ET SOURCE DE TOUTES LES HAINES
Et de la fabrique des Basses-Bruyères, en ce même après-midi de dimanche, un autre homme était sorti, à pied, qui, de même que Julien, avait pris, par la forêt bruyante de chansons d'oiseaux, la route de la Volière. Il avait l'âge de Villandrit, plus petit, maigre et le \T.sage osseux, barré par une légère moustache brune. Deux ans après la mort de son jjère, Julien s'était adjoint comme directeur et associé, Henri Corradin, qui avait été son camarade de classe au lycée Condorcet et qu'il avait retrouvé plus tard à l'Ecole centrale. Ils se connaissaient, du reste, depuis tou-' jours, car les parents de Ccrradin habitaient Compiègne et les vacances n'apportaient guère d'interruption dans leur amitié. Henri passait la moitié de son temps aux Basses-Bruyères.
A deux pas de la fabrique s'élevait la maison d'habitation, vaste et carrée, des Villandrit, et, un peu plus loin, un joli chalet avait été construit par Julien pour y recevoir Tami qui allait être le compagnon de ses travaux, l'associé de ses efforts.
Ainsi que Julien, Corradin traversa la route du Pont-de-la-Reine, celle de Paris et, d'un pas rapide, s'avança par les étroits sentiers sinueux de la futaie.
Et il semblait être, lui aussi, comme son ami, poursuivi par les mêmes craintes, car, de temps en temps, il se parlait à haute voix, et ceci encore pareil à Villandrit qui, quelques heures auparavant, dans ces parages, avait paru vivre la même anxiété... C'est qu'en effet la même pensée les conduisait tous les deux et la même émotion faisait battre leur cœur ; c'est qu'en effet tous deux, le secret bien gardé, s'avançaient vers la même image, admirée souvent et qui troublait leur sommeil... celle de Régine qu'ils aimaient... Alors qu'ils vivaient l'un près de l'autre, ils ne s'étaient hasardés à aucune confidence... Leurs espoirs, leurs effrois, les mille choses auxquelles se raccrochent les amoureux, qui les enchantent, ou qui les désespèrent, ils les avaient soigneusement enfermés derrière une triple porte d'airain.
Souvent, Corradin accompagnait Villandrit chez le général, et c'était ainsi qu'il avait rencontré Régine et que l'amour était venu.
Et l'amour, ensuite, s'était nourri de ses rêves. A l'amitié de Régine, à ses prévenances, à tout ce qui n'était pas une marque indifférente, il avait donné une autre cause. Peu à peu, il avait cru, chez elle, à de la tendresse, sans se douter qu'elle laissait retomber sur l'ami de Julien une sympathie prise sur la somme d'affection qu'elle avait pour son compagnon de ses jeunes années.
En cette journée de printemps, il s'était décidé. • Huit jours auparavant, en revenant du tennis, coinme ils s'étaient querellés sur une balle indécise, se trouvant seul avec elle, il lui avait dit :
— Vous ne m'en voulez pas ?
— Bien sûr que non.
— Je n'ai rien perdu de votre affection ?
— Je vous aime beaucoup.
Est-ce que cela n'était pas gros d'espérances pour l'homme qui, dans tous les détails, les paroles, les attitudes, les regards, et même dans les silences, cherchait la substance de ses illusions ?
Il marchait si absorbé sous la voûte des arbres, où se parsemait la pluie des tendres feuilles nouvelles, (jfu'il ne remarqua point, ai» bout de l'allée, la
silhouette d'un homme venant droit sur lui. La silhouette se rapprocha... Corradin ne voyait ni n'entendait... Les deux hommes faillirent se toucher, car si l'un des deux était absorbé dans son rêve, l'autre était dans son ivresse...
— Julien !
— Henri !
Et, reconnaissant leur distraction, ils se mirent à rire.
— D'où viens-tu ?
— De la Volière... Et toi, où vas-tu ?
Corradin allait répondre : « A la Volière... ». Il se retint. A quel sentiment, crainte ou prudence, obéissait-il ? Il n'eut pas le temps d'y penser. Et, mentant :
— A Saint-Sauveur, où j'ai quelques courses.... Après quoi je rentrerai...
— Je reste deux minutes avec toi...
Julien semblait agité, fiévreux, les yeux brillants... Et, s'en allant l'un près de l'autre, dans les herbes du sentier :
— Si tu savais... je suis heureux, si heureux, que je ne peux plus garder ma joie pour moi tout seul... Et toi, mon compagnon et mon ami, n'es-tu pas celui à qui je dois avant tous les autres en faire la confidence ?...
Le cœur de Corradin se serra ; sans rien deviner, il vit venir le malheur... pour lui... Et il se dit que ce malheur allait naître... du bonheur de l'autre...
Il n'osa l'interroger... et regarda vaguement vers le so\is-bois où, sur la mousse et les feuilles pouiTies, sautillaient des éclats de soleil, déplacés par le vent. Tout un champ s'ouvrait à ses terreurs, car des souvenirs, des faits auxquels il ne s'était jamais arrêté jaillissaient de l'ombre... Heureux? Pourquoi? Qu'était-il advenu ?... Et Julien revenait du cottage... Heureux ? Quelle bonne nouvelle en rapportait-il donc ? Est-ce que ?... Mais non, entre Régine et Julien, il n'avait rien surpris, rien qui lui donnât des soupçons... Ils étaient bons amis depuis l'enfance, mais comme il y avait loin de là jusqu'à l'amour !... Et puis, si Julien avait aimé, il se serait confié à Cor-
rudiii ! Bt Corradin ne réfléciilssail pas qu'il aimait et qu'il avait caché son amour !...
Il murmura, la voix un peu enrouée soudainement :
— Qu'arrive-t-il donc, vieux, qui te mette ainsi hors de toi ?
— Il m'arrive ce qui sera, à coup sûr, la plus grande félicité de ma vie... J'aime et je suis aimé... Et j'avais si grand'peur., mon Dieu, qu'elle continuât de ne voir en moi que le camarade avec lequel elle était familière!... Je n'osais rien lui dire... Oh! ce supplice !... Et c'est elle, ami, c'est elle qui m'a compris... et qui, tout à coup, ah ! ces paroles exquises dont je me souviendrai jusqu'à ma mort... « Je serai ta femme... et je me gardais pour toi ! »
Julien ne vit pas le déchirement de ce visage, l'affreux désespoir... Il n'entendit pas le profond soupir, rauque, pareil au râle d'un être blessé à mort...
Et le grondement farouche de toute une haine éveillée, dans la voix qui demandait :
— Sans doute, tu veux parler de Régine?...
Ils étaient à un carrefour de trois avenues. Là, il y avait un banc. Corradin s'y laissa tomber, anéanti... et parce qu'il. avait la crainte de se trahir, il cacha un instant sa figUre dans ses mains jointes, palpitantes...
Viilandrit n'y prenait pas garde, ne voyant rien de ce qui n'était pas lui-même...
Avec une cruauté inconsciente, dont l'autre était torturé, il fit l'histoire de son amour, longtemps endormi et qui, tout à coup, s'était éveillé, en éclatant comme un incendie... et l'histoire aussi de ses hésitations... et l'histoire surtout de sa terreur lorsqu'il' s'imaginait que la jeune fille ne ressentait pour lui que de l'affection banale.
11 parlait... il parlait... Détails sur détails... souvenirs sur souvenirs... dans lesquels, à présent, il distinguait les preuves de l'ardent amour de Régine.
Et, sous les coups de couteau, le cœur de Corradin répandait tout son sang. ■
Comment put-il cacher son désespoir ? Ou plutôt il lie le cacha point. Il ne l'aurait pu. Mais Julien était aveugle. Julien ne regardait qu'en dedans.
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Et quand il quitta son ami, s'en allant par les petits sentiers comme s'il était accablé par sa joie trop complète, Corradin baissa le front, plus bas, plus bas, plié sur ce banc solitaire où il pouvait maintenant s'abandonner à ses sanglots.
Lorsqu'il se souleva, lorsqu'il essuya ses yeux, ce fut, d'abord, pour regarder au loin dans la sente où Villandrit s'était éloigné, comme s'il avait voulu y apercevoir encore la silhouette de l'homme — son ami — qui était maintenant celui qu'il haïssait le plus au monde.
Alors, ses poings tendus se serrèrent... les yeux exprimant leur rage muette...
Rien... pas une parole, aucune menace ne sortit do ses lèvres pâles et contractées. A quoi bon ?
Tout ce qui était « lui » exprimait en cette minute quelque chose d'implacable,
« J'irai quand même jusqu'à la Volière, murmurat-il, je vais tâcher de la revoir. »
Au moment où il se mettait en route, il entendit une voix forte qui, dans la verdure, déclamait des vers. En même temps, un homme surgissait des buissons, s'approchait de lui et le saluait en souriant d'un :
— Bonjour, monsieur Henri...
II avait l'air d'un patriarche avec sa longue barbe où ne filaient pas encore de poils gris. Une bouche goguenarde. Des petits yeux en vrille. Vêtu de velours. Délabré et propre à la fois. L'air déluré et un peu camelot...
Il s'appelait Rudeberg. Ancien clerc de notaire de Paris, condamné à cinq ans de prison pour barbotage dans la caisse de son patron, il avait fait, son temps terminé, tous les métiers. Les portes, partout, lui étaient fermées. Le passé était trop lourd pour inspirer confiance. Et, d'aventure en aventure, de hasard en hasard, il s'était échoué dans la forêt où les gardes de l'Etat l'occupaient à l'année, dans leurs exploitations. Les bûcherons l'appelaient : « Fils-de- Famille », à cause d'un certain ton qui lui restait de son ancienne existence. Et, un peu maniaque avec pela, conr^u dans toute la vallée où, dès qu'il appa.-.
laissait, on lui criait en riant, pour flatter sa marotte :
— Fils-de-Famille, récite-nous des vers !
Et il s'exécutait, déclamant la Conscience, toujours et toujours, car c'était tout ce qu'il savait de Victor Hugo. Rencontre singulière que ces épouvantes de Gain sur les lèvres d'un vagabond dont l'àme n'était pas exempte de remords.
Rudeberg, Villandrit, Corradin...
Le destin venait de faire passer, en ces quelques minutes, dans l'ombre parfumée de ce coin de la forêt, trois hommes sur lesquels allait s'abattre un drame formidable et qui allaient être liés par des chaînes sanglantes.
Rudeberg exhiba une série de cartes postales représentant des paysages de la vallée :
— C'est des vues que j'ai prises au Vieux-Moulin et aux ruines de Champlieu.
— Je te les ai achetées dix fois déjà ! dit Corradin, brutal. Laisse-moi, je te prie !
Car Rudeberg, les dimanches et jours de fêtes, s'amusait à faire de la photographie. Il vendait facilement ses cartes aux promeneurs, aux touristes ou aux Parisiens qui venaient villégiaturer aux environs.
Fils-de-Famille n'insista pas. Il reprit le chemin de sa cabane qui s'élevait en bordure, sur la route de Champlieu.
Et sa forte voix, vers les voûtes des arbres, clamait :
Gain, ne dormant pas, songeait aux pieds des monts. Ayant levé la tète, au fond des cieux funèbres Il vit un œil tout grand ouvert dans les ténèbres Et qui le regardait dans l'ombre fixement...
Corradin s'en allait vers la Volière. Il ne marchait pas depuis cinq minutes qu'il s'arrêtait... Là-bas, sous la futaie des hêtres, un fantôme blanc s'avançait... et son cœur bondit en reconnaissant Régine... Régine avait besoin d'être seule, dans le silence et la paix profonde de la forêt. Elle avait besoin de solitude pour se recueillir, savourer sa joie secrète, loin de toutes paroles et loin de tous regards. Elle s'en
venait en souriant à son rêve intérieur. Et lorsque tout à coup Corradin se dressa devant elle, un cri lui échappa. Mais aussitôt un éclat de rire et la main se tendait vers l'homme.
— Je ne vous avais pas vu... Excusez-moi... Vous m'avez fait une frayeur...
— C'est à moi de m'excuser... mademoiselle... et je suis heureux de vous rencontrer car, tout à l'heure, Julien m'a pris comme confident... et je sais...
Il ne put poursuivre. Sa gorge se serra. Il étouffait.
— Oui, dit-elle en riant... N'est-ce pas ? C'est la foudre !...
— Vous êtes heureuse ?
Très bas, sans fausse honte, créature de franchise :
— Infiniment heureuse... dit-elle, les yeux alanguis et en extase.
Ses deux petites mains frêles eussent fouillé et pétri le cœur de Corradin qu'elles ne lui auraient pas fait plus de mal. Il ravala sa souffrance. Et, avec un si prodigieux effort qu'elle ne vit qu'un sourire sur ce visage, et rien qu'un compliment de galanterie dans ses paroles, il dit :
— Cette nouvelle va désespérer tous ceux qui vous aimaient, mademoiselle...
Puis ce fut le silence.
Dans ce silence qu'augmentait la paix du soir tombant sur les arbres où les oiseaux cherchaient leur place pour dormir, l'homme sentait naître en lui, sous la poussée de la haine et de l'amour, un désir monstrueux...
Quelle plus belle heure pour se venger ?
Et quel cadre magnifique à l'acte de violence brutale dont l'idée surgissait dans la folie de son cerveau désemparé ?
Et l'occasion, redoutable à force d'être propice, la retrouverait-il jamais ?
Est-ce que tout ne lui montrait pas le crime facile ? La solitude, la nuit, les- bois qui étoufferaient les appels et les pleurs ?
Et le secret gardé ! Car cette fille se taillait, par
lÔ LA MAISON DU MYSTÈRE
épouvante... parce qu'il y aurait, si elle parlait, du sang répandu...
Et alors, bientôt, en ce jour de supplice où s'accomplirait le mariage, quand il les verrait tous les deux, Régine et Julien, elle toute pâle dans ses blancs voiles, lui éclatant de bonheur, quelle joie diabolique pour Corradin au souvenir de l'attentat ! Quelle joie d'ignoble triomphe il se promettait, dans le honteux et formidable mystère qui, pour toujours, indissolublement l'unirait à sa victime ?
Déjà, il s'avance vers elle, déjà il la frôle, préparant l'irrésistible attaque, déjà ses yeux se troublent et deviennent cruels, et sa respiration s'échappe comme une plainte... Déjà elle s'étonne... peut-être va-t-elle comprendre, lorsque le silence d'autour d'eux s'anime, et, dans la nuit des arbres, une voix sonore, un peu rude, envoie vers les cimes :
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs, Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria : « Je saurai bien construire une barrière. » Il fit un miu- de bronze et mit Caïn derrière. Et Gain dit : « Cet œil me regarde toujours ! »
Et le mâle se recule, s'eiîondre, éperdu, son crime impossible...
Et ce sera longtemps, longtemps après, que Régine se souviendra de cette minute vécue, et qu'elle trouvera pour ces yeux l'interprétation de leur convoitise, et qu'elle devinera pourquoi ces mains tendues tremblaient d'un assouvissement prochain, et pourquoi la plainte de ces lèvres, avides de son corps...