‹ La Maison mauditeChapitre 3 sur 36 · LE FEU PURIFIE · texte numérisé non relu

LE FEU PURIFIE

— Eh bien ! Baptiste, qu’est-ce que lu (iis de tout ça ? — murmura l’ex-matelot à l’oreille de son camarade, lorsque le bruit léger des pas de la marquise eût cessé de se faire . entendre dans l’éloignement.

— Dam 1 — répliqua Baptiste — je dis que c’est drôle tout de même, et que je n’y comprends goutte...

— Faut croire que le scélérat en avait long à conter à madame la marquise ! — poursuivit Nicolas — ils jabotaient tous deux là-dedans, que c’était une bénédiction !...

— Et maintenant madame la marquise ne veut plus qu’on entre dans la glacière !

— Sous prétexte de laisser dormir ce brave homme de brigand ! — Est-ce que tu trouves ça naturel?

— Oh ! que nenni ! — c’est des mystères à n’eu plus finir, ces choses-là !...

— Une vraie bouteille à l’encre, quoi !

— Sais-tu le plus clair de la chose, toi, Baptiste ?

— Ma foi, non... mais, quand tu me l’auras dit, je le saurai... — dis-le moi donc.

— Eh bien ! le -plus clair, c’est qu’à la place de monsieur le marquis je ne serais pas content.

— Eh ! qui te dit qu’il le sera ? — je crois, moi, qu’il ne rira guère.

— Laisse-moi donc tranquille, camarade ! — madame la marquise est une fine mouche... — elle racontera ce qu’elle voudra et monsieur n’v verra que du feu.

— Dam ! tout de même c’est bien possible!... — les maris sont bâtis de cette façon , depuis que le monde est monde, et ils ne changeront jamais !...

Laissons les deux valets se livrer, selon la coutume de leurs pareils, à toutes sortes de eommehtaires saugrenus et de suppositions malveillantes, et rejoignons Lascars dans son cachot improvisé. Aussitôt que la marquise eut gravi les marches de l’escalier, le baron, dans la crainte que l’un de ses gardiens franchit indiscrètement le seuil, s’étendit sur le paillasson comme si des liens intacts serraient encore ses membres, et paralysaient ses mouvements. Tout en conservant cette attitude, il prêtait l’oreille, et bientôt il entendit, avec un frémissement de joie, qu’on fermait la porte à double tour et qu’ensuite on retirait la clef de la serrure.

— Allons — pensa-t-il — tout va bien ! — Pauline exécute la consigne avec un zèle digne d’un meilleur sort ! Une

porte solide me protège !... — je puis agir désormais sans aucune crainte d’être surpris.

En se disant ce qui précède, Lascars bondit sur ses jambes et, la lanterne d’une main, le couteau de l’autre, il atteignit en deux élans la partie supérieure de la glacière.

— Je n’ai que peu de temps pour préparer ma fuite ! — reprit-il en jetant autour de lui un rapide coup-d’œil. — Heureusement la besogne ne sera ni longue ni malaisée !.. Vive Dieu, celui qui pour prison m’a donné cette baraque était un homme selon mon cœur !

Jamais, en effet, depuis qu’il existe des prisons et des prisonniers, l’évasion ne fut plus facile; un quart d’heure, tout aii plus, devait suffire pour la mener à bien. La glacière — (nous l’avons dit dans l’un des chapitres qui précèdent) était un petit pavillon circulaire, coiffé d’un toit de chaume en forme de champignon. Ce chaume, d’une grande épaisseur, pour résister victorieusement aux rayons du soleil, reposait sur les solives de la charpente, qu’une douzaine de poutrelles entrecroisées et tenant lieu de plafond séparaient du sol. Il s’agissait tout simplement d’escalader ces poutrelles, (manœuvre dont un enfant de dix ans se serait acquitté sans pèine), puis de pratiquer dans la toiture un trou suffisant pour livrer passage à un homme. Une fois sur le champignon — nous voulons dire sur le toit — il ne resterait au fugitif qu’à se laisser glisser jusqu’à terre et à faire preuve de vitesse. On voit que l’évasion future de Lascars ne devait ressembler ni de près pi de loin aux évasions célèbres des Benvenuto-Cellini, des Latude, des Casanova, et de tant d’autres immortels captifs.

Le baron grimpa lestement sur le plafond à claire-voies dont nous avons parlé. — Il attaqua le chaume à l’aide de la lame bien affilée de son couteau, et il ne lui fallut que quelques minutes pour percer une ouverture carrée, large de deux pieds dans tous les sens. Ceci fait, et au moment où il allait se glisser par cette ouverture et prendre la clef des champs, une idée soudaine et triomphante lui traversa l’esprit. 11 redescendit aussitôt, pour mettre cette idée à exécution ; il ouvrit sa lanterne et il se dit avec un sourire d’une expression diabolique :

— Je vais causer une bien grande joie à cette pauvre marquise qui se croira délivrée à tout jamais de moi ! Ah ! je donnerais beaucoup pour voir sa figure, tout à l’heure, quand un valet empressé lui portera la bonne nouvelle!...

Nous prions nos lecteurs de vouloir bien se souvenir que les murailles de la glacière étaient revêtues à l’intérieur d’une triple rangée de paillassons.

— Avant cinq minutes, — pensa Roland — tout ceci ne sera qu’une fournaise auprès de laquelle les feux de l’enfer pâliront! — Le moyen, s’il vous plaît, de trouver trace d’un corps humain au milieu du cratère d’un gouffre incandescent ? — Les flammes auront tout dévoré, la chair et les os du prisonnier !... — La ci-devant baronne de Las- . cars, lorsque je reparaîtrai devant elle, qui deux fois m’aura cru mort, sera prête à jurer que je suis immortel, ou que nouveau phénix, je renais de ma cendre!...

Après ce court monologue, Roland alluma quelques poignées de paille et la dispersa le long des murailles, à la base des paillassons, en ayant soin de laisser libre l’endroit par lequel il devait s’échapper. Il gravit ensuite les pou-

trelles, escalada le toit, s’élança sur le sol et prit la fuite dans la direction de la petite porte que nous connaissons. Il n’est aucun de nos lecteurs qui n’ait assisté, au moins une fois dans sa vie, à l’embrasement volontaire ou accidentel d’une meule de paille, donc personne n’ignore que le feu, mis en contact avec le plus inflammable des combustibles, se développe en quelques secondes d’une manière vraiment foudroyante et fait de si rapides progrès, que nulle puissance humaine ne saurait l’empêcher d’accomplir jusqu’au bout son œuvre de dévastation. 11 en fut ainsi dans la glacière. L’incendie attaché par Lascars au revêtement de paille du pavillon éclata soudainement comme un baril de poudre, et le fugitif avait à peine eu le temps d’atteindre l’allée sombre longeant le mur d’enceinte, que déjà des gerbes de feu s’échappaient de la toiture. Nicolas et Baptiste, appuyés en face l’un de l’autre, aux deux montants de la porte éprouvèrent une immense surprise mêlée de terreur, et crurent à quelque phénomène surnaturel, lorsque les ténèbres se dissipèrent à l’improviste autour d’eux et furent remplacées sans transition par les rayonnements d’une clarté rouge et sinistre. Nicolas fit le signe de la croix.

— Grand saint bon Dieu ? — s’écria-t-il — qu’est-ce que c’est que ça ?

— Pour sûr et certain — répondit Baptiste en tremblant de tout son corps — c’est le diable d’enfer qui vient délivrer le prisonnier.

— Saint Nicolas, mon puissant patron, protégez-moi ! reprit l’ex-matelot avec ferveur.

— Sauvons-nous... — balbutia Baptiste.

Les deux hommes allaient, en effet, chercher le salut dans la fuite, lorsqu’une pluie d’étincelles les enveloppa de toutes parts et leur fit comprendre qu’ils se trouvaient en présence d’une catastrophe toute matérielle et non d'une intervention diabolique. Cette certitude ranima le courage de Nicolas. 11 leva la tête et vit les langues rouges de l’incendie dévorant le toit de chaume.

— Miséricorde! — s’écria-t-il — la glacière est en feu !...

— Comment donc ça peut-il se faire? — demanda Baptiste.

— C’est bien simple ! — répliqua l’ex-matelot, le prisonnier, en se bougeant , aura renversé la lanterne, la lanterne aura mis le feu au paillasson, et maintenant tout flambe... — on dirait des fagots de la Saint- Jean !...

— Bonté divine ! ce malheureux homme va rôtir !... .

— Oh ! ça doit être une chose finie ! — Je suis sûr qu’il ressemble présentement à un morceau de boudin oublié sur le gril.

— N’es-lu pas d’avis, camarade, qu’il faudrait essayer de le sauver?...

— Un brigand de cette espèce n’en vaut guère la peine ! cependant on peut essayer tout de même... mais comment faire ?

— Entrons là-dedans.

— Impossible, puisque madame la marquise a pris la clef.

— Enfonçons la porte.

Nicolas et Baptiste, — (nous devons leur rendre cette justice), — ne négligèrent rien pour atteindre le but qu’ils

se proposaient. — Ils réunirent toutes leurs forces et toute leur énergie ; — ils attaquèrent à grands coups d’épaule les ais de chêne retentissants; — ce fut en vain... — ils ne parvinrent même pas à les ébranler.

— Nous ne faisons rien qui vaille! — dit Nicolas, au bout d’un instant — nous n’avançons ni peu ni beaucoup! — il faudrait des haches 1... — Cours au château et amène les camarades.

Baptisfe ne se fit pas répéter deux fois cet ordre ; — il prit rapidement le chemin des cuisines et revint au bout de quelques minutes, accompagné de tous les valets portant des haches et des maillets. Ils arrivèrent trop tard ! quelques pas à peine les séparaient encore de la glacière au moment où la charpente tout entière s’écroula ; — les murailles la suivirent dans sa chute; — un immense jet de flammes monta vers le ciel puis s’éteignit, les ténèbres reprirent possession de l’espace, et le pavillon- ne présenta plus qu’un entassement informe de débris fumants. Les valets s’arrêtèrent, frappés d’épouvante.

— De profundis ! — murmura Nicolas — le pauvre diable a vécu !...

— Ah ! — s’écria une voix — brûlé vif!... — quelle horrible mort!...

— Le fait est — répliqua l’ex-matelot — que si ce malheureux homme n’avait mérité que la potence, il est trop sévèrement puni ! — Enfin nous n’y pouvons rien, et nous serions bien sots de nous tourmenter, puique tout cela n’est pas notre faute ! — il ne reste maintenant qu’à prévenir madame la marquise... et je m’en charge.

— C’est pourtant moi qui perds le plus à cette catas-

trophe ! — reprit-il à voix basse en regagnant le château. — Les cent louis promis par le prisonnier viennent de s’en aller en fumée ! — mais bah ! — il me reste dix beaux louis doubles, et ça vaut toujours mieux que rien !

Laurent, le valet de chambre de Pauline, se refermait dans un silence plein de dignité et se contentait de s’avouer à lui-même, que sans l’étrange caprice de madame la marquise détruisant ce qu’il avait fait et anéantissant les consignes données par lui, le déplorable événement qui venait de s’accomplir n’aurait point eu lieu !...

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