LA CHAMBRE. — LES VALETS DE CHAMBRE 23Ô
a fait appel, pour se documenter, à son valet de chambre ; n'est-ce pas de lui aussi qu'il tient les renseignements sur la ditrérence de valeur du pain et du biscuit comme munition de {juerre? N'est-ce pas Seneschal qui lui a suggéré l'idée de l'aire le Inscuil percé au milieu, atin (jue les soldats puissent le porter ' ?
Ce dernier détail a frappé le Cardinal par son ingéniosité et il y reviendra plus tard dans une lettre d'instructions à l'évèque de Nantes, Gabriel de Beauvau, alors en reconnaissance militaire sur la Saiiibre. Le paragraphe suivant, efTacé dans la minute, est une nouvelle preuve de l'origine de ces renseignements spéciaux : « Il faut faire la ration en ))iscuit un peu moindre que de coutume, afin que les chariots en portent davantage. 0/1 a appris depuis que le biscuit diiniiuie assez, sans qu'on diminue le poids et la paste -. »
Comme on le voit, Richelieu lui-même attribue à un tiers cette observation, qui, du reste, est en elle-même incompréhensible, ce qui prouve a fortiori qu'elle n'est pas de lui ; elle rappelle assez par sa forme un de ces axiomes courants de corps de métier, d'un laconisme énigmatique voulu ou vide de sens par lui-même, ou mal rendu par le Cardinal qui l'aura fait rayer, une fois dicté, à la lecture de la lettre.
En une autre occasion, Richelieu se rappellera à propos (juil a un ancien boulanger parmi ses valets de chambre ; peu de temps après le premier incident que nous avons rapporté, en septembre 1633, Louis Xlll, alors à l'armée de Lorraine, se fait l'écho des plaintes des généraux sur le manque de vivres ; picjué au vif, le Cardinal lui répond de Charonne où le retient la maladie ; il se plaint à son tour d'être mal secondé, d'avoir à soulFrir des lenteurs des trésoriers et des munitionnaires qu'il doit suppléer souvent lui-même, et il termine en exposant au roi les mesures qu'il a prises : l'envoi de cinq commissaires des vivres et de huit boulangers sous la conduite d'un de ses gardes. Puis, par une association d'idées toute naturelle, il pense à Seneschal et il ajoute : « Sy je pensais qu'un de mes valets de chambre que Sa Majesté S(,'ait qui ne faict pas mal le pain fust propre à la servir en cette armée, je l'y envoyerais encore ^. »
Outre que ce passage lève tous les doutes sur la personnalité de Seneschal, il montre que le roi n'ignorait point cette particularité de la maison de Richelieu: la proposition ne lui déplut pas et provoqua même son hilarité, car Léon Bouthillier répondait le surlendemain : « En lisant l'ar-
1. Avenel, Lellres..., t. III, p. 910 (septembre 1630). •2. Ibid., t. IV, p. 743 (avril 1035). 3. ILid., t. V, p. -231.
ticle OÙ V. Eminence lui offre un de ses valets de chambre pour boulanger, S. M. me dit (ju'elle estoit bien aise de le veoir, et que c'esloit une marque que vous estiés en très lion humeur. » Ajoutons que l'olfre acceptée fut mise à exécution, et Seneschal partit pour rejoindre la cour, chargée de dépèches qu'il laissa à Metz '.
Il f;dlait que Richelieu fût bien sûr de la discrétion et du dévouement aussi bien que de l'intelligence d'un de ses domestiques les plus familiers pour l'envoyer dans ces conditions auprès du roi ; d'autre part, avec les occupations que lui donnait son entreprise, la charge de Seneschal devait être plus honoraire qu'effective, et le Cardinal pensait certainement à lui et à Desbournais spécialisé dans le soin du mobilier, pour les éliminer mentalement, lorsqu'il écrivait à son neveu qu'il se contentait de trois valets de chambre.
Le nom de Seneschal reparaît une autre fois dans la correspondance diplomatique en 163iS, cette fois à l'occasion d'un courrier dépêché de Paris par Richelieu auprès de M. de Chavigny alors à Compiègne '-.
En revanche, il est le seul des cinq valets de chambre qui ne figure pas au Testament du Cardinal ; celui-ci l'a-t-il omis volontairement, le sachant " bien acconiodé », comme nous l'a appris de Morgues, car Seneschal avait dû réaliser des bénéfices considérables dans son entreprise ; lui tenait-il ainsi rigueur de grivèleries fort probables sur lesquelles il avait fermé les yeu.\, pour se conserver un instrument utile'? A ce moment, Seneschal avait-il quitté la maison ? Cette dernière hypothèse est peu admissible, car les pamphlets nous en auraient conservé une trace. Toujours est-il c[ue c'est lui probablement que nous retrouvons en 1655 à l'acte de baptême d'une (ille de Jérôme Hlouyn ', l'ancien apothicaire du Cardinal, devenu premier valet de chambre du roi, qui avait épousé une d"'' Armande Seneschal, l'une de ses parentes sans doute, peut-être une fille. Ils habitaient tous deux la rue Traversière, d'après cet acte où il est qualifié « Sieur des Bonnais, premier valet de chambre de Monseigneur le duc d'Orléans ».
Desnoyers, le troisième, occupe une place pittoresque dans l'histoire anecdotique du Cardinal ; d'après Tallemant, il était célèbre dans la maison par sa balourdise qui permet de le rapprocher du laquais de Molière décrit par Grimarest ''. «' Le Cardinal avait un brutal de valet de chambre,
i. Avenel, LcUros..., t. V, p. 2G2.