AMOUR, SOURCE DE TOUTES LES JOIES
C'était dimanche.
Les ateliers des Basses-Bruyères étaient fermés, les métiers à tisser se reposaient.
Un doux soleil de mai inondait la forêt. Le vent léger, qui faisait frissonner les cimes des beaux hêtres, en se coulant comme une caresse jusqu'au sol, effleurait les bourgeons tendres éclos du matin et les champs de muguet des sous-bois. Il dispersait et mélangeait les acres senteurs et les parfums délicats en une haleine de printemps grisante et fraîche,
Julien Villandrit hésita s'il ferait atteler, ou s'il enfourcherait sa moto, ou si, plus simplement, par les avenues, il s'en irait à pied à la Volière, un cottage anglais planté à l'orée de la forêt de Compiègne.
Il se décida pour la marche, prit sa canne et partit.
La fabrique est située sur l'Oise, entre la Croix- Saint-Ouen et Saint-Sauveur, et la Volière étant près de la Fontaine-Saint-Jean, la course n'était pas longue.
Peut-être désirait-il l'allonger, car, après avoir traversé la route du Pont-la-E.eine et celle de Paris, au lieu de continuer tout droit, il prit par les routins du Soupiseau, pensivement, s' arrêtant et se parlant à voix haute comn"ie pour mieux s'eutendre et mieux se convaincre.
Il y avait bien longtemps qu'il le faisait ce chemin — et l'hiver, et le printemps, et l'été. — Là-bas, dans les fleurs du cottage, il avait vu grandir une enfant, jolie, qui venait d'avoir dix-neuf ans, dont les yeux avaient la couleur de l'acajou clair et dont la chevelure avait la couleur des yeux.
Et l'oiseau de cette volière le troublait infiniment.
Il l'aimait, dans un élan de passion douloureuse, car, malgré leur intimité, la fréquence de leurs rekitions, rien entre eux n'avait été dit, et, en ce dimanche, Julien Villandrit partait, résolu à savoir s'il était aimé, si, chez Régine comme chez lui, l'amitié enfantine s'était changée en tendresse ardente, ou si l'oiseau prendrait peur tout à coup, en fuyant à tire-d'aile.
Il n'avait confié cet amour qu'à lui-même... et encore !... Personne ne le devinait et, à présent, après avoir hésité depuis des semaines, par crainte du malheur, voilà qu'il se décidait, en hâte, à se prononcer en se disant avec un effroi qui le mettait tout à l'envers :
(( Pourvu que je n'arrive pas trop tard et qu'un autre ne m'ait pas précédé !... »
Les Basses-Bruyères connurent longtemps la prospérité. Malgré la concurrence anglaise et allemande, la fabrique, en ces années de 1900 à 1906, avait, comme on dit, tenu le coup. La lutte, toutefois, devenait difficile contre des rivaux étrangers qui y apportaient leur audace doublée de leur ingéniosité. A la mort du père Villandrit, il eût fallu aux ateliei's un esprit vigilant et une main ferme pour assurer pleinement les destinées de la fabrique. Ce fut vers 1900 que Julien s'était trouvé le seul maître de la maison. Sa mère était morte. Il avait vingt-cinq ans. Son bagage scientifique était sérieux. Les métiers continuèrent donc à produire et, sans progresser ni péricliter, la situation resta stationnaire.
Julien était un esprit rêveur, chercheur de merveilleux, négligent de la réalité des choses pour se perdre volontiers en imaginations qui, servies par une grande fortune, eussent amené sans doute de magnifiques résultats, mais qui, réduites à des tenta-
tives restreintes, faute d'argent, s'arrêtaient sans cesse à mi-chemin et n'apportaient que des déconvenues irritantes.
C'était un beau et sympathique garçon, brun, rasé , à Taméricaine, — mode adoptée par lui après un voyage d'étude aux Etats-Unis, — familier avec tous les sports, franc, simple et gai.
Les industriels de la vallée de l'Oise disaient de lui :
— Un bon type... mais il n'est pas très fort... Inventeur de filets à prendre le vent !...
Pas comme ils l'entendaient, peut-être. Mais depuis quand la vie n'offre-t-elle plus ces drames foudroyants où se manifestent les hautes vertus qui se fussent atrophiées sous le terre à terre monotone du train quotidien ?
Dans un creux du vallon apparut la Volière, enguirlandée de vignes sauvages, de lierre et de chèvrefeuilles à ce point qu'elle ressemblait à une masse de sombre verdure au milieu des massifs où éclosaient les premières fleurs du printemps et parmi les bouquets de neige rose des pommiers et des poiriers. Toutes les fenêtres étaient ouvertes sur le soleil. Julien ne s'avançait plus qu'en hésitant. Au fur et à mesure que se rapprochait le moment décisif, ses anciennes craintes se ruaient vers son cœur et il eût fui s'il n'avait entendu, là-Tjas, près du bassin, les cris habituels des joueurs de tennis... « Ready... ' Play... » et une voix sonore et douce, pleine d'entrain : (( Out... avantage... détruit... », une voix qu'il connaissait bien, celle de Régine, dont la silhouette rapide se tordait, se baissait, s'allongeait, en une souplesse féline pour relancer les balles à des partenaires qu'il ne voyait pas.
Régine l'aperçut, fit des signaux avec sa raquette, les bras en l'air et cria :
— Une partie, Julien ? On t'attend !...
11 fila droit vers le tennis. Elle accourut. Leurs mains se réunirent. La figure fine et longue de la jeune fille s'éclairait de deux yeux sur le brun pâle desquels un caprice de la nature avait semé de petits points noirs. Rosée par l'animation du jeu, vêtue de toile blanche, elle paraissait vigoureuse et le carac-
.B lA Maison du mystIjhe
tèi'e principal de ses traits, de sa bouche fortement dessinée, de son front, de son regard, c'était un assemblage de douceur et d'énergie.
Elle demanda, inquiète vaguement, devant son attitude :
— Qu'est-ce que tu as ? Un malheur ?
— Mais non, mais non, se défendit Julien.
— Rien?
— Absolument rien...
— Ah! bien, fit-elle... A ton air, J'aurais cru... Mais en ce cas, veux-tu me faire le plaisir de rire un peu ?
Il obéit, gêné.
— Mieux que cela !
Il s'efforça.
Il riait faux.
— Il y a quelque chose, murmura-t-elle, plongeant dans le regard de son compagnon d'enfance son regard droit devenu sérieux.
Elle jeta sa raquette, cria aux joueurs :
— Une minute... je reviens...
Et, son bras sous celui du jeune homme :
— Dis-moi ce qui se passe et pourquoi tu es triste...
— Je désire parler à ton père et à ta mère.
— Maman est dans la galerie vitrée, où elle travaille à ses interminables dentelles au fuseau... Papa a fait rouler son fauteuil auprès d'elle, et nous attendons, cet après-midi, notre ami îilarjory, comme tous les jours.
Emportée malgré tout par un besoin de le taquiner :
— As-tu besoin que je te présente, noble étranger ?
— Ne te moque pas... Il me faut tout mon courage... J'ai quelque chose de grave sur le cœur, dont j'ai résolu de te faire la confidence... Alors, ne me regarde plus... Oui... je préfère... Ce sera plus facile pour moi de parler...
Ils se dirigeaient vers le cottage. Comme le vent soufflait plus fort, il neigeait sur eux des pétales blancs et des pétales roses des fleurs de pommiers.
— Des choses graves, mon Julien ?
— Dont dépend ma vie...
LA MAISO>f DU MYSTÈnR 1
11 allait continuer. Elle rarrêta d'un geste, en quit= tant son bras.
Puis elle le considéra longuement... longuement... et l'animation de son visage avait disparu, pour faire place à ne je ne sais- quelle interrogation mystérieuse.
— Si tu me regardes, Régine, je n'oserai plus... Très bas, un peu tremblante, elle murmurait :
— Tais-toi... Julien... Tu as des choses à me dire... Ne les dis pas encore... Non, non, pas encore, car... je sais maintenant pourquoi tu es venu... Non, taistoi, tais-toi... je voudrais me recueillir... J'ai toujours eu peur des joies trop brusques... elles ne donnent pas le temps d'être heureiise...
— Mais tu ne sais pas... Tu ne peux pas savoir !...• Mon Dieu !...
Il fut ébloui par les larges yeux lumineux chargés de tendresse au fond desquels luisait bien encore un peu de malice, mais si douce, si douce...
Elle joignait les mains en un geste adorable de reproche.
— Il croit donc que je suis aveugle ! Comme si je n'avais pas deviné depuis longtemps qu'il m'aime !
— Régine !
— Parle, maintenant, dit-elle, je t'en prie, parle ! Je suis prête à t'cntendre et tout mon cœur t'écoute !
L'émotion de son bonheur le fit balbutier :
— Régine, je ne t'aime plus comme autrefois...
— Julien, ce n'est plus comme autrefois que je t'aime... redit-elle très bas, toute pâlie.
— Régine, ma Régine, je t'aime d'un amour ardent et je voudrais vivre près de toi et consacrer ma vie à ton bonheur...
Elle fermait les yeux et sa pâleur augmentait.
— Julien, mon Julien, depuis longtemps je t'aimais... Je t'attendais... J'étais sûre que tu viendrais...
— Tu seras ma femme.
— Oui, dit-elle dans un souffle, car je me suis gardée pour toi.
Ils se turent. Qu'auraient-ils pu se dire encore ? Ils marchaient penchés l'un vers l'autre et si étroite-
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ment unis qu'ils semblaient vouloir crier au monde : ti Nous ne nous séparerons plus. »
— Entre au salon, dit-il, je t'y rejoindrai... après... après que ton père et tu mère m'auront répondu.
— Il y a une chose que tu ne leur apprendras pas, c'est que je t'aime !
Elle se sauva sur ce mot.
Dans la galerie vitrée, M™^ de Eettigny, après avoir tendu la main à Julien, se remit à triturer ses fuseaux d'un doigt léger. Elle avait quarante-cinq ans et offrait les restes d'une beauté qui avait été célèbre. Les infirmités de son mari l'avaient obligée à quitter le monde et elle était venue se réfugier au cottage où elle menait une existence modeste et retirée, la retraite du général étant toute la fortune du ménage.
— Madame, dit Julien, vous m'avez toujours accueilli comme un fils et vous m'avez permis de vivre auprès de Régine en camarade...
jyjane (Je Bettiguy leva la tête, attentive, oubliant ses fuseaux.
— Aujourd'hui, poursuivit le jeune homme, je dois vous faire connaître les vrais sentiments que j'éprouve et qui, je viens de l'apprendre avec une allégresse infinie, sont partagés... J'aime Régine, passionnément... Elle m'aime... Alors, voulez-vous me la donner ?
— Voilà qui est imprévu, quoi qu'on dise... Mais nous te connaissons trop pour ne pas être certains que tu feras un excellent mari... Embrasse-moi !
Le général, qui somnolait, s'éveilla et sourit :
— Je n'ai rien entendu, mais je devine... Embrassemoi également, fiston...
— Ainsi, vous voulez bien tous les deux ?... Alors, vous permettez que'j'aille retrouver Régine ?...
— Oui, rends-toi libre... et va la rejoindre...
Il courut au salon. Il était ivre. Il avait rêvé de tant d'obstacles et voilà que l'événement s'accomplissait avec une simplicité extraordinaire I
En le voyant, les traits décomposés, Régine jeta un cri :
— Ils ont 'refusé !
— Pas du tout. C'est décidé. Tu seras ma femme. Et nous allons vivre l'un auprès de l'autre. Et je t'aurai à moi... et je suis si heureux, si heureux, que j'ai envie de pleurer...
Il la prit dans ses bras, l'attira contre lui... Les larmes coulèrent... On eût dit qu'un grand malheur les atteignait... Et c'était peut-être vrai !... Après quoi, les larmes séchèrent dans la gaieté resplendissante de leurs yeux... et leurs lèvres se joignirent...
Ils avaient laissé ouverte la porte du salon.
Quelqu'un s'y arrêta tout à coup.
C'était un homme d'une carrure puissante, à la lourde face, au regard vif et intelligent, Marjory l'ancien banquier. Il avait été à Paris l'ami et le familier des Bettigny, et, lorsque la maladie avait obligé le général et sa femme à s'exiler à la Volière, il avait acheté un château, le Pré-Noir, non loin du cottage. Là, il vivait l'été et l'hiver. Bien qu'il fût riche et dans la force de l'âge, il avait paru dire adieu à Paris et à toutes ses relations mondaines. Il était veuf et sans enfant.
— Neurasthénie ! disait-on... Besoin de solitude... Ce besoin ne s'étendait pas à la Volière, car il y
passait toutes ses journées...
Marjory se recula pour n'être pas vu et il écouta.
C'étaient des murmures confus. C'étaient deux enfants qui s'aimaient d'un grand amour et se le redisaient. C'étaient aussi des silences qui interrompaient les paroles. Mais ces silences étaient des baisers.
Alors, cet homme ressentit une douleur intense, se crispa sous une torture de jalousie et d'effroi. Il eut une exclamation singulière :
" Déjà ! Déjà ! »
Quand il se montra, dans l'encadrement de la porte, les amoureux l'aperçurent et Régine, le visage émerveillé, dit simplement :
— Mon fiancé, depuis une demi-heure !
Marjory les contempla, interdit, les doigts s'ou-
vrant et se refermant sous des afflux nerveux. Un trouble intense passa comme un voile sur la clarté de ses yeux.
Il trouva enfin la force de s'exprimer, et sa voix suppliante s'étouffait dans une émotion dont il n'était pas le maître ;
— Vais-je vous perdre, Régine ? Ou bien, à votre foyer nouveau voudrez-vous bien recevoir le vieil ami de votre père et de votre mère... le vieil ami qui vous aime ?
— Rien ne sera cliangé, n'cst-co pas, Julien?... Sinon qu'il y aura une famille de plus pour vous accueillir...
ilarjory s'éloigna, la démarche trébuchante... Il s'arrêta deux fois pour passer sur son front une main qu'il retirait humide, sa figure était fatiguée et meurtrie.