‹ La maison des hibouxChapitre 4 sur 5 · IMPRIMEURS DE L'IKSTJTUT, RUE JACOB · texte numérisé non relu

IMPRIMEURS DE L'IKSTJTUT, RUE JACOB

LA

©P New York.

Un événement s'était produit dans la maison des Hiboux. M^'° Lindenmeyer avait une hôtesse.

Tout d'abord une correspondance active s'était établie, puis le lendemain du jour où la duchesse était venue chercher Claudine, la vieille fille était allée, une lettre ouverte à la main, trouver sa jeune maîtresse.

— Oh ! Mademoiselle Claudine , si vous vouliez... si j'osais... j'aurais une bien instante prière à vous adresser.

— D'avance elle vous est accordée, ma chère Lindenmeyer, répondit Claudine, qui préparait le thé pour le déjeuner de son frère.

— Mais, Mademoiselle, vous direz non, franchement, n'est-ce pas, si la proposition ne vous convenait pas? Certainement je m'arrangerai pour que vous n'éprouviez aucune contrariété. Mais pourtant...

— Expliquez-vous, dit Claudine en souriant. Je ne vois pas ce que je pourrais vous refuser, si ce n'est la permission de quitter la maison des Hiboux; et je ne vous donnerai jamais cette permission : tenez-vous pour avertie.

— Moi? quitter la maison? Oh!... Mademoiselle, je ne survivrais pas à un pareil malheur. Non, ce n'est pas cela. J'attends... je dois... enfin je recevrai une visite, si vous le permettez.

— Eh!... qui donc?

■ — La seconde fdle du garde forestier, la jeune Ida. On voudrait lui faire faire un peu d'apprentissage pour devenir une bonne servante et apprendre aussi à exécuter quelques fins travaux de couture. Sa mère s'est imaginé qu'elle serait à bonne école près de moi. Certainement je m'en occuperai avec plaisir, si vous y consentez. Elle pourra loger dans le cabinet qui est derrière ma chambre , c'est-à-dire si vous le permettez.

LA MAISON DES HIBOUX. ô

La vieille fille fixait un regard anxieux sur Claudine.

— Mais certainement, répondit celle-ci. Faites-la venir quand vous voudrez, et gardezla aussi longtemps que cela vous conviendra.

Le lendemain, quand Claudine entra dans la cuisine, elle trouva une petite personne, d'aspect avenant, près du fourneau allumé, fort occupée à ranger les tasses et les bouilloires et procédant avec l'aisance que seule l'habitude peut donner. Deux yeux bleus, fort éveillés, se fixèrent sur Claudine et la protégée de M'^'' Lindenmeyer fit une révérence assez gauche.

— Mais , ma chère enfant. . . dit Claudine avec étonnement.

— Oh! Mademoiselle, laissez-moi faire tout cela! Je ne pourrais jamais demeurer assise toute la journée pour coudre et broder. Je n'y pourrais pas tenir, si je ne m'occupais un peu du ménage. . . Je vous en prie, laissez-moi faire !

— Je ne puis y consentir, Ida... C'est ainsi que vous vous appelez? Si je vous abandonnais ma besogne, j'aurais bien de la peine à m'y remettre.

— Je voudrais tant apprendre quelque chose, beaucoup de choses... fit Ida en baissant les yeux. Je m'entends déjà un peu au ménage, mais pour tout le reste I... Et je voudrais pouvoir accepter une place de femme de chambre à S... Alors j'ai pensé que je pourrais un peu apprendre, ici, comment on parle à une dame , comment on l'habille, la coiffe et ainsi de suite. Permettez-moi de m'occuper du ménage, et peut-être me pardonnerez-vous mes maladresses, quand il s'agira de votre toilette.

Les regards de la jeune fille se fixaient, suppliants, sur Claudine. Elle-même se sentait si lasse et si triste qu'elle n'eut pas le courage de repousser l'aide qui s'offrait. Elle se rendit près de M'^® Lindenmeyer.

— Voyons, avoue donc, lui dit-elle en s'efforçant de plaisanter et la tutoyant comme au temps de son enfance; tu as invité cette jeune fille à venir ici, afin de me décharger des gros travaux du ménage.

Les yeux de Claudine se mouillèrent de quelques larmes.

— Oh! mon enfant!... s'écria la vieille fille, cette Ida aura bavardé, la petite sotte ! Et nous

pensions avoir si bien combiné tout cela! Ne vous fâchez pas! Mais je ne pouvais plus consentir à vous voir descendre le matin, les yeux encore gros de sommeil, et pâle, si pâle! pour vous occuper d'une besogne si fort au-dessous de vous. Il y a un vieux proverbe qui dit : « On ne peut être à la fois horticulteur et agriculteur. » Si vous devez aller à la cour, il faut que vous ayez votre bonne mine, calme et fraîche. Heinemann Ta dit aussi. Bien souvent nous nous sommes inquiétés ensemble de vous voir si fatiguée et si changée. Et je vous assure que nous n'avons que très peu menti. La cousine d'Ida doit lui procurer, — plus tard, — une place chez la comtesse Keller; mais l'enfant ne peut se décider à s'en aller si loin de la forêt; en attendant, son séjour ici lui profitera beaucoup.

C'est ainsi que Claudine se trouva déchargée de la partie la plus déplaisante de sa besogne. Le vieux logis se trouva transformé par la présence de la jeune Ida. Jamais le maîtresse la plus exigeante ne fut servie comme Claudine, jamais enfant ne fut mieux soignée que la petite Elisabeth, qui s'attacha passionnément

à sa jeune compagne. Heinemann était radieux quand il rencontrait Ida trottant au travers du vieux logis, ou quand il la voyait nettoyer sa batterie de cuisine en chantant de vieux airs populaires... à mi-voix, afin de ne point distraire M. le baron. La petite Elisabeth ne pleurait plus quand elle voyait partir sa tante dans les belles voitures de la cour.

— Notre maison a maintenant un aspect tout à fait distingué!... dit Jean en riant, lorsqu'il vit pour la première fois, en s'asseyant à table, Heinemann apporter un plat et Claudine rester tranquillement assise, sans avoir à s'occuper de ce qui se passait à la cuisine. J'en suis heureux pour toi^ ma sœurette.

Claudine avait renoncé à son voyage. Quand elle communiqua ce dessein à la duchesse, celleci avait éclaté en pleurs et lui avait dit d'une voix brisée : — Je ne puis vous obliger à rester,, Claudine. Puisque vous le désirez, partez : abandonnez-moi... Et Claudine, saisie d'effroi et de pitié, avait promis de ne point s'éloigner. La voiture de la cour la venait chercher chaque jour, car l'inclination de la duchesse pour la jeune fille devenait toujours plus vive. Clau-

dine était maintenant tranquille, tout à fait tranquille. Elle accompagnait la duchesse dans ses promenades ou restait près d'elle pour lui faire la lecture et causer. Parfois, sans doute, le duc entrait inopinément, toujours accueilli avec un transport de joie par sa femme; mais Claudine ne redoutait plus ces rencontres. Elle le connaissait bien par sa mère, la duchesse douairière, qui lui avait conté quelques folies de jeunesse et les angoisses par elle éprouvées en maintes circonstances : — J'ai passé , lui avait-elle dit, bien des nuits agenouillée sur mon prie-Dieu, suppliant la Vierge de protéger mon enfant, de le préserver de toute action répréhensible ; et mes prières ont été exaucées. Son cœur est resté noble, et il a pu se rendre aux bons conseils, quand on a su lui parler de devoir et de justice.

Et Claudine pensait qu'elle avait su lui parler du devoir. Elle était du petit nombre de ces âmes élevées qui ne peuvent trouver de repos si elles ne découvrent chez leur prochain quelque sentiment bon et loyal, qui cherchent jusqu'au moment où elles trouvent cette parcelle d'or, et dont la miséricorde ne connaît pas

de limites quand elles croient l'avoir découverte.

Elle pardonnait donc silencieusement au duc l'offense qu'il lui avait faite, en constatant les efforts qu'il accomplissait pour combattre son inclination. Combien il s'appliquait à se montrer plus patient avec sa femme qu'il ne l'avait été jusqu'ici, et combien aussi il honorait en elle l'amie de sa femme! Elle était, se répétaitelle, à l'abri de l'amour, comme de la haine. Elle écrivait souvent à la duchesse douairière, qui avait été pour elle une affectueuse protectrice : « Je voudrais, lui disait-elle, pouvoir exprimer à Votre Altesse combien je suis heureuse de vivre près de l'âme la plus élevée que l'on puisse connaître; combien je vénère les sentiments si nobles de la duchesse : je me demande seulement avec humilité comment j'ai pu mériter l'amitié dont elle m'honore. Même ce qui inquiétait jadis Votre Altesse, c'est-à-dire la trop vive manifestation extérieure de l'inexprimable tendresse qu'elle porte à son auguste époux, s'explique et s'atténue quand on la voit de près. Cette manifestation n'est point seulement extérieure ; cette tendresse

est l'essence même de son àme et elle n'en pourrait rien retrancher sans perdre sa raison d'être, et changer de nature. »

Claudine paraissait plus gaie que de coutume. Elle avait repris un peu d'intérêt à l'existence et attendait même avec une sorte d'impatience la voiture qui la venait chercher chaque jour pour la mener à Altenstein. Dans l'intimité de vie intellectuelle qui était l'atmosphère entourant la duchesse, elle trouvait Faliment qui lui était nécessaire et ses propres peines lui apparaissaient amoindries. La solitude absolue est une compagne dangereuse grossissant les maux et les inquiétudes, voilant ou niant toute espérance.

Un jour, la duchesse timide et hésitante, comme l'aurait pu être une pensionnaire, mit quelques feuillets entre les mains de Claudine, C'étaient de petits poèmes composés par elle. Il y avait d'abord quelques poésies exprimant la joie d'une heureuse fiancée, puis le bonheur profond de la jeune femme et, en dernier lieu, les vers par elle adressés au berceau de ses fils. Sans doute le sentiment exprimé était trop monotone pour une œuvre d'art, mais ce

n'était pas une œuvre d'art. La jeune fille, la jeune femme, la mère, avait simplement dit en vers le bonheur qui remplissait son cœur, et avait choisi cette forme parce qu'elle était plus élevée que celle de l'humble prose.

Quelques petites nouvelles se trouvaient aussi parmi ces manuscrits. On y trouvait inévitablement , deux êtres qui s'aimaient uniquement et qui étaient séparés par un événement malheureux ou par la mort — jamais par la faute de l'un ou de l'autre. Claudine était demeurée frappée par ces dénouements si tristes, mais elle n'avait pas osé en faire la critique, afm de ne point exciter la mélancolie, intermittente sans doute, mais trop visible de l'auteur.

Huit jours s'étaient ainsi paisiblement écoulés. Les hôtes du château de Maisonneuve n'avaient point troublé cette paix, ainsi que la duchesse l'avait redouté. La princesse Hélène avait bien fait parfois irruption à l'état de tourbillon dans le salon de la duchesse, mais c'était pour expliquer avec volubilité qu'il lui était impossible de quitter le délicieux baby de sa sœur, auquel elle prodiguait ses soins. Laprin-

cesse Thékla ne pouvait, en raison d'une entorse, quitter sa chaise longue. Claudine n'avait fait qu'entrevoir une seule fois Béate , venue , dès le matin, à la maison des Hiboux pour s'instruire de quelques points d'étiquette concernant les habitudes des princesses, et y déposer un chargement de gâteaux, bonbons et confitures. Elle exprima toute la satisfaction que lui causait la nouvelle organisation due à l'initiative de M"^ Lindenmeyer et du vieux Heinemann. Elle garda le silence sur tout ce qui la concernait , et, Claudine lui ayant adressé une question, elle s'était bornée à lever les épaules avec un peu de découragement, en ajoutant qu'elle voudrait bien être plus vieille d'un mois. Cela était bien plus terrible encore qu'elle ne l'avait imaginé. Il n'y avait pas un coin dans la maison où Ton eût un refuge certain contre les entreprises et incursions de cette jeune princesse qui était un vrai furet; et, quand elle adressait ses plaintes à Lothaire, il levait les épaules en signe d'indifférence ou d'impuissance.

Claudine avait baissé la tète en écoutant ces propos. Elle se disait qu'un éclair allait se pro-

duire, puis le coup de foudre destiné à anéantir ses espérances refoulées, mais non encore détruites. Mais Béate était tout à coup devenue silencieuse et n'avait repris la parole que pour parler d'un autre sujet. M"" de Berg, dit-elle, lui devenait chaque jour plus insupportable. Elle avait décidément beaucoup d'influence sur la vieille princesse... — Mais, ajouta-t-elle, rien ne m'est plus indifférent.

Aujourd'hui, par l'un des plus beaux jours d'été, la duchesse avait commandé que l'on servît le thé dans le parc, là où il confinait à la forêt. On avait suspendu aux vieux chênes le hamac de la duchesse. Claudine, vêtue d'une robe blanche, était assise près d'elle, dans un élégant fauteuil de bambou garni de coutil brodé, et lui faisait la lecture. Devant elle, sur une petite table japonaise, se trouvait la tapisserie inséparable de M™® de Katzenstein , qui y travaillait sans relâche. Elle-même, éloignée de quelques pas, préparait le thé. A l'ombre projetée par un bouquet de châtaigniers immenses, le duc jouait à la balle avec ses deux fils aines, l'adjudant de service et M. de Palmer. Les rires et les cris de joie poussés par les en-

fants arrivaient distinctement jusqu'à la duchesse, qui contemplait ce groupe les yeux rayonnants de bonheur.

— Vous pouvez interrompre cette lecture, ma chère Claudine, dit la duchesse. La journée est si belle, le soleil si radieux, que ce récit lugubre produit en moi Teffet d'une dissonance... Comment croyez-vous que cela finira?

— J'ai bien peur que le dénouement ne soit terrible, répondit Claudine, en posant avec soumission le livre sur la table.

— 11 s'est déjà procuré du poison, poursuivit la duchesse.

— Oui, répondit Claudine, il est évident qu'elle doit mourir.

— Elle?... s'écria la duchesse avec surprise... Vous rêvez, ma chère enfant. C'est lui qui va s'empoisonner, parce qu'il ne peut vivre avec elle, ni sans l'autre.

— Je ne sais pas, dit Claudine en balbutiant un peu. Je ne devine pas du tout les péripéties du récit.

— Je vous en prie, donnez-moi le volume, s'écria la duchesse.

li LA MAISON DES HIBOUX.

Elle l'ouvrit et lut les dernières pages.

— Eh bien! Claudine, reprit-elle, c'est vous qui aviez raison.

— Psychologiquement, U n'en pouvait être autrement, le caractère du héros étant donné.

— Je ne l'avais pas compris ainsi... Eh bien ! l'auteur s'est trompé. Ce caractère n'est point vrai. Dieu soit loué 1 de pareilles élucubrations appartiennent au domaine de la fantaisie. Nous ne continuerons pas cette lecture. Le monde est si beau! Et je me sens si aise, si légère aujourd'hui!

Elle rejeta la couverture étalée sur sa robe de foulard rouge à ramages blancs, et désigna de la main le bouquet de châtaigniers.

— Voyez^ Claudine, le duc se dirige vers nous. Il semble fatigué par le jeu... Mon ami, je me sens un peu trop paresseuse aujourd'hui pour faire notre partie de dominos. Mais M"'' de Gérold consentirait peut-être à me remplacer? Mettez, je vous prie, la table plus près de moi. Et, se retournant dans son hamac, elle appuya sa tête sur sa main et vit le duc s'asseoir vis-à-vis de Claudine, distribuer les dominos et relever ceux qui lui étaient échus.

Les doig-ts de Claudine tremblaient, tandis que son visage se penchait vers la table... Elle avait aperçu là-bas, quelque chose comme un papillon bleu, qui traversait la pelouse. Le papillon demeura tout à coup immobile... Et il y avait quelqu'un derrière lui.

— Ah ! mon enfant, dit la duchesse à mi-voix, vous êtes bien distraite. Le duc gagnera aisément la partie.

— Mais ce groupe est une véritable idylle ! On dirait que Wateau en personne l'est venu régler : j'ai bien peur, baron, que nous ne soyons des trouble-fête... s'écria le papillon, lequel n'était autre que la princesse Hélène vêtue de mousseline bleue des pieds à la tête. Elle s'était un peu détournée pour parler, avec une expression à la fois moqueuse et irritée, à son beau-frère qui la suivait en donnant le bras à la princesse Thékla, suivie elle-même de sa dame d'honneur et de son chambellan.

Le visage de Lothaire demeura impassible. La vieille princesse prit son lorgnon, examina le groupe, et répondit d'un ton sec :

— • Nous ne pouvons plus reculer, mon enfant. Tu as désiré faire une surprise à Elisabeth.

Avance, puisque tu as voulu remplir la fonction d'éclaireur.

La princesse Hélène s'avança donc; mais elle ne papillonnait plus; son pas s'était ralenti et ses yeux noirs exprimaient le mécontentement. Elle ferma bruyamment son ombrelle et s'arrêta à quelques pas du hamac. — Vos Altesses m'excuseront de les troubler...

La duchesse la regardait en riant.

— D'où viens-tu, jeune faucon?... dit-elle en lui tendant la main... T'es-tu envolée ici pardessus les murs?

— Ce sont les équipages de Maisonneuve qui nous ont amenés. Maman, le baron et les autres sont restés en arrière. On m'envoie demander pour eux la permission de saluer Vos Altesses.

Elle s'inclina gracieusement devant le duc et baisa la main que la duchesse lui avait tendue. Elle ne parut pas avoir aperçu Claudine, qui se trouvait tout près d'elle, et adressa, avec une vivacité comique, de grands gestes d'appel à ceux qui la suivaient, comme pour les rassurer et les assurer qu'ils seraient bien accueillis.

Le duc alla au-devant de la princesse Tliékla et la conduisit près de sa femme. Lothaire, pendant les salutations qui s'échangeaient, se trouva tout près de Claudine. Mais elle attendit vainement qu'il lui adressât la parole et n'obtint de lui qu'une profonde inclinaison. On s'assit et la conversation devint fort animée. La princesse Tliékla offrit ses excuses pour le retard qu'elle avait apporté à sa visite ; mais elle s'était donné une entorse dans l'escalier du château de Maisonneuve et avait dû se résoudre à l'immobilité complète, additionnée de compresses d'arnica pendant six jours. Et il avait été pour ainsi dire impossible à la princesse Hélène de faire une visite un peu prolongée. On ne pouvait l'enlever â l'appartement de sa nièce, dont elle était littéralement folle. Même elle avait emprunté à M'^" Béate un grand tablier de toile pour vaquer à ses diverses occupations et parcourir la maison de la cave au grenier ; elle devenait casanière et ne se plaisait plus qu'aux travaux du ménage. Savezvous où je l'ai dénichée hier? Dans la cuisine, où Ton préparait des confitures de framboises !

— Comment se trouve votre petit e-fille?...

dit la duchesse pour couper court à cet étalage des goûts casaniers de la jeune princesse.

— Hé bien!... cela va mieux, répondit la vieille princesse avec une certaine contrariété. Mais nous sommes loin de la guérison. Cette bonne M^° de Berg a, je crois, suivi trop rigoureusement les prescriptions du médecin que le baron a choisi : jamais de médicaments, mais le grand air, du matin au soir, et des ablutions fréquentes faites avec de l'eau froide. L'enfant est infiniment trop délicate pour suivre impunément un pareil régime.

— Ma fille marche un peu, quoique toujours en chancelant, répondit Lothaire avec calme. Elle a la taille normale d'une petite personne âgée de deux ans, et circule en se tenant aux meubles.

— • Mais avec beaucoup de difficulté, dit la belle-mère en l'interrompant.

— Ce que nous avons gagné me satisfait beaucoup, reprit Lothaire, en me prouvant que l'amélioration est possible.

Claudine s'était amicalement tournée vers la comtesse de Moorsleben, dame d'honneur des deux princesses, et lui avait adressé la parole.

La comtesse lui répondit brièvement, tout en fixant ses jolis yeux bruns clans une direction opposée à la place, que Claudine occupait.

Claudine, surprise, garda le silence. Depuis quelques instants déjà, la jeune princesse, assise vis-à-vis d'elle dans un fauteuil à bascule, l'examinait d'un regard malveillant et dédaigneux. Claudine, à son tour, fixa avec calme et d'un air interrogateur ses beaux yeux bleus sur ces yeux noirs brillants. Mais ils se détournèrent, tandis qu'une expression haineuse contractait la petite bouche de la jeune princesse.

— Les jeunes dames doivent faire une partie de croquet, dit la duchesse. Nous avons ici un élément masculin qui sera fort aise de prendre part à ce jeu. Ma chère Claudine, veuillez accompagner la princesse et la comtesse de Moorsleben, et donner en même temps l'ordre de poser les arceaux.

Claudine se leva.

— Que Votre Altesse veuille bien recevoir mes remerciements avec mes excuses, répondit la princesse Hélène. Je me sens un peu fatiguée.

Tout en parlant, elle appuya sa tète sur le

dossier da fauteuil, et se balança nonchalamment. M""^ de Moorsleben ne bougea pas. Claudine reprit tranquillement sa place.

On servit les glaces et le lunch. Tous les hommes attachés à la cour se rapprochèrent. Claudine vit tout à coup derrière sa chaise l'adjudant et M. de Palmer. Elle se tourna vers le premier, et la conversation s'établit entre eux. Elle connaissait sa jeune sœur, qui avait été sa camarade de pension et le questionna sur son compte. Il lui conta longuement le mariage qu'elle avait fait, et le bonheur dont elle jouissait. Peu de relations, des ressources très médiocres, et cependant elle était satisfaite et joyeuse.

— Oh oui!... répondit Claudine. Quand on possède un peu de satisfaction, le plus modeste petit logis peut prendre un aspect charmant.

— Et le meilleur exemple, à l'appui de cette judicieuse réflexion, dit M. de Palmer intervenant dans la conversation, est donné par vous-même, Mademoiselle. La maison des Hiboux est une idylle, un rêve, dans lequel vous errez semblable à la fée de la fantaisie. Il est vrai que la certitude de pouvoir rentrer, quand

Ton voudra, dans une existence moins idyllique, doit aider à supporter cet état transitoire. On peut habiter des ruines quand on a en perspective le temple du bonheur.

Claudine le regarda d'une façon interrogative.

11 sourit d'un air d'intelligence, et rapprocha de lui la coupe contenant une glace, posée à sa portée sur la table.

— Cela est très beau sans doute , dit Claudine.

— Qu'est-ce qui est très beau?

— Ce que vous venez de dire. Mais je l'apprécierais davantage si vous vouliez l'exprimer d une façon moins obscure. Je ne vous ai pas compris.

— Vraiment?... Malgré la haute intelligence dont la nature vous a douée?... Je voulais dire seulement qu'ici, dans ce château, dans ce parc, vous devez vous trouver comme chez vous, et que le temps n'est pas bien éloigné, sans doute, où vous vous établirez définitivement dans la maison de vos ancêtres. La course depuis la maison des Hiboux n'est pas bien longue, il est vrai. Cependant les déplacements quotidiens

amènent toujours une sorte de lassitude. Les fêtes d'Altenstein et de Maisonneuve exigeront sous peu votre présence.

— Je joue de malheur, Monsieur. Voici que je continue à ne pas saisir le sens de votre langage.

— Hé bien! Mademoiselle de Gérold, il faut le considérer comme celui d'un prophète, dit tout à coup une voix claire et sonore, celle du prince héritier, beau garçon de douze ans environ, aux grands yeux enthousiastes, qu'il tenait de sa mère. Il avança son tabouret pour se rapprocher de Claudine. Vous savez que les prophètes s'expriment toujours d'une façon obscure, ajouta-t-il.

— Bravo!... s'écria Palmer. Votre Altesse a touché juste.

— Je voudrais que M. de Palmer eût rendu un oracle infaillible, poursuivit le petit prince en regardant Claudine avec la naïve admiration que son âge comportait. Vous devriez bien rester tout à fait avec maman. Précisément, elle disait hier à mon père qu'elle serait bien contente si vous ne la quittiez plus jamais.

M. de Palmer continuait à sourire avec approbation.

— Malheureusement cela n'est pas possible, répondit Claudine avec calme. J'ai des devoirs à remplir chez moi. Oh!... sans cela je reviendrais avec satisfaction dans mon vieux Altenstein.

— C'est une habitation délicieuse ! dit l'adjudant. Et quel parc, quels jardins I... Une merveille !

— C'était l'orgueil et la passion de mon grand-père.

— Vous avez sans doute joué ici, avec votre frère et d'autres enfants, aux brigands et à la princesse, quand vous étiez petite?... demanda le jeune prince.

— Oui, répondit Claudine, nous jouions làbas, vers le mur, où se trouve la petite porte qui nous servait pour les évasions.

— Monsieur l'adjudant!... fit la princesse Hélène en élevant la voix, je voudrais pourtant faire une partie de croquet. Venez, Isidora!

L'adjudant et la comtesse de Moorsleben se hâtèrent de se rapprocher de la pelouse. La princesse Hélène hésitait encore. — Baron,

dit-elle, en s'adressant à Lothaire d'un ton de prière, vous serez des nôtres?

Il se leva, et s'inclina en signe d'acquiescement.

— Votre Altesse, lui dit-il, a-t-elle désigné toutes les personnes qui doivent prendre part au jeu?

— Quelles personnes? Vous voyez bien que nous sommes quatre.

— Vous pensez que ce nombre est suffisant?... Il se tourna vers le jeune prince. — La princesse Hélène désire faire une partie de croquet, lui dit-il, et je sais combien Votre Altesse aime ce jeu.

Le pied de la princesse Hélène s'agita avec impatience.

— Tous mes regrets, répondit le jeune prince d'un ton fort sérieux. M"" de Gérold vient de me promettre qu'elle me mènerait à une place très favorable pour la construction d'une forteresse, telle que nous la méditons, mon frère et moi. Et cela m'intéresse beaucoup.

Le baron Lothaire sourit en voyant ce très jeune chevalier offrir respectueusement son bras à Claudine.

La duchesse suivait cette petite scène avec surprise.

— Pourquoi, dit-elle en s'adressant à Lothaire, M"*" de Gérold ne prend-elle point part au jeu?

— La princesse Hélène a désigné les personnes qu'il lui convenait d'associer au jeu.

— Je vous en prie, baron, dit la duchesse avec vivacité et d'un ton décidé, veuillez rejoindre votre cousine et lui dire, de ma part, combien je regrette que Ton ait oublié de l'engager, et ramenez-la sur-le-champ; jusqu'à ce qu'elle nous rejoigne, le chambellan de service prendra votre place au jeu.

Lothaire s'inclina, alla s'excuser près de la princesse Hélène, puis, prenant le chemin le plus long, suivit la direction dans laquelle Claudine s'était engagée.

Durant cette conversation , le nez de la vieille princesse était devenu plus pointu que jamais et blanchissait visiblement : c'étaient là, ainsi que sa fille en faisait parfois la remarque, plus exacte que respectueuse, les symptômes d'un vif mécontentement.

— Que Votre Altesse veuille bien nous par-

donner, dit-elle en s'adressant à la duchesse. Hélène n'a certainement pas eu le dessein d'offenser qui que ce soit. Mais elle aime passionnément Votre Altesse, Elle ne commande pas toujours à ses sentiments, et l'on peut l'en excuser en se disant que son cœur honnête l'entraîne plus loin qu'elle ne le voudrait.

— 3Ia chère tante, répondit la duchesse en rougissant d'impatience, je ne vois pas quelle fonction l'honnêteté du cœur remplit ici.

M. de Palmer examinait attentivement, pendant la durée de ce colloque, la physionomie du duc, qui demeurait impassible. Il jouait avec son monocle , tout en suivant des yeux sérieusement la jeune fille qui s'éloignait appuyée sur le bras du prince héritier. Tous deux disparurent au tournant d'une allée. Le duc tourna lentement la tête et rencontra le regard étincelant de la princesse Thékla.

— L'enfant est précoce, dit le duc d'un ton nonchalant.

— Oui, répondit sa femme en riant, et il a bon goût!

— Il tient cela de son père, dit la princesse Thékla avec un sourire innocent, qui vint

momentanément contredire Thabituelle aigreur de sa physionomie.

Le duc prit son chapeau qui était posé sur une table voisine, et, s'inchnant devant elle, lui dit avec calme :

— Oui, ma tante, j'ai toujours préféré les jolis visages à ceux qui sont laids, d'autant mieux que les premiers indiquent presque toujours la bonté, dont les seconds se montrent rarement accompagnés : vous avez donc raison de dire que mon fds me ressemble sur ce point, et je l'en félicite.

La physionomie de M. de Palmer exprimait une extrême jubilation. Combien il était regrettable que ]VP® de Berg n'assistât point à ce duel courtois... en apparence du moins. La princesse Tliékla froissait les dentelles de son mouchoir, tandis que la duchesse adressait à son mari un regard suppliant ; elle connaissait l'antipathie que sa tante lui inspirait, antipathie remontant aux premières années de sa jeunesse, quand il avait acquis la conviction de l'espionnage et de la délation auxquels elle s'adonnait, pour dénoncer à la duchesse douairière quelques folies dont elle dénaturait le caractère en

l'aggravant. Elle n'osa pas répondre au duc, mais se consacra à sa femme en lui témoignant une tendresse excessive, émanée de cette sorte de commisération qu'inspirent les personnes plongées dans l'affliction ; c'est là un manège dont on surprend aisément l'intention et qui a pour résultat d'inquiéter outre mesure les organisations nerveuses; on ouvre devant elles une perspective menaçante et obscure, semée de dangers inconnus et de découvertes pénibles : c'est plus qu'il n'en faut pour exciter leur impressionnabilité.

La duchesse l'éprouva durant cette conversation pourtant énigmatique pour elle ; elle souffrait, et plus encore de ce qu'on ne disait pas que de ce qu'on lui disait. Aussi, lorsque la princesse Thékla s'écria, en soupirant et levant les yeux au ciel : — Je voudrais au moins avoir la certitude que le séjour d'Altenstein est favorable à la santé de Votre Altesse!... la duchesse donna quelques signes d'impatience, et demanda qu'on la conduisit dans son appartement, parce qu'elle éprouvait un peu de fatigue.

C'était donner le signal de la dispersion. Peu

après, la place occupée par la cour était vide. Les boules coloriées du croquet gisaient sur le gazon, et l'on entendait rouler sur la grande route les voitures qui emportaient les deux princesses et leur suite vers le château de Maisonneuve.

Claudine, marchant avec son jeune compagnon, avait atteint l'extrémité du vaste parc dWltenstein ; elle éprouvait une certaine satisfaction d'échapper, en s'éloignant, aux regards froidement scrutateurs que Lothaire faisait peser sur elle. L'évidente malveillance de la jeune princesse ne l'avait point émue; les caprices soudains et les revirements inattendus se produisent fréquemment dans la vie des cours, et celui-ci lui paraissait avoir pour origine une bouderie enfantine qu'elle ne prit pas la peine d'analyser. Plus d'une fois déjà elle avait payé de quelques manifestations malintentionnées la rançon de quelques succès, et l'hostilité de la jeune princesse avait redoublé après les bals et les fêtes de la cour. Mais pourquoi avait-elle aujourd'hui , sous les yeux du duc et de la duchesse, accentué jusqu'au dédain, jusqu'à l'inconvenance, les mauvaises dispositions dont

elle avait toujours été animée? C'est là ce que Claudine ne pouvait deviner. La petite Altesse était de fort mécliante humeur : là était le fait. Quant à sa cause, une sorte de divination lui aurait-elle découvert le penchant de Claudine pour celui qu'elle aimait elle-même? Absurde ! Il était absurde de discuter cette impossibilité. Elle était trop certaine de son triomphe^ cette princesse qui voulait bien accepter une alliance en dehors de sa caste; elle en était tellement certaine, qu'elle prenait déjà possession des charges incombant à une simple maîtresse de maison , et qu'elle parcourait de la cave au grenier l'habitation qui allait devenir la sienne.

De son côté, Lothaire devait être bien certain de l'empire qu'il exerçait sur ce cœur altier; s'il en avait été autrement, il ne se serait pas exposé à relever comme il l'avait fait l'arrogance avec laquelle elle avait tenu Claudine à distance.. . Et à ce propos elle fronça les sourcils. .. Que lui importait, à lui, qu'elle éprouvât de la peine ou de l'humiliation? Certainement il n'eût pas remarqué l'affront s'il ne s'était adressé à une personne qui portait le nom de

Gérolcl... Toujours cet indomptable orgueil de famille, mobile non pas principal, mais unique, de ses moindres actions. Elle savait mieux que personne jusqu'à quelle limite elle permettait au mauvais vouloir de l'atteindre; elle savait se défendre, elle n'avait besoin d'aucun appui, d'aucune tutelle, d'aucune commisération, surtout venant de lui !

Elle avait atteint avec son jeune camarade cette partie reculée du parc dans laquelle, déjà au temps de son enfance, les arbres et les taillis, affranchis de toute culture, grandissaient et s'étendaient à leur guise. C'était un lieu sauvage, tapissé d'une mousse épaisse et humide; un petit ruisseau le traversait et favorisait le développement de toutes les plantes qui croissaient aux alentours. Sous le petit pont rustique, construit avec de légers troncs de bois, l'eau coulait, toujours aussi fraîche que jadis, et continuait à faire entendre son langage bas et mystérieux. Là-bas était la petite hutte recouverte de mousse, aujourd'hui à demi écroulée, qui dans leurs yeux enfantins représentait tantôt une prison sévère, tantôt le château d'un chevalier félon. Elle v avait souvent été

renfermée en qualité de princesse enlevée au roi son père, et détenue derrière les épaisses murailles d'un château fort. Les souvenirs qui se dressaient de toutes parts autour d'elle oppressaient son cœur, tandis qu'elle racontait au jeune prince les jeux, les émotions, les joies de son enfance; là se trouvait aussi la pierre qui marquait la sépulture de la petite chienne favorite de son frère Jean, cette Lola, dont Fintelligence était si remarquable que jamais elle ne trahissait la présence de son maître quand les enfants jouaient à cache-cache; elle se tenait près de lui, dans ces moments solennels, cachée comme lui, observait un silence religieux, et retenait même sa respiration lorsqu'on s'approchait de leur cachette. C'étaient des jours heureux... Où étaient-ils maintenant?

Le jeune prince écoutait ces détails avec un vif intérêt et les provoquait par ses questions.

— Où mène ceci? demanda-t-il en indiquant une porte basse creusée dans le mur.

— Dans le village . Nous passions par là tous les dimanches, pour nous rendre à l'église.

Le petit prince l'avait entraînée, tout en causant, le long du mur; tout à coup il aperçut

ime corneille sar l'un des arbres les plus élevés et il oublia aussitôt et sa dame et ses devoirs de chevalier en entreprenant de suivre l'oiseau ; celui-ci, qui semblait vouloir le narguer, se montrait au travers des branches, disparaissait pour se faire voir de nouveau, et l'entraina toujours plus loin.

Claudine, plongée dans ses souvenirs douloureux, marchait machinalement devant elle et ne s'aperçut qu'après un certain temps de la défection de son compagnon. Elle soupira profondément, et prit son mouchoir pour essuyer ses yeux. Qu'y avait-il donc de changé? Rien. Tout était comme cela devait être. Ce n'est point en courbant la tête et en répandant des larmes que l'on reconquiert ce qui est perdu. Ce n'est point avec des pleurs et des plaintes que l'on obtient quoi que ce soit. Il n'y a de sagesse et de dignité que dans la résignation, dans la soumission à la volonté de Dieu, qui, mieux que nous, sait ce qui nous convient. — Le temps viendra, se dit-elle, où cette douleur s'éteindra. Ce temps doit venir, car il serait impossible de vivre en portant au cœur cette plaie cuisante.

Elle s'était arrêtée , en s'exhortant de la sorte.

3i LA MAISON DES HIBOUX.

Quelques grosses larmes cependant roulaient sous ses paupières. Puisqu'elle était seule, elle pouvait laisser un peu saigner sa plaie... Elle aurait ainsi le courage de supporter sa présence... Et il lui en faudrait pour le voir devenu le mari d'une frivole et impertinente petite personne.

— Pardonnez-moi, ma cousine, dit tout à coup une voix résonnant derrière elle.

Claudine se retourna vivement. Une grosse larme était tombée sur sa main qu'elle se hâta de cacher. Elle apparut tout à coup maîtresse d'elle-même, digne et calme.

— Je ne me serais pas permis de vous importuner, reprit-il en se rapprochant. Son Altesse m'a ordonné de vous chercher pour vous dire combien elle déplore que l'on vous ait offensée.

— Comme toujours, Son Altesse est trop bonne, répondit Claudine avec froideur. Je ne me suis pas sentie offensée. L'offense vous atteint seulement quand elle tombe de haut... Tel n'était point le cas. Ce n'est point, en effet, la différence des rangs qui peut, à elle seule, constituer la supériorité, ni l'infériorité.

— Vous semblez avoir acquis beaucoup d'expérience, ma cousine, dit-il d'un ton amer en marchant près d'elle. Je n'ai point oublié le temps où, farouche comme un jeune daim, vous sembliez vouloir échapper à tous les regards : ainsi je vous ai vue dans les salons du palais ducal.

— En effets répondit-elle, l'expérience est venue. L'âme la plus faible découvre en ellemême une force invisible quand il lui est démontré qu'elle ne peut compter que sur ellemême. Au surplus, j'ai déjà vingt-trois ans, mon cousin, et depuis quelque temps les événements se sont chargés de me chasser hors de la vie insouciante que mènent les jeunes filles,

— Il y a certainement une grandeur séduisante, répondit Lothaire avec quelque ironie, dans cette vision de la responsabilité isolée, puisant la force dans cet isolement même. Malheureusement l'expérience nous démontre que cette force se brise contre le premier écueil affronté. J'ai toujours été ému, reprit-il après un court silence, en voyant une femme, ignorant tout de la vie, s'exposer avec un courage inutile, en faisant fonction d'héroïne par pure

g-randeur d'âme. On voudrait fermer les yeux pour ne point voir les dangers qu'elle court, et cependant l'on ne peut s'en désintéresser. On voudrait l'arracher au péril, mais on s'en abstient parce que l'on a la certitude d'être repoussé avec ironie et froideur.

— Peut-être, en outre de son courage, l'héroïne dont vous parlez a-t-elle assez de force pour ne pas avoir de chute à redouter, répondit Claudine tremblante d'émotion et de ressentiment, et pressant le pas.

— Cela est possible. Il y a, en effet, des caractères qui semblent prendre plaisir à jouer avec le danger, et qui, dans leur orgueil, répètent : Voyez ce que j 'ose ! . . . Je Fose impunément ! Ces natures sont celles qui se brisent le plus aisément.

— Le croyez- vous?... répondit Claudine avec calme. Je pense que vous ne les connaissez pas complètement. Il y en a, il doit y en avoir parmi elles, qui ont en elles-mêmes une confiance justifiée, qui avancent dans la voie que le devoir leur a tracée, sans accorder un instant d'attention aux sentiers détournés.

— Les sentiers détournés?...

— Oui, s'écria-t-elle les yeux chargés d'éclairs, comment se fait-il, baron de Gérold, que vous m'adressiez, dès que vous m'apercevez, des allusions offensantes et des conseils ironiques? Ne serait-il pas plus digne de vous, — et en tous cas de moi, — de vous exprimer nettement? Nos rapports ont-ils jamais été assez affectueux pour que vous vous érigiez près de moi en tuteur?

— Non, répondit Lothaire à voix basse.

— Et ces rapports ne vous conféreront jamais ce droit, continua Claudine avec une amertume croissante. Cependant je tiens à vous communiquer la sécurité que vous semblez chercher. Je puis vous affirmer que le nom de Gérold ne souffrira point par moi, car, — et c'est là l'unique sujet de vos soucis, — je connais mes devoirs.

Lothaire, en l'écoutant, avait pâli ; elle pressa encore le pas, et il resta en arrière; il la rejoignit devant une maison de jardinier que la iille unique d'Heinemann habitait avec son mari. Claudine s'était appuyée contre une fenêtre ouverte au rez-de-chaussée, et derrière cette fenêtre se trouvait la jolie jeune fille, la petite-

JIAISOX DES HIBOUX.

fille d'Heinemann, qui sanglotait amèrement, tandis que sa mère se rapprochait de celle qui avait été sa jeune maîtresse et s'essuyait les yeux.

— Son fiancé lui a écrit aujourd'hui, Mademoiselle.

La jeune fille se cacha le visage avec ses mains et redoubla ses sanglots.

— • Mais pourquoi...? dit Claudine, émue d'une pitié qui l'aida à dominer sa propre émotion.

— La faute en est à elle, Mademoiselle, reprit la mère, dont le visage était soucieux. Elle s'inclina devant le baron, arrivé à proximité de la fenêtre. Le jeune seigneur du château dans lequel ma fille servait comme domestique la poursuivait de ses attentions ; et Bernard a cru qu'elle lui était infidèle.

— Bernard a eu tort, répondit brusquement Claudine.

— Ah! Mademoiselle, on ne peut lui en vouloir; je sais qu'elle est honnête, je connais mon enfant; mais tout le monde ne la connaît pas comme moi... Pour beaucoup, un jeune seigneur semble irrésistible; oui, Lisette aurait

dû suivre mon conseil et quitter sa place, dès qu'elle s'est aperçue qu'on lui accordait de l'attention. Alors tout cela ne serait pas arrivé. Voyez-vous, Monsieur le baron, fit-elle en s'adressant à Lothaire, le monde est ainsi fait ; et, dût-elle s'arracher les cheveux pour protester de son innocence, on ne la croira pas. J'ai pensé aujourd'hui plus d'une fois à quelques lignes que défunte votre grand'mère a écrites dans mon livre de prières, Mademoiselle, le jour de ma confirmation. Il est là... — fit-elle en allongeant le bras, et, prenant un volume relié, à tranches dorées, elle l'ouvrit sur l'appui de la fenêtre et le tendit à Claudine — ... là, Mademoiselle.

Claudine prit le livre et lut ces lignes tracées avec la grande écriture énergique de sa grand'mère :

« Tu seras bénie si tu gardes ton âme pure. Mais il ne suffit pas d'avoir la pureté ; il faut encore en garder l'apparence intacte. »

Le livre vacilla dans la main de Claudine : elle le rendit en silence.

— Allons, mon enfant, dit Lothaire d'une voix dure, consolez- vous; ce Bernard si jaloux et si méfiant eût été un mauvais compagnon pour vous.

La jeune fille tressaillit... — Non, non, s'écria-t-elle, il est si bon, si honnête ! je ne survivrai pas à mon malheur, s'il ne revient pas à moi.

— On peut survivre à beaucoup de malheurs, reprit Lothaire d'un ton plus doux. On ne meurt pas d'une espérance déçue.

Claudine fit un signe de tête à la jeune fille au moment de s'éloig-ner. Son visage était pâle. — Au revoir^ Lisette, lui dit-elle, et ne te désespère pas. L'homme qui n'avait pas confiance en toi ne mérite pas d'être regretté.

— Oh! Mademoiselle, ne dites pas cela! s'écria la jeune fille.

Claudine s'éloigna. Lothaire continuait à marcher près d'elle. Les lignes écrites par sa grand'mère lui semblaient tracées partout autour d'elle en caractères flamboyants. Ainsi il ne suffisait pas d'avoir la pureté... 11 fallait encore qu'on ne put être soupçonnée... il fallait en garder l'apparence avec la réalité. Qui

sait? peut-être avait-on osé l'accuser... de... de quoi, grand Dieu! Et si l'on croyait à ces accusations? Si celui-là même qui marchait près d'elle, celui dont la bonne opinion lui importait par-dessus tout, croyait qu'elle avait encouragé un sentiment coupable, que tout au moins elle en supportait la manifestation? Cette pensée était tellement insoutenable qu'elle se retourna brusquement, en fixant sur Lothaire un regard interrogateur autant qu'anxieux.

Il marchait fort tranquillement près d'elle. Non , — non, — non I — Ses suppositions étaient absurdes.

— Le parc est abandonné, dit-il; sans doute Leurs Altesses ont regagné le château.

En eifet, un valet de pied, occupé à ranger les meubles qui avaient été placés à l'ombre des chênes, interrogé par Lothaire, répondit que les deux princesses étaient retournées à Maisonneuve et en avaient déjà renvoyé la voiture , et que la duchesse attendait M"^ de Gérold dans sa chambre.

Elle retourna vers le château. Le soleil couchant dorait la cime des arbres et mettait une nappe de feu sur chacune des fenêtres du vieux

bâtiment. Une vapeur rosée estompait tons les contours et l'on entendait la cloche de l'église du village.

— Au revoir, dit Lothaire ; je voudrais rencontrer le duc pour le saluer. Vous connaissez mieux que moi tous les entours du château et vous n'avez pas besoin de guide.

Il s'inchna profondément devant elle, et Claudine jugea que ce salut cérémonieux comportait une certaine ironie.

Claudine lui rendit son salut. Les faibles liens de parenté qui s'étaient renoués, grâce au voisinage, étaient pour jamais rompus. Elle le savait. Elle les avait brisés au moment où, voulant lui rendre blessure pour blessure, elle lui avait parlé avec hauteur et ressentiment. — Avait-elle parlé trop rudement?... Elle éprouva quelques moments d'hésitation et parut vouloir rejoindre Lothaire; mais cette disposition ne dura point. Elle continua, en doublant le pas, de s'avancer dans l'un des sentiers couverts d'une ombre épaisse qui conduisait à l'allée principale.

A l'un des coudes du sentier, elle se trouva brusquement en face du duc. Il ôta son clia-

peau et, le tenant à la main, marcha près d'elle. Il lui parla des beautés du parc, en lui désignant plus particulièrement quelques arbres d'essence rare.

— Où avez-vous quitté le baron Lothaire, Mademoiselle?... lui demanda-t-il.

— Il m'a quittée à l'instant même, tout près d'ici, répondit-elle, et, si je ne me trompe, avec le dessein de chercher Votre Altesse afin de lui présenter ses respects avant de se retirer.

— Ah!... Eh bien, il saura me trouver. J'ai précisément le projet de le retenir ce soir; nous ferons une partie de billard jusqu'à une heure avancée. Ma capricieuse petite cousine mérite une punition : elle l'aura, ajouta-t-il en souriant. Mais, poursuivit-il, j'espère que vous n'avez éprouvé aucun ressentiment au sujet de cet enfantillage?

— Votre Altesse peut être certaine que je n'attribue aucune importance à de semblables procédés, répondit Claudine en fixant un regard sombre sur le perron du château , en vue duquel elle se trouvait présentement. Sur ce perron se tenaient deux hommes qui causaient ensemble.

kï LA MAISON DES HIBOUX.

— Voyez, voyez, capitaine! disait l'un d'entre eux; quelle évocation historique des temps passés! Ce n'est rien moins que Louis XIY accompagnant M"® de la Vallière, chapeau bas, sous les bosquets de Versailles.

Celui auquel s'adressaient ces paroles n'y répondit point; mais il fixait un regard mécontent sur le couple qui s'avançait.

A la fenêtre de l'angle, au premier étage du château, un petit mouchoir s'agitait et le visage émacié de la duchesse souriait derrière les vitres,

M. de Palmer et l'adjudant se rangèrent en s'inclinant, pour livrer passage au duc ainsi qu'à IVr'" de Gérold. La belle amie de la duchesse avait une expression étrange de dureté et de découragement à la fois ; elle monta les degrés du perron lentement , avec lassitude , comme si elle eût porté un fardeau trop lourd pour ses forces.

— Allons, se dit-elle, le sort en est jeté!... Et elle entra chez la duchesse,

— Claudine!... s'écria celle-ci, qui attendait impatiemment sa préférée et jeta ses bras autour du cou de la jeune fille.,. Vous avez été

bien longtemps absente; dès que vous avez disparu, j'aurais voulu vous suivre, tant j'avais d'impatience de vous revoir; il est désormais certain pour moi que je ne puis plus vivre sans vous : vous entendez, Claudine?

Elle attira la jeune fille, qui demeurait silencieuse, et la fit asseoir près d'elle sur le divan garni de coussins qui remplissait la profonde embrasure de la fenêtre et plongea son regard dans les grands yeux bleus mélancoliques de Claudine.

— Cher cœur, dit-elle à voix basse, vous avez été blessée tantôt; cette petite princesse s'est montrée impolie et elle recevra son cfiâtiment. C'est l'éternelle histoire, celle qui recommence toujours du haut en bas de l'échelle sociale, dans tous les pays : la lutte envieuse de la médiocrité d'esprit et de cœur contre la supériorité de cœur et d'esprit. Plus je vous compare, plus je vous préfère à tous, à toutes, et cette petite envieuse, en me donnant une fois de plus la preuve du peu qu'elle vaut, m'a donné en même temps la mesure de votre propre valeur.

Elle pressa affectueusement la main froide de la jeune fille.

i6 LA MAISON DES HIBOUX.

— Je vous aime tendrement, reprit-elle; avec vous du moins, je ne suis pas seule... Et je suis toujours seule, même et surtout au milieu des personnes qui m'entourent, et représentent chacune, soit l'intérêt personnel, soit les passions vaniteuses et haineuses, soit les convoitises de tout ordre. Et l'on nous envie!... C'est que l'on ignore que nous voyons toujours, partout, en tous, les mobiles secrets mettant en mouvement les pantins qui entourent le pouvoir : imaginez-vous un plus insupportable état que celui de vivre sous la surveillance de la malveillance à laquelle sont en butte tous ceux qui exercent le pouvoir... et de passer son existence dans l'intimité de l'hostilité en voyant se dresser, à chaque pas que l'on fait, la tête plate de l'odieuse vipère qui se nomme l'envie? Et se dire que rien ne peut désarmer les vaniteux et les envieux! que les services à eux rendus ont pour effet d'alimenter leurs bas instincts! Si vous saviez, Claudine, si vous saviez combien il est pénible de vivre avec ce spectacle sous les yeux, vous comprendriez quelle jouissance on éprouve lorsqu'on peut se pencher sur une âme cristalline, telle que la

vôtre, voir jusqu'au fond de cette àme et n'y rien rencontrer qui ne soit pur, élevé et bon ! Ali!... je vous dis tout cela afin que vous me pardonniez d'exiger toujours, et toujours plus, votre présence qui donne à mon cœur une impression de sécurité et un apaisement salutaires même à ma santé physique Je vous aime tendrement, et je voudrais bien donner à cette tendresse une sorte de consécration... .Je voudrais vous tutoyer quand nous sommes toutes deux, loin des curieux et des malveillants. Cela se peut-il?

— Madame, madame, s'écria Claudine en protestant. Votre Altesse m'attribue des qualités...

— Votre Altesse!... Hé! mon enfant, c'est pour écarter de moi les barrières qui m'isolent, c'est pour jouir d'une amitié sincère, que je veux te tutoyer, et à charge de revanche : tu m'appelleras Elisabeth et tu me diras tu. Accorde-moi cette jouissance sans égale de posséder une amie sincère, une égale au lieu d'une inférieure. Je t'en prie, Claudine : consens!

— Votre Altesse veut racheter l'insignifiante ojQfense qui m'a été adressée et son habituelle

générosité m'accorde une compensation disproportionnée... répondit la jeune fille avec émotion; mais, tout en n'oubliant jamais cette grâce inestimable, je dois la refuser.

— J'avais pensé, Claudine, dit la duchesse, que ton âme était assez élevée pour envisager ma proposition d'une façon toute simple; j'espérais que, sans l'arrêter un instant au rang qui me tient prisonnière et m'éloigne des joies dont aucune femme n'est privée ici-bas, quand elle en est digne, tu apprécierais surtout l'amie dévouée qui s'offre à toi en te demandant ton amitié; le tutoiement est la marque suprême de l'égalité dans la familiarité; cela est tellement vrai que les gens grossiers et brutaux le pressentent instinctivement; pour eux, la pire des injures consiste â tutoyer leurs adversaires, devinant que pour abaisser ceux-ci il suffît de les mettre à leur niveau; mais c'est aussi la marque suprême de la confiance sans bornes et de l'affection sans nuages. Parce que le hasard a fait de moi une souveraine, fautil donc que je sois privée d'un sentiment que je suis digne d'éprouver et, j'ose ajouter, d'inspirer? Tu ne peux avoir cette injuste pensée.

Donne-moi, Claudine, le baiser dune sœur.

Claudine se laissa glisser à genoux devant la duchesse. Elle voulait parler... crier... dire : « Laisse-moi! Laisse-moi! Mieux vaudrait pour toi et pour moi qu'il me fût possible de fuir au bout du monde ! ...» Et elle n'eut pas le courage de parler ainsi sous le regard fiévreux qui se fixait sur elle avec tant d'anxiété. Parler!... Mais elle ne pouvait le faire sans porter un coup cruel à cette femme qui adorait son mari.

Elle se tut, tandis que la duchesse l'embrassait et lui passait au bras un cercle d'or dont le fermoir représentait un fer à cheval ; les clous étaient remplacés par des saphirs et des diamants.

— Votre Altesse... je veux dire Elisabeth, balbutia la jeune fille... ne regretteras-tu jamais le choix d'une amie que tu viens de faire?

— La nature ma fait un don et j'en puis parler sans m'en féliciter, car il comporte plus de tristesse que de douceur, Claudine ; elle m'a permis de voir clair dans l'àme humaine : je sais que je ne rapproche point de moi une ingrate.

La princesse Hélène était revenue au château de Maisonneuve dans une disposition extraordinairement mauvaise. Pendant toute la durée du trajet, elle était restée silencieuse dans l'un des coins du landau dont sa mère, la princesse Tliékla, occupait l'autre coin en observant comme elle un mutisme obstiné. La comtesse de Moorsleben, qui était de service dans la voiture, réprimait difficilement un sourire moqueur en constatant qu'un accord bien rare s'était momentanément établi entre la mère et la fille : toutes deux éprouvaient un mécontentement d'égale intensité.

Ce fut seulement quand les princesses se retrouvèrent dans leur appartement que l'orage éclata; il s'abattit sur 3P^ de Berg", mandée dans la chambre de la jeune princesse pour recevoir les plus sanglants reproches, absolument comme si elle était responsable de l'idée qu'avait eue un Gérold de construire, quatre cents ans auparavant, un château très solide, cet

horrible château d' Altensteiu . Jamais un homme doué de bon sens n'aurait songé à s'établir dans ce désert épouvantable. Il était évident que si Ton avait pu se décider à faire une acquisition aussi déplorable, c'était parce que l'on avait eu des « raisons » tout à fait personnelles pour venir habiter ce pays sauvage.

— Si jamais on aurait pu supposer une pareille aberration... dire qu'elle avait dû supporter une réprimande publique, venant de Leurs Altesses, à propos de cette... La colère qui l'animait ne lui permit pas de trouver une désignation à son gré. Il ne manquait plus que d'exiger qu'elle, la princesse Hélène, fût forcée de demander pardon à une dame d'honneur !

- — Oh!... dit d'une voix douce M"^® de Berg, qui baissait la tête et se repHait sur elle-même pour faire face à l'orage... demander pardon... Votre Altesse ne lui avait pourtant rien fait?

— Je me suis bornée à l'ignorer purement et simplement; je ne l'ai point regardée, parce que je ne puis la souffrir... Voilà tout!

Les yeux de M™° de Berg étincelèrent.

— Évidemment, le procédé était dur; Votre

Altesse n'ignore point que la duchesse est tout à fait ensorcelée par sa nouvelle amie ; on pourrait croire que la belle Claudine a trouvé dans les archives de la maison des Hiboux la recette d'un philtre qui la fait aimer de tous. Combien cette petite scène a dû sembler pénible au baron Lot h aire !

— Pénible 1 . . . s'écria la princesse. . . le croyezvous? Il est certain qu'il ne paraissait pas mécontent de quitter le jeu pour aller, d'après l'ordre de la duchesse, chercher sa cousine et la ramener en veillant sur elle.

Et la princesse agita son pied, puis se mit debout afin de piétiner avec colère, ce qui parut la soulager.

— Et que pouvait-il faire? répondit M"^*^ de Berg; il fallait bien qu'il exécutât l'ordre qui lui avait été donné. D'autre part, qui sait? Personne ne peut se vanter de savoir lire dans le cœur d'un homme.

Tout en parlant, M°° de Berg souriait méchamment derrière la princesse, qui lui tournait le dos; mais elle fit volte-face avant que le sourire eût pu s'effacer, et elle l'aperçut. Au même instant quelque chose traversa la cham-

bre et vint tomber aux pieds de M""" de Berg : c'était seulement le petit sac à ouvrage, un joli sac fait en brocart bleu de ciel et contenant une broderie commencée, toujours commencée et jamais terminée : objet in offensif sans doute au point de vue matériel, mais offensant cependant si l'on voulait s'arrêter à cette pensée qu'il avait été jeté à la tète de M^° de Berg.

Celle-ci prit son mouchoir dans sa poche et se mit en position de pleurer.

— Ne larmoyez pas!... lui dit la princesse d'un ton de commandement. Vous savez que je n'aime pas la comédie ailleurs que dans une salle de spectacle, et vous ne m'abusez pas du tout; je sais que vous jubilez intérieurement chaque fois qu'il se produit un incident désagréable pour qui que ce soit.

— Votre Altesse me fait tort ! . . . s'écria M"® de Berg d'un ton chaleureux; je pensais à... Enfin on sourit parfois de compassion.

— Je n'ai que faire de votre compassion.

— Aussi ne me serais-je point permis d'avoir de la compassion pour Votre Altesse ; à quel propos d'ailleurs? Non; je pensais à la

o'p LA MAISON DES HIBOUX.

duchesse : elle produit sur moi l'effet de l'ag-neau qui attirerait le loup dans sa demeure. Elle idolâtre cette Claudine... Et Votre Altesse me concédera, qu'il est à la fois tragique et comique de voir quelqu'un attirer son pire ennemi et le nourrir de douceurs.

La princesse Hélène ne répondit pas; elle était assise sur l'appui de la fenêtre; ses petits pieds, qui n'atteignaient pas le parquet, s'agitaient dans le vide ; ses yeux étaient fixés sur une partie de la grande route que l'on apercevait par cette fenêtre.

— Que puis-je faire?... répondit-elle enfin. Il en est des aveugles comme des sourds; les pires sont ceux qui ne veulent pas voir clair.

— Je croyais que Votre Altesse aimait la duchesse.

— Vous ne vous trompiez pas ; elle est bonne au delà de toute expression ; elle ignore le mal et, ne pouvant le concevoir, elle est incapable de le soupçonner. Elle a toujours été très complaisante pour moi; mais maman dit qu'elle est faible et se laisse aisément dominer; obstinée avec cela, de sorte qu'on ne peut la faire revenir de son erreur. Elle a prouvé aujour-

criiiii l'exactitude de ce signalement moral. Je ne puis lui être utile.

La grande horloge Louis XIV, enfermée dans sa gaine en bois ornée de cuivres finement ciselés, sonna sept heures. La princesse l'écouta avec impatience.

— Déjà si tard!... dit-elle. Le baron oublie que nous devions, ce soir encore, désigner dans le jardin la place où l'on dansera lors de la fête qu'il nous donne.

— Peut-être la duchesse l'a-t-elle retenu? M"® de Gérold, qui possède, il faut en convenir, une voix admirable et un art consommé, fait de la musique tous les soirs, et Votre Altesse sait à quel point le baron Lothaire est amateur de bonne musique.

— Mais la duchesse n'ignore point que le baron a des hôtes ! . . . s'écria la princesse avec aigreur, en attachant un regard étincelant sur le bourreau qui la torturait.

— Pourtant, si la duchesse lui a ordonné de rester? allégua M""° de Berg d'un ton doux.

— Ordonné! à quoi pensez- vous donc? Nous ne sommes pas au moyen âge; il résulterait d'une si entière soumission que ma cousine

pourrait lui ordonner d'épouser sa favorite, la sorcière de la maison des Hiboux?

M'"" de Berg" baissa les yeux d'un air de componction.

— Qui sait, murmura-t-elle, si en cette circonstance l'inclination secrète ne serait pas d'accord avec l'ordre, et si la soumission ne comblerait pas les vœux du cœur?

C'en était plus que la princesse Hélène n'en pouvait endurer ; elle s'élança sur M"^*^ de Berg et la saisit par les épaules. Ses yeux étincelaient dans son visage devenu blême.

— Madame de Berg, lui dit-elle, vous êtes méchante; je sens que vous êtes réellement méchante sous les dehors doucereux qui trompent seulement les niais, ou ceux qui vous connaissent peu; vous jouissez, littéralement, quand vous pouvez assister à la peine d'autrui, et plus encore lorsque vous pouvez en être la cause; ce que vous me dites est affreux... mais non invraisemblable , je dois le reconnaître. Jouissez de votre œuvre : désormais je n'aurai plus une heure de sécurité... Ah! je voudrais être morte, comme ma sœur; elle, au moins, a été heureuse pendant quelque temps !

— Mais comme Votre Altesse prend les choses au tragique! Ce n'était qu'une plaisanterie.

— Non, non, ce n'est point une plaisanterie; et vous-même ne considérez pas cette supposition comme une simple plaisanterie. Je ne sais ce que je pourrais faire, dans mon bonheur, si seulement je la voyais hors et loin de ces montagnes I Pourquoi n'a-t-elle pas accompagné la duchesse douairière qui est en Suisse? Elle y serait à sa place mieux qu'ici, puisqu'elle est sa dame d'honneur; pourquoi s"obstine-t-elle à rester ici?

— Oui, pourquoi?... dit M"'' de Berg, en baisant tendrement la main de la jeune princesse. Puis elle soupira en disant : — Pauvre enfant !

— Ah!... fit la princesse, ne connaissez-vous donc aucun moyen pour en finir? Dites-moi ce que je dois faire? Je ne puis supporter ce doute plus longtemps.

— Moi?... Hé! grand Dieu, que pourrais-je conseiller? Non, non, il n'y a pas d'issue à cette situation ; à moins qu'un hasard heureux n'éclaire la duchesse.

— Un hasard heureux... répéta la princesse avec amertume.

— Hé ! sans doute ; puisque Son Altesse n'a autour d'elle aucune âme assez charitable pour lui rendre ce service d'amie.

— Un joli service d'amie! s'écria la jeune princesse. Dites plutôt une œuvre de bourreau ; car, aussi vrai que vous me voyez devant vous, la connaissance de cette situation briserait le cœur d'Elisabeth.

— Votre Altesse préfère assister en témoin impassible à l'indigne fourberie dont l'âme la plus noble et la plus confiante est victime? Il faut convenir que la façon dont on entend les devoirs de l'amitié varie suivant les amis.

— Vous n'avez donc jamais aimé personne? jamais assez aimé pour préférer mourir, plutôt que de causer une douleur, peut-être mortelle, à la personne que vous aimiez? Non, vous n'avez pas éprouvé ce sentiment; ne me dites pas le contraire, c'est inutile; je sais bien qu'à la place où chacun a un cœur vous n'avez qu'une place vide. Ne prenez pas la peine de faire des mines en me regardant; la duchesse n'apprendra jamais rien par moi. En outre, je ne consentirais jamais à affirmer un fait dont les preuves me feraient défaut; et

ici il faudrait que ces preuves fussent absolument convaincantes; je ne procéderai jamais par insinuation, comme vous ne manqueriez pas de le faire.

M"'® de Berg" sourit, tandis qu'une larme, qu'elle se procura avec adresse, vint briller dans ses yeux.

— Comment une âme aussi pure que celle de cette enfant, dit-elle à mi-voix, pourrait-elle concevoir et admettre la possibilité d'un semblable péché?... Elle ne se rendrait pas même à l'évidence éclatante des preuves.

La princesse secoua la tête avec incrédulité.

— Je vous en prie, dit-elle, ne faites pas semblant d'avoir vos poches pleines de preuves, lorsque vous n'avez rien du tout.

— Je n'ai pas, il est vrai, des preuves plein mes poches; mais, dans le cas dont il s'agit, une bonne preuve suffirait.

La jeune princesse rougit d'indignation.

— Ce n'est pas vrai, s'écria-t-elle ; il n'existe pas de femme au monde, assez basse de cœur, pour tromper si indignement l'amitié et la confiance qu'on lui témoigne. Vous êtes épouvantable !

— 0 princesse ! c'est que vous ne connaissez pas la vie.

La princesse se sauva dans sa chambre à coucher, et jeta la porte derrière elle avec fracas. M"^^ de Berg, restée seule, sourit en regardant cette porte; elle prit un petit portefeuille dans sa poche et en tira un billet écrit sur une mince feuille de papier. — Le voilà, dit-elle en le parcourant des yeux avec complaisance; il a déjà produit un bon effet, et n'en restera pas là ; dans sa chambre , la princesse Thékla est déjà occupée à écrire à la duchesse douairière ; elle lui adresse un rapport des plus édifiants.

Mais, de l'autre côté de la porte, des sanglots se faisaient entendre. W^^ de Berg quitta le salon et revint avec un verre d'eau sucrée et une fiole d'eau de fleur d'oranger; elle entra dans la chambre à coucher de la princesse Hélène.

— Il faut que Votre Altesse ne s'abandonne pas à son chagrin, dit-elle en lui offrant le verre d'eau ; elle s'agenouilla devant la princesse, qui gisait sur un divan placé au pied de son lit. Il faut absolument, reprit-elle, que ces

beaux yeux ne restent pas rouges; si je ne me trompe, le baron est de retour. Sur la table, là-bas, il y a une foule de gravures représentant tous les travestissements connus et inconnus, et une quantité d'échantillons d'étofTe.

La princesse se releva; M'"® de Berg lui bassina les yeux et rangea sa chevelure.

— Est-ce que j'ai la mine bien défaite?... demanda-t-elle.

— Non, non; Votre Altesse est charmante, comme toujours, lui fut-il répondu.

Au rez-de-chaussée, on agitait la cloche qui annonçait le repas. Peu après, la jeune princesse s'élança dans l'escalier; ses yeux brillaient, sa bouche souriait. La porte, grande ouverte, laissait voir la salle à manger, brillamment éclairée ; devant la table se tenait Béate vêtue de la robe de soie à rayures blanches et grises qu'elle avait adoptée pour assister à tous les repas.

— Mon frère me charge de présenter à Vos Altesses ses respectueuses excuses, dit Béate; Son Altesse a voulu le garder; la voiture est revenue vide avec ce message.

L'éclat qui animait la physionomie de la

jeune princesse s'éteignit soudainement. La princesse Thékla avait fait annoncer qu'elle était la proie d'une migraine dont l'intensité l'empêchait d'assister au souper. La comtesse de Moorsleben réprima diflicilement un sourire. Le chambellan causait à voix basse avec M™*^ de Berg; il régnait dans la salle à manger un silence glacial, à peine interrompu par le cliquetis des fourchettes et la voix de Béate. Elle adressa une fois la parole à la jeune princesse, qui ne lui répondit pas et, comme une enfant mal élevée, quitta la table avant l'issue du repas, fit signe à M""" de Moorsleben de ne point la suivre et se sauva dans le jardin. Quand elle en revint, plusieurs heures plus tard, sa chevelure était humide de rosée et ses yeux gonflés... Ces yeux n'avaient point regardé ce qu'ils voyaient devant eux; ils étaient restés fixés sur une vision, toujours la même, qui lui montrait un salon contenant un piano devant lequel se tenait une belle jeune fille, couronnée d'une chevelure dorée qui formait une auréole autour de sa tète. Elle chantait, d'une voix si .douce et si pénétrante à la fois, une voix qui apportait la chaleur au cœur de ses auditeurs...

et chacun l'écoutait avec ravissement... surtout l'un des assistants Oh ! non , l'épreuve était trop pénible et ne pouvait plus se supporter.

— Mandez ]VP° de Berg près de moi, dit la jeune princesse à sa femme de chambre en rentrant dans son appartement; je ne veux pas de lumière.

Peu d'instants s'étaient écoulés lorsqu'on entendit sur le parquet le frôlement de la traîne qui suivait M"^" de Berg; la maiii de la jeune princesse saisit la sienne.

— La preuve! donnez-moi la preuve, ditelle d'une voix qui tremblait.

— La voici, répondit AP" de Berg en plaçant dans la main de la princesse le petit billet qu'elle avait pris dans son portefeuille. Je crois que mieux vaudrait n'en point faire usage et, toute réflexion faite, ne point intervenir dans les événements. Jetez ce billet, princesse, quand vous l'aurez lu.

— C'est bien, répondit celle-ci : vous pouvez me quitter.

La jeune princesse se rendit dans sa chambre et, à la lueur de sa lampe de nuit, lut le billet adressé à Claudine par le duc.

6'l^ LA MAISOX DES HIBOUX.

— Et c'est une amie ! , . . Pauvre Elisabeth ! . . . dit-elle à mi-voix.

Elle voulut déchirer cette mince feuille de papier; un flot de sang- monta à son front, tandis que sa respiration devenait courte et oppressée. Les fenêtres de sa chambre étaient restées ouvertes et laissaient entrer à flots le parfum des tilleuls; tout était embaumé; tout autour d'elle parlait de joie et de bonheur. Elle aussi voulait être heureuse, elle le voulait même à tout prix. Ses doigts tremblants plièrent le billet de façon à réduire son volume autant que possible, puis elle l'introduisit dans un médaillon qui ne quittait jamais son cou ; il s'y trouvait un portrait d'homme... celui de Lothaire ; elle l'avait secrètement dérobé à sa sœur, qui était devenue la fiancée de Lothaire : c'était là un secret qui n'avait jamais été confié à personne.

— Seulement, pour le cas où il deviendrait indispensable d'agir, murmura-t-elle en fermant le médaillon et comme pour rassurer sa conscience.

M"" Lindenmeyer vivait clans un perpétuel état de surprise émerveillée. Ce coin de terre, si isolé, si ignoré de tous, s'était transformé; les belles allées de la forêt, naguère si solitaires, étaient sans cesse traversées par des équipages brillants, dans lesquels on apercevait des dames vêtues d'élégantes toilettes d'été causant et riant avec animation. Les villes environnantes avaient décidément choisi la forêt comme but d'excursions. Une quantité de véhicules de tous les grades d'élégance passaient sur la grande route. On avait subitement découvert, cette année-là, que les eaux minérales de B..,, situées à une demi-heure de distance de la maison des Hiboux, possédaient des vertus curatives, non seulement merveilleuses, mais encore d'une élasticité telle qu'elles se prêtaient aux cas les plus opposés ; on s'y rendait pour maigrir comme pour engraisser. On les prenait en guise de calmant ou d'excitant, à volonté. On y menait les jeunes filles chétives, comme cel-

les qui étaient affligées d'un excès de santé. Le moindre réduit avait trouvé des locataires et l'hôtelier de la Truite avait pris des attitudes tout à fait majestueuses depuis le jour glorieux où son toit abritait deux familles de comtes au premier étage, et dans le corps de logis situé sur la cour une dame de Steinbrunner avec ses deux filles; tous ces locataires avaient leur voiture et se rendaient quotidiennement soit à Altenstein, soit à Maisonneuve. Par le fait, le tourbillon qui environne toujours la résidence des souverains s'était transporté dans ce coin d'une contrée paisible et habituellement solitaire, absolument comme la queue du cerf-volant, dont celui-ci ne peut se séparer. Cet été, on avait eu subitement la révélation des beautés de la nature, et le cercle de la cour était venu pour en jouir ; cela était bien autrement pittoresque que la Suisse ou le Tyrol, bien plus intéressant qu'Ostende et les autres plages; ceux qui avaient dirigé leurs voyages de ces côtés-là étaient revenus sur leurs pas. Dans la salle à manger toute primitive de l'hôtel de la Truite, décorée uniquement des portraits au coloris intense du duc et

de la duchesse, on s'asseyait sur des chaises de sapin, devant des tables étroites, pour y manger des rôtis desséchés, accompagnés de compotes de pruneaux et arrosés d'un vin qui, hélas! n'était pas même douteux; et cependant c'était la plus haute aristocratie du pays qui se disputait les places devant ces repas lamentables. Il y avait des perspectives et des espoirs qui portaient à l'indulgence la plus inépuisable : la perspective des goûters en forêt, des parties de croquet et de lav^n-tennis dans le parc d'Altenstein ; la duchesse avait même laissé entrevoir le projet d'un bal champêtre donné en plein air, au clair de la lune, et pour lequel elle entendait que tous les assistants fussent revêtus d'un costume de paysan, ancien ou moderne, local ou emprunté aux pays étrangers.

Il y avait donc bien des attractions qui attiraient ici les courtisans; ce n'était pas la moindre de toutes d'étudier de près la romanesque amitié vouée par la duchesse à la belle Claudine; on en racontait les détails les plus surprenants.

— Il parait qu'elles sont tout à fait intimes, disait la comtesse X...

— Tout dernièrement on les a vues habillées exactement de même façon, comme deux sœurs, reprenait M"® de Steinbrunner.

— Pardon, cela n'est pas tout à fait exact; la duchesse portait des nœuds rouges, et Claudine de Gérold des nœuds bleus, dit un jeune officier, avec le ton important que l'on emploierait pour relever une erreur historique.

— La duchesse la comble littéralement de parures et de bijoux ; elles ne se quittent pas un instant; elles lisent, elles causent, elles se promènent ensemble ; elles font des vers probablement. Enfin la princesse Hélène a dit à Isidora de Moorsleben qu'elles se tutoyaient!... s'écria la comtesse Pausewitz.

— Impossible ! . . . Invraisemblable I . . .

— Les Gérold vont faire fortune I

— Comment le duc prend-il cette intimité?. . . demanda tout à coup un jeune diplomate d'un ton moqueur.

La vieille Excellence au toupet blanc, qui présidait la table, renifla dédaigneusement et secoua la tête d'un air mécontent.

Chacun se regarda en souriant, avec des regards d'intelligence; puis, d'un commun ac-

cord, on baissa les yeux sur les assiettes et Ion affecta de manger en silence ; la vieille Excellence mit la conversation sur la pluie et le beau temps. Plusieurs comtesses mères, après avoir jeté un coup d'œil anxieux sur leurs filles, qui peut-être avaient accordé trop d'attention à l'incident, demandèrent d'un ton composé si, vu l'incertitude du temps, on pouvait s'exposer à entreprendre l'ascension de la montagne, d'où l'on découvrait le plus beau point de vue de la contrée. Et quand on eut quitté la table, les vieilles dames s'agglomérèrent pour chuchoter en levant les épaules avec résignation et les yeux clos avec commisération, quand elles ne riaient pas derrière leur éventail.

Jusqu'ici on n'avait encore pu constater par soi-même l'état des choses. Avant d'être admis chez la duchesse, il fallait s'inscrire dans le registre placé dans l'un des salons du rez-de-chaussée à Altenstein ; mais enfin on apprenait bien des choses par les allants et venants; on se livrait à mille commentaires délicieux parce qu'ils étaient malveillants ; on s'accordait cette double satisfaction de condamner son prochain et d'établir, par cette condamnation même , la

supériorité morale que l'on avait le bonheur de posséder. D'avance on était dévoré de curiosité et l'on attendait avec une impatience fébrile le jeudi suivant, jour désigné pour la fête que donnait le baron de Gérold. Le duc et la duchesse avaient formellement promis d'y assister. On s'apprêtait aussi à apprendre ce jour-là la nouvelle officielle de fiançailles depuis longtemps prévues.

Oui, cela pouvait être très intéressant; et, tandis que l'ébullition des esprits allait toujours croissant dans ce petit centre d'intrigues, de commérages et de suppositions malveillantes, on continuait à vivre, tant à Altenstein qu'à Maisonneuve, dans une paix profonde... tout au moins en apparence.

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