‹ La maison du myst`ereChapitre 12 sur 14 · LA PREMIÈRE VISION D'ÉPOUVANTE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE VISION D'ÉPOUVANTE

Aux yeux de Corradin, les mois qui s'écoulaient semblaient apporter aux Basses-Bruyères le calme et l'oubli. Il ne pouvait pénétrer ces deux cœurs, celui de la femme et celui de l'enfant, et son observation n'allait pas plus loin que le masque de ces deux visages. Celui de Régine avait repris sa douceur et sa sérénité d'autrefois. Elle s'était remise à la vie, et si, peut-être, dans les plaisirs extérieurs, elle ne manifestait plus autant d'entrain, et même s'y refusait le plus souvent, du moins il n'y avait pliis cette obstinée pâleur des premiers temps. Parfois, même, un sourire naissait, furtif, au coin de la bouche charmante. Et Corradin comptait ces sourires en se disant :

« Elle ne vivra pas toujours dans la solitude... Et moi Je suis là... )>

Quant à Christiane, si l'on s'en était tenu seulement aux apparences, on eût juré qu'elle avait tout oublié depuis ces trois années, bientôt, où le père qu'elle adorait avait été enlevé à son amour.

Là, encore, Corradin se trompait.

Certes, la gaîté de l'enfant reprenait souvent le dessus.

Mais le soir, quand la mère et la fille se re-

La maison du mystère ii69

trouvaient seules, quand elles étaient bien sûres que personne ne les surprendrait, elles entraient, mains jointes, religieusement, dans le sanctuaire aux reliques, comme on pénètre dans une église.

Et elles y faisaient leurs prières avant de se coucher.

La prière de l'enfant, celle que la mère lui avait apprise.

Jusqu'à présent, retenu par une crainte, Corradin n'avait pas révélé sa passion. Souvent, les paroles étaient venues à ses lèvres et au dernier moment quelque chose de plus fort que sa volonté avait renfoncé l'aveu dans sa gorge. Une instinctive terreur. Il ne la comprenait pas. Il la subissait.

« Si elle me repousse, que deviendrai-je ? »

Mais il secouait la tête.

« Ce n'est pas possible... elle sera vaincue par tant d'amour et tant de constance ! »

Et quand obstinément l'objection le poursuivait, il disait, dans un flot de haine :

« Je veux qu'elle soit à moi... de sa propre volonté... ou contre sa volonté... »

Il crut l'heure venue. Il ne pouvait plus attendre. Et la scène eut lieu certain soir de l'été 1913. Ils étaient seuls au salon, après le dîner. Il faisait encore jour. Pendant la soirée un orage avait éclaté et il était suivi d'une pluie légère, droite et continue, qui menaçait de durer toute la nuit. La chaleur était accablante. Toutes les fenêtres du salon restaient ouvertes. Il n'y entrait aucune fraîcheur, mais au contraire un souffle d'humidité chaude, avec l'haleine de la terre et des bois mouillés mêlée à des parfums de fleurs que la pluie développait violemment.

Régine s'était assise auprès d'une fenêtre.

Elle était un peu languissante et s'éventait avec un éventail pris sur un guéridon.

Ils se taisaient.

Du reste, pendant le dîner, c'avait été le même silence.

Corradin, préoccupé, troublé par la résolution qu'il avait prise, semblait suivre des idées lointaines et Régine ne lui avait adressé aucune question.

17P LA MAISON pu MYSTÈRE

Seulement, lorsqu'ils s'étaient levés de table, il avait dit tout bas :

— Veuillez éloigner Cbristiane je vous prie..» j'ai à vous entretenir de choses graves...

A présent, seul avec elle, il n'osait plus...

Ce fut elle qui demanda, après quelques instants :

— Ce sont de mauvaises nouvelles ?

Il secoua la tête.

— Non. Jamais la fabrique n'a fait de" plus brillantes affaires...

Elle murmura, frissonnante, la pensée reportée tout à coup vers le malheureux qui, à des milliers dç kilomètres, usait sa vie sous un soleil mortel...

— Est-ce que.., il vous a écrit... Est-ce q^i'il est malade ?...

Il ne réprima pas un brusque geste de colère. C'était bien à Villandrit qu'il songeait vi'aiment ! Et soudain, enfin, il se décida...

— Il ne s'agit, Régine, ni de lui, ni des autres, mais de vous et de moi !

Brutalement, son secret déborda, toutes les écluses de son cœur ouvertes. Ce fut une inondation puissante, écurneuse et bouillonnante, ce fut la catastrophe qui se répand dans les campagTies, avec sa force irrésistible... Il avait trop souffert, depuis trop longtemps ! Il avait trop attendu !,.. Jl aimait trop ! Son désir était devenu un supplice ! Et songez que, pour le satisfaire, il avait tué un homme, il avait volé, il avait fait accuser son ami ! Il l'avait laissé condamner à une peine infamante ! Non 1 retenir encore ses paroles amoureuses, ses protestations, ses prières, ses appels... non, de cela il n'était plus capable... Le sort en était jeté... Il avouait !

Aux premières mots qu'il avait dit, il ne la voyait pas... il parlait en regardant tomber la pluie... puis, peu à peu, il s'enhardit et il fit face à la jeune femme...

Mais, dès ces premiers mots, Régine avait conlpris

D'abord elle eut un geste pour l'interrompre, pour l'ampêcher de continuer, pour dire :

— 'Nîki, Rwn... MoR «Bur et nîbQ corps restuït à

LA iviÀiâoM b\] Mystère 171

l'hoLûme qui é$t absent... Je ne puii pas entôndrè votre amour et je ne saurais lui répondre...

I^fi geste ne fut qu'esquissé. La main retomljâ inerte sur les genoUx. La parole de protestation resta sur les lèvres. Elle ne se rendit pas compte des causés de cette défaillance. Elle fut dans une sorte d'hypnose. Les choses qu'il murmurait, elle croyait qu'elles étaient prononcées â très longue distance. Elles arrivaient très affaiblies, et pourtant très distinctes.

Elle avait fermé les yeux, pour mieux recueillir dans l'ombre, sous ses paupières, la vision d'épouvante qui montait en elle.

Qu'elle chassait obstinément.

Qui revenait avec la même formidable obstination...

C'est qu'il disait à ce moment :

— Je vous aime. .Je vous ai toujours aimée... J'accourais avec transport â la Volière et là, auprès de vous, je vivais des heures délicieuses... Je m'imaginais que personne autour de moi ne voufe faisait la cour... Villandrit inoins que tout aiître, -tant il paraissait auprès de vous indifférent et froid... Vous aviez de l'amitié pour moi et ma présence ne vous déplaisait pas... Ezifin, vous étiez presque pauvre et rien ne devait me gêner pour rechercher votre main... Ah ! comme je vous aimais ! C'était une frénésie ! Comment ne me suis-je pas cent fois trahi? Comment ai-je pu si bien dissimuler que vous n'avez pas eu de soupçons !... Quand le hasard s'arrangeait pour que je fusse seul avec vous, je devenais tout tremblant... Et je détournais les yeux parce que j'avais peur de laisser voir ma passion et de vous effaroucher par ma trop grande ardeur... J'ai vécu des années d'espérances infinies, merveilleuses... Qu'attendais-je ?... VoUs étiez encore une enfant... Je ne voulais pas que vos parents me répondissent : <( Elle est trop jeune... » Et quand je vous vis enfin jeune fille, si belle, mon Dieu, si séduisante, si dangereuse, alors je jugeai que les temps étaient venus et que je ne devais plus, sans imprudence, attendre sans courir le risque de vous perdre... Je me décidai... C'était un dlmttnche.i. Ah I ce Jout-là t Ca joUf-là I

Pourquoi la nature était-elle si joyeuse ? la forêt en Mte ? le ciel si pur ? alors que tous les désespoirs étaient au seuil de mon cœur ?... J'avais encore hésité toute la journée et le soir je pris ma résolution... Je me mis en route en me disant : « Je lui parlerai... je lui dirai mon amour... Nous irons ensemble trouver son père et sa mère... et je leur promettrai tant, tant de bonheur, que je les fléchirai, que je les convaincrai... qu'ils me la donneront... »

Il s'arrêta, la respiration oppressée ; sa voix était devenue sourde, presque suffoquée.

Tout à coup, il eut un rire bruyant :

— Je n'ai pas besoin de vous raconter ce qui s'est passé ce jour-là... Nous étions deux, hélas ! aux Basses-Bruyères, qui avions eu la même pensée, qui exécutions le même projet... Nous vous aimions, Villandrit et moi, sans nous être jamais confessés l'un à l'autre... Et ce fut un malheur, un grand malheur... L'un des deux, peut-être, aurait renoncé... Et alors, alors... Donc, il était parti sans rien me dire, et je le rencontrai deux ou trois heures plus tard, comme il revenait de la Volière... si gai, si exultant, si gonflé de trop de joie, que cette fois il ne pouvait plus garder son bonheur jiour lui seul... Ce fut moi qui, le premier, en reçus la confidence... Ce fut moi... moi... moi !... Comment ai-je pu supporter un pareil coup?... Comment ne me suis-je pas tué?... Je me rappelle que, pendant les instants qui suivirent, je fus ivre et fou... et que des' idées sauvages traversèrent mon cerveau... J'étais si malheureux, si désespérément abandonné !.., Je sentais si profondément la misère de mon cœur !... Et dans ce désarroi, une idée tout à coup... Vous revoir... Oui, vous revoir, ne pas terminer une pareille journée sur une pareille tristesse... Mais chercher un des rayons de lumière de vos yeux... une des grâces de votre sourire... l'image de votre élégance... afin d'emporter tout cela avec moi... une dernière fois... puisque c'était fini... fini !...

Il s'arrêta encore, pressa son front sous sa main brûlante :

— Et je vous vis... je vous rencontrai... vous en

allant par le bois où vous veniez chercher la solitude, pour mieux savourer voti'e bonheur... pour déjà vivre vos rêves d'amour et d'existence à deux... puisqu'il vous aimait et que vous l'aimiez... Je vous ai demandé si vous étiez heureuse et vous m'avez répondu... Régine rouvrit les yeux et dit lentement, parlant pour la première fois ;

— Je vous ai répondu : « Infiniment heureuse !... » Mais elle referma vivement les yeux, de nouveau. Parce que, pour ses pensées, elle avait besoin de

mystère.

Sans doute, les paroles ardentes de Corradin la troublaient étrangement, car jamais elle n'avait été aussi pâle, et tout le sanfj s'était retiré de ses lèvres....

Elle murmura, soudain, et ce fut vraiment une chose singulière :

— Oui, oui, je me rappelle... cette rencontre... et que vous sembliez troublé et que vous faisiez... des efforts pour rester calme... Sur-le-champ, cela ne m'a pas frappée... Mais aujourd'hui, après si longtemps, après des -années, je me souviens... Oui, oui... et aussi cette grande yoix que nous entendîmes et qui déclamait :

Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière. Et Caïn dit : « Cet oeil me regarde toujours ! »

Régine se tut.

Ce qu'elle voyait maintenant, dans les ténèbres, ce qu'elle entendait sous ses paupières closes, elle ne voulait pas le dire... convoitise de ces yeux chargés de lueurs criminelles... tremblement de ces mains tendues vers elle, les doigts s'ouvrant et se fermant sur une étreinte de sa chair... le râle de cette bouche dans le désir de l'assouvissement, râle de douleur et plainte de joie avide de son corps...

La scène de la forêt !

Cet homme depuis longtemps l'aimait et la désirait avec violence.

Cet homme avait dû être jaloux de son ami...

Et, en face de tant de bonheur, en face de ces félicités qui s'étalaient sous ses yeux imprudemment,

374 LA MAISON 911 MYSTÈHE

comm^nit son amitié pour Julien ne se ftt-&ll« paâ changée en une haine atroce ?

Et pareille haine existe-t-elle sans projets de vengeance ?

Quels rêves nij^stérieux avaient remué ce cœur en désarroi ?

(c Est-ce que?... Est-ce que?... »

Un frisson d'horreur agitait la jeune femme. Heureuseinent que ses paupières restaient closes. Si elle avait ouvert les yeux, Corradin eût été épouvanté de l'horreur qu'il y aurait tout à coup surprise ! tjn instant elle perdit connaissance... sous le coup de la révélation qui la frapjôait ainsi, dans sa vision d'épouvante... inais le soir tombait, la nuit était venue... il ne s'en aperçut pas... et pour lui cette immobilité de mort venait de l'attention qu'elle prêtait à ses confidences amoureuses.

Il avait fini de raconter le passé...

Il avait dit tout ce qu'il avait souffert et comment, jusqu'au bout, il avait téussi à cacher ses sou-*' frances.

il parla du présent :

— Il est impossible que vous restiez plus longtemps seule et que Christiane n'ait pas un protecteur pour veiller sur elle et sur son avenir... La solitude est lourde... elle doit vous être insupportable... Quelque innocente que vous soyez, vous n'en supportez pas moins le contre-coup de la condamnation... Villandrit vous a déshonorée... Il est innocent, oui, mais tout n'est pa-s clair dans sa conduite... 'Vous l'aim-ez peut-êlre encore... mais il ne faut pas songer seulement qu'à votre amour. Il faut que vous vous disiez que votre enfant, plus tard, sera la victime expiatoire du crime qu'on reproche à son père... Cette pauvre petite est vouée à l'éternel châtim.ent, à l'étenelle injustice, tant qu'un homme ne se lèvera pas entre le passé et l'avenir, pour vous protéger toutes les deux... Villandrit lui-même, s'il le connaissait, approuverait ce projet, pour vous, pour le bonheur de sa fille... À quel plus absolu dévouement aurait-il recours ? Sur quelle affection

fcduràit"ll o.-^'rnV'* f-v . ''' = 5 ' • .' ■ , - ;■ :-! ;>.]§

la mienne ? Si vous ne m'aimez pas... Bégine... si vous ne m'aimez pas encore... songez à Christiane... que CiTistiane- soit le lien qui vous unira à moi... Et je vous chérirai tant que, plus tard, bientôt, votre tendresse me récompensera...

Il s'était mis à genoux... il lui avait pris les mains,les embrassait avec passion... Régine ne s'en apercevait pas... Statue de marbre, inerte, glacée.

La pluie continuait de descendre du ciel ppaque, fins et drpe, tout© droite, et coulait en petites rigoles dans les septiers du jardin avec un clapotig léger et monotone qyi mepac9.it (ie n.e pag ^pir. Ji murmura trèg bas :

— Régine !

Elle ne répondit ni par un mot ni par un geste, car elle n'avait pas entendu.

Elle venait de reîUQnter les trois années écc^lées depuis 1^ nieurtre de Marjcry.

Brusquement, elle se retrouvait aux lîaeses- Bi'UyèrGs, le soir même du criiiie.

Et elle se souvenait... Tous les incidente se réveillaient non point, comrne on l'aurait cru, estompés par l'éloigncnient, mais au contraire avivés et vibrants dans une luniière éclatante.

C'était d'abord la lettre ardente de Marjory, la suppliant d'accQurir. Elle avait cédé au premier sentiment de sa com^passion, mais des scrupules lui étaient venus et elle s'était arrêtée à mi-chemiji du Pré-Noir. Peut-être, si elle était allée jusqu'au bout, aurait-pllp été inplée à cp rneurtrc !...

Elle se souvenait !...

Le soir, Julien avait retenu Corradin à dîper aux Basses-Bruyères. Les deux hommes avaient essayé, entre eux, de percer le piystère de ce Tneuilre... Vainenient... Tous les deux étaient calmes... Rien n'indiquait chez Villandrit qu'il était coupable...

Mais au dîner 1 Voilà qu'elle se rappelait ipajntenant... Et jamais, depuis lors, ces menus faits ne lui étaient remontés à la mémoirp... C'étaipnt des riens auxquels, alors, elle n'avait prcté aucune signification...

J&gp r'rmi qpji, byusgufmeBt-, i la lumifT« <i«fi cop-

176 LA MAISON DtF MYSTÈRE ^

fideoces qu'elle venait de recevoir, de l'amour avoué, de la haine qu'elle devinait, des riens qui grossissaient démesurément jusqu'à prendre des images monstrueuses...

Elle se souvenait !...

Ce fut d'abord la réflexion qu'elle avait faite à Corradin :

— Vous avez changé de toilette pour venir, à ce qu'il semble... Vous voici en noir. Je vous avais vu en costume clair au courant de la journée ?...

Tout à coup, du Sang sur la nappe blanche.

Du sang qui venait d'elle-même, de la paume de sa main...

Et cependant elle n'était pas blessée...

Mais elle avait serré la main de Corradin et Corradin s'empressait de s'expliquer :

— Je me suis égratigné à un clou, en changeant de place un tableau, ., J'ai collé un peu de taffetas anglais qui ne tient pas...

Elle se souvenait !..,

Il avait rapidement montré sa main. Elle avait regardé. Elle avait vu deux plaies étroites séparées l'une de l'autre par trois ou quatre centimètres. Et elle avait fait cette réflexion que « le clou, sans doute, s'était accroché en haut de la paume, puis avait lâché prise, pour de nouveau s'accrocher plus bas »...

Elle se souvenait 1

Elle avait offert à Corradin de laver ces deux petites blessures avec de l'eau oxygénée...

Mais elle se souvenait de ceci avec un frisson d'horreur...

Dans la lutte contre le meurtrier, Marjory s'était défendu, car il ne voulait pas mourir. Et le docteur Harrier avait constaté qu'une dent manquait à l'appareil que portait le vieillard. Elle s'était cassée récemment.

Ou bien le malheureux avait reçu lui coup violent sur la mâchoire...

Ou bien il avait mordu...

Et les magistrats avaient cherché sur les mains de Villandrit les traces de la morsure 1...

Régine évoquait ces images et son âme s'emplissait d'inexprimable horreur... Elle entendait le bruissement de la voix de Corradin qui se mêlait aux bruissements de la pluie. Elle le laissait parler.

Et pendant qu'il parlait, elle se souvenait ! Elle se souvenait toujours !...

L'émotion de Corradin était telle que lui, qui ne buvait jamais que de l'eau, avait absorbé, coup sur coup, trois verres de vin pur, à la grande surprise de Christiane... C'était, cela, au moment où il venait, avec des détails qu'on ne lui avait pas demandés, d'expliquer à Julien et à Régine comment il avait, chez lui, passé cet après-midi... Après quoi, il avait eu un éblouissement... qu'il avait plaisamment mis sur le compte de ce vin pur...

Pourquoi ces détails sur sa vie à la fabrique pendant cet après-midi ?

Avait-il, en cas de menaces, voulu se préparer un alibi ?

Dans une fulguration, ces détails, auxquels elle n'avait guère, en ce temps-là, prêté de gravité, écla^ talent...

Ce même soir, après dîner, Régine était allée gronder le père Vinot, concierge de la fabrique. Vinot, faible et tendre pour Christiane, laissait faire à l'enfant toutes ses volontés. Or, la petite, cet après-midi, était tombée, en jouant, dans le bassin, et il avait fallu la changer des pieds à la tête. Le père Vinot avait répondu :

— Bien sûr c'est ma faute... J'y veillais pas... Faut dire aussi qu'elle était toute seule, la chère petiote... C'était quasiment un fait exprès, ce soirlà... Madame avait envoyé la gouvernante pour des courses à Saiïit-Sauveur... Monsieur était à Paris... J'avais vu partir Madame à la promenade après déjeuner... Et il y avait même jusqu'à M. le directeur qui était sorti presque aussitôt derrière Madame, qui est resté absent tout l'après-midi... Même que des contremaîtres ont eu besoin de lui et l'ont cherché partout... et qui n'est rentré qu'au trou de la nuit, vers six heures.

A présent, Corradin se taisait.

Et même il av^it laissé retomber la main qu'il venait de cou\Tir de baisers.

Il appela à voix basse :

— Régine !... Régine !...

Elle gardait son immobilité de morte, de morte par épouvante, de morte par horreur.

Et il ne la voyait plus, tant la nuit était devenue noire.

Dans ses mains brûlantes de la fièvre de sa passion, les doigts de la jeune femme s'étaient glacés...

Alors il fut pris de peur.

— Régine... Régine... Je vous en ç;upplig, parle?;, Régine !..,

Il se releva vivement ep. entendant s'approcher uns domestique.

C'était une femme de çhftiiibr© qui apportait (ies lampes.

Ce fut à ce inoçnent-là seulement que Régine, comme si elle avait été rappelée à la vie par là lumière, rouvi'it les yeii:;^.

Elle se pencha sur Çorradjn.

Subitement, un flot de sang envahissait son visage.

Et de quelle clarté brillaient alors ses yeux !...

Elle plongea son regard dans celui de Corradin, et, étrange :

— Ainsi, Henri, vous m'aimiez depuis longtemps ? Il joignît les mains et balbutia :

— Ne me repoussez pas ! J'ai tant souffert par vous !...

— Ainsi, vous m'aimez encore ?...

— Auprès de moi, vous aurez la vie heureuse et vous retrouverez l'honneur que vous avez perdu... Et pour Christiane c'est un avenir de paix et de joie...

— Et vous Voulez que je sois votre femme ?...

— Oh!... Régine... Régine I... fit-il en tremblant. Elle abaissa de nouveau les paupières, afin d'y

faire apparaître, entre elle et lui, Iç malheureux qui, là-bas, très loin, appelait sa femme et sa fille avec d«s s^angftrte, ou pto&md de stn déssespptr ptSip.i..S-

LA MAiatN BU MÏSTÈRE 179

— Un mot, Régine... Un mot d'espérance... qui rae rendi^a fou...

Alors elle prononça faiblement, sans relevé lee paupières... elle prononça en regardant Julien Viliandrit courbé dans la livrée du bagne :

— Peut-être I

Page 1