BONHEUR DE SE REVOIR Ü! (VIEILLE CHANSON
Nicolas s’empressa de faire à la marquise le récit qu’elle lui demandait. — Il entra dans les moindres détails de son entretien avec le prisonnier; — il répéta chacune des paroles échangées entre eux ; — il n’omit rien enfin, si ce n’est de mentionner les dix louis reçus et les cent louis promis. Pauline, en écoutant cette narration longue et diffuse, éprouvait une émotion extraordinaire. — L’étonnement, la terreur et l’angoisse se peignaient tour à tour sur son visage bouleversé.
— Madame la marquise veut-elle me charger d’une réponse^... — demanda Nicolas lorsqu’il eut achevé.
— Non... — murmura la jeune femme après un instant de silence. — Je parlerai moi-même à cet homme.
— Madame la marquise me donne-t-elle l’ordre d’amener au château le prisonnier ?
— Non... — répondit de nouveau et vivement la jeune femme. — Où dites-vous qu’il est enfermé?... — repritelle.
— Dans la glacière !...
— J’irai le trouver là...
Nicolas ne put retenir un geste de surprise.
— Madame la marquise ne craint-elle pas?... — commença -t -il.
— Je ne crains rien !... — interrompit Pauline.
En prononçant ces derniers mots, elle frappa sur un timbre, ce qui fit aussitôt rentrer ses femmes.
— Jetez sur mes épaules un mante à capuchon.. — ditelle.
— Madame la marquise va donc sortir ? — demanda la première camériste stupéfaite.
— Oui.
— Madame veut-elle que je l’accompagne?
— Non. — Restez dans cette chambre et veillez sur lès enfants... je vous les confie...
Les ■ femmes de chambre échangèrent un regard significatif, et chacune d’elle pensa :
— Décidément il se passe ici, cette nuit, d’étranges choses ! — Qu’est-ce que tout cela signifie?...
Pauline s’enveloppa dans une longue mante de soie brune ; elle rabattit le capuchon sur sa tête, de manière à cacher en partie son visage — elle fit signe à Nicolas de la précéder, et elle sortit de son appartement, puis du château. — Au moment de s’enfoncer au sein des ténèbres,
elle eut un instant d’hésitation. — Le jeune valet s’en aperçut.
— Si madame la marquise le désire, j’irai chercher une lanterne dans les cuisines — dit-il.
— A quoi bon ? — Je connais le chemin... — Marchez le premier. — Je vous suis.
Au bout de quelques secondes, Nicolas et la marquise atteignirent la glacière.
— Qui va là? — cria Baptiste depuis l’intérieur — on n’entre pas ! — Dites qui vous êtes, sinon je me servirai de mes armes !
— Imbécile ! c’est madame la marquise ! — répliqua l’ex-matelot en ouvrant la porte.
Baptiste resta pétrifié. — La présence de madame d’Hérouville en ce lieu et à cette heure, lui paraissait incompréhensible ; — il ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles.
— Le prisonnier est-il attaché? — demanda Pauline à son guide.
— Oui, madame, et solidement, j’ose m’en flatter répondit ce dernier. — C’est moi-môme qui ai fait les nœuds.
— Je n’ai, par conséquent, aucune violence à redouter de sa part? — poursuivit la marquise.
— Absolument aucune. — D’ailleurs, Baptiste et moi, nous restons là et nous n’en bougerons pas.
— Vous allez à l’instant quitter la glacière l’un et l’autre — ordonna Pauline. — Vous vous tiendrez en dehors, auprès de la porte, et vous n’en franchirez le seuil que si vous m’entendiez crier au secours.
— Eh quoi ! — balbutia Nicolas — madame la marquise veut rester seule avec cet homme ?
— Oui, je le veux. — Allez.
Un ordre donné de cette manière était indiscutable. — Les deux valets s’inclinèrent et sortirent.
— Ce que c’est pourtant que les maîtres ! — dit tout bas F ex-matelot à l’oreille de son camarade ; en voilà-t-il des cachotteries et des mystères ! — Qui aurait cru cela de madame la marquise ? — Penser qu’une si grande dame a pour connaissance des hommes de l’espèce de celui qui est là-dedans, et même qu’elle leur obéit au doigt et à l’œil ! — Foi de Nicolas, ça me chavire la boussole et l’entendement ! — Et toi, Baptiste, qu’est-ce que tu penses ? — Dis ton avis... — Ça sent-il bon ?...
— Oh ! moi — répondit Baptiste avec le ton sceptique et railleur d’un véritable enfant du dix-huitième siècle — je pense que les grandes dames ont des allures tout comme les autres, et môme un peu plus que les autres!... Elles l’ont prouvé, chacun sait ça ! et elles le prouveront encore ! — C’est à la cour de Sa Majesté le roi qu’il faut voir ce qui se passe !
Cependant Pauline, tremblante et se soutenant à peine,
• quoiqu’elle fit des efforts inouïs pour dompter son émotion, s’était avancée jusqu’au niveau de la plus haute marche de l’escalier. La lanterne abandonnée par Nicolas sur le sol dans la partie inférieure de la glacière, laissait dans l’ombre le haut du visage de Lascars, mais éclairait de lueurs pâles ses haillons sordides et la longue barbe rousse tombant sur sa poitrine. Un étrange sourire, un sourire où se mêlaient
à doses égales l’amertume et le triomphe, crispait les.lèvres du prisonnier sous ses moustaches épaisses.
— Vous m’avez écrit, monsieur — murmura Pauline en faisant un appel à toute son énergie ; — et quoique la demande que vous m’adressiez fût étrange, je n’ai point voulu l’accueillir par un refus. — Mais, vous le comprenez aussi bien que moi, cet entretien doit être court. — Parlez donc. — Qu’avez-vous à m’apprendre?...
Lascars se souleva à demi sur la paille.
— Madame la marquise — dit-il avec une ironie qu’il ne cherchait guère à dissimuler — excusez-moi d’abord si je ne m’incline pas devant vous humblement et respectueusement ; — j’ai la bonne volonté, mais non le pouvoir de le faire... — Les liens dont vos valets m’ont chargé ' expliquent mon impuissance mieux que toutes les paroles du monde. — Permettez-moi de vous témoigner ensuite ma reconnaissance... — Je vous rends mille grâces d’avoir accueilli ma requête, et surtout d’avoir écarté les témoins indiscrets d’un entretien que nul ne doit entendre.
Pauline écoutait frémissante ; — des tressaillements convulsifs secouaient son corps ; — une angoisse indicible lui serrait le coeur.
— Oh ! cette voix ! — balbutia-t-elle lorsque le prisonnier eut achevé ses railleuses actions de grâces. — Cette voix ! mon Dieu ! cette voix !...
» Lascars eut un éclat de rire.
— Madame la marquise — demanda-t-il ensuite — la reconnaîtriez-vous, par hasard ?
— C’est celle d’un homme qui n’existe plus... — murmura la jeune femme avec une sorte d’égarement.
— Un homme qui, peut-être, vous intéressait ? continua le baron.
— Toujours... toujours cette voix !... s’écria Pauline en appuyant ses mains sur son front comme pour y rappeler sa pensée prête à s’enfuir — ma tête s’égare ! — je deviens folle ! — les morts sortent-ils du tombeau ?...
— J’en doute très-fort, madame — répliqua le baron — et d’ailleurs, s’il faut en croire les légendes de tous les temps et de tous les pays, les trépassés qui reviennent sur la terre sont des êtres immatériels, de purs esprits, des spectres, des fantômes... — Or, vous avez eu cette nuit même la preuve irrécusable que j’étais bien vivant. — Mon cou porte de vos marques, et les portera longtemps !... — Tudieu, que ces petites mains sont solides ! — Ah ! madame la marquise, si je suis encore de ce monde, franchement, ce n’est pas votre faute !
— Cette incertitude est horrible ! — se dit Pauline à elle-même — à tout prix, il faut en sortir... — il le faut ! je veux savoir ! je veux être sûre !
Puis, s’adressant au prisonnier toujours immobile dans le cercle faiblement lumineux dont il était le centre, elle demanda avec une apparente fermeté qui cachait une immense défaillance :
— Vous qui m’avez écrit au nom des souvenirs d’un passé maudit, en évoquant pour moi le nom du baron de Lascars, qui êtes- vous ?
— Madame la marquise — répliqua le captif — la distance qui nous sépare en ce moment est trop grande et me contraint à parler trop haut. Veuillez descendre les marches
LA MAISON MAUDITE i \
de cet escalier — lorsque vous serez à côté de moi, je vous répondrai.
Pauline, semblable à une somnambule que la volonté de son magnétiseur fait agir sans qu’elle ait conscience de ses actes, obéit passivement à l’injonction du prisonnier et descendit les marches.
— Me voilà près de vous — dit-elle d’une voix à peine distincte — parlez.
— Vous voulez savoir qui je suis ? commença Lascars.
— Je le veux.
— Prenez cette lanterne et maintenez-là pendant quelques secondes, à la hauteur de ma figure.
Pauline obéit de nouveau et fit ce que son interlocuteur lui disait de faire. Lascars éleva non sans peine jusqu’à son cou ses poignets étroitement liés. Il saisit des deux mains sa fausse barbe, dont il rompit les attaches par une brusque saccade, et, se montrant ainsi à visage découvert, il s’écria :
— Regardez maintenant, madame la marquise, et peutêtre reconnaîtrez- vous l’homme comme déjà vous avez reconnu la voix.
Pauline jeta les yeux sur cette figure soudain démasquée et poussa un sourd gémissement.
— C’est lui 1... — balbutia-t-elle éperdue — mon Dieu, Seigneur, mon Dieu, prenez pitié de moi !
— Oui, baronne, c’est parfaitement moi ! — répondit Lascars avec un effrayant sourire — et le diable m’emporte, chère et fidèle épouse, si vous me paraissez enchantée de me revoir !...
Pauline n’entendait pas ces paroles. — Elle était littéra-
lement foudroyée. — Elle se sentait perdue... — Son anéantissement complet ne laissait plus de place en son âme que pour la souffrance, une souffrance aiguë, poignante, inexprimable, et elle répétait à demi-voix, sans même savoir que ses lèvres articulaient des sons :
— Vivant ! il est vivant !
*— Oui, mordieu ! — reprit Lascars — bien vivant, je vous assure — et très-disposé à vivre longtemps ! — Vous m’avez cru mort, chère baronne, et peut-être même, permettez-moi de vous le dire, vous êtes-vous trop hâtée de vous déclarer veuve et de porter mon deuil... — que diable! un homme n’est point forcément parti pour l’autre monde, parce qu’il passe quelque temps sans donner de ses nouvelles dans celui-ci... — Au moment de notre séparation, les circonstances étaient critiques pour moi - - vous devez vous en souvenir... — la justice me poursuivait par erreur (ces coquins de gens de loi n’en font jamais d’autres !...) — Je fus contraint, pendant cinq ou six mois, de me tenir coi et caché, mais, aussitôt mes affaires mises en bon ordre, je revins au Faucon-Blanc pour vous y chercher... Mon cœur bondissait d’espoir et d’amour en arrivant à Aix-la-Chapelle, car je vous adorais, baronne, parole d’honneur, comme à vingt ans — d’ailleurs, n’alliez-vous pas me donner un fils?... — Hélas ! quel coup cruel m’attendait ! — Vous aviez disparu I — je cherchai vos traces ! — impossible de les retrouver ! — je yersai bien des larmes — je maudis une vie où désormais j’allais me trouver seul, et j’appelai de toutes mes forces la mort qui ne m’obéit pas ! — Depuis six ans, j’ai mené l’existence d’une âme en peine — d’un tourtereau dépareillé, vous attendant toujours — vous
demandant à tous les échos !... — les souffrances que j’ai subies attendriraient un cœur de rocher !... — Mais, à quoi bon parler de ces choses ? le passé n’est plus qu’un rêve !
— J’oublie les chagrins évanouis !... — Au diable les mauvais jours et les souvenirs moroses !... Mon étoile brille au ciel et l’avenir est radieux, puisque je vous retrouve et qu’avec vous reviendra le bonheur !
Après cette longue tirade, débitée d’un ton tour à tour moqueur, sentimental et passionné, Lascars se tut et fixa sur Pauline ses yeux étincelants avec une expression diabolique. Ainsi doivent briller les prunelles du serpent lorsqu’il fascine la proie frémissante qui se débat vainement et qui va périr. — La jeune femme demeurait immobile et muette; — elle semblait changée en statue de marbre.
— Chère baronne — reprit Lascars en riant-r-le silence . a son éloquence, du moins les chansons l’affirment, mais je v\ craindrais de tomber en quelque grave erreur si j’essayais d’interpréter le vôtre... Est-ce donc la joie de me revoir qui vous immobilise ainsi ?
Les dernières paroles du misérable arrachèrent violemment Pauline à sa torpeur.
— Monsieur de Lascars — balbutia l’infortunée — cessez une comédie infâme qui ne saurait tromper personne !... — Vous avez tendu librement, volontairement, le piège dans lequel je suis tombée il y a six ans !... — Vous avez tout arrangé, je le comprends, mais trop tard, hélas ! pour me faire croire à votre mort !
— Et, quand cela serait? — demanda le baron avec impudence.
— Cela est, osez-vous le nier ?
— Eh bien ! oui, j’en conviens, cela est et vous me devez des actions de grâce, après tout, car vous rendre veuve, c’était vous rendre heureuse, et les larmes versées sur moi
n’ont pas terni beaucoup l’éclat de vos beaux yeux !... — vous faisiez profession à mon endroit, chère baronne, d’un amour modéré !
— Je connaissais les devoirs d’une honnête femme, monsieur, je savais les remplir; je souffrais sans me plaindre. Votre retour est un coup de tonnerre... il me foudroie... il me brise... il me tue...
— A la bonne heure ! — s’écria Lascars avec un farouche ricanement — à la bonne heure, c’est de la franchise !
— Eh ! — répliqua Pauline emportée par son indignation — puis-je éprouver pour vous d’autres sentiments qu’une haine profonde et qu’un profond mépris?... — Vous me faites horreur ! — votre existence n’est qu’un long tissu de mensonges et d’infamies f un crime nous avait séparés — c’est un crime qui nous rassemble ! — oui, un crime, car enfin pourquoi vous êtes-vous introduit cette nuit dans ma maison?... — Pourquoi, si mon brusque réveil n’avait entravé vos projets, alliez-vous m’enlever mon fils?
— Parce que votre enfant bien-aimé dans mes mains, chère baronne, devenait pour moi le gage le plus sûr du rapprochement que je souhaite.
— Un rapprochement ! — répéta Pauline — un rapprochement entre nous, misérable ! — vous savez bien que c’est impossible !
— Impossible, dites-vous ! — allons donc ! — nous sommes unis par des liens sacrés et indestructibles !
— Les liens maudits qui nous enchaînaient n’existent plus ! — vous les avez rompus vous-même en vous faisant passer pour mort !
— Vous parlez en ce moment comme une enfant î — répliqua Lascars — vous ne connaissez rien de la loi et vous prenez vos rêves pour des réalités ! — Le mariage est indissoluble, aussi longtemps que les époux vivent. — Or, vous avez la preuve que je suis bien vivant.
— Je possède votre acte mortuaire, émané des magistrats d’Aix-la-Chapelle, et j’ai dû le produire pour la célébration d’un second mariage.
— Erreur ne fait pas compte ! — mon acte mortuaire ne prouve qu’une seule chose, la sottise de ceux qui l’ont rédigé... Certes, vous étiez de bonne foi, je ne prétends point le contraire, mais vous n’en êtes pas moins ma femme !
Pauline cacha son visage dans ses deux mains.
— Votre femme — balbutia-t-elle — non! cent fois non ! — Je suis la marquise d’Hérouville.
— Vous êtes la baronne de Lascars, votre second mariage est nul et vous n’avez qu’un fds légitime, le mien, celui qui doit porter mon nom...
Les sanglots de la malheureuse femme éclatèrent ; son cœur bondissait dans sa poitrine, ainsi qu’un oiseau captif, et son corps se tordait comme un sarment jeté sur des braises ardentes. Lascars laissa pendant quelques minutes un libre cours à ce poignant désespoir ; puis, lorsqu’il lui sembla que la crise diminuait d’intensité, il reprit :
— A quoi bon ces larmes et ces gémissements ? — -On ne lutte point contre les faits accomplis. — Soumettez -vous donc à ce qui est irrévocable. — Maudissèz ma résurrection, je le veux bien, mais acceptez-la !
Pauline, par un étrange phénomène, reprit soudainement
sa fermeté, son énergie, sa force morale, qui paraissaient à jamais brisées.
— Tout n’est peut-être pas perdu sans ressources — se dit-elle.
Alors elle se redressa, elle essuya des deux mains, par • un geste brusque, les pleurs qui baignaient ses joues pâles, et, regardant Lascars bien en face, elle lui demanda :
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Ma liberté d’abord, répondit le baron.
— Et ensuite ?
— Ensuite, nous verrons.
— Et, si je refuse de vous rendre libre ?...
— Vous ne refuserez pas, baronne, je vous défie de me refuser.
— Pourquoi?
— Parce que la réflexion, bonne conseillère, vous dira d’éviter l’effroyable scandale auquel rien ne pourrait plus vous soustraire si vous n’obéissiez point à ma volonté.
— Vous parlez d’un scandale. — Je ne vous comprends pas.
— Je vais me faire comprendre; — voici de quelle façon se passeraient les choses si je restais votre prisonnier : — le jour paraît — le marquis revient de Versailles — il m’interroge — je refuse de répondre — il me livre à la justice qui me fait mon procès, sous le prétexte que je me „ v suis introduit pendant la nuit dans une maison habitée, avec effraction, escalade, etc., etc. — J’attends l’heure solennelle de l’audience publique — je comparais devant le tribunal, et, comme il ne me plaît point de me laisser con-
damner à quinze ou vingt ans de galères en qualité de voleur nocturne, je proclame bien haut mon nom, je prouve mon identité, enfin, je démontre victorieusement que je venais reprendre chez le marquis d’Hérouville, Pauline Talbot, baronne de Lascars, et l’enfant légitime issu de mon mariage avec elle. — Il me semble qu’à cela les juges n’auront rien à répondre, et qu’ils s’empresseront de proclamer mon innocence et de me rendre la clef des champs. — Qu’en pensez- vous, baronne?... '
Pauline attérée, ne répondit pas. Roland poursuivit :
— Ce n’est pas tout : — aussitôt libre, second procès, mais cette fois c’est moi qui l’entame... — Je suis plaignant et non plus accusé ; — je mets en cause monsieur d’Hérouville et vous-même... — Je m’inscris en faux contre l’acte de décès d’Aix-la-Chapelle, je réclame ma femme et mon fils, et comme la loi est la loi, on ne peut refuser de me les rendre.
— Ah! — balbutia Pauline — la loi serait donc bien infâme !
— Infâme ! répliqua Lascars en riant — et pourquoi cela, s’il vous plaît?... — elle se montrera juste, au contraire, en restituant à César ce qui appartient à César... — D’ailleurs, si vous voulez, changeons le dénouement, et supposons que, contre toute vraisemblance, contre toute équité, les juges annulant la première union, vous laissent au second époux... — Quel tapage fera le procès ; — les causes célèbres s’en empareront aussitôt!... — Traduit dans toutes les langues, il retentira dans l’Europe entière !
— il ira plus loin encore... il accomplira le tour du mondé!
— que pensez-vous de l’éclat ajouté par ce bruit immense
au beau nom d’Hérouville?... — que pensez-vous delà joie du marquis, possesseur à la face de l’univers, d’une femme dont le premier mari se porte à merveille et mène une vie accidentée ?.. — Croyez- vous que son amour, son bonheur et le vôtre survivront à cette catastrophe?... — Vous ne répondez rien, chère Pauline, et bien vous faites, car vous n’en croyez pas un mot !.. — Quant à mon fils, je n’en parle point... — La question, en ce qui le touche, est indiscutable... La loi, les hommes, et Dieu lui-même, seraient impuissants à me l’enlever... — Rien ne peut m’empêcher de le prendre, puisqu’il est à moi, de l’élever à mon école, dé le former à mon image, enfin, pour tout dire en un mot, de le rendre digne de son père.
Cette pensée fit frémir Pauline et son âme révoltée se souleva ; — elle parvint cependant à rester calme en apparence.
— Vous croyez avoir tout^révu, monsieur.,. — dit-elle — vous vous trompez.
— Ai-je donc, par hasard, oublié quelque chose? — demanda Lascars en souriant.
— Oui...
— Alors, poussez la courtoisie jusqu’à me venir en aide, chère baronne, car j’ai beau chercher, parole d’honneur, je ne trouve rien ...
— Vous avez oublié le cas où je dirais au marquis d’Hérouville : — « L’homme à qui j’avais le malheur » d’appartenir, l’infâme que, tous deux nous avons cru » mort, existe ! — il s’est introduit par la violence dans » votre château... — il est prisonnier, — il est en vos
» mains... — décidez de lui... sauvez-moi... sauvez- » nous !... »
Lascars, sans témoigner la moindre émotion, se mit à rire aux éclats.
— Trop tard, chère Pauline ! — dit-il ensuite — oui, trop tard ! — il n’est plus temps d’agir utilement ainsi !.. Sans doute monsieur d’Hérouville, présent au château cette nuit et prévenu par vous, aurait pu, séance tenante, me brûler très-bien la cervelle, et je me plais à penser qu’il aurait eu l’intelligence de le faire, mais à présent ses mains sont liées. — Tous vos valets savent que le captif est entré vivant dans la glacière de votre parc... — Tous, ils en déposeraient au besoin, et, si votre second mari trouvait convenable et commode de se débarrasser de moi avec une balle ou un nœud coulant, il ne s’échapperait d’un mauvais pas que pour se jeter dans un plus mauvais ! — quand à me faire disparaître sans me tuer, je ne crains rien... — Le temps des cachots souterrains, des donjons inaccessibles et des ténébreuses oubliettes est passé, et ne reviendra plus ! — il faudra dès demain matin, me montrer mort ou vif aux gens de loi, et, tout grand seigneur que soit le marquis, les juges du Châtelet lui demanderaient compte de mon cadavre.
A ces paroles succéda un instant de silence pendant lequel on n’entendit que la respiration haletante et entrecoupée de Pauline.
— Vous le voyez — reprit Roland de Lascars — toutes les éventualités sont prévues, môme celles qui vous semblaient favorables!.. — Rien au monde — (si je ne m’échappe) — ne peut arrêter le procès, et par conséquent le
scandale... — Réfléchissez et décidez-vous... — le temps presse...
Le parti de Pauline était pris déjà.
— Si je vous rends la liberté, — balbutia-t-elle — comment expliquerais-je votre fuite, et quel prétexte pourrais-je donner à l’entretien que je viens d’avoir avec vous ?
— Ne vous inquiétez en aucune façon d’expliquer ma fuite... — répliqua le baron — vis-à-vis du monde vous n’en serez point complice, et.vous n’en aurez connaissance officiellement qu’au point du jour par le rapport de vos valets. — Quant à l’entretien qui vient d’avoir lieu, vous pourrez dire tout ce qui vous passera dans l’esprit, je prends l’engagement formel de ne jamais vous donner de démenti ! — allons, cher baronne, hâtez-vous !.. — Chaque minute qui s’écoule ajoute au danger que nous courons tous deux.
— Ce danger — reprit la jeune femme — n’en planera pas moins sur ma tête, malgré votre fuite ! — vous n’êtes point homme à renoncer à des projets funestes... — Dès demain, dès ce soir, peut-être, il vous plaira de provoquer
le scandale dont vous me menaciez tout à l’heure. I
Lascars contraignit son visage mobile à grimacer un hypocrite repentir.
— Pauline — dit-il, — vous me jugez mal... — je ne vaux pas grand chose, je le sais, mais je suis cependant moins mauvais que vous ne semblez le croire... En m’introduisant dans ce château, j’avais, il vrai, l’intention formelle de vous contraindre par tous les moyens à revenir à-moi... — Cette intention n’existe plus... — Votre désespoir m’a touché!.. — J’ai compris que vous arracher au
bonheur présent serait prononcer votre arrêt de mort. —
À quoi me servirait d’être votre bourreau ? — vivez donc, et vivez tranquille... — Vous n’avez, je le jure, rien à craindre de moi.
— Si vous êtes sincère — s’écria madame d’Hérouville
— je vous pardonne du fond du cœur tout ce que j’ai souffert par vous, et je demande à Dieu de vous pardonner comme je le fais...
— Je suis sincère, Pauline... vous en aurez la preuve...
— Et mon fils aîné... — murmura la jeune femme, reprise d’une angoisse inexprimable — mon fils aîné... notre fils... vous me le laissez, n’est-ce pas?
— Mon Dieu, que ferais-je de cet enfant ? — répliqua Roland — pour lui je ne suis rien ; — il ne me connaît pas ; — il ne saurait m’aimer ; — il est d’ailleurs mille fois mieux dans vos mains que dans les miennes... Gardezle donc et ne tremblez plus... — Non-seulement je vous le laisse, mais encore je renonce pour l’avenir à tous mes droits sur lui... Le baron de Lascars, à partir de cette heure, est mort et bien mort ; — la marquise d’Hérouville ' peut dormir en paix ! — vous le voyez, madame, le sacrifice est complet et vous devez être contente de moi.
Pauline, en entendant le baron de Lascars parler ainsi, ne conserva ni doute ni défiance ; — elle se sentit revivre ;
— un flot de reconnaissance inonda son âme et elle s’écria :
— Je vous crois, Roland, je vous crois et je vous bénis! Dieu vous avait fait bon ! votre cœur redevient ce qu’il était jadis!.. — Vous venez de chasser mes terreurs et de rendre la paix à mon âme ! cela vous sera compté I — une
noble action efface bien des fautes ! — votre avenir, je l’espère de toute mon âme, rachètera votre passé...
— Mordieu ! — répliqua Lascars — je l’espère de mon côté, madame la marquise, et j’y compte très-fermement ! — mais le temps passe, le jour approche, au nom de tous les saints du paradis, faites-moi libre 1
— Vous avez raison — répondit Pauline — le temps presse!., il faut que vous soyez libre à l’instant. Gomment faut-il agir pour cela ? .
— Détachez les liens qui serrent étroitement mes poignets... Une fois mes mains dégagées, je me charge du reste...
La jeune femme se mit à l’œuvre sans perdre une seconde, mais aussi sans obtenir le résultat convoité avec tant d’ardeur par le prisonnier. Nicolas, l’ex-matelot, avait travaillé en conscience et ne s’était point exagéré le mérite et la solidité de ses nœuds. — Cette solidité, nous devons le dire, ne laissait rien à désirer, et pouvait faire concurrence au classique nœud gordien, tranché par Alexandre. Pauline se brisa vainement les ongles sur les entrelacements des cordelettes ; — rien ne bougea ; — le chanvre tordu conserva son inflexible rigidité, malgré les efforts de la marquise.
— Je ne peux pas !.. — mon Dieu, je ne peux pas ! — murmura-t-elle après avoir continué pendant quelques minutes ses inutiles tentatives.
En présence de cet insuccès complet, Lascars commençait à s’inquiéter sérieusement, et son visage devenait d’une pâleur effrayante.
— Vous n’en viendrez jamais à bout de cette façon ! — dit-il enfin d’une voix sourde.
— Mais alors, — comment m’y prendre?..
— Dénouer est impossible... — il faut trancher.
— Avec quoi ?
— Peut-être trouverez-vous dans la partie supérieure de la glacière, auprès de l’escalier, un couteau qui vient de moi et dont s’était armé mon gardien.
Pauline prit la lanterne et gravit les marches. — Le premier objet qui frappa ses regards, fut le couteau dont Roland venait de parler.
— Je le tiens ! fit-elle avec un accent de triomphe.
Lascars poussa un soupir de soulagement.
— Vite ! — vite ! — reprit-il en tendant ses poignets, appuyez ferme, et coupez les nœuds !
La marquise fut obligée de s’y reprendre à trois fois, mais enfin les cordes mordues par l’acier craquèrent et se rompirent. — Les mains du captif étaient libres !
— Donnez, donnez maintenant! dit-il, le reste ira tout seul!
11 saisit le couteau ; d’un seul coup il dégagea ses chevilles des entraves qui les chargeaient ; — ensuite il se dressa péniblement et fut obligé de s’appuyer contre la muraille pour ne pas tomber; — ses jambes, engourdies par les liens, refusaient de supporter le poids de son corps.
— Qu’avez-vous donc? — demanda Pauline avec un nouvel effroi, car elle craignait autant que Lascars luimême de voir échouer cette fuite qui devait la soustraire au plus terrible, au plus imminent des périls. — Qu’avez-
ÜigitizedH )OQ le
vous donc?.. — répéta-t-elle, vous semblez frappé d’impuissance et de paralysie !
— Oh ! soyez sans inquiétude, répondit le baron — ce n’est rien... — Dans quelques secondes la circulation du sang sera rétablie et je reprendrai toute ma force et toute ma souplesse pour sortir d'ici.
En ce moment, la marquise se reprit à frissonner... pour la première fois elle songeait aux deux hommes qui faisaient faction au dehors, et qui certes ne laisseraient point sans résistance échapper le prisonnier.
— Sortir d’ici! — balbutia-t-elle — mais comment?., ne savez-vous donc point que deux hommes sont là, derrièî*e la porte, bien armés... prêts à faire feu.
— Ne vous préoccupez nullement de ces hommes — répondit Lascars en souriant, je vous affirme qu’ils ne m’inquiètent en aucune façon...
— Vous n’avez point l’intention, j’espère, d’employer • contre eux la violence ?
— Je m’en garderai bien !
— Vous me jurez que pas une goutte de sang ne coulera ? poursuivit fiévreusement Pauline. Vous me jurez que mes gens n’ont rien, à craindre ?
— Je vous le jure... — Non-seulement je ne malmènerai pas vos valets, mais encore ils ne s’apercevront de ma fuite que lorsqu’il sera beaucoup trop tard pour me rattraper, et cela, grâce à vous, madame la marquis.
— Grâce à moi? répéta la jeune femme étonnée.
— Oui... grâce à votre collaboration active et discrète...
— Voici ce qu’il faudra faire... écoutez-moi bien... n’oubliez aucune de mes instructions et je réponds de tout...
Les instructions données par Lascars à Pauline furent courtes, et rassurèrent complètement la jeune femme ; une rencontre entre le fugitif et ses gardiens devenait impossible, par conséquent aucune scène de violence et de sang n’était à craindre.
— Adieu, monsieur... — dit alors la marquise au baron en se disposant à quitter la partie inférieure de la glacière — j’espère ne plus vous revoir en ce monde, mais je me souviendrai toute ma vie qu’il a dépendu de vous de briser à jfmais mon bonheur, et que vous ne l’avez pas fait... Je prierai chaque jour pour vous, monsieur de Lascars, et si Dieu daigne exaucer mes prières, vous serez heureux !
— Pauline — demanda Roland de ce même ton hypocrite que nous lui avons vu prendre déjà — nous sommes au moment de nous séparer pour toujours... Ne me tendrez-vous pas votre main, en signe de pardon et d’oubli ?
— Non, monsieur — répondit fermement Pauline — j’ai pardonné, vous le savez bien, et l’oubli du passé est dans mon cœur !... mais ma main ne m’appartient plus et ne doit point toucher la vôtre.
— Que votre volonté soit faite, — murmura le baron en étouffant un soupir et en grimaçant un sourire — allez, madame... que Dieu vous protège!... — ah! je possédais un trésor inestimable, et je l’ai follement perdu !... — J’ai commis de grandes fautes et j’en suis puni!... C’est justice !... l’expiation est méritée, mais elle est cruelle!... adieu encore... adieu pour toujours !...
Pauline très-émue, gravit rapidement les degrés et se dirigea vers la porte sans tourner la tête en arrière. Roland
la suivit d’un regard chargé d’ironie et de menaces, et ces paroles sinistres vinrent expirer sur ses lèvres :
— Ce n’est pas un adieu qu’il fallait me dire, pauvre folle, car nous nous reverrons, marquise d’Hérouville !... — Oui, nous Xu«s reverrons bientôt!... aujourd’hui j’ai baissé la tête !... — il fallait reconquérir à tout prix ma liberté perdue !... — Maintenant je suis libre et je parlerai haut.
Pauline avait atteint la porte de la glacière. — Elle frappa deux petits coups contre les massifs panneaux de chêne, et Nicolas s’empressa d’ouvrir.
— Que le bon Dieu soit béni !... s’écria-t-il. Enfin voilà madame la marquise !... madame est restée si longtemps là-dedans avec le scélérat, que nous commencions presque à prendre peur, — Baptiste et moi.
— Et, que pouviez-vous craindre, mes amis?... — demanda la jeune femme à deini-souriante et le cœur gonflé de joie, car elle appréciait d’autant mieux l’immensité de son bonheur qu’elle avait été plus près de le perdre.
— Ah ! — reprit Nicolas — nous savions bien qu’il n’v avait pas de danger et que le brigand, ficelé comme une carotte de tabac, ne remuerait ni pieds ni pattes, mais c’est plus fort que soi, on s’inquiète toujours !... Dam ! c’est naturel, ces malfaiteurs-là sont si malins !... Bref, j’avais l’oreille collée au trou de la serrure, attendant toujours pour voir si madame la marquise ne nous appellerait pas à l’aide. — Dans des moments on parlait, fort, et je me disais : — Ça se gâte! Nicolas , tiens-toi sur tes gardes, mon garçon!... Mais j’avais beau prêter l’oreille, madame la marquise ne criait point.
— On parlait fort ! — murmura Pauline devenue tout à coup pâle comme une morte — qu’avez-vous entendu ?
— Pas un mot, madame la marquise — répliqua le valet — j’en jure sur mon saint patron !... — On entendait les voix très-bien, mais quant à ce qu’elles disaient, bernique !
Pauline respira.
— Présentement — continua l’ex-matelot — Baptiste va reconduire madame la marquise au château, et je rentrerai dans la glacière pour reprendre ma faction auprès du brigand .
— C’est inutile... — répondit la jeune femme.
Nicolas crut avoir mal entendu.
— Madame la marquise me fait l’honneur de me dire ? demanda-t-il.
— Je vous dis qu’il est inutile de rentrer dans la glacière... — laissez dormir en paix ce malheureux qui n’est pas, je crois, un bien redoutable scélérat. Contentez-vous d’exercer au dehors une active surveillance.
— Cependant, madame la marquise... commença Nicolas.
— Eh bien, qu’y a-t-il ?
— Notre responsabilité.
— Je vous en dégage ; interrompit Pauline — ou du moins, je veux la partager avec vous... fermez cette porte à double tour.
— C’est fait, madame la marquise.
— Donnez-moi la clef, — maintenant.
— Madame la marquise, la voici.
— C’est bien, je garde cette clef, et je la remettrai moi-même à monsieur d’IIérouville au moment de son retour. ,
Pauline venait de suivre de point en point les instructions de Lascars ; — leur résultat devait être, on le comprend, et fut en effet d’assurer à ce dernier une complète liberté d’action dans l’intérieur de la glacière. Pauline, après avoir mené à bien ce petit coup d’Etat, refusa de se laisser accompagner, soit par Nicolas, soit par Baptiste, et reprit seule, à travers les ténèbres, le chemin du château, où elle arriva au bout de quelques minutes sans avoir fait de fâcheuse rencontre.