‹ La maison du temple de Paris, histoire et description: histoire et description, avec deux planchesChapitre 2 sur 184 · Miclielet, HisL de France, édil. 1876, III · texte numérisé non relu

Miclielet, HisL de France, édil. 1876, III

OÙ ils eussent pu vivre encore et prospérer, ils avaient négligé de se créer un siège indépendant, comme leurs frères de THùpital auxquels ils avaient cédé Chypre sans prévision de Tavenir. Rejetés en Europe, ils n'eurent plus de capitale, plus de centre. Paris n*en pouvait être un, car là, plus que dans toute autre province, le Temple, étant dans la main du roi de France, eût en vain cherché la liberté d'action, Tindépendance, seul gage de Tunité et de la prospérité d'un ordre religieux. — De plus, en Occident, cet ordre essentiellement militaire, et qui ne vivait que par la lutte, vit dans les derniers temps son prestige s'effacer avec ses revers et Tinaction forcée qui en était le résultat : on commençait à le trouver inutile et gênant. Les écrivains ont dit souvent que Tintègre vertu qui avait fait la gloire des chevaliers du Temple, n'étant plus retrempée dans d'incessants dangersv s'amollit soudain par suite du brusque passage à la jouissance de richesses trop considérables. Mais on aurait tort d'accepter sans réserve cette théorie qu'un relâchement général avait, de longue date, envahi les maisons du Temple en Europe. Nous avons vu, en effet, que les chevaliers, qui seuls constituaient rOrdre proprement dit, et dont un nombre restreint était commis, outre mer, à la garde et à l'administration des possessions du Temple, ne cédèrent la place, en Orient, qu'en 1303, cinq ans au plus avant les procès qui furent tout à coup intentés contre eux : décimés et ruinés, dans ces contrées que leur vaillance ne pouvait plus défendre, ils avaient lutté pied à pied et jusqu'au bout pour leur indépendance et pour leur gloire. Et cependant il est certain qu'ils s'étaient aliéné les esprits en Europe et surtout en France. On oubliait les guerriers et leurs services, parce qu on n'avait sous les yeux que des couvents oisifs et des seigneurs arrogants. Forts de leurs privilèges et de leur gloire encore éclatante, jaloux de conserver une autorité qui leur échappait chaque jour davantage, ils se montrèrent sans doute trop peu soucieux de prévenir les froissements ou l'envie que pouvaient exciter leur orgueil et leur faste imprudent. Mais ce qui n'est pas moins certain, c'est qu'à cette époque rien, dans les témoignages originaux ou les historiens

contemporains, ne peut faire supposer comme fondée une seule des accusations qui se sont subitement élevées au moment de leur procès '. Malgré tout, pour les esprits clairvoyants, une catastrophe semblait imminente. En vain, des avertissements secrets, des conseils dévoués, tâchèrent d'éveiller la défiance du grand maître; en vain on mit en avant l'idée d'une fusion avec les Hospitaliers, expédient qui seul eût pu sauver l'Ordre : rien ne fut écouté. Pendant ce temps Philippe le Bel * poursuivait secrètement le dessein, formé en un jour de détresse financière, de confisquer à son profit les biens du Temple en France, et, alors que les Templiers croyaient toujours « qu'on n^oserait • », leur ruine fut consommée en un seul jour, complète et sans retour (13 oct. 1307).

Nous n'avons pas à raconter les péripéties sanglantes d*un procès bien connu ^, ni la mort du grand maître Molay et du

1. C'est ainsi qu'un satirique violent comme Guyot de Provins, dans sa Biblef où il déchire tous les ordres religieux, fait pourtant le plus grand éloge des Templiers.

2. Le roi, dit-on, demanda un jour à faire partie de TOrdre, et ne put robtenir, malgré ses efforts. Les Templiers sentaient bien que le but de Philippe le Bel était de les pouvoir surveiller de plus prés et de restreindre leur indépendance. Cette concession pourtant les eût peut-être sauvés. Le roi aurait cru tout diriger parce qu*il aurait assisté aux conseils, et le grand-maltre n'eût rien perdu de sa puissance dans la direction secrète des affaires.

Page 1