Michelet
4. Quels moyens ne furent pas employés pour ameuter la foule et surtout paralyser les sympathies de la noblesse, de tant de familles puissantes dont les chevaliers du Temple faisaient partie! Proclamations des légistes, prêches des clercs, ordonnances royales décrétant la haine du Templier, tout réussit. Il fallut Tiniquité des procédures pour foire changer en pitié Thorreur inspirée par TOrdre abattu. Mais il s'y ajouta pour le roi une position ridicule et honteuse, attendu que les décisions des conciles étaient assez favorables aux chevaliers en général, et que les autres princes de l'Europe les poursuivaient mollement ou les justifiaient même et les protégeaient en leur facilitant rentrée dans d'autres ordres. — Voici une courte bibliographie de quelques écrits qui nous ont paru les plus intéressants sur ce sujet : — Gurtler, Hislor. Tcmplariorum. Amstelodami, 1691, in-8* (réimprimé dans Téd. de Dupuy, de Bruxelles, 1714, 2 vol. in-S**). — Dupuy, Uist. de Tordre militaire des Templiers. Nouv. éd., Bruxelles, 1751, in-4o. — R. P. M. J. (Le Jeune, ou Mansuet), Hist. critique et apolog. de Tordre des chevaliers du Temple, dits Templiers, 1789, 2 vol. in-4*. — Moldenhaver, Process gegen den Orden der Tempelherrn. Hambourg, 1792, in-8o. — Grouvelle, Mém. hist. sur les Templiers, Paris, an XIII, in-8<>. — Raynouard, Monum. hist. relatifs aux Templiers, 1813,
commandeur de Normandie, dont Texéculion, comme dit Michelet, « fut évidemment un assassinat ». Il nous sufira de rappeler que, après de longs pourparlers et des instances réitérées du roi auprès de Clément V, celui-ci, impuissant à résister davantage et n'ayant pas trouvé de preuves suffisantes pour persuader le concile assemblé par lui et qui voulait être sérieusement éclairé, finit par se passer de son assentiment : dans un consistoire privé, le 22 mars 1313, il abolit Tordre du Temple, de son autorité pontificale, sans se prononcer sur sa culpabilité *. Seulement il décréta que tous les biens des Templiers, avec les privilèges et les droits accordés à leurs possesseurs, passeraient aux mains des Hospitaliers. Ce n'était pas précisément ce qu'avait demandé et espéré le roi de France. Mais nous verrons ailleurs comment il atteignit en partie son but, en faisant payer le plus cher possible aux nouveaux propriétaires la concession précieuse qui leur avait été octroyée'.
in-8«. — De Wall, Recherches sur l'ordre Teutonique. Mergentheim, 1807, 2 voL in-8o. — Wilcke, Geschichtc der Tempelherrn. 1826. Nouv. édit., 1860, 2 voL in-8«. — Michelet, Procès (Dccum. inédits), 1851, 2 voL in-4<»; et Hist. de France. — Addison, The Knights Templars. Londres, 3* édit., 1852, in-8o. — Rapeti, Les frères du Temple. Moniteur universel (10 janv. 1854-26 janv. 1856, irrégulièrement). » Boutaric, Notices et extraits de documents inédits relatifs à l'histoire de France sous Philippe le Bel. 1861, in4o. (Acad. des Inscript., Mémoires XX). — Renan (Uist. littér. de la France, t. XXVI, XXVll). P. Du Bois; Guill. de Nogaret. — Cf. encore pour diverses pièces : Raynaldi, Annales ecclesiasti, 1718, fo, l. IV, 532, etc. — Guillaume le Maire. Ed. Port (Oocum. inédits. Mélanges histor., t. II). — Baluze, Vltae paparum Avenionensium. — Comme bibliographie : Corblet (Revue de l'Art chrétien, t. IX), article sur le pour et le contre de la question, 1865. — Et encore les ouvrages secondaires de : Le Roux, 1730. — P. Joly, 1719. — NicolaL 1783. — Brisset, 1837. — Haveman, 1846. — Nicaise, 1858. — Jacob, 1828, etc., — et THist. des Croisades de Michaud.
1. Voy. Raynaldi, Annales ecclesiaslici, 1748, t. IV, p. 532. — a. 1312. (Il cile : « Bernardus Guido (1331) : Chron, roman, pont. ») « ...Suromus pontifex, multis praelatis cum cardinalibus coram se in privato consistorio convocatis, per provisionis potius quam condemnationis viam ordinem Templariorum cassavit et penitus annuUavit, personis ac bonis ejusdem ordinis ordinationi suae et ecclesiae reservatis. » (M. dans plusieurs autres auteurs cités.) La promulgation apostolique contient ces mots : « Non per modum diffinitivae sententiae, cum eam super hoc secundum inquisitiones et processus praedictos non possemus ferre de jure, sed per viam provisionis et ordinationis apostolicae... sustulimus, removimus et cassavimus. » (Ibid,) C'est la bulle « Vox in excelso >. — Cf. G. de Nangis (continuatio). Histor, de France, XX, 602, etc.
2. Si les faits généraux de l'histoire des Templiers sont assez bien connus.
Hospitaliers. — L'ordre de THôpital ou de Saint-Jean de Jérusalem était, comme nous Tavons dit, plus ancien que celui du Temple. Il s'était formé en 1099, après la prise de Jérusalem et rétablissement du royaume des Francs, dans le dessein unique de secourir les pèlerins malades et les guerriers blessés. Plus tard, mais seulement après le premier développement de Tordre du Temple, les Hospitaliers, sans renoncer à leur première mission, embrassèrent à leur tour la vie militaire. Ils y rivalisèrent bientôt d*héroïsme avec les Templiers. — On comple parmi leurs fondateurs : Raymond du Puy, qui fut le premier maître; Dudon de Comps, Conon de Montaigu et Gérard, l'administrateur de l'Hôpital de Saint Jean et en réalité le premier chef de rOrdre.
Les débuts des Hospitaliers furent très humbles, mais le nombre des privilèges accordés par les puissances^ l'étendue et la multiplicité des donations qui leur furent faites de toutes part?, développèrent rapidement leur influence et leurs ressources.
leur histoire înlime et sincère reste encore à faire. 11 faut s'en prendre à cette grosse question que soulève leur chute, à ce procès scandaleux où le vrai et le faux semblent se mêler d'une manière indissoluble, et sur lequel personne ne peut et ne pourra sans doute jamais prétendre avoir dit le dernier mot. Remarquons, sans entrer dans des discussions qui feraient hors-d'œuvre, combien il serait nécessaire d'examiner sans passion les documents existants, de les contrôler avec les faits historiques, et surtout de ne pas négliger les vrais statuts de l'ordre du Temple, dont on ne parle jamais, la Règle, secrète mais sévère et pure, qui nous est parvenue dans son entier, et où l'on chercherait vainement quelque trace de ces rites hérétiques ou de ces coutumes infAmes que l'on prétend, sans preuve aucune, avoir été imposées par les dignitaires supérieurs de l'Ordre. — On ne saurait nier que des faits condamnables à tous égards se soient passés dans telle ou telle maison, ou même dans telle ou telle province : habitudes contractées dans les pays orientaux, pratiques mystiques et symboliques, et surtout, virus importé et propagé sous main par de nouveaux frères déjà corrompus et trop facilement reçus dans l'Ordre... par des Albigeois, par exemple (c'est une opinion qui est soutenue), désireux de sauver leur vie à tout prix et convertis sommairement. Les causes abondent pour expliquer l'état de décadence et de corruption dans lequel était tombée une partie de Tordre du Temple au commencement du xv^ siècle. Mais d'abord il est hors de doute que des régions, des pays entiers avaient été préservés de cette gangrène, qui parait avoir atteint surtout la France et l'Italie. Et quant à une complicité du grand maitre et des grands commandeurs, quant à une règle coupable et dilTérente de celle que nous connaissons, il faudrait au moins une preuve quelconque avant d'y croire, et cette preuve fait absolument défaut.
Comme ils appartenaient à tous les pays, ils mirent indifféremment à leur tête, pour gouverner leur monarchie religieuse, des grands maîtres de toutes les nationalités, également habiles et vaillants. Neuf régnèrent à Jérusalem, de 1099 à 1187. Le siège de rOrdre passa ensuite à Margat, mais pendant quelques années seulement, après lesquelles il fut fixé pour un siècle à Acre, d'où le nom de Saint-Jean-d'Acre donné communément à cette ville. Douze grands maîtres s'y succédèrent un siècle du* rant, de 1191 à 1291. C'est alors que, décimé avec le reste des chréljens de la Terre sainte, et contraint d'abandonner pour jamais le continent, TOrdre établit son siège dans l'île de Chypre, quil possédait déjà depuis longtemps, mais qu'il ne put garder que jusqu'en 1309. A cette époque, il se retira à Rhodes, dont il prit le nom et où il eut longtemps le droit de se croire définitivement en sûreté. Ce n'est en effet que le 1®' janvier 1523, après un siège fameux, où cinq à six mille chevaliers, sergents et hommes d'armes, soutinrent trois ans durant, avec des prodiges de valeur, l'assaut de deux cent mille Turcs, que cette dernière place lui fut arrachée. Le grand maître était alors Tillustre Philippe Villiers de TIsle-Adam, ancien grand prieur de France à Paris.
L'Europe s'émut de cette catastrophe : l'Ordre lui était absolument nécessaire, et Charles-Quint, qui, plus que tout autre, avait à craindre les expéditions des infidèles et des pirates dont la Méditerranée était infestée, ne tarda pas à faire don de l'île de Malte' aux chevaliers dépossédés ^ Ils s'y établirent en 1530 et adoptèrent désormais le nom de chevaliers de Malte : c'est celui sous lequel ils sont le plus connus. Tout le monde sait la fin de cette histoire : Bonaparte, passant en Egypte, occupa Tile, dont la flotte eût pu être redoutable pour lui au retour, et, par
1. Le siège de l'Ordre avait successivement été transporté à Candie, Messine, Bayes, Viterbe, Nice, sans trouver où se fixer. (Cf. Arch. Nat., MM 36.) Voy. aussi, pour toute cette histoire, le ms. du Fr. de Naberat (Privilèges de VOrdre), enrichi de plans des capitales, de portraits, etc. (Bibl. Nat., Lat. 9001-9002), ou VHistoire des chevaliers de Vordve de Saint* Jean.,, de Boissat et Beaudouin, qui contient les mômes figures elles notices de Naberat. Paris, 1659, f.
ua traité, supprima l'Ordre (1798). Celui-ci, il faut bien le dire, était alors en pleine décadenee, ne Ot à peu près aucune résistance, et accepta paciQquement ce procédé sommaire de confiscation *.
Lorsqu'on étudie successivement l'histoire des deux ordres du Temple et de l'Hôpital, il est impossible de ne pas être frappé de la différence de fortune qui existe entre eux, en dépit de l'analogie si grande de leurs constitutions. L'un, plus brillant peut-être, plus glorieux que l'autre pendant deux siècles, tombe tout d'un coup, sans trouver une seule ressource contre sa ruine décidée d'avance; le second, non moins vaillant, mais plus prévoyant, plus prémuni contre les attaques du dehors, ne succombe, dernier témoin du moyen âge militaire ^t féodal, qu'au moment où s'achève dans les révolutions ce que Ton appelle les temps modernes. Il est resté debout, en dépit des revers, parce que, dès le premier jour, il s'était véritablement fixé en Orient comme dans une nouvelle patrie. Bien queFrançaisde cœur et d'origine, il arriva peu à peu, par une organisation puissante et parfaitement administrée, à se constituer une sorte d'État indépendant. La fin des croisades et la perte de la Terre sainte le trouvèrent installé tout près, dans une île isolée d'où il pouvait surveiller les païens menaçants; lorsque ceux-ci l'en chassèrent, il recula un peu, mais sans ralentir ses efforts, et resta toujours dévoué à une cause commune à toutes les nations, à la défense des chrétiens et à la protection de leur commerce. L'Europe, il est vrai, était couverte de commanderies, mais les chevaliers ne s'y trou-
1. Le gouvernement révolutionnaire avait supprimé les membres français de Tordre de Malte, mais la capitale n'était pas atteinte. Le tzar Paul I«' Tavait pris sous sa protection, et de plus on savait que TAnglelerre lui envoyait sous main des subsides. LMle était un obstacle sur la route de TEgypte : on sut s*y acheter des alliés, on profita de Tindécision et de la mollesse eflTrayée du grand maître de Hompesch, et quand la flotte du général Bonaparte se présenta, elle n'eut qu'à prendre possession du territoire. Un traité immédiatement conclu abolit TOrdre sous rengagement de pensions, qui ne furent jamais payées. — Voy. le récit de la prise de Malte dans le tome I«' des œuvres de Napoléon l^' {Correspondance, t. XXIX, p. 440-453).
voient qu'en nombre très restreint. Tous devaient se rendre au siège de TOrdre pendant plusieurs années de suite, au moins^ assister à quelques campagnes, et, s'ils avaient ensuite clé renvoyés dans leur pays, répondre au premier appel du grand maître, qui lui ne sortait jamais de sa capitale.
Groit-on qu'un ordre ainsi organisé eût disparu tout d'un coup, comme son malheureux rival, devant la volonté d'un roi de France ? Philippe le Bel eût pu, en confisquant ses biens, lui arracher une partie de ses ressources : les membres seuls eussent été atteints. La tète échappait toujours.
Il nous reste à parler de l'origine de la Maison du Temple de Paris, et à indiquer sur quels documents nous nous sommes appuyés pour déterminer l'époque probable de sa fondation. Ces documents sont malheureusement des plus insuffisants. Quelques titres de propriété, un ou deux témoignages contemporains, constatent d'une manière formelle l'existence du Temple sous le règne de Louis VII le Jeune, mais aucun titre primordial, aucun souvenir même de ses premiers développements ne subsiste plus depuis de longs siècles. Aussi cette grosse lacune risque-t-elle, selon toute apparence, de n'être jamais comblée.
Voici quelques-unes des pièces qui pourraient figurer les premières dans un carlulaire actuel de la Maison du Temple. Elles n'ont d'ailleurs d'autre intérêt pour nous que leur date reculée.
La plus ancienne mention indiscutable qui nous soit parvenue se trouve dans un acte de la maison d'Eterpigny : c'est une concession faite aux Templiers, par l'évêque de Noyon, de l'église de Tracy-le-Val *. La charte fut dressée en 1146. « Parisius in Templo, praesente magistro et conventu militum », et c'est ce qui la rend si précieuse pour nous. Mais déjà des donations
1. Orig., Arch. Nat, S 5223, n» 44. — La pièce a été indiquée déjà par Mannicr, les Commandetnes du grand prieuré de France, 1872.
avaient été faites à TOrdre « à Paris » plusieurs années auparavant. En 1143, le roi Louis VII lui avait accordé à titre perpétuel 27 livres de rente * ; et il répéta des dons semblables en 1147 ' et dans les années suivantes. De même, en 1145, le doyen et le chapitre de Notre-Dame lui adressèrent, avec Taulorisation du roi, une donation de 60 sous, que celui-ci leur avait faite ^.
Un exemple plus important peut encore être signalé pour Tannée 1147. Le 27 avril, un chapitre solennel de Tordre du Temple fut tenu à Paris, en présence du roi de France, du pape Eugène III, alors en voyage *, et de plusieurs archevêques. 130 chevaliers, venus sans doute des diverses parties de la France, étaient présents, revêtus de leurs manteaux blancs. Ces détails nous sontfournis par une charte de donation dressée devant cette assemblée 4)ar un certain Bernard de Bailleul, et conservée à Londres '^.
Notons enfin, rapidement, Texistence de quelques autres pièces postérieures, mais encore fort rares, témoignages des premiers développements du Temple à Paris. Dans le milieu du xn® siècle: en 1152, don au Temple d'un four et de ses dépendances à la Porte de Paris (rue Saint-Denis, Châtelet), d'une maison sise aux Barres (sur la Seine), avec ses droits, et de 41 sous de rente sur Reuilly, par Mathieu de Beaumont ^. En 1170, don de 69 sous sur le Grand Pont, parle chapitre de Notre- Dame '. En 1172, dond*une maison aux Champeaux (aux RaWes, près de Saint-Eustache) par Constance, sœur du roi *. En 1175,