Secrétaire do la mairie
— Bien certainement, me répondit-il, que voulezvous qu'elles fassent les femmes qui n'ont pas le moyen d'acheter de vrais diamants ?
Il faut dire, cependant, que le musée contient des tableaux de valeur et que j'ai vu plus d'œuvros d'art à Ballarat que dans aucune ville de la même importance.
Bendigo, l'autre ville aux mines d'or, est plus active que Ballarat, mais moins jolie. Cependant elle possède une grande place entourée de monuments qui feraient honneur à une ville encore plus importante. Elle possède, de plus, un labyrinthe de fougères que je recommande aux amoureux à la recherche d'un lieu tranquille, frais et invitant. Du reste. Dieu sait si l'on y soupire !
Geelong est une petite ville endormie, consacrée à la bigoterie la plus étroite, qui se trouve, comme Melbourne, sur les bords de Phillips-Bay.
C'est dans cette ville de saints (chaque colonie peut se vanter d'en avoir une pareille) qu'un des notables, vieux fossile antédiluvien, alla au bureau de location pour demander, avant de prendre des billets pour ma causerie, s'il n'était pas dangereux de mener des dames entend le « ce Français » faire des conférences. C'est aussi dans cette intéressante ville qu'un farceur anonyme m'envoya un portrait du général Wellington en me conseillant de le placer
de manière à ce ([ue je ne le perde jamais de vue. N'eùL-il pas élé plus chrétien et plus convenable d'envoyer à « ce Français » qui se trouvait do passage à (ieelong, un portrait du général l^osquet qui, à la bataille d'inkerniann, sauva la vie à toute une division anglaise qui allait être massacrée jusqu'au dernier par les Russes?
OIil l'amour des bigots!
Geelong était destinée, à sa fondation, à devenir la capitale de l'Australie et, qui sait, peut-être la plus importante ville du monde; mais — comment cela est il arrivé, je n'en sais rien — c'est Melbourne qui est la capitale de la colonie, et Geelong, après avoir cru tenir en main le pivot de l'univers, est restée Geelong.
Sic transit gloria mundi.
La Société coloniale. — Les cliques. — Les journaux de société. — Gens à la mode. — « Eles-vous du Set! ». — Les femmes de société. — Les Australiennes sont très belles. — Le \ieux monde singé. — Un « Snob » colonial. — Les Australiens n'ont pas mis assez de soin à se choisir des ancêtres. — L'endroit fashionablc et l'endroit sensible. Darlhuj Point et Sore Point.
Depuis des siècles le vieux monde tolère une sociélé oisive en considération des quelques petits services qu'elle rend aux beaux-arts qu'elle protège, au commerce qu'elle aide, à l'élégance qu'elle enlrelient, aux bonnes manières qu'elle perpétue; mais les mondes nouveaux ne devraient avoir d'admiration que pour le courage, l'abnégation, le travail, la fierté du devoir accompli, et ne tolérer d'autre société que celle qui peut se vanter avec droit de contribuer au progrès du pays.
LA MAISON lOIIN IHILL ET C'^ 79
Cependaut, vous trouvez en Australie, qui doit son existence et son avenir à de vaillants pionniers au visage ridé par la fatigue et les souffrances, aux bras brûlés par le soleil, des gens qui se vantent déjà de ne faire œuvre de leurs dix doigts, des parasites qui singent tous les inutiles du vieux monde, et qui semblent n'avoir dans la vie d'autre but que d'arriver k appartenir à un certain monde, à un certain sd.
Ces gens, qui ont Iiérité de fortunes gagnées par un travail opiniâtre et une vie d'abnégation complète, dénigrent déjà les colonies et se croiraient déshonorés en buvant un verre de l'excellent vin que produit l'Australie. Ils ont refusé d'écouter madame Melba tant qu'elle était des leurs, et aujourd'hui ils payeraient volontiers cent francs un fauteuil d'orchestre si la diva voulait bien aller se faire entendre à Melbourne ou à Sydney.
La société coloniale n'a absolument rien d'original. Elle se contente de copier toutes les impostures, toutes les folies du vieux monde britannique. Vous trouverez dans l'hémisphère du sud la vénalité, l'adoration du veau d'or, l'hypocrisie et le cant encore plus rampants que dans la vieille Angleterre, et je puis vous garantir qu'un habit mal coupé vous y fermera beaucoup plus de portes qu'une réputation douteuse, et qu'on vous pardonnera mille billevesées si vous serrez la main de l'hôtesse en levant le coude à la hauteur du menton.
Et les femmes de ce monde-là, sublimes avec leurs sets!
Je me rappelle deux dames que j'avais rencontrées à Melbourne et que je revis plus lard à Adélaïde où elles étaient allées demeurer.
— Eli bien, leur dis-je, comment vous plaisez-vous à Adélaïde ?
— Oh, firent-elles, nous ne sommes pas complètement installées et nous n'avons encore reçu que fort peu de visites, mais il est évident que nous pourrons fréquenter le meilleur monde. L'essentiel dans la vie c'est d'être reçu dans la société de choix, in the proper set.
Cette farce ridicule se joue jusque dans les plus petites villes. Là aussi ils ont leurs sets.
Dans un petit trou de deux mille âmes, fourré au cœur du Bush, je rencontrai un jour une dame avec laquelle j'entrai en conversation en lui disant que je m'étais une fois trouvé à Sydney avec une habitante de sa ville, et j'ajoutai en la nommant :
— Vous la connaissez sans doute ?
— Oui, fit-elle, comme si elle cherchait à fouiller dans ses souvenirs, je la connais... de nom, mais elle et moi nous ne fréquentons pas le même monde.
— Parfaitement, dis-je, pas le môme set, eh?
— Voilà.
Cette sélecte coloniale était la femme d'un quincaiiler de la petite ville en queslion.
Franchement, chère madame, il ne peut pas être
donné à tout le monde d'être la femme d'un quincailler.
Je connais une femme de Melbourne qui s'est vantée d'avoir été obligée de cesser de voir une femme charmante et des plus distinguées, « parce que, le jour de ses réceptions, elle ne pouvait pas tolérer à sa porte une voiture de louage ».
J'en connais une autre qui me disait un jour : « Voyez-vous, les boutiquiers deviennent intolérables, aujourd'hui ils se faufilent partout ». Le père de cette haulte dame est maraîcher dans un des faubourgs de x^Ielbourne.
Les femmes de cette curieuse société font de la réclame comme les plus audacieux marchands de pommade pour faire repousser les cheveux. Quand elles donnent un dîner, une soirée ou un bal, elles envoient des invitations aux journaux afin que des reporters puissent venir prendre des notes et raconter en détail ce qui se passe chez elles. C'est ainsi que leurs toilettes se trouvent décrites dans les journaux, leurs invités nommés et le menu de leurs dîners donné en détail.
Leurs portraits en robes décolletées sont affichés à la vitrine des photographes avec leurs noms. Pourquoi pas leur adresse? dirait un Français, si pareille chose se voyait à Paris.
Il existe dans les grandes villes de l'Australie de six à dix journaux, dits journaux de société, qui vivent de ce vilain travers anglais, le snobbenj. La
langue française ne fournit point de mot qui exprime la chose, et je crois que nos ennemis les plus acharnés seraient les premiers à reconnaître que la raison en est que nous n'avons pas ce travers-là. Dieu nous pardonne, nous en avons d'autres; mais si je me sens quelquefois fier d'être Français, c'est que, entre cent autres raisons, nous n'avons pas en France de journaux de société. Cela nous importerait peu de savoir que « Miss Jones a pris le thé lundi avec Miss Robinson », ou que « Miss Brown a dansé mardi chez madame Smith ». Nous ne tenons nullement à savoir que (( madame A... était superbe en rose au bal de madame B... », et que « madame C... a reçu ses invités à l'entrée du salon avec beaucoup de grâce», ou encore que «mademoiselle D... était belle à faire tressaillir en bleu électrique ».
Nos femmes. Dieu merci; sont plus modestes et plus sérieuses que cela. Non seulement elles ne permettent pas aux photographes d'afficher leurs portraits à leurs vitrines; mais si vous allez au Salon pour y voir les portraits de nos femmes peintes par des Bonnat, des Carolus Duran, je vous assure que vous ne verrez sur le catalogue le nom d'aucun original. Sur les boulevards, il est vrai, sont exposées les photographies de nos actrices, avec le nom au bas de chaque portrait, mais c'est là une autre affaire : la profession du théâtre exige de ceux et de celles qui la suivent qu'ils fassent constamment de la publicitôi
Le snoObery n'est pas un trait caractéristique des Australiens, c'est un trait caractéristique de l'Anglo- Saxon, développé à outrance aux colonies, que l'on trouve en Angleterre, au Canada, aux Etals-Unis et partout où se parle la langue anglaise. Dans tous ces pays-là les journaux de société foisonnent.
En Australie, ce n'est pas seulement Melbourne, Sydney et Adélaïde qui se payent ce luxe. Il n'est pas jusqu'à tel ou tel petit laubourg de la ville qui n'ait, lui aussi, son society-journal . Voyez d'ici la Gazette des Batignolles, rapportant les faits et gestes des habitants de ce respectable quartier de Paris, et tâchez de vous imaginer que vous pourriez lire pareille feuille avec intérêt.
Ce qu'il y a de plus curieux et de plus amusant, c'est que tous ces journaux de société anglo-saxons adoptent le ton de censores morum; et il n'en est pas un qui ne se pose en Juvénal hebdomadaire, tout en flattant ses abonnées par des comptes rendus de ce qui se passe chez elles, accompagnés de détails qui devraient faire rougir de honte une maîtresse de maison qui se respecte.
Laissez-moi vous avouer que je commence à être fatigué d'entendre constamment porter aux nues la modestie des femmes anglo-saxonnes. J'en ai les oreilles rebattues. A des bazars, tenus en Angleterre et aux colonies, dans le but d'acheter un orgue pour l'église ou d'obtenir assez d'argent pour achever le clocher, j'ai vu des femmes et des jeunes filles se
conduire comme de vraies farceuses pour remplir la caisse du pasteur.
J'ai vu, dans la société des grandes villes australiennes, des femmes de toute beauté, de jolies figures admirablement plantées sur des épaules superbes, plantureuses sans être exagérées; mais j'y ai rencontré les femmes les plus frivoles qu'il se puisse imaginer. Bals, dîners, soirées, visites de convenance, ganlen et lawn-tennis parties, voilà le seul but, l'unique occupation de la vie. Ces femmes sont sans originalité. Leur conversation est sans matériaux, sans intérêt et sans naturel. La vie sociale n'a ni l'élégance recherchée ni la vivacité spirituelle de Paris; elle n'a ni l'entrain ni l'animation intellectuelle de New- York ou de Boston. C'est l'ennui déguisé en gaieté. Les hommes parlent finance, laine et moutons ; les femmes parlent scandale, débinent leurs connaissances, et discutent la question de savoir si madame une Telle appartient ou non à tel ou tel set.
Comme snob, voici qui est assez réussi.
Il s'est trouvé à Hobart (Tasmanie) un torchon hebdomadaire qui, ayant appris que j'avais été pendant quelques années professeur à la Grande École de Saint-Paul à Londres, crut m'insulter en m'appelant « ancien pion ». Je dois dire que je ne m'en suis pas moins bien porté : il est de ces « insultes »
qui Ibiil plus de mal à ceux qui les bavent (|u'à ceux qui les reroivent. C'est \k la seule note désagréable qui me soit venue aux oreilles, la seule cclaboussure que j'aie rerue aux colonies et elle n'a pas fait tache. M. Alphonse Daudet, dans ses Trente ans de Pai'is, s'est vanté d'avoir été pion, je pourrais donc, moi, en être très fier.. . si je l'avais été ! Pauvre idiot, bétc de Snob I
Placez deux Anglais sur une Ile déserte et, au bout de peu de temps, l'un des deux aura découvert que son grand-père valait mieux que le grand-père de l'autre et il aura inauguré une aristocratie dans l'île, et peut-être môme lancé un society-journal pour y faire rapporter ses faits et gestes.
La plupart des gens de société, dans les pays anglo-saxons surtout, passent une grande partie de leur temps à retrouver leurs ancêtres et à se fabriquer des arbres généalogiques dont le tronc prend racine au moyen âge. Les Australiens ne font rien de la sorte. Comme le reste du genre humain ils ont des ancêtres, mais beaucoup d'entre eux préféreraient n'en point avoir. Leur origine, dans la Nouvelle-Galles du Sud et la Tasmanie, est un endroit sensible sur lequel il ne faut pas mettre le doigt.
Voltaire a dit qu'un homme ne saurait prendre trop de soin à choisir ses ancêtres. Bien des Australiens n'ont tenu aucun compte de cette sage
recommandation. On sail, en eii'et, que les premiers colons de la Nouvelle-Galles du Sud et de la Tasmanie étaient des galériens. Aussi les Australiens de ces colonies ne s'intéressent-ils guère qu'aux deux générations qui les ont précédés. Et, cependant, il faut se rappeler que rAngicterre d'il y a soixante et soixante-dix ans transportait en Australie de braves gens dont les crimes seraient aujourd'hui punis de quelques jours d'emprisonnement ou même simplement d'une amende de quelques scliellings. Malgré cela le fait n'en reste pas moins là.
L'aristocratie de Sydney est allée s'établir aux environs de la ville, sur de jolis promontoires d'où l'on domine la plus belle rade du monde. Ces faubourgs élégants s'appellent Darling Point, Pott's Point, etc. Darling Point (la Pointe Chérie), voilà l'endroit fashionable.
Juste en face se trouve l'île des Kakatoès, où logeaient les galériens au temps jadis, voilà l'endroit sensible.
Botany-Bay n'existe plus depuis longtemps. On voit maintenant Elisabeth-Bay, Rose-Bay et plusieurs autres quartiers recherchés par des gens que j'ai trouvés pour la plupart d'une amabilité, d'une hospitalité que je ne saurai jamais oublier.
Disons donc au plus vite que les Australiens n'ont point d'ancêtres. Nous touchons d'ailleurs à un siècle où les gens seront jugés d'après leur mérite, et non d'après leurs ancêtres, môme en Angleterre.
LA MAISON JOHN ItliLL ET C."' 87
Quand j'aurai dit (jue j'ai rcncouLrô dans les colonies des gens cliarniauts, des gens aussi aimables et aussi distingués qu'on puisse le désirer dans la meilleure société européenne, cela sera suffisant, je l'espère, pour que ce chapitre ne soit pas interprété en mauvaise part. Ainsi donc, chère madame, qui me faites l'honneur de me lire à Sydney ou à Melbourne, veuillez ne rien voir dans ce chapitre qui soit à votre adresse, car bien certainement ce n'est pas de vous qu'il s'agit. La société dont je parle n'est pas la vôtre, qui est de bon aloi, mais l'autre, celle que l'on place entre deux guillemets. Voilà qui est bien compris^ n'est-ce pas?
L'hospitalité des colonies. — Les gens chez eux et cliez les autres. — Extrême obligeance de l'Australien. — Enfantillage. — Visite aux quatre éternels bâtiments des villes coloniales. — Impressions. — Dépenses folles. — Donnez-nous une prison. — Qui eit Bismarck ? — Connais pas. — Au temps jadis.
Les habitants des colonies anglaises sont, comme les Anglais chez eux, les gens les plus aimables et les plus hospitaliers qui soient au monde. Je dis et répète emphatiquement, « comme les Anglais chez eux », car ce serait à tort qu'on jugerait les Anglais d'après les échantillons que l'on rencontre souvent en voyageant sur le continent.
Et, ici, nous pourrions peut-être poser une question. Comment se fait-il que les Anglais, qui sont si aimables chez eux, soient souvent si désagréables en voyage? Et nous pourrions, en réponse, répéter la question que Labiche nous pose dans le Voyage de
M. Perrichon : a Comment se fait-il que les Français, qui sont si spirituels cliez eux, soient si bètes chez les autres? »
Si l'on veut juger un homme, il faut l'éludier chez lui, au naturel, alors qu'il est bien lui. L'ignorance de la langue et des us et coutumes du pays étranger où il se trouve le rend gauche. A l'étranger, il joue un rôle qu'il sait plus ou moins mal. A part le gentilhomme parfait, qui est et reste partout gentilhomme parfait, l'homme hors de son pays est plus ou moins comme un poisson hors de l'eau. 11 n'est pas dans son élément. 11 ne respire pas librement, il vit mal. II n'est pas dans son cadre, encore moins dans son assiette. Ce n'est pas lui. Je crois que Dieu, en créant l'homme, lui a dit : « Tu resteras chez toi. »
L'Anglais chez lui me plaît et je fais de mon mieux pour lui plaire; mais qu'un Anglais à Paris m'arrête pour me demander sans même toucher son chapeau: OU est le roue de Révolé? il m'ennuie et me déplaît, et je lui réponds invariablement : « Roue de Révolé? Connais pas. » Voilà.
Ma parole d'honneur, je crois même qu'on change le physique de l'Anglais qui voyage. J'avoue n'avoir jamais rencontré en Angleterre l'Anglais aux favoris rouges ^ et les Anglaises aux longs crocs qui font les délices de nos journaux comiques ; mais je dois
1. Voilà vingt ans que les Anglais ne portent plus de favoris.
90 LAMAISONJOHNBULLETC'^
dire, pounHre juste envers mes confrères de Paris, que, en France, en Suisse, et partout où l'on rencontre les touristes, j'ai compté ces types-là par douzaines, et, ce qu'il y a de plus joli, c'est que les nombreux amis que j'ai en Angielerre sont, à ce sujet, du même avis que moi. Allez donc expliquer ce pliénomène-là, vous qui vous y entendez.
Comme les Anglais chez eux^ j'ai trouvé les Australiens — et, pour comprendre les habitants de la Nouvelle-Zélande et de la Tasmanie, je dirai les Australasiens — d'une hospitalité charmante. Je ne me rappelle pas, par exemple, une seule ville où, le jour de mon arrivée, je n'aie pas été fait membre honoraire du club de l'endroit. C'était à (jui m'offrirait une promenade en voiture ou à cheval, un piquenique, une partie de chasse. Les invitations les plus empressées pleuvaient de toutes parts. Dans les campagnes, la maison était ouverte. J'y entrais. J'aurais pu m'y installer.
Si les habitants des colonies ont tous les petits travers des peuples vivant dans une société nouvelle, ils en ont, sans exception, toutes les qualités. En cela ils ressemblent aux Américains.
Et qu'est-ce que l'Australie sinon une Amérique en herbe?
Mais n'anticipons point. Le fait est, cependant — on peut le dire dès le début de ce récit — que l'Australien commence à ne plus aimer s'entendre appeler
LA MAISON lOflN i;i 1,1. ET C ' *" 91
colonial. Il est fier de son pays, l'esprit de nationalité grandit chez lui tous les jours, et aujourd'hui il est fier de s'appeler et de s'entendre appeler Australien.
11 est fier, non seulement de son pays, mais de sa petite ville qu'il a vue, pour ainsi dire, sortir de terre et qu'il s'est eiïorcé de rendre florissante. Comme r Américain, il vous demande, alors que vous sortez du train et que vous avez à peine eu le temps de secouer la poussière de vos vêtements, ce que vous pensez de l'Australie, de sa petite ville que vous venez d'apercevoir pour la première fois, et, n'aurait-il à se vanter que d'une rue parsemée de petites masures en bois, il oiïre séance tenante de se mettre à votre disposition pour vous montrer lés points intéressants de la ville. Les points intéressants de la ville ! c'est à se tordre.
Des gens, à qui je n'avais jamais parlé de ma vie, traversaient la rue pour venir me dire : « Regardez bien, monsieur, vous êtes ici dans le Jardin de l'Australie. » Chaque district de l'Australie est le jardin des colonies. Ma réponse était clichée : ft Vous avez raison, répondais- je, c'est ce que j'ai encore vu de plus joli aux colonies, et vous avez le droit d'être fier de votre district. »
On m'a mené voir de petits bâtiments composés de trois ou quatre pièces, meublées d'une table, de quatre ou cinq bancs, d'un tableau noir et d'une carte de géographie. Le tout s'appelait Ecole Technique
OU Ecole des Arts. J)ans le vestibule, au rez-dechaussée, se trouvait le registre des visiteurs où l'on me priait d'inscrire Timpression de ma visite. iMon impression aussi était clichée. « Considérant lïige de cette ville, écrivais-je^ je connais peu d'endroits en ce monde possédant une Ecole Technique qui promet autant que celle de A. ou de B. » N'est-ce pas là l'Amérique où, dans chaque petit trou de ville, se vend un album des vues de Tendroit, c'est-à-dire la photographie de la pharmacie Smith, de la bonneterie Jones, de l'hôtel tenu par Brown, etc.?
11 faut envier le bonheur des Australiens. Ils sont parfaitement satisfaits d'eux-mêmes. En voyage ils poussent des cri? d'admiration à la vue d'une colline qu'ils appellent montagne, d'un filet d'eau qu'ils appellent rivière. Il est curieux de voir, dans cet immense pays, le petit bourgeois le plus provincial qu'il soit possible d'imaginer, et si vous ne le félicitiez pas des choses qu'il a accomplies, vous manqueriez non seulement de générosité, mais de politesse. Je rends grâce au ciel de ce qu'il n'existe pas en Australie une seule ville où je n'aie pu payer l'amabilité et l'empressement de mes hôtes en visitant l'Hôtel de Ville, le Bureau de Poste et l'Ecole Technique, et en inscrivant mes impressions sur le registre des visiteurs.
Parmi les causeries que je faisais en public, j'en avais une intitulée : « La plus heureuse Nation du
Monde. » C'était une causerie sur la France et les Français. Voilà dix ans que je voyage dans tous les coins du monde et il y a longtemps que je suis arrivé à cette conviction, que la France, quels que soient ses défauts, ses travers, ses vices même, est la plus heureuse nation du monde, bien certainement le pays où Ton sait le mieux vivre. Un Australien vint un soir s'asseoir près de moi dans le fumoir d'un club. « Quel observateur étonnant vous êtes, me dit-il, il n'y a que deux mois que vous êtes arrivé aux colonies et je vois par les journaux que vous allez faire une conférence sur l'Australie. » Pour lui, la plus heureuse nation du monde ne pouvait être que l'Australie.
Les peuples sont comme les individus. Quand ils sont jeunes ils sont enfants et possèdent tous les traits caractéristiques de l'enfance, la curiosité, la susceptibilité, le plaisir de s'entendre louer, et la jalousie du petit frère ou de la petite sœur si les joujoux et les bonbons ne sont pas distribués avec la plus stricte impartialité.
Je connais, dans la Nouvelle- Gai les du Sud, une petite ville de quinze ou seize cents âmes qui, jalouse de sa voisine parce qu'on venait d'y bâtir une prison, insista pour que son représentant au parlement obtînt du gouvernement une prison aussi grande et aussi belle que celle de la voisine. Comme d'habitude, le gouvernement accéda à la demande du député. C'est ainsi que les monuments poussent aux
colonies. Les électeurs disent au représentant : « Si tu n'obtiens pas pour nous un nouvel Hôtel de Ville ou un nouveau Bureau de Poste, nous ne voterons plus pour toi et tu perdras ta place de trois cents livres sterling. » Le représentant du peuple dit au ministère : « 11 ine faut un Hôtel de Ville ou une Ecole Technique pour la ville que je représente. Si vous ne me le donnez pas, je ne voterai pas pour vous et vous perdrez votre place de mille livres. » C'est ainsi que, dans les plus petits trous de deux mille habitants^ dans les se[)t colonies de l'Australie, vous verrez un Hôtel de Ville qui a coûté six cent mille francs, un Bureau de Poste qui a coûté cinq ou six cent mille francs, un Tribunal ^ à l'avenant, etc. Pour faire face à ces dépenses folles, le pays emprunte et se trouvait, à l'expiration de ma visite, sur le point de faire faillite.
L'Australie a pour devise : Avance, Australie ; mais c'est John l^uU aîné qui avance. . . les fonds.
Pour en revenir à ma petite ville, elle obtint donc sa prison. Mais quand cette prison fut lerminée, elle resta six mois sans locataires. Que firent les habitants? Ils tinrent un meeting d'indignation et formulèrent, sous forme de résolution, l'espoir que les magistrats et la police feraient désormais strictement
1. A Maryboiougli (Victoria) on plaçait au Tribunal un plalbnil de cent vingt-cinq mille francs. Tour le fixer on avait fait venir des ouvriers (rAllemagno. La ville n'a pas encore quatre mille âmes»
leur devoir, nlhi rjuc ce déplovahle étal de choses cessât (Fe.rislcr.
Il y a du bonlicur à se croire en possession de ce ([u'il y a de iiiiiuix au monde, et les Australiens jouissent de ce bonlieur-là. Ils sont satisfaits de leur sort et ne s'occupent jilus du vieux monde qui a cessé de les intéresser. Je parlais im jour avec un Anglais établi aux colonies depuis près de cinquante ans. Nous causions de l'Europe et j'eus l'ocrasion de mentionner Bismarck et quelques autres noms assez connus. Je crois, Dieu lui pardonne, qu'il n'avait jamais entendu ces noms-là de sa vie. Aussi je l'interrompis et lui dis :
— Peut-être ne vous occupez-vous pas beaucoup de ce qui se passe en Europe?
— Mon cher monsieur, répondit-il, pour vous dire la vérité, voilà bientôt cinquante ans que je suis en Australie, et je puis maintenant me passer entièrement de l'Europe.
L'Australien éprouve plus de plaisir à entendre chanter les amateurs de sa petite ville qu'à écouter les grands chanteurs que l'Europe lui envoie de temps à autre. Livré à lui-même, il prend ses plaisirs au club, aux bazars d'église, aux meetings politiques et sociaux, en un mot à tout ce qui est d'intérêt local.
Ouvrez les journaux publiés dans les colonies, et vous n'y verrez, pour ainsi dire, aucune nouvelle d'Europe, si ce n'est à Sydney ou à Melbourne ;
mais ces deux grandes villes ne sont pas l'Australie. La véritable Australie, ce sont ces centaines de petits centres de population éparpillés sur un continent à peu de chose près aussi grand que l'Europe tout entière. Si cependant, les ancUelers australiens se trouvent en Angleterre ou en Amérique, de longues dépêches à dix francs le mot tiennent les Australiens au courant des parties de cricket dans lesquelles ils se trouvent engagés. C'est l'intérêt local qui domine tout Les Américains sont plus avancés. Ils ont passé cette période de transformation. L'Europe les intéresse ; mais il faut ajouter que l'Amérique nest qu'à six jours de l'Europe, tandis qu'il faut six semaines pour se rendre d'Angleterre en Australie. De plus, l'Ausli-alie est beaucoup plus jeune que l'Amérique.
Oui, elle est jeune, cette bonne et brave Australie, et quand on songe à ce qu'elle a accompli en quelques années, il me semble qu'elle peut rire de ses petits travers comme je le fais.
Je me promenais un jour en voiture à Broken- Hill, la ville la plus riche du monde en mine d'argent, Broken-Hill, il y a huit ans un désert, aujourd'hui peuplé de quarante mille habitants. Nous passâmes devant une bicoque en ruine.
— Qu'est-ce que c'est que cette vieille masure? dis-je h mon compagnon, un ingénieur de l'endroit.
— Oh, ça? fît-il, c'était au temps jadis (in the olii times) le tribunal de la ville.
Au temps Jadis ! moi, je songeais au leiii()s des croisades.
— Que voulez-vous dire? Au temps jadis? Mais je croyais que Broken-Hill n'avait que six ou sept ans d'existence.
— Oh! dit-il nonchalamment, je veux dire, il y a trois ou quatre ans.
Voilà le temps jadis de l'Australie.
Le sans-gène des colonies. — Société d'idniiralion niutuclle. — Un curieux toupet. — Un aimable propriétaire. — Politiciens modestes. — Conseils donnés à l'Anglelerre par un ministre australien. — l'rovincialisme. — Xni)ier. — Opinions de madame Sarali Bernliardt. — 31. Slajdey et le conseiller municipal. — Le Czar n'a qu'à bien se tenir. — Je présente Sophocle aux colonies et joue un mauvais tour à Corneille. — Toupet colonial.
Vous trouvez dans les colonies ani^laises tous les traits caractéristiques des Américains et des peuples qui n'ont que relativement quelques années d\xistence: non seulement l'enfantillai^o et rirrévérence, mais la sufTisancc et h; sans-génc.
Chaque colonie ani;laise forme une immense Société d'admiration mutuelle, jalouse de ses voisines et persuadée de sa supériorité. Le provincialisme si accentué des Australiens provient de leur isolement
LA MAISON JOHN BULL ET C'^' t)0
et de leur Jgnorancc complète du vieux monde, (.eur sullisance naît de res()rit démocratique, de l'esprit d'indépendance inculqué chez eux depuis la plus tendre enfiince, et qui fait dire à tout libre Iketon : « Je vaux autant que mon voisin », c'està-dire « je lui suis bien su])érieur ».
C'est là un sentiment anglais qui se développe aux colonies.
Que les plus grands savants de l'Angleterre se réunissent au Mansion-llouse pour faire lionnnage à M. Pasteur et reconnaître publiquement la réussite complète de ses grandes découvertes, vous pourrez lire dans les journaux du lendemain quelque lettre d'un ignorant prétentieux, déclarant que M. Pasteur est surfait, et que ses découvertes sont loin de le satisfaire.
Si un ouvrier français se trouvait à la Sorbonne ou au Collège de France, et qu'il y entendit la conférence d'un Caro ou d'un Renan, il quitterait respectueusement la salle en se disant : « Mon garçon, cela n'est pas à ta portée, tu t'es fourvoyé. » Un ouvrier anglais, australien surtout, quitterait la salle en haussant les épaules et criant à tue-téte : ft Faut-il qu'il y ait des gens bêles pour trouver cela intéressant! c'est un imbécile. »
L'Australien des classes inférieures n'a de respect pour rien de ce que le monde tient respectable: talent, vieillesse, position. Il appelle ses parents le vieux et la vieille, et s'il n'est pas parfaitement sur
100 LA MAISON JOHN BULL ET c'^
dene pouvoir faire les vers aussi bien que Shakespeare, c'est tout simplement parce qu'il n'a jamais essayé.
Dans tous les coins de la terre où se trouvent réunis quelques Anglais, vous voyez l'insupportable individu qui envoie des lettres aux journaux pour y faire connaître ses opinions urbi et orbi. Questions politiques, religieuses, sociales, commerciales, littéraires, dramatiques, tout cela est de son domaine, il est la science infuse. Vous trouvez le type à Londres ; il fourmille dans les provinces de l'Angleterre. 11 décide toutes les grandes questions d'état, il conseille les souverains de l'Europe, crilique les travaux d'Édison ou les découvertes de Pasteur ; rien n'est sacré pour sa plume d'orgueilleuse nullité. Il a un remède pour tous les maux de la terre.
Cet être assommant que l'on trouve à foison dans les colonies, est modeste. 11 signe ses lettres d'un pseudonyme. C'est généralement Vé?-ité ou VeîitaSj Justice ou Justitia, Observateur, plus généralement encore il signe Pro Bono Publico. Quand la lettre paraît, il achète quantité de numéros du journal qu'il envoie à ses amis, en ayant soin de mettre au bas de la lettre: « Pro Bono Publico, c'est moi. » Ces gens sont les Perrichons du monde anglo-saxon.
Quel sans-gêne, quel aplomb ils ontces Australiens ! Je me rappelle avoir été un jour arrêté, dans une
rue de Sydney, par un jeune homme assez bien mis qui me lapa sur l'épaule et me dit :
— K tes- vous Max O'RoIl ?
— Oui, que désirez-vous?
— Oh, rien. Je voulais vous rep,arder, voilà tout.
Si vous êtes fier, n'allez ni dans l'Ouest de l'Amérique ni dans les Colonies, où l'on vous remettra vite à votre place. En arrivant un jour à l'hôtel d'une ville, je m'enquis de l'adresse d'un monsieur pour lequel j'avais une lettre d'introduction.
— Où demeure M. B...? demandai-je.
— Voulez-vous dire Dick 6...? répondit mon hôtelier.
On n'est connu, aux Colonies, que comme Dick, Tom ou Harry.
Le propriétaire d'un hôtel australien où j'étais descendu vint me trouver immédiatement après mon arrivée, et me dit d'un air aimable mais quelque peu protecteur : « Il y a en ce moment une douzaine de commis-voyageurs (commercial gentlemen) dans mon hôtel ; si vous voulez, je vous présenterai à eux ; peut-être que vous leur plairez et ils iront vous entendre ce soir à l'Hôtel de Ville. »
Cet obligeant hôtelier voulait me servir. Ses intentions étaient excellentes. Je le remerciai en m'excusant.
Toutes les oies coloniales sont pour le moins des cygnes.
En face de mon hôlel à Wagga-Wagga (que l'on doit se trouver handicapé quand on demeure à Wagga-Wagga !), se trouvaient trois petites boutiques, l'une de nouveautés, l'autre de quincaillerie, la troisième d'épiceries. La première s'appelait Emporium Impérial, la seconde Palais de Commerce, et la troisième Grand Entrepôt commercial, prononcé par les habitants Inneterpotle.
Je passe les Louvres et les Bons Marchés de Tarakundra, Maratitipu et Ratatata.
Dans une petite ville de quinze cents âmes, j'ai vu écrit, au-dessus de la petite boutique d'un fruitier où se trouvaient à l'étalage quelques livres de cerises et de fraises. Au Palais des Fruits, et cela en français, ne vous déplaise.
Mais qu'est-ce que tout cela, comparé à cette petite boutique d'Invercargill (Nouvelle-Zélande) où se débitent des petits jouets à deux sous et qui porte l'inscription Dépôt Leviathan de Joujoux?
Chez les politiciens des colonies la suffisance devient épique. Le politicien démocrate est assez suffisant partout. Le politicien colonial, jugez donc!
Sir Georges Dibbs, premier ministre de la Nouvelle- Galles du Sud et chevalier-commandeur de l'ordre de Saint-Michel et Saint-George (peu de politiciens échappent à ce titre) alla, au printemps ^ de l'année