‹ La maison du myst`ereChapitre 13 sur 14 · LA VGIX OUÏ VIENT DE LOIN · texte numérisé non relu

LA VGIX OUÏ VIENT DE LOIN

Régine gardait les journaux qui, avec force détails, avaient rendu compte de l'affaire Marjory. Ils étaient enfermés dans un tiroir secret du chiffonnier de sa chambre à coucher. Elle consacra une soirée à les relire, espérant que surgirait un indice qui la guiderait et confirmerait son formidable soupçon contre Corradin. Certes, bien des points restaient obscurs et le refus de répondre à certaines questions constituait contre Julien des semblants d'indices graves. Tout cela elle le savait, elle y avait réfléchi, elle ne s'y arrêta pas. Ces choses, inexplicables encore, s'expliqueraient plus tard, d'elles-mêmes, lorsque apparaîtrait l'innocence de son mari : sa présence au Pré- Noir, sa discussion avec Marjory, son acte de violence sur le vieillard, leur rencontre à l'étang, la destruction des créances qui, soudain, d'un seul coup, rendait à la fabrique la liberté de ses affaires... Confusément, tant par l'aveu que Villandrit lui en avait fait que par ce qu'elle en avait compris elle-même, certains de ces actes pour elle étaient en pleine lumière. Villandrit jaloux, telle avait été la phase première de ce drame... Villandrit violent^ telle avait été la seconde phase.;

Dans tou6 les articles, reportages, suggestions et comptôs rendus, ce qu'elle cherchait c'était le menu fait passé inaperçu, par lequel entrerait tout à coup, mystérieuse et inconnue jusqu'ici, la personnalité du meurtrier.

Cette lumière, elle ne l'y trouva point.

Là, au contraire, aussi bien dans les actes avoués que dans les actes entrevus, tout plaidait contre Julien, et Régine se disait, avec horreur, que c'était sa jalousie même, en lui faisant attribuer des circonstances passionnelles atténuantes, qui avait sauvé lo pauvre homme de l'exécution capitale.

Mais elle voulait savoir. Depuis la condamnation de Julien, sa vie avait eu un but : la réhabilitation... Seulement, elle tournoyait depuis lors dans un infini d'imprécisions et d'incertitudes. Or, elle venait de s'accrocher tout à coup à une piste... Et son instinct lui criait que cette piste était bonne... Le but, hier si vague dans ses moyens, se précisait et toutes les forces de son esprit allaient s'y concentrer.

Elle alla rendre visite, à Compiègne, aux deux magistrats qui avaient suivi l'instruction, le procureur de la République Prosper Delvaux et Fernand Marietty, le juge d'instruction. Dans la lettre par laquelle Régine avait sollicité cette entrevue, elle leur avait demandé d'être reçue, non par chacun séparément, mais par les deux à la fois. Et ils avaient répondu avec bienveillance. Ils attendaient dans le cabinet du juge. Et quand elle entra, si modeste, si douloureuse, si tremblante et si belle, il leur vint sans doute un remords d'avoir cru trop vite à la chute de cette jeune femme, car ils se levèrent avec empressement pour la saluer.

Elle fut quelques minutes sans pouvoir parler, car son cœur battait trop fort.

— Messieurs, quand on a accusé mon pauvre mari, je me rappelle vous avoir dit que j'étais si certaine de son innocence que même après un aveu de lui je refuserais de croire à sa culpabilité. On l'a condamné. On m'a fait intervenir tout à coup, pour expliquer l'une des raisons qui lui aurait fait commettre son crime et l'on a mis en doute mon amour pour

182 l.A M,U;-.ON liU MVolîiHi:

lui. Mon amour, il le connaît. S'il a pu en douter petidânt quelques minutes, il en est èncoio bien cruellement piini et lorsque vous l'avez fait condamner, depuis longtemps il n'en doutait plus. Mais je ne suis pas venue ici pour me défendre. C'est de lui qu'il s'agit. Vous trouverez naturel, n'est-ce pus, que depuis trois ans je: n'aie pas eu d'autre pensée que celle de le tirer du bagne ? Aujourd'hui j'accours adprès de voU& pour vous dire : J'ai les plus graves soupçoiis coiitre Un homme qui serait le meurtrier de Marjory, et je viens vous suppliet de m'aider de tout votre pouvoir et de toute votre justice dans roBU\*rd difficile et longue peut-être de démasquer et de ptinir cet homme...

— Son nom ? interrompirent en même temps les deux magistrats.

— Permettez-moi de le garder secret. Je n'ai qu'un soupçon... Un soupçon qui est pour moi presque décisif, mais qui, à vos yeux, paraîtrait si léger que vous no voudriez pas y artêter votre esprit positif, cherchant des réalités... Ce qui n'est que soupçon, aujourd'hui, pourrait se changer demain en une preuve moralo... Et le nom de l'homme, la preuve morale ne suffisant pas à la justice, je ne vous le dirai pas encore... Ce nom, vous l'entendrez lorsque je vous apporterai la preuve décisive...

— Mais alors, qu'attendez-vous?... Ne craignezvous pas de vous laisser égarer par... votre douleur... par vos espérances... par votre imagination en un mot?... N'avez-vous pas réfléchi que le tribunal en condamnant Julien Villandrit a agi en toute cer- Utude et que s'il y avait eu l'hésitation la plus légère t^otre main n'eût pas subi de condaiiiiiuuon et vous eût été rendu ?

Elle dit simplement, mais avec la foi la plus ardente :

— Est-ce la première foie que les juges se seraient trompés ?

— Si rare, si rare ! firent-ils en haussant les épaiilés.

■*a Cependant !

«« 'foutes vol confl.1«îîce9 yget^raii^ht seoîètesui

Pourquoi ne pas nous confier le nom de l'homme que vous soupçôiînez ? Vous réclamez notre aide. C'est donc que vous la considérez comme devant vous être efficace. Donnez-nous la possibilité de vous être utile, et le premier moyen, c'est de...

— Non, non... les moyens qu'emploierait la justice donneraient bien vite l'éveil à cet homme... Je veux agir seule, dans l'ombre... Qui donc se défierait de moi?... De moi qui ne suis pas seulement déshonorée par la honte de mon mari, mais qui cd'hrbe le front soûs l'infamie qu'on me reproche...

— En ce cas, madame, nous vous le demaiidons de nouveau : Qu'attendez-vous de nous ?

— Un geste de bienveillance, s'il n'est pas contraire â votre devoir..'. J'ai parcouru ces jours derniers tout ce que les journaux avaient écrit sur l'affaire. D'autre part, les débats de la cour d'assises, je les entends, ils résonnent à mes oreilles avec une souffrance aiguë. Ces articles de journaux, ces allusions, ces commentaires, ces discussions passionnées, les plaidoyers et les actes d'accusation, ne me révèlent rien de nouveau, rien qiie je ne sache... Mais vous avez entre les mains des documents secrets qui vous ont servi et dont à l'audience pas plus qu'à l'instruction il n'a été tenu compte, des documents de police plutôt que de justice,"' et je voudrais les connaître, parce que j'ai l'espoir d'y découvrir la route qu'il faudra que je suive.,. Est-il en votre pouvoir de me laisser parcourir, en vous entourant de toute la prudence nécessaire, — et je me soumets d'avance à ros conditions, — les éléments do l'enquête ?

Ils se regardèrent, surpris par l'imprévu de la question.

— En somme, ce que vous nous demandez, c'est la communication du dossier ?

— Oui... Vous la feriez à un avocat qui aurait le droit de l'exiger, même après que la condamnation a été acquise... Vous ne la refuserez pas à une pauvre femme qui a besoin de défendre ce qu'elle a de plus cher au monde...

Us échangèrent quelques réflexions à voix basse.

— Vous r^ueerez sians dcu^ aussi de ïK>tïB âàxQ

Bur quels points particuliers de cette enquête vous comptez porter vos recherches ?

Elle hésita, sembla se consulter.

— Je le pourrais, dit-elle, si vous l'exigiez... Pourtant, je vous en prie, laissez-moi garder mon secret entier et absolu...

— Soit donc... Nous examinerons votre demande... Dans deux ou trois jours, nous vous écrirons.

Régine revint aux Basses-Bruyères.

Elle ne dit rien à Corradin de cette visite.

Trois jours après, Corradin trouvait dans le courrier une lettre dont l'enveloppe portait l'en-tête du Parquet de Compiègne et qui était adressée à M™« Villandrit. Il la tourna, la retourna dans ses doigts, perplexe.

« Pourquoi ? Qu'a-t-on besoin d'elle ? »

L'enveloppe n'était qu'à moitié cachetée, — comme presque toutes les communications officielles, — il l'ouvrit avec précaution et déplia une feuille imprimée et banale qui était une simple convocation d'avoir à se présenter au Parquet « pour affaire la concernant ».

Il glissa la feuille sous l'enveloppe et la recacheta avec soin.

Dans la matinée, ce fut Régine elle-même qui lui en parla.

— Je suis mandée au Parquet, dit-elle... savezvous ce qu'on me veut ?...

— Non... Peut-être va-t-on vous donner des nouvelles... de... Julien ?

Au Parquet, le lendemain, le garçon de bureau la fit entrer dans le bureau du greffier.

— Veuillez, dit celui-ci, vous asseoir en face de moi, madame, à ma table de travail... Il a été décidé que l'on vous communiquerait les pièces du dossier... Les voici... Examinez-les à votre aise... Si vous avez besoin de quelques explications, je suis chargé de vous les donner...

Et Régine, le visage enfiévré, replongée tout à coup dans ce passé de tortures, Régine animée par l'espoir secret, soutenue par une conviction ardente, s'abîma dans cet examen.

Toute la matinée se passa... A l'heure de midi, le greffier se leva :

— Madame, il faudra revenir...

A deux heures, elle était là, de nouveau, penchée sur les cartons, sur les feuilles éparses, sur les dépositions, sur les interrogatoires... Elle s'attarda aux réponses de Villandrit et le greffier, qui de son côté s'était mis à travailler en face d'elle, releva la tête, attiré par un léger bruit.

C'était Régine qui, le mouchoir sur sa bouche,, essayait de retenir ses sanglots. Elle murmura :

— Comment, devant de telles protestations, a-t-on pu condamner cet homme ?

— Hélas ! madame, ils protestent tous ! fit le greffier, bienveillant et sceptique.

Tout à coup, elle ouvrit un dossier.

Ce dossier contenait les rapports de police.

Son attention, pourtant si grande, parut redoubler.

Des minutes se passèrent. La plume du greffier glissait sur le papier avec . un crissement contintf. Même elle crachait de temps en temps. Il y prenait garde, pinçait entre l'ongle de l'index et l'ongle du pouce la pointe de la plume pour la redresser, la frottait dans un vase empli de plombs de chasse pour la nettoyer et pom-suivait sa besogne.

Un cri de joie chez Régine... et qui était en même temps un cri d'horreur...

Le greffier posa ses lunettes et regarda :

— Vous avez fait quelque découverte intéressante, madame ?...

Elle balbutia :

— Je ne sais pas... peut-être... peut-être...

Elle tenait à la main une feuille de papier couverte de lignes bizarres... des lignes composées de mots imprimés dont on eût dit qu'ils avaient été jetés là à poignées, comme on jetterait des grains de poussière et qui, au premier coup d'ceil, en apparence, ne devaient présenter aucun sens, n'exprimei: aucune idée...

— Oh I oui, dit le greffier, paisiblement, c'est la fameuse lettre...

lS6 LA MÀtèOS DtJ MtSTÊRE

— Le traître ! Le traître

— Oui, la lettre a mis la justice Sur là ti-àcë de votre mari et a empêché son évasîoii jiistè à l'heure où vous étiez sûre de réussir...

Elle redisait, trembiailté, pleine d'épouvante :

— Celui qui a éci^it cette lettre est un traître, et ce traître avait intérêt à faire arrêter mon mari polir ne pas être accusé lui-même... Ce traître, c'est l'assassin !

— Oh. ! pauvre dame ! Comme vous y allez ! La justice est aidée par le hasard, bien plus soliveht qu'on ne croit... Elle est aidée aussi par l'intérêt, par la méchanceté, par l'envie, par le besoin de nuire... par toutes sortes de passions et pa.! toutes sortes de vices... Hélas ! Hélas !

— Mon mai'i n'avait fait de mal à personne... H était serviable... Tout le monde l'aimait...

— On ne coniiàît bien que ses amis, et encore ! Ses ennemis, on ne les connaît pas, ou quand oh les connaît, il est trop tard... ils ont lancé leur venin...

— Et moi je vous dis que le hieuririer est là... là!...

Elle frappait sur la lettre des coups de sa petite main fiévreuse.

Le greffier dit avec bonté :

— Je ne veux pas vous empêcher de le croire... Peut-être cette croyance-là vous mènera-t-ellé à quelque autre découverte. Sait-on jamais I...

— Puis-je là copier ?

— J'en référerai à M. le procureur... Je ne puis pas prendre cela sur moi...

L'autorisaiion fut donnée.

Régine copia, en suivant la trace irrégulière des lettres, des mots, des lignes.

La lettre de dénonciation était faite en caractères imprimés... Tantôt des lettres une à une découpées — à ce qu'il semblait — dans un livre, foi-maient un mot... Tantôt c'étaient des mots entiers, découpés de la même façon, qui prenaient place dans une phrase... Tantôt même il se trouvait deux cii trois mots, ainsi présentés, qui avaient été découpés, se suivant, parce qu'ils exprimaient une partie de l'idéô

que voulait énoncer le traître... chaque minuscule morceau de papier soigneusement collé avec de la colle forte, dont les parcelles luisaient entre les mots... De quel ouvrage sortaient ces caractères imprimés ? Livre?... Journal?... Catalogue?... Magazine?... Elle l'examinerait plus tard... Pour le moment, un simple examen suffisait à lui prouver que toutes ces petites découpures de lettres, de mots ou de courtes phrases avaient été prises dans le même texte... Les caractères d'un bout à l'autre étaient pareils à eux-mêmes, très nets, d'une belle impression, sur un i^apier demi-glacé, ce qui faisait penser à un ouvrage de luxe, ou à un magazine illustré... ou peut-être à l'un de ces catalogues élégants lancés à profusion dans Paris lors de certaines ventes... et non à un journal... déjà, du premier coup, elle écartait l'idée du journaL.»

Le greffier la regardait, apitoyé par la jeune femme :

— Pau\Te chère madame !.., La belle avance que d'avoir fait cette découverte ! Ce qu'il vous faudrait maintenant, c'est le livre qui a servi aux découpures...

— Qui sait ?... fit-elle, les dents serrées par une intense émotion.

Tout à coup, se 'penchant vers le greffier, haletante, éperdue :

— Et si je vous disais que, pour moi, cette lettre porte une signature?

Le greffier laissa tomber sa plume, qui roula sur sa page d'écriture, en laissant derrière elle une série d'estafilades d'encre noire...

— Une signature ?

— Oui, mais ne m'en demandez pas davantage... Je parlerai quand il faudra.

Ayant copié la lettre, elle la relut en la collationnant sur l'original.

Le document de trahison infâme disait ce qui suit :

«Si le... p..â..r..q..u..e..t et la g..e..n. .d. .a..rm..e..^..i..e.. de C..o..m..p...i..è..g..n..e.. ne,., se... donnent... pas... un... peu... plug... de mn\, 11^..

1. .a. à. .S. .S. .e. .r..o. .n. .t partir l'a. .s. .s. .a.. ss..i..n de M. .a. .r. .j. .o. .r. .y.

«Au.,, lieu... d'aller... le... chercher... bien... loin... que... ne... f. .0. .u. .i. .1. .1. .e-t-on le bois... des... B. .a. .S..S. .e. .s-B. .r. .u. .y. .è. .r. .e..s ?...

«II... y... a... là... une... c. .i. .t. .e..r. .n-.e au... fond... de... laquelle... un... homme... peut... vivre... à... l'abri... des... poursuites...

«Si... vous... attendez... plus... tard... que la nuit... de... demain... la... bête... aura... quitté... son... antre... et... m. .a. .d..a. .m. .e V..i..l- 1. .a. .n. .d..r..i..t l'aura aidée... à fuir...

« A. ,. bon... e..n..t..e..n..d..e..u..r, salut ! »

Le greffier, qui l'avait aidée à collationner, disait naïvement :

— Mais, pauvre petite madame, je ne vois aucune «signature au bas de cette lettre ?...

— Elle y est, cependant !...

Et Régine eut un sourire de triomphe, transfigurée, les yeux pleins d'espoir.

— Je pouvais craindre, jusqu'aujourd'hui, de faire fausse route... Aujourd'hui, je n'ai plus cette crainte...

— Mais la preuve ? La preuve que vous devrez mettre sous les yeux de la justice... si vous voulez provoquer de nouveaux débats, un nouveau jugement...

— Patience! Patience!... Si la preuve n'est pas là pour vous, moi je la vois formidable... Et je suis bien... bien heureuse... car bientôt peut-être j'apporterai la vérité...

— Auriez-vous découvert l'ouvrage où ces caractères et ces mots ont été découpés ?

— Non...

— Alors... pauvre madame, c'est comme s'il n'y avait rien de fait, tant que...

Il vit qu'elle ne l'écoutait pas. Elle parcourait hâtivement les dernières pièces du dossier. Elle n'y mettait plus maintenant la même attention...

Elle se leva pour partir et remercia le greffier avec effusion.. ,j

— Oh ! moi, je ne suis rien, c'est M. Devaux et M. Marietty...

— Je leur serai éternellement reconnaissante !... Quand elle eut disparu, le greffier se gratta du

bout de son porte-plume :

— Où diable a-t-elle vu une signature ?

Puis il se remit au travail en commençant par effacer la traînée de taches d'encre.

En descendant du Palais de Justice, Régine prit la rue Pierre-Sauvage et se dirigea vers le boulevard du Cours qui longe la rivière. C'était là que demeurait le docteur Karrier.

En chemin, des gens s'arrêtèrent, étonnés, pour regarder passer cette jolie femme qui était si émue et si absorbée en elle-même qu'elle se parlait tout haut, sans y prendre garde.

Et ce qu'elle se répétait sans cesse — quatre mots bizarres — c'était la dernière et courte phrase qui terminait la lettre de trahison :

(( A bon entendeur, salut !... La signature ! La signature ! »

Ces quatre mots elle les connaissait bien ! Que de fois elle les avait entendus ! C'était une manie chez Corradin, autrefois, de terminer ce qu'il disait en appuyant ainsi son raisonnement... Il n'y avait pas bien longtemps que cette manie lui était passée... « A bon entendeur, salut ! » Même, dans les premières années de leur mariage, Régine et son mari s'en étaient amusés, hors de la présence de Corradin... Quand ils se mettaient à table, il arrivait que Julien demandait à Régine : « As-tu faim, ce soir ? » A quoi elle répondait le plus gravement du monde : « A bon entendeur, salut ! » Et quand, certaines fois, Régine s'écriait : « Tu m'aimeras toujours ! » Julien avait répliqué : « A bon entendeur, salut ! »

Depuis longtemps Corradin n'employait plus cette locution familière.

Il avait fallu cette lettre pour en renouveler le souvenir dans la mémoire de Régine.

Une preuve pour la justice?

Non, assurément...

Mais pour elle ! pour elle 1,,^.

liiU LA WAibON UU MYfeXÎiHE

La preuve qu'elle ne se trompait pas et qu'elle narch'ait droit sur le chemin de la vérité.

Le docteur Harrier demeurait sur le Cours. Elle sonna à la grille.

Il était chez lui, et la fit entrer aussitôt dans son cabinet. ,..,,

— Docteur, dit-elle — dans l'emportement dp sa' fièvi^e — je ne suis pas malade et je ne viens pas pour vous consulter... Cependant j'ai besoin de vous... Tous les détails de l'assassinat de Marjory sont-ils bien présents à votre esprit?

— Certes, comme s'ils s'étaient déroulés hier...

— Vous avez affirmé dans votre rapport que Marjory avait dû livrer contre son agresseur une lutte violente, qu'il s'était défendu rudeinent et longtemps... que dans cette lutte il avait reçu ua coup violent sur la mâchoire et qu^ ce coup avait }jrisé une des dents de porcelaine de l'appareil qu'il portait... C'est bien cela, n'est-ce pas ?

— Parfaitement... ce n'est pas tout... J'ai bien constaté, en effet, la brisure de la dent, mais je l'ai attribuée à deux causes... Un coup porté par le meurtrier... bien que ceci paraisse peu probable... Uo coup etjt laissé une trace sur la gencive et eût faussé l'appareil... or, je n'ai rien remarqué. de tout ceci... et l'autre cause, infiniment plus certaine, une morsure... En se débattant, Marjory a pu saisir son meurtrier et serrer, serrer violemment... Une dent a porté à faux et s'est rompue...

— ^ Et la morsure aurait laissé deux traces...

— Comme toutes les morsu^:'es, fit le docteur en souriant, interrompant à l'étourdi.

— Je veux dire deux traces qui, sans doute, ont dû rester visibles très longtemps...,

— Oui, dans tous les cas... et qui, peut-être, le sont encore^. Cela dépend de la profondeur. Mais y a-t-il eu morsure ? Aucune trace n'en a été relevée sur les mains de votre mar|. Aloys, il ne reste que la probabilité d'un coup porté avec violence.

Elle murmura tout à coup :

— Oui, oui, les plaies étaient profon4^ ^ «aigu aient abondarament.

i.A .\i,Uii;çiN nu MïbïÈAff ]9[

— Que dites-vous donc ? s'écria le médecin en lui saisissant les poignets.

Elle parut revenir à elle, regarda le docteur Harrier, puis, la détente se produisant, elle éclata en sanglots... La crise fut courte... Elle essuya ses yeux...

— je n'ai rien dit, docteur... Pardonnez-moi... Je suis un peu folle...

Et sans rien lui demander de plus, ejie prit la fuite, laissant le bonhomme un peu ahnri.

Lorsqu'elle §e retrouva, le soir, aux Basses- Bruyères, rien ne pouvait laisser deviner qu'elle avait traversé, en cette journée, de pareilles émotions. Corradin revit le sourire qu'il aimait, et s'il avait été vagueinent inquiet, ses inquiétudes dispartirent.

— Que désirait-on de vous, au Palais de Justice ?

— Savoir si je n'avais pas reçu tout récemment des nouvelles... du bagne... qui n'auraient pas été contrôlées par l'administration...

Ce fut la réponse qu'elle fît au hasard, sans savoir trop ce qu'elle répondait.

Comme il paraissait en être surpris, elle se hâta d'ajouter :

— Et l'on m'a dit... que... là-bas... le malheureux se conduit bien... qu'il est un exemple de courage... de discipline... de labeur... de ial?eur... Il ne se plaint pas... il sem.bîe s'être résigné à son triste sort... Et niêmë il a cessé de protester de son innocence... Il se courbe sous la destinée... parle peu de moi, et seulement de Christiane !

Elle se tut.

Elle n'aurait pas eu l'énergie de poursuivre plus loin ces mensonges...

il lui saisit les deux mains, les réunit, les baisa passionnément... Elle répondit à cette étreinte et ne détourna pas la tète quand il effleura ses cheveux de caresses répétées... EIIq jouait avec les mains de Corradin... glissant ses doigts fins entre les doigts robustes... et ainsi, sans êti'e vue de lui, et pendant que de son autre bras il la tenait enlacée, elle découvrit la pauQie... ai^sj. que font les diseuses de bonne

aventure.. t afin d'en faire saillir les lignes et les muscles...

Deux traces très blanches se voyaient sur le fond plus rose de la peau...

Les deux traces de la morsure de Marjory!...

Pendant qu'elle frissonnait d'horreur, il lui murmurait à l'oreille des paroles d'amour, et son baiser devenait de plus en plus ardent... descendait vers le front... vers les yeux, essayait lentement d'atteindre les lèvres...

— Vous obtiendrez votre divorce de droit, à cause de la condamnation infamante qui pèse sur votre mari... Ce ne sera qu'une simple formalité... Vous serez libre ensuite pour recommencer une existence nouvelle... heureuse... enchantée malgré tout, je vous le jure... Régine, chère Régine, qu'attendez- vous pour vous prononcer ?

Elle releva sur lui des yeux profonds, étranges. Cet homme, il fallait le tromper...

La vérité était au bout de ses héroïques mensonges. Elle balbutia, faiJblement :

— J'y suis résolue !

Mais comme il cherchait toujours ses lèvres, elle se déroba doucement à son étreinte.

Régine rentra chez elle. Il était temps qu'elle fût seule. Elle craignait de se trahir. Pourtant ce serait sa vie, désormais, devant cet homme... Dissimuler son horreur et feindre une affection qu'il prendrait peut-être pour de l'arnour... Est-ce qu'un pareil fardeau ne serait pas au-dessus de ses forces?... Seule ! Seule pour combattre contre le crime!... Seule pour triompher d'un homme qu'elle savait prêt à tout et qui, maintenant plus que jamais, était poussé par la frénésie d'une passion insensée...

Elle pénétra dans le sanctuaire aux reliques, s'y enferma.

Elle alla s'agenouiller devant le grand portrait de Julien, au bas duquel tous les jours, avec Christiane, elle renouvelait les fleurs.

Et là elle parut se recueillir et prier comme on prie devant les saintes images.

En se relevant, elle dit ;

u Je t'aime... C'est pour toi que je mens !... C'est toi qui me donneras la force de mentir. »

Dorénavant elle comprit qu'il lui fallait s'entourer de mystère.

La moindre parole imprudente, le moindre acte aventureux pouvaient éveiller le soupçon de Corradia et alors tout serait perdu.

Elle avait conçu le projet d'un travail qui lui prendrait des nuits et pour lequel il lui fallait la complicité du père Lebourgeois, le caissier de la fabrique. Lebourgeois était un homme modeste, depuis plus de quarante ans dans la maison, qui avait vu naître Julien Villandrit, qui avait traversé toutes les phases diverses de fortune ou de déclin des ateliers, et sur le dévouement absolu duquel les Villandrit, père et fils, avaient toujours compté... Après la condamnation de Julien, Corradin, en se retrouvant le maître des Basses-Bruyères, avait voulu, pour des raisons qu'il était seul à connaître, renouveler le personnel des bureaux... Régine avait intercédé en faveur de Lebourgeois... Corradin résista longtemps... comme s'il eût deviné que la présence du caissier constituait un danger qui se lèverait contre lui quelque jour... Devant l'insistance de Régine, il avait fini par céder... Lebourgeois garda son poste, mais en même temps, de ce qui s'était passé, il conçut de la rancune. Les relations entre le patron et le caissier restèrent polies, stilctement, et ce fut tout.

Régine profita d'une absence de Corradin pour avoir avec le bonhomme un entretien secret.

Sans dire ses soupçons, sans donner d'explications, sans lui laisser voir quel était son but, Régine lui exprima un désir, qui cependant parut singulier au vieil employé... le désir d'étudier avec lui les livres de caisse de l'année 1910 — qui ayait été l'année la plus périlleuse traversée par la fabrique, et au mois de septembre de laquelle Marjory avait été assassiné — et les livres de 1911, et peut-être 1912, années pendant lesquelles, brusquement, sous la direction de Corradin, et comme sous le coup de baguette d'une fée, la fabrique était partie pour de brillantes affaires que rien n'arrêta plus.

194 LA W.VI80N bU MYSTÈRE

Lebourgeois l'écouta, sans cacher sa surprigo.

— Madame, pour vous rendre compte, ce serait un bien long et bien pénible travail à peu près impossible, si vous n'étiez secourue par moi... Grâce à mon expérience, les chiffres vous paraîtront clairs... et je répondrai à toutes vos questions, du reste...

— Il faut que ce travail entre nous ne soit soupçonné de personne...

— Voilà qui est plus difficile, sinon presque impossible...

— Il le faut, il le faut, redisait-elle nerveusement... Cherchez un moyen...

— Transporter mes' livres chez vous, les retransporter ensuite à la caisse, il ne faut pas y songer... Tout le monde s'en apercevrait du premier coup... En outre, je ne puis distraire aucune heure de la journée pour vous la consacrer sans que, aussitôt, tous les esprits soient en éveil...

« Il y a bien un moyen, mais qui n'est pas sans danger... Je puis prendre prétexte d'un travail supplémentaire pour revenir à ma caisse le soir, après dîner. .^ Cela m'arrive quelquefois et n'étonnera personne... Je vous attendrai... Vous me rejoindrez plus tard dans la nuit... Nous nous enfermerons, portes et contrevents clos, en bouchant toutes les fissures pour ne laisser filtrer aucune lumière... et là, nous travaillerons dans mon bureau, madame, en sûreté, je l'espère, et s'il plaît à Dieu I...

— Bien !... Je viendrai...

Le soir môme, favorisée par une nuit obscure et une pluie battante, elle était au rendez-vous. Le lendemain il en fut de même et les jours suivants.

C'était un travail ardu, mais le caissier, prudemment, la guidait, décortiquait pour elle ces chiffres aux colonnes incompréhensibles, maniait le ressort des affaires et lui en montrait le jeu secret... Il n'accusait pas... Le nom de Corradin ne fut même pas, tout d'abord, prononcé une seule fois... C'était quelque chose d'impersormel auquel se reportait le vieil employé, laissant à Régine le soin et la responsabilité de tirer, de toutes ses observations, les conclusions do sa logique.

Ces coHclusions, elles s'imposaient : en 19Û9 et 1010, les prix de revient avaient été faussés par Corradin dont le but évident avait été de prouver à Villandrit

— qui avait en lui la plus eniière confiance — qu'il était possible à la fabrique de baisser ses prix de vente, afin, d'une part, de concurrencer Les maisons rivales et, d'autre part, d'augmenter largement la clientèle... Par ailleurs, il avait accordé à certains clients — ainsi qu'il a été dit — des crédits illimités... Il mettait ainsi la fabrique en perdition... Il avait pris également des engagements d'a.chats de matières premières pour la fabrication, sous prétexte d'augmenter la production des Basses-Bruyères, mais en exagérant ces achats de telle sorte qu'ils devenaient eux aussi un daïiger pressant, car le jour où il faudrait faire face à ces engagements, comme à cause des crédits prolongés les rentrées ne se feraient pas régulièrement, Villandrit devait être obligé de suspendre ses payements. C'était eu effet la catastrophe qui avait eu lieu.

Lorsqu'elle eut compris ce jeu tragique, Régine demanda :

— La faillite était préparée, de longue main, n'estce pas ?

Et elle ajouta plus bas, prononçant pour la première fois le nom redouté :

— Préparée par Corradin ?

Le caissier baissa le front, hésita, peureux devant une accusation aussi grave, puis :

— Madame, j'enregistre des chiffres... rien de plus... Il m'est impossible de vous dire si, dans ces tractations, M. Corradin a agi seul et de son plein gré, avec l'arrière-pensée que vous lui prêtez, ou si

— cela s'est vu par ailleurs — il était d'accord avec M. Villandrit...

— Mon mari eût été criminel de rendre sa faillite inévitable... Pourquoi ?...

— Eh ! madame, je suis de votre avis... et le pauvre homme n'y a pas pensé... mais allez donc le prouver aujourd'hui... Il y a des faillites qui deviennent des afîâires mtéressantes et qui enrichissent... Corradlç aurait ais^eut réponse à tout... Que serait-il arrivé

i96 LA MAISON DU MYSTÈRE

sans le meurtre de Marjory ? La faillite eût-elle été déclarée ? M. Viliandrit n'aurait-il pas rebondi, au contraire ?... Voyez au lendemain même de la catastrophe avec quelle rapidité notre maison s'est relevée...

— Je l'ai vu par vos livres... et des choses sont restées pour moi mystérieuses...

— Madame, je suis là pour tout vous dire...

— J'ai remarqué, en 1910 et 1911, des apports considérables d'argent... et ces apports étaient faits par... la... même personne... Vous n'en avez pas été surpris ?

— Mon Dieu, non, madame... La personne, dont vous ne prononcez pas le nom et qui est en fait M. Corradin, a dû emprunter à des banques, trouver des prêteurs, des amis, en un mot des commanditaires avec lesquels il avait passé des arrangements spéciaux... Par le fait, vous avez dû voir mentionnés les Fournier-Jadot, le Crédit de Paris, d'autres encore, pour des sommes variables... C'est un peu grâce à l'appui de ces banques que Corradin a été mis à la tête de la fabrique...

— Oui, dit-elle rêveusement... peut-être, peut-être... Il est difficile de savoir... Mais vous, vous, mon vieil ami, n'avez-vous rien remarqué, autrefois, et n'avezvous pas eu certains doutes... Sinon des doutes, du moins des inquiétudes ?

Il hésita. Il avait l'air gêné, timide. Evidemment, il n'osait s'engager, il n'osait répondre, prendre tout à coup une aussi grave responsabilité...

Et comme il allait parler, elle l'interrompit avec bonté en lui disant :

— C'est bien, Lebourgeois, votre hésitation me suffit... Et je vous remercie quand même...

Leur entretien avait duré une partie de la nuit. Elle consulta son bracelet-montre.

Il était deux heures. Un vent violent n'avait pas cessé de souffler depuis le coucher du soleil, tordant les arbrisseaux et les arbres, emplissant la forêt d'une vie de sifflements, de craquements, de plaintes.

Parmi tous ces bruits, ils crurent entendre que l'on

LA MAISON DU MYSTÈRE l97

venait de frapper à la porte des bureaux et que même on avait essayé d'ouvrir.

Ils écoutèrent. Régine eut un moment d'angoisse.

On frappa de nouveau, et plus fort... Et avec une sorte de colère nerveuse, une clef tournait, retournait, ferraillait dans la serrure...

Or, Corradin seul avait une clef des bureaux.

Du reste on entendit crier :

— Est-ce vous, Lebourgeois ? Ouvrez ou j'enfonce la porte... Il y o. ici quelqt; un... j'aperçois de la lumière...

La voix de Corradin !... En même temps des coups ébranlaient la serrure.

— Heureusemenl, fît Lebourgeois, que j'avais eu soin de pousser le verrou intérieur... Autrement nous aurions été surpris... Et commuent expliquer votre présence ?

Régine avait repris tout son calme.

— Il ne faut pas cet homme me trouve ici, avec vous !...

— Comment faire?... Où vous cacher?... Vous ca-' cher, non, impo-ssible... S'il se doutait, s'il cherchait, il vous trouverait tout de suite...

Au dehors, Corradin redoublait de violence...

Lebourgeois allait et venait, en pi'oie à une véritable terreur...

Tout à coup, il se ressaisit... dans une inspiration subite :

— Le caveau... dont l'entrée est dans le vestibule... Vite, vite... descendez... Il n'y a point de barreaux au soupirail... Vous êtes mignonne, vous passerez... et, une fois dehors, gagnez votre chambre et surtout, surtout, ne faites pas de lumière... pressez-vous...

Il l'entraînait... La serrure commençait à céder, la porte s'ébranlait.

— Je le retiendrai assez longtemps pour vous permettre de filer, dit-il à voix basse.

Et, quand il l'eut vue disparaître, il s'élança vers la porte et l'ouvrit...

Corradin, un revolver à la main, une barre de fer dans l'autre, fit irruption, comme projeté en avant par le tourbillon de la tempête.

l'as LA :iiM»o:i bU ivi Ybri-KE

— Eb bi«ft I quoi?... Qu'est-ce oue vous laites ici, vieille bête ?

— Excusez-moi, monsieur Corradin, dit paisiblement le caissier. Ce que je faisais ici, je l'ai fait bien souvent dans ma vie... N'ayant pas assez de ma journée, je prenais sur ma nuit pour certains travaux supplémeiîtaires. . .

— Comment ne m'avez-vous pas prévenu ?

— je n'en avais pas l'habitude...

— Et pourquoi me laissez-vous briser cette porte ?

— Ma foi, monsieur, je l'avoue, je m'étais endormi...

— J'ai entendu parler... d.i Carradin, qui devinait un mensonge...

— Alors, c'était en rêve... ou bien je chiffrais tout haut, ce qui m'arrive quand je suis seul...

— Est-ce vrai, que vous étiez seul ?

— Mais, monsieur, qu'est-ce que vous croyez donc ? Cherchez '. Rendez-vous compte...

Corradin promenait partout un regard soupçonneux...

Tout à coup, il courut à la caisse... Sur le bureau étaient étalés les grands livres...

Il y jeta un regard... son front se rida... Il y eut une menace dans ses yeux...

— Les comptes do 1910, de 1911 et de 19123 ? Dans quel but ?

— Un rapport que je désirais vous présenter sur l'ensemble de nos opérations en ces dernières années... et qui n'eût pas manqué d'intérêt pour vous...

Le soupçon chez Corradin s'accentuait... Sa respiration semblait gônée, opprc£-sée...

Près du fauteuil de cuir de remployé, devant son bureau, une chaise était restée, toute proche, celle où tout à l'heure Régine s'était assise.

Il dit ironiquemexit et méchcait :

— Et vous aviez besoin d« deux tièges, n'eisl-co E^ ?

«- Mais oui, fît Lebourgeois, sans se déconcerter... rmi pour m'assÊOîr et l'autre pour y pos«r m«« livre?, qui pont qlifflquo ppu encombrants,..

— Certftinement, je n'y pensais pas... Vou» avM réponse à tout...

Le viail homme, énervé, répliqua avec impatieucç :

— Si vous vouiez bien m'iridiquer vous-même les réponses qi>e je dois vous faire ?

Ib se regardèrent, mâla Lebour^ois souriait, bonhomme.

Il souriait parce cpi'il était sûr que Régine avait eu le temps de s'enfuir et qu'elle était maintenant chez elle, à l'abri...

Brusquement, à brûle-pourpoint, Corradin demanda :

— Dites-moi donc, Lebourgeois, quel parfum mettez-vous, vieille bête?

— Un parfum... moi? Quel parfum? fit le pauvre homme, interdit.

— Oui, il y a ici une odeur qui n'est pas celle de vos paperasses... Une odeur de femme...

— Vous voulez dire une... une odeur de pipe... c'est... peut-être... la même chose?

Corradin le prit par les épaules et le secoua brutalement.

— Vous étiez ici avec une femme...

— Vous m'insultez I

— Et, cette femme, je vais vous dire son nom, car, ce parfmn, je lé connais... M""" Villandrit,.,

Le caissier se redressa. Il tremblait au fond de lui. Et il joua son va-tout,

— Eh bien ! monsieur, si vous croyez qu'il y avait près de moi une femme, et que cette femme était M'°* Villandrit, dites-moi donc ce qu'elle était venue faire ?

Le coup était si direct que Corradin, interdit, resta silencieux... dévorant sa rage.

Sans autres paroles, il laissa là le caissier et se précipita au dehors, dans la tempête qui redoublait. Il fit le tour des bureaux, prit sa course vers les Basses-Bruyères... La façade de la maison était plongée dans les ténèbres... Pas une fenêtre éclairée... Il était en proie à la plus vive émotion... « Je suis fou ! Pourquoi serait-elle venue trouver

le caissier?... Que vais-je imaginer?... Et que va croire ce vieux bonhomme, dont j'ai troublé le travail paisible? Pourtant... pourtant... ce parfum de verveine... si délicat... si frais... »

Il s'effaça dans un fort buisson de lilas et de boules de neige et s'y tint immobile, invisible, guettant ce qui se passerait aux environs, les yeux habitués à l'obscurité.

Les dernières heures de la nuit s'écoulèrent et l'aube vint qui l'obligea de quitter son poste s'il ne voulait pas courir le risque d'y être surpris.

Il fit le trajet par les bureaux pour rentrer au pavillon... Par derrière, sur le sable fin de l'allée, il remarqua la trace de fines bottines de femme. Il suivit ces traces... Elles semblaient s'éloigner dans la direction du bois, mais, par un brusque détour, elles revenaient directement vers les jardins... là, elles se perdaient dans d'autres traces... Cela ne prouvait pas grand'chose. Régine pouvait être venue là, ou quelque autre femme, la veille, dans la soirée...

Il s'arrête, son regard attiré vers un rosier...

Là, dans les branches épineuses, un lambeau d'écharpe accroché...

Cette écharpe, à qui ?...

Il croyait se rappeler que Régine, parfois, lorsqu'elle sortait le soir, se couvrait les cheveux et s'entourait le cou avec une étoffe de ce genre...

Alors, c'était donc bien elle ?

Mais pourquoi, encore une fois, pourquoi?

Puis, il se rassure..; Ce lambeau de fin tissu, arraché, qu'est-ce que cela prouvait ?... Elle avait pu passer là... le vent violent avait accroché l'écharpe aux épines... Il n'en fallait pas davantage... Et, sur cette chose de rien, il bâtissait un drame... Oui, im drame ! car la présence mystérieuse de Régine dans les bureaux, ce travail clandestin, ce retour vers le passé, vers les années tragiques qui avaient marqué la fin de son bonheur, qu'est-ce que cela prouvait, en vérité, si ce n'était chez elle la préoccupation d'apporter la clarté dans le mystère, et la l'évélation, chez elle, du soupçon enfin venu ?

La maison du mystère 201

« Oh ! je le saurai !... Et si cela est vrai, c'est donc qu'elle se jouerait de moi... »

Il était chez elle, après déjeuner. Elle savait bien qu'il viendrait... Elle n'avait pas dormi, et même ne s'était pas couchée... A l'aube, derrière les rideaux soulevés de la fenêtre de sa chambre, elle avait vu Corradin qui s'enfuyait du jardin où, sans doute, il avait passé la nuit...

« Un doute lui est venu... Un doute, c'est un danger... Il faut écarter ce danger... »

Quand il entra, il la trouva souriante... Et l'attitude de la jeune femme marquait un calme si absolu que, du coup, ses soupçons à lui s'évanouirent. Il lui prit les mains, qu'elle ne retira pas et qu'il embrassa tout à son aise. La présence de Chrjstiane l'obligeait à une certaine réserve... empêchait des expansions plus tendres...

Il lui glissa à l'oreille :

— Renvoyez-la...

Régine parut inquiète,

— Prenez garde, Henri... Ne vous faites pas d'elle une ennemie que nous trouverions sans cesse entre elle et nous et qui rendrait notre vie difficile... C'est une enfant très précoce, très nerveuse... qui vous voit avec peine — vous vous en êtes rendu compte — prendre auprès de moi la place qu'y tenait son père...

Elle ajouta, en lui serrant doucement la main :

— Vous avez fait ma conquête... Mais, ce n'est pas tout, il faut faire la sienne...

Et sans doute que cette parole lui avait brûlé les lèvres, car, un instant après, lorsque Corradin fut parti, elle s'élança vers Christiane, la prit dans ses bras, la cou\Tit de baisers passionnés, répétant :

— Chérie, chérie, je te demande pardon!

. Mais l'enfant, toute soucieuse et toute grave, repoussa doucement ces effusions.

Et elle dit, ses grands yeux de flamme chargés de reproches :

— Pourquoi laisses-tu cet homme embrasser tes mains ?...

a(fê LA MAISON DU MYSTÈRE

Lui, s'en allait, It ,cœur soulagé de sa terrible crainte.

«c J'étais fou, vraiment fou ! Comment, diable ! allais- je m' imaginer !... »

Dans Taprèa-midi de ce même jour, Pascal était aux Basses-Bruyères. C'était un dimanche, et tous les dimanches il accourait pour passer quelques heures rapides auprès de Rudeberg et auprès de sa petite amie. Elle savait toujours quand il viendrait, puisqu'ils ne cessaient pas de s'écrire, et, du reste, d'un dimanche à l'autre, elle était avertie.

Il venait d'arriver quand il vit Christian® qui paraissait le chercher.

Il la rejoignit. Ils s'eiiabrassèrent. Elle lui avait jeté Les bras autour du cou, elle le serrait de toute sa tendresse nerveuse, et il s'aperçut qu'elle avait l»s yeux humides.

— Tu as pleuré? Qui est-ce qui t'a fait de la peine ?...

— Allons nous promener... j'ai des choses à te dire...

Et ils s'éloignèrent, serrés l'un contre l'autre. Elle 9,vait dix ans, restait frêle et délicate, mais l'expression sérieuse de son visage, souvent triste, la vieillissait et rapprochait son âge de celui de Pascal. Celui-ci avait quinze ans. Bâti en force, comme son père, large et bien découplé, il en paraissait dixhuit.

Sous les ai'bres où chantaient les oiseaux, en ce printemps de 1914, ils se firent leurs confidences d'enfants, et Clu-istiane, le cœur gros, contait ses chagrins.

— - Je suis toute seule, mon Pascal, et je crois que maman ne m'aime plus... Elle ne fait plus attention à moi... Et il vient à présent chez nous, presque tous les jours, un homme que je n'aime pas, et qui me fait peur... M. Corradin. Alors, mon Pascal, je n'ai plus que toi... que toi au monde... Tu m'aimes bien, mon Pascal ?

— Je t'aime bien, je t'aime de tout mon cœur, ma Christianc.

— Et tu m'aimaras toujoiarg, tu u© m'ouWiwas jarcais?...

— Oh ! non, ma, Christiane, jamais, jamais !...

— Je t'assure, je suis triste, si triste ! J'ai le cœur gros tout le temps, et je me cache pour pleurer... Et sais-tu pourquoi je pleure et ce qui me rend si triste, mon Pascal? C'est parce que je vols que^ maman oublie mon père qui est malheureux... et qu'elle ne se soucie plus de lui... Alors... alors...

Elle essuya ses yeux,

— ... Alors, mon Pascal, je voudrais que tu ne mt quittes pas... que tu sois tout le temps auprès de moi !... Je ne m'ennuierais plus... je n'aurais plus de chagrin... Je voudrais aller avec toi et que nous vivions ensemble du matin au soir...

Ils continuèrent de hiarcher dans la grande avenue qui faisait face aux Basses-Bruyères... ils ne parlaient plus... Christiane poussait seulement de gros soupirs et, à travers ses larmes, relevait sur Pascal ses beaux yeux souriants.

De loin, assis sur un banc de pierre et fumant sa pipe, un homme les regardait.

Et lui aussi souriait... puisque son Pascal était heureux ! Et cela, il l'avait bien gagné, vraiment ! Il ferait beau voir que Pascal ne fût pas au comble de ses désirs... Il l'avait, lui, Rudeberg, assez chèrement payé, ce bonheur I... Au prix du désespoir de toute une existence de jeune femme ! Au prix des larmes de cette enfant, penchée com.me une amoureuse au bras de son û\s !... Au prix du déshonneur d'un homme !... Chèrement achetée, la joie de Pascal !...

Rentrée aux Basses-Bruyères, Christiane péné-ira dans la chambre aux reliques... Ce jour-là, plus que les autres jours, en se sentant tout accablée par la solitude, — et c'était une accusation bien injuste qu'elle portait contre sa mère ; mais pouvait-elle comprendre le drame tragique où Régine venait d'engager sa vie par amour pour Julien ? — elle avait besoin de se rapprocher de son père, de s« placer sous la. protectiort de mn doux regarâ. et à^

204 LA MAISON DtJ MYStÈRE

Les rideaux tirés entretenaient dans la chambre une demi-obscurité comme dans une chapelle où tout invitait au recueillement. Et dans le silence religieux flottait le parfum des lleurs.

Ainsi que faisait sa mère, l'enfant s'agenouilla.

Elle récita la prière que, autrefois, Régine lui avait apprise, et elle la récita dévotement, avec je ne sais quelle ardeur, avec toute la tendresse si chaude de son petit cœur.

(c Les hommes ont cru que tu avais mérité d'être puni parce que tu avais commis une grande faute, mais moi, mon papa, je ne le crois pas... Tu étais trop bon pour moi pour être méchant envers les autres... Je ne t'oublierai jamais... »

Ici, en hésitant, elle modifia sa prière :

(( Je t'aime et je t'attends, mon papa... Reviens vite auprès de moi, pour que je sois heureuse... Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il ! ))

Ce fut à la même heure, et pendant que Christiane s'attardait dans le sanctuaire paternel, qu'une femme de chambre vint prévenir Régine d'une visite singulière.

— Cela m'a l'air d'un mendiant, madame, tant il est mal vêtu et guenilleux... Et puis une drôle de tête, avec des yeux qui vous regardent de travers...

— Et c'est bien à moi que...

— Oui, madame... Nous lui avons dit : « C'est-il du pain que vous voulez ? » Et même la cuisinière, qui avait peur, lui a offert cinq sous de sa poche... Il a répondu qu'il voulait voir la patronne, rien que la patronne, et qu'il avait quelque chose à lui remettre... Si Madame consent à le recevoir, elle fera bien d'appeler quelqu'un auprès d'elle pour ne pas rester seule avec lui...

— Je le recevrai, je n'ai pas peur...

Un instant après, la femme de chambre introduisait le visiteur.

Assurément, le premier coup d'œil ne prévenait pas en sa faveur. Très grand, très maigre, un long cou tordu surmonté d'une tête qui paraissait plantée de txavers, des petits yeux bridés et clignotants, une

barbe do buit jours... Il portait un costume de velours râpé, le pantalon rapiécé aux genoux par deux bandes qui n'étaient pas de la même couleur, beaucoup trop court pour sa taille et laissant voir deux vastes pieds nus dans des brodequins dont les cuirs bâillaient.

Il salua d'un air gêné, en entrant, regarda autour de lui et dit :

— C'est tout de même mieux ici que là-bas...

— Que désirez-vous, monsieur ?... Vous avez voulu me voir personnellement ?

— Bien sûr, vous, et pas une autre...

Mais il se tut. La femme de cbambre rangeait des bibelots et ne s'éloignait pas.

Et, comme ce manège durait, il dit en clignant l'œil vers Régine :

— Quand c'te fille voudra bien se barrer, Je parlerai... pas avant.

— Vous avez entendu. Céleste ?

— Oui, madame...

Elle sortit, vexée. Régine resta seule avec le singulier visiteur.

Alors, sans plus hésiter, l'homme dit :

— Je viens de là-bas, et je vous apporte des nouvelles...

Elle ne comprit pas, tout d'abord, et répéta :

— De là-bas?...

— Eh ! oui, donc, de Cayenne !... C'est-il que vous avez déjà oublié votre homme ?

Régine pâlit... le cœur étreint d'une émotion si brutale et si forte qu'elle suffoquait.

— Mon Dieu I... Mon Dieu !...

Renversée dans son fauteuil, on eût dit qu'elle allait mourir...

Peu à peu, elle se remit... Le miséreux attendait, continuant, de son œil curieux, d'inspecter les meubles, les tableaux et ce qui se trouvait là, tout ce luxe auquel il n'était guère habitué et au milieu duquel il se trouvait jouer un rôle pour la première fois de sa vie... Puis il considéra Régine, anéantie et tremblante. — Bh bien ! ma petite dame» faut pas avoir jpeur...i

2Ô(j LA MAiSiGN WU MYSTÈRE

Je m'appalU Doux-Yôus. Lorsque je suit paiti de là-bas, il m'a dit : « Tu iras aux Basses-Bruyères... tu verras ma fernme et ma fille et tu leur parleras de moi ! » Je suis venu, vous le voyez... Au bagne, quand on promet, on tient... que ça soye un service à rendre ou un coup de couteau à donner... Sans ça, la vie ne serait pas possible...

— Ainsi, vous avez connu mon mari ?

— Bien sûr... depuis son arrivée... on était de la même escouade... On travaillait, on boulottait, on pionçait ensemble... Et on finissait bien, malgré la surveillance, par se confier ce qu'on avait sur le cœur... Et ils en ont à se dire, les bagnards... long comme ça !...

Il étendit un immense bras de singe.

~— Parlez-moi de lui, monsieur... Oh! parlez, longtemps, longtemps...

— Oh ! oui, ma petite dame, et ce ne sera pas des mensonges... On a senti, quand il a été amené, que ce n'était pas un homm^e comme nous... Des fois, les aristos, on les prend en grippe et on leur fait la vie dure, allez... Pour lui, pas du tout... Pourquoi ? Je n'en sais rien. Il avait su nous prendre. Je me rappelle-toujours la première fois qu'on l'a vu... On lui a dit, par manière de blague : « ïoi, je parie qu't'es innocent ? » Il a tout simplement baissé la tête sans répondre... Le grand Laiosse, qu'est un lutteur, a cru que Villandrit avait la frousse et il a essayé de le mécaniser... Alors, quoi? Votre mari,- sans avoir l'air de rien, lui a pris la main et l'a serrée si fort, serrant toujours, que l'autre s'est mis à se tordre et à hurler, et qu'il est tombé à genoux.,. Chez nous, ces choses-là, c'est suffisant... On juge un homit;e... Lafosse, qu'est pourtant un mauvais coucheur, est devenu son ami... Et tous les autres...

— Parlez, monsieur, parlez-moi de lui !...

Et pendant une heure, elle i'écouta, dévorant des yeux ce misérable qui — il n'y avait que quelques semaines — avait pu s'entretenir avec l'homme qu'elle aimait... qui avait vu sa résignation... qui p«ut-être, dans son rude langage, avait essayé de le réconforter dans, ms découragements.. ^ Elle aurait

voulu retrouver dans celui-là quelque chose de Tautre... Hélas !.., néanmoins elle lui était reconnaissante de ce qu'il racontait. Il disait la vie du bagne, la vie féroce et impitoyable — et c'était la vie de Julien — il rapportait certaines paroles de Julien... certains cris de souffrance et de désespoir et elle pleurait... Elle suivait ainsi son mari dans toutes les phases de son martyre...

— Ah I madame, ce qu'il parlait de vous, c'en était drôle... D'abord on s'était moqué... On n'est pas tendre... Puis, on ne disait plus rien... On l'écoutait... on s'intéressait... Le çhioui'me ne lui voulait pas de mal et s'il l'avait désiré, il ?iurait pu prendra certaine liberté, jouir de certains privilèges at de passe-droits. Il ne l'a pas fait. C'est pour ça que les bagnards se sont mis à l'affectionner...

L'homme, par habitude, baissa le ton comme s'il avait craint d'être entendu.

— Il faut vous dire, ma petite daiTie, que votre homme ne pense qu'à une chose : s'évader... Il étudie, se rend compte, s'apprête, et la première occasion je vous prie de croire qu'il ne la laissera pas échapper... je vous en fiche mon billet... Tout le monde le sait... tout le monde l'y aidera... et ce qui est mieux — . c'est des choses comme ça qui se passent au bagne — tout le monde lui garde le secret...

— Il proteste de son innocence...

— Non, ma petite dame, il n'en jacta point... C'est une chose qu'il conserve sous le front... Mais nous autres, on s'a fait notre opinion là-dessus... Et voilà I

Il s'était assis tout au bord d'un large fauteuil. Tout à l'heure, en entrant, il avait l'air d'une bête habituée à la nuit et qui ne voit pas clair en plein jour, mais maintenant il se tx'ouvait un peu plus à l'aise.

Tout à coup, Régine le vit qui retirait un de ses godillots.

Il posa sur le tapis un pied nu dont la propreté était plus que douteuse, sans se;préoccuper du geste dû surprise et de dégoût de la jeune femme.

Avec sô» couteau il souleva unç ê9§ 4^»£ 96|i^«]è«^8.

D'entre les semelles il retira un papier aplati èntfe deux cartons et le déplia.

C'était une enveloppe cachetée qui portait le nom de Régine.

Il la tendit. Elle la prit avec crainte.

— C'est une lettre de lui... Telle qu'il me l'a confiée, telle je vous la remets. Je ne l'ai pas dc-cachetée et je ne sais pas ce qu'il y a dedans... Il m'avait dit de ne pas la lire. J'avais promis. Nous autres, les bagnards, on est des gens de parole.

Elle saisit le papier dans ses deux mains agitées d'un tremblement violent.

— Vous êtes évadé ?

—r Non, libéré...

— Voulez-vous de l'argent?

— Dame ! ça ne se refuse jamais...

— Tenez...

Elle lui tendit un petit portefeuille... Il l'agrippa avec une avidité de sauvage.

— Et merci, monsieur, merci pour le moment de bonheur que vous venez de m'apporter...

Il salua gauchement et s'en alla, laissant derrière lui, dans le petit salon où Régine l'avait reçu, une odeur rance de linge humide, de sueur, de tabac, de vin et d'alcool.

Ce fut dans la chambre aux reliques qu'elle s'enferma pour déchirer l'enveloppe, pour déplier la lettre et pour la lire.

Elle ne contenait que quelques lignes.

Le pauvre forçat, sans doute, n'avait pas pu en écrire davantage.

<( Aime-moi... Aime-moi toujours... Je n'ai pas démérité de toi... Oui, tu m'aimes... Je ne doute pas de ta fidélité... Tu me reverras bientôt... Je n'aurais pas la force d'attendre vingt ans dans cet enfer... Je t'en supplie, aie confiance et ne m'oublie pas... Garde ta foi entière en moi comme je garde en toi, en ta tendresse, en ton ardent amour, ma foi plus grande qu'elle ne fut jamais... J'invoque chaque jour ta chère image jolie et je caresse contre mon cœur ma Christiane adorée...

« Mais surtout, Régine, surtout, autour de toi veille, veille bien et sois défiante ! Ici, j'ai tant réfléchi ! Je me suis tant souvenu, dans le silence du bagne, pendant les nuits lourdes où le corps trop fatigué ne trouve pas le sommeil...

« Et je me suis rappelé un mot de Marjory que je ne t'avais pas dit :

« — Vous n'avez pas de plus grand ennemi que Corradin !

« Sois sur tes gardes, Régine, et veille autour de toi ! ))

La voix venait de bien loin, mais Régine l'entendait.

Elle murmura, résolue et le regard chargé de menaces :

« Ne crains rien, ami chéri... Je t'aime et je travaille pour toi 1 »

LE LI\nE DE^ HIERVEîlXES

Le divorce de Régine fut prononcé Vers !&, fin du mois de juin de cette même année. Ainsi que l'avait fait prévoir Corradin, la procédure avait été très simple et aucune difficulté n'avait été soulevée.

Il était ivre de joie.

Lorsqu'il faisait, devant Régine, allusion à leur mariaf^e, il n'obtenait pas d'elle une certitude. J2116 avait jusqu'à présent éludé sa réponse définitive, mais cette imprécision, cette incertitude n'influait en rien sur lui et ne lui donnait aucun soupçon. Ne vivait-il pas avec elle dans une intimité croissante ? Certes, s'il n'avait été aveuglé par ses désirs fous, il aurait pu faire des remarques inquiétantes. Quand son affection devenait trop pressante, ses gestes trop caressants, il se heurtait soudain à une révolte qui ne se manifestait point par des paroles de reproche, mais par une obstination douce à ne rien lui li\Ter d'elle-même qui fût définitif. Elle voulait tromper cet homme, lui donner de l'espoir, l'entretenir dans une quiétude d'esprit qui l'empêcherait de deviner les dangers. C'est tout... De toute son âme et de tout son corps elle appartenait à Ihomme qu'elle aimait...

H disait:

— Vgh3 voiel maintenant séparée. Rien n* vous attache plus à lui... Régine, si vous ne m'aimez p.as encore d'amour, comme je le voudrais, dites-moi du moins que vous avez pour moi assez d'affection pour que vous me donniez le droit de veiller sur vous et de vous rendre heureuse.

Que de fois cette phrase venait la solliciter ! Que de fois elle y avait répondu !

Mais, à présent, elle surprenait souvent chez Corradin, devant ses réponses qui restaient évasives, des sursauts de colèra contre tant de retards ! Il commençait à s'étonner. De la surprise aux soupçons, le chemin n'était pas long. Le soupçon venu se changerait vite en certitude. La haine — et quelle haine 1 — remplacerait l'amour... Et tous les rêves échafaudés par la jeune femme pour i-éhabiliter son mari s'écrouleraient du même coup.

Parfois même ses questions étaient nettes et brutales :

— Régine, vous m'avez fait attendre assez longtemps... Fixez vous-même l'époque de notre mariage... Vous mettrez ainsi un terme à mon mipatience... En outre... En outre, on finirait peut-être autour de nous par mal interpréter notre amitié et, en nous voyant vivre ainsi Tun auprès de l'autre, ne craignez-vous pa,s...

Alors elle relevait la tète et disait avec tristesse :

— Oh ! ne m'a-t-on pas accusée déjà, lors du procès?

— Mais c'était une infamie !

— Qui s'en doute ?

— Notre mariage mettrait fin à ces calomnies... Ces attaques se renouvelaient presque tous les

jours.

Elle traversait aussi parfois des crises d'incertitude pendant lesquelles, devant les difficultés presque insurmontables qu'elle rerîconirait, elle se demandait ï « N'ai-je pas tort de soupçonner cet hom.me ? » Elle récapitulait — que de nuits bianch©» ell« Jr passait I — iêe indices découverts. C'était si peu ^ «h0898 ! Rien qua de va^ue* v^ouptîons qiai ne a'ê^-

L'amour de Corradln, longtemps caché, était-ce une preuve ? Est-ce que cet amour-là ne combattait pas plutôt en sa faveur ? Et cependant c'était de là qu'elle était partie pour soupçonner et pour entreprendre sa campagne terrible. Les morsures ?... Oui, peutêtre... Mais elles s'expliquaient si aisément !... Le trouble de Corradin pendant le repas, le soir de l'assassinat de Ivlarjory ?... Pouvait-on étayer là-dessus, sérieusement, un acte d'accusation ?... « A bon entendeur, salut 1 » Cette locution avait été familière à Corradin, soit... Mais tant de gens l'emploient I... Les louches intrigues révélées par les livres de caisse?... Elle savait trop bien que mis en face de ces agissements qui lui avaient paru, à elle comme à Lebourgeois, irréguliers, Corradin n'aurait las de peine à se disculper, à les expliquer... Et tout cela tomberait à plat devant ces explica.tions...

Les bras tendus dans le vide comme pour saisii- le néant, elle s'écriait :

« Où est la preuve ? D'où viendra-t-elle ?

Elle en arrivait à souhaiter, non pas la preuve du crime, devant laquelle tout criminel s'incline, obligé à Taveu, mais quelque découverte qui eût fortifié, au fond d'elle, sa croyance en lui criant :

« Tu ne te trompes pas ! Va maintenant, et poursuis ton but ! ))

Un matin, Corradin lui tendit des journaux...

— Lisez, dit-il, il lé faut, quelque tristesse qu'il y ait pour vous...

Les journaux annonçaient le divorce de Régine. Et, à ce propos, quelques-uns ne manquaient pas de rappeler l'affaire Marjory avec son mystère, le rôle qu'y avait joué la jeune femme et la condamnation dé" Julien Villandrit.

Ce n'était pas tout.

« Etrange coïncidence, lisait-on, en même temps qu'était prononcé le jugement qui sépare pour jamais la femme de son mari, des nouvelles nous parviennent de la Guyane, lesquelles, si elles ne sont point démenties et si elles avaient été connues plus tôtj eussent rendu le divorce inutUe*

« La mort dénoue les situations les plus douloureuses. »

Régine pâlit affreusement et murmura :

« La mort I »

Corradin s'approcha d'elle, et retint longuement contre ses lèvres les mains de la jeune femme... des mains glacées.

Elle répétait :

« La mort ! »

— Régine, vous avez besoin d'être seule ! Mais souvenez-vous, Régine, en parcourant ce triste récit, souvenez-vous que je vous aime...

— Oui, oui, mais, je vous en prie, laissez-moi... oh ! laissez-moi !

Quand il fut loin, elle lut :

« Avec trois compagnons, le grand Lafosse, Bioquart et Grobin — on connut tous les détails qui vont suivre par ce dernier, qui survécut seul et fut repris par les gardiens — Julien Villandrit avait réussi à trompée, la surveillance de la chiourme, à descendre le Maroni et à gagner le bord de la mer. L'alarme donnée, on s'était mis à leur poursuite et c'est alors que commença le chapitre tragique d'un terrible roman d'aventures... Ils -échappèrent en se jetant dans le fleuve, plongeant la tête sous les herbes et ne reparaissant que lorsqu'ils étaient à bout de souffle et qu'il fallait respirer... Cela dura toute la nuit... A la pointe de l'aube du lendemain, ils furent un instant aperçus au moment où ils s'engageaient dans les rochers rouges de la falaise... Ils reçurent des coups de fusil... Villandrit eut la jambe traversée et la fuite en fut ralentie. Ses trois compagnons ne l'abandonnèrent pas et se relayèrent pour l'aider à marcher, après l'avoir pansé avec un morceau de toile de leur blouse et une application de feuilles de palétuviers. Lafosse et Bloquart, deux lutteurs, deux colosses, le portèrent à tour de rôle quand il était trop fatigué. Ce fut dans ces conditions que se continua la poursuite.

" Ils arrivèrent âl une .Ctevasse qu'il faUùï franchir*

214 LA MAISON DU MYSTi'RK

Ell« n'avait guère plus de trois mètres d» large. Pour les trois hommes, et pour Viliandrit sans blôsaura, c'eût été un jeu... En portant Villandrit, cela devenait impossible... Et ils entendaient au loin dans les roches les cris des gardiens qui cherchaient leur piste.

« Alors, les trois forçats, se liant par les bras et les jambes et formant ainsi un pont vivant, se laissèrent tomber d'un bord à l'autre, retenus d'un côté par des racines, s'accrochant de l'autre côté à une pierre. Villandrit s'aventura sur eux, se traînant à genoux, et franchit l'obstacle...

« Epuisé, Villandrit resta un instant évanoui.

« Ils se croyaient sauvés. Ils se trompaient.

« Réfugiés en une sorte d'îlot, dans la falaise, ils ne pouvaient se montrer sans risquer de recevoir des balies, car les gardiens occupaient tous les alentours. Et, n'ayant que de maigres provisions, ils étaient menacés de périr de faim et de soif.

« Ils tinrent conseil et leur dernier mot fut :

« — Mieux vaut la mort que le bagne 1 Nous n'y rentrerons pas vivants...

« Villandrit avait enroulé autour des reins une corde qu'il avait mis trois ans à tresser et qu'il avait réussi à cacher à tous les surveillants... Lafosse l'attacha à un arbre, sur l'extrême bord de la falaise, et la laissa pendre dans le ride... Puis il descendit... La falaise était à pic sur la mer, droite comme une muraille... Mais, à mi-hauteur, une excavation pouvait servir d'abri et la corde, rattachée là, dans une anfractuosité, serait assez longue pour rejoindre les petites pirogues des indigènes qu'on apercevait, de là-haut, doucement balancées par la houle.

« Lafosse remonta, expliqua son projet. Il était très simple. Ils se tiendraient cachés dans la grotte tout le temps que dureraient les recherches de la chiourme. Quand les poursuivants se décourageraient, croyant les quatre forçats ou morts ou évadés, ils dégringoleraient jusqu'au pied de la falaise et gagneraient la haute mer par une des embarcations.

st-Laloase descendit }^ premier, eoiportant V.Ulan" fivH su? B«î! ♦Ipauleg.,

« Ensuite ce fut le tour de Bioquart.

« Au moment où il mettait le pied dans la grotte, la corde se rompit autour de l'arbre et Grobin ne put réussir à les rejoindre.

« Un quart d'heure après, il étajl repris.

« On l'interrogea sur ses trois cc-aspagnons.

« Il répondit :

« — Ils se sont jetés à la mer... Il y avait un fameux saut... Mais ils aimaient mieux cela que de rentrer au bagne..;

« On le crut... L«s forçats étant morts, la poursuite fut abandonnée,

« t)'autres détails furent connus quelquf temps après, par un bateau allemand.

« La bateau avait rencontré en pleine mer une barque à la dérive et à la lunette on put apercevoir dans la barque trois corps étendus, sans mouvement. On détacha un canot qui s'en approcha et qui revint eussitôt. Un quartier-matre annonça :

« — Trois morts !

« Il n'y avait pas à s'en préoccuper. La première lame un peu forte retournerait la pirogue et les trois corps seraient la proie des requins.

« Deux heures après, le m>ême jour, la barque en dérive fut accostée par une chaloupe hollandaise qui faisait le service de la côte du Maroni.

« Sur les trois hommes, deux étaient morts...

<( Le troisième respirait : on le sauva.

« Mais la version donnée par le bateau allemand fut seule connue...

« Et voilà pourquoi les journaux annoncèrent que Villandrit avait trouvé, la niort dans sa tentative d'évasion.

« Or, l'homme qui, aux terribles privations, à la faim, à la soif, aux brûlures du soleil implacable, à la folie furieuse, avait résisté ; l'homme qui avait trouvé la force de vivre dans le souvenir de sa femme, et en évoquant l'image chérie de sa bile...

« Cet homme-là, c'était Villandrit !... »

Quand Régine eut terminé sa lecture, saisie d'un d.'éeouragejaaent, d'un désespoir jxamense> eite ipar-

mura^ comme le Christ, sur la croix, s'adressant à son père :

« Mon Dieu, mon Dieu ! Pourquoi m'avez-vous abandonnée ? »

Corradin se rappelait un mot que lui avait dit Régine :

« Vous avez fait ma conquête... mais ce n'est pas tout, il faut faire celle de Christiane ! »

Et il n'était pas loin de penser que l'inimitié de l'enfant à son égard devait être pour beaucoup dans les retards, les prétextes, tous les atermoiements qui venaient de la mère.

.Alors et depuis ce moment, il n'avait plus rien négligé pour rentrer dans la confiance de la fillette et effacer son inexplicable rancune.

Jadis, il lui avait apporté ses premiers livres, les belles histoires des petits enfants, et les images qui les ravissent d'émotion ou qui les font rire.

Il s'était même amusé souvent à lui en faire la lecture.

D'une intelligence précoce, si précoce même que les médecins avaient recommandé de ne pas fatiguer ce jeune cerveau, elle comprenait des récits qu'on donne aux enfants bien au-dessus de son âge... Elle en parlait... elle s'y enthousiasmait... elle en rêvait.

Il y avait trois ans de cela et elle n'avait guère que sept ans, il lui avait apporté, en revenant de Paris, un volume de la Bibliothèque rose. Le Livre des Merveilles, contes de Nathanaël Stowne, illustrés par Bertall, qui la passionnèrent. Elle vécut pendant des mois en compagnie de ce livre, où elle se faisait relire, ou bien relisait elle-même, le Toucher d'Or, le Paradis des Enfants, la Cruche miraculeuse... Elle s'attendrissait sur le malheur de la gentille mariée, la fille du roi Midas, que son père, en l'embrassant, avait changée en une statue d'or... et sur le désespoir du père qui adorait sa fille... Et elle ne se consolait que lorsque l'enfant redevenait vivante. Elle lut le Paradis des enfants, où de mau' vais garçons ouvrent le couvercle de la boîte d'où

soudain s'échappent par le monde les Pensées, les Passions, les Soucis, cent cinquante sortes de Chagrins, et les Maladies et les Méchancetés et les Malices ; mais au fond de la boîte, quand tous ces vilains oiseaux se sont envolés, reste une petite personne merveilleuse de lumière et de bonté... l'Espérance !... Le conte disait : « Elle vient dès que nous souffrons... C'est elle qui spiritualise la terre, qui la renouvelle sans cesse... Ses ailes ont un reflet d'arcen-ciel, car si sa nature est joyeuse, elle n'en est pas moins faite de larmes tout autant que de sourires... » Et après avoir lu, Christiane voulut pendant longtemps qu'on l'appelât : Espérance !

Puis, un beau jour, elle s'était aperçue qu'il y avait un second volume, une suite à ce Livre des merveilles.

Elle l'avait réclamée à celui qu'elle appelait encore, en ce temps-là : « Bon ami Henri ! »

Il avait promis...

Et sans doute avait-il oublié sa promesse, car le second volume n'était jamais venu !

Le mois de juillet 1914, pendant lequel s'agitèrent les destinées du monde, ramenait l'anniversaire de Christiane, et tous les ans on le lui avait souhaité, même depuis que le malheur s'était abattu sur les Basses-Bruyères. Corradin y songeait. Il voulait frapper un grand coup sur l'imagination de l'enfant, afin de la ramener à lui II s'était occupé, pendant les derniers jours, à organiser une gentille fête du soir avec le parc et les jardins illuminés de lanternes vénitiennes, et il avait convoqué à cette fête les petites filles et les petits garçons des villages voisins.

Régine, bien entendu, était au courant des projets de Corradin. Elle ne s'y opposait pas. Elle savait bien que toutes les tentatives de l'horinne se heurteraient contre l'obstination enfantine dans laquelle il y avait quelque chose de l'instinct, plus fort que toute volonté.

En laissant faire, elle associait pour ainsi dire Christiane à ses projets secrets, faisant partager à l'enfant sa complicité dans l'œuvre formidable de

châtiment et de réhabilitation qu'elle avait entreprise.

Elle n'ignorait pss qu'en outre de cette fête nocturne, Corradin ménageait à Christiane d'autres surprises, sur lesquelles on lui avait gardé le secret.

Régine ne fut donc pas étomiée lorsque, dans l'après-midi de cette journée-là, une domestique de Corradin, Florentine, qui le Sei^vait depuis longtemps au pavillon, accourut aux Basses-Bruyères.

— Je viens de la part de Monsieur, demander à Madame si elle veut bien me permettre d'emmener M"® Christiane au pavillon... J.ionsieur désire beaucoup lui montrer quelque chose qui lui fera plaisir assurément.

Quels que soient leurs sentiments intimes, la curiosité des enfants s'éveille vite.

Les yeux de Christiane brillaient.

Cependant, elle dit :

— Viens avec m.oi, maman...

— Non, mon enfant... C'est inutile... Florentine te conduira... Je sais de quoi il s'agit...

Tout à coup, Christiane, avec une hésitation étrange, toujours l'instinct parlant en elle, pose à sa mère une question dont Régine est troublée :

— Et il faudra que j'accepte, dis, maman ?.,. Régine baisse la tête et sa voix s'altère...

— Oui, mon enfant, accepte !

Alors Christiane partît avec la bonne, questionnant celle-ci, voulant savoir.

— Oh ! mademoiselle, on m'a défendu de rien vous apprendre... Je me ferais gronder... Bien sûr que si je vous le disais, ça ne serait plus une surprise, et je n'ai pas le droit d'enlever ce plaisir-là à mon maître...

ûlais au pavillon, Corradin était absent. Un coup de téléphone de la fabrique venait de l'appeler en toute hAte aux ateliers où il était arrivé un accident grave à trois métiers. Le conti^eraaître avait parlé de sabotage. Corradin s'était hâté d'accourir, mais il avait recommandé, au pavillon, de faire attendre Christiane dans son bureau et de lui donner quelqu-es li\Tea ponr qu'elle prît patiencp.

LA MAISON DU MYSTÈRE fel9

— Eli bien ! asseyez-vous dans son fauteuil, mademoisslle... Ce ne t,er& pas long, car autrement il ne vous ferait pas rester... Ne touchez pas aux papiers qui sent sur la table.

Elle ouvrit un placard rempli de dossiers, mais où deux rayons soutenaient des piles de livres, la plupart reliés et dont les titres rébarbatifs n'avaient rien de séduisant pour une curiosité enfantine, Traité jnatique de la fabrication des lainages, tissage mécanique, tissus artistiques, Traité de la teinture et de V impression. Fixage des couleurs, etc., etc. Toutefois, il y avait là aussi des voyages illustrés, toute la collection du Tour du Monde, presque tous les Jules Verne, des Boussenard.

— C'est là dedans que vous trouverez peut-être quelque chose pour vous am.user...

Tout de suite, Christiane avait distingué un livre enssveli sou? des avalanches d'autres volumes, de revues, de magazines scientifiques ! Oh ! comme elle la connaissait bien, la jolie et flamboyante couverture ! C'est parmi ces livres-là qu'elle avait lu les Contes de fées, les Contes d'Andersen, la Caravane, A fond de cale, la Sœur de Gribouille, les Malheurs de Sophie, les Mémoires d'un âne, et tant d'autrea.

Elle montra la couverture rose :

— ■ C'est ce livi'e-là que je veux, dit-elle.

Et quand elle l'eut entre les mains et qu'elle l'ouvrit, elle jeta un cri de joie...

— Ah ! quel bonheur !...

C'était la seconde piartiê du Livre des vicrveilles.

Elle s'en empara avec une sorte de passion et courut se jeter tout au fond d'un large canapé de cuir, les jambes repliées sous elle et d'abord elle commença sa prise de possession du volume en regardant les images : Ariane suppliant son père, le terrible roi Minos, de ne pas livrer Thésée au Minotaure monstrueux, Ariane donnant à Thésée le âl qui lui permettra de retrouver son chemin dans le labyrinthe, Thésée combattant le Minotaure, et les PygmêôS', et les Pant^ dô dragon, le palais ds Cireé, les Grains de g^renaëkJ, ©t la Toiaoti d'or...

Puis elle lut... Une heure après, elle lisait encore quand un appel du téléphone retentit.

Elle prit le récepteur...

Corradin lui disait qu'il en avait pour une partie de raprès-niidi à tiavailler à la fabrique et lui conseillait de retourner aux Basses-Bruyères, où il promettait de venir la prendre dès qu'il serait libre... à la sortie des ouvriers...

Elle partit, mais elle emportait son livre, qu'elle continua de lire, tout en marchant.

Elle alla s'asseoir à l'ombre d'une charmille, en face des fenêtres de Régine, et celle-ci l'aperçut, descendit et la rejoignit... L'enfant releva à peine la tête, sourit à sa mère et reprit sa lecture.

— Eh bien ! chérie, cette surprise qu'on te ménageait ? Tu ne m'en dis rien...

L'enfant expliqua brièvement, et, de nouveau, se pencha sur les belles histoires.

— Que lis-tu donc avec tant d'adeur ?

— Figure-toi, maman, c'est le Lwre des merveilles... pas le mien... je le connais par cœur, mais l'autre partie que je n'ai jamais lue et que Célestine a trouvée dans une armoire du bureau de INl. Henri...

Elle le feuilleta d'un air ennuyé et ajouta tout à coup :

— Seulement, voilà, c'est très fâcheux, parce qu'il manque des mots, même des lignes...

— Comment cela ?... Il aurait été rongé par les souris?...

— Non, c'est coupé net comme avec des ciseaux... Regarde cette page... Crois-tu ? Comment a-t-on pu s'amuser à pareille chose ?...

Régine retint un cri. Brusquement, elle arrache le livre des mains de l'enfant stupéfaite,, le parcourt, et la voici toute pâle, terrifiée...

Elle se rappelle, dans le dossier parcouru au Palais de Justice, la lettre infâme et lâche, composée avec des caractères ou des mots entiers découpés... et ces caractères lui semblent pareils à ceux de ce livre... aussi larges... aussi hauts... aussi nets... Dans ces histoires merveilleuses, où Christiane se plongeait avec délices, par-ci par-là, des découpures, faites

LA MAISON DU MYSTÈRE JÉl

comme à Temporte-pièco, et parfois aussi des phrases entières qui ont sauté, même une demi-page, parce qu'il était plus facile d'en enlever ainsi et des lettres et des mots...

Pour elle, aucun doute... Du reste, la certitude, elle l'obtiendra facilement. Au parquet, le contrôle sera aisé et la preuve deviendra évidente...

— Dis, maman, pourquoi a-t-on fait ces découpures ?..,

Elle eut envie de lui crier :

— Pour commettre une action infâme... pour trahir ton père et l'envoyer au bagne !...

Elle se contenta de serrer contre elle la fillette et de la couvrir de baisers...

C'était par elle, l'innocente, que lui venait l'évidence de la trahison de l'autre !

— Tu ne me rends pas mon livre, maman ?

— Plus tard, chérie, plus tard... Du reste, voici M. Corradin qui vient nous rejoindre...

En effet, Corradin s'approchait... joyeusement... et, encore loin, il criait à Christiane :

— A nous deux, maintenant, ma chérie... et Je connais une gentille fillette qui, bientôt, va être très contente...

En arrivant, il vit bien le livre rouge entre les mains de Régine, mais n'y prit point garde...

— N'est-ce pas, le Livre des merveilles, vous voudrez bien me le laisser jusqu'à ce que j'aie fini de le lire?...

— Mais, certainement, ma chérie... Comment...

Il s'arrêta, les yeux fixés sur le volume rose que Régine semblait serrer dans ses deux mains avec un geste exaspéré... Il se rappelait... Julien disparu, vainement cherché par la police... ravitaillé en secret par Christiane avec la voiture de sa poupée... les préparatifs de Régine pour faire fuir son mari... et la lettre... la lettre qui était venue tout à coup à la justice trahir le secret du refuge au fond de la citerne... la lettre écrite avec des caractères et des mots découpés dans un livre...

Dans le livre que le destin mettait aux mains de Régine 1

828 LA WAlJiON DU MYSTÈRE

Il frémit...

Bt, de nouveau, il se demanda si vraiment la jeune femme ne soupçonnait rien.

Christiane par une question naïve, augmenta son trouble :

— Dites-moi... pourquoi y a-t-il des découpures un peu partout ? C'est domm.age. On ne coniprend plus bien le sens de rinstoire...

— Je ne sais pas, ma gentille... Le livre est tel que je l'ai acheté...

— Et vous no me le donniez pas ? Vous )c gardiez chez vous ?

— C'est que je l'avais oublié !...

Corradin essuya son front couvert de sueur...

Ayant relevé les yeux sur Régine, il vit qu'elle le considérait d'un air étrange.

Son désarroi, en cette minute, fut tel qu'il fut près de se livrer. Une réflexion le remit sur pied et lui rendit son aplomb.

Pour que ce livre fût un danger, il faudrait que Régine eût connaissance de la lettre de trahison... et cela n'était pas vraisemblable... Dès lors, qu'avait- il à craindre ?

Rassuré, il se mit à sourire.

— Puisque ce volume n'est pas complet et qu'il est détérioré/ je «vais le reprendre... je le reporterai au libraire qui m.e l'a vendu et jen rapporterai un autre. . .

Régine sentit le piège.

Si elle gardait le livre, elle allait éveiller des doutes chez Corradin et le mettre désormais sur la défensive.

Si elle le rendait, elle se privait d'une preuve de l'infamie...

Mais cette preuve ? Elle ne vaudrait que pour elle, et non pour la justice ?

Déjà elle tendait le livre rose à Corradin.

Déjà Corradin tendait la main pour le repreudi'8, son cœur battait avec violence.

Ce fut Christiane qui s'interposa pour la seconde fois, comme la Destinée.

— liJon, "uoîji, maman, garde le livre L.. J'ai comm©n(^ le MiBOtaure. Quand j'aurai fini, il s«ra bîea

temps et j'attendrai pour les autres histoires... J'en étais au moment où: « Le jeune héros prit l'extrémité du fil de soie dans sa main gauclie, dans la droite son glaive à poignée d'or tiré du fourreau et s'avança avec intrépidité dans les mystérieux détours... » Thésée va rencontrer le Minotaure et se battre avec lui... Je veux savoir la fin....

Le bras tendu de Régine se replia, gardant le livre.

Régine disait, en s'efforçant de sourire :

— Ne lui faites pas de peine !

Et Gorradin, rassuré, n'osa pas insister.

— Viens, chérie, dit-il à Christiane ; il faut que je te montre ma surprise...

Sa mère l'entendit bientôt, vers les communs, pousser des cris de joie.

Gorradin lui présentait une petite voiture, élégante et légère, attelée d'un âne.

C'était le rêve de l'enfant, depuis longtemps caressé.

Déjà, elle venait de sauter dans la voiture, prenait les guides, et partait vers le bois.

Et comme l'âne n'avait point de nom, elle lui en avait tout de suite trouvé un :

— Allez, Golibri, plus vite... plus vite !... Ne soyez pas entêté, Colibri...

Elle disparut vers la fontaine Saint-Jean, sous la frondaison des beaux arbres...

Les lecteurs retrouveront les personiiages de cet intéressant roman dans le prochain volume de la même collectlcn ayant pour titre : « La Voix du S. AN G ».

Irap. G. Maiichaussat, 16, ru» Fram^tyJs-Guibort, Paris (IS*). France. 2/«)37.

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