SON ONCLE LE COLONEL
Dans la domesticité, les pages occupent une place spéciale ; gentilshommes comme ils le sont, ils ne servent qu'à faire honneur à leur maître ; en entrant chez lui, il n'y gagnent pas seulement de s'attacher pour l'avenir k un protecteur puissant ; dans sa maison, ils apprennent en outre à vivre, ils y reçoivent l'éducation correspondant à leur rang. Ce n'était point petite chose, et si un grand seigneur tenait à honneur d'avoir des pages de la plus haute noblesse, les familles de leur côté ne briguaient pas avec moins d'ardeur, celui de « donner » leurs fds à une maison importante ; en plus de la valeur du parrainage, il y avait encore une considération d'ordre pratique qui n'était pas la moindre ; il fallait « de grands moyens pour entretenir la jeunesse aux Estudes ' » et c'était une lourde charge que d'avoir un jeune homme k la cour ou chez « l'académique Benjamin ». Lorsque Henri IV eut l'idée, à une époque, de faire élever quelques enfants d'honneur auprès du Dauphin, certaines familles acceptèrent, et l'on put ainsi compter d'abord à la Cour de 70 à 80 jeunes gens, y compris les Pages de la Chambre du roi ; cette jeune cohorte s'égrena vite, et il ne resta bientôt plus que ceux (jui portaient la livrée et qui étaient entretenus par Sa Majesté. La dépense était trop forte à tenir le rang nécessaire; il en coûtait six mille écus d'or par an k deux frères, jeunes gentilshommes d'une des principales maisons du Poitou. A Paris à la même époque, le budget annuel de leur cousin, le jeune marquis de Miribel, fils du vicomte de Tavanes -, Ijien que réglé par un sage gou-
1. P. François Loryot, Les fleurs des secretz moraux, Paris, 1614, p. o62.
2. Laurens Melliet, Discours politiques et mililnires sur Corneille Tacite, Lyon, 1019, p. 421.
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verneur, « avec toute sorte do mesnage et chicheté d'éparg'ne », ne s'élevait pas à moins de deux mille éius d"or '.
Les pages qui portent la livrée, « les couleurs », comme les laquais, font partie de « leur confrairie, où ils sont nourris et n'en dilVèrent que des culottes - » ; avec ceux-ci, ils sont sous la dépendance de l'écuver, à moins toutefois qu'ils n'aient un gouverneur ou u:i précepteur, ce qui est l'exception. Aussi, pas plus que les laquais, n'ont-ils de personnalité ; si dans le Goni]ite. on voit figurer le nom de quelques-uns d'entre eux, c'est uniquement à l'occasion de certaines dépenses spéciales qui les concernent et pour le besoin de justification des pièces comptables. A fortiori, il n'est pas question d'eux à l'État des gages ; ils sont « nourris » suivant l'expression consacrée, et un simple coup d'œil sur le tableau numérique qui les intéresse, suffit à renseigner sur le degré de luxe qu'ils représentent dans une maison, surtout si elle tient à honneur de leur faire donner une éducation de parfaits gentilshommes.
Audiger n'assigne que deux pages au train d'un grand seigneur, et illes ])lace entre la servante de cuisine et les laquais qu'ils précèdent^; on fait d'eux peu de cas, comme on voit, mais en revanche, ils s'entendent à se faire leur place eux-mêmes. Le règlement de la maison du prince de Conty '■ donne une idée, par les défenses qui leur sont faites, de leurs amusements favoris : les jeux de cartes, les dés. les paris, les romans, les injures, les querelles, les jurons et les blasphèmes, le duel, la comédie, le hal, le cabaret, le tripot, les escapades de jour et de nuit, les aventures burlesques, dont l'une des moindres est de sauter les murs pour dévali-
1. Liiurciil Molliel, Discours pnlilii/uc, olc, p. 822. Signalons en passant c&t autour, qui par I.t clarté de ses vues, l'auipleur de ses idées et son haut bon sens prati<iue comparable à celui de Caillières, mérite une mention spéciale ; son ouvrage dont le litre cache la portée, est un véritable traité d'économie polilicpie raisonnée avec une sagacité d'observation qui en l'ont une source de renseignements précieux. Le douzième et dernier discours » Bref moyen de remédier au mal général qui désole la France » (p. 916) est h lire tout entier; il invoque la nécessité pour la richesse du Royaume, d'empêcher de s'appauvrir le Tiers Étal " le seul troupeau qui rend à son souverain sa toison et son autre Iruict ■> ; et il expose le remède : la suppression de l'abus des livres, des com|)lications subtiles de la théologie et delà médecine, et enfin l'unification des lois, et des « poids, aulnes et mesures » pour tout le royaume. L'ouvrage eut une 2' édition, in-4°, Rouen, Cailloué, 1642.
2. P. Fortin, Teslamenl ou conspih fidèlps d'un bon [tf-rc k .sf.s onfans, Paris, ICoO, p. 210.
.î. Audiger, La maison n'gh'e, p. 2.
4. Mi^moîrpa dr Mtjr If Prinm dp Ct)rilt/ linichn.nl In rondnilr dp s.-/ ni.itîion, Paris, 1067, p. 179.
séries espaliers '. et <lo hrùK'r de nuit 'es ;iuvents des savetiers '•, rien de cela n'est omis dans les recommandations à leur endroit de l'excellent et rigoriste g:ouverneur du Lan>;-uedoc, spécialement écrites pour eux, avec un luxe de détails inusité, qui édifie immédiatement le lecteur ; leur espièglerie du reste est proverJ)iale aussi Inen (|ue " leur uK^elianceté de chats sauvages ■' ".
Le nombre des pages dans une maison est aussi \aiial)le (|ue la lantaisie ou la fortune d'un seia:neur; ce luxe est mciins eoûleiix. il esl \iai. que celui d'un gentilhomme servant, cjui pailai^e la \ie du maitre et de plus, un page qui ne tire pas à conséquence se laisse aussi vite qu'on le prend. Le maréchal de Saint-Géran qui en change fréquemment, en a i[uelquefois jusqu'à quarante^; le ])aron de la \'érune. gouverneur de Caen et lieutenant du roi en Normandie, en a six ' ; Abra de Raconis en prend un dès cpi'il est nommé évèque de l.avaiu''': l'on connaît enfin l'histoire amusante de Chambonnière " avec son page factice, un mannequin en livrée, bourré de foin, accroché derrière son carrosse, et que les chevaux du carrosse suivant dévorent à belles dents, dans un arrêt forcé de la file des voitures se promenant au Cours.
On les mène durement, et le fouet fait partie intégrante de leur éducation comme de celle de toute la jeunesse d'alors **, L'exemple venait de haut; dès l'âge de deux ans, à peine sevré, Louis XIII, alors Dauphin, est fouetté pour la moindre faute, et le journal d'Héroard est rempli des mentions des corrections de ce genre qu'il subit ; Henri IV recommandait à M™" de Montglat sa gouvernante, de le fouetter toutes les fois " qu'il fera l'opiniâtre ou quel([ue chose de mal, sachant bien pour nioimême, ajoutait-il, qu'il n'y a rien au monde qui lui fi-ra plus de profit