LES AFFAIRES
La nomenclature des domestiques donnée au Compte par l'état des gages présente, dès le début, une particularité remarquable ; au lieu d'y rencontrer en tète le nom des aumôniers, suivant la coutume de l'époque ', ce qui semblerait logique, vu la dignité ecclésiastique de Richelieu, ou tout au moins les gentilshommes servants, cette domesticité d'honneur qui représente la noblesse de France, l'on y voit d'abord figurer les secrétaires. Cette dérogation aux usages et aux règles de préséance du temps est tellement anormale, choquante même, qu'elle ne peut qu'avoir été voulue par le Cardinal, et il est intéressant d'en rechercher les causes.
Lorsque Riciielieu a fixé la composition de la maison de son neveu, il a bien tout d'abord désigné les gentilshommes servants, après lesquels il a placé les secrétaires; mais, dans ce cas, il ne s'agissait pas de sa propre maison, pas plus que de personnalités connues, et il n'a fait que se conformer à l'usage. 11 est deux documents, au contraire, où il a manifesté son sentiment sur ce point d'une façon raisonnée ; ce sont ses deux testaments, son testament privé uniquement consacré à ses affaires personnelles, et son Testament politique où il a résumé ses idées en corps de doctrine. Or, dans le premier, il n'a fait mention de son Cabinet qu'après avoir épuisé toute la liste de ses serviteurs, comme s'il lui donnait une place à part dans sa maison, et un souvenir spécial en dehors de sa famille. Dans le Testament politique, où il a traité successivement des trois Ordres du royaume, suivant le rang accoutumé -, il a placé les Lettres, en un cliapitre spécial, dans l'Ordre ecclésiastique, le premier de tous. Voilà qui est significatif, et c'est la même idée qui nous
1. Claude Fleury, Les devoirs des maîtres et des domestiques, p. 102. — Audiger, La maison rér/lée, p. 1, 12, 16.
2. Denis Goclefroy, ALréijé des trois étuis. Paris, l(iS2, p. 1.
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semble l'avoir inspiré pour le raiii^ des préséimces observé dans l'état de sa maison. Non seulement, plus que ses autres domestiques, ses secrétaires sont sa chose, mais ils sont les premiers instruments nécessaires de sa politique, inséparables de sa personne ; à ses yeux aussi, ils personnifient sa pensée, sa véritable puissance. Ne faut-il point voir même dans cette affirmation inusitée de la suprématie de l'intelligence, un phénomène d'atavisme procédant de son urand-père maternel, l'avocat de La Porte "? Car la personnalité intense de Richelieu à hujuelle on ne peut rien trouver de comparable ', est due en réalité à la fusion des éléments les plus divers issus de la complexité de ses orig'ines ; sa force est la résultante des énergies difTérentes spéciales aux trois Ordres (jue l'on rencontre chez lui. Il est en effet, à la fois, positif, calculateur, minutieux, ménager et large de vues, généralisateur, fastueux et magnifique, avec \m grand souci de sa dignité; opjjortuniste et tasuiste en même temps que rigidement inflexible comme les grands parleinenlairt's du siècle et du règne précédent ; méthodicjiie, raisonné, patient et tenace en même temps ([ue j)assionné, impérieux, dominateur et violent. Dans sa triple manifestation simultanée d'honnne d'Ktat, administrateur et diplomate, de prince de l'Eglise, théologien et de grand seigneur, n'est-ce point le Tiers (jui domine avec toutes ses fortes qualités et aussi tous ses petits côtés qui effleurent le ridicule? Car il est au fond sorbonnien et gallican, bien que par politique l'ennemi des jansénistes ; gonflé de prétentions nobiliaires qu'il accuse avec trop de souci ; craignant trop le ridicule et l'opinion; alliant à une liante culture intellectuelle des préoccupations littéraires quelque peu mesquines, exagérément sensible à la louange malgré la conscience qu'il a de sa force et de sa valeur.
Quelle que soit la cause de cette prééminence assignée par lliciielieu, dans sa maison, aux clioses de res[)rit, elle mérite d'autant plus de retenir l'attention (ju'eile constitue un plus grand contresens à l'époque. Au milieu du xvii'' siècle, le secrétaire, sans être un des personnages subalternes de la famille, occupe socialement le rang inférieur des Lettres, considérées alors comme une occupation de l'ordre spéculatif. Il est en
l. La Bruyère semble avoir visé ce mélange inexplicable en iipparcncc de facultés d'essences aussi disparates dans le poitrail suivant : <i 11 apparaît de temps en temps sur la surface de la terre des liomnics rares, exquis, qui brillent par leur verlu, et dont les qualitez éniinentes jettent un éclat prodigicu-v ; semblables à ces éloiles e.xtraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sçait encore moins ce qu'elles deviennent après avoir disparu, ils n'ont ny ayeuls ny descendans; ils composent seuls toute leur race. " Les curaclcres île Thi'ujihrusii- (clef maiiuserile), Paris, 1C90, p. 01 el Oi.
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général de basse naissance, sorl tout au plus du barreau '< qui passe pour mercenaire ' », et, à part quekjues très rares exceptions, évoque l'idée d lin pauvre liére faniéliijue, vivant dexpédients, et cherchant à louer sa plume pour le l()i,ns el le couvert. Desportes, le poète, obligé de (juiller son patron, un procureur chez lecjuel il était clerc à Paris, va chercher l'ortune à Avignon où est la cour, et cest dans cette ville, sur le pont où se tiennent les valets à louer, qu'on lui donne l'adresse de révèque du Puy en ([uèle d'un secrétaire auquel il se présente et (pii l'agrée -'.
Hagouse qui a fait comme lui ses débuts dans la basoche, avant d'entrer chez le maréchal de Témines où il prend enfin la qualité de secrétaire, vit des paraguantes (jue lui valent ses lettres adressées aux puissants du jour avec une ingéniosité et une » subtilité dignes d'un gascon ■' ». Gombaud fait les épîtres amoureuses du marquis d'Uxelles en échange de l'entretien d'un cheval et d'un laquais*.
Le mépris de tout ce qui se rattache aux choses de l'esprit est à ce moment la règle de la noblesse qui, même lorsqu'elle écrit, se targue " de ne tailler sa plume qu'avec son épée ' » ; c'est « presque un crime à un gentilhomme de savoir quelque chose » comme « vertu de cavalier de mal escrire, aussi bien que de mal payer'' », et le corps tout entier « fait profession de la plus fine ignorance " ». De Luynes, le favori de Louis XIII, demande un jour qu'il est « question, devant lui, de quelque all'aire en Bohême, si c'est un pays situé dans l'intérieur des terres ou sur le bord de la mer ''* ».
Georges d'Aubusson, archevêque d'Embrun, envoyé comme ambassadeur extraordinaire en Espagne, en 1661, « y veut aller par Bruxelles, croiant que les Pays-Bas touchent à Madrid ■' » .
Pour un gentilhomme, << c'est comme une note d'infamie d'avoir bien estudié et de sçavoir marier opportunément les armes avec les lettres... s'il veut estre avancé, il ne doit sçavoir lire ni escrire »,... et il en est « plusieurs qui sçachans bien lire et bien orthographer, feignent de ne le
1. De (Uaireville, La inélhoile frunraise, Paris, I63.t, p. 147.
i. Tallemant, Ilisl., t. I, p. 63.
:». IbitJ., I. IV, p. 30.