a obtenu ce territoire au mois de septembre
république qu'il gouverne se résume en ces trois mots : nous mourrons tous.
Mais ils ne mourront pas, car si jamais les Anglais envahissent le Transvaal à la recherche de l'or et qu'ils arrivent à gouverner eux-mêmes le pays, ils conserveront une république indépendante, c'est-àdire qu'ils prendront en main les guides de l'Oncle Paul et ne changeront que le cocher. La couronne d'Angleterre ne profitera pas du changement. Ce ne sera jamais une colonie anglaise.
Le président est la simplicité même. Il fume une pipe énorme dans le salon où l'entretien se passe et crache sur le tapis sans plus de cérémonie. Ses appointements sont de deux cent mille francs et ses frais de représentation de douze mille cinq cents francs. Comme il ne représente point, il peut mettre de côté tous les ans ses deux cent mille francs d'appointements.
En face de sa maison se trouve une église où s'assemblent le dimanche les doppers de Pretoria. C'est souvent l'Oncle Paul qui fait le sermon. Il aime les discussions théologiques. C'est un vieil Ecossais doublé d'un Normand. C'est mieux que cela, c'est un fm et adroit doppe7\
Une petite scène assez piquante m'a été racontée un jour par Sir Henry Loch, gouverneur général de l'Afrique du Sud.
Quand il fut décidé que Sir Henry Loch et M. Paul Kruger se roncontrcraiont pour discuter ensemble les détails du traité qui devait donner le Swaziland au Transvaal, ces deux diplomates quittèrent leurs capitales respectives pour se rendre à Colesbcrg, petite ville du Cap située à moitié chemin entre Capeïown et Pretoria. Là ils descendirent au môme hôtel avec leurs secrétaires.
Le président du Transvaal se lève et se couche avec les poules, qu'il soit chez lui ou chez les autres.
Après une nuit de repos, Sir Henry Loch se leva à six heures du matin et, dans le plus léger des costumes, quitta sa chambre à coucher pour aller dans la salle de bains faire ses ablutions britanniques.
Qui rencontra-t-il dans le corridor? L'oncle Paul, fumant une pipe énorme, revôtu d'une redingote couverte de décorations, sa grande écharpe en sautoir, un superbe tuyau de poêle sur la tête, et. . . en pantoufles.
C'est dans ces tenues si différentes que les deux diplomates se rencontrèrent pour la première fois.
Lo succès de la Maison John Bull et C'<^. — L'Explication. — Les pays les plus libres du monde. — Preuves à l'appui. — L'avenir de l'empire britannique. — Réflexions d'un critique maussade. — Conseils aux jeunes gens. — Et maintenant, allons voir un vieux mur couvert de lierre.
Ce n'est ni par son intelligence ni par ses talents que John Bull a créé cet empire britannique, dont le présent volume ne peut donner au lecteur qu'une idée très faible, c'est par la force de son caractère .
Thomas Carlyle appelle John Bull l'être le plus sage, le plus plat et le plus stupide au monde ^ Il est vrai qu'il est lent à concevoir, mais, quand il a pris une résolution, aucun obstacle ne saura l'empêcher de la mettre à exécution. Il y a trois qualités
1. Montesquieu a dit : « Il n'y a que les Anglais qui aient du bon sens en ce monde. » Voltaire a dit ù peu près la même chose.
qui assurent le succès à ceux qui les possèdent. John Rull les possède toutes les trois : une audace qui lui fait tout entreprendre, une persévérance acharnée qui le fait aller jusqu'au bout, et une philosophie qui lui fait considérer les défaites qu'il a essuyées comme autant de victoires morales qu'il a remportées. Il ne se tient jamais pour battu; il ne met jamais en doute le succès de ses entreprises, et la bataille n'est-elle pas à moitié gagnée quand on est sûr de la victoire?
Maintenir l'empire britannique, un empire de plus de quatre cents millions d'individus éparpillés sur la surface de la terre, agrandir cet empire tous les jours par la diplomatie, par une discrétion qui [semble n'y point toucher, sans fonctionnaires, avec lune poignée de soldats et plus souvent de simples [volontaires, voilà, certes, il faut le reconnaître, qui [est merveilleux. Et, à l'heure qu'il est, je puis [affirmer que pas une seule colonie ne cause à la [aison John Bull et C'^ la moindre appréhension. Un magistrat et une douzaine de policemen admilistrent et tiennent en respect des districts plus [étendus que cinq ou six départements français. La justice est faite aux naturels avec autant de partialité qu'aux colons. Point de lynch law ^, comme en
1. Quand un nègre, aux États-Unis, est accusé par la population d'avoir commis un meurtre ou un attentat à la pudeur, innocent ou coupable, il est saisi, et, séance tenante, conduit
Amérique. Le nègre, accusé du crime le plus atroce, passe en jugement, et c'est un jury qui décide s'il est innocent ou coupable.
Toutes ces jeunes nationalités du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et de l'Afrique du Sud jouissent de la liberté la plus complète, liberté politique et liberté sociale. Les Anglais respectent leurs susceptibilités à ce point que, pendant la guerre du Transvaal, le parlement du Cap ayant décidé qu'il serait refusé à l'Angleterre de débarquer ses troupes à Cape-Town, le général Roberts et son armée furent obligés d'aller débarquer à Durban, dans la colonie du Natal, et arrivèrent trop tard pour sauver le général Colley, qui fut tué à Majuba et son armée qui y fut décimée. John Bull ne se considéra pas plus chez lui au Cap en cette occasion qu'un père ne se considérerait chez lui dans la maison de son gendre.
Pendant mon séjour en Afrique, une troupe d'artistes annonça un concert à Rloemfontein, capitale de la république desBoërs. Selon l'habitude anglaise, le programme devait se terminer par le God save Ihe Queen.
C'était Ità, de la part des artistes, un manque de tact.
au suppliée le plus horrible. On l'écorche, on le pend ensuite, puis on erible son cor|)S de balles. La justice ferme les yeux et se croise les bras.
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Les aulorilés ordonnèronL aux artistes d'enlever ce numéro du programme.
S'il prenait fantaisie à quelque arLislo, en Angleterre, en Australie ou au Gap, de chanter Dieu pi'otégc le président de la république des Boërs, je garantis que personne n'y verrait d'objection et que personne n^y mettrait obstacle. Au contraire, les Anglais se diraient probablement : « Tiens, voilà une chanson que nous ne connaissons pas, allons donc l'entendre. »
Le premier magistrat, le chief justice, delà colonie tde Victoria, en 1892, était un républicain, partisan [de l'autonomie australienne. Tl ne cachait ses opifnions à personne ; mais ses talents comme jurisconsulte et sa réputation d'homme intègre étaient si iconnus et si appréciés, que John Bull n'hésita point ^un instant à le placer à la tête de la magistrature ide la colonie.
Tous ces pays nouveaux, qui sont autant de débouchés pour le commerce du monde, ne sont
'pas accaparés par les Anglais pour leur propre usage seulement. L'étranger peut y venir et s'y installer sans avoir aucune formalité à remplir, aucune
[ taxe h payer. Il peut continuer à y parler sa langue, y suivre sa religion et y jouir de tous les droits de citoyen. Et, s'il n'est ni trop entêté ni trop âgé pour apprendre, il pourra prendre de bonnes leçons dans ces pépinières de la liberté.
Si je n'ai pas réussi à prouver que, malgré leurs mille et un travers, les Anglo-Saxons sont les seuls peuples de la terre qui soient parfaitement libres, j'ai perdu mon temps, et je vous ai fait perdre le vôtre, chers lecteurs.
Les habitants des colonies sont fiers aujourd'hui de s'appeler Australiens, Canadiens et Africains. L'esprit national s'accentue tous les jours, et c'est John Bull lui-même qui l'ahmente. Tout Anglais qui va s'établir aux colonies cesse, après quelques années, d'être Anglais : il est Canadien, Australien ou Africain, et jure par sa nouvelle patrie. Ces Anglo-Saxons ont l'aptitude, la science gouvernementale innée en eux, et c'est par pure politesse envers la vieille Angleterre qu'ils acceptent des gouverneurs, et encore à la condition formelle qu'ils ne s'occuperont pas plus de politique que ne le font la reine et les membres de la famille royale. Si la reine d'Angleterre se permettait de dire en public qu'elle préfère les conservateurs aux libéraux, la monarchie anglaise n'aurait pas dix ans à vivre. Si le gouverneur de quelque colonie se permettait de parler en public autrement que par la bouche des ministres élus par le peuple, la colonie proclamerait son indépendance, la semaine suivante, et le gouverneur aurait à s'embarquer sur le premier paquebot en partance.
Si jamais aucune des colonies, mentionnées dans
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ce volume, proclame son indépendance, elle gagnera en prestige à ses propres yeux, mais elle ne secouera aucun joug, elle ne pourra être plus libre qu'elle ne l'est aujourd'hui. Ce sera une succursale assez forte pour faire ses affaires sans le secours de la maison-mère, qui l'avait guidée dans ses premiers pas sans jamais lui demander compte de ses actions.
Il y a beaucoup de gens en Angleterre qui s'imaginent que l'avenir réserve à l'empire britannique une confédération ayant son centre à Londres.
S'il est, dans tous les voyages que j'ai faits chez les Anglo- Saxons du monde entier, une conviction profonde que j'aie acquise, je dis une conviction et non pas une impression de voyage, c'est que les colonies n'accepteront jamais la réalisation de ce rêve auquel se livrent plusieurs chauvins anglais. D'abord, les colonies sont beaucoup trop jalouses les unes des autres pour accepter l'amalgamation. Chacune voudra conserver son individuaUté et sa nationalité. De plus, aucune d'elles n'a le moindre désir de se voir compromise dans les querelles que l'Angleterre peut avoir un jour avec quelque nation européenne. .lohn Bull ferait bien de rayer les mots Confédération britannique de ses papiers . A l'exception du Canada, qui pourrait bien un jour faire partie des États-Unis, les colonies resteront succursales de la Maison John Bull et C'% ou elles
seront indépendantes. Pour penser autrement, il faut ne pas avoir tâté le pouls de ces pays-là.
Un critique maussade et malveillant pourrait résumer ainsi son voyage dans tous ces pays d'hier :
« J'ai vu des montagnes sans arbres, des arbres sans ombrage, des plaines sans herbe, des rivières sans eau, des oiseaux sans ramage, des fleurs sans parfum, un soleil sans pitié, une poussière sans miséricorde, des hommes sans intérêt, des femmes sans fraîcheur, etc. »
Un critique plus aimable et plus juste répondrait à cette assertion :
« Il est vrai que les pays qui ont de l'avenir ne présentent pas au voyageur l'intérêt des pays qui ont un passé. L'Amérique et les colonies n'ont ni vieux châteaux, ni cathédrales en ruine. Les habitants de ces pays sont des gens entreprenants qui, en un demi-siècle, ont fondé des villes, je pourrais dire des nations, capables de concourir par leur importance commerciale, avec des villes et des nations, qui ont pris dix siècles à se développer.
« J'ai vu aux colonies des ciels sans nuages, des hivers sans froid, de l'hospitalité sans calcul, une amabilité sans réserve, des milUonnaires sans fierté, des pauvres sans tristesse, des oiseaux au plumage superbe. » On pourrait prolonger la liste à l'infini.
11 y a deux sortes de critiques, ceux qui se
plaignent que les roses aient des épines, et ceux qui sont reconnaissants que les épines aient des roses. Les habitants des colonies possèdent toutes les qualités et tous les petits travers des Anglais, et si l'isolation a intensifié leurs travers, elle a aussi accentué leurs vertus.
Pour tout homme jeune, sobre, travailleur et persévérant, aucun pays ne présente plus d'avantages et plus d'avenir que les colonies.
Ces colonies n'ont que faire de jeunes Européens blasés qui viennent leur offrir des restes.
Les colonies sont comme de belles jeunes lilles qui ont la conscience de leur valeur, elles n'ont aucun désir qu'on les épouse pour faire une fin. Elles ont déjà trop de rebut. Ce qu'il leur faut, c'est de la jeunesse fraîche, ardente, des travailleurs de toutes sortes, des artisans intelligents, des viticulteurs, des agriculteurs, des gens sains de corps et d'esprit, intègres, pratiques et laborieux. A ceux-là elles promettent le succès et invariablement tiennent leur promesse.
Si j'avais vingt ans, j'irais peut-être m'établir en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Canada, ou en Afrique. Mais j'arrive à l'âge où l'on se cramponne au passé, où l'on ne saurait rester encore jeune qu'à l'aide de souvenirs et du même entourage. Je suis trop accoutumé à ma vieille Europe pour pouvoir aujourd'hui m'en passer.
Après avoir été des années à voyager sans cesse à travers tous ces pays nouveaux, il me tarde d'aller revoir quelque ruine qui me rappelle que le monde ne date pas d'hier.
La veille de mon retour en Europe, sir Thomas Upington, l'aimable et spirituel magistrat de Cape- Tow^n, me disait :
— Eh bien, après tous ces voyages, qu'allez-vous faire maintenant?
— Ce que je vais faire ? lui dis-je, je vais maintenant rentrer en Europe et aller contempler un vieux mur couvert de lierre.