elle se regarda encore dans son miroir et se cacha les yeux avec ses mains. Oh!.., comme elle avait été aveugle!... Que pouvait-elle être désormais pour lui^ elle, la malade, qui jamais
plus , peut - être , ne reviendrait à la santé ? Rien, sinon un fardeau... Oh!... pas cela. Pas cela!
Ne pouvaient-ils donc attendre... sa mort? Combien de temps pouvait-elle encore vivre, objet de lassitude ou de compassion?
Elle retomba en arrière à demi évanouie, incapable de se mouvoir, mais n'ayant pas perdu connaissance, ayant conscience d'ellemême, comprenant que toutes les illusions dont elle avait paré sa vie étaient à jamais détruites et que sa destinée avait rejeté le masque souriant dont elle l'avait jusqu'ici ornée. Maintenant elle contemplait la réalité sans espérance comme sans consolation.
Elle ne sut pas combien de temps elle resta dans cet état. Elle n'avait plus la force de compter les heures ni d'agiter les pensées qui l'avaient torturée. Mais elle voyait sans cesse une tète blonde qui se pressait contre sa poitrine. Une sueur froide mouillait son front. En rassemblant toutes ses forces, elle réussit à agiter la sonnette. La femme de chambre se précipita près de son lit.
— Ouvrez la fenêtre... dit la duchesse, qui
s'était assise dans son lit, adossée à ses oreillers... J'étouffe.
La femme de chambre se hâta d'écarter les rideau>i. La fenêtre grande ouverte laissa arriver jusqu'au lit les premiers rayons du soleil levant.
La jeune femme fixait au loin devant elle un regard interrogateur sur le monde qui lui apparaissait plus beau que jamais. Une légère ])rise mettait en mouvement la cime des grands arbres du parc qui se détachaient vigoureusement sur le fond d'un vert bleu foncé fourni par les forêts dont étaient couvertes les montagnes dressées à l'horizon. Elle écouta les cris et les gazouillements des oiseaux, respira l'air Irais et pur, et éclata en pleurs : elle pleurait de honte sur ses doutes, sur sa méfiance.
Enfin elle se calma et s'endormit; lorsqu'elle s'éveilla, Claudine était assise près de son lit.
Elle groupait une gerbe de roses cueillies dans le jardin de la maison des Hiboux, et cette occupation l'absorbait si complètement qu'elle n'aperçut pas le regard de la duchesse fixé sur elle depuis assez longtemps déjà. Quand enfin
elle leva les yeux, un sourire joyeux éclaira son visage.
— Oh!... Elisabeth, dit-elle en s'agenouillant sur l'estrade du lit, tandis que les roses s'éparpillaient autour d'elle... combien tu m'as effrayée! Qu'as-tu donc? Il faisait à peine jour lorsque M""^ de Katzenstein m'a envoyé chercher. La fête d'hier t'aurait-elle causé de la fatigue?
La duchesse avait appuyé sa tête sur sa main, et fixait son regard sur ce visage qui exprimait si clairement les sentiments d'anxiété et de joie par lesquels l'àme de Claudine avait passé. Puis elle étendit la main et caressa cette belle et légère chevelure blonde.
— Je me sens déjà mieux portante, dit-elle. Oh!... comme je suis contente de te voir près de moi!
Elle garda ensuite le silence pendant la matinée, mais son regard suivait tous les mouvements de la jeune fille. Vers midi, elle voulut se lever; mais elle chancelait et dut se remettre au lit.
— Reste avec moi, Claudine, lui dit-elle sur le ton de la prière.
138 LA aiAISOX DES HIBOUX.
— Oui, Elisabeth.
La malade rouvrit ses yeux que la fatigue avait dos.
— Cela ne te causera pas d'embarras?... demanda-t-elle. Tu peux, sans inconvénient, quitter la maison?
— Ne t'occupe pas de cela, Elisabeth. D'abord, je puis maintenant m'absenter sans rien laisser en souffrance derrière moi, et lors même qu'il n'en serait pas ainsi, je saurais bien prendre les dispositions nécessaires pour parer à ces éventualités; n'aie aucune inquiétude à cet égard, je t'en prie!
— Raconte-moi quelque chose, dit la duchesse vers la fin de la journée, durant laquelle elle était restée immobile, les yeux clos.
— Bien volontiers, Elisabeth. Mais quoi?
— Sur toi-même, sur ta vie.
— Le sujet serait bien vite épuisé. D'ailleurs tu sais tout ce qui me concerne.
— Tout?
— Oui, ma chère Elisabeth.
— N'as-tu jamais eu... d'inclination, Dina? La jeune fille rougit. Elle pencha lentement
la tête.
— Laissons cela, Elisabeth, dit-elle d'une voix étouffée. Ne me questionne pas. Je...
— Ne peux-tu m'en parler, dis? Accorde-moi ta confiance..; Je ne t'ai rien caché de ce qui me concerne.
Au même instant, la femme de chambre introduisit le duc. Claudine se leva et, s'inclinant devant lui, voulut passer dans le salon voisin.
— Claudine, Claudine!... s'écria la malade. Et comme la jeune fille revenait sur ses pas, elle lui désigna une chaise près de son lit : — Reste ici!... lui dit-elle d'un ton impératif dont elle n'avait jamais usé jusqu'ici.
Claudine s'assit avec soumission. Elle entendit le duc s'enquérir auprès de sa femme de ce qu'elle éprouvait, y prendre part affectueusement, lui exprimer l'espoir de la voir dominer cette indisposition assez rapidement pour paraître le lendemain à la fête que l'on donnait dans le parc d'Altenstein , et à laquelle assisterait, suivant toute probabilité, la duchesse douairière.
— Je veux m'appliquer à guérir, répondit la duchesse.
— C'est cela, ma clière Elisabeth!... Si tous les malades avaient cette volonté, on verrait moins de maladies. La volonté de guérir est l'un des plus puissants auxiliaires que les médecins puissent rencontrer.
— Je le sais... je le sais, répondit-elle vivement.
— Notre médecin affirme qu'aujourd'hui vous êtes malade seulement moralement, reprit le duc; mais je ne saurais quelle cause attribuer à cet état. Je crois que tout simplement vous avez pris froid, la nuit dernière. Il est indispensable de vous entourer de précautions plus constantes. Lair de la nuit vous est contraire. L'hiver prochain, il faudra absolument nous rendre à Cannes.
— L'hiver prochain!... répéta la duchesse d'un air pensif. Puis, élevant la voix, elle ajouta : — Je ne veux plus me soigner, je ne veux plus prendre de précautions!
Le duc la contempla avec surprise.
— Vos nerfs vous font souffrir, dit-il d'un ton assez sec. Et se tournant vers Claudine et changeant de conversation : — Votre cousin , reprit-il, nous a donné hier l'une des plus
belles fêtes auxquelles j'aie jamais assisté. Il y avait clans tout ce décor une fraîcheur et une originalité tout à fait remarquables. Et quelles toilettes éblouissantes ! La vôtre , Mademoiselle, tout particulièrement, était l'une des plus charmantes qui se puissent rêver. N'est-ce pas, Elisabeth !
— Je ne puis supporter cette conversation, Adalbert, je vous en prie... quittez-moi, dit la duchesse dont les lèvres étaient tremblantes; et comme il laissa échapper un mouvement d'impatience, elle lui tendit la main avec émotion, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes... Pardonnez-moi, lui dit-elle à mi-voix. Puis, saisissant la main de Claudine, elle s'étendit sur les oreillers et ferma les yeux.
Le duc s'était retiré.
Sur les entrefaites, des nuages menaçants s'étaient formés; l'air, devenu pesant, manquait à toutes les poitrines; une demi-clarté, portant un orage dans ses flancs, s'étendait sur le blême visag-e de la malade, qui tenait toujours dans sa main brûlante la main de Claudine. Un temps assez long' s'écoula dans cette immobilité, et la jeune fille, plongée dans les
pensées les plus lugubres, passa là quelquesunes des heures les plus pénibles de son existence.
La nouvelle de la maladie de la duchesse se répandit rapidement.
— Elle était étonnamment pâle hier soir, fit observer la princesse Thékla, durant le souper au château de Maisonneuve.
— Ma cousine a été appelée près d'elle de grand matin, répondit Béate, en qui l'on n'apercevait aucune trace de fatigue, bien qu'elle ne se fût pas couchée, afin de faire disparaître les derniers vestiges de la fête. Tout était déjà rangé à sa place respective , depuis l'argenterie, les cristaux, les porcelaines, jusqu'aux meubles; les appartements du château avaient repris leur physionomie habituelle , et la fête de la veille n'apparaissait plus qu'à l'état de conte féerique dans la mémoire des assistants. Elle vient de m'écrire, continua Béate, quelques lignes pour me dire qu'elle soigne la duchesse et, pour le moment, s'établit à Altenstein.
— Quelle amitié touchante!... s'écria la vieille princesse, qui était de fort méchante
humeur. Et comment en eût-il pu être autrement? Dès le matin, sans la consulter aucunement, le baron Lothaire avait congédié la bonne de son enfant; en outre, AP® de Berg-, encore plongée dans un rêve délicieux, avait été brusquement réveillée par une femme de chambre, chargée de lui remettre une lettre du baron : lettre extrêmement courtoise d'ailleurs, mais l'avertissant qu'il avait pris pour sa fille des dispositions en raison desquelles les fonctions que M"^ de Berg remplissaient se trouvaient supprimées. Cependant le baron terminait sa lettre en engageant l'ex-gouvernante de sa fille à prolonger son séjour à Maisonneuve, autant qu'elle le désirerait, à titre d'invitée.
A peine si M'"® de Berg prit le temps de passer son peignoir pour se précipiter, contrairement à toutes les lois de l'étiquette, dans la chambre de la princesse Hélène ; celle-ci avait les yeux cernés et le visage pâli, comme si elle eût passé la nuit à pleurer.
— Qu'y a-t-il à faire?... dit-elle avec découragement. Vous vous placerez chez maman , je le lui demanderai; aussi bien la petite com-
tesse de Moorsleben doit nous quitter pour retourner près de ses parents.
Peu après, la princesse Thékla mandait en effet près d'elle la personne tombée en disgrâce : on n'avait jamais vu traiter une dame comme une servante; une dame qu'elle, la princesse, avait choisie et désignée. Et pourtant elle n'avait pas osé intervenir : le motif brièvement énoncé par le baron était malheureusement probant. Mais on n'eût pas dû prendre les choses d'une façon aussi rigoureuse; on aurait pu se borner à adresser quelques reproches au sujet d'un manque de surveillance , qui eût pu avoir des conséquences graves, quoique certainement fort exagérées. D'ailleurs il fallait le ménager : il ne s'était pas encore déclaré, et l'on ne pouvait le « commander » pour un mariage comme les Altesses <( commandent » un partenaire pour la danse.
M™® de Berg calculait que toutes ses trames étaient bouleversées par ce fâcheux événement ; elle restait immobile, pâle dans une attitude pleine de noblesse et de dignité, en levant au plafond les regards innocents d'un ange persécuté, mais intérieurement possédée d'une rage
effroyable. La chambre d'enfant avait été immédiatement installée au rez-de-chaussée, près de la chambre à coucher de Béate, ayant vue sur une belle cour, grande et gaie, où Ton voyait toute la journée une foule de choses amusantes : les chevaux, le bétail, les poules... une sorte de cour de ferme, fertile en détails intéressants pour les enfants, qui avaient déjà charmé Béate et son frère quand ils étaient tout petits; et la même femme adroite et dévouée qui les avait soignés, une paysanne droite et forte, âgée d'environ cinquante ans, proprement vêtue, tenait la petite fille dans ses bras et la contemplait avec un regard attendri. Lothaire était allé la chercher lui-même dans la maison qu'il lui avait fait construire à l'extrémité du parc, et lui avait momentanément confié la garde de son enfant.
— Quelle amitié touchante!... s'était écriée la princesse Thékla ; mais Béate ne saisit pas l'ironie de cette exclamation, et Lothaire ne voulut pas la comprendre ; du reste, il était fort absorbé, et peut-être n'écoutait-il pas la conversation.
— La duchesse est très souvent souffrante.
MAISOX DES HIBOUX. — ï. II. 9
Ii6 LA aiAISON DES HIBOUX.
ainsi que nous le savons tous, maman, dit la jeune princesse, qui ne quittait pas Lothaire des yeux.
— Sans doute!... Peut-être en outre a-t-elle enduré ici une contrariété quelconque, répondit la princesse Thékla. Au surplus, l'atmosphère est extrêmement variable dans les montagnes, et je n'aurais pas cru que la chaleur y pouvait être aussi intense ; il faut absolument que je songe à respirer un peu d'air salin. Monsieur de Pausewitz, dit-elle en s'adressant à son chambellan, avez- vous reçu des nouvelles d'Ostende? Trouverons-nous des appartements à l'hôtel de l'Océan?
Béate adressa à son frère un regard surpris ; le nombre et les proportions des malles apportées à Maisonneuve étaient de nature à lui faire redouter un plus long séjour.
M. de Pausewitz s'inclina d'un air pénétré de douleur.
— Je suis forcé, dit-il à voix basse, de dire à Votre Altesse que la dépêche de l'hôtelier n'est point satisfaisante ; averti trop tard, il n'a pu réserver les appartements convenant à Vos Altesses; mais il ajoute que dans un autre hôtel...
— Tout naturellement vous nous accompagnerez^ mon cher Lothaire, dit la princesse Thékla en coupant la parole à son chambellan , et adressant à son g endre les regards les plus affectueux. Le souvenir de notre chère défunte vous attirera là où vous avez passé ensemble le temps de vos courtes fiançailles.
Lothaire s'inclina profondément.
— Votre Altesse me pardonnera, dit-il; je n'aime pas à revoir les lieux auxquels se rattachent des souvenirs très douloureux pour moi; on se laisse trop facilement glisser sur la pente qui nous ramène au passé et lui donne dans l'existence une place trop prépondérante; l'homme a pour devoir de ne point s'égarer dans cette voie douloureuse, de rassembler ses forces pour la lutte quotidienne, et d'être toujours prêt à faire face à toutes les difficultés. Mais, abstraction faite de ces considérations, je me suis aperçu, depuis mon retour, que ma présence est plus que jamais nécessaire à Maisonneuve ; ma propriété située en Saxe exigerait aussi un peu de surveillance. C'est seulement maintenant, après mes voyages et mes longs séjours dans les pays méridionaux, que
jai compris à quel point j'aimais le coin de terre sur lequel je suis né et j'ai grandi : je ne voudrais plus lui retrancher une seule des heures que je puis lui consacrer.
La princesse jeta au delà de la fenêtre un regard résigné, qui pouvait aussi bien s'adresser au temps, toujours plus menaçant, qu'à l'obstination et à la raideur de son gendre bien-aimé.
— Les femmes, les mères envisagent tout différemment le souvenir de ceux qui ont disparu, répondit-elle froidement : elles sont moins... pardon, baron!... moins héroïques.
— Il serait fâcheux, repartit Lothaire avec chaleur, qu'il en lut autrement. Les femmes ont la noble mission de présider à tous les cultes : ce sont elles qui effeuillent les fleurs pour les fêtes joyeuses, et qui les déposent sur les tombes. La vie serait bien désenchantée, si elles se montraient plus héroïques.
La princesse Hélène gardait un silence menaçant; des bouffées de colère montaient à son visage. A quel propos sa mère avait-elle conçu le projet de quitter Maisonneuve maintenant? La fourchette tremblait dans sa main; elle fut forcée de la poser sur la table.
M'"'' de Moorsleben s'écria en la regardant : — Est-ce que Votre Altesse est indisposée?
— En effet... tout à coup... murmura la jeune princesse... j'ai un vertige... Excusezmoi... Et, tout en balbutiant, elle s'était levée, s'inclinait légèrement et disparaissait en faisant signe à la comtesse de ne point la suivre. Elle s'élança dans l'escalier et se précipita dans la chambre de M""" de Berg'.
— Tout est perdu, s'écria-t-elle... Maman veut partir. .. Oh ! cela est affreux !
M^" de Berg-, vêtue d'un élégant déshabillé bleu pâle, garni de dentelles, se promenait dans sa chambre, tenant à la main un flacon de sels anglais, qu'elle respirait les yeux mi-clos; elle s'arrêta soudainement, en perdant de vue son rôle de malade.
— Gérold a refusé à maman de l'accompagner, poursuivit la jeune princesse en s'animant, et déchirant dans son trouble les dentelles de son mouchoir... Il brame après ses forêts, comme un fils de paysan auquel on conseillerait d'émigrer en Amérique. Que feràije à Ostende?Et en outre vous ne serez plus ici, tout renseignement me fera défaut. Je ne pour-
rai jamais supporter cette situation... ajoutât-elle, en se jetant sur un grand divan... Je sauterai plutôt hors du train sur la voie... .le me jetterai dans la mer du haut de l'estacade, je. .. je ne sais pas du tout ce que je ferai, mais cela sera terrible.
lyjme (jg Berg laissait passer en silence ce flot de paroles.
— Ah I Dieu, tout est perdu, reprit-elle; je pars... et elle reste! — Et, enfonçant sa tête dans les coussins, elle sanglota amèrement. — Je vous dis que j'en ai le pressentiment... je vous dis qu'il l'aime... et tantôt il pensait à elle, j'en suis certaine, s'écria-t-elle en redoublant ses pleurs.
JVP^ de Berg sourit ; elle n'avait plus de raisons l'obligeant à prendre des précautions ; depuis son abaissement , elle haïssait tous ceux qui l'entouraient, elle éprouvait par avance l'odieuse jouissance que ressent un anarchiste en faisant sauter avec de la dynamite une assemblée, coupables et innocents pêle-mêle.
— Princesse, dit-elle froidement, il ne faut plus vous abandonner aux larmes inutiles et stériles; il est temps d'agir. Avant tout, il faut
démontrer à la duchesse que vous lui avez parlé hier sérieusement , qu'il ne s'agissait pas d'accusations vagues ; le reste viendra de luimême.
M"' de Berg savourait la vision de voir sauter ce qu'elle appelait la clique... y compris cette jeune princesse si violente et si irrésolue.
— Mais je ne peux pas lui dire cela; je ne le peux pas!... murmura la princesse; j'ai vu une fois à la chasse une biche mortellement, blessée... je ne peux pas oublier son regard... Et c'est ainsi, fit-elle en éclatant en pleurs, que la pauvre femme m'a regardée hier... Je ne peux pas!... Et ce regard m'a empêchée de dormir pendant toute la nuit.
M™® de Berg haussa les épaules avec indifférence. — Alors Votre Altesse n'a plus d'autre parti à prendre que celui d'aller à Ostende. La gracieuse idylle, entre cousin et cousine, se poursuivra ici sans obstacle.
L'ouragan était venu; il soulevait le sable, détachait les feuilles des arbres, jetait tout cela pêle-mêle contre les vitres des fenêtres, et secouait les branches des tilleuls. Puis un éclair traversa les nuages, et mit un instant en lumière
l'expression ironique du visage de M"^" de Berg-.
— Je vais lui écrire, dit résolument la princesse; elle ne tiendra pas compte de mon avertissement...
Un coup de tonnerre l'interrompit... — Mais je crois que mon devoir me commande de l'avertir... oui, il le faut; vous avez raison, ma chère de Berg; venez avec moi dans ma chambre; j'ai vraiment peur de... de tout; sans doute, c'est l'orage qui m'épouvante.
M™*^ de Berg alluma une bougie et éclaira la princesse jusqu'à sa chambre. Enfin! — se disait-elle, tandis qu'un sourire de satisfaction se dessinait sur ses lèvres; sa tête, plate et ronde comme celle d'une vipère, se rejeta en arrière avec hauteur. Elle allait enfin être vengée... S'il était resté en elle une étincelle de pitié ou de probité, la scène de la veille l'eût effacée. Comme elle était hautaine en passant devant elle, quand le baron Gérold lui avait adressé des reproches sanglants, à elle madame de Berg, — née de Kornetzky, d'une noble famille polonaise! elle dont l'origine était bien aussi ancienne que celle des Gérold... elle qui, suivant toute probabilité, descendait
des Sobieski ! Toutes les tortures de la vanité blessée tenaillaient son àme. Jadis, lorsqu'il était bien jeune encore, le duc l'avait fort admirée ; même il lui avait écrit des lettres par elle soig-neusement gardées : tous les malfaiteurs ont la prévoyance de s'appliquer à collectionner les écrits , dans l'espoir de les utiliser un jour au profit d'une manœuvre malpropre; hier, durant ce bal... elle était belle encore... le duc l'avait beaucoup regardée... Qui sait? La duchesse était bien malade; sans doute une union morganatique n'était point tout à fait ce qui convenait à une alliée des Sobieski, mais enfin ce serait néanmoins un beau rêve à réaliser. Atout risque, il fallait détruire l'obstacle, c'est-à-dire perdre Claudine, et si cette révélation devait précipiter la fin de la duchesse... eh bien ! ce serait , après tout , faire un coup double : voilà tout !
— Conseillez-moi, ma chère Berg, dit la jeune princesse, interrompant tout à coup les rêves brillants dans lesquels se complaisait l'imag-ination de la parente des Sobieski... Que faut-il écrire?
La princesse Hélène était assise devant un
joli bureau Louis XV, elle tenait sa plume audessus d'une feuille de papier sur laquelle elle n'avait réussi à tracer jusqu'ici que trois mots :
« Très chère Elisabeth... »
— Votre Altesse rédigera sa lettre bien mieux que je ne pourrais le faire, répondit M™" de Berg... Pour moi, j'écrirais à peu près ceci : que votre affectueux souci de tout ce qui concerne le bonheur de Son Altesse vous avait portée hier à essayer de l'éclairer, et vous décide aujourd'hui à préciser les faits que vous vous étiez bornée à lui indiquer vaguement, etc., etc., et qu'enfin vous placez sous ses yeux la preuve d'une intrigue à laquelle sa trop grande bonté fournit toutes les facilités.
La princesse Hélène se mit à écrire ; au dehors l'ouragan se déchaînait, et lorsqu'un coup de tonnerre ébranlait le château, elle s'interrompait , en levant vers les fenêtres son visage pâli et contracté; puis sa plume reprenait sa tâche, et enfin la jeune princesse tendit la feuille de papier à sa confidente, restée debout, à quelques pas du bureau.
Elle parcourut la lettre.
— Bien, très bien; peut-être un peu trop de passion... mais il y a là une émotion communicative; il faut maintenant placer dans cette lettre le petit billet écrit par le duc.
La princesse tira la chaîne qui retenait le médaillon caché dans son corsage ; elle y prit en hésitant la petite feuille de papier, sur laquelle sa main se referma instinctivement. Un dernier combat se livrait dans s©n cœur, et M™® de Berg, qui la guettait de son regard félin, en suivit la trace sur sa physionomie expressive
— Il faut convenir, dit-elle d'un ton languissant et tout en jouant avec la cordelière de sa robe, que cette Claudine était vraiment irrésistible hier au soir; jaime à rendre justice même aux gens que je n'aime pas; ces femmes blondes, aux grands yeux couleur de pervenche, ont un charme particulier.
Tandis qu'elle parlait, la jeune princesse avait d'une main tremhlante introduit le billet dans la lettre, et celle-ci dans une enveloppe, sur laquelle elle traçait le nom de la duchesse.
Au même instant, parut la comtesse de Moorsleben venant l'avertir que la princesse
Thékla mandait sa fille près d'elle. La vieille princesse se trouvait dans l'une de ces crises destructives durant lesquelles l'agitation de ses nerfs la portait à briser des objets, à déchirer ses effets, et surtout à déverser sur toutes les personnes qui l'entouraient un torrent de reproches plus blessants les uns que les autres; l'orage extérieur se doublait aujourd'hui de cet orage intérieur, plus terrible encore que celui-là. Une demi-heure plus tard, la princesse Hélène, les yeux gros de larmes, regagnait son appartement; elle avait affronté, avec un sombre mutisme, toutes les plaintes exhalées par la vieille princesse, qui, disait-elle, ne pouvait respirer dans l'atmosphère étouffante de cette odieuse contrée... Et puis la duchesse douairière avait répondu si froidement à l'avertissement amical qu'elle lui avait adressé... Aussi, se disait la princesse Hélène, de quoi s'était avisée sa mère? Nulle tentative ne pouvait être plus maladroite que celle de prévenir cette vieille Altesse formaliste contre Claudine, sa favorite !
La bougie, presque entièrement consumée, jetait encore quelque clarté sur le bureau ; la
princesse Hélène y chercha la lettre à tâtons... Mais elle ne l'y trouva pas, et^ portant sa main à son front avec un geste désespéré, elle s'élança dans le corridor qui menait à l'appartement de M"^ de Berg\
— La lettre!... s'écria-t-elle en se précipitant dans le petit salon... Où est là lettre? Je veux la relire avant de l'envoyer.
Point de réponse.
— Madame de Berg", poursuivit la jeune princesse en piétinant d'impatience, je veux ma lettre ; répondez-moi de suite !
Tout demeura silencieux; le salon, obscur, était évidemment vide; sans tenir compte des traces de larmes qui marbraient son visage, elle descendit l'escalier en courant; la pluie avait cessé ; l'atmosphère, allégée, emplissait le hall d'un air pur; au dehors, sur les dalles de pierre, on apercevait une ombre qui glissait çà et là.
— Madame de Berg!... s'écria la jeune princesse pour la troisième fois en la rejoignant hors du château... Ma lettre? Où est ma lettre?
— Votre Altesse peut être tout à fait tranquille; je viens précisément de m'en occuper.
Un cri, à moitié étouffé, se fit entendre.
— Qui donc vous a ordonné d'envoyer cette lettre?... dit la jeune princesse avec colère.
— Mais Votre Altesse était bien décidée à en faire usage, et j'ai trouvé, à l'instant même, une occasion excellente pour la faire parvenir A son adresse.
La jeune princesse, de plus en plus agitée, se récria.
— Et que répondrai-je lorsqu'on me demandera par quelle voie je me suis procuré cet épouvantable billet?... dit-elle en se tordant les mains avec angoisse.
— Qu'on l'a trouvé.
— Je ne mens jamais, répondit la princesse Hélène; je répondrai la vérité, c'est-à-dire que je le tiens de vous.
— Comme voudra Votre Altesse. Alors je dirai que je l'ai trouvé, répondit M™° de Berg. avec beaucoup de calme; j'ai remis l'enveloppe au piqueur que le baron vient d'envoyer à M'^" de Gérold au château d'Altenstein ; j'y ai joint quelques mots adressés à M'"'' de Katzenstein, en lui demandant de vouloir bien remettre demain matin votre lettre à la duchesse.
La princesse était devenue silencieuse ; elle se retenait au marteau de la porte, surmonté des armoiries des Gérold; tout était confus dans son cerveau ; elle percevait cependant la sensation douloureuse d'un état d'esprit lamentable.
M™® de Berg n'ignorait point que le piqueur avait été chargé de porter une lettre de Béate, et non du baron ; mais n'était-il pas plus habile de passer sous silence ce détail insignifiant? Grâce à cette habileté, le feu était constamment attisé.
La princesse se détourna, marchant lentement pour rentrer dans le hall. Là, elle resta un instant immobile; une vague terreur l'envahissait lentement.
Béate, qui sortait de l'appartement de son frère, s'arrêta brusquement devant elle. — Princesse!,., s'écria-t-elle, vous êtes souffrante?
Elle reprit possession d'elle-même , secoua la tête négativement, et, remontant l'escalier, se réfugia dans son appartement; là, toutes portes fermées, elle s'abandonna au désespoir; elle se roula sur le tapis en se répétant qu'elle avait commis une action méprisable, versa
des torrents de larmes, et enfin se jeta sur son lit, tout habillée , redoutant la nuit , qui la laissait en proie à son remords , et redoutant plus encore le jour, qui allait donner le signal de l'explosion par elle préparée.
Au moment où l'orage éclatait, la duchesse avait fait appeler ses enfants; le plus jeune se pelotonnait contre elle, qui, assise dans son lit, s'adossait à une pile d'oreillers; le prince héritier se tenait debout devant la fenêtre et contemplait avec courage le terrifiant spectacle de la tempête, des éclairs illuminant tout à coup le ciel, et soutenant, sans broncher, le bruit des coups de tonnerre qui se succédaient sans pour ainsi dire s'interrompre; le cadet des princes était assis sur les genoux de Claudine.
Le duc était debout près de son fils aine, écoutant, comme lui, le bruit de la grêle qui venait frapper contre les carreaux; la duchesse causait avec son baby; dans la chambre voisine se tenaient M™*^ de Katzenstein avec la
gouvernante des jeunes princes, et une femme de chambre.
Quand les coups de tonnerre s'éloignèrent et que la pluie s'apaisa, on conduisit les enfants dans leur appartement. Le prince héritier s'arrêta un instant près de Claudine.
— Avez-vous eu peur?... lui demanda-t-il. Claudine sourit en secouant la tète négativement.
— A la bonne heure ! . . . fit-il, cela me plaît : maman a toujours peur.
La duchesse attira son fils près d'elle.
— M"*^ de Gérold te plait mieux que toute autre?... lui dit-elle avec un sourire troublé.
— Oui, maman, répondit le jeune prince; si j'étais grand, je l'épouserais tout de suite.
Personne ne releva ces paroles; Claudine en éprouva de la contrariété; le duc, resté près de la fenêtre, ne se détourna pas. La duchesse sourit à ses enfants : — Dormez bien , mes amours, leur dit-elle, que Dieu vous protège.
Quand on n'entendit plus le bruit de leurs petits pas, la duchesse dit à voix basse : — Je suis très fatiguée, Adalbert... Le duc se retira, après avoir baisé le front de sa femme,
162 LA iMAlSOX DES HIBOUX,
en lui disant : — Reposez, mon amie; réveillez-vous guérie demain.
— Je vous le promets, répondit-elle affectueusement.
Claudine voulait partager avec M""" de Katzenstein le soin de veiller la malade. Elle se rendit dans la chambre qui lui avait été attribuée, et qui était celle-là même dans laquelle son enfance s'était écoulée; elle y revêtit une robe de chambre, puis vint se placer au chevet de la duchesse.
Celle-ci reposait les yeux fermés; on n'entendait que le léger mouvement de la pendule; assise en face de la Madone, Claudine fixa quelque temps son regard sur ce divin visage, puis sur la pâle figure de la malade ; une sorte d'engourdissement s'empara de la jeune fille, qui ferma les yeux en appuyant sa tête au dossier du fauteuil ; des visions hantèrent son cerveau ; (ille revécut la nuit précédente, et tous les incidents qui s'étaient produits durant la fête se représentèrent un à un : elle voyait dans ses bras l'enfant qu'elle avait sauvée; elle entendait résonner à son oreille les paroles de gratitude que Lothaire lui avait adressées et invo-
lontai rement elle souriait dans son rêve. Puis elle se redressa avec épouvante, tandis qu'un frisson la traversait : les yeux de la duchesse grands ouverts étaient fixés sur elle avec une intensité d'observation qui l'effraya : on eût dit que ce regard fouillait et interrogeait jusqu'au fond le cœur de la jeune fille.
— Elisabeth, dit celle-ci à voix basse, tu ne peux dormir.
— Non.
— Veux-tu que je te fasse la lecture?
— Non; je te remercie.
— Veux-tu causer? Je relèverai tes oreillers.
— Donne-moi ta main, Claudine; ai-je été bien insupportable aujourd'hui?
— Oh! Elisabeth, tu ne peux jamais l'être, répondit Claudine en s'agenouillant sur l'estrade près du lit.
— Oh! si... quelquefois; je m'en aperçois bien; puis... puis j'ai le cœur malade; et il faut me pardonner, s'il m'arrive de te blesser.
— Dis-moi tout, Elisabeth; as-tu éprouvé quelque peine?
— Non; seulement, vois-tu, Claudine, j'ai pensé à la mort.
— Pourquoi, mon Dieu, pourquoi t'arrêter à cette pensée?
— Tu sais, Claudine, que Ton ne commande guère à son imagination : elle nous mène, plus que nous ne la dirigeons.
— Ce n'est pas à un esprit aussi ferme que le tien, Elisabeth, qu'il appartient de tenir ce langage; tu sais mieux que personne qu'il y a en nous deux forces, notre raison et notre cœur, capables de commander à notre imagination .
— Oui, je le savais... autrefois; mais je suis malade : ne crois pas, au surplus, que la mort m'épouvante; mais je suis préoccupée de l'au delà, et je dirais volontiers comme un poète français : « Malgré moi, l'infmi me tourmente. »
— Tu es bien agitée, Elisabeth.
— Oui; et si fatiguée! Il faut aussi C£ue tu dormes; mieux vaudrait me laisser seule; va te reposer, je t'en prie; la femme de chambre veille dans la chambre voisine ; va !.. . Tant que tu es là, je ne puis m'endormir, parce que je ne puis m'empêcber de te regarder.
Claudine se pencha sur la main fiévreuse qui lui était tendue et se retira. Vers minuit, elle
revint près de la malade, et se cacha derrière les rideaux du lit pour s'assurer qu'elle dormait. Tout était immobile ; mais le froissement des rideaux de soie, si léger qu'il fût, suffit pour que la duchesse tournât vers Claudine ses grands yeux sombres, au regard interrogateur, qui l'avaient naguère si étrangement troublée,
— Que veux-tu?... demanda la duchesse.
Claudine se montra.
— Pardonne-moi, répondit-elle, mais je voulais m'assurer que tu reposais.
— Dis-moi, reprit la duchesse brusquement, pourquoi ne voulais-tu pas, tout d'abord, assister à la fête de Maisonneuve?
Claudine demeura interdite. Elle se rapprocha du lit. — Pourquoi je ne voulais pas assister à ce bal? répéta-t-elle en rougissant.
Puis elle se tut; il lui était impossible de répondre : Parce que j'aime Lothaire, et qu'il me blesse partout où il me rencontre, — parce qu'il me soupçonne, parce que...
La duchesse se détourna brusquement.
— Va-t'en, — va-t'en, lui dit-elle; ne me réponds pas.
La jeune fille se dirigea vers la porte.
— Claudine! Claudine!... s'écria la duchesse d'une voix suppliante. Elle s'était assise dans son lit et lui tendait les bras en pleurant.
La jeune fille revint sur ses pas, s'assit sur le lit, et prit la malade dans ses bras.
— Elisabeth, lui dit-elle avec émotion, permets-moi de rester près de toi.
— Pardonne-moi , oh ! pardonne-moi ! . . . ré- | pétait la duchesse en sanglotant et l'embrassant. Dis-moi, répète-moi, tout haut, que tu ne me hais pas!
— Je t'aime de toute mon âme, Elisabeth, répondit Claudine en essuyant les grosses larmes qui coulaient sur le visage de la malade, et la berçant comme l'aurait fait une mère avec son enfant. Tu ne sais pas, tu ne sauras jamais à quel point je t'aime !
La duchesse, à bout de forces, retomba en arrière.
— Je te remercie, dit-elle à voix basse... je suis si fatiguée!
Claudine la veilla encore un peu de temps ; puis, pensant qu'elle était endormie, retira doucement sa main de celle qui la tenait, et quitta la chambre. Une cruelle préoccupation
s'était emparée d'elle. Qu'avait donc la duchesse? D'où provenaient cette inquisition, cette froideur inaccoutumée , ces transports de tendresse passionnée?
— Elle est malade, se dit-elle.
Elle se tenait devant un miroir pour relever sa chevelure déroulée ; la main qui avait pris l'épingle d'écaillé destinée à maintenir cette chevelure retomba avec découragement. Mais d'un fier mouvement elle secoua la tête. Non. la duchesse, pas plus qu'elle-même, n'avait l'âme assez vulgaire pour accorder la moindre attention à de bas commérages.
Une sorte de pressentiment ramena sa pensée vers le billet perdu, et son cœur battit avec violence lorsqu'elle essaya de reconstruire sa teneur. Puis elle sourit; sans doute cette légère feuille de papier pourrissait dans quelque coin ignoré de la forêt, sous la pluie et la rosée.
Elle prit son petit livre de prières, dans lequel sa mère avait chaque soir fait une courte lecture, et l'ouvrit au hasard.
« Préserve-moi, Seigneur, de tout méchant « propos, et protège-moi contre mes ennemis;
<( daigne écarter la douleur de moi et des (' miens, et permets que notre maison soit tou- « jours respectée... »
Quand Claudine eut lu ces lignes, sa pensée s'envola vers le cher logis dans lequel la lampe de travail de son frère brillait au milieu de la forêt ; puis Claudine pensa à la petite orpheline de Maisonneuve. — Protège-la, Seigneur, ajouta-t-elle, comme tu Tas si visiblement protégée hier... Puis ses yeux se fixèrent encore sur les pages du livre... Prends en pitié les malades « qui ne peuvent trouver le sommeil sur leur « lit de douleur, et aussi les mourants pour « lesquels cette nuit doit être la dernière. »
Le volume glissa hors de ses mains; uue sueur froide monta à son front... Elle venait d'évoquer Fimage de la duchesse... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi le rapprochement de cette prière avec cette vision la faisait-elle frissonner? Pourquoi avait- elle ces craintes horribles?
Quand plus tard elle gagna son lit, elle laissa une lampe allumée sur sa table : ce soir, elle ne voulait point rester dans l'obscurité.
La matinée du lendemain était admirable de pureté et d'éclat. Le soleil faisait étinceler la poussière de diamants dont la pluie avait couvert les pelouses du parc d'Altenstein, envahis par une bande d'ouvriers : il s'agissait des préparatifs d'une fête que le duc voulait donner; tout avait pris un aspect de gaieté. Déjà on avait dressé un mât supportant un oiseau vivement colorié; un carrousel était installé, et ses petits chevaux portaient chacun une couverture rouge ; un théâtre de marionnettes faisait face à une tente décorée de bannières et de drapeaux; sous les arbres, on construisait une tribune pour les musiciens, près d'un plancher devant servir de salle de danse ; le tout adapté à la taille d'un petit monde.
Le prince hériiier fêtait l'anniversaire de sa naissance, et cette fête était commandée par la dHchesse douairière, laquelle avait envoyé, en outre, un ravissant petit cheval gris, que l'on avait nuitamment et secrètement introduit dans
l'écurie; il y fonctionnait en conscience, quoique sa petite taille l'empêchât d'atteindre aisément le râtelier.
La duchesse douairière devait arriver vers midi, ainsi que l'annonçait une dépêche reçue de grand matin : à deux heures, on devait se réunir en famille pour dhier, et l'on avait envoyé, pour l'après-midi, un grand nombre d'invitations, principalement à des enfants; même la petite Elisabeth de Gérold, de la maison des Hiboux, et Léonie de Gérold, de Maisonneuve, avaient été priées.
L'indisposition de la duchesse, l'orage de la nuit avaient failli faire manquer la fête. Dieu merci, les mauvais présages ne s'étaient point confirmés; la duchesse était mieux portante, et le temps d'une beauté incomparable ; on pouvait donc s'occuper des toilettes que l'on allait arborer et jouir d'avance des épisodes intéressants auxquels on allait assister. On en causait d'avance.
— La fête de Maisonneuve avait été tout simplement divine, disait la comtesse Plahen à la baronne Lienstein, tandis qu'elles faisaient ensemble leur promenade matinale dans la forêt ;
puis elles chuchotèrent mystérieusement d'oreille à oreille.
— Si elle est un peu habile, il l'épousera.
— Non, non, chère comtesse; les Gérold gouvernent trop bien leurs intérêts ponr que l'on puisse s'attendre à les voir faire une folie. Le baron épousera la seconde princesse.
— Cela ne me paraît pas certain.
— Mais vous ignorez donc qu'ils vivent dans la plus grande intimité? Le duc le traite toujours de « cousin ».
— Il le peut ; même il y a entre eux une douille parenté qui l'y oblige.
Et toutes deux rirent aux éclats de cette charitable plaisanterie.
— La duchesse n'a-t-elle vraiment aucun soupçon? demanda l'un des hommes qui se réunissaient le matin pour faire une partie de boules près du grand hôtel, ou bien envisaget-elle cela avec indifférence?
— Cela serait bien possible, répondit un gros major : elle est une femme sage et prudente.
— Allons donc!... s'écria un vieux gentilhomme, la pauvre femme a sur les yeux un triple bandeau... Elle adore le duc!
— Soit, eli bien!... c'est qu'elle préfère le bonheur de son mari au sien propre.
— Elle est admirablement belle, cette Gérold!
— Ravissante !
— A cent coudées au-dessus de toutes les autres femmes !
— Et d'une coquetterie consommée... la plus dangereuse de toutes les coquetteries, celle qui a pour patronne sainte Nitouche.
— Et habile! Quel joli coup, lorsqu'elle a abandonné sa place de dame d'honneur, et qu'elle s'est sauvée de la cour dans la solitude des forêts! Juste au moment où le domaine de ses pères était mis en vente... Et il a mordu à l'appât, dit avec mélancolie l'un des assistants.
Et les propos continuèrent à s'échanger, en s'aggravant, ainsi qu'il résulte toujours de l'émulation, sentiment déjà puissant pour le bien, encore plus puissant pour le mal.
Il y avait cependant dans cette assemblée masculine une vieille Excellence, à honnête figure surmontée d'un toupet blanc, qui essaya, timidement il est vrai, de défendre la jeune fille que tous les assistants accablaient.
— La duchesse, dit-il, est une femme dont le sentiment et l'esprit sont également délicats ; l'amitié qu'elle témoigne hautement à M"" de Gérold est la meilleure garantie de l'honorabilité de celle-ci.
— Ha! ha! ha!... toujours naïf, mon vieil ami, s'écria le gros major.
Le vieil ami, piqué, fit un peu violence à sa timidité habituelle et répondit avec une certaine vivacité :
— Permettez, Monsieur, permettez : quand, sans preuve aucune, et purement sur des conjectures, on porte des jugements fâcheux sur ime personne quelconque, on autorise les assistants à penser qu'on juge cette personne non d'après ses actions, mais d'après les actions que l'on commettrait soi-même, si Ton se trouvait en son Heu et place.
Ayant ainsi parlé, le toupet blanc se redressa fièrement, et s'éloigna en murmurant :
— hicroyable, ma parole, incroyable! Je parierais cent contre un qu'il n'y pas dans tout cela de quoi fouetter un chat...
Il rencontra deux jeunes dames qui chuchotaient en riant.
17i LA MAISON DES HIBOUX.
— Celles-là aussi s'amusent avec méchanceté, se dit-il tristement... Quel dommage! Elles sont jeunes et jolies, et leurs mauvais sentiments vont les enlaidir prématurément ; il me semble que je leur vois pousser une corne au milieu du front ! fi ! . . . le vilain spectacle ! si cela dépendait de moi, j'érigerais un joli pilori, et j'y exposerais en toute lumière tous les bavards malveillants et toutes les commères méchantes.
La vieille Excellence eût été forcée, — si elle avait pu réaliser son projet, — d'élever une foule de piloris. Doucement, tout bas, les commérages se glissaient partout; de même que le vent effleure en passant les sommets de tous les arbres, les propos calomnieux passaient d'une oreille dans l'autre ; les domestiques eux-mêmes rapprochaient leurs tètes pour se communiquer les nouvelles scandaleuses; les corbeaux les croassaient dans leurs nids, et il n'y avait pas de voisine qui n'en causât avec sa voisine; et, dans l'une des plus pauvres cabanes du village, une vieille paysanne écrivait une lettre à M"^ Claudine de Gérold, la suppliant d'intervenir auprès du duc pour faire
exempter son fils da service militaire : cela lui serait facile, puisque chacun savait que le duc n'avait rien à lui refuser.
Claudine ayant sonné la charmante souhrette qui était momentanément attachée à son service, celle-ci entra en portant quelques lettres sur un plateau.
— Sait-on comment se trouve la duchesse ce matin? demanda Claudine.
— Extraordinairement bien! Son Altesse, qui a parfaitement reposé, a donné ses ordres. Elle veut recevoir le prince héritier dans le salon rouge dès onze heures, afin de le féliciter avant tout le monde.
— Dieu soit loué !
Claudine envoya la servante près de la femme de chambre de la duchesse pour demander les ordres de celle-ci , et procéda <à sa toilette, tout en parcoura-nt ses lettres. L'une était de Béate, qui lui promettait de s'occuper de la petite Elisabeth et de l'amener à la fête qui se préparait.
« J'arriverai, escortée de deux nièces, au bal de la cour, écrivait-elle ; cela sonne bien et me pose en personne tout à fait digne de servir
de chaperon... En réalité, je me trouverai à la tète de deux moucherons incapables d'apprécier les plaisirs qui leur sont offerts. Dieu veuille que la duchesse soit mieux portante quand tu liras ces lignes. Lothaire vient de recevoir Tordre d'assister au dhier de famille. Je voudrais bien^ Claudine, que, s'il a le projet d'épouser encore une princesse, il prit la peine de s'expliquer catégoriquement. Les tergiversations interminables me sont antipathiques, et se concilient si peu d'ailleurs avec son caractère que j'ai toujours connu résolu! Peut-être va-t-il entin prendre une résolution maintenant, puisque la princesse Thékla annonce son départ. Ah! Claudine, je m'étais autrement représenté ma belle-sœur. Au revoir. »
Ce fut avec un regard voilé que Claudine lut et relut ce billet ; elle prit une autre lettre dont une main maladroite avait tracé l'adresse; Claudine sourit d'abord en parcourant cette naïve missive, qui la suppliait d'intervenir auprès du duc afin qu'une mère pût garder son fds, exempté de l'état militaire... Puis elle pâlit... Mon Dieu, quel symptôme était celui-ci!
comment cette vieille paysanne avait-elle seulement connu son nom?
C'était l'une de ces lettres que l'on adressait chaque jour à la duchesse par douzaines.
Claudine releva fièrement la tête. Cela ne valait pas la peine d'arrêter sa pensée sur cet incident. Après tout, tant pis pour ceux qui la jugeaient; cela prouvait que pour eux le mal semblait chose tout à fait simple et naturelle. Elle se décida à montrer cette lettre à la duchesse, qui vraisemblablement s'en amuserait.
Pourtant un poids pesait sur elle. Cette sotte lettre lui produisait l'effet d'une fine aiguille introduite dans son cœur. Tout lui semblait étrange, et le moindre incident, de nature à fournir matière à des conjectures.
Pourquoi donc la duchesse ne la faisait-elle point appeler?
On frappa à la porte et le bienveillant visage de M™" de Katzenstein apparut.
— Puis-je entrer?,., fit-elle. Puis elle se mit aussitôt à causer.
— Son Altesse s'était réveillée dans le meilleur état et de la meilleure humeur. Elle voulait décorer elle-même la table du jour anniver-
saire de naissance. Elle avait déjeuné de bon appétit dans son lit, en défendant expressément que l'on réveillât ]\r'^ de Gérold, qui devait avoir besoin de sommeil. Elle avait demandé à la femme de chambre de préparer pour sa toilette une robe de soie rouge garnie de dentelles, et out à coup...
— La duchesse est plus souffrante?... demanda Claudine avec anxiété. Et , se levant, elle se dirigea vers la porte.
— Attendez un peu, ma chère enfant, j'ai encore bien des choses à vous conter. La duchesse a reçu un grand nombre de lettres , — j'avais fendu toutes les enveloppes et j'étais retournée dans la chambre voisine lorsque j'ai entendu un soupir, mais si profond, si lamentable, que je suis tout de suite revenue près de la duchesse. Elle était retombée sur ses oreillers, les yeux clos. Je m'empressai autour d'elle, et tout à coup elle me dit, avec un son de voix qui n'était pas le sien, en articulant mal, comme on le ferait avec une langue pâteuse : <( Laissez- « moi, ma chère Katzenstein, je veux être « seule. »
Je me suis retirée bien contre mon gré;
et, lorsque tantôt, ne pouvant plus supporter mon ang-oisse, j'ai voulu rentrer dans sa chambre, je me suis aperçue que la duchesse s'était enfermée, fait inouï et qui ne s'est encore jamais produit!
Le duc s'est fait annoncer deux fois; le prince héritier ne peut plus surmonter son impatience ; dans le jardin, l'orchestre est à son poste et n'attend plus que le signal pour commencer son hymne... Et tout reste silencieux dans la chambre de la duchesse !
— Mon Dieu ! aurait-elle reçu de mauvaises nouvelles de sa sœur?
La vieille dame d'honneur plia les épaules. Qui peut le savoir?... — dit-elle.
— Venez , chère dame ; hier déjà la duchesse était agitée, si bizarre d'humeur! 11 doit se passer quelque chose.
Toutes deux, le visage bouleversé par l'émotion, écoutèrent à la porte dérobée qui s'ouvrait près du lit de la duchesse.
Rien ne se faisait entendre.
— Éhsabeth!... dit la jeune fille d'une voix que l'inquiétude faisait trembler.
C'est appel fut entendu. La duchesse, âge-
nouillée au pied de son lit, leva la tête ; son regard fixe se détourna un instant vers la porte , mais ses lèvres se serrèrent pour ne laisser passer aucun son. Sa main s'était refermée sur un petit billet froissé, dix fois replié sur luimême. Le doute, Ihésitation avaient disparu. La certitude avait produit le calme, mais un calme effrayant; en même temps l'orgueil de la souveraine, si souvent écarté par elle, s'était redressé pour lui servir d'appui. On ne devait pas savoir... Oh! non, personne ne devait soupçonner dans quelle misère elle était plongée !
Elle avait voulu avoir une heure à elle, une heure pour essayer son fardeau, pour s'accoutumer à le porter, à l'insu de tous, pour cicatriser momentanément l'inguérissable plaie de son cœur... Devait-on lui disputer cette heure consacrée à la liberté de souffrir?
— Elisabeth ! . . . reprit Claudine. . . Au nom du ciel, réponds-moi! Je me meurs d'inquiétude.
La duchesse se releva ; elle se dirigea vers la porte et l'ouvrit.
— Que voulez... que veux-tu?... demandât-elle froidement.
Claudine était entrée et considérait la duchesse, dont la taille s'était majestueusement redressée.
— Elisabeth, lui dit-elle à voix basse, qu'astu? Es-tu malade?
— Non. — Appelle la femme de chambre.
— Ne t'efforce pas de lutter contre toi-même. Couche-toi ; on dirait que tu as la fièvre, que tu es souffrante, dit Claudine en examinant avec inquiétude l'éclat du regard et la raideur des mouvements de la duchesse.
— Appelle la femme de chambre, lui fut-il répondu, et apporte-moi une bougie allumée.
Claudine obéit silencieusement. La duchesse tint une feuille de papier au-dessus de la flamme et la laissa tomber à terre seulement lorsque sa main n'en put plus supporter le contact ; elle écrasa du pied les lambeaux brûlés.
— Voilà qui est fait, dit-elle en respirant profondément.
Elle se fit habiller, mais désigna une robe de couleur sombre. Son visage amaigri prenait, au voisinage de sa robe couleur lavande, une teinte de cire; elle s'abandonnait docilement aux mains qui la paraient. Mais quand la femme
de chambre eut placé dans sa chevelure une belle rose thé, elle l'enleva et la jeta à terre.
— Des roses!... dit-elle avec accablement. Puis elle demeura immobile devant son miroir, perdue dans ses pensées. Claudine, placée derrière elle, l'examinait avec une inquiétude croissante.
Enfin la duchesse sourit.
— Je réfléchissais, dit-elle à la jeune fille, sur l'une des plus grandes pensées qui me sont connues ; et je me disais avec fierté que cette pensée était éclose dans le cœur plus encore que dans le cerveau d'une femme. C'est M™" de Staël qui a dit : « Tout savoir, ce serait tout pardonner. »
Et, sans attendre de réponse, elle se tourna vers la femme de chambre.
— Faites dire au duc que je suis prête. Elle appela Claudine du geste et traversa
avec elle la pièce qui précédait le salon rouge. Cette pièce magnifique était ornée avec profusion des plus belles Heurs. La table de l'anniversaire de naissance, dressée au milieu du salon, était couverte de présents. Au milieu se dressait dans un cadre admirablement sculpté
la photographie de la duchesse; elle la prit dans ses mains tremblantes et l'examina avec la curiosité qu'inspirerait un objet inconnu.
— Le portrait est d'une ressemblance frappante, dit M"'^ de Katzenstein. Votre Altesse apparaît, sur cette image, si fraîche, si heureuse.
— C'est un portrait mal fait, répondit la duchesse avec dureté. C'est une image qui ment. Emportez-la. Il n'y a là aucune ressemblance. Je ne suis pas la femme qu'il représente.
M™^ de Katzenstein, en exécutant cet ordre, passa près de Claudine et lui adressa un regard anxieux.
Au même instant, une porte s'ouvrait à deux battants et le jeune prince héritier apparaissait suivi par le duc, qui tenait sur son bras son dernier-né et donnait la main au cadet de ses fds. Le prince héritier s'élançait joyeusement vers sa mère , et s'arrêta tout à coup, ainsi que le duc, à l'aspect de la duchesse, qui, vêtue d'une robe dont la simplicité était presque monastique, se tenait immobile près de la table et, pour ainsi dire, étrangère à ce qui passait autour d'elle.
18i LA MAISON DES HIBOUX.
Elle regarda son mari, comme pour interroger le fond de son âme. Dans le jardin, l'orchestre attaqua les premières mesures de l'hymne et au travers des fenêtres ouvertes ou entendit le chant : « Loue le Seigneur, le maître souverain, celui qui est le Roi des rois. »
On put croire un instant que les forces de la duchesse l'abandonnaient; elle chancela, et pressa son visage dans la chevelure de son fils aine.
— Maman, dit celui-ci avec impatience, tu ne me félicites pas!
Il ne pouvait s'approcher de la table des présents avant d'avoir baisé la main de sa mère.. . Et il apercevait sur cette table la collection de tout ce qu'il désirait : des jeux de toutes les sortes, des livres, un petit fusil!
— Que Dieu te protège et te bénisse, dit-elle à son fils. Et elle s'assit dans le fauteuil que le duc venait d'avancer.
Claudine s'était retirée au moment de l'entrée des princes : c'était une réunion strictement familiale, et personne ne l'avait engagée à y assister. Elle se tenait dans la chambre voisine, près de la fenêtre. La gaieté tumultueuse des
jeunes princes était à son comble; l'orchestre fit entendre une marche triomphale.
— Qu'a donc la duchesse? Que peut-elle avoir? se demandait Claudine avec angoisse.
— Grand'maman! c'est grand'maman! s'écrièrent les enfants. Claudine tressaillit de joie. Sa chère protectrice, qui avait toujours été si maternellement bonne pour elle, venait d'arriver. Oh! la revoir!... lui baiser les mains! Elle prêta l'oreille; oui, elle entendait sa voix, mais il lui sembla que l'intonation en était tremblante et douloureuse.
— Ma chère enfant, disait-elle, ma bonne Elisabeth, comment te trouves -tu aujourd'hui?
Puis on ne perçut plus le bruit des voix, jusqu'au moment où la duchesse douairière reprit la parole :
— Le séjour d'Altenstein ne me parait pas t'avoir été favorable. Elisabeth, je vais t'emmener avec moi.
— Oh! je suis bien portante, chère mère, très bien portante; tu n'imagines pas quelle force de résistance il y a en moi, et tout ce que je puis supporter.
L'orchestre, devenu plus bruyant, couvrit de bruit le reste de la conversation.
Claudine ne pouvait plus tenir en place. La duchesse douairière n'allait-elle point la faire appeler? Elle n'ignorait pas cependant que Claudine soignait sa bru, puisqu'elle le lui avait écrit récemment. 11 est vrai qu'elle n'avait pas reçu de réponse à cette lettre ; et tout à coup ce fait, si en dehors des habitudes ponctuelles et affectueuses de la duchesse douairière, lui parut inexplicable : elle se sentit envahir par l'inexplicable anxiété qu'elle avait déjà éprouvée le matin même.
Tout était devenu silencieux dans le salon voisin. Sans doute la duchesse douairière s'était retirée afin de prendre un peu de repos; on avait emmené les enfants; on n'entendait plus que les pas du duc, qui se promenait avec impatience dans le salon.
— Claudine ! . . . appela la duchesse. Elle voulait s'accoutumer à supporter de les voir tous deux l'un près de l'autre. Et quand la jeune fille entra, la duchesse promena son regard de l'un à l'autre.
Le duc accorda à peine un regard distrait
à Claudine. Comme ils savaient tous deux commander à leurs sentiments ! Et quelle habitude de dissimulation impliquait cette apparente indifférence ! Comme ils Tavaient jouée tous deux!... Comme ils avaient exploité, au profit de leur coupable inclination, sa confiance sans bornes et les meilleurs sentiments de son âme ! Une flamme jalouse s'alluma soudainement en elle... Elle voulut à son tour infliger une souffrance à celle qui la faisait souffrir.
— Offrez cette tasse de thé à Son Altesse, Claudine... dit-elle tout à coup; le duc a oublié que je viens de la lui présenter.
Tout en parlant, la duchesse s'était levée et avait quitté la chambre pour éviter une crise de nerfs, dont elle sentait les prodromes.
— Qu'a donc la duchesse?... demanda le duc en fronçant le sourcil.
— Je ne puis le dire à Votre Altesse, puisque je l'ignore.
— Suivez-la.
— Son Altesse s'est retirée dans sa chambre à coucher ; elle veut y rester seule , et désire voir M"" de Gérold dans une heure, dans le salon vert... dit la femme de chambre,
qui venait s'acquitter de cette commission.
Claudine se retira dans son appartement.
Les rideaux de la chambre à coucher de la duchesse avaient été baissés et, dans cette demiobscurité, elle restait étendue sur sa chaise longue et songeait. Elle savait que Claudine était restée seule avec lui; elle entendait, par l'intermédiaire de la passion jalouse, les paroles de consolation qu'il lui prodiguait : « Supportez son humeur acariâtre, pour l'amour de moi... Elle est malade, cela ne durera pas bien longtemps; et... l'avenir est à nous. »
Elle ne frémit pas à cette vision ; même elle sourit; il était doux de penser que la douleur par elle endurée aurait une fin ; et c'était une consolation de penser que l'on dormirait longtemps, — toujours, — ayant tout oublié ! Pourvu qu'elle ne se prolonge pas trop longtemps, cette triste veillée, que l'on appelle la vie!
Elle éprouvait ce sentiment d'angoisse qui nait seulement dans les âmes très délicates et les porte à redouter de lasser la patience d'autrui et d'user à son profit les forces d'autrui; une longue maladie est une épreuve terrible non seulement quand on l'endure, mais quand
on en fait supporter les conséquences à ceux dont on est entouré.
Mais d'autres réflexions apportèrent leur amertume comme contrepoids au désir désespéré de s'envoler loin, bien loin de la terre.
— Ah ! .. . s'il n'y avait pas les enfants !
Après tout, ils regretteraient à peine cette mère débile, maladive... et puis ce sont des garçons. Combien cela était heureux! Elle ne laisserait pas derrière elle, en partant, une pauvre petite princesse abandonnée à des mercenaires et digne de pitié.
Et le monde? Savait-on... avait-on deviné quelque chose? Raillait-on la femme trompée? On devait bien rire aux dépens de celle qui entre toutes les femmes avait choisi pour amie la femme que son mari aimait!... Cette pensée la fit tressaillir ; elle se releva, car l'oppression augmentait, et se mit à parcourir lentement sa chambre. Il n'y avait pas d'autre parti à prendre que celui de l'indifférence et de la fierté; nul ne devait soupçonner que la chute de l'idole avait entraîné celle du temple, et qu'il n'y avait plus que des ruines dans son cœur : ruines qu'elle contemplait avec une
tendre affliction; hé quoi!... Ce n'était que cela? Cette idole qu'elle avait parée de toutes les vertus, ce compagnon de son existence, auquel elle avait attribué toutes les grandeurs, ce n'était que cela? Un homme vulgaire^ sans foi ni loi, qui, pour porter ailleurs ses protestations d'amour, n'avait pas même eu la force d'attendre que... que sa femme malade fût morte !
Si seulement ce jour était passé ! Si la nuit était venue ! Pendant la nuit, elle était seule et pourrait pleurer.
Les voitures se succédaient dans la cour du château; les corridors, sillonnés par les domestiques empressés, se remplissaient du bruit des pas et du frôlement des longues robes de soie; les invités se dirigeaient vers la grande galerie des fêtes, qui était construite entre les deux bâtiments principaux du château et les reliait entre eux.
Claudine, qui restait immobile, étendue sur un fauteuil, dans sa chambre, entendait, elle aussi, ces mouvements. Elle tournait vivement la tète chaque fois qu'un pas se rapprochait de sa porte, et une faible rougeur montait à son
visage quand ce pas s'éloignait. Pourquoi la duchesse douairière ne la faisait-elle point appeler près d'elle? Pourquoi tout au moins M"° de Bohlen , qui lui avait succédé dans les fonctions qu'elle remplissait naguère à la cour, ne venaitelle point la voir? Il était d'usage que les dames d'honneur se visitassent avec empressement. Cette longue M^^" de Bohlen, avec son visage pâle, morne, couvert de taches de rousseur, avait déjà frappé, depuis plus d'une demiheure, à la porte de M™*' de Katzenstein.
Sa montre était placée devant elle, sur la table; à trois heures moins un quart, elle devait se rendre dans le salon vert, où la duchesse lui avait donné rendez-vous et d'où elle devait l'accompagner pour aller rejoindre ses hôtes. Elle avait changé de toilette et portait une jolie robe de foulard bleu pâle, garnie de dentelles laiteuses, dont la duchesse lui avait fait présent peu de jours auparavant, en y ajoutant une parure d'argent et un éventail en plumes d'autruche bleu pâle ; elle prit ses longs gants en peau de Suède et les mit : l'heure de quitter sa chambre s'approchait.
Claudine rencontra inopinément dans le cor-
riclor M"^ de Bohlen, qui se rendait à l'appartement de sa maîtresse ; toutes deux se connaissaient pour s'être souvent rencontrées dans les fêtes de la cour. M"° de Bohlen était souvent admise dans le petit cercle de la duchesse douairière. Son père, ancien chambellan du duc défunt, avait réussi, à force d'intrigues de toute nature, à déplaire de façon irrémédiable au duc actuellement régnant, et il avait dû quitter la cour avec des ressources plus que médiocres. La duchesse douairière assistait cette famille, qui, par la faute de son chef, était réduite à un état voisin de la gêne; afin de panser toutes ces blessures, elle avait fait le sacrifice de ses préférences et accepté la compagnie d'une jeune fille d'aspect déplaisant et d'intelligence insignifiante; elle lui avait donné les fonctions que Claudine remplissait naguère près d'elle.
M"*^ de Bohlen endurait vraisemblablement, à ce moment, une crampe d'espèce spéciale qui lui interdisait tout mouvement, car elle ne put parvenir à s'incliner, même faiblement, lorsque Claudine lui tendit la main avec la grâce digne et sérieuse qui caractérisait tous ses mouvements. Claudine se trouva seule tout
k coup; M'^*^ de Bohlen avait disparu par Tune des portes qui avaient accès sur le corridor.
Ainsi délaissée, Claudine se rendit dans la petite antichambre qui précédait l'appartement de la duchesse. Elle y trouva M"'' de Katzenstein, dont l'honnête visage exprimait à la fois la bonté, la commisération et une certaine anxiété.
— Son Altesse n'a pas encore donné signe de vie, chuchota la dame d'honneur, qui se tut subitement. La duchesse apparaissait sur le seuil. Son premier regard s'adressa à son amie. Jamais peut-être Claudine n'avait été plus belle qu'avec cette toilette jeune et fraîche.
La duchesse inclina la tête en silence, et traversa la pièce pour gagner la porte opposée, derrière laquelle on entendait la voix étouffée du duc, et celle de la princesse Thékla, aux intonations maniérées et impérieuses à la fois.
La duchesse s'était arrêtée. — Donne-moi ton bras, Claudine... dit-elle; et toutes deux, suivies de M™*^ de Katzenstein, passèrent sous la portière que des valets de pied soulevaient devant elles.
Dans le salon, occupé par vingt personnes
environ, un silence de stupeur s'établit momentanément.
Était-ce bien la duchesse?
Une personne qui semblait subitement rapetissée, à demi voûtée derrière son grand éventail, avait saisi l'un des rideaux de velours, comme pour se soutenir; ses genoux tremblants refusaient presque de se plier dans la gracieuse révérence qu'elle entreprit d'adresser aux assistants. Sur un signe de sa mère, la jeune princesse Hélène fit quelques pas vers elle ; mais sa tête brune s'inclina vainement : la duchesse ne lui donna pas le baiser habituel.
On ne s'assit point; la conversation se poursuivait debout; le baron de Gérold ne quittait point Claudine des yeux ; le bras de la duchesse reposait toujours sur celui de la jeune fille, qui fixait ardemment son regard sur l'une des portes principales. Une expression joyeuse se peignit sur ses traits : la duchesse douairière venait d'entrer.
Sur ce visage, vivante incarnation de la bonté et d'une infatigable bienveillance , se creusait aujourd'hui une ligne soucieuse et dure. Mais Claudine ne s'en aperçut point.
Appuyée sur le bras de la jeune fille, la duchesse alla au-devant de sa belle-mère et se courba sur sa main, tandis que Claudine s'inclinait profondément et fixait un regard respectueusement affectueux sur sa vieille protectrice.
— Ah !.. . Mademoiselle de Gérold ! . . . Je suis un peu surprise de vous trouver ici ; ne m'aviez-vous pas dit que votre présence était indispensable à votre frère?
La duchesse douairière, en prononçant ces paroles, regardait M"" de Katzenstein, comme elle l'eût pu faire si Claudine n'avait pas été présente.
Celle-ci se redressa avec dignité et fit un pas en arrière; son regard se croisa un instant avec celui de son cousin. Le silence était complet et glacial; seule la voix de la duchesse douairière, interpellant affectueusement sa « chère Katzenstein », se faisait entendre.
Claudine ne regarda pas autour d'elle; une stupeur indicible paralysait ses facultés et ses mouvements ; elle ne sut pas comment ses pieds l'avaient pu conduire près de la duchesse ; elle aurait voulu parler, mais au même instant les
portes s'ouvrireut. Le prince héritier, auquel était dévolu, ce jour-là, l'honneur de conduire sa grand'mère à tahle, vint s'incliner solennellement devant elle. Aussitôt on se mit en marche, la longue queue de la robe gris argent que portait la duchesse douairière indiquant au cortège qui la suivait le chemin à parcourir.
— Que Votre Altesse veuille bien me permettre de me retirer, dit Claudine d'une voix tremblante à la duchesse; j'ai peine à supporter une méchante migraine, et...
Durant un instant, un sentiment de pitié s'éleva dans l'âme de la duchesse, tandis qu elle contemplait le visage pâle et décomposé qui s'inclinait vers elle et témoignait de la plus douloureuse émotion.
— Non!... répondit-elle avec dureté , au moment où le duc s'approchait d'elle... moimême je suis malade, et je lutte avec la souffrance : il faut m'imiter,
Claudine traversa les salons avec les assistants, et se trouva près de Lothaire, dans la galerie des réceptions. Les Altesses saluèrent leurs hôtes; le prince héritier reçut leurs félicitations, puis on se rendit dans la salle à man- ■
ger. Claudine avait vis-à-vis d'elle son cousin Lothaire. Elle n'aurait pu dire comment se passa le diner ; elle répondait cependant à ses voisins; elle mangea, elle but, mais en n'ayant de tout ce qui l'entourait que la perception confuse dont le rêve est toujours accompagné. La princesse Hélène, assise près de Lothaire, parlait par saccades, avec une extrême vivacité, et tout à coup gardait un silence obstiné. Sans cesse son regard inquiet s'attachait sur Claudine, et lorsque par hasard celle-ci rencontrait ce regard, la jeune princesse se détournait en rougissant et reprenait la conversation avec vivacité.
Sans qu'aucun des assistants pût appuyer son opinion du fait le plus léger, chacun sentait ou devinait que quelque chose s'était passé entre Leurs Altesses; la duchesse douairière était venue tout exprès pour faire cesser une situation anormale : c'en était fait de cette amitié idéale, et la belle M'^" de Gérold était assise pour la dernière fois à la table des souverains.
Une sorte de torpeur s'étendait insensiblement sur les assistants, qui en apparence causaient gaiement; l'air était chargé de l'élec-
tricité qui précède les orages, dont on redoute et à la fois souhaite l'explosion, afin d'échapper à l'oppression dont chacun souffre. Le duc paraissait extrêmement troublé, et cela s'expliquait naturellement, car la duchesse, contrairement à son habitude, avait au visage une rougeur permanente ; elle s'essuyait fréquemment le front et buvait sans cesse de l'eau glacée.
Enfin la duchesse se leva ; le diner était terminé, et dans le salon voisin on servait le café.
— Son Altesse s'est retirée et désire vous parler, murmura I\P° de Katzenstein à l'oreille de Claudine.
La jeune fille s'élança dans l'escalier; elle avait h;\te d'arriver... Elle cherchait avidement la clarté, cette clarté qu'invoquent les innocents et que les coupables redoutent. . . Qu'avait-elle donc fait?... De quoi l'accusait-on? Depuis quand condamnait-on, sans les prévenir, ceux à qui l'on attribuait mystérieusement une action répréhensible?
La duchesse, assise sur sa chaise longue, appuyait sa tête contre le dossier.
— J'ai voulu te demander, dit-elle d'une voix
voilée... Dieu!... Je... Claudine!... cria-t-elle, tandis qu'un flot de sang- jaillissait de ses lèvres.
La jeune fille la soutint dans ses bras; elle ne tremblait pas et ne prononça aucune parole, tandis que la femme de chambre épouvantée se précipitait hors de la chambre pour appeler au secours. La tête de la duchesse reposait sur la poitrine de Claudine : elle était sans connaissance.
Au même instant parurent le médecin, le duc et la duchesse douairière. On porta la malade sur son lit. L'activité fiévreuse qui en pareil cas s'empare des assistants, se produisit, et Claudine, le visage empreint d'une terreur douloureuse, la robe couverte de sang, demeurait immobile sans qu'on parût l'apercevoir. Parfois elle étendait silencieusement la main pour offrir une aide; on ne semblait pas voir son mouvement.
— S'est-il produit un fait qui ait causé une vive émotion à Son Altesse?... demanda le médecin.
Le duc se tourna vers Claudine.
— Mademoiselle de Gérold, dit-il, vous vous
trouviez seule près de la duchesse; auriez-vous remarqué quelque chose?
— Absolument rien, répondit-elle.
A ce moment elle rencontra le regard de la duchesse douairière, un regard sévère et haineux. Elle soutint ce regard, elle ne baissa pas la tète avec une confusion coupable... Je ne sais absolument rien... répéta-t-elle avec fermeté.
Au rez-de-chaussée se faisaient entendre les premiers accords du concert. Le duc quitta précipitamment la chambre, pour décommander la fête, et se trouva en face de la princesse Hélène; elle était hors d'haleine à force d'avoir couru depuis le parc, dans lequel elle se trouvait quand elle avait appris la fatale nouvelle. Ses regards désespérés s'exprimaient avec une éloquence que son langage n'eût peut-être pas atteinte.
— Altesse, dit le médecin au duc, qu'il avait suivi, mieux vaudrait envoyer une dépèche télégraphique à H. . . , pour mander le professeur Thalheim; la duchesse est bien malade.
Le duc le regarda avec effroi en pâlissant.
— Oh ! qu'elle ne meure pas, murmurait la
princesse Hélène; au nom de Dieu, qu'elle ne meure pas. . . Cela pas ! . . . Cela pas !
Elle recula saisie d'horreur, en apercevant Claudine, qui allait quitter sa robe ensanglantée.
La jeune fdle trouva Béate dans sa chambre.
— Seigneur, quel effroyable événement!
s'écria celle-ci. Et quand on pense que notre fête en est la cause !
— Oh! non... murmura Claudine à bout de forces, en quittant sa robe.
— Voyons, mon enfant, il faut se faire une raison, tu as toi-même le visage d'une morte, dit Béate de son ton affectueusement grondeur. Là, en bas, tous les invités se ruent les uns sur les autres; j'ai envoyé la gouvernante avec Elisabeth et Léonie au fin fond du parc pour que les enfants n'assistent pas à ces rumeurs. Et quoi?... Qu'y a-t-il?... Et pourquoi?... Tous les mots inutiles résonnent à la fois. Les petits princes sont dans leur appartement; le prince héritier sanglote à fendre l'âme... Mais aussi quel-terrible événement !
— Veux-tu avoir la complaisance de m'emmener dans ta voiture?... dit Claudine.
Béate, qui, debout devant une glace, mettait son chapeau, se retourna vivement.
— Tu veux partir maintenant?. .. fit-elle avec surprise. Tu ne peux pas faire cela.
— Je le peux, je le veux.
— Son Altesse désire parler à M""^ de Gérold, dit la femme de chambre en entr'ouvrant la porte.
— Tu vois bien, Claudine!... riposta Béate; tu ne peux t'éloigner dans un pareil moment.
La chambre de la malade était obscure et silencieuse; dans l'antichambre, le duc se promenait à pas ininterrompus. Claudine s'était assise au pied du lit, sur une chaise qu'un faible mouvement de la malade lui avait désignée ; puis elle avait ajouté, d'une voix à peine intelligible, qu'elle la priait de rester là parce qu'elle avait quelque chose d'important à lui dire.
Dans la chambre du prince héritier, la princesse Hélène se tenait accroupie sur le tapis près de lui; elle ne pleurait pas, elle avait joint les mains comme pour prier ou pour solliciter un pardon. La princesse Thékla se trouvait dans l'appartement de la duchesse douairière, qui était étendue et comme brisée dans l'un
des grands fauteuils portant encore les armoiries des Gérold; elle paraissait à peine entendre ce que la princesse Thékla lui disait à voix basse.
— Oui, il y a eu là une terrible commotion morale qui a déterminé cette bémorragie; mais pouvait-il en être autrement? C'est une intrigante, cette douce Claudine.
— Ma obère cousine, répondit la ducbesse douairière, n'oubliez point qu'en pareil cas l'homme est bien plus coupable que la femme.
— Mais pourquoi la supporte-t-on plus longtemps ici?... répliqua la princesse Thékla, dont le teint jaune prit une couleur de bistre.
— Personne n'a le droit de commander ici en dehors de ma bru.
— Sans doute... pardon... Mais il n'en est pas moins surprenant de penser...
— Soit; mais il y a des circonstances dans lesquelles mieux vaut ne pas penser du tout, répondit la duchesse douairière en soupirant.
— Le baron de Gérold demande à Votre Altesse la grâce de lui parler; il s'agit d'une affaire importante, dit M"° de Bohlen en s'approchant de la duchesse douairière.
Elle consentit aussitôt à le recevoir, et peu après Lotliaire se présentait. La princesse Thékla lui sourit affectueusement et se souleva.
— ■ Il s'agit d'une audience privée?... ditelle. Votre Altesse me permettra de la quitter.
— La présence de Votre Altesse ne saurait m'empêclier de mettre ma prière aux pieds de la duchesse ici présente, répondit Lothaire ; et d'autant moins que Votre Altesse portera certainement un vif intérêt au sujet qui m'amène.
La duchesse douairière fixa sur lui un regard vif et interrogateur.
— Parlez, Gérold, lui dit-elle.
M'"' de Bohlen, qui se retira lentement, avait deviné, à l'attitude lassée de la duchesse douairière, toujours si vivement accueillante, qu'il lui était pénible de détourner maintenant sa pensée de la situation de sa belle-fille ; elle fit sa révérence, les yeux baissés, avec une expression de regret et de compassion qu'elle avait adopté depuis qu'un jour elle avait aperçu des larmes dans les yeux de sa maîtresse. Cependant elle éprouvait intérieurement une satisfaction sans mélange : la crainte de voir
Claudine revenir près de la duchesse douairière reprendre la fonction qu'elle n'exerçait que par intérim, et la réduisant à reprendre le chemin du pauvre logis de son père, cette crainte avait disparu; la disgrâce était complète , et, pour qui connaissait l'austérité de la vieille duchesse , sans retour possible , elle ne pardonnerait jamais à celle qui par sa coquetterie avait désuni le ménage de son fils. Elle souriait à cette pensée et bâtissait des rêves d 'avenir en contemplant, depuis la fenêtre, le parc inondé de soleil. Que lui importaient les douleurs et les tourments d'autrui ? Elle envisageait seulement ce qui la concernait dans tous ces événements ; elle se répétait qu'elle ne serait pas forcée de retourner près de son père, d'entendre discuter quotidiennement l'emploi des liards, d'être en butte aux réclamations des fournisseurs, de nettoyer elle-même ses gants, d'entendre l'unique servante du logis crier la faim; maintenant elle était solidement installée dans l'agréable fonction d'une dame d'honneur, et Claudine de Gérold, « cette charmante et inoubliable Claudine, dont les soins étaient filiaux », se trouvait à jamais
écartée. Il n'y avait certes pas lieu de la plaindre ! Elle avait trouvé un protecteur tout-puis- ] sant... Cette pensée fit rougir M"° de Bohlen. Elle eût bien volontiers changé de situation avec Claudine. Dans l'appartement de la vieille duchesse tout était tranquille : une ou deux, fois seulement la voix du baron Lothaire s'éleva; on entendit tout à coup le rire aigu et strident de la princesse Thékla, et au même instant elle apparut devant M"° de Bohlen.
— La princesse Hélène!... fit-elle d'un ton impérieux. Cherchez-la... Les branches de son éventail se heurtaient , tant la main qui le tenait tremblait d'émotion.
M"° de Bohlen se précipita pour exécuter ' Tordre qui venait de lui être donné ; la princesse Hélène accourut.
— Nous partons pour Maisonneuve. Où est la comtesse? s'écria la princesse Thékla, dès qu'elle aperçut sa fille.
— Grand Dieu! maman, qu'est-il donc arrivé?
— Viens !
— Non, maman, chère maman, laissez-^ moi ici ; je ne pourrais endurer l'angoisse d'être éloignée en un pareil moment , et de me?
trouver à Maisonneuve tandis que le danger est si grand ici.
— Qui te dit que tu resteras à Maisonneuve? Nous partons ce soir par le train rapide.
— Non, je ne puis partir... N'essaie pas de m'emmener : je me sauverais à la première station. Je ne puis quitter cette maison.
La colère de la vieille princesse atteignit son paroxysme ; elle saisit de sa main décharnée le bras de sa fille... Viens, te dis-je! répétât-elle ; nous n'avons plus rien à faire ici.
Mais sa fille se dégagea avec prestesse et disparut dans le corridor; il fut impossible de la rejoindre. La princesse Tliékla dut se résir gner à partir sans elle en compagnie de la comtesse Moorsleben ; devant elle roulait la voiture qui emportait Béate et les enfants ; le gazouillement de sa petite-fille arrivait jusqu'à la princesse Thékla.
La comtesse de Moorsleben était à bout de patience en descendant de voiture ainsi qu'elle le déclara à M^" de Berg qu'elle rencontra peu après; rien ne pouvait dépeindre^ disait-elle , la colère , la dureté , la mauvaise humeur agressive de la vieille princesse , et si
elle devait subir souvent de pareils traitements, elle préférerait donner sa démission. — Car enfin, ajoutait-elle , en quoi suis-je responsable du vomissement de sang- de la duchesse?
M™° de Berg, qui l'avait écoutée en souriant, pAlit tout à coup.
— Une hémorragie?... demanda-t-elle.
— Oui, et des plus dangereuses. On vient d'envoyer une dépêche à l'un de nos plus célèbres médecins.
— Et la princesse Hélène?
— Elle n'a pas voulu revenir ici ; elle déclare qu'elle ne quittera pas le seuil de la chambre de la malade.
— Où est le baron ?
— Chez la duchesse douairière. Tout au moins s'y trouvait-il quand nous sommes parties ; la Bohlen dit qu'il lui avait fait demander une audience.
— Eh bien , et M'"= de Gérold ?
La jeune comtesse leva les épaules... — Son nom est sur toutes les lèvres . . . Vraiment elle me fait pitié. Tout le monde plaint la duchesse, qui souffre de l'indifférence de son mari ; luimême, si l'on en juge d'après les apparences,
parait disposé à mettre le feu aux quatre coins de l'univers.
— Mon Dieu!... fit 1VP° de Berg en levant les yeux vers le ciel, ce malheur était inévitable; le scandale ne demeure jamais inconnu et impuni. Mais enfin où se tient-elle dans ce remue-ménage? Est-elle montée au haut de la tour de la maison des Hiboux pour essayer d'apercevoir la silhouette du château d'Altenstein? ou bien , affolée , se sentant perdue , la belle Claudine est-elle allée se jeter dans l'étang?
En ce moment, le visage de M"^^ de Berg exprimait avec intensité une joie haineuse et sauvage ; elle ne prenait pas la peine ou n'avait pas la force de se contraindre. Sa tête vipérine semblait plus plate que jamais et son méchant sourire, découvrant les dents de sa mâchoire supérieure, se produisait, — du moins tout donnait à le croire, — tout exprès pour laisser passer un dard venimeux.
M""^ de Moorsleben , en dépit de sa frivolité, fut frappée de cette laideur morale se révélant sans voiles. Elle se souvint tout à coup que M™" de Berg n'était point de celles à qui il est permis de jeter la première pierre.
— Madame , lui dit-elle avec colère , de qui donc est cette pensée : « Celui qui habite une maison de verre ne doit pas jeter de pierres? »
— Je vous ai demandé , comtesse , répondit M'"" de Berg en continuant à sourire, où se trouve M"" de Gérold, après avoir subi cette disgrâce éclatante ?
— Disgrâce?... Je ne vous comprends pas, répondit M""" de Moorsleben avec une douceur atfectée... Vous en savez donc plus que moi? Disgrâce éclatante ?. . . Où elle se trouve ? M'"" de Gérold est assise au chevet du lit de la duchesse.
M"'' de Berg respira avec bruit, — on eût dit un hennissement, — et se rendit dans l'appartement de la princesse Thékla, d'où s'élevait un vacarme incompréhensible.
La duchesse dormait; tout semblait frappé d'immobilité dans le château silencieux.
Lothaire se tenait dans la chambre du bienveillant M. de Rinkleben, auquel il avait
demandé l'hospitalité pour être à portée des nouvelles. Il essaya de fumer, et laissa éteindre sou cigare ; il voulut lire , mais ne tourna pas même les pages du volume qu'il tenait. Va cruel souci creusait son front , et l'inquiétude l'obligeait à marcher sans cesse au travers de la chambre.
M. de Palmer s'était enfermé dans sa chambre pour y cacher sa mauvaise humeur. Quand, le matin , il avait apporté dans le cabinet de travail du duc un rapport extrêmement bien fait, concluant à la nécessité d'exécuter dans le palais ducal des travaux considérables, pour lesquels les entrepreneurs mandés lui avaient promis, à lui Palmer, de n'être point ingrats s'ils en obtenaient la commande, le duc l'avait reçu d'un air sérieux et lui avait montré une lettre, émanant de l'un de ses cousins, le prince Léopold; cette lettre confidentielle avertissait le duc que , depuis trois ans , la maison C. Schmidt, de R..., n'avait pu obtenir le paiement des fournitures faites à la cour; que ses réclamations étaient vaines, et qu'à une dernière lettre plus pressante il avait été répondu que l'on quitterait les fournisseurs trop
exigeants et trop impatients. M. de Palmer répondit en souriant qu'il y avait un gros malentendu dans cette affaire et qu'il la fallait examiner avec soin , parce que les factures énonçaient des livraisons qui n'avaient pas été faites. Mais le duc était resté impassible, et il avait donné ordre péremptoire de payer ce qui était dû.
Cela était tout à fait désagréable! Est-ce que ces marchands n'étaient point faits pour attendre longtemps... tout au moins jusqu'au moment où M. de Palmer, ayant mis ordre à ses affaires, aurait planté sa tente sous d'autres cieux? Enfin il était pourtant consolant d'avoir cette Berg pour confidente et pour associée. Comme elle avait brillamment mené la campagne dont on allait recueillir les résultats , et comme elle avait réussi à écarter cette Claudine ! La vieille duchesse elle-même , sa protectrice obstinée, l'avait rejetée loin d'elle! Jamais le duc n'oserait casser l'arrêt rendu par sa mère.
Les derniers rayons du soleil couchant passaient au travers des grandes fenêtres et venaient tomber sur le lit de la duchesse.
— Claudine ! . . . murmura une voix faible. La jeune fille, qui restait immobile, en
proie aux pensées les plus pénibles, se leva aussitôt et vint s'agenouiller près du lit,
— Comment te trouves-tu, Elisabeth?
— Oli! mieux... beaucoup mieux... Je sens que la iin approche.
— Elisabeth!... je t'en conjure, ne parle pas ainsi.
— Y a-t-il quelqu'un, ici, qui nous puisse entendre ?
— Non , Elisabeth. Son Altesse est allée rejoindre les jeunes princes; la femme de chambre se trouve dans la pièce voisine ; M^" de Katzenstein est chez la duchesse douairière , et la garde-malade s'est endormie sur son livre de prières.
La malade resta immobile ; son regard sui vait la trace lumineuse que le soleil attachait sur la Vierge , et qui remontait toujours plus haut, jusqu'à ce qu'ayant alteint le cadre, elle disparut.
— Pourquoi n'as-tu pas confiance en moi? dit-elle tout à coup avec tristesse... Pourquoi ne me dis-tu pas franchement tout... tout?
— Elisabeth, je ne t'ai jamais rien caché.
— Ne mens pas, Claudine! s'écria la duchesse avec vivacité... On ne doit jamais mentir à une mourante.
Claudine releva fièrement la tête : — Je no t'ai jamais menti, Elisabeth.
Un sourire amer passa sur les lèvres pâles de la duchesse.
— Tu m'as menti en toute circonstance, répondit la duchesse avec froideur et fermeté , car tu aimes mon mari.
Un cri l'interrompit; la tête de Claudine était tombée sur la couverture de soie rouge. Tout ce qu'elle redoutait s'était produit; la crainte qu'elle éprouvait depuis plusieurs jours, s'était réalisée... Et c'était l'amie qui lui était si tendrement attachée, dont les lèvres venaient de prononcer ces paroles effroyables.
— Je ne t'adresse pas de reproches, reprit la duchesse; je veux seulement ta promesse qu'après ma mort. . .
— 0 Dieu de justice!... s'écria Claudine en se redressant d'un bond sauvage. Qui donc a pu faire naître en toi un pareil soupçon ?
— Un soupçon ! C'est plus que cela ; oui , on
m'a ouvert les yeux ; et /?«', — il t'aime. . . murmura-t-elle : ah ! c'est bien naturel.
— Non , non ! s'écria Claudine en se tordant les mains.
— Tais-toi; je te dis que je sais tout; causons tranquillement; cela ne sera pas long.
Claudine debout vacillait ; un vertige s'était abattu sur elle. Que pouvait-elle dire et faire, pour prouver qu'on l'accusait injustement ?
— Elisabeth... je t'en conjure, crois-moi, fie-toi à moi, dit la jeune fille en pleurant.
La malade se redressa péniblement.
— Peux-tu me jurer, dit-elle avec calme, peux-tu me jurer qu'entre le duc et toi il ne fut jamais question d'amour ? Jure-le , eu invoquant le nom de ta mère ; jure-le-moi , en me voyant ici sur mon lit de mort : et alors je te croirai... je récuserai même le témoignage de mes yeux.
Claudine demeurait immobile; ses lèvres s'efforcèrent de prononcer quelques mots, mais ce fut en vain et sa tête se courba.
La duchesse retomba sur ses oreillers... — Tu n'as pas ce courage-là, dit-elle à voix basse.
— Elisabeth, s'écria Claudine, crois-moi...
crois-moi... Mon Dieu! que puis-je faire pour te convaincre que tu es dans Terreur !
— Tais-toi, dit la duchesse en souriant dédaigneusement.
Le duc venait d'entrer... — Comment te trouves-tu, Lise? lui demanda-t-il en se penchant affectueusement vers elle pour écarter de son front sa chevelure humide.
— Ne me touchez pas ! . . . s'écria-t-elle. . . Ce sera bientôt fini.
Claudine s'appuyait inerte contre la porte ; le duc se rapprocha d'elle et lui demanda tout bas avec inquiétude : — A-t-elle du délire?
Claudine comprima un cri qui montait à ses lèvres, et passa dans la chambre voisine; le duc la suivit.
— Qu'est -il arrivé?,., demanda-t-il avec anxiété.
Le regard de la malade se fixa sur la porte derrière laquelle tous deux avaient disparu, et l'amertume qui remplissait son àme se déversait dans ce regard éloquent. Hé quoi!... on ne pouvait pas même se contraindre durant le petit nombre d'heures qu'elle avait encore à vivre ? Et elle avait si vaillamment accompli
son sacrifice, qu'elle voulait leur faire promettre de s'épouser dès qu'elle ne serait plus là; c'était sa vengeance , la seule qu'elle voulût prendre.
Et elle!... Elle! Quelle bassesse il y avait en cette âme!... N'invoquait-elle pas Dieu à l'instant même en témoignage de son innocence!
La fièvre s'emparait de ce cerveau avec son cortège d'hallucinations; son mari revint bientôt près d'elle et l'examina avec inquiétude. Claudine rentra bientùtaussi, portant un verre.
— Bois , Elisabeth , dit-elle en passant son bras derrière la tête de la malade pour la soulever... Tu as si chaud!... C'est la potion qui te fait toujours du bien.
La duchesse restait immobile , les lèvres serrées. Ses yeux hagards fixaient le pâle visage de la jeune fille; le verre tremblait dans ses mains. — Bois, Elisabeth, lui répéta-t-elle d'un ton suppliant.
Un cri aigu se fit entendre et le verre fut repoussé sur la main de Claudine.
— Du poison!... s'écria la duchesse en se redressant, tandis que ses traits exprimaient l'horreur... Du poison!... Au secours!... Est-ce
que tous deux vous trouvez que cela dure trop longtemps?
Elle retomba en arrière, épuisée, et une nouvelle hémorragie se produisit.
Claudine, qui était tombée à genoux, se releva aussitôt. Elle-même semblait prise de folie. Elle se domina avec nne force surhumaine, courut à la sonnette, puis souleva la malade et l'appuya contre la poitrine du duc accablé de douleur.
La malade demeurait inerte, les yeux fermés. On arrivait de tous les côtés. Le médecin examinait la duchesse avec inquiétude; puis il tira sa montre.
— Le professeur peut être ici à neuf heures, dit-il tout bas à la duchesse douairière après avoir consulté le pouls toujours plus faible de la malade; mais... d'ici là... de la tranquillité , — beaucoup de tranquillité , — réprimer toute marque d'inquiétude. Ce qu'il y aurait de mieux, c'est que Son Altesse conservât ses habitudes quant à son entourage : je me tiendrais dans la pièce voisine , afin cjue ma présence ne lui soit pas un sujet de préoccupation.
— Claudine ! . . . murmura la duchesse . . . Claudine !
La duchesse douairière chercha autour d'elle celle que l'on appelait : elle avait disparu. Dans son désir de satisfaire sa belle-fille, elle alla elle-même à la recherche de Claudine et demanda qu'on lui indiquât sa chambre; mais la porte en était fermée et rien ne s'y ■faisait entendre, la jeune fdle à bout de forces s'y était réfugiée. C'est là qu'elle en était arrivée , là ! Le monde la considérait comme une femme déchue , et celle qui avait été pour elle la meilleure des amies mourait avec la conviction qu'elle lui avait enlevé la tendresse de son mari.
Ohl combien l'orgueil avait été pour elle un mauvais conseiller ! Elle avait vécu , elle avait agi avec l'orgueil de n'éprouver que des sentiments nobles ou même héroïques , et n'avait point prévu qu'entre les faits visibles et les intentions invisibles le monde n'hésitera jamais à juger d'après ceux-là, en récusant les intentions avec incrédulité. Quand il lui eût été possible de décrocher les étoiles du ciel et de les citer comme témoins à décharge ,
on ne croirait pas qu'elle ne méritait aucun reproche; ni les vivants, ni la mourante, ni personne au monde ne voudrait le croire : les uns, parce qu'il leur semble bien plus doux d'accuser que d'excuser ; elle , parce qu'on ne pouvait lui donner aucune preuve tangible ; les autres, hélas!... parce que, du haut de son impeccabilité , elle les avait mortellement blessés en accueillant leurs conseils ou leurs avertissements avec une colère dédaigneuse . Dieu connaissait le fond de son cœur pourtant... Mais Dieu ne fait plus de miracles. Elle était perdue! perdue! Elle était devenue la honte de sa famille... on la montrerait au doigt dans tout le duché en se répétant : — Voyez, voyez, c'est elle ; c'est à cause d'elle que notre pauvre duchesse est morte !
Qui donc pouvait la sauver? Le due... Mais il était impossible qu'il entrât en lice... Sa protection eût été une preuve de plus à alléguer contre elle. Chacun eût fait semblant de croire à ses paroles... et chacun en eût ri méchamment. Dieu de justice! qu'avait-elle donc fait pour exciter tant de haine ?
Si seulement elle pouvait mourir... échap-
per par l'éternel sommeil aux angoisses qui la torturaient ! Mais Dieu défend que l'on se dérobe aux épreuves qu'il inflige ; elle ne laverait pas en mourant la tache que désormais elle portait, mais du moins elle trouverait l'oubli. Il y avait là , dans le fond du parc , un étang qu'elle connaissait bien et qui en ce moment l'attirait avec une force magnétique ; il y a là tant de fraîcheur et de paix. On l'y trouverait plus tard et l'on dirait : — Elle avait encore un peu le sentiment de l'honneur, cette Claudine; elle n'a pu vivre dans la honte ! . . , Et il n'y aurait sur la terre qu'un être , un seul pour s'écrier : — Ma bien-aimée!... ô ma chère et pure sœur ! Ma foi en toi est inébranlable !
Là-bas, à Maisonneuve, une jeune fille poserait sa jolie tète brune sur l'épaule de son fiancé, et lui dirait : — Que m'importe, Lothaire, qu'il y ait une tache sur votre nom? Oubliez-la, puisque je vous aime malgré tout.
Quelques coups secs retentirent contre sa porte.
— Mademoiselle de Gérold, dit la voix aiguë de M"^ de Bohlen, la duchesse douairière vous attend.
Elle se leva machinalement, oubliant que ses cheveux déroulés tombaient sur son clos et qu'elle était vêtue seulement d'un peignoir. Elle se rendit dans l'appartement non encore éclairé ; la lune traçait sur le tapis deux raies lumineuses.
— Claudine!... dit une voix douce.
Elle s'approcha de la fenêtre près de laquelle se tenait la duchesse douairière et s'inclina.
— Asseyez- vous, Claudine.
Mais elle ne fit aucun mouvement pour obéir à cette invitation.
— La duchesse se meurt!... dit-elle d'une voix rauque.
— Dieu en décidera.
— Et par moi!... par moi, murmura la jeune fille.
La vieille princesse ne lui répondit pas.
— J'ai une demande à vous communiquer, dit-elle après un court silence. Cette demande est étrange en un pareil instant, à l'heure où l'ange de la mort frappe à la porte de notre maison ; mais celui qui m'a choisie comme intermédiaire désire que je m'acquitte sur-lechamp de ma mission. Le baron Gérold vous
prie , Claudine , de remplacer près de sa fille la mère qu'elle n'a point connue , et près de lui, l'épouse qu'il a perdue.
— Altesse ! . . . s'écria Claudine en se reculant pour s'appuyer contre une console... Je le remercie, dit-elle d'une voix haletante; je ne lui demande pas ce sacrifice.
— Soit!... reprit sévèrement la duchesse douairière. Vous avez tenu dans votre main la possibilité de vous laver de toute accusation, de réduire au silence tous les propos malveillants ; vous avez tenu dans votre main l'apaisement des dernières heures d'une vie qui va s'éteindre , et qui du moins aurait pris fin sans emporter de la terre aucun soupçon déchirant.
— Altesse 1 . . .
— Ma pauvre fille infortunée ! ... dit la vieille princesse en soupirant.
— Altesse!... je donnerais ma vie pour elle ^ pour la duchesse.
— ■ Votre vie! Oui, Claudine, cela est facile à dire.
— Oh!... si seulement je pouvais prouver que je suis sincère, dit-elle en s'approchant, les mains jointes, du fauteuil que la duchesse
douairière occupait. Elle se trouvait placée directement sou» la clarté de la lune , et l'on pouvait , à cette pâle lumière , distinguer les yeux éteints et le visage convulsé de la jeune fille.
La vieille princesse, touchée de l'angoisse dont elle était témoin, dit avec bonté :
— Mais Claudine ! . . .
— Votre Altesse croit-elle vraiment, dit la jeune fille d'une voix éteinte , que.. . que je sois une femme coupable ?
— Non , mon enfant , car le baron Gérold ne vous offrirait pas sa main.
— Pour cela! Seulement pour cela... dit la jeune fille en reculant.
— Il m'a été très pénible de prêter l'oreille aux commérages, poursuivit la duchesse douairière ; mais, mon enfant, j'ai l'expérience de la vie; je connais la nature ardente de mon fils , l'empire qu'il a toujours exercé sur tous ceux qu'il a voulu séduire... Et toi, toi, tu l'avais si bien compris, que tu avais fui sa présence... Va, je t'avais devinée et approuvée!... Je te retrouve ici, près de lui! Enfant, enfant ! . . . Je crois qu'en effet tu as été seulement Famie de ma bru; mais tu as joué avec
le feu , tu t'es mesurée avec une puissance redoutable; ton orgueil t'a portée à croire que l'apparence importe peu, quand la réalité la dément ; tu as compromis ta réputation. Crois-moi , saisis la main que l'on te tend : nul n'osera jamais penser que Lothaire de Gérold a donné son nom à une femme qui ne méritait pas cet honneur. Efc lui , — mon fils, — jamais plus son regard ne s'attachera sur l'épouse de Lothaire,
— Je suis incapable de prendre une résolution.
— Il faut par un effort de volonté te reprendre et te décider ; Lothaire attend dans le doute et l'espoir,
— L'espoir!... Mais, Altesse, il ne m'aime pas! C'est un sacrifice qu'il a fait à l'honneur de notre nom. Je ne puis l'accepter,,. Que Votre Altesse ait pitié de moi!
— Hé bien, s'écria la duchesse douairière avec emportement, que votre orgueil se sacrifie, lui aussi. Votre honneur ne mérite-t-il pas ce sacrifice?.,. Est-ce qu'elle ne le mérite pas, celle qui lutte là-bas contre la mort?
— Altesse, murmura Claudine... — une
pensée avait traversé son cerveau torturé... — je voudrais... je veux parler au baron Gérold. La vieille princesse eut pitié de la jeune fille ; elle versa de Teau dans un verre et le lui porta.
— Calme-toi un peu d'abord , lui dit-elle en la menant vers une chaise ; puis il pourra venir.
— M. le docteur en médecine!... annonça M^'^ de Bohlen, en entrant chez la duchesse douairière , suivie par le médecin de la duchesse.
— Que Votre Altesse pardonne l'indiscrétion que je commets en me présentant à elle sans avoir été appelé ; mais je considère comme un devoir de l'avertir que la malade se trouve dans le plus grand danger : les deux hémorragies qui se sont produites l'ont totalement épuisée. M. le professeur Thalheim, qui vient d'arriver, conseille une transfusion de sang : je n'y suis pas contraire. Dans la situation où nous nous trouvons, aucun moyen ne doit être repoussé. Le duc, présent à la consultation, est décidé à donner le sang nécessaire; mais comme cette opération comporte en somme quelque péril, puisqu'elle peut avoir des consé-
qaences qui mettent la vie en danger, il nous faut écarter la proposition généreuse du chef de l'État.
Il s'arrêta : Claudine avait bondi de son siège en tendant la main vers lui.
— Monsieur le docteur, dil-elle , je vous en prie, permettez que je sois celle qui...
— Vous!... dit le vieillard en la regardant avec surprise ; oui, cela conviendrait... Venez alors , mais venez de suite , car il n'y a pas de temps à perdre. Cependant attendez. Mademoiselle; réfléchissez un instant : je dois vous avertir que nous vous ouvrirons l'artère.
— Ah!... cher docteur, répondit Claudine, qu'importe cela ! Il n'y a qu'une considération à examiner : celle de la vie de la duchesse. Et, oubliant les lois de l'étiquette , elle se précipita hors du salon sans même en demander l'autorisation à la duchesse douairière.
Celle-ci restait immobile , sans comprendre la question qui s'était agitée et résolue devant elle. Transfusion? qu'était cela? Elle voulut s'en rendre compte : quand elle entra dans la pièce qui précédait la chambre de la malade , près de laquelle les deux médecins accomplis-
saient leurs préparatifs, elle aperçut Claudine, devant laquelle se tenait une garde-malade qui relevait la manche du peignoir de cachemire blanc dont la jeune fille était vêtue.
La vieille princesse posa la main sur l'épaule de son fils , qui venait de quitter la duchesse et d'entrer dans cette pièce, où se trouvaient aussi M"" de Katzenstein et la femme de chambre bouleversées par l'inquiétude.
— Adalbert, lui dit-elle tout bas, de quoi s'agit -il? Le docteur l'a averti qu'on allait lui ouvrir l'artère , pour transfuser son sang dans les veines d'Elisabeth.
Il pencha la tète affirmativement, d'un air distrait; il ne pouvait détacher son regard du visage triste et serein de la jeune fille.
— Au nom du ciel, Adalbert, reprit la vieille princesse, pouvons-nous accepter que M"° de Gérold...? Il parait que c'est une opération dangereuse...
Il regarda sa mère d'un air égaré.
— N'est-ce pas , lui dit-il tout bas , d'un ton amer, qu'il faut un certain courage pour risquer sa vie , plus encore sa santé ? C'est , en tout cas, un courage d'une autre nature que
celui qui consiste à lancer une flèche pour atteindre mortellement une pauvre femme, ou bien à traîner dans la boue le nom d'une honnête jeune fille ? Mais je ne puis m'opposer à son sacrifice... moi, moins que tout autre : on ne manquerait pas de dire que je me soucie de sa vie plus que de celle de ma femme.
Une garde-malade baissa les rideaux dans la chambre de la duchesse; seule, Claudine, dans son vêtement blanc , se profilait au milieu de cette chambre ; on eût dit une prêtresse de la compassion. — De bras à bras, collègue, dit le professeur au médecin de la duchesse; le succès est certain.
Mais le duc n'entendit pas cette recommandation ; il s'était retiré dans le salon de la duchesse , là même où il avait osé parler à Claudine des sentiments qu'il éprouvait, et s'y promenait à grands pas. Il eût donné bien des années de son existence pour en effacer cette heure. Pauvre enfant!... se répétait-il. Pauvre femme ! Il n'avait pas prévu ces terribles conséquences, entraîné par une passion qui lui semblait irrésistible, et l'est seulement pour ceux qui ne veulent pas lutter contre eux-mê-
mes. Elle l'avait repoussé , il est vrai ; il avait confusément entrevu un avenir qui le rendait libre... Mais cette pensée lui faisait horreur à ce moment terrible, où la destinée semblait vouloir le punir en rexauçant. — Mais qui donc , se demandait-il , peut avoir calomnié Claudine près de la duchesse ?
Une seule bougie brûlait sur la cheminée, comme durant cette soirée dont il ne pouvait détacher son souvenir : une sueur froide mouillait son front.
— Une trêve ! ... ne fût-ce qu'une trêve, ù mon Dieu! Que je puisse tout hii confesser, qu'elle me pardonne, qu'elle ne meure point avec la pensée que je l'ai trompée!
Il revivait maintenant toutes les années de son existence : sa femme l'avait adoré malgré ses défauts, malgré sa froideur, malgré son indifférence; il croyait voir son regard fixé sur lui, exprimant toujours une tendresse infinie, une soumission complète et joyeuse. Elle s'était toujours contentée des moindres preuves d'affection , et se montrait si heureuse d'une parole tendre! Elle était si généreuse, si bonne!... Ses petits travers, ses légers défauts
qui l'irritaient trop souvent, sans qu'il prit la peine de modérer l'expression de son mécontentement , qu'étaient-ils , grand Dieu ! . .. mis en regard des vertus et des qualités que la nature lui avait prodiguées ?
Il se tenait debout devant la fenêtre , et songeait à ce qui se passait onze ans auparavant , à pareil jour : alors aussi, on avait craint pour sa vie ; il se vit près de son lit , près du berceau de son premier-né... Elle était bien pâle, mais ses yeux brillaient de joie et un sourire triomphant était fixé sur ses lèvres. Il l'avait remerciée, mais c'était surtout son fils qui l'intéressait... Elle n'avait fait qu'accomplir son devoir.
Adalbert appuya soudainement sa tête contre la vitre, et s'essuya furtivement les yeux; n'allait-on donc pas lui rendre compte de cette chose effroyable qui se passait là-bas?
Le château tout entier semblait vivre sous une oppression indescriptible ; les lampes des corridors ne dégageaient qu'une lumière incertaine. La domesticité observait le plus profond silence. Dans le salon qui leur était attribué se tenaient toiis les hommes qui composaient le service du duc ; mais ils ne
causaient qu'à voix basse. Dans l'appartement des jeunes princes, la g-ouvernante et la garde du dernier-né se reg^ardaient avec ^tristesse. Dans les sous-sols, les domestiques chuchotaient en se racontant des histoires effrayantes. La lingère en chef avait vu la Dame blanche passer dans un rayon de la lune sur le grand escalier; elle montait lentement, marche à marche, courbée comme le doit être un spectre qui a pour mission spéciale d'annoncer la mort , d'un grand de la terre; elle imitait sa démarche, et tous les assistants fixaient sur elle leurs yeux agrandis par l'épouvante.
Chacun savait qu'une dernière tentative était faite pour sauver la malade ; le nom de M'"^ de Gérold était dans toutes les bouches.
M"° de Berg se trouvait dans la chambre de M. de Palmer; elle avait été envoyée par la princesse Thékla pour lui ramener sa fille, et avait profité de cette circonstance pour faire une petite visite à son ami , s'enquérir de ce qui se passait, et lui apprendre cette nouvelle invraisemblable, que le baron Lothaire, en présence de la princesse Thékla, avait demandé à la duchesse douairière d'intervenir
LA aiAISON DES HIBOUX. 233
près de Claudine de Gérold, afin qu'elle lui accordât sa main.
]VP° de Berg était absolument déroutée par cet événement. . . — Si seulement, disait-elle , je tenais ma princesse en sûreté dans la voiture ! Elle est capable des folies les plus caractérisées, si elle apprend cette inconcevable demande.
M. de Palmer Técoutait en se balançant avec agitation dans son fauteuil américain.
La princesse Hélène... où la trouver? Qu'étaitelle devenue dans cette bagarre?
La lingère en chef avait vu la Dame blanche : c'était la jeune princesse; et si elle montait l'escalier avec tant de peine , courbée , se traînant lourdement , c'est qu'elle portait un terrible fardeau; elle savait que la duchesse était mourante. Elle venait d'apprendre que M'"" de Gérold risquait sa vie au moment où elle avait fui dans le parc , loin , bien loin du château et de ses habitants, tous frappés par le malheur dont elle était la cause.
Et quand elle s'était avancée en chancelant, dans l'appartement de la duchesse, le duc était debout devant une fenêtre ; il s'était retourné
lentement... Grand Dieu! était-ce bien lui? Ce visage si beau, si régulier, à la fois digne et afFalîle , était maintenant affaissé , contracté, et ses yeux laissaient tomber des larmes. C'était plus qu'elle n'en pouvait supporter!
Sans calculer son action^ pas plus, hélas !... qu'elle n'avait calculé sa mauvaise action, elle se trouva tout à coup à genoux devant lui, frappant son front à terre, et lui confessant tout... s'accusant, et se meurtrissant les mains, en se traînant sur le parquet. Le duc ne l'interrompit point; quand elle eut cessé de parler, il lui fit seulement une question.
— La lettre, Hélène? Comment avez-vous pu vous procurer l'unique lettre que j'aie jamais adressée à M'^" de Gérold? lettre dont la signification a été mal interprétée par ma femme, et qui au surplus démontrait qu'il n'y avait qu'un coupable : moi.
— Votre Altesse demandait à M"° de Gérold de rester, malgré tout, l'amie de la duchesse.
— Malgré le déplaisir que je lui avais causé... Rien de plus.
— Mon cousin, mon cousin, punissez-moi!
s'écria la princesse Hélène ; dites-moi ce qu'il faut faire pour réparer le mal dont je suis la cause.
ïl leva les épaules.
— Qui vous a procuré cette lettre?
— M™^ de Berg... répondit-elle, en perdant connaissance. Le duc la souleva et la porta sur un fauteuil; il ne pouvait se décider à lui parler, et quitta la chambre.
L'opération était terminée ; la duchesse avait repris quelques couleurs , et son pouls [s'était ranimé. Le sang jeune et sain de Claudine lui avait rendu ses forces : c'était, pour ainsi dire, un miracle qui venait de se produire. La malade dormait paisiblement, tandis que la fenêtre ouverte laissait passer l'air pur et frais d'une belle nuit d'été ; la garde restait immobile à l'ombre des rideaux ; on n'entendait que la respiration régulière de la duchesse.
Claudine se tenait dans sa chambre; on avait pansé son poignet; elle éprouvait un abattement extrême , non seulement en raison du sang qu'elle avait perdu , mais par suite de tous les événements qui venaient de se produire; elle se soutenait à peine, mais luttait
énergiquement contre le besoin de repos qui s'était emparé d'elle ; elle devait avoir avec le baron Gérold une entrevue, après laquelle elle retournerait à la maison des Hiboux.
La duchesse douairière, qui l'avait suivie pour lui exprimer sa gratitude et qui la comblait de soins maternels, la conjura de renoncer à cette entrevue pour le moment et de la remettre tout au moins au lendemain. Mais Claudine persista dans ses résolutions, avec calme, et déclara qu'aucune considération ne les pourrait modifier.
Le médecin , qui avait été appelé et mis au courant de la situation , répondit avec brus- ' querie : — Soit, quant à l'entrevue; quant au départ, je le défends absolument; et vous allez d'abord prendre un verre de vin.
Il lui tint le verre contre les lèvres ; elle en but quelques gorgées; puis, entendant dans le corridor un pas bien connu, elle se tourna vers la vieille princesse.
— Je demande à Votre Altesse, dit-elle, la permission d'entretenir mon cousin sans témoins.
La duchesse douairière se retira en branlant
la tête d'un air fort troublé; le médecin et M'"^ de Katzenstein la suivirent.
— Bonne chance ! . . . dit la vieille princesse en passant devant Lothaire , qui s'inclinait devant elle en pâlissant.
— Point d'émotion!... Monsieur le baron, dit à son tour le vieux médecin , ne lui causez aucune émotion , aucune contrariété ; consentez à tout ce qu'elle voudra, lors même qu'elle vous demanderait la lune.
Nonobstant ces recommandations, ce fut presque avec impétuosité que Lothaire entra dans la chambre où se trouvait sa cousine ; il avait , depuis quelques heures , erré à l'aventure dans le parc et ignorait tout ce qui s'était passé au château; rencontré par les valets de pied qui le cherchaient par ordre de la duchesse douairière, il revenait en toute hâte; son regard surpris allait du poignet bandé de la jeune fille à la robe flottante qui l'enveloppait.
Que s'est-il passé?... disait son regard; mais il n'exprima pas cette question et se borna à indiquer silencieusement le poignet de Claudine.
— Ce n'est rien, répondit-elle brièvement : une petite blessure insignifiante causée par l'instrument du chirurgien qui avait besoin d'un peu de sang pour la duchesse. Mais parlons de notre situation.
— Et vous traitez cela de blessure insignifiante!... s'écria Lothaire. Ignorez- vous que cette opération peut être mortelle?
— Elle a été faite par l'une des sommités médicales de notre époque; et puis d'ailleurs...
— Vous n'avez sans doute personne . ici-bas, à qui votre disparition puisse causer une douleur, personne à qui vous deviez demander si vous pouvez agir à votre guise, si vous avez le droit de jouer votre santé et votre existence?
— Si fait, répondit-elle pensivement; j'ai mon frère; mais le temps pressait^ je ne pouvais recourir à lui.
— Votre frère!... répondit Lothaire avec amertume. Et moi, qui précisément venais vous demander de partager ma vie, d'être une mère pour l'enfant que vous avez sauvée, je ne méritais pas d'être compté?
Il avait parlé bas, d'un ton douloureux; Claudine fut prise d'un vertige soudain et se
laissa tomber dans le fauteuil sur lequel elle s'appuyait étant debout, lorsque son cousin était entré.
— Je voulais m'entretenir avec vous de ce projet, dit-elle d'une voix faible; je l'ai promis à la duchesse douairière ; il ne faut donc apporter aucun retard à cette nég"ociation ; vous agissez, mon cousin, avec une grandeur d'âme que je ne pourrais reconnaître qu'en repoussant votre proposition . . .
Lotliaire , immobile , debout devant elle , la regardait fixement.
— ... Mais, poursuivit la jeune fille, je repousserais en même temps l'un des moyens les plus efficaces sar lesquels on compte pour prolonger un peu la vie de la malade : c'est du moins ce qui m'a été expliqué et affirmé par la duchesse douairière. Je ne suis donc pas libre de vous refuser; pardonnez-le-moi! Mais j'ai à vous faire une proposition qui peut-être conciliera les intérêts opposés : on peut être fiancés, sans se marier. Si la duchesse guérit, nous pouvons rompre ces fiançailles qui n'ont d'autre but que celui de la rassurer; si elle meurt... hé bien! vous n'en serez pas moins
libre, et moi aussi. Je sais qu'il y aura un laps de temps incommode à passer : je ne sais pas de moyen pour éviter cette contrainte ; mais cela durera peu de l'une ou l'autre façon; les fiançailles ne sont qu'une promesse; bien souvent il arrive que cet engagement soit rompu; il n'y a, de ce fait, aucune honte à redouter; je... je...
Elle avait parlé avec une vivacité toujours plus intense ; et maintenant sa tête blonde était retombée sur l'oreiller; vaincue par la faiblesse, elle avait fermé les yeux. Lothaire s'était rapproché d'elle et l'examinait avec perplexité.
— Je... je ne pourrais pas m'éloigner d'ici, reprit-elle; mais vous, Lothaire, vous êtes libre : après ces fiançailles que nous ne pouvons malheureusement éviter de déclarer, vous trouverez aisément un prétexte pour voyager... un coin de l'univers où vous pourrez attendre les événements, et je crois bien que vous ne les attendrez pas longtemps, et alors... Vous pensez bien que je ne parle pas au point de vue de ce qui me concerne, fit-elle en se redressant tout à coup. Qu'importe cela? Qu'im-
porte ce que Ton dirait... ou dira? iMa conscience me suffit pour dédaigner ceux qui icibas jugent toujours mal leurs semblables, parce qu'ils les jugent toujours d'après eux. Mais elle!... la pauvre mourante! Si vous saviez , Lothaire , combien elle est bonne ! de quelle générosité son âme est animée et combien je lui suis tendrement attachée ! Si vous le saviez, vous comprendriez que je suis prête à lui faire tous les sacrifices, même le plus considérable de tous, celui qui enchaîne, — momentanément, il est vrai, — votre liberté.
— Alors vous me proposez de jouer la comédie?
— Pas longtemps, pas longtemps!... murmura-t-elle, tandis que ses beaux yeux éteints semblaient implorer un pardon en se fixant sur lui.
Il saisit iDrusquement la main droite de la jeune fille.
— Soit ! . . . fit-il gravement ; mais vous êtes souffrante et avant tout, avant que la comédie commence...
— Il faut qu'elle commence tout de suite , lui dit-elle d'un ton suppliant ; allez trouver la
duchesse douairière; dites-lui que vous avez mon consentement, pendant ce temps je me préparerai au départ , je suis si fatiguée !
— Je me rendrai près de la duchesse douairière, répondit Lothaire avec calme, et vous vous mettrez au lit pour prendre un peu de repos : vous ne retournerez pas chez vous en ce moment.
— Je le ferai cependant , répondit Claudine avec vivacité ; vous savez bien que ces fiançailles n'enchaînent pas plus votre volonté que la mienne, et que nous restons libres l'un et l'autre.
Lothaire se rappela à ce moment la recommandation du médecin : « Consentez à tout ce qu'elle vous demandera. » Il se contraignit donc, et quitta la chambre sans répliquer. Claudine le suivit des yeux ; il lui semblait de plus en plus agir sous l'empire d'un rêve ; ses forces l'abandonnaient et tout à coup il lui parut que son fauteuil vacillait ; elle voulut s'y retenir et ses mains étendues ne frappèrent que l'air... Un vertige l'avait saisie, sa tète retomba en arrière; elle crut sentir qu'on la soulevait, mais ne perçut rien au deLà de cette sensation.
La garde-malade, qui d'après les ordres du médecin s'était glissée près d'elle, la trouva sans connaissance. Elle appela au secours, et l'on vint l'aider à placer la jeune fdle sur une chaise longue où elle revint à elle rapidement.
— Ce n'est rien du tout , Monsieur le baron , je vous garantis que cela n'a aucune gravité, disait le médecin de la cour à Lothaire qui l'avait été chercher ; il faut qu'elle soit maintenue dans un calme complet; vous la verrez demain en bon état. Songez à cette magnifique santé, à sa jeunesse! Vous pouvez retourner tranquillement chez vous.
M. de Gérold fit appeler la femme de chambre qui était de service près de M"*^ de Gérold, pour lui recommander d'appeler la garde et le médecin s'il se produisait quelque chose d'anormal pendant le sommeil de sa cousine ; puis il pria JP" de Katzenstein de veiller sur elle : précisément la dame d'honneur allait prendre des nouvelles de Claudine ; il l'accompagna et l'attendit dans le corridor; il entendit la voix de la jeune fille ; avec qui donc causaitelle? Chaque parole parvenait distinctement à
son oreille ; M™' de Katzenstein n'avait pas fermé la porte derrière elle.
— Pardonnez-moi! disait une voix qui était celle de la princesse Hélène, mais sur un ton de commandement plutôt que de prière.
Lothaire fronça le sourcil ; il lui était pénible de se contraindre et de rester en dehors de la chambre, au lieu d'y faire irruption.
jyjme ^q Katzenstciu revint discrètement sur ses pas et murmura en passant : — Son Altesse est près de M''^ de Gérold.
— Le duc m'a dit qu'il fallait expier ce que l'on ne pouvait réparer; il m'a ordonné de vous demander pardon, reprit encore la princesse Hélène : donc je vous demande pardon. M'avezvous entendue?
Hors de lui, à bout de patience, Lothaire poussa la porte et parut sur le seuil de la chambre faiblement éclairée. Sur le visage pâli de Claudine , qui lui faisait face , une faible rougeur parut lorsqu'elle l'aperçut.
— 0 mon Dieu!... dit-elle en le renvoyant du geste. Elle ne put en dire davantage : une palpitation de cœur lui avait coupé la parole.
Elle n'était point surprise de le voir entrer
dans sa chambre; mais elle se disait qu'un coup de foudre allait atteindre Faîtière petite créature qui se tenait près d'elle en lui ordonnant de lui pardonner.
La jeune princesse n'avait point aperçu Lothaire; elle se tenait droite, hautaine et prouvant d'autant plus de haine pour Claudine qu'on l'obligeait à s'humilier devant elle.
— Vous ne voulez pas? demanda-t-elle... Je ne puis vous accorder beaucoup de temps pour prendre une décision , je dois retourner à Maisonneuve. Ma mère a envoyé M™'' de Berg" pour m'accompagner; mais je n'en veux pas. Je prierai M. de Gérold de m'emmener. Donc, pour la troisième fois, je vous demande pardon , Mademoiselle de Gérold,
— Princesse , répondit Claudine , les lèvres tremblantes, je ne sais pas même pour quelle cause vous me demandez pardon; mais, quelle qu'elle soit, je vous pardonne de tout mon cœur.
— Altesse , on n'a jamais entendu , je crois , demander pardon sur ce ton à une personne gravement offensée et gravement malade, dit tout à coup Lothaire avec sévérité.
La princesse se retourna vivement, comme si elle avait reçu une décharge électrique. Claudine la regardait avec commisération en retenant sa respiration. Elle connaissait mieux que personne la souffrance que l'on endurait lorsqu'on avait la certitude de perdre celui que l'on aimait.
— Pour supporter cette impérieuse sollicitation d'un pardon, continua Lothaire, il ne faut rien moins que la générosité et la bonté sans limites de ma fiancée.
Tout était dit; Claudine éprouva une fois encore les atteintes du vertige. Comment étaitil possible qu'il traitât avec si peu de ménagement la femme qu'il aimait, celle que tout le monde avait considérée comme lui étant d'avance accordée? Peut-être, pour s'épargner une lutte pénible, avait-il voulu briser brutalement les liens qui l'unissaient à la jeune princesse...
Claudine tendit la main en avant... — Princesse... dit-elle sur un ton de prière.
Mais la petite Altesse ne chancela point; elle secoua avec défi les boucles de sa chevelure.
— Recevez tous mes vœux de bonheur, ditelle brièvement.
Mais dans l'intonation de ces mots l'oreille de Claudine perçut aisément l'épouvantable trouble dont était saisie cette jeune âme, assistant à l'efFondrement de ses vœux les plus ardents.
La princesse vit la main qui se tendait vers elle, mais ne s'en rapprocha pas; elle inclina la tète avec hauteur.
— Accompagnez-moi, baron, dit-elle d'un ton de commandement.
Lothaire saisit la main que la jeune princesse avait dédaignée et la porta à ses lèvres ; Claudine la retira vivement.
Ils se retirèrent : Claudine sonna pour qu'on l'aidât à se mettre au lit; on éteignit les lumières ; peu après , M""" de Katzenstein se glissa avec précaution dans la chambre, rien ne remuait derrière les rideaux du lit : sans doute la jeune iille dormait déjà. Mais lorsqu'elle se rapprocha davantage , elle vit que Claudine était assise dans son lit.
— Mais , mon enfant , dit tout bas la vieille dame, vous ne reposez donc point?... Et elle mit un baiser sur son front; je viens seulement d'apprendre vos fiançailles, reprit-elle
d'au ton ému. Que Dieu bénisse cette union de deux cœurs ! . . . Puis elle se retira sur la pointe des pieds.
— L'union de deux cœurs ! . . . se répéta Claudine ; quelle terrible ironie !
Plusieurs lieures s'écoulèrent avant qu'elle put trouver le sommeil. Le jour le plus douloureux de son existence venait de s'écouler. Quelle autre peine allait-elle encore endurer, et que lui tenait l'avenir en réserve?
Le matin du jour suivant, Claudine fut tirée d'un sommeil de plomb par un message de la M duchesse douairière qui lui adressait un superbe bouquet et une bague ornée de diamants.
11 lui était pénible de ramener sa pensée sur tous les événements qui s'étaient écoulés la veille ; elle se leva et s'habilla avec difficulté ; ' à peine était-elle prête que l'une des femmes de chambre de la duchesse parut pour la prier de se rendre près de celle-ci.
Elle s'y rendit à pas lents ; le soleil éclairait
joyeusement les tentures de soie rouge qui garnissaient la pièce; au chevet du lit de sa femme se tenait le duc, qui portait dans ses bras le plus jeune de ses enfants; les deux plus petits princes tenaient chacun une rose à la main, tandis que l'ainé portait un objet qui brillait.
Le duc alla à sa rencontre et lui baisa la main .
— Mademoiselle, lui dit-il, il est des dévouements tellement au-dessus des forces humaines que l'on ne trouve pas de parole pour exprimer la gratitude qu'ils inspirent; permettez-moi seulement de vous dire que mes fils et moi serons toujours vos obligés, toujours vos débiteurs ; venez , dit-il en la conduisant vers le lit, venez recevoir la seule récompense qui soit digne de vous. Voyez par vous-même le miracle que votre amitié héroïque a produit! L,a malade a ressuscité !
La duchesse lui tendit la main, tandis que le prince héritier se rapprochait joyeusement d'elle.
— Je savais bien , lui clit-il d'un ton sérieux , que vous étiez une personne d'un grand mé-
rite, mais je n'aurais jamais pu croire que vous aviez tant de courage ! Tenez , voilà mes frères qui veulent vous ofTrir des fleurs; moi je sais bien que les fleurs se fanent vite : aussi j'ai voulu autre chose.
Il lui offrit une superbe rivière de diamants.
— Chacune de ces pierres, ajouta l'enfant gracieusement, vous dira combien nous vous sommes reconnaissants d'avoir rendu la santé à maman.
— Claudine ! dit la malade à voix basse.
La jeune fille s'agenouilla près d'elle sur l'estrade, et, les yeux baissés, dit : — Le sacrifice n'est méritoire que lorsqu'on l'accomplit avec effort; je l'ai fait avec joie, je ne mérite donc pas ces touchants témoignages de gratitude.
La duchesse adressa un signe imperceptible à son mari , qui se retira suivi de ses deux fils aines ; seul le baby resta assis sur le lit de sa mère.
— Merci , ma Claudine , merci mille fois ; reçois aussi toutes mes félicitations pour tes fiançailles, que ma chère belle-mère vient de m'apprendre : j'en ai été surprise. Pourquoi
ne m'as-tu jamais dit que tu aimais ton cousin? Claucline resta muette ; puis elle prit peur d'elle-même; si elle jouait si mal son rôle , la comédie ne servirait à rien ! Il fallait donc avant tout s'en pénétrer et se tirer le moins mal possible de toutes ces difficultés.
— Je ne pouvais pas... je n'osais pas en parler, balbutia -t- elle. Je ne savais pas si lui m'aimait.
»La duchesse lui pressa la main.
— Claudine , dit-elle à voix basse , je plains le duc , car il t'aime !
— Non, non, s'écria la jeune fille, il ne m'aime pas !
— Si fait ; je sais ce que je dis ; j'ai tenu dans mes mains une lettre de lui , — adressée à toi.
Claudine tressaillit.
— Une lettre? Je n'en ai jamais reçu qu'une seule de lui, et...
— Oui, je sais, cela est exact; je ne l'avais pas compris hier, mais Adalbert m'a tout expliqué, m'a tout confessé ce matin; cela ne lui a pas été facile : je sais tout, Claudine, te dis-je... Et je ne puis m'empêcher de regretter que tu sois perdue pour lui.
— Elisabeth, dit la jeune fille saisie de pitié et d'admiration, il n'y avait là qu'une erreur du duc, un simple caprice.
— Oui, une erreur... un caprice... Je sais, je puis comprendre, mais tu ne peux concevoir, Claudine, à quel point tout est désormais calme ici, fit-elle en portant la main à son cœur; puis elle caressa doucement le bandage qui entourait le poignet de Claudine.
— Elisabeth, dit celle-ci, tu as toujours eu un esprit religieux ; tu as toujours jugé avec tant d'indulgence, c'est-à-dire de si haut, les faiblesses humaines; ce caprice a été à peine un nuage sur un ciel pur et resplendissant... - Seras-tu cette fois un juge sévère?
La duchesse secoua négativement la tête.
— Non, j'ai pardonné. Le court espace de temps qui m'a été accordé, grâce à toi, doit laisser seulement des souvenirs doux à tout le monde. Ah! Claudine, pour la première fois depuis que je suis sa femme, il m'a parlé ce matin comme j'ai ardemment souhaité qu'il s'entretienne avec moi; il a parlé d'abondance de cœur, sans réticence, avec une bonté et une douceur sans bornes. Cela arrive trop tard,
oui, mais cela est si beau^ si doux de voir son cœur sans voiles , de pénétrer ses moindres sentiments; et je lui ai pardonné bien sincèrement. Il y a encore quelques petits mouvements de sot amour-propre en moi. Figure-toi que je voulais toujours lui plaire , et je ne m'apercevais pas que je n'étais plus qu'une pauvre malade... Alors je me suis bien regardée dans un miroir; cela m'a d'abord fait du mal, et puis...
Elle se tut. Ses yeux étaient humides, tandis qu'elle s'efforçait de sourire.
Claudine ne pouvait retenir ses larmes, qui coulaient sur ses joues.
— Maintenant, reprit la duchesse, je ne pense plus qu'à lui, pas du tout à moi, et il me fait tant de peine... Une autre encore... c'est la princesse Hélène. Elle aime ton fiancé.
— Oui, répondit Claudine.
— Oh! toi!... créature comblée de tous les dons de Dieu, et vers qui tous les cœurs inclinent.. . Combien on doit être heureuse lorsqu'on est tant aimée !
La voix de la duchesse était triste, presque désespérée.
Claudine se détourna un instant... Ne fallaitil pas cacher la douleur qu'elle éprouvait?
— Je ne veux pas te retenir plus longtemps, Claudine, reprit-elle. Tu as tant, tant de soins à prendre aujourd'hui. Il faut que tu te présentes comme fiancée à la duchesse douairière, et aussi qu'on te présente la petite fille de ton fiancé, qui va devenir tienne. Puis vous devez, lui et toi, avoir tant de choses à vous dire! Va, Claudine, va avec la bénédiction de Dieu.
Elle souriait, car son petit enfant s'était traîné tout près d'elle, lui avait prestement enlevé sa coiffe et lui présentait ses lèvres à baiser. Claudine l'entendit murmurer : — Mon chéri, ta maman ne peut t'embrasser, car elle est malade.
La jeune fille, profondément émue, baisa la main diaphane qui se tendait vers elle et s'efforça de quitter tranquillement l'appartement de la duchesse. Quand elle eut atteint sa chambre, elle tomba dans un fauteuil et cacha dans ses mains son visage couvert de larmes ; la femme de chambre l'examinait avec surprise. Et c'était une fiancée? Une heureuse, une riche fiancée, promise à l'un des hommes les plus distingués de la contrée, beau, brave et
bon? Elle se pencha et ramassa un écrin qui des genoux de Claudine venait de glisser à terre en s'ouvrant. La femme de chambre entrevit avec admiration un superbe collier de brillants. Claudine ne voyait rien ni personne; elle était tout entière à cette pensée qu'il lui serait impossible de supporter la situation actuelle.
Elle se laissa vêtir. La robe qu'elle portait la veille était perdue ; elle n'en avait pas emporté d'autre en se rendant à Altenstein ; elle fut donc forcée de mettre ane robe de dentelle noire... triste toilette pour une fiancée et que n'égayait point le bandage de son poignet; elle se rendit, appuyée sur le bras de Lothaire, chez la duchesse douairière, qui donnait en leur honneur un déjeuner, à l'issue duquel tous deux reçurent les félicitations du personnel composant la cour.
Dans le courant de la matinée, Lothaire l'emmena à Maisonneuve. Toute la domesticité du château et des champs rangée sur le perron attendait les fiancés et les accueillit par des hourras retentissants. Béate, un bouquet de roses à la main, les bras étendus, se tenait sur le
seuil de la porte ; près d'elle se trouvait la vieille bonne qui faisait sauter dans ses bras la petite Léonie. Sur le large visage de Béate épanoui de joie coulaient quelques larmes.
— Dina, ô mon cœur, s'écria-t-elle, qui l'eût pu croire et espérer?
Pais, enlevant brusquement l'enfant des bras de la bonne, elle s'écria : — Tiens, vermisseau, tu as une mère!... Et quelle mère!
Lothaire mit une sourdine à cette joie exubérante en indiquant Claudine du regard.
— Elle n'est pas de force à tenir Léonie, ditil à sa sœur, en rendant l'enfant à la bonne.
Puis il conduisit aussitôt Claudine dans la chambre la plus proche , afin de la soustraire à l'émotion causée par cette réception.
— Tu ne vas pas tourmenter et fatiguer Claudine par tes questions, dit-il à Béate. Tu vas nous faire donner quelques rafraîchissements ; puis tu te prépareras afin de faire avec nous une promenade en voiture, vers Brotterode.
— Mais, Lothaire, on y donne aujourd'hui un grand concert en plein air, devant le casino.
— Tant mieux. Nous entendrons un peu de musique.
Béate se retira en secouant un peu la tête et, tout en procédant à sa toilette, faisait quelques réflexions.
— J'aurais cru, se disait-elle, que les fiancés aimaient à causer ensemble bien tranquillement sous les arbres d'un beau jardin ; et ceuxci, qui ne sont point portés par nature vers les plaisirs bruyants vont le premier jour de leurs fiançailles, sans y être oblig"és, chercher la foule des bavards et des pires commères !
Béate ne comprenait du reste absolument rien aux événements qui se déroulaient autour d'elle. Le départ mystérieux des « Altesses », comme elle les appelait, qui avait eu lieu dès le matin, l'avait rendue fort perplexe. La nuit précédente, elle n'avait pu fermer les yeux. Lorsque la veille, assez avant dans la soirée, Lothaire était revenu seul avec la princesse Hélène, elle avait reçu un coup au cœur ; portant rapidement ses regards sur son frère, elle se dit avec effroi et certitude : — Il est fiancé ! Son visage avait en efPet un éclat particulier, et la jeune princesse avait si rapidement monté l'escalier. . .
Oui. Pas de doute possible. Elle allait apprendre à sa mère que tous ses vœux étaient accomplis.
Au même moment, en effet, Lothaire l'appelait dans sa chambre. Lorsqu'elle y entra, il était debout, appuyé contre un bahut. Telle était toujours son attitude quand il avait une communication importante à lui faire.
— Chère sœur, lui avait-il dit, je suis fiancé. Elle l'avait embrassé en lui disant : — Je te
félicite, Lothaire.
— Hé quoi!... rien de plus? Tu ne t'en réjouis pas?
— Lothaire, lui avait-elle répondu, quand un frère se marie, on se réjouit parce que l'on espère qu'il vous donne une sœur... Mais... — elle s'était efforcée de sourire, — mais tu imaginerais difficilement ta Béate vivant fraternellement avec une princesse? Nous représenterions, à nous deux, une bonne poule de ferme près d'un faisan doré... n'est-ce pas? Mais ce n'est là qu'une question secondaire du moment où tu es heureux,
— J'ai l'espoir d'être heureux ; et, quoiqu'un cygne, pour poursuivre ta comparaison, ne
soit pas, plus qu'un faisan doré, une compag"nie naturelle pour une poule de ferme , j'espère cependant qu'ils consentiront aisément à vivre dans une étroite intimité. Ma chère et sage sœur, je me suis fiancé à Claudine.
— A Claudine !
Et comment sa sagesse et sa perspicacité n'auraient-elles point été prises en défaut au milieu de tous ces mystères qui se croisaient, s'affirmaient et se démentaient d'une heure à l'autre/ Elle avait saisi le bras de son frère en lui disant • — Voyons, assieds-toi là et raconte-moi tout.
Il avait raconté tout ce qui se pouvait dire. Il avait parlé du danger de la duchesse, de l'opération, du courage de Claudine et de son généreux sacrifice. Il avait tout dit, — excepté ce qu'elle désirait savoir. Elle s'était discrètement abstenue de toute question. Elle savait que son frère était taciturne et qu'il n'aimait point que l'on pénétrât dans le sanctuaire de ses sentiments ; cette disposition était commune à tous les Gérold.
Tout en se retraçant les divers incidents qui s'étaient produits depuis la veille. Béate avait pris le chapeau à la dernière mode qu'elle
avait commandé pour la fête de la veille et, en le plaçant sur sa tête, elle se rappelait le terrible débat qui avait eu lieu le matin, lors du départ des Altesses, dans la chambre de l'enfant. La petite fille, qui venait de prendre son bain, dormait profondément. La princesse Thékla, revêtue de son costume de voyage, suivie de M'"^ de Berg, était entrée dans la chambre en ne demandant rien moins que l'enfant. La bonne s'était placée, les bras étendus, devant le petit lit, en déclarant que nul ne toucherait à l'enfant sans un ordre exprès de son père. Son Altesse la princesse Thékla perdit de vue, à ce moment, les belles façons de la cour et, portant la main sur la bonne, essaya de l'écarter; mais celle-ci était une paysanne robuste, et il n'eût guère été plus facile de déraciner un chêne dans la forêt que de l'arracher à son poste.
— Que Dieu me pardonne, dit-elle en repoussant les mains crochues qui s'incrustaient dans son bras, si je manque, à ce point, de respect envers une princesse qui appartient à la famille de nos souverains ; mais Dieu me pardonnera, car je fais mon devoir, qui est de
ne point laisser voler l'enfant de mon maitre.
— Créature obstinée, dit ]\P" de Berg-, qui donc parle de voler l'enfant? Son Altesse, qui est sa g"rand'mère, veut l'emmener, voilà tout.
— Eh bien alors, que mon maître, qui est le père de l'enfant, m'ordonne de laisser emmener la petite fille; sinon, non.
— Votre maitre est absent.
Mais ces raisons échouèrent devant l'obstination de la paysanne ; elle avait mis ses poings sur ses hanches, et paraissait décidée à employer tous les moyens de défense , sans exception; elle put, par un mouvement rapide, saisir le cordon de sonnette, et le tira avec une énergie inusitée; parfois déjà cette sonnette avait servi à des appels d'impatience; cette fois elle faisait entendre le tocsin d'alarme. Chacun supposa, dans la maison, qu'un malheur était arrivé , et Lothaire , qui revenait après avoir fait sa promenade matinale à cheval, s'élança dans le corridor, suivi de Béate, derrière laquelle tous les domestiques accouraient; Lothaire éloigna ceux-ci, et, suivi de Béate, entra dans la chambre de l'enfant, dont il ferma la porte derrière lui.
— Que se passe-t-il?... demanda Lothaire, qui n'en pouvait croire ses yeux, en apercevant la princesse Tliélda debout, l'œil animé, le teint enflammé de colère. Elle s'était fort excusée de ne pouvoir assister au déjeuner, en motivant son abstention par une écrasante migraine. Ce fut elle qui répondit, d'un ton impérieux, à la question de Lothaire.
— Je pars , et désire emmener ma petitefille; cette créature grossière s'y oppose.
— Je n'avais pas oublié l'heure du départ de Votre Altesse et me disposais à remplir mes devoirs envers elle ; aussi ai-je été très surpris en apercevant, devant le perron, la voiture déjà attelée ; ce départ était donc avancé? Votre Altesse, en prenant un train qui précède celui qu'elle avait désigné, m'exposait à ne point me trouver au poste que m'assigne mon rôle de maître de maison, ou s'exposait elle-même à l'injurieux et injuste soupçon de vouloir profiter de mon absence pour emmener Léonie à mon insu. Tout au moins eût-il fallu discuter avec moi la possibilité d'exaucer les vœux de Votre Altesse; je lui aurais expliqué que si Léonie est sa petite-fille, elle est aussi ma fille.
et qu'il m'est impossible de consentir à une séparation : cela eût évité à Votre Altesse une scène regrettable,
— Je Taurais emmenée pour quelques mois seulement, Gérold, dit la princesse Tliékla, qui commençait à comprendre que la colère est mauvaise conseillère.
— Pas même pour un jour, répondit Lothaire avec fermeté; je veux garantir mon enfant de l'atmosphère empestée que l'on respire là-bas, et qui s'attaque aux plus belles, aux plus pures fleurs, pour les flétrir; je veux lui épargner la douleur de mépriser de bonne heure l'humanité. Ma fdle sera élevée suivant les principes qui ont toujours été en vigueur dans notre famille, c'est-à-dire sérieusement, simplement, dans le culte de la véritable dignité : celle du cœur. Cette éducation lui sera donnée ici , à Maisonneuve ■< sous mes yeux, avec l'aide et la surveillance de la compagne que j'ai choisie, et qui va devenir ma femme.
Lothaire ferma les rideaux du lit, dans lequel la petite fille, réveillée, ouvrait ses grands yeux, exprimant l'effroi. — Votre Altesse se disposait
à partir, reprit-il avec calme, je suis à ses ordres.
La princesse Thékla se dirigea vers sa petitefille, effleura son front de ses lèvres pâles, et, sans prononcer une parole, sortit de la chambre ; elle trouva dans le grand hall sa fille qui l'attendait avec sa suite ; elle était montée en voiture en gardant sur ses lèvres le plus gracieux des sourires; seulement, par une inconcevable distraction, ce fut à peine si elle inclina la tète en passant devant Béate. Lothaire prit place sur le devant de la voiture, comme il l'avait fait lorsque, plusieurs semaines auparavant, il avait été à la rencontre des princesses. Quand les chevaux se mirent en marche, deux yeux noirs attachèrent sur le vieux château un long regard si triste, exprimant une déception si désespérée, que Béate, malgré la satisfaction dont ce départ remplissait son cœur, ne put s'interdire un mouvement de pitié. Pauvre petite princesse !
C'est en nouant les brides de son chapeau que Béate se retraçait tous ces incidents; elle respira avec allégresse. Dieu soit loué! La paix allait régner au logis ; on avait établi au pre-
raier étage un fort courant d'air, destiné à chasser toutes les puanteurs du musc, de la poudre de riz, et autres infections de même nature, pour leur substituer l'haleine pure et embaumée de la forêt ; on n'avait pas perdu de temps pour effacer les traces du séjour des princesses, car on avait déjà exposé à l'air toute la literie de leurs appartements. Demain tout serait rangé, tout aurait repris sa place accoutumée. Dieu soit loué !
— Pardonnez-moi mon retard, dit-elle de sa voix sonore et harmonieuse lorsque, quelques minutes plus tard, elle entra dans le salon où se trouvaient les fiancés. Claudine, assise près de la fenêtre, contemplait le parc, tandis que Lothaire , à l'autre extrémité de la pièce, examinait pensivement le portrait de son père. — J'espère que l'on vous a servi le thé? Oui; hé bien! me voici prête pour notre promenade.
Elle était un peu déçue, tout en s'efforçant de cacher sa déception; elle s'était attendue à trouver les fiancés engagés dans l'une de ces interminables conversations dont ils ont le privilège et la spéciaHté ; pas du tout : ils
étaient séparés autant que le permettait la dimension de la pièce, et Lothaire, en offrant son ' bras à sa fiancée, aussi cérémonieusement qu'il l'eût pu faire dans un bal de la cour, lui dit : — Une promenade au grand air, Claudine.
Béate eut peine à dominer le courroux qu'elle éprouvait contre ces fiancés si rigoureusement formalistes.
— Je vous en prie, Lothaire, dit Claudine, donnez Tordre, après la promenade, de s'arrêter à la maison des Hiboux. J'aspire vraiment au repos; je suis si fatiguée !
— Tout naturellement! Nous devons à Jean une visite de fiançailles, répondit le baron.
La promenade fut très silencieuse; lorsque la voiture, ayant descendu la pente qui menait à la vallée, s'engagea sur la route au bout de laquelle on apercevait les toits rouges de la petite ville d'eaux, Claudine s'adossa, en soupirant, dans le fond de la calèche. Cela aussi, il fallait le supporter! Elle avait deviné qu'il voulait afficher, pour ainsi dire, leurs fiançailles afin de la réhabiliter.
Devant le casino, l'orchestre faisait entendre une valse au moment où la voiture s'engageait
dans l'allée qui y aboutissait ; autour du kiosque, occupé par les musiciens, se trouvaient une foule de petites tables, dominées par une table très grande ; là étaient réunies les personnes les plus distinguées, la crème de l'assistance, et le sommelier en chef la surveillait avec un soin jaloux, afin de la garantir contre les prétentions ou l'ignorance de quelque plébéien qui aurait pu tenter de s'y asseoir; trois heures avant le repas, de petites cartes portant le mot retenue avaient été posées devant chaque place; les chaises étaient non seulement couchées, mais nouées ensemble ; parfois les personnes de distinction n'étaient pas en nombre suffisant pour occuper toutes les places , mais il n'en était pas de même aujourd'hui : toutes les chaises étaient occupées et la conversation se poursuivait avec une grande vivacité. Les détails de la disgrâce éclatante infligée par la duchesse douairière à Claudine étaient répétés et commentés avec avidité ; si l'on en croyait une personne fort bien informée, dont le cousin possédait un ami, lequel avait un beau-frère parmi le personnel attaché à la cour, la vieille princesse avait ordonné à Claudine de quitter
immédiatement le château ; une autre annonçait qu'on avait supprimé la pension qui lui était faite ; celle-ci affirmait que Claudine s'était jetée aux pieds de la duchesse douairière pour obtenir que Ton tolérât encore cette fois sa présence au diner, tandis que celle-là secouait la tète en disant que, tout au contraire, c'était le duc qui était intervenu, en déclarant qu'il était et entendait rester le maître chez lui.
Et ce n'était pas tout... Le danger mortel de la duchesse fournissait à son tour une ample matière à la conversation. Pauvre , pauvre femme ! si indig-nement trompée par une personne qu'elle avait comblée de bienfaits !
— Horrible! c'est horrible ! criait â tue-tête une vieille comtesse qui était sourde, mais qui devinait les méchants propos qu'elle ne pouvait entendre. Hé bien! comment Gérold, si fier, a-t-il pris l'abaissement de sa famille?
— Le baron Gérold avait sur son front la pâleur d'un cadavre pendant que la duchesse douairière exécutait sa cousine.
Une clameur générale s'éleva à ces mots; puis un silence soudain s'établit lorsque l'un
des convives se fut écrié : — Voilà l'équipage des Maisonneuve!
— En effet!... Et les voilà qui s'approchent.
Et, tout en agitant leurs éventails d'un geste nonchalant, toutes les dames, les vieilles autant que les jeunes, fixaient leurs regards dans la direction indiquée; tous les hommes les imitèrent... Encore un peu de chair fraîche offerte aux fauves qui déchiraient les réputations à helles dents.
Les beaux chevaux bais, qui menaient la calèche, dansaient en cadence, en secouant leurs harnais étincelants. Le cocher et le valet de pied, revêtus de leur belle livrée jaune et bleue, étaient assis sur le siège, et... dans la voiture... mon Dieu! était-ce possible?
Tous les hommes se découvrirent spontanément, tandis que les dames ajoutaient à leurs saints la grâce de leurs sourires.
Etait-ce possible? On ne se trompait pas. Mais non, vraiment; c'était bien Claudine de Gérold, assise, le poignet bandé, près de Béate, dans le fond de la calèche; et sur le siège de devant, il n'y avait pas à en douter, se tenait le baron de Gérold, avec sa mine sérieuse et
hautaine. Les chevaux ayant ralenti leur allure, la calèche passa lentement devant la table occupée par les personnes distinguées, et alla s'arrêter devant la porte du casino.
Deux hommes s'en rapprochèrent au pas de course; c'étaient un jeune officier de hussards et un attaché d'ambassade. L'officier, qui avait été désigné par le sort pour occuper la place voisine de celle de la duchesse durant le souper offert à la fête de Maisonneuve, voulait avoir des nouvelles de la duchesse... Et M^'" de Gérold lui pardonnerait sans doute sa hardiesse, basée sur la sûreté des informations que nul ne pouvait avoir au même degré qu'elle-même? Quant à l'attaché d'ambassade, il avait d'autres visées. La vieille Excellence n'avait-elle pas murmuré entre ses dents le désir de savoir « tout ce que cela signifiait »?
— La duchesse est mieux portante, répondit gracieusement Claudine au jeune officier.
— Mais , Mademoiselle , vous avez une blessure?... dit l'attaché d'ambassade en fixant ses regards sur le poignet de Claudine.
— Blessure aussi légère qu'insignifiante, répondit Lothaire en prenant la parole; j'espère
que ma fiancée pourra ])ientôt recouvrer l'usage de son bras... Oh! pardon, cher Monsieur de Saunders, j'oubliais de vous annoncer une nouvelle : vous voyez devant vous deux fiancés ; nous le sommes depuis hier au soir. C'est une surprise, n'est-il pas vrai, Messieurs?... Claudine , voilà le verre d'eau glacée que vous avez fait demander.
Il serra les mains qui se tendaient vers lui, remercia ceux qui lui adressaient leurs félicitations, et, Claudine ayant bu le verre d'eau, la voiture se remit en marche. Lothaire rendit les saints qui lui étaient adressés de tous les côtés, et peu après la voiture disparut au tournant de l'une des routes qui menaient dans la forêt.
Toutes les langues restaient immobiles, à la g'rande table; chacun se taisait; on eût dit qu'un chef d'orchestre venait, avec son sceptre, d'imposer subitement silence à son armée de musiciens. Enfin chacun secoua sa surprise, et la conversation se renoua. Mais comme le ton en était changé!
— Je ne m'étais donc pas trompé, dit la vieille Excellence au toupet bienveillant, en
respirant avec soulagement ; il n'y avait absolument rien de vrai dans tous ces méchants propos.
— Mon Dieu, dit avec sentiment l'une des plus acharnées parmi les comtesses, on parle si souvent à tort et à travers : comment donc ces fiançailles se sont-elles faites?
— Antoinette de Bohlen m'a écrit ce matin pour me donner des détails très intéressants, répondit la jolie comtesse de Pausewitz; mais elle m'avait imposé une discrétion absolue sur ce sujet.
— Vous voilà dégagée : parlez... mais parlez donc, s'écrièrent les dames en chœur.
— Claudine s'est fait ouvrir l'artère, afin que l'on infusât son sang à la duchesse, qui serait morte sur-le-champ si cette opération n'avait eu lieu. Mon Dieu, mon Dieu!... c'était une terrible résolution à prendre, et je déclare que j'en aurais été incapable.
— Terrible! s'écria le chœur féminin.
— Quel courage! quel héroïsme!... s'écria le jeune officier, dont les yeux brillaient d'admiration.
— Mille tonnerres! dit à son tour la vieille
Excellence, si j'avais seulement quarante ans de moins, je tomberais amoureux fou aux pieds de cette Claudine!
Un coup d'oeil sévère de sa femme accueillit la déclaration de la vieille Excellence, et le réduisit à murmurertout bas : — Et avec cela, elle est si belle ! Ah ! ce Gérold, il est trop heureux.
— Du reste, il fait ses adieux à la cour, dit le jeune officier ; on m'a appris qu'il comptait vivre en gentilhomme fermier et faire valoir ses terres.
— Que sais-tu de plus, Lolo? reprit l'une des dames présentes.
— Elle a reçu des présents magnifiques... une quantité de diamants. Et la duchesse douairière lui a prodigué des soins maternels ; elle est plus en faveur que jamais.
— Charmant!...
— Quand le mariage aura-t-il lieu?
— Sans doute ils passeront l'hiver à la résidence.
Et la conversation continua de la sorte; si l'on avait pu jeter la sonde au fond de tous les cœurs , on n'y aurait point rencontré le moindre sentiment bienveillant pour Claudine ; mais
nul n'eût osé proférer le plus léger blâme à propos de la fiancée du baron de Gérold; toutes les dames présentes prirent la décision de lui envoyer une magnifique corbeille de fleurs, comme marque de reconnaissance pour son dévouement envers la duchesse, universellement aimée.
Les fiancés avaient atteint la maison des Hiboux: les bâtiments et le petit jardin étaient baignés par les rayons du soleil couchant ; tout, ici, respirait la paix : on se trouvait si loin, si bien à l'abri des regards humains ! Mais le visage de Claudine s'assombrit : la voûte de la porte d'entrée était garnie d'une guirlande de feuillage et de roses.
— Lothaire, dit-elle tout bas, en touchant légèrement son bras au moment où il l'aidait à descendre de voiture, quittez-moi ici; je vous en prie, je l'exige au besoin, retournez chez vous avec Béate : il faut que je prépare et aver- | tisse mon frère ; je vous préviendrai, quand le moment sera venu pour vous de vous rendre ici; je ne puis ?C7' jouer la comédie : cela est tout à fait au-dessus de mes forces.
Lothaire hésita à se rendre à cette prière ;
mais un coup d'oeil, jeté sur les yeux bleus qui se fixaient douloureusement sur lui, le décida; elle était visiblement souffrante; il ne lui répondit pas , mais , se tournant vers Béate , il la pria de l'attendre; il accompagna sa fiancée jusqu'à la porte, devant laquelle la petite Elisabeth accourait joyeusement , et baisa la main qu'elle lui tendait.
— A quelle heure désirez-vous que la voiture vienne vous chercher, pour vous mener à Altenstein, ce soir?... lui demanda-t-il. Vous m'autorisez, bien entendu, à vous y accompagner.
Claudine se tournait à ce moment pour adresser un afFectueux sourire à Béate... Dans le trouble qui l'agitait, elle avait oublié l'excellente créature; mais Béate, occupée à examiner la fenêtre de la tour, ne vit pas ce mouvement.
— Je vous remercie, Lothaire, lui réponditelle à voix basse, mais d'un ton décidé; je ne compte pas retourner à Altenstein : je reste ici, et j'en avertirai la duchesse. Vous ne me croyez pas? poursuivit-elle avec un sourire triste... Je vous affirme que je ne trouve pas en moi la force nécessaire pour soutenir le rôle qui m'est
imposé. J'ai fait courageusement mon devoii* aujourd'hui, n'est-il pas vrai? Ayez uq peu de pitié pour moi.
Elle le salua, et entra dans la maison.
M'"^ Lindenmeyer venait à sa rencontre, et, dans sa hâte joyeuse, faillit tomber du haut de l'escalier; elle s'était coiffée de son plus beau bonnet, et s'avançait les bras tendus.
— Ah! ma chère demoiselle, quel bonheur!... s'écria-t-elle en pleurant de joie. Oh! nous savons tout, et par qui? Devinez! Parla petite-fille de Heinemann; elle est venue tout exprès dès le petit jour pour nous réjouir le cœur avec cette nouvelle. Mais pourquoi monsieur le fiancé n'entre-t-il pas?
Claudine dut se laisser serrer dans les bras de M"" Lindenmeyer, serrer la main d'Heinemann qui était accouru, et recevoir les félicitations d'Ida; la situation devenait de plus en plus difficile à soutenir; elle monta l'escalier avec un grand trouble, et se trouva enfin visà-vis de son frère, assis à la table de travail ; il termina la ligne commencée , puis d'un bond se trouva près d'elle, lui relevant la tête et souriant avec attendrissement. — Ma courageuse
petite sœur!... s'écria-t-il... Et elle me revient fiancée! Mais regarde-moi donc!
Elle ne releva pas ses paupières baissées, qui laissaient tomber de grosses larmes.
— Oli! Jean!... Jean... fit-elle en sanglotant.
Il caressa doucement sa chevelure soyeuse.
— Ne pleure pas, lui dit-il; parle plutôt ; que t'ont-ils donc fait là-bas?
Et alors elle dit tout au seul confident dans la tendresse duquel elle avait pleine confiance ; elle ne s'excusa pas ; elle confessa tous les maux endurés parce que son orgueil n'avait pas voulu admettre qu'il fût possible de la soupçonner. Elle fit l'éloge de la conduite de son cousin,
— Et ce qu'il y a de plus douloureux , ajoutât-elle, c'est que je l'aime, entends-tu? Je l'aime depuis. . . mon Dieu ! je ne sais pas. . . depuis toujours, depuis le premier jour où je l'ai aperçu. Le jour où je l'ai vu devant l'autel, près de la princesse qu'il épousait, j'ai cru ne pouvoir survivre à ce spectacle. Aujourd'hui la destinée met à ma portée ce bonheur inespéré de l'avoir pour compagnon de mon existence, lui que
j 'honore par-dessus tous les hommes , lui que j'aime de toutes les forces de mon âme... Elle m'offre ce bonheur, mais en me défendant d'y toucher. « Tiens, me dit-elle, jeté donne la félicité, si ardemment souhaitée , celle dont l'impossibilité t'a fait verser tant de larmes, mais n'oublie pas que tu n'en as que l'apparence. » Crois-moi, il m'a demandée en mariage, uniquement mù par le sentiment qui l'a porté à acheter à tout prix la vieille argenterie de notre maison, dont les armoiries ne devaient point passer dans d'autres mains ; il aimerait mieux mourir que de supporter une tache sur le nom de Gérold; il m'a demandée en mariage pour sauver l'honneur de sa maison, non parce qu'il m'aimait, mais parce qu'il ne voulait pas que je restasse l'objet du mépris d'autrui, la fable de la cour et de la ville.
Elle s'arrêta épuisée , mais sans pouvoir réprimer ses sanglots.
Jean ne lui répondit pas tout de suite; sa main était toujours posée sur la tête blonde de sa sœur.
— Et si pourtant il t'aimait?... dit-il enfin d'un ton pensif.
Claudine tressaillit, et se trouva debout près de son frère.
— 0 mon Dieu ! . . . dit-elle, tandis que sur son visage marbré par les larmes se peignait une sorte de compassion affectueuse pour la crédulité de son frère... Non, reprit-elle, cher frère aveugle, cher rêveur, non, il ne m'aime pas.
— Qui sait?... poursuivit Jean; il n'a jamais été de ceux qui savent feindre ce qu'ils n'éprouvent pas; tout petit déjà, il se serait laissé couper la langue plutôt que de dire un mensonge ; il est resté tel qu'il était dans son enfance, Claudine.
— Je le sais bien ! .. . s'écria-t-elle avec fierté ; il est l'homme rigoureusement sincère que tu dépeins : aussi ne m'a-t- il jamais, non pas dit, mais laissé entendre ou supposer, qu'il m'aimât; et lorsque je lui ai proposé de jouer cette comédie de nos fiançailles, afin de procurer quelques jours d'apaisement à une pauvre femme qui est mourante, quand je l'ai rassuré sur les suites de cet engagement... fictif, quand je lui ai dit que dès à présent nous pouvions nous séparer, crois-tu qu'il ait réclamé... exprimé quelque regret? Non ; car j'a-
bondais dans son sens; je lui fournissais le moyen d'atteindre son but... ma réhabilitation... dit-elle, en prononçant ce mot à voix basse, avec répugnance... sans qu'il fût obligé de sacrifier sa vie à son œuvre. Il est sincère... il l'est même jusqu'à la dureté, et je l'ai éprouvé plus d'une fois.
Claudine essaya de dominer son émotion et s'exprima plus doucement.
— Et toi, mon pauvre frère, lai dit-elle affectueusement, toi qui as eu le bon esprit d'adopter la solitude et de ne point t'en laisser détourner, je trouble la paix de ton travail en l'apportant mes peines ; supporte-moi, telle que je suis, un peu de temps; je m'apaiserai, tu verras; je vais redevenir ta ménagère, un bon et tendre camarade pour toi. Si seulement je n'avais plus jamais passé le seuil de la maison des Hiboux! Accorde-moi un peu de temps; tu le verras, Jean : je triompherai de tout cela !
Elle le baisa au front et se retira dans sa chambre, où elle s'enferma au verrou.
On eût dit qu'une source pure et fraîche tombait goutte à goutte sur son âme embrasée dans cette retraite paisible; elle allait d'un
meuble à l'autre, comme pour s'assurer que ses vieux amis étaient autour d'elle, et s'arrêta enfin devant le portrait de sa grand'mère,
— Tu as été une femme si sage, murmurat-elle, et ta petite-fille l'a été si peu! Elle paie cher sa confiance en elle-même, cher aussi l'orgueil qui était en elle, et qui ne lui permettait pas de tenir compte des apparences. . . Elle le paie du bonheur de sa vie.
Au rez-de-chaussée, la petite Elisabeth attendait impatiemment que l'on vînt assister au spectacle charmant dont elle réjouissait ses yeux. La table dressée était ornée de fleurs ; les serviettes, si adroitement reprisées par ]VF^ Lindenmeyer, étalaient leur blancheur ; une couronne de roses entourait le dossier de chacune des deux chaises, destinées aux fiancés ; de plus , il y avait là un superbe gâteau préparé par Ida; la petite fille^ voulant s'associer à tous ces préparatifs, avait mis à sa belle poupée une robe neuve; pourquoi ne venait-on pas?
Elle courut dans la chambre de aP Lindenmeyer.
— Quand donc a lieu la noce? demandât-elle avec impatience. A ses yeux, des préparatifs si considérables impliquaient un mariage immédiat.
— Ah!... ma chérie, répondit M"'' Lindenmeyer en secouant la tête avec découragement, qui peut lire dans l'avenir? Il y a bien loin quelquefois de la coupe aux lèvres.
Et en effet ces fiançailles ne ressemblaient pas du tout, selon M"*' Lindenmeyer, aux fiançailles de tout le monde. Comment! les deux jeunes gens ne passaient pas même quelques heures ensemble ! Peut-être agissaient-ils ainsi conformément à une mode nouvelle? Tout ne changeait-il pas? De son temps, les fiancés se quittaient le moins possible et causaient ensemble le plus longtemps qu'ils le pouvaient. Il devait encore en être ainsi; bien sûr, les choses n'allaient pas tout droit; elle soupira profondément.
— Range tout cela, dit- elle à Ida, qu'elle avait appelée; les guêpes s'acharnent sur le gâteau; ce n'est point pour elles que nous l'a-
vons pétri et doré avec tant de soin. Et nos belles couronnes parfumées!... Elles ont le lot de tout ce qui est beau sur la terre. Ida, Ida, je ne sais pourquoi... mais je me sens si accablée, si découragée!
— Elisabeth voudrait avoir du gâteau , dit la petite fdle; ce n'est pas une raison parce qu'on ne se marie pas, pour qu'on ne lui donne pas du gâteau. Elle suivit la servante.
Heinemann, assis sur le banc, devant la porte de la maison, sifflait un air mélancolique; et, tout en rangeant la table dédaignée , Ida chantait devant la fenêtre ouverte les paroles de cet air :
Un jour deux tourterelles
Se tenaient côte à côte sur une branche ;
Elles se tenaient l'une près de l'autre,
Sachant que si elles se séparaient,
Le feuillage se flétrirait,
Et qu'il n'y aurait plus de bonheur pour elles.
Heinemannn pas plus qu'Ida ne soupçonnaient à quel point leur complainte attristait M"" Lindenmeyer; elle se pencha hors de la fenêtre de sa chambre.
— Taisez-vous donc , leur dit-elle à mi-voix ;
Dieu sait pourtant que cette chanson-là ne convient pas du tout à une maison dans laquelle il y a une fiancée : on dirait d'un mauvais présage î
Claudine avait entendu le chant et les paroles.
— « Si elles se séparaient ! . . . » répéta-t-elle ; mais elles s'aimaient et ne songeaient pas à se séparer... Et nous?
La neige avait fait sa première apparition dans les montagnes ; c'est le premier échelon de l'escalier gigantesque de l'hiver, qui peu à peu descend de la cime la plus élevée sur les plus proches sommets, avant de s'installer dans les vallées et les plaines; tandis que l'on se hâte de jouir des derniers beaux jours dans les contrées dépourvues des hauts sommets visités par la foudre et exposés aux plus dures épreuves, ici les arbres ont déjà revêtu leur robe blanche ornée de diamants. Déjà le logis prodigue à ceux qui l'habitent les sensations
de bien-être, un peu mélancolique, qui sont la compensation des rigueurs de l'hiver. Les grands poêles de faïence entretiennent dans toute la demeure une chaleur égale; les fenêtres extérieures sont encadrées de mousse, afin qu'aucun courant d'air ne puisse pénétrer dans la maison; on peut passer de douces et heureuses soirées sous la lumière de la lampe , qui éclaire les ustensiles destinés à prendre le thé.
Nulle part, peut-être, cette impression de commode bien-être et de paisible jouissance ne se faisait sentir avec autant d'intensité que dans le petit salon du château de Maisonneuve attribué à Béate.
Elle était occupée à ce moment-là, — comme toujours du reste, car, ainsi qu'elle le disait plaisamment, si elle avait commis un crime, elle redoutait, non pas tant la condamnation aux travaux forcés, mais celle à l'oisiveté forcée; — elle écrivait :
« Après avoir répondu aux questions concernant l'exploitation de nos biens et leur rendement, qui est satisfaisant, je vais, mon cher Lothaire, aborder les affaires de cœur. Je me
suis rendue à la maison des Hiboux; j'y ai trouvé Claudine occupée à donner des leçons à la petite Elisabeth ; je voudrais bien t'envoyer, cette fois, des nouvelles plus positives et meilleures ; mais tout en est toujours au même point. Elle ne parle jamais de toi, et lorsque j'essaie de mettre la conversation sur ce qui te concerne, je n'obtiens aucune réponse, ou du moins, point de réponse qui me paraisse satisfaisante. Elle semble n'avoir plus qu'un intérêt ici-bas : celui de la santé de la duchesse. Elle vit en recluse; son unique distraction est celle que lui offrent quelques promenades solitaires ; elle est pâle à faire peur. Jean, ce vilain égoïste, ne s'en aperçoit pas ou ne veut pas s'en apercevoir; aussi lui ai-je rivé son clou aujourd'hui; il apportait précisément à sa sœur un volumineux manuscrit pour le lui faire recopier; je m'en suis emparée sous son nez, en lui disant : « Avec votre permission , je me charge d'accomplir cette besogne ; vous abusez des forces de cette pauvre Claudine. » Je sais qu'elle a renvoyé Ida; elle vaque donc à tous les soins du ménage; elle fait la cuisine, elle coud, elle repasse, et vraiment pas trop mal ! Sur tous ces chapitres
elle a fait des progrès surprenants. Quel bel outil , mon Dieu , que la volonté ! On peut l'employer avec succès à tout ce que l'on veut ; seulement il faut d'abord l'avoir, ensuite ne plus jamais le lâcher. Bref, elle a bien assez d'occupations, sans que l'on use ces beaux yeux, qui ont tant pleuré, à recopier des manuscrits. On ne la voit plus jamais sans remarquer ces paupières rougies; et chaque fois que je lui dis : « Tu as pleuré?... » elle me répond avec son grand air : « Moi? Pourquoi aurais-je pleuré? »
« Jean m'a regardée dun air fort surpris lorsque je lui ai déclaré mon intention de lui servir désormais de copiste; je crois qu'il lui déplaît de me voir pénétrer dans le sanctuaire de ses pensées; il n'a pas osé me refuser; du reste , cela eût été une peine perdue : c'est un de ces hommes qu'il faut aider sans qu'il s'en doute , — ce qui est facile , — et même contre son gré : l'énergie d'autrui doit se substituer en lui à celle qui lui manque; à cette condition, il peut faire de belles et bonnes choses,
« Pardonne-moi de te parler si longtemps de Jean, tandis que c'est surtout Claudine dont tu
veux connaître les faits et gestes. Tu m'as demandé si elle portait sa bague de fiançailles. Je te réponds à regret, mais la vérité avant tout : elle ne la porte pas. Je l'ai questionnée à ce sujet; elle a éprouvé de la confusion et ne m'a pas répondu, et j'ai remarqué autour de sa bouche ime certaine expression de dureté amère que je connais bien. Je crois que tu aurais dû agir avec elle tout autrement que tu ne l'as fait. C'était difficile, il est vrai, les choses étant ce qu'elles sont.
« Je pense quelquefois que peut-être, en effet, le duc... Non, non, Lothaire, je ne veux pas te causer d'inquiétude. Je suis bien sotte en pareilles matières; je ne sais, d'autre part, ce qui a pu se produire entre vous deux, et je ne veux point pénétrer dans vos secrets en vous arrachant des confidences à l'un ou bien à l'autre. Dieu veuille que ces nuages se dissipent enfin! Ce que je sais pertinemment, ce que je garantis, c'est que si vous ne voulez pas vous entendre catégoriquement et sans retard, vous serez tous deux mortellement malheureux. Souvent la langue me démange, et je me tiens à quatre pour ne point entrer chez elle brus-
quement et lui dire : Qu'est-ce que toutes ces affaires? L'un est ici, l'autre au loin : voyons, vous aimez- vous, ou ne vous aimez- vous pas? Expliquez-vous, au nom du ciel, et que l'on sache sur quel pied il faut danser ! — Mais tu me l'as défendu: il faut donc laisser aller les choses, ce qui est bien dur, lorsqu'on se dit qu'en les dirigeant un peu, elles iraient bien mieux,
« J'emmène toujours Léonie quand je me rends à la maison des Hiboux ; mais c'est peine perdue : on dirait qu'elle ne voit pas même l'enfant, et vraiment ce n'est pas pour me vanter, mais elle vaut la peine d'être reg-ardée , tant elle est vive, fraîche et jolie. Jean dit qu'avec ses yeux et ses cheveux noirs elle a tout à fait la mine d'un baby espagnol, de l'un de ces enfants dont Murillo faisait le portrait. Une fois , — j'étais dans la chambre voisine et elle ne savait pas que je la voyais, — Claudine a pris ta fdle dans ses bras et l'a tendrement embrassée; dès que je suis entrée, elle a repris son attitude indifférente.
(' M"^ de Katzenstein a écrit dernièrement à Claudine que la princesse Hélène était près de
la duchesse, à Cannes; qu'il s'était opéré en elle une transformation pour ainsi dire miraculeuse. Elle soigne la duchesse avec une patience infatigable, et celle-ci en fait le plus grand éloge dans les lettres qu'elle adresse à Claudine presque chaque jour. Claudine lui répond avec la plus rigoureuse exactitude. Mais cette correspondance , qui lui apporte pourtant un peu de distraction, semble lui causer plutôt de l'impatience, et elle est pour ainsi dire mécontente lorsque le facteur lui remet un volumineux paquet, cacheté aux armes ducales. Dans chaque lettre, pour ainsi dire, la duchesse lui demande : « Quand te maries-tu? Pourquoi ne me parles -tu pas de ton fiancé , de ton bonheur? » Et de temps en temps il y a, entre les feuillets de la lettre, une fleur d'oranger. Je ne sais ce que Claudine lui répond ; mais, si j'en juge d'après le renouvellement de ces questions, je crois bien qu'elle ne lui répond rien du tout.
« Ceci n'est plus une lettre, c'est un rapport; auras-tu seulement le courage d'aller jusqu'au bout de ces feuillets? Et cependant j'ai encore beaucoup à écrire aujourd'hui; je vais com-
mencer à copier le manuscrit de Jean ; je l'ai déjà un peu feuilleté; c'est le second volume de ses Souvenirs de voyage en Espagne, et il s'y trouve des pages extrêmement belles ; toutes sont intéressantes; on est vraiment toujours étonné^ quand on connaît un écrivain, de découvrir qu'il y a en lui deux êtres si différents l'un de l'autre! L'un, qui dans le train ordinaire de la vie est notre égal, et quelquefois nous est inférieur; l'autre, qui tout à coup s'élève au-dessus de nous et nous domine de toute la hauteur d'une intelligence poétique ou philosophique. Ce Jean! qui l'eût pu croire?
« Que veux-tu savoir de plus, Lothaire? Interroge-moi et je te répondrai exactement. Mais ne prolonge pas trop ton séjour dans ton solitaire château de Saxe, Dieu veuille accorder à notre duchesse l'amélioration de sa santé ; on dit que cette pauvre âme est bien agitée, qu'elle est prise d'une sorte de nostalgie, qu'elle voudrait revoir son pays et ses enfants. Hier elle a envoyé des roses à Claudine. L'une de ces pauvres fleurs expatriées , placée devant moi dans un verre d'eau, m'a fait de la peine ; elle semblait contempler avec une triste surprise la
neige qui tombait contre la fenêtre ; cette neige précipite en ce moment ses flocons serrés et tombant toujours plus rapidement; je mets dans cette enveloppe une boucle de cheveux de notre petite fille.
« La princesse Thékla a près d'elle M"° de Berg-; le savais-tu? Sais-tu aussi que le duc n'a point emmené à Cannes M. de Palmer, son grand favori, cet Anglais ou Américain, je ne sais pas au juste ce qu'il est, et lui non plus, sans doute. Cela a surpris tout le monde, car il semblait ne pouvoir se passer de cet homme, qui , — Dieu me pardonne , — me fait l'effet d'un grand fourbe. »
Elle écrivit l'adresse de son frère sur l'enveloppe et se disposa à passer dans la chambre de l'enfant : c'était l'heure à laquelle on lui servait un potage, et Béate ne pouvait se dispenser d'y goûter, afin de s'acquitter ponctuellement de sa mission de surveillante, mais on ouvrit la porte devant Heinemann.
— Hé bien ! dit-elle en le voyant entrer chaussé de bottes hautes, enveloppé d'un manteau épais et tenant à la main son bonnet de fourrure, que se passe-t-il donc chez vous?
— Dieu soit loué! Rien. Mais nous avons reçu un télégramme qui oblige notre demoiselle à prendre le train de nuit ; et elle m'envoie demander à Mademoiselle de lui prêter un traîneau pour se rendre à la station voisine.
Béate ordonna que l'on attelât de suite, et versa au vieillard un grand verre de thé bouillant.
— Je vais me rendre chez ma cousine, ditelle, et il y aura aussi place pour vous sur le siège.
— C'est tout juste ce que notre demoiselle désirait, et j'avais oublié de le dire!... murmura Heinemann.
Un quart d'heure plus tard. Béate glissait rapidement sur la moelleuse couche de neige qui garnissait d'un matelas épais la route de la forêt.
La maison des Hiboux se détachait nettement sur les arbres blanchis, et les fenêtres du logis semblaient des yeux enflammés, essayant de sonder les mystères de la forêt. M"° Lindenmeyer vint au-devant d'elle dans le vestibule ; elle était fort troublée et ses yeux se remplis-
saient de larmes. Elle joignit les mains et dit tout bas à Béate : — La duchesse touche à sa fin. Béate s'élança dans l'escalier^ et de là, dans la chambre de Claudine qui préparait une petite valise, et tourna vers elle un visage pâli par l'émotion.
— Au nom du ciel! s'écria Béate, tu pars pour Cannes?
— Oh! non... répondit Claudine; je vais seulement jusqu'à la résidence; la duchesse veut mourir chez elle.
En parlant ainsi , elle cachait son visage dans ses mains en pleurant.
— Et ils la ramènent?... Ma chère Claudine bien-aimée, je t'en conjure, ne pleure pas ainsi! Hélas!... ne savais-tu pas qu'elle ne pouvait vivre?
— Voilà la dépêche de M"^ de Katzenstein, Béate. La duchesse s'attend à me trouver au palais; elle arrive demain soir ; la dépêche est datée de Marseille. Je voulais te demander, Béate, de t'occuper un peu de la petite; Jean est si complètement absorbé dans ses travaux qu'il est inutile de lui demander quoi que ce soit de ce genre, et M"° Lindenmeyer est un peu
distraite et oublieuse : j'avais pensé à faire revenir Ida, mais on me dit qu'elle est placée.
— A quoi bon ce tas de paroles? On dirait que tu t'excuses de me demander un léger service d'amie, fit Béate en grommelant et aidant Claudine à mettre son manteau ; tout cela va de soi; ne laisse aucune inquiétude derrière toi; tu vas au-devant de peines et de chagrins qui suffiront pour t'accabler. Enveloppe-toi bien , et...
— Mais laisse l'enfant ici, dit Claudine en l'interrompant, Jean est habitué à ce que, le jour tombant, sa fille entre chez lui et vienne s'asseoir sur ses genoux : elle lui manquerait beaucoup.
— Cela se comprend , répondit Béate, mais. . . que voulais-je donc te dire?... Ah! oui... N'oublie pas ta bague de fiançailles.
— C'est vrai! répondit-elle tristement. Et, se détournant, elle l'alla prendre dans un petit coffret.
M^'" Lindenmeyer pleurait dans le vestibule, en attendant près de Béate que Claudine eût fait ses adieux à son frère.
— Oh! Dieu... disait la vieille fille, être si
jeune, si heureuse, et mourir! Que Dieu lui accorde du moins la satisfaction de revoir son pays!
— Que Dieu le lui accorde, en effet!... répéta Claudine , qui se dirigea vers la porte en compagnie de Béate. Celle-ci, qui traitait maternellement la fiancée de son frère, voulut s'assurer par elle-même que rien ne lui manquait; elle la plaça dans le coupé, monté sur des patins, lui fît remarquer qu'il s'y trouvait une boule d'eauchaude, une couverture de fourrure, et enfin l'embrassa. Le traîneau disparut avec la rapidité de l'éclair ; ses lanternes traçaient sur la route blanche une traînée lumineuse, tandis que le bruit des grelots attachés aux harnais des chevaux allait toujours s'affaiblissant. Béate pensa à ce train express qui, lui aussi, glissait rapidement pour ramener la duchesse ; il fallait qu'elle fût bien, bien malade pour que l'on eût entrepris ce voyage. C'est qu'on la ramenait pour mourir. Puis elle se représenta les pleurs de Claudine. Quelle réunion entre les deux amies! Quand la duchesse avait quitté Altenstein pour se rendre à Cannes, Claudine s'était évanouie. Et maintenant que
serait-ce quand il faudrait lui dire le dernier adieu !
Claudine aussi pensait à cette amie si tendre qu'elle allait perdre... Oui, elle savait que ses jours étaient comptés; mais elle espérait qu'elle ne disparaîtrait pas si vite... pas tout de suite. L'avenir était sombre pour la jeune fille, plus sombre même que la nuit dont elle était environnée.
Elle n'avait qu'un assez court espace de chemin à parcourir, mais il fallait ensuite attendre deux heures à W..., les trains d'hiver ne se raccordant pas exactement. Déjà elle apercevait les lumières de W..., et le train ralentit sa marche et enfin s'arrêta ; la salle d'attente était brillamment éclairée; Claudine n'enleva pas l'épaisse voilette de laine noire que Béate avait attachée sur son chapeau et qui cachait son visage aussi exactement qu'un masque; elle alla s'asseoir dans un coin.
Non loin d'elle se trouvaient deux personnes ; la dame avait, elle aussi, couvert son visage d'un voile épais; son compagnon tournait le dos à Claudine ; elle n'aperçut de celui-ci qu'une chevelure courte grisonnante ; il était enveloppé
dans une fourrure de prix et son chapeau était posé sur la table vers laquelle il se courbait pour consulter un indicateur; chaque fois qu'il tournait un feuillet du cahier, un superbe diamant porté en bague lançait des éclairs. Chacun sait combien péniblement se traînent les heures d'attente dans une gare de chemin de fer, et comme la moindre distraction est la bienvenue en pareil cas; Claudine prit donc un certain intérêt à observer ces deux personnes : plus elle regardait la dame, et plus il lui semblait que certains gestes, certains mouvements de tête ne lui étaient pas inconnus. Qui était-ce? Mari et femme? Frère et sœur?
La dame parlait avec vivacité, mais à voix basse, et elle avançait sa tête vers son compagnon pour lui parler de plus près.
Celui-ci se recula avec un mouvement de contrariété.
— Folie!... dit- il à mi-voix en anglais. Je vous ai expliqué cent fois déjà que je me rendais seulement à Francfort pour y régler une affaire et que j'en revenais aussitôt.
— Oui, mais je ne vous crois pas, lui répon-' dit la dame , en s'exprimant comme lui en an-
glais ; aussi j'éprouve le besoin de vous répéter, moi aussi, pour la centième fois : Si vous me trompez, gare à vous! Vous savez que je me venge.
— Cela ne vous serait pas aussi facile que vous l'imaginez; vous ne pouvez frapper sur moi aucun coup, sans en recevoir le contrecoup.
— Peu m'importerait ! Ce n'est pas cela qui m'arrêterait.
Son compagnon aperçut vraisemblablement dans son regard une expression qui lui fournit matière à réflexion, car il fit un mouvement qui le montra presque de face à Claudine et lui prit la main en lui parlant bas.
C'était... oui, vraiment, c'était bien M. de Palmer. Et maintenant elle la reconnaissait bien à son léger hennissement qu'elle ne pouvait réprimer quand la colère la dominait : c'était M™" de Bergl Que signifiait donc ce rapprochement?
— Voyons, mon amie, disait M. de Palmer, essayons de raisonner : comment voulez-vous que je me passe de vous, d'un auxiliaire aussi précieux? Quand il n'y aurait pas cent autres
considérations, comprenez du moins que vous m'êtes indispensable.
Les sifflements d'un train se firent entendre, et bientôt la gare fut secouée par son arrivée.
— Les voyageurs pour Francfort-sur-le- Mein, en route! dit la voix d'un conducteur.
M. de Palmer se leva vivement.
— Restez ici, dit-il à sa compagne.
— Vous ne voudriez pas me priver du plaisir de vous accompagner jusqu'au wagon, répondit M"" de Berg d'un ton ironique; il se passera peut-être bien longtemps avant que nous nous revoyions. Il ne répondit pas et se précipita sur le quai, suivi par sa compagne.
Claudine se leva involontairement et s'approcha d'une fenêtre; elle vit M. de Palmer monter dans un wagon de première classe; puis le train partit, etM™^de Berg, enveloppée dans sa fourrure, revint à pas lents dans la salle d'attente ; un instant elle fixa Claudine, toujours voilée ; puis elle demanda du thé et des journaux.
M. de Palmer pouvait, en effet, être obligé d'entreprendre un voyage d'affaires ; mais comment expliquer la résistance de M"" de Berg,
et le soupçon qu'elle exprimait? Était-il donc présumable qu'ils s'étaient associés l'un et l'autre en vu de trafics et d'intrigues inavouables?
Enfin , enfin on signala le train qu'elle devait prendre ; Claudine resta un peu en arrière , afin de ne point monter dans le même wagon que M""® de Berg; il n'y avait que deux compartiments de première classe; M"® de Berg ayant pris l'un, Claudine se dirigea vers l'autre, que le conducteur lui ouvrit; elle y jeta un coup d'œil : il s'y trouvait un voyageur, et elle se demanda s'il ne vaudrait pas mieux monter dans un wagon de deuxième classe.
— Le compartiment de deuxième classe dans lequel il est interdit de fumer, est-il libre?... dcmanda-t-elle au conducteur.
— Non, Madame : il s'y trouve cinq voyageurs et une dame; et le compartiment des dames est rempli par une famille.
Elle se décida à monter dans le wagon qui était ouvert devant elle, et prit place dans un coin, près de la fenêtre : le voyageur qui s'y trouvait dormait dans le coin opposé ; on n'apercevait de lui qu'une grande fourrure, un
bonnet fourré et une couverture de voyag-e. Le trajet n'était pas long- : deux heures environ ; elle appuya sa tête contre le coussin : elle était fatiguée, mais la lassitude du corps ne put dominer l'ag-itation de ses pensées. La duchesse allait mourir; elle perdait avec elle ce qu'il y a de plus précieux au monde : une amie véritable ; elle retrouvait sa liberté ; quand le dernier cierge de la cérémonie funèbre serait éteint, elle remettrait sa bague de fiançailles entre les mains de Lothaire, et tout serait dit. Et après? Quelle vie se préparait pour elle! Celle d'une fille noble et pauvre, qui endure des privations inconnues môme aux plus misérables; cela encore, ce n'était rien. Mais le souvenir... le regret... comment supporterait-elle leurs douleurs cuisantes? Sans doute, elle n'était point seule; mais Jean, bien jeune encore, se remarierait peut-être, et leur tendresse commune s'affaiblirait ; elle pourrait peut-être même être à charge, à lui comme à sa femme. Si de son côté Béate se mariait, si elle quittait la contrée, quel isolement écrasant! Mais non... Elle était folle; Jean ne se remarierait pas : où donc trouverait-il une
femme? Ce n'était point dans la solitude de la maison des Hiboux. Jean lui resterait avec son enfant ; il y avait un manque de courage condamnable, une sorte d'infirmité d'esprit à envisager les pires extrémités qui pouvaient s'offrir : combien d'autres étaient isolées, et plus malheureuses qu'elle !
Elle se redressa et s'appliqua à changer le cours de ses pensées, en contemplant les jolies palmes étincelantes que la gelée avait tracées sur les vitres. Tout à coup elle tressaillit épouvantée... Le bruit et le mouvement du train, qui reprenait sa course après s'être arrêté à une station durant quelques minutes, ne lui avaient point permis de s'apercevoir que le voyageur s'était réveillé, qu'il s'avançait vers elle. .. qu'il touchait son manteau... Au moment où elle allait pousser un cri, elle reconnut Lothaire.
— C'est bien vous! dit-il d'un ton affectueux; je vous avais reconnue, en dépit du voile qui vous tient lieu de masque... Mais je n'y ai pas grand mérite : il n'y a ici-bas aucune chevelure qui se puisse confondre avec la vôtre. Vous vous rendez donc à la résidence?
Tandis qu'il parlait ainsi, ses traits expri-
niaient une surprise joyeuse; il tendait la main, comme pour presser la sienne ; son bonnet de fourrure était resté à sa place... il s'assit, partagé, cela était évident, entre deux sentiments contraires.
Claudine s'était rapidement dominée.
— Oui, répondit -elle avec calme en tenant ses deux mains enfoncées dans son manchon ; une dépêche m'a avertie que Leurs Altesses arrivaient demain matin, et je me suis mise immédiatement en route.
— Dites-moi, je vous prie, si tout va bien dans ma vallée?
— Très bien.
— Et ma fille?
— Elle est bien portante, si je ne me trompe.
— Vous n'en avez pas la certitude?... dit-il d'un ton amer.
Durant un instant, tous deux gardèrent le silence; le train s'arrêta; les pas lourds de quelques hommes firent grincer la neige au dehors; la porte d'un compartiment s'était ouverte quelque part, puis le train se remit en marche.
— Claudine, reprit-il d'un ton hésitant, je
VOUS ai écrit avant-hier; ma lettre doit arriver ce matin à la maison des Hiboux.
Elle pencha la tète sans le regarder.
— Je me trouvais dans une disposition pénil)le, reprit-il; enfermé dans ce vieux logis démeublé, bloqué par les neiges, à deux heures de distance de la ville la plus proche, ignorant tout, par cela même supposant tout, même l'impossible. Cet isolement, dans un pays presque inconnu, me semblait insoutenable, et j'étais hanté par des visions; j'apercevais mon parloir de Maisonneuve, qui a toujours servi de lieu de réunion à notre famille ; je voyais mon enfant jouer sur le tapis, j'entendais son gazouillement... et je me trouvais très, très malheureux; je me suis demandé pourquoi je subissais ce dur exil, pourquoi je me condamnais à cet isolement. J'ai pris sur-le-champ mon écritoire, et je vous ai adressé une lettre pour vous demander si...
Elle lui coupa la parole.
— Me demander quoi? Je ne puis vous obliger à tenir votre promesse, et vraiment je ne pouvais jamais demander de vous condamner à une solitude si pénible ; vous pouviez vous
rendre à Vienne, à Paris, que sais-je?... dans quelque grande ville qui vous eût offert des distractions.
Il l'avait laissée parler.
— Dans ma lettre, reprit-il avec calme, je vous demandais si cette comédie ne devait pas prendre fin; cela est vraiment puéril...
Claudine fit un geste d'indignation ; parlaitil sérieusement?
— Vous me demandez cela maintenant , s'écria-t-elle, au moment où le dénouement est si proche? La malheureuse duchesse n'a peut-être pas vingt-quatre heures d'existence devant elle, et nous lui ferions perdre le fruit d'une illusion que tous deux nous avons payée si cher ! Vous avez une bien grande hâte de reprendre votre liberté.
— Votre langage est très amer, répondit Lothaire d'un ton de contrariété et de compassion à la fois; mais vous avez raison : eu égard aux événements qui se préparent, mieux vaudrait ne point s'entretenir de tous ces détails ; cependant...
— Non, non, laissons celai
— Cependant je ne puis me dispenser de
VOUS en entretenir. La duchesse s'est adressée directement à moi, et je ne puis vous laisser ignorer cette démarche.
Il prit une lettre dans son portefeuille et la tendit à Claudine.
Celle-ci fit un geste de dénégation.
— Cette lettre est écrite par la duchesse ellemême, poursuivit-il. La pauvre femme voit ses derniers jours troublés par des préoccupations ; si vous le permettez, ma cousine, je vais vous lire sa lettre.
Sans arrêter son regard sur le pâle visage de la jeune fille, Lothaire commença sa lecture :
« Mon cher baron,
« Ces lignes vous sont adressées par une mourante qui a longtemps lutté avant de vous écrire. Je vous prie de m'assister, dans la mesure de ce qui est possible, en une circonstance des plus importantes au point de vue de mes affections,
« Répondez franchement à une question, dont vous pardonnerez l'indiscrétion en vous disant que celle qui vous la pose ne doit pas
vivre assez longtemps pour mésuser de votre confiance. Aimez-vous votre cousine? Si vous n'avez fait qu'obéir à un sentiment de générosité en lui offrant votre main, rendez sa liberté à cette pauvre jeune fille ; en agissant de la sorte, vous préparerez le bonheur de deux êtres qui me sont chers.
« Elisabeth. »
Claudine fixait un regard douloureux sur cette lettre. Que signifiait cela? La duchesse était-elle de nouveau en proie au soupçon que le duc et Claudine s'aimaient? ou bien la princesse Hélène sétait-elle confiée à la malade, qui intervenait près de Lotliaire pour renouer le projet de mariage naguère abandonné?
— Qu'avez-vous répondu? fit Claudine d'une voix éteinte.
— Je suis en route pour porter ma réponse à Son Altesse. J'ai toujours agi sans détour. Une fois, une seule fois dans ma vie, j'ai consenti à feindre ; mais il s'agissait de ne point briser un cœur, et, d'autre part, je pensais que la parole donnée ne pouvait se reprendre,
dussé-je la respecter au prix du bonheur de ma vie. Laissons ce souvenir, il appartient au passé, et il est enterré. Depuis lors , aucune considération n'a jamais pu m'obliger à dissimuler ma pensée ni mes sentiments, moins encore à feindre ceux que je n'éprouvais pas. Je dirai donc à la duchesse...
Un léger cri l'interrompit. Claudine tendait la main vers lui en pleurant.
— Assez, lui dit-elle... Je ne suis pas la duchesse.
Au même instant, des lanternes passaient et repassaient devant les fenêtres des compartiments; le train s'était arrêté; le baron reconnut les bâtiments de la résidence ducale. On était arrivé à destination.
Claudine était descendue avant qu'il eût pu la devancer pour lui offrir son appui. Un valet de pied l'attendait avec une voiture de la cour. Au moment où elle venait d'y monter, Lothaire retint la portière ; il lui parut changé et amaigri.
— Je vous en prie, ma cousine, indiquezmoi une heure propice pour un entretien avec vous.
— Demain, répondit- elle.
— Seulement demain?
— Oui.
Il se recula en la saluant , et prit une voiture pour se rendre à l'hôtel.
— Où est la vérité?... se disait-il; comment l'arracher à cette âme qui se défend si hien? La duchesse aurait-elle raison? Aimerait-elle le duc?... Lui serais-je moi-même indifférent, totalement indifférent?
Claudine descendit de voiture devant le corps de logis liahité par la duchesse douairière dans le palais ducal. Au même instant, on hissait la bannière du souverain : il rentrait dans ses États. La jeune fille trouva au deuxième étage le commode et joli appartement qui lui avait été destiné. Dans le courant de la matinée , elle fut mandée près de la vieille princesse. Elle la trouva assise à sa place habituelle, près de la fenêtre qui dominait la ville et d'où l'on apercevait la campagne. Bien souvent, Claudine avait passé là d'heureuses journées à lire ou travailler dans ce joli salon garni de meubles rares et de tableaux de prix. Mais ni l'une ni l'autre n'avaient le loisir de se reporter vers
le passé : toutes deux fixaient leurs yeux en pleurs sur la route qu'allait parcourir le train express qui ramenait la pauvre malade.
Elle avait voulu revenir, pour revoir ses enfants et leur grand'mère, disait la vieille princesse en secouant tristement la tête.
— Le malheur qui attend mon fils est plus grand encore qu'on ne le croit ; il s'était sincèrement attaché à sa femme et ce ménage eût été bien heureux maintenant.
Le duc avait interdit toute réception qui eût pu émouvoir la malade. Cependant sa mère voulut aller à leur rencontre avec le prince héritier, en compagnie de Claudine. Vers deux heures, elles quittèrent le palais. Un sombre ciel de novembre étendait sur la ville un toit de plomb. Malgré la défense qui avait été faite, une foule silencieuse, mais considérable, remplissait les rues qui menaient à la gare.
Le landau de la vieille princesse s'arrêta contre le perron qui menait au salon d'attente. Le train venait d'être signalé et bientôt il s'arrêta, mugissant et comme essoufflé par cette course si rapide. Le duc descendit le premier et baisa la main de sa mère ; puis il souleva sa
femme ; tous les yeux étaient fixés sur ce pâle visage dont le regard cherchait anxieusement son fils; elle serra sa belle-mère dans ses bras et embrassa son enfant... — Me revoilà... ditelle d'une voix faible. Je remercie Dieu qui m'a accordé le bonheur de vous revoir.
Appuyée sur le duc et sur son fds, elle lit les quelques pas qui la séparaient du salon d'attente. Elle rendait avec bienveillance lessaluts qui lui étaient adressés. La princesse Hélène , sa dame d'honneur M"® de Katzenstein , et tout le personnel de la cour la suivaient.
Elle tressaillit en apercevant Claudine, l'appela du geste et montra la voiture ; la jeune fille s'avança rapidement et se pencha sur la main qu'elle lui tendait.
— Viens, Dina, lui dit tout bas la malade, viens avec moi et mon fils ; Adalbert montera en voiture avec sa mère.
On la porta en voiture, et l'on avança au pas au milieu d'une foule émue et silencieuse :
— Salue , mon enfant , disait-elle au jeune prince, salue ces bons cœurs : ils savent que je suis bien malade, et, tu vois, tous paraissent avoir du chagrin.
Puis elle prit la main de Claudine : — Comme je suis contente de t'avoir trouvée ici!
On avait atteint le palais. — Dès que j'aurai pris un peu de repos, dit-elle à la jeune fille, je te ferai appeler.
Claudine se retira dans sa chambre et prêta l'oreille au mouvement qui se produisait dans le vieux palais soudainement ranimé. Les voitures se succédaient sans interruption ; la garde était relevée ; les fenêtres s'éclairaient de toutes parts; la neige tombait toujours plus épaisse.
Les heures s'écoulaient, et Claudine était toujours seule. On lui avait servi le thé dans son appartement. Assise dans un fauteuil, elle contemplait la flamme bleue qui s'élevait sous la bouilloire, et songeait à l'isolement que Lothaire avait enduré et dont il avait souffert. Oh! oui, il est pénible, très pénible d'être seule enfermée avec des pensées douloureuses et avec l'incertitude.
L'incertitude ! . . . Elle eut un mouvement de colère contre elle-même. Certes, elle connaissait mieux que personne les sentiments que Lothaire avait toujours eus pour elle.
La princesse Hélène avait bonne mine. L'ex-
pression violente de sa physionomie s'était transformée en une sorte de sérénité... sans doute elle avait des espérances... bien fondées.
Que lui voulait la duchesse? C'était bien simple. Après son entretien avec Lothaire, la duchesse s'adresserait à elle et lui dirait : — Sois généreuse à ton tour; rends-lui sa parole, dont il ne peut se dégager lui-même.
Elle savait bien qu'il ne romprait pas leurs fiançailles. Il était le prisonnier volontaire de sa générosité. Pourquoi tous les sacrifices s'imposaient-ils toujours à elle? Et si elle refusait de le dégager de sa promesse?. . . Si elle préférait vivre malheureuse près de lui , plutôt que de renoncer â lui?
Elle secoua la tète. — Non, se dit-elle, non, car il aime la princesse Hélène ; il serait aussi malheureux que moi.
La pendule sonna neuf heures. Sans doute la duchesse était trop fatiguée pour la voir aujourd'hui. Elle attendrait jusqu'à dix heures, puis elle se mettrait au lit. Mais, un peu avant dix heures, la femme de chambre de la duchesse vint la chercher.
Elle traversa les corridors et atteignit le
grand salon d'attente, qui précédait l'appartement de la duchesse; elle y était venue rarement autrefois; elle n'accompagnait guère la duchesse douairière que dans les galeries des fêtes, quand il y avait des réceptions et des hais.
La malade était dans son lit, un lit très has , dont les rideaux étaient retenus au plafond par un aigle doré.
— Il est tard, Dina, dit la malade de sa voix aux sons fêlés et voilés; mais je dors peu, pour ainsi dire pas, et je me suis dit que tu me tiendrais volontiers un peu compagnie. Comment vont les choses qui te concernent?
— Bien, Elisabeth; je n'ai d'autre chagrin que celui de te voir souffrante, répondit Claudine en s'asseyant près du lit.
— Claudine, j'ai encore bien des dispositions à prendre, bien des affaires à régler; je n'en pourrai venir à bout quand mon père et ma sœur seront arrivés, et je les attends. Aide-moi pour tous ces détails.
— Éhsabeth, tu t'alarmes à tort.
— Non... oh! non... Elle se retourna et fixa ses grands yeux sur la jeune fille, comme si
elle eût entrepris de pénétrer jusqu'au fond de son âme... Tu es une fiancée extraordinaire... et votre situation est bien singulière : lui d'un côté, toi de l'autre... Ce mariage qui ne se fait pas, sans que l'on allègue la moindre cause à ce retard... Claudine, avoue que tu as fait un sacrifice le jour, — ce jour terrible, — où tu lui as accordé ta main ; dis, Claudine, dismoi la vraie vérité. Tu ne l'aimes pas? Claudine garda un instant le silence.
— Elisabeth, lui dit-elle, j'aime Lothaire de toutes les forces de mon âme; je l'aimais avant de savoir ce que c'était d'aimer un être pour lequel on donnerait sa vie avec délices... J'étais presque une enfant encore, et déjà je l'aimais.
La duchesse se tut, mais respira vivement à plusieurs reprises.
— Tu ne me crois pas, Elisabeth?
— Si fait; il y a des accents auxquels on ne se trompe pas; le mensonge ne peut jamais les imiter. Mais lui? Il t'aime? Est-ce qu'il t'aime?
Claudine baissa les yeux.
— Je n'en sais rien, dit-elle à voix l)asse.
Et si tu savais qu'il ne t'aime pas, voudraistu quand même l'épouser?
— Non, Elisabeth.
— Et tu ne consentirais pas à en épouser un autre, qui, lui, t'aimerait ardemment et profondément?
Claudine, immobile comme une statue, ne répondit pas.
— Sais-tu pourquoi je suis revenue ici, poursuivit la duchesse avec chaleur, au risque de mourir en route? Je suis venue pour employer les dernières forces qui me sont départies à assurer le bonheur de celui qui m'est plus cher que tout au monde. Quand je suis partie pour Cannes, l'égoïsme luttait encore en moi contre l'esprit, de sacrifice. Maintenant... Ah! je ne pense plus à moi, mais à lui. Claudine, le duc t'aime, — et il ne m'a jamais aimée. Il t'aime, et son cœur est si noble, que toute femme serait heureuse d'être ainsi aimée. Il ne t'oubliera jamais, — je le connais, — répondsmoi donc !
— Tu te trompes, répondit Claudine avec énergie : le duc ne m'aime pas, je te l'affirme.
— Je suis certaine de ce que j'avance; il aurait trouvé en toi une compagne si généreuse et si dévouée... Et mes pauvres enfants! Tu es
la seule femme à laquelle je les aurais confiés avec joie... en partant.
— Je ne puis... oh! non... Je ne me marierai jamais, dit Claudine; le mariage est le plus malheureux de tous les états quand les cœurs ne s'appartiennent pas également, uniquement. Pardonne-moi de ne point te faire des promesses que je ne pourrais tenir. Dispose de tout, de ma vie : elle est à toi, si tu le veux... Mais mon cœur... il ne m'appartient plus : je ne puis te le donner.
La duchesse regardait Claudine tristement; ses yeux s'étaient remplis de larmes.
— Pauvre homme!... dit-elle en se parlant à elle-même; j'espérais le laisser heureux par moi... Cela ne se peut... Puis élevant un peu la voix : — Quelle funeste complication ! Tu aimes Lothaire, et lui... Pauvre petite princesse!
— Elisabeth!... s'écria Claudine, les lèvres tremblantes, je ne veux pas l'obliger à renoncer à son bonheur... Comment peux-tu le croire? Jamais, jamais! Écoute, tu lui rendras sa parole, en mon nom, — je sais que tu dois le voir à ce sujet...
— Demain, dit la duchesse.
— Ta lui rendras ceci, fit Claudine en prenant à son doigt la bague des fiançailles : voilà le bonheur de la princesse assuré. . , Laissemoi poursuivre ma vie dans la solitude, loin du monde, loin de tout ce qui pourrait me rappeler Lothaire!
Elle courut vers la porte.
— Claudine, dit la duchesse, qui avait mis la bague dans ses mains, ne me quitte pas ainsi... Regarde-moi : quelle est la plus malheureuse de toi ou de moi? Aide-moi à faire de toutes nos douleurs réunies un peu de bonheur pour les autres.
Claudine revint sur ses pas.
— Que dois-je encore faire?
La duchesse demanda un peu d'eau ; puis elle se fit apporter un coffret et y prit une feuille de papier qu'elle tendit à Claudine.
— C'est, lui dit-elle, la liste des petits souvenirs que je distribue autour de moi; parcours-la; ce n'est qu'une copie; l'original est entre les mains du duc. Lis tout haut; je veux voir si personne n'a été oublié.
Claudine fit cette lecture d'une voix trepiblante ; un flot de larmes inondait son visage ;
tout avait été réglé avec tant d'affection, avec un sentiment si délicat!
« A ma chère Claudine de Gérold, je lègue mon grand voile en point d'Angleterre, que j'ai porté le jour de mon mariage. »
La rougeur monta au visage de la jeune fille : elle comprenait la signification de ce legs.
— Efface cela, dit-elle en s'agenouillant au pied du lit, efface-le!
— Mon Dieu, combien cela est triste ! . . . dit la duchesse... toi et lui... malheureux... les deux êtres que j'aime le plus au monde.
Claudine baisa les mains brûlantes de la duchesse et se retira; dans le jardin d'hiver, elle put pleurer sans contrainte ; il lui sembla que désormais ses larmes seraient intarissables : elle pleurait sur tout à la fois. Le bruit léger du jet d'eau, qui retombait près d'elle, l'apaisa peu à peu : elle voulut retourner près de la malade pour lui souhaiter une bonne nuit; elle la trouva sommeillant, et rencontra dans le salon d'attente le médecin de la cour, qui la salua avec empressement.
— Est-ce que vraiment la... la fin est si proche? lui demanda-t-elle tout bas.
Il lui prit la main avec bonté.
— Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Mais, d'après les prévisions humaines^ elle s'éteindra comme une lampe qui n'a plus d'huile ; elle mourra de faiblesse, en dormant peut-être, — sans souffrance assurément.
— Monsieur le docteur?... fit Claudine en montrant son poignet.
— Ah! ma chère enfant, inutile... tout à fait inutile maintenant. Je me rends chez le duc pour lui faire mon rapport sur l'état de la malade , reprit-il tout bas en suivant Claudine ; Son Altesse vient du reste de faire une découverte des plus désagréables. Vous savez ce dont il s'agit? M. de Palmer a pris la fuite en laissant dans la cassette ducale un déficit énorme... sans compter que depuis deux ans environ aucun des fournisseurs de la cour n'a été payé.
— Il s'est rendu à Francfort la nuit dernière, dit Claudine saisie d'indignation; je l'ai rencontré dans la gare de W..., où j'attendais le train.
— A Francfort? Qui donc vous la dit?
— Il l'a dit lui-même à M""" de Berg, avec laquelle il était en conférence.
— Ils étaient faits pour s'entendre en effet, dit le vieux médecin d'un ton méprisant; nous allons probablement apprendre qu'à son tour elle a pris la clef des champs... avec le contenu de quelque caisse. Mais je crois utile de donner ces renseignements à Son Altesse. Bonne nuit, ma chère demoiselle.
On apprit en effet le lendemain que M*^^ de Berg" avait disparu. Toute l'intrigue dont la duchesse et Claudine avaient été les victimes dévoilait subitement sa trame devant l'esprit du duc, accablé de confusion. C'était de M™° de Berg- t[ue la princesse Hélène tenait la lettre qu'il avait fait remettre à Claudine par M. de Palmer, et c'était évidemment celui-ci qui l'avait volée.
Claudine apprit le lendemain matin par la femme de chambre que M""^ de Berg- était en fuite... Que lui importait cela? Elle ne pensait qu'aux événements dont la journée qui commençait allait dérouler le cours. Les nouvelles de la duchesse n'étaient point mauvaises; elle avait sommeillé à diverses reprises; elle n'avait pas encore demandé Claudine.
La jeune fille se tenait debout devant la
fenêtre, contemplant le ciel gris, et la neige qui ne cessait de tomber; tout, autour d'elle, lui apparaissait flétri et mort... Quelle longue route désolée s'étendait devant elle ! Une voiture vint s'arrêter devant le palais... Claudine rougit... C'était lui; il disparut sous la porte. Il venait apporter la réponse à la duchesse !
Tout tournait autour d'elle; elle s'appuya pour résister au vertige qui l'avait saisie : c'était sa vie qui allait se décider. Pourquoi ne pouvait-elle interdire à son âme quelques rayons d'espérance? Elle eut, croyait-elle, moins souffert si elle n'avait donné accès en elle à ces doutes insensés. Pouvait-elle avoir encore des doutes? Depuis le premier jour où ils s'étaient revus dans les jardins de Maisonneuve, ne s'était-il pas montré à la fois scrupuleusement poli et systématiquement hostile? Ne s'était-il point appliqué, sans trêve, à lui adresser les allusions les plus offensantes? Une fois.. . pendant un seul instant , elle avait eu un peu d'espérance : c'était lorsqu'elle l'avait vu passer à cheval^ la nuit, devant la maison des Hiboux ; mais elle avait depuis compris le véritable sens de cette promenade nullement sen-
timentale : il faisait simplement une ronde militaire pour s'assurer qu'elle n'était point restée à Altenstein. . . que l'honneur de la famille était sain et sauf.
On frappa légèrement à la porte, et M™" de Katzenstein entra; elle portait un petit panier, dont le contenu était recouvert d'un papier de soie.
— Ma chère enfant, dit-elle, la duchesse vient de me charger de vous remettre ceci sur-le-champ.
Elle posa le panier sur une petite table.
— La duchesse vous attend dans une demiheure... Je vous quitte bien vite pour la rejoindre.
— Comment va-t-elle?
— Elle ne se plaint pas, et dit au contraire qu'elle éprouve du soulagement.
Claudine oublia le panier; elle se répétait avec angoisse que tout était accompli, et qu'il fallait attendre encore une demi- heure avant de connaître son sort.
Elle se promenait avec lassitude, les yeux sans cesse fixés sur la pendule, et s'arrêta machinalement devant le panier : c'était sans doute un
petit présent de la duchesse, un souvenir de son voyage. Elle ne perdait jamais une occasion de causer une satisfaction ; il fallait prendre connaissance du contenu du panier afin de l'en remercier. Elle souleva le papier : au fond du panier, doublé de satin bleu , se trouvaient des dentelles admirables sur lesquelles était placée une branche d'oranger, passée dans sa bague de fiançailles.
La jeune fille s'élança hors de sa chambre, tourna les corridors, et ce fut seulement dans le salon d'attente de la duchesse qu'elle découvrit l'impossibilité où elle était de se soutenir plus longtemps. W^" de Katzenstein s'y trouvait avec le médecin, et posant un doigt sur sa bouche, elle dit tout bas : — Son Altesse sommeille un peu.
Claudine se rendit comme l'eût pu faire une somnamliule, c'est-à-dire inconsciente de ses mouvements, dans la pièce que l'on nommait la Jjibliothèque de la duchesse. C'était une pièce décorée avec un goût sévère, tapissée de vieux cuirs de Cordoue, revêtue de boiseries anciennes curieusement sculptées; des bibliothèques en bois de chêne, un bureau assorti la
meublaient; une portière, à moitié relevée, séparait seule la bilîliothèque d'un salon voisin ; tout à coup Claudine entendit un pas résonner! dans ce salon... Elle se recula dans l'ombre projetée par l'une des bibliothèques... C'était' lui, Lothaire; il tenait à la main et paraissait examiner un bouquet de roses blanches; peu après, un autre pas se fit entendre, et la voix grêle de la princesse Thékla s'éleva.
La bibliothèque n'avait pas d'autre issue que ce salon... Claudine ne pouvait et ne voulait pas se montrer à Lothaire avant d'avoir quelques explications au sujet de son refus de reprendre la bague : force lui fut de rester immobile.
— Hé bien! baron, disait la princesse Thékla,- on vous voit enfin? Savez-vous que je vous en veux beaucoup ? Vous êtes ici depuis hier, et ne vous êtes pas présenté chez moi?
— Les apparences sont contre moi, mais seulement les apparences; j'ai été accablé d'affaires depuis mon arrivée et... et on est dispensé de faire des visites le jour où l'on se marie.
— Que m'apprenez-vous là?... dit la prin-
cesse en riant; vous choisissez mal le moment de vous livrer à des plaisanteries. .. La duchesse est sur son lit de mort... Véritablement, vous devenez par trop bizarre.
— La plaisanterie serait en effet déplacée en ces cruels moments; aussi parlé-je fort sérieusement. Je suis moi-même surpris de cette brusque décision, mais c'est la duchesse qui désire nous voir mariés aujourd'hui même, si ma fiancée y consent, bien entendu.
— Tous mes vœux, cher baron!... Pourquoi votre fiancée n'y consentirait-elle pas? Elle a consenti non moins rapidement à des fiançailles non moins imprévues. C'est néanmoins, il faut le reconnaître , une singulière idée que la duchesse a eue !
— Singulière? N'est-il pas au contraire bien naturel de vouloir assurer, avant de mourir, le bonheur de deux personnes qui ont rencontré tant d'obstacles sur leur route avant d'atteindre le port où elles trouveront le repos? •Te suis très reconnaissant à la duchesse d'avoir eu cette idée.
— Vous n'avez pas toujours été aussi faible, aussi soumis aux impulsions extérieures : quand
je vous ai proposé de rester clans notre famille, en épousant ma fille, vous avez su résister à mes arguments.
— C'est qu'en effet je suis pressé d'assurer mon bonheur, et d'acquérir le droit de protéger celle qui va devenir ma femme contre les méchancetés et les intrigues.
— Peut-être ne serez-vous sûr de la fidélité de votre fiancée que lorsque vous l'aurez liée à votre sort.
— Ce n'est pas tout à fait cela, fit Lothaire en redoublant de politesse ; la fidélité de ma fiancée ne m'inspire aucune inquiétude; mais je crains qu'elle ne me pardonne pas tout de suite la contrainte morale que je vais exercer pour la décider à dire «■ oui » tout de suite.
— Mais prenez garde , baron ! Vous tournez à l'amoureux pour tout de bon : on pourrait redouter, en vous écoutant parler, que vous ne vous portiez à quelque extrémité funeste sur vous-même , dans le cas où elle ne consentirait pas à dire (( oui » tout de suite.
— Que Votre Altesse se rassure; je ne puis songer au suicide, puisque je suis chrétien et que j'ai un enfant. Mais si elle ne disait pas
« oui », je serais un homme bien malheureux : j'aime ardemment ma fiancée.
Claudine fit quelques pas; puis elle s'arrêta brusquement.
— Que vous aimiez cette personne, dit la princesse d'un ton haineux et dédaigneux, cela peut être à vos yeux un motif suffisant pour l'épouser; mais cela ne suffit pas pour me garantir que ma petite-fille trouvera en elle les qualités nécessaires pour l'élever.
— Votre Altesse n'ignore point qu'en maintenant rigoureusement mon droit de père, j'en assume toute la responsabilité; je puis la rassurer sur ce point : celle qui élèvera mon enfant est bien certainement la phis noble, la meilleure, la plus généreuse des femmes. La pensée du devoir le plus rigoureux n'a jamais vacillé devant elle; elle l'a toujours vu nettement, accompli courageusement, au risque de se trouver en butte aux plus basses, aux pires accusations. Uniquement inspirée par son dévouement pour une malade, elle a oublié, ou ignoré, que la méchanceté et l'envie guettaient ses plus nobles actions pour leur donner une signification blâmable. En agissant de la
sorte, elle s'est placée plus haut encore dans mon cœur. Et elle était seule, elle n'avait point d'appui ; quand elle a été attaquée, elle a bravé les humiliations pour ne point déserter son poste, parce qu'elle n'aurait pu s'en écarter sans donner à sa pauvre amie malade des explications qui auraient désespéré l'épouse toujours aimante. Voilà ce qu'elle a fait. Ne vous disais-je point vrai en vous garantissant qu'elle ne donnerait à ma fille que de nobles exemples? Comprenez- vous maintenant (jue, l'aimant depuis longtemps, l'élévation de son caractère m'ait à jamais conquis?
— Lothaire!... cria Claudine... Tout vacillait autour d'elle : elle sentit qu'elle perdait connaissance, puis qu'on la soutenait et qu'une voix murmurait à son oreille : — Claudine ! ô ma bien-aimée! Elle revint rapidement à elle ; enfin elle le regardait avec confiance.
— Pas un mot, Lothaire, lui dit-elle; ce n'est pas en ce moment que nous pouvons parler de bonheur; j'ai tout entendu... et la mort s'avance là-bas.
— Mais vous exaucerez le vœu de votre amie mourante?
— Oui, oh 1 oui.
— Et nous partirons pour aller retrouver notre paisible demeure?
— Non , répondit-elle , cela ne se peut. Je ne m'éloig-nerai point d'elle, qui a tant souffert par moi et m'a si tendrement aimée ; tant qu'elle vivra, je resterai près d'elle; je n'ai plus peur; je n'ai plus de tristesse que celle dont la fin de la pauvre malade sera la cause. Je sais que nos vies sont unies comme nos cœurs , que vous vous fiez à moi , et , malgré tout , une joie sans bornes s'étend sur mon âme. Vous voyagerez ; je vons en donne la permission pour cette fois, car plus tard je ne vous quitterai plus jamais , et, si vous voulez encore voir de nouveaux pays, vous ne partirez qu'en compagnie de votre femme.
Vers le soir de ce môme jour, un mariage avait eu lieu dans l'appartement et en présence de la duchesse. Nul ne l'ignorait, et tous les détails qui concernaient cet événement fai-
saient l'objet de toutes les conversations, dans les salons aussi bien que dans les mansardes et les sous-sols ; on savait que le marié était parti après la cérémonie, et que M"^ Claudine de Gérold avait repris sa place au chevet du lit de la malade.
Celle-ci avait voulu attacher elle-même, de ses mains tremblantes, son beau voile de mariée sur la blonde chevelure de son amie , à laquelle la duchesse douairière servait de mère. Le duc était l'un de ses témoins ; elle avait demandé au vieux médecin de l'assister dans la même fonction.
Au pied du lit de la duchesse, près de Claudine, se tenait une petite personne, les yeux gonflés de larmes. Après la cérémonie, la malade s'était évanouie , et , dans le salon voisin , le médecin préparait le duc , à la fin qui désormais était prochaine.
Tout le monde était sur pied ; seuls les petits princes dormaient paisiblement; toutes les fenêtres étaient éclairées non seulement dans le palais, mais encore dans la ville : chacun priait pour celle qui avait été la bonne et bienfaisante duchesse.
Dans le saloa voisin de la chambre à coucher, toutes portes ouvertes, se tenait le duc, qui venait sans cesse voir la malade.
— Adalbert! dit celle-ci d'une voix éteinte, Claudine est-elle partie?
La jeune femme se recula doucement, eu se cachant derrière le rideau.
— Gomment, tu es encore là?... dit la duchesse.
— Permets que je reste près de toi, dit Claudine; Lothaire a beaucoup de préparatifs à faire avant que je puisse habiter Maisonneuve.
La duchesse sourit faiblement.
— Tu ne sauras jamais mentir, ma chère Claudine; je sais pourquoi tu ne veux pas me quitter. Pauvre enfant ! Quel triste jour de noces tu as eu!... Appelle Adalbert! dit-elle rapidement... Hélène est-elle là?
La jeune princesse se montra; elle se tenait debout devant le lit.
— Donnez-vous la main sans arrière-pensée. .. demanda la duchesse avec un ton de prière.
La princesse Hélène saisit la main de la jeune femme.
— Pardonnez-moi, lui dit-elle en pleurant.
— De toute mon âme!... répondit Claudine, aussi vrai que Dieu m'entend !
— Appelez Adalbert, reprit la duchesse.
Il entra, s'assit sur le bord du lit, et tandis qu'il lui demandait pardon de ne lui avoir pas donné tout le bonheur qu'elle méritait, elle lui serrait les mains ; puis elle lui dit à l'oreille :
— Que ne puis-je vivre pour te consoler!... Oui, il est dur de renoncer à ce que l'on aime... Ils s'aimaient... Et toi, tu vas rester si seul!
— Ne parle pas ainsi ; je te jure que depuis longtemps je n'aime que toi, ma Lise.
— Dis encore : Ma Lise !
— Ma Lise... murmura-t-il.
— Va, Adalbert : je veux dormir; je suis si fatiguée. Embrasse bien les enfants... Va!...
Et elle s'endormit paisiblement.
La jeune femme la veilla fidèlement; pendant un seul instant ses yeux se fermèrent ; elle se redressa aussitôt, saisie par une angoisse mystérieuse. La duchesse était si tranquille... un sourire sur les lèvres... les mains jointes.
— Elisabeth!... dit Claudine avec effroi. Elle n'entendait plus.
La princesse Hélène se rapprocha, et tomlja en sanglotant devant le lit... Puis arriva le duc, puis le médecin, la vieille dame d'honneur...
Peu après , tous se retirèrent; le duc et Claudine restèrent seuls près du lit de la morte. On entendait le son profond des cloches de l'église du palais, sonnant le glas pour apprendre à la ville que sa souveraine dormait du sommeil éternel.
Celle qui n'était plus fut veillée, cette nuitlà, par les deux êtres qu'elle avait le plus aimés ici-bas.
Les plates-bandes du jardin de la maison des Hiboux étaient déjà égayées par les vives couleurs des crocus; le vieux Heinemann, fort affairé , délivrait les rosiers de leurs enveloppes hivernales et les attachait à de beaux tuteurs tout neufs. Le soleil était déjà chaud et les jeunes feuilles se développaient avec une hâte extraordinaire.
Le vieux jardinier faisait aujourd'hui double besogne : il avait congé le lendemain pour assister à Alstenstein au mariage de sa petitefille , qui épousait son ancien fiancé.
Derrière les vitres étincelantes de propreté , on apercevait le joyeux visage de M^'® Lindenmeyer, qui souvent tournait la tète pour parler à Ida réintégrée dans ses fonctions par la jeune yV^" de Gérold, laquelle devait s'installer à Maisonneuve. Quand? On ne le savait; le baron voyageait toujours: sa femme portait sévèrement le grand deuil de la duchesse.
Elle avait déployé aujourd'hui une activité merveilleuse; il n'y avait pas dans toute la maison un coin qu'elle n'eût visité ; elle avait examiné le contenu de toutes les armoires et de tous les colîres, inspecté le linge de son frère . examiné les vêtements de sa nièce ; elle avait réglé le livre des dépenses et étaljli le contenu de la petite caisse du logis.
Et quand tout cela fut fait, elle secoua la tète avec impatience ; vraiment elle n'était pas contente d'elle-même; en dépit de toutes les occupations qu'elle s'était imposées , elle éprouvait une inquiétude inexplicable; elle pensa qu'il
fallait combattre cet effet nerveux par une promenade, et comme elle n'avait point vu Béate et la petite fille depuis quelques jours, elle résolut de se rendre à Maisonneuve : peutêtre avait-elle de très récentes nouvelles de Lothaire; la dernière lettre que Claudine avait reçue de lui était datée de Milan.
Elle prit son manteau, jeta sur sa tête une épaisse mantille de dentelle et alla avertir Jean qu'elle s'absentait.
— Où vas-tu?
— Chez Béate.
11 s'était levé et contemplait sa sœur avec tendresse.
— Le temps est proche , lui dit-il , où tu me quitteras tout à fait.
— Jamais tout à fait... Mais n'importe, je n'envisage pas ce moment sans appréhension.
— 0 ma bien-aimée! c'est que tu ne comprends pas à quel point je suis heureux de savoir que tu as un si ferme appui. Tu sors seule ?
— Certainement.
Elle s'engagea dans le sentier de la forêt ; le jour commençait à baisser ; le vent, qui parfois soulevait la mantille et découvrait son front si
MAISON DES lnj;OL-X. — T. TI. 2U
pur, était doux et tiède ; il parcourait les branches des arbres, rasait le sol et semblait être chargé de porter partout la bonne nouvelle, d'annoncer le retour des beaux jours aux petits et aux grands, aux brins d'herbe comme aux chênes qui touchent les nues. Claudine contemplait ce renouveau avec une expression tantôt souriante , tantôt sérieuse : elle se disait tout bas : — Peut-être est-il revenu?
Elle s'arrêta devant la porte du parc de Maisonneuve ; le château était silencieux et obscur, personne ne l'avait vue... elle voulut retourner sur ses pas, car enfin il était peut-être revenu!
Tout à coup elle se jeta sur l'un des côtés de l'avenue : un cavalier arrivait au grand trot de son cheval. Un indescriptible sentiment de bonheur s'empara de son àme. Elle ne voulait pas qu'il la vit; mais le chien de chasse, qui accompagnait le cavalier, l'avait reconnue et l'assaillait de caresses. Au même instant, le cavalier quittait rapidement son cheval et l'entourait de ses bras.
— Enfin, dit-il, tu es ici! Dieu soit loué!
Claudine pleurait, et, tout en donnant le bras à son mari qui la conduisait vers le château,
elle lui dit : — J'avais senti, Lothaire, que tu étais ici ; quand es-tu arrivé?
— Il y a un quart d'heure.
— Où allais-tu?
— Mais chez toi.
Elle sourit. — Maintenant, reprit-elle, il m'est permis de te dire que je t'ai toujours aimé et que je remercie Dieu d'avoir incliné ton cœur vers moi.
— Incliné!... 11 l'était depuis longtemps, Claudine; depuis le jour où je t'ai vue pour la première fois chez la duchesse douairière. Tu chantais...
— Oui, une romance de Mozart. Mais, Lothaire, situ m'aimais alors, pourquoi...?
— Ne m'interroge pas , Claudine : depuis ce moment-là j'ai beaucoup souffert... Il y avait une parole donnée. . . qui m'avait été arrachée. . . J'ai été faible, et j'ai préféré prendre la souffrance pour moi , plutôt que de l'infliger à une débile jeune fille.
Claudine se tut en s'appuyant plus fortement sur son bras; le chien gambadait près d'elle et le cheval , dont Lothaire avait passé la bride îi son bras, les suivait docilement.
— Une question encore, Lothaire, dit-elle tout bas... une seule; puisque tu m'aimais, pourquoi donc étais -tu si cruel pour moi? Pourquoi m'adressais-tu des paroles si dures et si blessantes?
11 la regarda en souriant.
— 0 ma bien-aimée , dit-il, parce que j'étais bien malheureux! Parce que la jalousie me torturait; parce que je croyais que tu aimais le duc; parce que je me disais qu'il allait être libre; parce que je savais que tu allais être en butte aux pires calomnies et que, confiante comme tu l'étais , tu t'y exposais avec imprudence, et en dernier lieu parce que tu ne voulais pas me deviner. Ne parlons plus de tout cela ; tu es désormais ma compagne , et je serai ton guide et ton appui dans toutes les circonstances.
— Dieu en soit loué !... dit-elle à voix basse. Le cheval regagna seul son écurie, tous deux
montèrent ensemble le perron; M. de Gérold ouvrit la porte, et se rangeant :
— Entre dans ta maison , Claudine ; elle va devenir notre univers, si tu y consens.
— Si j'y consens? répéta la jeune femme,
rien n'existera plus pour moi en deliors de notre demeure et de la maison des Hiboux.
Trois années se sont écoulées. Dans le ca- ])inet de travail de Jean de Gérold se tenait, par nne après-midi d'hiver, dame Béate qui causait avec son mari.
— Où est Elisabeth? demanda-t-il.
— Mais, mon ami, tu deviens chaque jour plus distrait; où veux-tu qu'elle soit? Naturellement , à Maisonneuve. Elle ne peut vivre sans sa tante Claudine ; elle m'a tant tourmentée , que je l'y ai envoyée avec Heinemann; elle me répétait sur tous les tons que la chambre des enfants est un paradis dans la maison de sa tante et qu'il n'y a rien au monde de plus beau que le second baby de Claudine. Du reste , elle va revenir.
— As-tu lu les journaux aujourd'hui? repritelle. Non?... Tu as beaucoup perdu; je vais te communiquer les nouvelles. Tu sauras d'abord que le mariage du duc avec la princesse Hélène
3i2 LA MAISON DES HIBOUX.
devient de plus en plus certain. Je trouve, du reste, que ce projet est très bien conçu, car il y a du bon chez cette princesse : mieux entourée , bien dirigée , ayant sous les yeux de bons exemples , je suis assurée que l'on en eût fait une femme supérieure. Depuis la mort de la duchesse, elle témoigne à Claudine une sincère amitié. Je crois bien que ce n'est point un mariage d'inclination, et je crains qu'elle n'ait point encore oublié Lotliaire; mais elle pense accomplir un devoir.
— J'en suis bien aise pour le duc, répondit Jean; la vie est une chose épouvantable quand on n'a point près de soi une bonne femme à chérir.
Il prit la main de Béate et la baisa.
M"^^ Béate se mit à rire, de ce joli rire argentin qui avait un jour frappé Jean comme une révélation; il ne comprenait plus comment il avait pu se méprendre au point de considérer cette âme si dévouée comme une âme barbare. Il le lui avait confessé un jour, et elle lui avait répondu : — Que veux-tu? La nature m'avait joué le mauvais tour de renfermer une Ame romanesque dans un corps prosaïque; il
fallait me conformer à l'un des deux antagonismes, et je me suis conformée à mon extérieur, puisque aussi bien je ne pouvais le modifier; je suis donc devenue une ménagère accomplie : du moins je m'en flatte, mais dans mon pardedans, quand j'étais sans témoin, je m'accordais la joie de me plonger dans la poésie; ce sont tes vers qui m'ont appris à t'aimer. Elle fixa son regard sur le feu.
— Dieu merci, reprit-elle après une courte pause, tout s'est fort bien arrangé. Mais écoute les nouvelles que nous donne le journal : Lothaire a racheté Altenstein; et le journaliste perspicace et bien informé ajoute qu'il destine ce château à son second fils , âgé de quelques mois. D'ici <V la majorité de l'enfant, dit le journaliste, le baron Jean de Gérold habitera le château qui lui avait appartenu. Quelle sûreté d'informations!... Quant à moi, Jean , je t'avertis que tu ne me ferais pas quitter de plein gré la maison des Hiboux : je m'y trouve trop heureuse.
— Certes, certes, répondit vivement Jean, nous resterons ici ; nous sommes très bien logés, depuis (]ne l'on a reconstruit et si ad-
3ii LA MAISON DES HIBOUX.
mirablement tiré parti des mines... .l'espère que les Maisonneuve ne vont pas nous demander de quitter ce cher vieux logis?
— Ne crains rien ! . . . répondit Béate ; ils ne pensent à rien, sinon à eux-mêmes, et nous ne pouvons leur en faire un reproche, car nous agissons exactement comme eux. Sais-tu bien que c'est aujourd'hui l'anniversaire de nos fiançailles?... Tu oublies tout , même cela! Oui, il y a aujourd'hui deux ans que nous étions ensemble près du lit d'Elisabeth; nous savions que sa maladie était conjurée, et sa guérison une affaire de temps et de surveillance, alors nous avons causé ensemble de toutes sortes de choses; tu m'as dit que tu étais bien seul, bien triste, depuis que Claudine t'avait quitté, et...
— Et alors je t'ai demandé, Béate, si...
— Et je t'ai répondu oui, tout de suite.
— Et nous avons causé de la personne qui avait secrètement racheté ma bibliothèque et me l'avait fait remettre.
— Hé, sans doute! Alors déjà j'éprouvais une compassion, — dangereuse, les événements l'ont prouvé, — pour le rêveur, incnpal)le de se suffire et de se diriger ici-bas.
La porte s'ouvrit devant une petite fille qui entra en bondissant et se jeta impétueusement au cou de dame Béate.
— Tout va bien à Maisonneuve?
— Oui, maman.
— Ta tante, Lothaire, les enfants?
— Tous, tous^ tous! Et le nouveau baby rit, sais-tu? Et tout le monde rit en le voyant si sai.
ep New York.