L'ENCLOS ET LES MONUMENTS CONVENTUELS
L'église.
Il est toujours difficile de décrire un édifice qu'on n*a pas vu, et de prétendre en donner une idée exacte et suffisante sur de simples relations incomplètes qu'on ne peut contrôler que Tune par l'autre. Mais la témérité est plus grande encore quand, de cet édifice, il ne reste pas pierre sur pierre et qu'il faut demander au lecteur de faire un effort d'imagination pour se représenter ce qu'on lui décrit. C'est cependant ce que nous allons tenter dans ce chapitre, avec l'aide de documents originaux, de vues du temps que la gravure nous a conservées, et de descriptions inédites. Nous ne ferons pas passer sous les yeux de ceux qui veulent bien nous accorder leur attention toutes les pièces qui justifient nos affirmations : elles sont, pour la plupart, éparpillées dans les nombreux registres annuels de comptes déposés aux archives du Temple; mais nous aurons soin de noter à mesure, selon leur valeur respective, les plus importants de ces témoignages.
Signalons tout de suite les deux véritables sources d'une restitution de l'église du Temple. D'abord les « visites » officielles de rOrdre faites dans le domaine de la Maison de Paris. On sait qu'à de certains intervalles le grand prieur de France envoyait des (c visiteurs », dignitaires de l'Ordre, dans toutes les commanderies de son ressort, afin de s'enquérir, entre autres choses, de
Tétat des biens et des besoins matériels auxquels il serait bon de subvenir.
Le procès-verbal de ces visites est précieux pour nous en ce qu'il décrit tout ce qui a frappé les regards des visiteurs; il est toujours un peu succinct, il s*attache ivop aux curiosités des lieux et n'insiste pas assez sur leur disposition, leurs caractères, leur structure, mais du moins il n'oublie pas de noter les constructions nouvelles, les changements, les réparations nécessaires.
Nous n'avons trouvé, malheureusement, qu'un petit nombre de ces procès-verbaux, et il n'y en a pas d'antérieurs à l'année 1436 *. Puis viennent ceux de 1495, 1664, 1733, 1756, 1783 ». Le plus complet est celui de 1664; mais le plus précieux, à notre point de vue, est celui de 1733, qui est surtout une expertise. C'est là, en effet, que nous avons trouvé, en marge, la plupart des dimensions de l'église. Cette découverte était d'autant plus heureuse qu'elle nous permettait de contrôler et de comprendre les quelques documents graphiques qui nous ont été conservés. Parmi ceux-ci il y en a deux d'une grande importance, deux vues prises à l'intérieur de l'église ^ ; ce sont les seules qui existent. L'une représente le chœur, l'autre, la rotonde^ Le dessin en est grossier et sans date ni nom d'auteur, mais au moins il empêche toute fausse conjecture, mérite que n'ont pas les gravures beaucoup plus connues d'Israël Silycstre et de Marot ^. Quelques fragments de plans que nous avons trouvés aux Archives et les silhouettes données par les plana généraux de Paris, fournissent aussi d'utiles indications.
C'est à l'aide de ces divers documents que nous avons pu dresser le plan complet de l'église, tel qu'il était au xvii* et au xv!!!*" siècle, et nous croyons avoir de bonnes raisons pour en afûrmer l'exactitude. Nous y renvoyons donc le lecteur : ce plan est le complément indispensable de la description que nous allons entreprendre.
La disposition hybride des diverses parties de l'édifice aura
3. Bibl. Dat., Estampes. Coll. d'Uxelles, t. XXV. Ces planches peuvent jremouter au xvii« siècle, suivant l'opinion de M. Duplessis.
4. VioIlet-le-Duc, en basant ses conjeclures sur cette source unique, s'est, comme on le verra plus loin, complètement mépris. II n'y a rien & tirer du petit plan qu'il donne dans son Dict, raisonné d'Archit„lX^ p* lOw
lieu de surprendre, au premier coup d'œil. Mais ce caractère singulier et disgracieux n*est pas Toeuvre d'un siècle : de nombreuses adjonctions ont été faites au plan primitif, qui élait fort simple. Ainsi, la nef ronde et le clocher sont d'une époque, le chœur d'une autre, le porche et l'abside d*une troisième. Or, au début, le terrain ne manquait pas et Téglise pouvait aisément s*agrandir du côté le plus convenable; mais avec le temps les bâtiments conventuels s'entassèrent autour d'elle, et les nouvelles annexes de l'édifice durent se contenter d'une place restreinte et peu avantageuse.
Nous examinerons successivement toutes ces différentes parties, puis nous essayerons de déterminer les dates de leur construction. Enfîn nous mentionnerons les richesses artistiques et les ornements religieux les plus importants dont nous avons pu trouver trace, et nous terminerons par les tombeaux et les inscriptions dont le relevé existe encore.
Que pensaient les contemporains de l'église du Temple? Il serait intéressant de le savoir. Malheureusement leurs appréciations sont rares et un peu partagées. Si nous nous en tenons au jrapport des « journaux », des relations des curieux, aux « Guides de l'étranger à Paris », et même aux notes des érudits, nous constatons qu'on ne l'a jamais examinée sérieusement. On est un peu attiré par la forme ronde de l'église, qui n'est pas commune en France, mais on a^altache surtout à décrire les vitraux et la riche ornementation des chapelles annexes. Quanta la bizarrerie du plan, on n'en paraît pas frappé, et ceci se conçoit un peu. En effet, ces excroissances de l'édiOce primitif se distinguaient peu à l'intérieur de l'église, et l'extérieur élait en partie enclavé dans les bâtiments du clottre et du couvent, ce' qui ne permet** tait pas de s'en rendre bien compte.
Quant aux visiteurs, commandeurs et chevaliers de l'Ordre, il ne faut pas attendre d'eux autre chose que de l'admiration, mais les éloges ne s'appliquent toujours^ bien entendu, qu'à la décoration. Le premier procès-verbal qui nous soit resté, celui de 1456, proclame l'église « très richement ahournée et verrée », et les suivants enchérissent encore, mais c'est tout.
Il y a, du reste, une distinction formelle à faire entre l'église » primitive, rotonde et chœur, et les adjonctions postérieures. La première parait très simple, très nue et incroyablement pauvre
quand on songe que les Templiers avaient fait de Paris une des capitales de leur ordre; les chapelles du xv« siècle, au contraire, sont aussi riches et aussi précieusement décorées que le comportait Tart raffiné de Tépoque.
On sait quel a été le sort de cet édifice intéressant. Qu&nd la Révolution bouleversa TEnclos, Téglise fut la première sacrifiée : on la ferma en 1791; puis, quelques années après, le Domaine national en prit possession par un acte dressé le 19 août 1796, devant les commissaires du Directoire exécutif. Un sieur Fr. Garlet, ancien perruquier, habitant de T Enclos, s*é tait déjà présenté comme acquéreur le 3 septembre 1795, et les immeubles lui furent adjugés pour 187 500 livres assignats, ou 4008 francs d*or. Le procès-verbal d'estimation qui en fut dressé le 2â novembre, par Prétrel, Tarchitecte du Domaine, avant la destruction, donne comme superficie de Téglise et du cimetière le chiffre de 685 toises, soit 2601 m. q. ^
A. UégUste aiieleiuie.
La (c rotonde ».
La nef circulaire, la « rotonde », comme on Ta appelée de tout temps, constituait d*abord toute Téglise. Il se peut qu*une petite abside ouvrît dessus, à Test ; mais nous n*avons aucun document qui nous permette de savoir s*il en restait quelque . trace. Gomme bien d*autres, cette église était construite à ' rimage du Saint-Sépulcre, mais sur un plan et dans des proportions qui ne se retrouvent que rarement ailleurs. Nous aurons * ' plus tard Toccasion de^ dire quelques mots du Temple de Londres, qui est aujourd'hui le seul, et qui a toujours été le plus beau type de cette architecture.
A la fin du xiii® siècle, c'est-à-dire quand le chœur et le porche ' avaient été ajoutés à la construction primitive, voici quel était
1. Cf. pour tout ceci un Mémoire histor, et archéol. de Troche (s. I. n. d., de Soye, impr., in-S»).
La longueur tolale de l'église mesurait exactement 33 toises, soit 64 met. 30. — Nous prenons pour base de celle réduction et de toutes les suivantes la toise de 1 met. 95 et le pied de 32 centimètres, d'après les tableaux insérés dans VAnnuaire du Bureau des longitudes.
l'aspect de la rotonde, da la nef circulaire. D'abord, comme dimensions, 10 toises de diamètre* total (soit 19 m. 50); la nef compte pour 4 toises, et chaque bas côté pour 3 (soit 7 m. 80 et deux fois 5 m. 85).
Six grosses colonnes appareillées, munies de bases et de chapiteaux, supportent cinq grandes arcades en tiers-point, de section plane, et non doublées. Sur Tabaque de chaque colonne, un pilastre monte jusqu*aux impostes de la voûte; de son chapiteau naissent à la fois deux minces formerets toriques et les . ogives plus fortes qui supportent la coupole, au nombre de six, et qui forment ce que J. Quicherat appelait une « voûte en ombrelle ». On retrouve une disposition analogue dans la rotonde du Temple de Londres. Quant au genre de moulures que devaient affecter les nervures, il est impossible de le déterminer. Peut-être y avait-il une partie plane entre deux tores, comme il arrive souvent à cette époque; à moins, ce qui est encore possible, qu*on ait remanié quelques parties au moment de la construction, soit du chœur, soit du porche, en particulier Tarcade du côté de ce dernier, différente des autres sur le dessin qui nous en reste.
Au-dessus des grandes arcades, dans la lunette de la voûte, et assez haut, sont percées des fenêtres étroites et nues, en plein cintre, fortement ébrasées.
La partie de la muraille qui correspond au comble du colla-
t^al est nue et pleine et n'a pas même été ornée, comme à
'«Loi^dres, d*un triforium en application encadi^ant une étroite
baie aveugle qui donne sur le comble. Pourtant les proportions
sont sensiblement plus grandes dans le monument de Paris.
Le bas côté de cette nef est voûlé d*arêtes d'un plan particulier, sur lequel nous reviendrons plus loin; il est interrompu d'une part par la porte centrale, de l'autre par l'entrée de la nef. La travée centrale est, en effet, complètement ouverte depuis le sol jusqu'au formeret de la coupole, et le collatéral n'existe pas en cet endroit. Faut-il attribuer cette disposition, dont l'effet est singulier, à l'existence primitive d'une haute abside? Ou n'est-elle pas plutôt le résultat de la construction du chœur qui réclamait une entrée large, et dont la voûte est presque à la hauteur de la coupole?
Lep arêtes des bas côtés reposent sur des trois quarts de colon-
nés dont le nombre est double de celui des colonnes centrales ; il y a donc là neuf travées.
Le collatéral est éclairé par des fenêtres plein cintre, plus larges que celles de la rotonde, mais aussi nues. 11 n y en avait que six au second étage; il y en a huit ici, puisqu'elles sont pratiquées entre les piédroits. Ceux-ci sont appuyés, à l'extérieur, de contreforts à deux ressauts; il y en a également au-dessus du collatéral, mais à un seul ressaut et pénétrant dans le comble.
Toute cette rotonde, si Ton s'en rapporte aux dessins qui nous sont restés (les comptes de réparation sont trop concis pour pouvoir être invoqués ici), présentait donc un aspect des plus nus. Des chapiteaux à volutes et à feuilles d'eau, des bases à pattes sculptées, des nervures toriques, et, à Textérieur, des modillons aux corniches, c'est à quoi se réduisait, semble-t-il, toute la décoration du monument.
Nous savons peu de chose de sa construction proprement dite. La visile de 1733 * nous apprend seulement que l'appareil était de pierres de taille et que la charpente portait sur les reins mêmes de la voûte, chose facile à constater dans les vues latérales de l'église.
Le choeur.
Le chœur consiste simplement en une longue galerie sans bas côtés, sans piédroits, sans décoration, et dont les travées sont uniquement délimitées par les doubleaux, les formerets et les croisées d'ogives sur lesquels est établie la voûte. Il est difficile de distinguer sur les gravures qui nous les font connaître, si ces nervures, sans doute assez analogues à celles de la rotonde, reposaient sur des culs-de-lampe ou, comme on faisait souvent, sur des chapiteaux de colonne à fût tronqué et décoré de quelque feuillage touffu. Ces motifs sont placés tout à fait aux impostes de la voûte *.
Les travées sont au nombre de quatre ^, jusqu'à l'abside, et
2. Il est aussi permis de supposer que ces chapiteaux coifTaient des colonnettes partant du sol priaiitivement. Il y a encore aiyourd'hui des exemples semblables; mais alors pourquoi les avoir coupés si haut?
3. Yiollet-le-Duc compte cioq trarées barlongues. Mais il n'avait aucune donnée sur le chœur et très peu sur la rotonde ; il est donc inutile de
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rigoureusement carrées. D'assez hautes fenêtres, en arc brisé, dépourvues de remplage, éclairent le sommet de la muraille. Les doubleaux sont également franchement brisés.
Il est bon de remarquer que toute cette partie de rédifîce, dont le caractère est bien un et tout d'une pièce, avait été divisée, à la hauteur de la troisième travée, par un jubé sur lequel malheureusement nous manquons complètement de renseignements, mais qui paraît des plus simples : c'est une boiserie, une clôture de chœur, à laquelle étaient appliqués deux petits autels, et que surmontait un grand crucifix, au centre ^ Par suite, les deux premières travées ont toujours été considérées comme une suite de la rotonde, comptées avec elle dans les mesures relevées, et qualifiées de nef comme elle, sans distinction. Seules, les deux premières travées portaient le nom de chœur et étaient réservées exclusivement aux religieux.
D'après les chiffres que nous avons trouvés, la nef ainsi complétée mesurait 15 toises sur 4 (soit 29 m. 25 sur 7 m. 80 seulement). Le chœur lui-même mesurait 12 toises (soit 23 m. 40), et ainsi la longueur de toute la partie de l'église qui suit la rotonde est de 17 toises, ou 33 m. 15. On voit que la largeur est exactement le diamètre de la nef circulaire centrale. Mais il est bon de faire remarquer la curieuse disposition de la muraille, mal indiquée par le plan, qui reliait cette nef à la première travée du chœur : de chaque côté de la grande ouverture qui coupait le collatéral, et dont la largeur était celle des
discuter son travail un peu aventureux et dont le résultat est radicalement faux. Ainsi il fait porter la rotonde par des colonnes flanquées de quatre demi-colonnes au-dessus desquelles s'ouvre une large tribune circulaire, au-dessus du collatéral. Puis il divise l'entrée de la rotonde sur le chœur par un piédroit analogue aux précédents et qu'il ajoute par surcroît; enfln il donne aux fenêtres du chœur le même dessin qu'ont celles du porche qu'il croit de la même époque et qui ont réeUement un demisiècle de moins. En plus, le plan qu'il donne n'est aucunement dans les proportions exacte». — Cf. l'explication de Sauvai (Antiquités de Paris, I, p. 454), explication que Viollet-Ie-Duc n'a certainement pas comprise.
1. On trouve diverses mentions de ce jubé, qui est figuré dans la gravure d'Uxelles; mais seulement dans les derniers siècles. Une note de la visite de 1664 mentionne les deux autels. Une quittance de 1124 note 50 livres « pour le crucifix de bronze qui est au-dessus de la grille du chœur » (S 5572). La dernière restauration de 1780 enleva le tout et plaça une simple balustrade de marbres divers, richement décorée, avec quelques marches. Nous en avons retrouvé un dessin (N^ 358;.
arcades, un mur plein s'élevait à partir de la voûte basse de ce bas côté jusqu'à la nouvelle voûte, et rejoignait, en biaisant, a pan coupé, la paroi latérale du chœur. Le formeret qui court au sommet subit dès lors un angle bien marque.