I. Elle portait ce distique de Santeul
Quid quondam magnum tenuit moderamen aquarum RiCHELius, fonti plauderet ipse novo.
Il les faut remercier, au contraire, d'avoir laissé quelque chose à glaner pour ceux qui marchent modestement dans le sillon qu'ils ont tracé.)
En 1840, le Conseil municipal de Paris ayant voté la reconstruction d'une fontaine en arriére de l'ancienne, de manière à dégager l'entrée de la rue du Hasard et à rendre la circulation de ce dangereux carrefour plus aisée, M. Régnier, sociétaire de la Comédie- Française, littérateur distingué et moliériste fervent, écrivit à M. le comte de Rambuteau, préfet de la Seine, une lettre éloquente pour lui demander que la fontaine projetée devînt un monument en l'honneur de Molière. L'appel chaleureux de M. Régnier fut entendu; une souscription s'ouvrit et réussit; la fontaine Molière s'éleva sous la direction de l'architecte Visconti, avec le concours des statuaires Seurre et Pradier. Je rappelle avec plaisir ce souvenir si honorable et si flatteur pour M. Régnier. Sa lettre au préfet de la Seine contenait le passage que voici :
« Permettez-moi... de rappeler à votre souvenir que ^< c'est précisément en face de la fontaine projetée, dans « la maison du passage Hulot, rue Richelieu, que Mo- « liére a rendu le dernier soupir. »
Les suggestions de M. Régnier furent suivies dans toutes leurs parties, et, comme complément naturel de l'érection du monument, l'édilité fit poser, au second étage de la maison n° 34, une plaque de marbre noir encadrée de marbre blanc, sur laquelle se détache en lettres d'or l'inscription suivante, surmontée du millésime 1844 dans une couronne de laurier :
MOLIÈRE EST MORT DANS CETTE MAISON " LE 17 FÉVRIER 1673 A l'aGE de CINQUANTE ET UN ANS.
Il y avait sept ans à peine que le monument et l'inscription avaient pris leur droit de cité que nul ne songeait à discuter, lorsque M. Benjamin Fillon inséra dans une publication, dont le titre et le sujet n'avaient aucun rapport direct ni indirect avec Molière % un document très précieux dans sa brièveté. C'était une relation inédite de la mort de Molière 2, dans laquelle il est dit que « le corps fut pris rue de Richelieu, devant « r hôtel de CriLSsol ».
Il ne paraît pas que cette indication nouvelle ait tout d'abord éveillé l'attention des curieux, avant le jour où M. Edouard Fournier s'en empara, pour battre en brèche l'attribution du n° 34, créée par BefFara, maintenue par M. Régnier et adoptée par la Préfecture de la Seine.
« Où prenons-nous l'hôtel de Crussol? » s'écriait M. Edouard Fournier 3, et notre ingénieux confrère répondait à cette question, en identifiant l'ancien hôtel Crussol avec l'emplacement qui fait l'encoignure droite de la rue Villedo, en face du n^ 42 de la rue Richelieu. Donc, Molière était mort dans la maison qui porte le n° 42 de la rue Richelieu.
M. Edouard Fournier alléguait en outre que, sur un
1. Considérations historiques et artistiques sur les monnaies de France. Fontenay (Vendée), 1850, in-S", p. 193.
2. Note pour Monsieur Boyvin, prestre, docteur en théologie, a Saint-Joseph.
3. Corneille a la butte des Moulins, introduction de la première édition. Paris, 1862.
plan manuscrit en sa possession, qui donnait les noms des propriétaires de la rue Richelieu â cette époque, maison par maison, la maison de Baudelet, où Molière mourut, était indiquée « en flice de la rue de Villedo^ ».
L'opinion émise par M. Edouard Fournier entra de plain-pied, sans discussion et sans contrôle, dans le domaine des faits acquis à l'histoire littéraire. Cependant elle ne se présentait pas dans les conditions d'une exactitude irréfragable. Qu'une maison située au droit de l'encoignure septentrionale de la rue Villedo se trouvât en même temps au droit, c'est-à-dire dans Taxe de cette même rue, dont le tracé se dirige obliquement vers le sud-est, cela n'était pas impossible à la rigueur, mais à la condition que cela fût expliqué et démontré. La difficulté, si légère qu'elle parût, méritait qu'on l'approfondit; je m'y arrêtai longtemps, et bien m'en prit, car un examen attentif du problème me conduisit enfin à une solution fondée sur des preuves qui ne se peuvent pas récuser.
J'aurais pu les exposer en quelques lignes, au heu de procéder par une discussion critique, qu'on jugera peutêtre démesurément longue et minutieuse. Mais, outre le plaisir assez naturel, et que comprendront tous les érudits, de m'étendre un peu sur les circonstances de ma découverte, comme aussi l'utilité de faire passer sous les yeux du monde savant un nombre considérable de petits faits, qui intéressent l'histoire de notre chère ville de Paris, j'ai obéi à une considération déterminante.
I. Corneille a la butte des Moulins, introduction de la première édition. Paris, 1862.
Si je ne disais pas dés aujourd'hui tout ce que j'avais à dire, je devais m' attendre à des objections, à des dénégations, à des contradictions de forme auxquelles il aurait fallu répondre. J'ai donc traité mon sujet dans toute son étendue, afin de n'avoir pas à y revenir.
Vérifions d'abord la situation de l'hôtel Crussol.
M. Edouard Fournier, comme on l'a vu, plaçait l'hôtel Crussol au coin droit ou septentrional de la rue Villedo (n° 43 actuel), supposition qui s'accordait en apparence avec les indications fournies par VEtat et partition de la Ville de Paris pour l'année 1684% où l'on trouve la nomenclature des maisons de la rue Richelieu, entre la rue Neuve- des- Petits- Champs et la rue Villedo, dans l'ordre et sous les numéros suivants :