Abréviation de Victoria
choquer l'audiloire britannique. Wic trouve que ce haka manque d'entrain ; de plus, elle rougit de colère et de honte à l'idée qu'on danse un /mka devant elle et qu'elle n'est pas de la partie. La danse, tout en restant dans les bornes de la bienséance, l'électrise. Elle n'y tient plus. Au diable la robe, le corset et le reste ! Tout cela disparaît en un clin d'œil. Elle saute de la loge sur la scène, mène le branle, pousse des cris, hurle, se livre à ce délire effrayant qui s'empare des Maoris en pareille occasion, et bientôt l'auditoire, frappe d'une horreur profonde, quitte la place et laisse Wic et les Maoris continuer leur sabbat jusqu'à extinction de chaleur naturelle.
Le Pahy ou village maori, est un ensemble de cabanes en bois entouré de palissades, dont chaque pieu est surmonté d'un bonhomme en bois sculpté qui tire la langue, a les jambes cagneuses, les mains croisées sur le ventre, de grands yeux obliques iorniés d'écailles irisées, et fait une grimace épouvantable. Cet horrible bonhomme se retrouve sculpté sur les charpentes de chaque cabane et au-dessus de la porte d'entrée.
La cabane est une grande pièce carrée dont les murs et le plancher sont couverts de nattes tressées. Le toit descend de chaque côté jusqu'à terre et se retrousse au-dessus de la porte en forme de chapeau chinois. L'intérieur est un dortoir où les sexes sont
I,A MAISON JOHN IJ l L L ET C"' H' / /
so|Kuôs comiue aux bains [)ublics : colé des lioiiiiues, coté dos dames, mais sans cloison.
Les Maoris étaient, il y a une trentaine d'années, pas davantage, de voraces anthropophages ; mais voyez si les temps ont changé! aujourd'hui quatre Maoris, qui naguère déjeunaient d'un bifteck humain ou d'une cervelle de missionnaire, siègent au parlement de la Nouvelle-Zélande, députés par leurs concitoyens pour y défendre les droits et les intérêts des naturels.
Ne voilà-t-il pas encore là un fait qui aidera à nous faire comprendre le succès des entreprises de la maison John Bull et C'^ ?
Partout les jeunes Maoris vont à l'école, même dans la « contrée du roi», et partout ils s'y font remarquer par leur intelligence, et il y en a qui occupent aujourd'hui les premiers postes dans l'Administration. Mais tel est l'instinct nomade et sauvage de la race que chaque fois qu'il leur a pris l'envie irrésistible de quitter les villes pour aller revoir leurs pahs^ ils ne sont point revenus.
La civilisation les étiole et partout en Nouvelle- Zélande, excepté dans la & contrée du roi » oii ils vivent au naturel, leur nombre décroît tous les jours.
Adieu, jolie Nouvelle-Zélande, probablement le plus joli pays de la terre. Que je voudrais encore entendre tes poétiques légendes et repaître mes
iti
278 h\ MAISON JOHN BULL ET c'<^
yeux de tes superbes paysages 1 Que je voudrais encore jouir de l'hospitalité de tes aimables habitants et écouter la douce musique de tes naturels ! J'entends encore leurs mokoloulou, hiripilata, ivarakewera, ivaramanati/dpou.
Adieu. Ta-ta!
XXYIII
De Melbourne au Cap de Bonne-Espéranoo. — VAmtralasian. — Le diinanclie à bord. — Conversions. — MorI d'une pauvre mère. — Cérémonie. — La baie de la Table. — Le couvert est mis. — Arrivée à Cape-Town.
Plusieurs Compagnies expédient de Londres en Australie des bateaux qui touchent au Cap de Bonne-Espérance ; mais il n'y a que la ligne d'Aberdeen qui fasse le service de l'Australie au Cap; les autres continuent leur roule autour du monde par le cap Horn et Rio de Janeiro. 11 n'y a donc pas h choisir.
Je me rappelai avoir lu dans l'intéressant volume Oceana, de M. Fronde, que le grand historien anglais avait fait tout le voyage de Londres à Melbourne à bord de VAustralasian. Voyant dans les journaux que ce vapeur était en partance, je me dis : Si VAustralasian est assez bon pour M. Fronde, bien
certainement il est assez bon pour moi, et, séance tenante, j'allai engager mes cabines.
La distance de Melbourne au Gap de Bonne-Espérance est d'environ deux mille lieues. VAustralasian fait le voyage en vingt-deux jours. Vingt-deux jours de perdus dans l'existence, à ne rien faire, sans une seule fois voir la terre, le voyage le plus monotone, le plus ennuyeux qu'il soit possible d'imaginer.
Bah! pensai-je, j'emploierai ces vingt-deux jourslà à travailler.
Travailler! hélas, l'homme propose et la mer... indispose.
Et les dimanches, oh, les dimanches ! Même les jeux innocents auxquels on se livre pendant la semaine sont suspendus. Il serait malséant de faire une partie d'échecs ou de dames. Une partie de whist serait criminelle. Si vous prqposiez de jouer aux cartes, fût-ce une innocente partie de bataille, les passagers se voileraient la face. On ne peut pas non plus faire de musique. On peut chanter des psaumes, si cela vous sourit: plus on les chante faux, plus l'œuvre est pieuse. On se couche, on lit, on baille. Nous sommes trente-deux passagers en première classe. H n'y en a pas un seul qui n'exprime ses regrets qu'il faille ainsi passer le dimanche, et remarquez bien qu'il n'y en a pas un seul qui ose s'aventurer à être franc et sinc«''re, et à agir selon sa conscience. C'est le respect humain dans tout son idiotisme, c'est le crétinisme achevé.
Il csl impossible de voyager sur un bateau anglais quelconque sans avoir à bord le crampon qui cherche à vous convertir, et cela avant de savoir ou même de s'enquérir si vous n'êtes pas aussi bon chrétien que lui. C'est le médecin qui, faute d'avoir des malades à soigner, remplissait cerôle-h^ Tous les dimanches il tenait classe au salon. Il avait réussi à persuader une demi-douzaine de passagers à venir lui entendre lire un chapitre de la bible et en discuter le contenu. Il avait ses vues à lui ? Quel est l'Anglais qui n'a pas sur la théologie ses vues à lui. C'est une manie. Je connais peu d'Anglais qui ne soient capables de faire un sermon k leurs semblables et de fonder une religion nouvelle.
Cet excellent médecin déclarait que la musique était l'œuvre de Satan, et, chaque fois que nous faisions un peu de musique pour nous égayer le soir sur le pont, il se tenait à l'écart. La race anglaise seule peut se vanter de produire cette espèce-là et aucune nation au monde ne songe à en être jalouse.
Et les jours se suivaient et se ressemblaient tous : Hoir do you do ! d'un ton hargneur le matin, et (jood night d'un ton hargneux le soir, et puis allez vous coucher.
Pas un seul incident à relever pendant ces vingtdeux mortels jours de traversée.
Ou plutôt si, un incident, et des plus pathétiques,
Nous avions à bord, parmi les passagers de l'entrepont, une bonne vieille dame qui avait deux filles mariées, l'une en Australie, l'autre au Cap de Bonne-Espérance. Ayant perdu son mari en Angleterre, elle avait réalisé le quelque argent qu'elle possédait, et était partie en Australie pour chercher asile chez sa fille et la prier de lui permettre de finir ses jours auprès des siens. La pauvre mère fut reçue à rebrousse-poil, et ses enfants lui firent comprendre qu'on n'en voulait pas. Elle était maintenant à bord de V Australasian, se dirigeant vers l'Afrique, où elle espérait que peut-être elle serait mieux accueillie chez son autre fille.
Frappée d'apoplexie, elle mourut à mi-chemin. Le dimanche précédent, je l'avais vu au service divin tenu sur le pont. Elle était parée de sa plus belle robe et semblait heureuse.
On enferma son corps dans un morceau de toile, on le couvrit d'un drapeau anglais et on l'apporta sur le pont. Entouré des passagers et de l'équipage, le capitaine lut l'office des morts et, au moment où il remplaça les mots « Je confie ce corps aux entrailles de la terre » par (< je confie ce corps aux profondeurs de l'océan », le navire stoppa et les matelots, qui retenaient les dépouilles mortelles par des cordes, laissèrent glisser le corps dans l'eau par la coupée de bâbord. Le navire, après avoir déposé son fardeau, reprit sa marche.
La pauvre mère avait trouvé le repos, et ses
enfants n'avaient plus d'inquiétude à avoir, ils étiiient débarrassés de ce meuble inutile qui, chez les Anglais de basse condition, s'appelle une mère.
Quelques poissons-volants, de temps en temps une troupe de marsouins, une ou deux fois une baleine au loin, puis rien : le ciel bleu sur la mer bleue.
Enfin, le 2 avril 1893, nous aperçûmes les côtes de l'Afrique, et bientôt nous les longeâmes de la baie d'Algoa jusqu'à la baie de la Table au fond de laquelle se trouve Cape-Town, capitale de la colonie du Cap de Bonne-Espérance.
Avant d'entrer dans cette dernière baie, nous passâmes devant la Pointe Dangereuse où, en 1852, le vaisseau-transport Birhenhead vint échouer et coula, tandis que les soldats à bord, réunis sur le pont et voyant la mort inévitable, dirent adieu au monde en chantant en chœur le God save the Queen.
Je ne connais pas de ville située plus pittoresquement que Cape-Town. Les maisons sont éparpillées sur une largeur de cinq à six kilomètres au pied de trois montagnes, dont celle du milieu se dresse haute de quatre mille pieds sur une largeur de deux kilomètres. Le sommet de cette montagne, appelée Montagne-Table, est un plateau immense qui, vu de la mer, est parfaitement horizontal. Souvent il se
couvre (le nuages qui s'étalent sur la surface et retombent de chaque côté comme la nappe d'une table. Vous croiriez que le couvert est mis pour quelque géant, Titan du voisinage.
Bientôt ces nuages se dissipèrent, le soleil se coucha dans un lit d'or en jetant ses feux sur tous les coins du panorama. Quelques heures plus tard la lune inondait la scène de sa lumière bleue. Le navire jeta l'ancre pour la nuit, et, ayant à continuer son voyage le lendemain, n'entra pas dans le port.
Pas un son n'arrive à nos oreilles au milieu de la baie. Les milliers de lumières qui étincellent dans la ville nous apprennent seules que nous sommes en pays habité.
Nous débarquerons demain matin.
Aniilo-IIolIandais. — John Bull, chargé de prendre soin du Cap l)Our le i)rince d'Orange, le garde pour soi. — Mélange de races. — Cape-To\vn. — La ville et ses environs. — Paarl. — Les Huguenots. — Stellenbosch. — Gens heureux. — Le commis de nouveautés. — L'indépendance est un trait raractérislique dans l'Afrique du Sud.
L'Afriquo du Sud se compose de deux colonies anglaises, dont l'une, le Cap de Bonne- Espérance, est très hollandaise ; de deux républiques hollandaises indépendantes, qui sont parfaitement anglaises; puis de plusieurs territoires, tels que Uechuanaland, Mashonaland, Zululand, Pondoland, Basuloland, Nyassaland, Matabeleland, et encore bien d'aulres lam/s, protégés par la Maison John Bull et Compagnie.
Au commencement du siècle, le Cap était encore une colonie hollandaise ; mais les Anglais, craignant que Napoléon, qui venait de placer son frère Loiiis
sur le trône de Hollande, ne se servît du Cap pour s'emparer des Indes, s'y installèrent eux-mêmes en 1806, pour en prendre soin dans les intérêts du prince d'Orange, détrôné par Bonaparte.
Or, la devise de John Bull est celle du feu maréchal de Mac-Mahon, fy suis, fy reste. Il était au Cap et il y est resté. Vous retireriez un morceau de beurre fondu de la gueule d'un chien beaucoup plus facilement que John Bull d'un territoire où il s'est installé.
La colonie fut définitivement cédée aux Anglais en 1815 par le Traité de Paris.
De vieilles familles hollandaises sont encore établies dans les principales villes du midi de la colonie, mais l'élément hollandais actif, les fermiers, a dû constamment reculer vers le nord à mesure que les Anglais se sont avancés. Ces Hollandais, connus aujourd'hui sous le nom de Boërs, sont allés fonder l'Etat libre d'Orange et le Transvaal ou République de l'Afrique australe; mais aujourd'hui ils ne sauraient aller plus loin, car l'Angleterre vient de s'emparer du Matabeleland et le cercle est fait : les Boërs sont maintenant complètement entourés, au midi par le Cap, à l'ouest par le Bechuanaland, au nord par le Mashonaland et le Matabeleland, et à l'est par le Natal, le Zululand et un territoire portugais que les Anglais ne leur permettront jamais d'acquérir , quand môme les Portugais seraient prêts à le vendre, car ce territoire comprend la baie de Delagoa, le seul port naturel de l'A trique du Sud.
Ouel est l'avenir polili(iiie de ces Hoërs, ce petit ))euple entêté et arriéré, mais brave et patriote, qui occupe une contrée dont le sein est de l'or? Nous pourrons peut-être bientôt répondre à la question. Une intéressante entrevue avec le président Kruger nous y aidera. Mais n'anticipons pas. Restons un inslant au Cap.
Les colonies de l'Afrique du Sud diffèrent essentiellement des colonies de TAustralasie. Celles-ci sont purement britanniques, c'est-à-dire anglaises, écossaises et irlandaises, et, à l'exception des Maoris de la iXouvclle-Zélande, la population indigène n'y est plus visible que sous forme de squelettes dans les musées des principales villes. Dans l'Afrique du Sud la population blanche est mixte, britannique et hollandaise, et la population de couleur, loin d'être éteinte, semble partout pleine de vie, population africaine et asiatique, variant du noir ébène des Zoulous au teint olivâtre clair des Malais: Hottentots, Cafres, Zoulous, Fingos, Pondos, Basutos, etc.
J'aime Cape-Town avec ses vieilles maisons hollandaises, l'animation de ses rues, là splendeur de ses bâtiments publics, son parlement, ses jardins, ses environs pittoresques, sa société d'élite, sa population malaise dont les femmes ressemblent à des madones ornées de leurs plus beaux atours pour quelque procession de Fête-Dieu ou d'Assomption.
Très comiques les grosses matrones malaises portant sur la tête des paquets de linge d'un mètre de haut et de deux mètres de large, avec leurs crinolines, leurs gros ventres et leurs immenses poitrines, arrière train ballottant de droite à gauche, avauttrain sautant de haut en bas.
Tous les jours je me régalais d'un point de vue superbe. J'allais me poster au bout d'Adderlcy- Street. A ma droite, j'avais le musée et le jardin botanique ; en face, une immense avenue de chênes centenaires ; à ma gauche le parlement, et, comme fond de tableau, la Montagne-Table qui semblait presque surplomber le paysage. Je ne pouvais rassasier mes yeux de ce magnifique spectacle.
Une promenade que je n'oublierai jamais est celle que je fis un jour en voiture autour de la grande montagne en compagnie de M. Joseph Perrette \ consul de France au Cap, et de plusieurs amis. Nous passâmes d'abord à travers les faubourgs fashionables de Newland et de Claremont où s'étalent de superbes villas de plaisance enfouies au milieu d'une véritable forêt de chênes et d'eucalyptus ; puis nous vîmes les riantes prairies de Constantia, célèbres pour
1. J'apprends à l'inslant que M. Perrette vient de mourir. Les Français de l'Afrique du Sud n'oublieront pas de sitôt cet aimable compatriote, cet homme de bien, cet ami à toute épreuve qui était toujours prêt à aider un Français de ses conseils et de sa bourse. J'ai été plusieurs fois témoin de sa bienfaisance, et je n'ai pas à craindre d'en faire mention puisqu'il n'est plus là pour m'entendre.
les bons vins qu'elles produisent; de là nous allameS; à travers une contrée délicieusement accidentée, jus(iu'à la haie de ilouts où, sous un ciel bleu et un soleil j^'énéreux, nous déjeunâmes dans le jardin d'une brave famille de Cafres. Puis, suivant le contour de la montagne, nous rentrâmes à Cape- Town par la Victoria Road. Je ne connais pas Sorrento, mais j'ai peine à croire qu'il soit possible de faire une plus jolie promenade que celle de la nionlagne de Gape-Tovvn.
A quelques lieues de Cape-Town se trouvent deux petites villes parfaitement hollandaises des plus intéressantes et des plus pittoresques, Paarl et Stelleiibosch.
Paarl (la Perle) se compose d'une seule rue d'environ dix kilomètres de longueur au pied d'une montagne qui lui sert de mur. Cette ville est le berceau de V Afrikander-Bond, association patriotique qui a pour objet l'émancipation future de l'Afrique du Sud. C'est aussi là que se sont établis quantité de Huguenots au commencement du siècle dernier. Les de Villiers, les Duplessis, les Du Toit, les Leroux sont partout occupant les postes les plus élevés comme les positions les plus humbles, population pieuse, paisible, intelligente et travailleuse. Ces descendants des Huguenots, victimes de la révocation de l'Edit de Nantes, je les ai vus en Angleterre, en Hollande, en Amérique, partout les mêmes. C'est
la crème de la France qui a dû s'expatrier en I680 pour que madame de Mainleaoïi put légitimer sa couche. Ces Huguenots sont complètement perdus pour la France. Ceux que j'ai rencontrés en Afrique, non seulement ne parlent pas un mot de français, mais ils ne savent môme plus prononcer leurs noms.
Je déjeunais un jour à bord du Scot, le plus beau et le plus rapide paquebot qui fasse service entre l'Angleterre et l'Afrique du Sud. Plusieurs notables de la ville étaient invités. Le directeur de la Compagnie me dit à l'oreille :
— Voilà le cJiief justice (le premier juge) de la colonie, je vais vous présenter à lui, c'est Sir Henry di Filchi.
— Di Filchi, répondis-je, comment épelez-vous ce nom-là?
— V-i-1-l-i-e-r-s, dit-il.
— Ah I bah m'écriai-jC; cela fait Filchi; mon Dieu, cela est-il possible ?
Voici comment cela se l'ail.
Quand ces Huguenots se réfugièrent en Hollande et de là vinrent s'établir dans la colonie alors hollandaise du Cap, ils trouvèrent un gouvernement tyrannique qui leur défendit de parler entre eux la langue française et de la parler à leurs enfants. Au bout de cinquante ans, ils étaient devenus hollandais. Aujourd'hui ils sont sujets britanniques ; mais le cœur est plus à la Hollande qu'à l'Angleterre. Quant
à la Franco ils l'ont cuin|)lôlcmcni oubliée. Hélas ! que lui doivent ils à cotte Franco ({ui les a ignominieusement chassés !
Si vous allez au Canada, vous y trouverez une population française qui depuis cent cinquante ans est sujette à l'Angleterre ; mais ces Français ont conservé leur cœur à la France. Non seulement ils continuent à parler français, mais ils ne parlent pas et ne veulent pas parler autre chose. J'entends le peuple, bien entendu. John Bull les laisse tranquilles. Il leur dit : « Parlez ce que vous voudrez ; adorez Dieu comme vous voudrez », et ces Français catholiques du siècle dernier sont restés Français et catholiques, images vivantes de ce qu'était la France il y a deux cents ans.
Voilà un fait qui, entre mille autres, m'a démontré la cause du succès des Anglais. Ils sont passés maîtres en diplomatie, la main qui gouverne est ferme mais gantée de velours. Ils ont lair de dire aux gens : « Ne faites pas attention à nous, c'est à peine si nous sommes ici. » Et Dieu sait, cependant, s'ils y sont I
La ville de Paarlareçu son nom d'un rocher, situé au sommet de la montagne, qui, dit-on, ressemble à de la nacre quand le soleil tape dessus. J'ai bien voulu le croire et j'ai même bien voulu le voir, et si vous voulez vous rendre agréable à Paarl, je vous conseille d'en faire autant. Comme pour la Croix du Sud, c'est la foi qui aide.
±\yi LA MAISON JOHN 15 U L L ET C ' '^
Il y a des gens sceptiques qui croient parce qu'ils voient; il y a des gens d'une humeur plus accommodante qui voient parce qu'ils croient.
Si toutes les villes du monde sont destinées à assister à une révolution, les deux dernières seront Paarl et sa voisine Stellenbosch. Rien déplus paisible à concevoir que ces deux jolies petites villes. Pas un chat dans les rues. Vers trois heures quelques habitants circulent à pas lents.
Stellenbosch est enfoui sous les chênes qui, importés d'Europe, se portent ici comme des charmes. Chaque rue est une avenue, une nef de cathédrale. Le soleil n'y pénètre point. Le long des rues, et de chaque côté, coulent de gros ruisseaux où les ménagères font leur lessive. Les maisons blanches comme de la neige, aux persieimes orange foncé, sont pittoresques. Comme en Hollande on doit enlever ses souliers avant d'en franchir le seuil. Ces couleurs vives, ces chênes luxuriants de vie, cet éternel ciel bleu, tout cela fait un effet délicieux, un tableau de repos, de paix.
De midi à deux heures, les boutiques de Paarl et de Stellenbosch sont fermées. Les braves gens dînent et font la sieste, et comme les chalands en font autant, le commerce n'en souffre point. Quel contraste avec ces fiévreux Américains qui, à une heure, mettent sur leur porte : « Parti pour dîner, serai de retour dans cinq minutes. » Ah! mes bons de Villiers, Duplessis et Du Toit, que vous avez donc
I, A MAISON j 0 UN P, L I. I. F. T ( ; "" î2!Kj
raison! CiiKi minutes pour dîner, c'est de la folicl Prenez votre temps, laissez la dij^estion se faire, et vous mourrez de vieillesse. Kt vivre heureux et longtemps, n'est-ce pas là. le but de la vie? Vivre, cela n'arrive qu'une fois, profitons-en de notre mieux.
J'admire l'indépendance des boutiquiers de l'Afrique du Sud.
Le lendemain de mon arrivée à Cape-Town, je m'aperçus que ma provision de mouchoirs s'épuisait. J'allai dans un magasin de nouveautés et, aussi poliment que je le pus, je priai un commis de me vendre une douzaine de mouchoirs. Quand l'achat fut fait, je dis au jeune commis :
— Voulez-vous, je vous prie, faire marquer ces mouchoirs?
— Pour qui me prenez-vous? répondit-il, est-ce que vous ne pouvez pas acheter de l'encre et les marquer vous-même?
11 n'y avait malhonnêteté ni dans l'expression de sa figure ni dans le ton de sa voix. II avait raison. Ne pouvais-je point acheter de l'encre et marquer moi-même ces mouchoirs -là?
— Ce n'est pas un service que je vous demande, repris-je, vous me direz ce que je vous dois.
— Cela ne se fait nulle part, monsieur.
— Je vous demande pardon, lui dis-je, cela se fait en France et en Angleterre, par exemple; mais
204 LA MAISON JOHN RTJT.L ET c'^
VOUS n'avez peut-être jamais entendu parler de ces pays-là.
— Si, j'en ai entendu parler, mais je ne saurais' vous dire exactement où ils se trouvent.
J'eus le tort de me trouver offensé. Il n'y avait pas de quoi. J'aurais dû récompenser l'indépendance de ce jeune commis en lui achetant ses mouchoirs. J'allai en acheter dans un magasin du voisinage.
Je racontai l'incident à un journaliste qui vint TCïHnterviewer dans l'après-midi. Le lendemain, je vis mon histoire commentée par la presse. Dans un entrefilet, je lus, entre autres choses, la remarque suivante : « Le commis, en répondant comme il le lit, se doutait peu qu'il donnait à l'auteur de John Bull et son île le texte d'un traité complet sur le caractère du colon africain. »
L'indépendance est donc ici un trait caractéristique. J'en suis enchanté, c'est un trait fort louable. Je hais la servilité... mais j'aime la politesse.
Les puritains hollandais. — Les doppers. — Un cas de ronsoiencc.
— L'Union africaine. — Ses relations avec John Bull, — Billets à prix réduits. — John Bull n'a pas l'air d'y toucher.
— God save ihe Quecn dans la répuhlique de l'Afrique du Sud.
Los peuples que John Bull a conquis ont généralement reçu la bible en échange de leur territoire. Les Hollandais n'ont rien reçu en échange de l'Afrique du Sud. Ils étaient plus religieux, plus protestants que les Anglais, et ils le sont encore. Comme puritains, ils peuvent rendre des points aux Ecossais, et l'Église de John Knox elle-même ne saurait comparer son austérité à celle de l'Église hollandaise réformée. Non contents de cette Église réformée, les Hollandais de l'Afrique et les Boërs de l'intérieur ont lancé une Eglise dissidente encore plus stricte et plus austère, dont les partisans ont
reçu le nom de doppers. Pour ces excellentes gens la musique est coupal)le et leurs chants monotones à l'église ne sont point accompagnés. Ils n'admettent ni hymnes ni cantiques, ils chantent les versets de la bible à la vitesse d'un mot par minute, chaque mot se mourant comme la note d'un corbeau en détresse. Ces églises hollandaises réformées dominent les églises anglaises dans toute l'Afrique du Sud, et la population anglaise, pour éviter que les Hollandais lui dament le pion en matière de piété, y va souvent faire ses dévotions.
Les doppers sont des gens aussi pratiques que dévots, et quand ils ont à décider un cas de conscience, ils le font d'une manière favorable à leurs intérêts. Pour eux, la danse, par exemple, est un péché mortel ; mais s'ils louent leurs salles pour des conférences et des concerts, ils ne les louent jamais pour des bals... sans doubler le prix de la location. Tant pour la salle, tant pour apaiser leur conscience. C'est ce que font les cochers de voitures publiques en Ecosse qui, le dimanche, doublent le prix de la course. John Bull n'a rien eu à apprendre aux Hollandais.
Les Anglais et les Hollandais du Cap se passeraient fort bien les uns des autres ; mais ils vivent en paix et coopèrent honorablement au développement de la colonie. Il est vrai que le parlement est ouvert par le haut commissaire au nom de la reine d'Angleterre qu'il représente, mais l'autonomie est tellement
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complète que les Ifollandais se sentent aussi libres que s'ils jouissaient de l'indépendance parfaite qu'ils espèrent obtenir un jour, et cela par dos moyens purement constitutionnels .Aujourd'hui ils forment en politique l'élément conservateur et supportent XAfrikandev Bond. Cette Association poursuit tranquillement son but , et pas un seul de ses membres ne songerait à prendre un fusil pour en hâter la réalisation. Elle réussit à faire faire aux ministres plus ou moins ce qu'elle veut, sans donner ombrage au représentant de la reine. Son chef, M. .T. -H. Hofmeyr, joue au parlement de la colonie le rôle que jouait M. Parnell dans la Chambre des communes, l'ami ou l'ennemi avec lequel il faut toujours compter.
Les membres de V Afrikandcr Bond , ou Union africaine, tiennent avec la plus grande impunité des réunions où ils expriment leurs espérances dans les termes les plus francs. Que fait le gouvernement? Ce qu'il fait ? Il envoie des policemen à ces meetings. Pour arrêter les orateurs et les traîner devant les tribunaux pour haute trahison ? Pas du tout : pour protéger orateurs et auditeurs , et leur assurer le droit d'émettre en public leurs opinions, alors même qu'une de ces opinions serait « qu'il faut mettre John Butl à la porte et proclamer l'indépendance des colonies de l'Afrique du Sud ». Et ce qui montre le mieux combien la poigne de John Bull se fait peu sentir au Cap, c'est peut-être l'incident suivant qui m'a toujours paru des plus piquants
et clonnant d'/iumowr britannique. Quand les délégués de Y Afrikander Bond désirent voyager pour aller assister à quelque réunion tenue en province par une des branches de cette Association patriotique mais révolutionnaire , le ministre des chemins de fer^ leur donne des billets à prix réduits. En présence de faits pareils, les Hollandais ont le droit de s'appeler parfaitement indépendants.
Ainsi vous voyez si John Bull a l'air d'y toucherl Et cependant il est bien là, il s'avance à petits pas, mais à pas sûrs , et la langue anglaise fait tant de progrès que , dans la bibliothèque populaire de Burghersdorp, l'une des villes les plus hollandaises du Cap, j'ai trouvé deux mille volumes anglais et environ quarante livres hollandais.
Il y a quelque chose de si séduisant dans l'éducation anglaise que la jeunesse, qui s'y nourrit de liberté , s'anglicise à l'école , quelle que soit sa nationalité. L'éducation anglaise , voilà ce qui fait des prosélytes à l'Angleterre. Combien de Français à Londres m'ont dit d'un air triste : v( Ces écoles anglaises corrompent mes fils, et je ne sais comment je pourrai les conserver à la France ».
Les jeunes Hollandais du Cap jouent au ballon et au cricket et s'anglicisent à l'école.
Mais ce que j'ai vu de plus frappant à ce sujet-là, c'est
1. Les chemins de fer, au Cap comme en Australie, appartiennent au gouvernement, et sont administrés par un ministre.
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à JoliamicslKM'j;, la vill»' la plus iiiipoiiaiilo du Transvaal. ceito république parfaitement indépeiKlante de r.VtViqne du Sud. Lorscjue, h la fin d'un concert, l'orchestre joue le chant national du Transvaal, personne u'y fait attention et l'auditoire continue à causer et à rester assis ; mais aussitôt qu'il se met à jouer la première mesure du God save the Queen, tout le monde se lève et toutes les têtes se découvrent, et vous vous demandez franchement si, là encore, vous n'êtes pas dans une des succursales de la Maison John lUdl et C''\
M. Cccil Rhodes, premier ministre de la colonie du Cap. — L'Iiomme — Son œuvre. — Son rC'XC.
Il y a vingt- cinq ans environ, un jeune garçon de quinze ans , condamné comme phtisique par les médecins anglais, parlait au Cap de Bonne-Espérance, non pas pour se guérir, mais pour prolonger son existence de quelques mois. Le climat unique de l'Afrique australe le remit.
Ce jeune garçon est aujourd'hui un homme de quarante ans , d'une santé parfaite, cinquante fois millionnaire , premier ministre de la colonie , l'homme indispensable de l'Afrique du Sud , et s'appelle Cecil John Rhodes.
M. Rhodes est un homme de six pieds. La tête est forte et intelligente, l'œil rêveur mais scrutateur. 11 a le regard narquois d'un cynique et le front large d'un enthousiaste. Quand il rit, ce qui osl
rare, la joue gauche dessine une fossette que vous trouveriez cliaF-Fiiante sur la figurci d'un enfant ou d'une jiHFue ioFiune. La figure est placide, celle du diplomate qui sait attendre ce que vous allez dire ou ce que vous allez faire. Tout d'un coup cette figure s'illumine et le regard devient résolu : c'est la figure de l'homme qui sait agir et saisir l'occasion aux cheveux. Sa mise est négligée et son chapeau impossible. Je l'ai vu se rendre au parlement en pet-en-l'air gris et entrer dans son cabinet mettre le paletot noir qui est de rigueur pour les députés de la colonie. La séance terminée, le paletot noir fut replacé dans l'armoire. Les collets-montés s'offusquent de son sans-gêne. On raconte qu'il assistait un jour à la cérémonie d'ouverture d'une nouvelle ligne de chemin de fer. La station se trouvait près de la mer. Au beau milieu de la cérémonie, M. Rhodes n'est plus là. On se demande ce qu'il est devenu. A une centaine de mètres on aperçoit alors le premier ministre, en Apollon, sortant de l'eau et se dirigeant vers ses vêlements qu'il avait laissés sur la plage pour aller prendre un bain.
Opportuniste par excellence, M. Rhodes sert John Bull et l'Union africaine et se sert de l'un et de l'autre. Son rêve est d'acquérir pour la maison mère toute l'Afrique du Sud jusqu'au Zambèze. Si John Rull lui donne carte blanche^ son rêve se réalisera et M. Rhodes sera le premier ministre d'une colonie anglaise plus grande que l'Europe tout entière. Si
John Bull met des bâtons dans les roues et s'occupe trop de ce qui, aux yeux de M. Rhodes, ne le concerne que peu, vous entendrez parler un jour d'une Confédération africaine indépendante , ayant pour président M. Pdiodes et pour vice-président M. Hofmeyr.
Quoi qu'il arrive , vous entendrez parler de M. Rhodes.
Les villes de TAfrique australe. — Les hôtels. — Utilité de la lune. — La cafrerie. — Kimbcrley. — Les mines de diamants, — La compagnie de Beers. — La trouvaille d'une semaine. — La vie dans les « Compounds ». — Une semaine désagréable avant d'aller s'acheter des épouses.
Comme en Amérique, comme en Australie, comme dans tous les pays nouveaux, tout se ressemble en Afrique, tout est bâti , tout est fait sur le même modèle. Décrivez une des petites villes et vous les avez toutes décrites. Vous n'y trouverez pas, comme en Australie , l'argent gaspillé en bâtiments publics ; c'est qu'ici l'élément hollandais sert de frein à l'activité et à l'imprévoyance anglaise. Chaque ville a sa place du marché, comme en Hollande, immense square où s'élève généralement l'église réformée et où viennent faire halte les longues charrettes, véritables maisons ambulantes, traînées par des bœufs et
30i LA MAISON JOHN BULL ET C'^
conduites par des Cafres armés d'un fouet de dix mètres de longueur. Point de promenades et peu de promeneurs. Quelques négresses ramassent la bouse des bœufs avec leurs mains et l'entassent sur un plateau qu'elles portent sur la tète. Cette bouse, elles la feront sécher pour se chauffer dans leur hutte ou y faire cuire leur bouillie de maïs. Quelque vieux dopper qui vient de faire sa sieste marche à pas lents et se déraidit au soleil .
A l'exception de Kimberley, qui est éclairé à l'électricité, de Cape-Town et de Port-Elizabeth qui sont éclairés au gaz, les villes sont éclairées par des quinquets. Quelques villes, comme "NYorcester, Georgetown, endroits fort jolis et fort pittoresques, s'en rapportent à la lune. Pas de lune, pas d'éclairage et l'on reste chez soi. Comme en Australie encore, point de drainage.
Tout cela frajjpe d'étonnement quand on a vu l'Amérique où le plus petit trou de quelques centaines d'habitants est éclairé à l'électricité.
Et cependant le pays n'est point endormi. Il avance à pas rapides et fait des affaires.
Les hôtels se ressemblent tous et les menus aussi. Quelques-uns sont pires que les autres.
Partout la même routine. A six heures du matin, le nègre frappe à votre porte. Vous avez à vous réveiller, à vous lever et à lui ouvrir la porte. Il met sur votre table de nuit une tasse de café atroce que je vous conseille de prendre comme on prend