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Dans riiémisplièrc du sud, c'est rautomne

LA MAISON JOHN lîULL ET C''' 103

180^, passer quelques mois eu Anj^leterre et profiler de sou voyage pour cutreteuir ie gouveruemeui augiais des affaires de la colouie. I?eudaut des mois les jouruaux australieus fureul remplis de dépêches reportaut les faits et gestes du grand homme d'État. Il avait dîné ici, dansé là ; il avait passé quelques jours au château de lord A. ou chassé avec lord B. ; il avait clé présenté à Son Altesse Royale le prince de Galles, baisé les mains de la reine. C'était Dibbs à toutes les sauces. Grande fut la surprise un jour de lire dans les journaux une dépêche annonçant que le démocrate (presque républicain) australien s'était agenouillé devant Sa Majesté Britannique pour recevoir le titre de chevalier. « Il ne l'a pas volé », s'écrièrent les uns. « Du train qu'il y allait, s'écrièrent les autres, cela ne pouvait pas lui manquer. Maintenant ça y est, ces aristocrates anglais l'ont débauché ». Les uns rirent, d'autres se moquèrent, d'autres encore commencèrent à se fâcher. Les dépêches continuèrent à inonder les Colonies, mais annoncèrent bientôt le retour du nouveau chevalier. Etait-ce un courtisan ou un fidèle colonial qui allait rentrer?

Le ministre australien rentra et reparut, à un grand meeting de réception tenu dans le magnifique Hôtel de Ville de Sydney, dans son vieux rôle d'ami du peuple. Ce n'était pas un collier de ruban violet à bords cerise qui l'avait changé. Ce collier, dit-il, il l'avait accepté à corps défendant. La reine l'avait voulu, et il avait fallu s'incliner jusqu'aux genoux.

Il fallait maintenant expliquer le voyage à la jeune démocratie australienne. Le ministre s'en tira à merveille.

J'extrais de son modeste discours le passage suivant. Il est sublime.

— On me jette à la figure que j'ai été sur les brisées de mes prédécesseurs et que je n'ai fait que renouveler leurs efforts pour faire respecter en Angleterre les droits de cette colonie. Cela est parfaitement vrai. Ce n'est jamais après un premier essai que les grands événements dans la vie des peuples se sont accomplis. Lisez la vie d'Abraham Lincoln et vous en serez convaincu. C'est la patience seule qui remporte de grandes victoires. J'ai eu plusieurs entrevues avec M. Goschen \ et j'avoue qu'il m'a donné du fil à retordre. En regardant sa mâchoire ferme, carrée, je me suis dit : Voilà enfin un adversaire digne de rompre une lance avec moi. M. Goschen m'a dit qu'il n'approuvait pas notre politique fiscale. Je lui ai répondu que cela n'était point son affaire (très bien !], que cela regardait seulement le peuple de la Nouvelle- Galles du Sud (applaudissements), et je puis vous affirmer que M. Goschen, en un rien de temps, s'est rendu à mes vues.

Voilà, certes, qui est du plus haut comique.

Je vous assure que si TAngleterre, dans sa solli-

1. M. Goschen, un des premiers financiers du monde, était alui's clianct'lier do rEchiquier anglais.

citiido maternelle, offrait à l'Australie, dont les finances sont en ce moment dans un pétrin impossible, de lui prêter M. Goschen (comme jadis elle le fit en Egypte) pour l'aider à mettre un peu d'ordre à ses aflaires, le peuple des colonies répondrait que l'Australie possède des Goschens à la douzaine, et que John Bull peut se mêler de ce qui le regarde et rester chez lui.

Le ministre de la Défense nationale de l'une des colonies australiennes (ancien boucher devenu politicien) se trouvait un jour sur la Tamise avec plusieurs ofTiciers anglais. Il se mit à critiquer les fortifications et à expliquer combien il serait facile de s'emparer de Londres. Les autorités militaires et navales écoutèrent l'ancien boucher et ne bronchèrent point. Le sang-froid britannique est prodigieux. Pendant longtemps l'anecdote fît le bonheur des clubs de Londres.

Un jour de fête publique, le maire d'un petit bourg m'invita à l'accompagner jusqu'au lieu où les paisibles habitants s'étaient assemblés pour passer la journée à se divertir. Quand nous arrivâmes, une députalion se présenta pour souhaiter la bienvenue à son Adoration (c'est ainsi que les maires d'Angleterre et des colonies concourent modestement avec la divinité).

Le maire, sans quitter la voiture, se leva et adressa à la foule quelques paroles bien senties de circons-

tance. Tous écoutèrent dans le recueillement le plus complet.

— Oui, mes cliers concitoyens, s'écria le maire, quincailler de métier, divertissez-vous, vous l'avez bien mérité. Une communauté aussi travailleuse que celle-ci peut s,'amuser de bon cœur, la conscience satisfaite. Je vous remercie des bonnes paroles que vous m'avez adressées. Elles m'ont été droit au cœur. Tant que j'aurai l'honneur d'être votre maire, vous pourrez compter sur moi. Je m'intéresserai toujours aux récréations du peuple.

Jamais capitaine de pompiers, h. Fouilly-les- Épinards, ne fit un discours plus pénétré d'importance personnelle que ce bon maire australien.

Les peintres de Melbourne ont tous les ans, au mois de mai, un banquet pour célébrer l'ouverture de leur exposition.

J'assistais à ce banquet. Les académiciens royaux de Londres ont aussi une fonction de ce genre-là.

On propose un toast à l'art dans la colonie de Victoria.

Un artiste se lève et répond. Il termine son speech en disant :

— J/art dans cette colonie fait tellement de progrès que, dans peu de temps, le Salon de Paris et l'Académie royale de Londres verront exposés sur leurs murs des tableaux victoriens qui ne le céderont en rien aux œuvres des premiers peintres francjaiset anglais.

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On nie pria do dire quelques mois.

— Messieurs, dis-jo à celte assemblée, permeltezmoi (le me faire piopliMe, puisque j(^ ne suis pas dans mou pays. Je vois, venii- à grands pas le jour où es peinlres français et anglais ne seront vraiment célèbres que lorqu'ils auront réussi à faire accrocher leurs tableaux à Melbourne.

L'assemblée se dispersa iimnédialemenl cl alla se coucher.

Plus la ville est isolée, plus le provincialisme est prononcé. Il existe, sur la côte orientale de la Nouvelle-Zélande, une petite ville de trois ou quatre mille âmes dont l'importance personnelle est homérique. C'est Napier.

Je venais de faire une causerie au théâtre de Wellington, capitale de la Nouvelle-Zél;mde. La salle était comble, et jamais auditoire intelligent ne m'avait fait l'honneur de m'apprécier avec plus de sympathie et de chaleur. A la sortie, mon imprésario attrapa au vol le bout de conversation suivant :

— Quel succès !

Puis quelques remarques flatteuses.

— Pas mauvais, fit l'autre; mais à Napier il ne serait pas apprécié. Nous sommes plus difficiles que cela.

Mon imprésario n'a jamais osé me mener à Napier.

Quand on a réussi à satisfaire Paris, Londres,

Edimbourg, Glasgow, Birmingham, Manchester»

Liverpool, .New- York, Boston, l^iiladdphie, Chicago. San Francisco, Sydney, Melbourne, Adélaïde, etc.. on regrette de ne pas se sentir de force à satisfaire iVapier.

C'est à Napier que, après le concert donné dans celte ville par l'éminent baryton anglais, M. Charles Santley, un journal s'écria qu'il y avait à Napier au moins vingt amateurs qui chantaient tout aussi bien que M. Santley et beaucoup plus fort.

J'aurais voulu faire des causeries à INapier en français. Je m'y serais probablement fait dire que mon français était loin d'être irréprochable.

J'ai rencontré un jour un brave Australien, habitant un petit trou de quelques centaines d'âmes dans la colonie de Victoria. Il était incapable de parler ou de comprendre un mot de français. Il était allé à Melbourne voir madame Sarah Bcrnhardt jouer Adrienne Lccouvreur.

— Eh bien, lui dis-je, que pensez- vous de notre grande tragédiennne ?

— Pas mauvaise, répondit-il ; mai crois qu'on la surfait beaucoup.

Il y a quelques années, le fameux Stanley, l'intrépide explorateur de l'Afrique centrale, fit une tournée de conférences dans les colonies australasiennes. Il avait confié ses destinées à M. R.-S. Smythe. Il ne pouvait les placer en meilleures

mains. Quelques jours avant de l'aire paraître M. Stanley à Ncwcastle, dans la Nouvelle-Galles du Sud, M. Smylhe se trouvait dans cette ville pour y préparer son terrain. 11 rencontre un conseiller municipal de sa connaissance. Après avoir échangé les politesses de circonstance, le conseiller municipal dit au fameux imprésario australien :

— Eh bien, Smythe, qui est-ce que vous allez nous faire entendre?

— J'ai l'intention d'amener M. Stanley la semaine prochaine. Croyez- vous qu'il aura du succès?

— Je n'oserais vous l'assurer, répondit le digne conseiller municipal. J'ai plusieurs fois fait moimême des conférences à Newcastle, et je n'ai jamais pu réussir à avoir du monde.

Une petite feuille de Nelson, ville d'environ deux mille âmes, dans la Nouvelle-Zélande, parlant d'une conférence de M. Stanley, remarquait « que M. Stanley était assez bon conférencier, mais qu'il était loin de posséder à fond son sujet ».

C'est ladite même petite feuille qui publia un jour, sur l'expulsion des Juifs ordonnée par le gouvernement russe, un article intitulé : « Le conseil que nous donnons au Czar. »

Le Czar n'a plus qu'à bien se tenir.

J'ai eu le bonheur de ne pas trop déplaire à ce petit journal qui a déclaré que mes causeries étaient excellentes, bien qu'elles manquassent de balance. Attrape !

Mais ce que j'ai de plus joli comme souvenir de ce genre, c'est celui-ci.

C'était à B..., petite ville do douze à quinze mille âmes au Cap de Bonne-Espérance.

Je devais faire le soir, daiis ia Salle Lyrique, une causerie au public.

La Salle Lyrique, c'est un comble ! quatre murs en bois à l'extérieur, des bancs à l'intérieur, et au bout une scène, encadrée de planches sur lesquelles on avait badigeonné des nymphes et des sylphides.

A droite et à gauche se trouvaient deux longs pans portant comme inscription, adroite, Draina, à gauche Music. Puis venaient des noms, cinq de chaque côte: Shakespeare, Dante, Milton, Molière et Corneille à droite ; Beethoven, Berlioz, Wagner, Rossini et Verdi à gauche.

J'étais allé dans l'après-midi visiter la salle avec mon imprésario. Le propriétaire s'y trouvait. Quand il avait un moment de loisir, il venait, paraît-il, s'y asseoir et contempler son œuvre. Car cette Salle Lyrique, c'était son œuvre. C'est lui qui l'avait bâtie, c'est lui qui avait suggéré les décorations et les inscriptions. Tout cela était sorti de sa cervelle à lui, et il n'en était pas peu fier.

J'allai droit le trouver.

— Permettez-moi, lui dis-je sérieux comme un âne qu'on étrille, de vous remercier de ce que vous avez fait pour la France. Vous aviez à choisir les

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cinq plus grands poètes dramatiques du monde, et vous avez donné place à deux Français.

— Où donc voyez-vous cela ? fit-il. Shakespeare est Anglais, Dante Italien, Milton Anglais, Moliar Français et Cornhill Espagnol. Cela fait un Français.

Je ne bronchai point. Le Cid ne faisait-il pas des conquêtes après sa mort ? 11 venait peut-être, dans la petite ville africaine, d'acquérir Corneille à l'Espagne .

— Je crois que vous êtes dans l'erreur, avançai-je timidement, si toutefois j'ose placer mon opinion auprès de la vôtre.

— Oh I fît-il modestement, vous pouvez vous tromper comme les autres.

— Parfaitement seulement ce qui donne un peu de poids à mon opinion, c'est que je suis né à quelques kilomètres de la ville qui a vu naître Corneille.

Le propriétaire de la Salle Lyrique ne dit plus rien et me quitta. Le soir après ma causerie il vint me trouver.

— Vous avez raison, me dit-il, Cornhill n'était pas Espagnol, il était Français. J'ai été à la bibliothèque publique et j'ai vu que Coiiihill est né à Rouïne.

— A Rouen, si vous voulez bien excuser ma prononciation.

— Eh bien, me dit-il, voilà qui est fâcheux^ parce que je vais être obligé de l'enlever*

— Oh, ne faites pas cela I m'écriai-je.

— Il le faut, dit-il en secouant tristement la tête.

— Pourquoi?

— Pourquoi ? Parce que je veux être impartial et juste envers toutes les nations.

— Vous avez raison, et je n'ai plus rien à dire. Mon sérieux ne me trahit point. Il eût fallu voir

avec quel air de soumission j'acceptai la suppression de Corneille.

— Maintenant, dit le propriétaire de la Salle Lyrique, il s'agit de remplacer Conihill. Avez-vous quelqu'un à me proposer? Un Allemand, par exemple. L'Allemagne a-t-elle produit quelque poète qui soit digue de figurer sur ma liste ?

J'allais suggérer que l'AUemagae serait dignement représentée par Gœthe. « Allons donc, me dis-je, je ne vois pas pourquoi je rendrais un pareil service à l'Allemagne. Pas de Goethe, pas de Schiller, pas d'Allemand ».

— Si j'étais que de vous, dis-je, je mettrais un Grec. Que diriez-vous de... Sophocle?

— A-t-il du talent?

— Il en avait. Il a écrit plusieurs tragédies assez remarquables.

— Est-il mort?

— 11 est mort... il y a deux mille trois cents ans.

— C'est un ancien.

— Un antique.

— Vous me le garantissez?

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— Inusable.

Le propriétaire de la Salle Lyrique me remercia, me serra la main et partit.

Si vous allez aujourd'hui dans la petite ville de B..., vous verrez, à gauche de la scène, dans la Salle Lyrique, au-dessous de l'inscription Drama, les cinq noms suivants : Sophocle, Shakespeare, Dante, Mil ton et iMolière.

C'est moi aussi qui ai fait mettre l'accent grave sur le nom du grand poète français. Si je n'ai pas pu conserver le nom de Corneille, j'ai pu du moins faire épeler correctement celui de Molière.

Pour finir, permettez-moi de vous donner un joli exemple de toupet colonial.

C'était dans la coquette ville de Durban (Natal) au mois de juin 1893. J'y devais faire un soir, au Théâtre Royal, une causerie sur les femmes. Mon imprésario, profitant du sujet pour faire une politesse aux élèves d'un grand collège de jeunes filles, se présenta dans l'après-midi chez la principale de l'établissement, et offrit de mettre à sa disposition plusieurs fauteuils de balcon à moitié prix. En quittant cette dame, il lui dit : « Si vous désirez que les jeunes filles soient accompagnées, je serai charmé de recevoir les institutrices en ami; » ce qui signifie, en affaires de théâtre, gratis.

La principale remercia mon imprésario et accepta sa politesse.

Le soir, je vous le donne en cent, en mille. Elle amena quatre élèves et onze institutrices.

Quelques jours plus tard, ayant appris que j'avais raconté l'incident en public, la lady principal eut la complaisance de m'écrire pour m'expliquer la chose. La lettre était écrite de bon goût. Mon imprésario, paraît-il, était venu trop tard. Elle n'avait pas eu le temps de prévenir toutes ses élèves. Autrement, elle eût pu en amener davantage.

Parfait ; mais elle avait eu le temps de prévenir les institutrices.

Eh, mon Dieu, madame, ne faites pas d'excuse, je vous prie, d'abord parce que je soupçonne fort mon imprésario d'avoir agi en hommes d'affaires plutôt qu'en philanthrope. La philanthropie n'est guère le fait d'un imprésario.

Et puis, chère madame, c'est ainsi que l'Empire britannique a été fait, nous le savons tous.

On peut dire de John Bull jeune, comme de John Bull aîné.

Laissez-lui prendre un pied chez vous, Il en aura bientôt pris quatre.

Et même onze.

Le Fléau des colonies. — Un Monsieur très bien. — Une ville pleine d'animation. — Un Pochard me prie de faire au public une conférence sur Waterloo. — Un bon vivant. — Pères de familles en goguettes. — Un ingénieux soûlard. — Tours de force. — La taverne et la chapelle. — Pourquoi il n'y a pas de cafés aux colonies. — Un i)liilosophe. — Pourquoi une jeune Anglaise ne put se fiancer à son amoureux.

La boisson est, aux colonies, la panacée contre l'ennui de l'existence, et l'ivrognerie, dans toutes les couches de la société coloniale, est un mal qui ronge le pays *, un vice national. Non pas l'ivrognerie qui entraîne avec soi la gaieté, mais l'ivrognerie triste et morne, devenue nécessité et, partant, mal incurable et repoussant.

1. Je relève, dans un livre de statistiques, que la somme dépensée en boisson tous les dix ans est égale à la somme représentant l'or, le fer et le charbon produits tous les cinquante ans.

Je déjeunais un jour au club d'une grande ville, dont les membres appartiennent à la meilleure société de l'endroit.

Un monsieur, jeune encore et d'apparence fort distinguée, déjeunait à une table voisine. Au dessert, il se leva et vint s'asseoir près de moi.

— Je n'ai pas besoin de vous être présenté, me dit-il, puisque nous sommes tous les deux membres de ce club. Permettez-moi de vous dire quel plaisir j'éprouve à faire votre connaissance et à vous serrer la main. J'ai lu dans les journaux les comptes rendus de vos causeries littéraires et je regrette bien de ne pas pouvoir aller vous entendre.

— Vos occupations, lui dis-je, prennent sans doute toutes vos soirées?

— Hélas! oui, fit-il, moitié triste moitié souriant. Pour vous dire la vérité, à partir de sept heures je suis soûl tous les soirs.

L'ivrognerie de ce genre-là me répugne tellement que je quittai brusquement la salle à manger. Au fumoir, je reconnus un ami. J'allai à lui.

— Quel est cet individu? demandai-je en indiquant mon interlocuteur qui venait d'entrer.

— Oh, fit-il, un charmant garçon, bon vivant, un des premiers négociants de la ville.

— J'en suis fâché, répondis-je.

Et la conversation n'alla pas plus loin. Je me rappelle avoir été un soir à Sydney interrompu par un membre de l'auditoire au milieu de

ma causerie sur les Anglais. La conférence lernfiinéc, un monsieur en habit noir se picscnla au petit foyer derrière la scène.

— Je viens vous faire dos excuses, me dit-il ; c'est moi qui vous ai interrompu. .l'avais mal compris ce que vous aviez dit et j'ai cru devoir protester.

— Inutile de me faire des excuses, cher monsieur, répondis-je. D'abord j'ignorais entièrement qui m'avait interrompu et, de plus, je ne tiens jamais aucun compte des interruptions qui, je dois le dire, sont extrêmement rares.

— Vous avez raison. Et puis, ajouta-t-il en me tapant familièrement sur Tépaule, ne m'en voulez pas car, comme vous le voyez, je suis soCd comme un Polonais.

Il l'était en efTet, non pas comme un Polonais, mais comme un Australien, et il semblait en être fier.

C'était un capitaine de la garnison.

Dans la ville de N... (Victoria), j'eus l'occasion d'aller voir le maire. Je le trouvai soûl. En sortant de son cabinet, j'entrai dans le bureau du secrétaire de l'hôtel de ville. Il était soCd. De là mon imprésario et moi nous allâmes faire visite au directeur de la principale banque. Il était soûl. Le propriétaire de l'hôtel où j'étais descendu était au lit atteint du delirium tremens, et pas si mince que cela, je vous le garantis. Le soir, à ma conférence, la police eut à mettre à

la porte deux individus qui se trouvaient aux premières places et qui, par leur conduite, empêchaient l'auditoire de me suivre. L'un de ces messieurs était un notable de l'endroit, l'autre représentait dignement le district au parlement de la colonie.

Dans l'après-midi, vers cinq heures, j'allai au club de la ville.

— Qu'allez-vous prendre? me dirent plusieurs membres du club qui se trouvaient là.

— Puis-je avoir du thé?

— Du quoi ? s'écrièrent ces messieurs en se regardant stupéfaits comme pour se demander de quelle étoffe je pouvais bien être fait.

— Du thé, répétai-je en souriant.

— Mon cher ami, dit l'un, je ne crois pas que nous tenions cet article-là.

— Et si nous le tenons, dit un autre en éclatant de rire, je ne crois pas qu'il y ait personne ici qui sache qu'en faire.

Plusieurs autres membres survinrent à qui l'on raconta la chose. Le cercle se ht autour de moi. J'étais une bête curieuse. La stupéfaction était peinte sur tous les visages.

Le soir, après ma causerie, je retournai au club et je regagnai l'estime de mes aimables hôtes en prenant autre chose que du thé. Je dois dire, cependant, que fort peu d'entre eux étaient en état de discerner clairement ce que contenait mon verre.

Maintenant voyez le pendant de ce tableau, et jugez.

La scène se passait dans la même intéressante petite ville de N... '

Quelques jours avant mon arrivée, le secrétaire de mon imprésario était venu à N... pour y faire placer des affiches et y annoncer ma causerie. Il alla trouver rafficheur de la ville pour lui donner la commande.

— Avant d'accepter, dit le colleur, il faut que vous m'assuriez que ce Français fait des causeries morales et qu'il n'y aura point de musique. La musique, monsieur, c'est comme le théâtre, un piège de Satan. Notre agent lui assura qu'il n'y avait point de musique et qu'il pouvait coller les afliches en toute conscience.

Le jour de la causerie, mon imprésario, que l'incident avait fort amusé, offrit au colleur un billet pour aller m'entendre.

— Je veux bien y aller, dit-il ; mais il me serait impossible de mettre les pieds dans la salle avant de savoir si mon maître peut y entrer avec moi.

— C'est bien, fit l'imprésario, je vais vous donner un billet pour votre maître, comment s'appelle-t-il ?

— Il s'appelle Jésus-Christ, monsieur, répondit le colleur en se rengorgeant.

Vous voyez la tète de mon imprésario.

Donner un billet d'entrée à... Nous en rougissons encore tous les deux.

Voilà la potion anglo-saxonne qu'il vous faut avaler aux quatre coins du monde, et voilà les peuples qui reprochent presque au Français leur

gaieté, j'allais dire leur bonheur, et qui, en fait de distractions, n'ont encore trouvé que deux choses, l'ivrognerie la plus révoltante et la bigoterie la plus crasse.

Quelquefois le soûlard colonial a le mot pour rire.

Je n'oublierai jamais celui de Bendigo qui, installé au premier rang des fauteuils d'orchestre, me cria de sa place ;

— Tais-toi, imbécile, avec ta causerie sur les Anglais. Fais-nous une conférence sur la bataille de Waterloo, voilà mon affaire.

Comme le sujet annoncé pour la causerie de ce soir-là n'était point Waterloo et qu'il ne faut jamais changer un programme sans prévenir le public, il me fut impossible de me rendre au désir de cet aimable pochard. Mais comme il insista, et que la persuasion de ses voisins n'y fit rien, il fallut avoir recours au policeman. 11 se laissa emmener en bon enfant et ne fit aucune résistance. Cependant, arrivé à la porte de sortie, il se retourna vers l'auditoire et cria :

— Je vous dis que c'est un imbécile. Il se dit Français et il ne peut pas nous faire une conférence sur Waterloo! Ce garçon-là ne se fera pas d'argent en Australie, voilà ce que je prédis.

Et il disparut aux applaudissements effrénés de l'auditoire qui avait saisi Xhumour de la situation.

Ici l'on pourrait noter un contraste frappant. Quand un Français est soCil, il est généralement socialiste, anarchiste, révolutionnaire, et il crie à tue-tète : « A bas les tyrans ! » Quand l'Anglais s'est piqué le nez, il devient conservateur et chauvin. Il invite tous les peuples de la terre à venir se battre avec lui, et si M. Gladstone, le grand chef libéral, lui tombait entre les mains, il le hacherait menu comme chair à pâté. Waaaî^o est encore sur la bouche de tout ivrogne Anglo-Saxon.

L'ivresse ne rend pas l'Australien honteux, quelle que soit la société à laquelle il appartienne.

J'ai vu, au théâtre ou au concert, des hommes à peine capables de se soutenir, arriver avec leur femme et leurs filles. Les uns faisaient du tapage et ennuyaient leurs voisins ; les autres s'endormaient et ne dérangeaient personne.

Dans une très bonne maison, j'ai entendu un homme, à table, en présence de sa femme et de ses enfants, raconter en riant que, la nuit précédente, deux amis l'avaient ramené du club chez lui et mis au lit avec toutes les difficultés imaginables. La femme s'efforçait de sourire en enlendant ce récit et les jeunes filles faisaient semblant de ne pas suivre la conversation.

Dans une ville de la Nouvelle-Galles du Sud, un notable de l'endroit voulut absolument me précéder sur la scène pour faire un discours et me présenter

au public. Il était ivre à rouler, et j'eus toutes les peines du monde à le faire sortir des coulisses.

En France, un homme qui se sent pris d'ivresse se cache. Aux colonies il fait parade de son état et va se montrer en public, je le répète, avec sa famille. S'il fait trop de bruit, sa femme l'emmène pour épargner au policeman la peine de le faire. Et quand ses amis du club le voient partir, ils se disent :

— Pauvre Dick, il a bu un petit coup de trop ! Bon vivant, charmant garçon, Dick ! a jolly goocl felloïc, Dick !

Non seulement l'ivrogne se trouve en état d'être reçu, mais bien mieux que cela, il se trouve en état de recevoir.

J'ai été une fois invité à souper par un riche squatter * que le policeman de la ville avait été obligé de mettre à la porte du théâtre au milieu de ma conférence. En rentrant à l'hôtel, ce bon vivant avait fait un petit somme et, se sentant dessoûlé, il me fit dire, quand il me sut rentré du théâtre, que sa femme et lui seraient enchantés de m'oifrir à souper dans leur salon. J'étais descendu au même hôtel. Je trouvai l'incident très drôle et la situation très piquante, et j'acceptai. Il me confia qu'il avait fait cinquante kilomètres en voilure pour venir m'entendre et me bourra de compliments au son du

1. Nom donné aux fermiers, aux éleveurs de bétail, et aux possesseurs de terrains dans les colonies australasiennes.

hoquet de l'ivrogne. Je crois môine qu'il eut le toupet de me dire combien ma causerie l'avait amusé et intéressé.

Il semblait ignorer complètement la petite scène qui s'était passée au théâtre. Mais, bien certainement, sa femme, qui s'était jointe à son invitation, ne pouvait l'avoir oubliée, et cependant elle était là insouciante, le laissant s'embrouiller^ patauger, baver et se déshonorer devant moi. Nous bûmes du Champagne et, en moins d'une heure, mon hôte s'endormit profondément dans son fauteuil. Pas un mot d'excuse de la part de Madame qui semblait trouver la situation toute naturelle et qui, du reste, en avait probablement bien vu d'autres.

Le lendemain dimanche, à onze heures du matin, je vis le squatter et sa femme se rendre à l'église pour prier et chanter des cantiques à la mode protestante.

A cinq heures de l'après-midi mon gaillard d'hôte était ivre-mort.

J'ai vu, dans des hôtels de petites villes, des jeunes gens, des fils de riches squatters, venus des environs l)Our secouer l'ennui du Bush et s'amuser en ville. Mais quels amusements pouvaient-ils espérer trouver en ville ? Amusements intellectuels ou artistiques, aucun : la seule débauche à leur disposition, c'est le whisky. Ils s'installaient à l'hôtel, buvaient, et pendant plusieurs jours ne dessoûlaient point.

Il n'est pas rare, en Australie, de voir un jeune homme arriver en ville, donner un chèque de cinquante ou soixante livres sterling au propriétaire d'un hôtel en lui disant :

« Fournissez-moi à boire. Quand j'aurai bu mon chèque, vous me préviendrez et je m'en retournerai chez moi. »

J'ai vu à Grafton, à quelques lieues des tropiques, un vieux fermier de quatre-vingt-quatre ans, qui était venu passer quelques jours à l'hôtel pour se soûler du matin au soir. Sa femme était avec lui pour le coucher et lui rafraîchir la tête. Elle aurait dû la lui laver, et de belle façon.

L'ivrognerie dans les pays froids, j'admets cela sans le tolérer, il y a là un prétexte ; mais dans les pays chauds, aux tropiques ! L'ennui, l'absence de distractions sociales, artistiques ou intellectuelles, voilà; je crois, la seule explication.

J'ai vu mieux que tout cela. J'ai vu, de mes yeux vu, la petite scène suivante.

Un individu d'une quarantaine d'années, bien mis, les traits tirés, les yeux hagards, l'air morne et sinistre d'un Chinois dans un opium-den^ se présente vers neuf heures du matin au guichet privé d'un har, à l'hôtel où j'étais descendu à G..., sur les bords de la Clarence. Il pose six pence sur la tablette et se fait servir un verre de whisky. Il y ajoute un peu d'eau, d'une main tremblante il porte le verre à ses lèvres et d'un trait il avale le contenu.

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Puis, silencieux, sans détaclicr de la terre ses yeux en boule de loto, il s'en va. Au bout d'une demiheure il revient et l'opération recommence. Une demi-heure plus tard, il reparaît. La main tremble de plus en plus et semble commencer à refuser de se prêter plus longtemps à l'exercice.

Le propriétaire, qui m'avait vu observer la scène, me dit :

— Pendant les intervalles il va boire à un autre hôtel. Si vous n'avez rien de mieux à faire, restez à votre poste d'observation et vous verrez bientôt quelque chose qui vous récompensera de votre peine.

Vers midi et demi le malheureux paraît au guichet pour la septième fois. Les six pence sont allongés, le verre est rempli. La main tâte le verre, mais n'a plus la force de le saisir. Après bien des efforts, cependant, elle l'empoigne, mais elle n'est plus capable de soulever le breuvage. L'ivrogne jette à droite et à gauche un regard éteint et furtif. Il n'est point observé. Il tire de sa poche un long foulard de soie et se le passe autour du cou. Des deux mains il en tient les bouts. De la main droite il empoigne le verre, de la main gauche il tire le foulard qui, autour du cou, fait poulie, et l'ingénieux soûlard réussit ainsi à faire monter le verre jusqu'à ses lèvres. Il replace le verre, se traîne jusqu'à la porte et lentement, en talant les murs, il se dirige vers sa maison pour y jouir de quelques heures de repos.

— Ce manège-là, me dit le propriétaire de l'hôtel, dure depuis trois ans, le coup de la poulie depuis un mois; c'est la Cm. Bientôt il ne pourra même plus avaler et le deltrium Iremens l'emportera.

— Eh bien, répondis-je, bon voyage! fameux débarras !

Je crois que c'est là le plus hideux souvenir que j'aie rapporté de mes longs voyages; le visage de cet homme ne me sortira jamais de la mémoire.

Peut-être me demanderez-vous à quel âge le jeune homme des colonies commence à s'enivrer.

A bord du vaisseau qui me ramena d'Afrique en Europe, au mois d'août 1893, nous avions un jeune homme de dix- neuf ans qui, tous les soirs à partir de sept heures, était soûl à rouler.

Après quatorze jours de voyage nous arrivâmes à Madère, où nous finies escale. Pendant les sept ou huit heures que le steamer resta en rade, vous imaginez-vous que le jeune blanc-bec alla à terre visiter en détail cette vieille ville si curieuse et si pittoresque? Croyez-vous qu'il se fit conduire au couvent d'où l'on découvre un coup d'a^il vraiment féerique ? Non, il alla s'enfermer dans un caboulot, et il fallut le ramener, ou plutôt le rapporter à bord comme un pourceau, si j'ose me servir d'une pareille comparaison sans trop insulter la race porcine.

Après les scènes que je viens de décrire, le lecteur

LA MAISON .lOU.N ItULJ, ET C'*' 127

me saura pré de lui faire grâce des scènes d'ivrognerie que j'ai pu recueillir parmi les basses classes.

Dans les jeunes coinniunauh's du Far-We.st, aux États-Unis, le travail est souvent rendu obligatoire, et l'ivrogne qui ne s(^ corrige point, après avoir été averti, est chassé ignominieusement de la ville par ses concitoyens.

Les petits centres de population en Amérique n'otTrent pas plus de distractions que les townships * de l'Australie, et, cependant, j'ai visité trois fois les États-Unis et je n'y ai jamais vu d'ivrognerie si ce n'est dans les grandes villes.

L'Australie est rongée par deux fléaux : la taverne qui n'offre que du whisky et la chapelle qui veut la forcer à ne boire que de l'eau. La première l'abrutit, la seconde l'efféminé. Le monde anglo-saxon ne comprend que les mesures extrêmes et dépasse toujours le but. La modération, l'excellent principe du in medio veritas, c'est là de l'inconnu.

Parce que le vin enivre, les sociétés d'abstinence veulent supprimer le vin. Pourquoi pas l'homme?

Ce n'est cependant pas le vin qui enivre, comme dit le bon proverbe chinois, c'est le vice. Supprimez le vice, mais ne supprimez pas le vin.

Malheureusement le vin, l'excellent vin que produisent les colonies de l'Australie et de l'Afrique du Sud, n'est pas à la portée du peuple. Figurez-

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