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A l'cpoque où j'écris ces hgnes (décembre

colonies du Cap et du Natal, s'y opposeraient aussi fennoment ([ue les Boërs, car ils n'ont jamais pardonné à TAni^leterre de s'être laissé battre par les Boërs à Majuba Hill et surtout d'avoir accepté sa défaite, ce qui les a rendus ridicules aux yeux de la population hollandaise de l'Afrique du Sud. Johannesburg absorbera le Transvaal ; l'apathie des Boërs aura à faire place à l'activité toujours croissante des Anglais ; mais le prestige de l'Angleterre n'en profitera pas. Le Transvaal est destiné à devenir une république anglo-saxonne qui fera un jour partie des États-Unis libres de l'Afrique du Sud. Ce n'est pas là une simple impression de voyage, c'est une conviction bien arrêtée.

Pour se faire une idée de ce que signifie cette ville aujourd'hui si florissante, il faut se reporter au début.

Johannesburg s'élève en plein désert. Point de rivières, point de routes, point d'arbres, c'est-à-dire aucun moyen de transport, aucun moyen de construction. Il a sept ans, l'emplacement était occupé par quelques tentes servant d'abri aux pionniers téméraires qui s'étaient aventurés jusque-là à la recherche de l'or, au risque de se voir décimés par la faim et par les sauvages. Ce n'est qu'au bout de deux ans qu'on put se procurer assez de bois et de briques pour commencer un semblant de ville. La plus grande difficulté était le manque d'eau et ceux qui voulaient pousser le luxe jusqu'à se payer,

je ne dis pas un bain, mais une simple ablution, avaient à le faire avec de l'eau de Seltz à cinq francs la bouteille. Aujourd'hui on a fait des travaux d'irrigation et la ville possède des réservoirs, et heureusement, car le prix de l'eau de Seltz n'a guère changé. A Johannesburg un verre de bière se paye deux francs cinquante, un cigare deux francs, et le reste à l'avenant ; mais les habitants gagnent facilement leur argent et personne ne se plaint.

Les rues de Johannesburg sont larges et bien alignées ; la ville possède de jolis théâtres, d'excellents hôtels, et, je le répète, tout ce que peut exiger la civilisation moderne.

Les experts assurent que les mines d'or à Johannesburg sont inépuisables. Si cela est vrai , et je n'en doute pas, Johannesburg sera, avant dix ans, un des plus grands centres commerciaux du monde.

Aujourd'hui c'est un tripot où vous êtes aveuglé de poussière et de poudre aux yeux. A côté de gens distingués, sérieux et honorables, une société mélangée, quelque peu interlope, millionnaires, chambreurs, décavés, maîtres-chanteurs, barons et financiers en goguette, aventuriers de tous les pays. Allemands, Anglais, Français, Italiens, Grecs, Levantins, Juifs de naissance et de profession, vivant au jour le jour, passant la vie entre l'espoir de faire fortune et le risque de faire banqueroute. Des femmes jolies, peintes, teintes, le nez au vent, se mourant d'ennui ; femmes peu

gênées à maris peu gênants, passant leur vie à jouer aux cartes, à dîner et à danser, tandis que les hommes sont à la Bourse, au Club, ou à boire et à jaser avec des filles de taverne, couvertes de diamants, dont les gages sont de six cent cinquante francs par mois sans parler des extras de la vie privée.

A côté de cela, je le répète, une société distinguée qui se tient un peu à l'écart et fait bande à part, une aristocratie de bonnes manières, des financiers, des négociants, des ingénieurs, des gens tel que l'on en rencontre dans la meilleure société européenne.

L'histoire de Johannesburg est celle de San Francisco, de Denver, et de toutes les villes du monde où la découverte d'un métal précieux a soudainement attiré une population aventurière à la recherche de gains faciles. Les villes de ce genre, et les plus florissantes, sont comme les révolutions , elles ont été commencées par des aventuriers. Je n'attache pas nécessairement à ce mot son sens péjoratif. Il y a les hommes d'action à l'esprit d'aventure, les pionniers de la civilisation, comme il y a les hommes qui cherchent les aventures sans avoir d'attache nulle part.

Quel drôle de monde on rencontre tout de même à Johannesburg !

J'étais un soir entrain de me raser, dans le déshabillé que vous savez, quand on frappa à ma porte.

— Entrez, criai-je.

Un monsieur, jeune et fort distingué, le monocle planté dans l'œil, entra.

— Monsieur, dit-il, je suis Français, le marquis de N..., et je suis venu pour vous serrer la main.

— Charmé de faire votre connaissance, répondisje, seulement je vous prie de m'excuser. Vous voyez dans quel état je suis , je n'ai que vingt minutes pour m'habiller avant d'aller au théâtre où j'ai à faire une conférence.

— Continuez, je vous en prie , ne vous arrêtez pas pour moi, vous ne me gênez pas.

Et sans plus de façon il s'installa dans un fauteuil. Je continuai à me raser.

— Je dois vous dire que votre causerie d'hier au soir m'a un peu agacé. J'appartiens à l'ancien régime, je suis royaliste et je vois que vous êtes républicain. Oh, qu'à cela ne tienne, je ne fais pas de politique à l'étranger , ce n'est pas cela qui m'empêche de vous serrer la main.

— Vous êtes bien aimable.

— Puis-je faire quelque chose pour vous pendant votre séjour à Johannesburg?

— Rien, merci... excusez-moi, vous voyez que je...

— Continuez donc, je vous en prie, vous ne me gênez pas.

— C'est possible, mais, pour être franc avec vous, vous me gênez un peu, vous seriez bien aimable de revenir demain.

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— Donc, je ne [)uis rien faire pour vous ?

— Rien, merci.

— Rien ! voyons, voulez-vous que je vous fasse faire la connaissance d'une gentille petite femme ?

— Ah çà ! cher monsieur, lui dis-je, voulez-vous bien me faire le plaisir de vous en aller , vous m'ennuyez.

Et, le prenant doucement et poliment par le bras, je le conduisis à la porte.

C'était bien un marquis, un marquis de la plus vieille roche , noble comme Charlemagne , perdu dans le désert, décavé, attendant qu'un coup de la fortune lui permît de rentrer en France et d'y remener pendant quelque temps la vie à grandes guides.

Mais quel aimable marquis de ménager ainsi des surprises galantes à ses compatriotes ! on n'est pas plus régence, on n'est pas plus marquis.

Ah ! j'en ai vu des aristocrates dans le pétrin en Amérique et aux colonies 1

Dans un hôtel d'une ville australienne, j'ai vu un Anglais d'éducation parfaite, aux manières les plus distinguées, remplir les fonctions de factotum. Il tenait les livres, arrosait le jardin et, à l'occasion, époussetait les meubles. Il allait sur le quai attendre l'arrivée des bateaux pour inviter les passagers qui débarquaient à venir loger à l'hôtel. 11 portait une casquette avec le nom de l'établissement en grosses lettres d'or. Il avait été capitaine dans l'armée

anglaise. Il n'était plus officier, mais il était toujours gentilhomme jusqu'au bout des ongles.

Je me rappelle un lord qui gagnait philosophiquement sa vie à faire des tartes aux pommes dans une petite ville de Californie. Le pâtissier qui l'employait le payait un dollar par jour. Il acceptait la position sans trop murmurer. Il ne se plaignait que d'une chose, c'était des Chinois qui faisaient la cuisine à si bon marché que cette position sociale n'offrait aucun avenir sérieux, v Ah ! ces sacrés Chinois, sans eux ça marcherait encore ! » Quel pathos dans ces quelques mots !

Mais, dans le genre, voici un incident plus piquant encore :

J'avais fait, au Cap de Bonne-Espérance, la connaissance d'un capitaine anglais fort gai, excellent compagnon et bon enfant au possible. Je le rencontrai plus tard dans un club aux environs de Johannesburg. Mon imprésario, lui et moi, nous causions au fumoir quand un monsieur vint prendre un journal et s'asseoir près de nous.

— Ah ! fît le capitaine, voilà mon vieil ami Jones, il faut que je vous le présente. C'est un des magistrats de la ville, un homme charmant, il sera enchanté de faire votre connaissance.

Gai comme un pinson, léger comme une plume, il se leva, alla chercher son ami, nous l'amena, et nous le présenta.

— Mon vieil ami Jones, messieurs, fit-il en lui lapant lamilicrement sur l'épaule.

M. Jones nous salua un peu froidement, échangea avec nous quelques paroles et se replongea dans son journal.

Le capitaine nous quitta. Nous restâmes au fumoir. M. Jones, de l'air le plus aimable revint auprès de nous :

— Quel toupet il a, cet individu, nous dit-il, de me présenter à vous comme un de ses vieux amis ! c'est moi qui, en ma qualité de magistrat, il y a cinq ans, l'ai condamné à trois ans de prison pour escroquerie.

« Mon vieil ami Jones! un charmant garçon! » tout cela vraiment était du dernier drôle.

L'oncle Paul, président du Transvaal. — Le redoutable adversaire de John Bull. — Quelques mots d'entretien avec cet intéressant personnage. — Rencontre amusante. — Des diplomates en costumes pittoresques.

M. Paul Kruger, président du Transvaal, est un homme dont la personnalité est, avec celle de M. Cecil Rhodes, une des plus frappantes de l'Afrique du Sud. On peut dire que sur ces deux figures se concentre tout l'intérêt politique du pays : M. Cecil Rhodes, le pionnier de la civilisation britannique, actif, entreprenant ; M. Paul Kruger, le vieux Boër méfiant, arriéré, patriote, dernier défenseur des intérêts hollandais, fin matois qui, chef d'une petite république composée d'une vingtaine de mille hommes valides, tient tête à la puissance britannique, l'a roulée plus d'une fois par la diplomatie et l'a une fois battue par sa valeur sur les flancs du

mont Majuba ; M. Cecil liliodes, l'homme qui pousse les roues, M. Paul Kruger, l'homme qui y met des bâtons.

Son Honneur, le président de la République australe ou du Transvaal, surnomme par son peuple l'oncle ^ Paul (Oom Paul), est un homme d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, trapu et portant vaillamment ses soixante-dix ans. Son front est étroit, son nez et sa bouche larges, ses yeux de fauve petits et perçants. Sa voix est rauque et son y a est presque un rugissement. Sa main gauche est privée du pouce. C'est lui-même qui, dans son enfance, s'étant un jour meurtri le pouce, se l'enleva net d'un coup de hachette. Il sait à peine écrire, et la langue qu'il parle est la langue primitive, le patois hollandais, que parlent les fermiers de l'Afrique : Je est, tu est. il est, nous est, vous est, ils est. L'œil de l'oncle Paul est à demi fermé, mais toujours au guet: c'est l'œil qu'il est obligé d'avoir sur les Anglais. Le vieux finaud prétend qu'il ne parle ni ne comprend un traître mot d'anglais. Je veux bien le croire, quoique la plaisanterie soit difficile à digérer.

J'ai eu le plaisir d'être présenté à l'oncle Paul par M. Aubert, consul de France au Transvaal. C'était au parlement, au Raad, pendant les quelques minutes d'intervalle qui permettent au président et

1. Les vieux Boërs sont appelés « oncle » par les jeunes, et les jeunes sont appelés « neveux » par les plus âgés.

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aux députés de fumer une pipe entre les débats. Je le priai de m'accorder quelques moments d'entretien chez lui, ce qu'il fit de fort bonne grâce. Je pris rendez-vous à cinq heures du soir, et l'aimable rédacteur en chef de la Press de Pretoria voulut bien m'accompagner pour servir d'interprète.

Je ne sais si M. Paul Kruger me prit pour quelque espion à la solde des Anglais, toujours est-il que je parus lui inspirer peu de confiance, et, pendant les vingt minutes que dura l'entretien, il ne me regarda pas une seule fois en face. Chaque fois que je lui posai une question, sa réponse, après s'être longtemps fait attendre, sortit bien pesée, mot à mot, après avoir fait au moins sept fois le tour de sa bouche.

Voici en quelques mots le résumé de l'entretien : ■ — Je suppose, monsieur le président, que depuis la victoire que votre brave petit peuple a remportée au mont Majuba sur les Anglais, les Boërs n'ont plus conservé d'animosité contre l'Angleterre.

— C'est demain le 24 mai, et, en honneur de la fête de la reine Victoria, le parlement du Transvaal ne siégera pas.

Voilà, pour commencer, une réponse que je trouvai des plus normandes.

— On craint en Angleterre, repris-je. que cette victoire ne vous ait rendus arrogants.

— C'est absurde. Les Anglais auraient pu facilement réparer leur défaite et nous écraser. Us ont

reculé devant l'annihilation d'un peuple qui leur a montré qu'il était prêt à verser la dernière goutte de son sang pour sauver son indépendance.

— Voilà Johannesburg complètement envahi par les Anglais. AvanI dix ans les mines d'or auront attiré chez vous une population anglaise bien supérieure en nombre à la population indigène. Et Johannesburg n'est qu'à cinquante kilomètres de votre capitale.

— Les Anglais sont les bienvenus à Johannesburg. Ils nous aident à développer les ressources du Transvaal et ne menacent en rien l'indépendance du pays.

— Cela est juste, monsieur le président ; mais le Transvaal me semble entouré de tous côtés. J'entends parler de troubles dans le Matabeleland, et si les Anglais s'emparent de ce vaste territoire S le cercle est fait autour de vous.

— Voilà pourquoi je réclame le Swaziland ^ qui nous permettra de nous étendre à l'est vers la mer.

— Vers la mer, oui; mais jusqu'à la mer, non.

— Monsieur, je peux compter sur dix- huit mille hommes qui se feront tuer jusqu'au dernier pour sauver l'indépendance de leur patrie.

Et la seule réponse que je pus obtenir à quelques autres questions sur le danger oii se trouvait la

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