ERS
Le n° 897 est celui que portail la maison dans le numérotage sectionnaire de 1794. A ce titre, la plaque de marbre constitue un monument précieux, qu'on peut considérer comme unique dans cette région de Paris.
L'hôtel de l'Univers paraît s'être trouvé dans les mêmes mains que le restaurant Lambert, qui eut son heure de célébrité. Jusqu'en 1827 la totalité de la maison fut louée par bail principal à Marie-Catherine Closset, épouse non commune en biens du sieur Mathieu Lambert, restaurateur.
Le grand appartement du premier étage au fond de la cour a été occupé par le café de la Régence en 1863, pendant la construction de la place du Théâtre-Français, puis par le Cercle de la Presse scientifique ; la Société des gens de lettres y tint, il y a une vingtaine d'années , deux ou trois assemblées générales; les boiseries et les glaces excitèrent l'admiration des assistants, et c'est pourquoi j'en parle en connaissance de cause.
Au-dessus s'étendent les magasins du costumier Babin, qui s'est établi là vers 1825, en venant de l'ancien no 78, menacé par le premier projet de percement de la rue de la Bourse.
No 23. — Le terrain de cette maison et de la suivante appartenait originairement, comme celui de la précédente, à Pierre Resneau et à Poncette Maillard, qui le cédèrent par contrat reçu Gigault et Daubenton, le 17 novembre 1660, à Jean Chebron de Bonnegarde et à Marie de l'Espine, sa femme (voyez ci-dessus no 48), qui y construisirent deux maisons, tant sur la rue Richelieu que sur la rue Traversante ou Traversine. Celle dont nous parlons, la plus petite des deux, occupait et occupe encore en façade sur la rue Richelieu tout le côté gauche de la maison suivante (no 23 his) dans laquelle elle est enclavée à droite et par derrière. Elle était louée en 1662 à un médecin nommé Moreau. Elle fut vendue le 27 septembre 1667, devant Murray et Monnier, notaires, par M. et W^^ Chebron de Bonnegarde, à Pierre Mignard, peintre du Roi, et Anna Avolara, son épouse. Elle est estimée 17,000 livres dans le partage de la succession de Pierre Mignard, qui la louait à un sieur Dupuis. Devenue plus tard la propriété de Catherine Mignard, elle suivit le sort de la grande maison qui suit.
L'une des héritières de Catherine Mignard comtesse de Feuquières, Gabrielle-Adélaïde Mignard, femme de Jacques- François Pelage de Seure Graintheville (voyez ci-après ne 23 his), la vendit par acte devant Gibert, notaire, le 15 octobre 1784, à Charles Portier et Elisabeth Dubrulle, sa femme ; c'était dès lors un hôtel meublé appelé l'hôtel Richelieu. M. et M^e Portier la revendirent par acte reçu Chavet le 23 nivôse an II (12 janvier 1794) à Biaise Santot et Françoise Jolivet, sa femme (lettres de ratification sur parchemin du 11 floréal an II (30 avril 1794), faisant partie de mon cabinet). M. et M^e Santot s'en défirent le 28 ventôse an III (18 mars 1795). Parmi les propriétaires subséquents, je ne trouve à citer que Charles Meysenberg, pianiste et compositeur, né à Paris en 1785, élève d'Adam père et de Mchul, premier prix de piano au Conservatoire
3l8 APPENDICE.
en 1805 ; fils d'un facteur de pianos à Paris, Charles Meysenberg établit dans la petite maison de Mignard un commerce d'instruments et de musique. Il y mourut vers 1.828, à quarante-trois ans.
L'hôtel meublé s'appela successivement Richelieu , d'Espagne, des Négociants et de New- York (1778-1830).
Du voisinage de cet hôtel, mitoyen avec la maison des Foucault (no 21), est née sans doute, par une confusion facile à comprendre, la tradition qui mêle le nom de Richelieu aux origines de la maison précédente. Un almanach de Paris de 1778 indique la demeure de M. Mesnager et de M. et Mme Le Bailly « rue et à côté de l'hôtel de Richelieu », au no 154 de Lesclapart, c'est-à-dire dans la maison qui porte aujourd'hui le no 23 bis; ainsi l'hôtel (meublé) de Richelieu occupait le no 23, tandis que le marquis et la marquise de Tourdonnet habitaient le 21, ancienne maison Foucault et Dodun.
No 23 H5 (ancien 25). — Cette maison s'ouvre sur la rue Richelieu par une porte cochère et un passage qui conduisent à une cour entourée de bâtiments, dont le principal forme un corps de logis assez important s'éclairant postérieurement sur la rue Traversière, où elle porte le no 12 ancien 30, offrant de ce côté la largeur entière des deux maisons nos 23 et 23 bis de la rue Richelieu.
Bâtie en même temps que la précédente par M. Chebron de Bonnegarde, qui la louait en 1662 au comte d'Albonet en 1664 à M. de Buzanval, elle devint ensuite l'hôtel de Pierre Mignard, l'un des plus grands peintres de l'École française et l'ami de Molière, dont il fit deux portraits connus par la gravure, mais dont les originaux sont perdus ou ignorés.
Pierre Mignard et sa femme achetèrent cette maison en même temps que la précédente (no 23 ) par contrat du 27 septembre 1667, devant Murray et Monnier, de M. et Mrae Chebron de Bonnegarde, et en firent faire le décret volontaire devant le Châtelet de Paris le 24 mars 1668.
C'est là que Pierre Mignard mourut le 30 mai 1695, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, laissant une grande fortune à sa veuve Anna Avolara et à ses quatre enfants, Catherine,
Rodolphe, Charles et Pierre. Celui-ci, s'étant fait religieux mathurin, ne figure pas au partage de la succession réglé par acte des 19 mai-22 septembre 1696 (Arch. Nat. Y 15557, publié par M. Guiffrey dans les Nouvelles archives de l'art français, 1874-5). Les experts furent, pour les tableaux, Michel- Ange Corneille, peintre du roi (voir plus haut au no 36), et Jacques Mazière, juré expert (voir ci-après au no 55), et le procureur était Claude Vouet (voir ci-dessus au no 19), tous trois habitant la rue Richelieu. La grande maison fut estimée 30,000 livres.
Mignard laissait, par son testament du 15 mai 1695, la moitié de sa fortune à sa veuve commune en biens, la moitié du surplus à sa fille Catherine, et un quart à deux de ses fils, Charles et Rodolphe. La grande maison fut attribuée à la veuve, qui en fit donation entre- vifs à sa fille Catherine, par acte du 31 janvier 1697, avec jouissance du i^r courant, sous reserve d'un logement au premier étage sur la rue Richelieu. Anna Avolara y mourut le 12 avril 1698, à l'âge de soixantedix ans. Née à Rome, elle avait été la maîtresse de Mignard, qui la ramena et l'épousa en France par contrat du 2 août 1660 suivi de célébration religieuse dix jours plus tard, le 12 août.
Catherine Mignard touchait à la quarantaine lorsqu'elle épousa le 16 avril 1696, un an après la mort de son père et non du vivant de celui-ci, comme l'a cru Edouard Fournier, Jules du Pas comte de Feuquières, colonel du régiment d'infanterie de son nom, lieutenant-général du gouvernement de Toul, qui n'avait que trente-cinq ans. Il était le cinquième fils du marquis de Feuquières, lieutenant-général des armées, et de Catherine de Grammont , fille d'Antoine duc de Grammont et de Claude de Montmorency-Boutteville ; et le frère de François du Pas de Feuquières comte de Rebenac, dont la fille Catherine-Charlotte épousa en 1698 le marquis de Souvré, deuxième fils de Louvois. C'étaient là de bien grandes alliances pour la fille d'un artiste que l'étiquette de la cour rangeait dédaigneusement parmi les « gens de métier » (Élat de la France, M DC LXIX, maison de la reine, p. 175).
Saint-Simon dit du mari de Catherine qu' « il n'avoit
« jamais fait grand'chose » et de la femme qu'elle « étoit « depuis longtemps et publiquement entretenue par Blouïn, « premier valet de chambre du Roi», et Dangeau remarque laconiquement que « ce mariage n'est pas approuvé par tout « le monde ». Saint-Simon et Dangeau parlaient pour eux et pour les honnêtes gens que le scandale touchait encore; mais le Roi, le Dauphin, le duc d'Anjou^ le duc d'Orléans et les principaux de la cour signèrent sans scrupule au contrat. La disproportion d'âge entre le cadet des Pas de Feuquières et la riche héritière de Mignard n'était cependant pas faite pour colorer les côtés scabreux d'une pareille union. La seule défense que pouvait présenter le comte de Feuquières, c'est qu'il se mariait sous le régime de la séparation de biens, en acceptant cependant quelque six mille livres de rentes en cas de prédécès de sa femme.
Saint-Simon n'a pas calomnié Catherine Mignard. Edouard Fournier remarque, d'après un acte de baptême du 28 mars 1655, découvert par Jal, que Hierosme Blouïn demeurait alors rue Traversière, peut-être dans la maison qui fut celle des Mignard. Mais, d'abord, la maison n'existait pas en 1655, et ensuite il s'agissait là de M. Blouïn le père. Mignard habitait Rome en 1655 et sa fille Catherine n'était pas née. L'argument est donc sans portée, mais on n'en possède de mieux fondés.
D'abord un mot sur les Blouïn . Ne pas croire un mot de la fable ridicule qui les concerne dans les prétendus mémoires de Maurepas.
Hierosme Blouïn, mari d'Armande Sénéchal, était, dès avant 1655, « conseiller du Roi et premier valet de chambre tt de Sa Majesté» ; il fut plus tard intendant pour le Roi, du parc, terres et seigneurie de Versailles. Cette dernière charge lui fut enlevée et transférée à M. Alexandre Bontemps, autre premier valet de chambre (ils étaient quatre, un pour chaque quartier de l'année). Mais Louis Blouïn ayant succédé à son père et Bontemps étant mort vers 1701, Louis Blouïn recouvra l'intendance de Versailles, à laquelle on ajouta celle de Marly, et il prit le titre de gouverneur non seulement de ces deux résidences royales, mais aussi de la ville de Coutances, autre gouvernement qu'il avait sans doute acheté.
C'était donc un personnage. Ses collègues en 1708 étaient M. de Nyert marquis de la Neuville, gouverneur de Limoges, gentilhomme ordinaire de la maison du Roi; M. Quentin sieur de la Vienne, marquis de Champcenetz (dont les descendants furent gouverneurs du Louvre et des Tuileries, et dont l'arrière- petit-fils, le chevalier de Champcenetz, collaborateur de Rivarol et rédacteur des Actes des Apôtres, fut guillotiné en 1794), et Louis Bontemps, fils d'Alexandre, chevalier de Saint-Lazare. Louis Blouïn avait pour survivancier, dans sa cliarge de gouverneur de Versailles et Marly, le duc de Noailles et son fils le duc de Mouchy. Le monde des lettres connaît sa belle résidence de Marly, si magnifiquement restaurée par M. Victorien Sardou.
Saint-Simon dit de lui : « Blouïn, autre premier valet « de chambre, eut l'intendance de Versailles et de Marly, « au père de qui pour cet emploi Bontemps avoit succédé; œ il eut aussi la confiance des paquets secrets et des « audiences inconnues. C'étoit un homme de beaucoup « d'esprit, qui étoit galant et particulier, qui choisissoit sa « compagnie dans la meilleure de la cour, qui régnoit chez « lui dans l'exquise chère, parmi un petit nombre de « commensaux grands seigneurs, ou de gens qui suppléoient « d'ailleurs aux titres. »
Outre la charge de premier valet de chambre qui rapportait environ deux mille écus de revenus, et les gages de ses gouvernements, Blouïn était fort riche. La preuve en est que par acte notarié du 26 février 1688, insinué le 20 mars suivant (Arch. Nat. Y 252, fo 300 v», cité par M. Guifirey), il fit donation à Catherine Mignard, devenue depuis moins de deux ans comtesse de Feuquières, d'une somme de cent mille livres « pour lui donner des marques de l'amitié qu'il « lui porte et de l'estime qu'il fait de ses vertus et de son « mérite ».
L'amitié, l'estime, les vertus et le mérite peuvent passer ici pour un de ces hommages que la galanterie, je ne veux pas dire le vice, rendent au respect humain. Le fait est que Blouïn avait eu de Catherine Mignard, avant son mariage, une fille qu'il avait fait bien élever, qu'il appelait sa nièce,
et qui était à marier en 17 12 (note ms. citée dans les Archives de l'art français, t. V, p. 384).
Que pensait de tout cela le comte de Feuquières? On ne sait ; mais il s'en accommodait le plus doucement du monde, et lorsqu'il allait à Versailles avec Catherine, c'est dans l'appartement de Blouïn que le mari et la femme étaient logés.
Il y a plus, et ceci est de l'histoire notariée : par un acte du 3 septembre 1717, insinué le 22 décembre suivant, Mme de Feuquières et Blouïn se firent donation mutuelle au premier mourant d'un terrain au faubourg Saint-Honoré qu'ils avaient acquis conjointement de Guillaume David de La Faultrerie, maître des comptes, moyennant 20,000 livres, suivant contrat reçu Lefebvre le 29 mai précédent, ainsi que de la maison qu'ils y faisaient édifier à frais communs ; et, pour qu'on ne puisse pas se méprendre sur le véritable caractère de l'acte, il est stipulé qu'au cas où Blouïn viendrait à mourir le premier, ce qui se réalisa, sa succession serait tenue de fournir à M'"^ de Feuquières les sommes nécessaires pour achever la construction. L'acte mentionne expressément que M^e de Feuquières est « autorisée par le « sieur son mari ».
Ce dernier trait achève le portrait de M. de Feuquières si dédaigneusement esquissé par Saint-Simon.
Enfin, il existe un contrat reçu Perret, le 21 juillet 1735, insinué le 16 juillet 1743 (Arch. Nat. Y 356, fo 50), par lequel M^e de Feuquières assure deux services religieux ou obits à célébrer, l'un le 13 mai % jour du décès de feu Pierre Mignard, son père; l'autre le 11 novembre, a jour du a décès de feu M. Blouïn, gouverneur de Versailles, par oc donation duquel ladite dame tient la moitié de la maison « où elle demeure ». Louis Blouïn était mort à Versailles le II novembre 1729, à soixante-douze ans.
L'hôtel du faubourg Saint-Honoré, bâti par l'architecte Jacques Gabriel , fut vendu, après la mort de M. et Mme de
I, C'est la date donnée dans l'acte du 2i juillet 173J et qu'avait adoptée M. Frédéric Villot pour le catalogue du musée du Louvre, mais l'acte d'inhumation dressé le 31 mai 1695 à Saint-Roch aflirme sans conteswtion possible la date du 30 mai.
Feuquières, en 1743, à Jean-Hyacinthe, écuyer, sieur de Saint-Amarand , receveur-général des finances de la généralité d'Orléans, époux de Marie-Louise-Charlotte Lallemant de Lévignen, qui prit sa retraite dès l'année suivante, M. de Saint-Amarand n'habitait plus le faubourg Saint-Honoré lorsqu'il mourut le 20 mai 1770, à l'âge de soixante-dix-sept ans. Il y fut remplacé par M. Michel, directeur de la Compagnie des Indes de 1754 a 1764 (voyez ci-dessus les nos 106 à 112). La fille de M. Michel, Henriette-Françoise, avait épousé le marquis Jacques- Ange de Marbeuf, et l'hôtel Blouïn et de Feuquières devint ainsi l'hôtel Marbeuf. Joseph Bonaparte l'habita sous le Consulat ; enfin l'Empereur en fit don au maréchal Suchet duc d'Albufera, dans la famille duquel il est encote. Il porte le n» 31 sur la rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Catherine Mignard, qui le posséda près d'un demi-siècle après la mort de son père, mourut sans postérité le 3 fér vrier 1742 (la Galette de France dit le 10), cinq mois après son mari, décédé le 10 octobre 1741.
A quel âge moururent les deux époux ? Question indiscrète de leur vivant, presque insoluble après leur mort. Au mariage, célébré en 1696, le comte de Feuquières se donnait trente-cinq ans; ce qui le ferait simplement octogénaire au jour de sa mort ; cependant l'acte de son décès, copié par M. de Chastellux sur le registre de Sainte-Marie de la Ville-l'Évêque, lui donne quatre-vingt-six ans, ce que corrobore le chiffre de quatre-vingt-sept-ans donné par le Cabinet des titres (dossier Pas) et par la Galette de France.
Quant à Catherine Mignard, l'affaire est encore plus bizarrement compliquée; elle s'était donné trente ans dans son acte de mariage le i^r mai 1696; elle serait donc morte à soixante-seize ans; cependant l'acte de décès lui donne quatre-vingt-huit ans, et le Mercure de France quatre-vingtdix ans; cette dernière indication est adoptée par le livret du Musée du Louvre. La vérité, produite par Jal, c'est que Catherine Mignard , fille naturelle de Pierre Mignard et d'Anna Avolara, légitimée par l'acte de mariage du 12 août 1660, y est indiquée comme âgée de trois ans et quatre mois; Mignard, dans son testament du 29 octobre 1663, la
dit encore âgée de six ans ou environ; elle était donc née en 1657, la même année que Blouïn; elle avait trente-neuf ans et non trente ans lorsqu'elle se maria, et elle mourut à quatre-vingt-cinq ans, non à quatre-vingt-huit ni à quatrevingt-dix. Elle se rajeunissait pendant sa vie et on l'a vieillie après sa mort. Le jour même de son trépas, elle dicta au notaire Perret un testament par lequel elle instituait pour légataires universels les quatre enfants de Rodolphe Mignard, le seul survivant de ses frères, Charles étant mort sans postérité et Pierre s'étant fait religieux mathurin (voir sur ce point la notice de Lépicié, lue en 1743 à l'Académie de peinture).
Le legs universel grevait la maison de la rue Riclîelieu d'une substitution qui s'éteignit le 23 décembre 1789 en la personne et par le décès de Gabrielle-Adélaïde Mignard, épouse de François-Pelage-Alexandre de la Feure de Graintzeville ou Graintheville.
Les héritiers survivants qui recueillirent alors l'immeuble dégrevé par l'extinction de la substitution se trouvèrent être Pierre-François Mignard, qui vivait encore en 1801, et les ayants cause de Marie-Marguerite du Pas de Feuquières, fille majeure, demeurant à Poitiers. Je ne sais comment une Feuquières put se trouver héritière de Catherine Mignard ; je constate le fait tel que je le trouve dans le jugement d'adjudication du 29 vendémiaire an X (21 octobre 1801). Cette Marie-Marguerite du Pas de Feuquières n'est pas connue des généalogistes; elle avait cependant épousé messire Henry du Maitz , chevaher, seigneur de Grimpry, dont elle fut veuve de bonne heure; elle possédait en 1759 la grande maison du café de la Régence, place du Palais-Royal, à l'encoignure de la rue Saint-Thomas-du-Louvre (Arch. Nat. P 13 10). Les cessionnaires de ces deux héritiers hâtèrent la maison, qui fut adjugée le 21 octobre 1801, aux criées du département de la Seine, à M. Jean Guillaume, moyennant 64,050 francs.
On n'aura pas lu, je crois, sans intérêt, ces détails inédits qui complètent la notice de Jal sur les Mignard et les Feuquières.
La grande maison de la rue Richelieu, qui développe sa
façade postérieure sur la rue Traversière, abrite depuis l'année 1784 l'hôtel de Bretagne, qui s'appela un instant l'hôtel Necker, appellation aussi éphémère que la puissance et la popularité de l'idole.
No 25. — Dès 1666, cette maison était possédée par Etienne Baudouin, contrôleur de la maison du Roi, époux d'Anne Metezeau et beau-frère de Joseph Foucault, mort avant 1669. Son fils, Etienne Baudouin, conseiller au Parlement, fut le tuteur de Catherine- Angélique Foucault, sa nièce, qui devint marquise d'Avaray (1684).
M. Barjavel de Saint-Louis, secrétaire du Roi, en fut propriétaire vers 171 5 avec la maison de la rue Traversière qui s'y adossait (ancien 32, aujourd'hui 14).
No 27. — Cette propriété comportait originairement deux maisons construites comme celles de Mignard, c'est-à-dire une petite maison sur le devant, enclavée totalement dans la grande, celle-ci s'étendant et se développant sur la rue Traversière (ancien 34, aujourd'hui 16).
Le premier propriétaire de cette maison double paraît avoir été M. Avisse en 1657; puis vint M^i^ de Bertigny en 1684, et M. de Rassan en 1691. Nicolas de Rassan avait été maître des comptes, reçu en 1686; il se retira avant 1694. M. du Fort (voyez ce nom aux nos 16 et 18) l'acquit vers 1739.
M. Gossart, notaire, y tint son étude de 1841 à 1860.
No 29. — Cette maison neuve remplace deux anciennes maisons numérotées 31 et 33 avant 1830, qui se trouvaient déjà réunies en 1684 entre les mains d'une demoiselle Aiguës (État et partition), et en 1705 d'une M™e de la Fonds (Terrier royal), veuve ou belle-fille de Claude de la Fonds sieur de la Beuvrière, conseiller au Grand Conseil, puis maître des requêtes et intendant de Bourgogne (1676-92). Le plan du fief Popin indique d'autres propriétaires que je relate sans pouvoir les faire cadrer exactement avec les documents précités. La plus grande maison (ancien 31) aurait appartenu en 1698 à M. Loiseau, puis en 171 3 à
M. Baranion. La plus petite (ancien 33) en 1676 à M. Roche; avant 1702 à M. Rouillé de Meslay, conseiller d'État; en 17 19 à M. Gaillet, avec la maison de la rue Traversine (ancien 36 aujourd'hui 18); puis en 1720 à M. Rouillé de Meslay par retrait ; en 1 721 à M. Baudin de la Chenaye; en 1730 à M. Coustou.
La famille des Rouillé, seigneurs puis comtes de Meslay, n'avait aucun lien de parenté avec les Rouillé seigneurs et comtes de Jouy, dont était Antoine- Louis Rouillé qui fut successivement ministre de la marine et ministre des affaires étrangères de 1749 à 1757.
Les Rouillé de Meslay étaient issus de Jean Rouillé dit l'aîné, marchand bourgeois de Paris, et de sa femme Marie- Charlotte Lescorché, lesquels vivaient au xvie siècle. Le petit-fils de ce premier Rouillé, nommé Jean comme son grand-père, porta le titre de comte de Meslay le Vidame, fut conseiller d'État ordinaire et mourut le 30 janvier 1698. Il avait eu de sa femme Marie de Comans d'Astries un fils, Jean-Baptiste Rouillé comte de Meslay, qui fut reçu conseiller au Parlement le 28 juillet 1692 et mourut à Meslay le 13 mai 171 5, veuf d'Anne-Catherine de la Briffe, morte le 22 février 1701. 11 eut trois sœurs : l'une, Marie-Anne, qui épousa le marquis de Bullion - Gallardon ; la seconde, Marguerite-Thérèse , qui épousa Jean-Baptiste-François marquis de NOailles, maréchal de camp; la troisième, Elisabeth, qui épousa Jean-Étienne Bouchu marquis de Saucergues, et en secondes noces Paui-Sigismond de Montmorency- Luxembourg.
Marguerite-Thérèse Rouillé, veuve à trente-six ans du marquis de Noailles, qui mourut au camp de Grossellier en Flandres, le 23 juin 1696, en avait eu quatre filles, dont deux seulement survécurent à leur père. La marquise de Noailles devint le 20 mars 1702 la troisième femme d'Armand-Jean de Vignerod du Plessis duc de RicheUeu, pair de France.
La seconde fille de la nouvelle duchesse de RicheUeu, Anne-Marie de Noailles, née le 10 janvier 1691, avait été accordée toute enfant à Louis -François -Armand duc de Fronsac, fils du duc de Richelieu; mais cette jeune fille
mourut le 17 juillet 1703, à l'âge de douze ans et demi; on s'empressa de renouer avec sa sœur puînée les liens prématurément brisés par la mort; le 12 février 17 11, le duc et la duchesse de Richelieu marièrent leur belle-fille et fille Anne- Catherine de Noailles, âgée d'un peu plus de seize ans, étant née le 28 septembre 1694, avec leur fils et beaufils le duc de Fronsac, âgé de quinze ans, puisqu'il était né le 13 mars 1696. Les deux mariages, celui de la marquise de Noailles, devenue deux fois la belle-mère de son gendre, et celui du duc de Fronsac, devenu le gendre de sa bellemère, tournèrent singulièrement; le vieux duc se brouilla avec sa femme, alla loger chez le marquis et la marquise de Cavoye qui prirent soin de lui, et mourut chez eux le 10 mai 171 5, à quatre-vingt-six ans. Quant au duc de Fronsac, on sait qu'il avait pris sa jeune femme en horreur, et l'anecdote est trop connue pour que je la répète ici. Elle mourut sans enfants, le 7 novembre 17 16, à vingt ans. Sa mère lui survécut jusqu'au 27 octobre 1729; elle avait alors soixante-neuf ans.
Marie-Cécile Rouillé, fille de Jean-Pierre Rouillé, intendant-général, et de Marie-Françoise Guillot, était de l'autre famille Rouillé, celle des comtes de Jouy, seigneurs d'Orfeuil, de la Fontaine-Guérin, etc. Elle épousa le 1$ janvier 177 1 Louis -Jean -Baptiste Chapelle vicomte de Jumilhac, et elle mourut le 3 mars 1781 à trente ans. La famille de Jumilhac ayant été substituée au nom et aux armes de Richelieu, se trouve ainsi alliée aux deux familles Rouillé, qui n'avaient cependant aucun lien de parenté entre elles.
Le Rouillé comte de Meslay qui retira la maison no 29 en 1720 était Anne-Jean comte de Meslay, frère de la marquise de Noailles duchesse de Richelieu, né le 22 avril 1696, conseiller au Parlement de Paris le 22 juillet 17 16, introducteur des ambassadeurs, mort sans alliance en 1725. Les autres branches des Rouillé se sont éteintes le 26 septembre 1 866 dans la personne d'Hilaire-É tienne-Octave Rouillé, pair de France et sénateur, plus connu sous le nom de marquis de Boissy, époux de la comtesse GuiccioH.
Je suis dans l'impossibilité de discerner la personnalité du Coustou qui posséda cette maison en 1730. Je crois qu'il y
faut placer l'Académie d'architecture dirigée à la même époque par Hardouin Mansart, de 1735 à 1744, rue Richelieu près la fontaine.
Je retrouve, probablement à cette même place, de 1767 à 1785, M. de la Porte de Meslay, maître des requêtes, intendant en Roussillon puis en Lorraine, fils de M. de la Porte, conseiller d'État, intendant de la marine puis de la liste civile, guillotiné le 28 avril 1792 place du Carrousel.
No 3 1. — Cette parcelle, contenant 63 toises et demie de superficie, faisait partie de 120 toises cédées le 17 novembre 1 638, devant Destrechy et Roussel, notaires, par messire Anthoine Le Ménestrel, conseiller du Roi, receveur ordinaire du domaine de Paris, et Elisabeth Metezeau, sa femme, à Pierre Resneau, juré du Roi es œuvres de charpenterie. On a vu sous le no 21 que ce Pierre Resneau avait épousé Poncette Maillard, sœur de Jeanne Maillard, femme de Clément Metezeau. Elisabeth Metezeau, femme d'Antoine Le Ménestrel, était une sœur, jusqu'ici demeurée inconnue, des architectes Louis et Clément Metezeau.
Par contrat du $ mars 1639, devant Le Semelier et Destrechy, Pierre Resneau vendit les 63 toises et demie de la présente parcelle à Pierre Le Mercier, commissaire ordinaire de l'artillerie de France et architecte ordinaire des bâtiments du Roi. Pierre Le Mercier n'est pas moins inédit qu'Elisabeth Metezeau; son nom ne se trouve ni dans le Dictionnaire critique de Jal, ni dans les mémoires de l'Académie de peinture, ni dans les Archives de l'art français, ni dans le recueil de M. Herluison, ni dans le Dictionnaire d'architecture de Lance. Mais voici le plus curieux. Dans la grosse de l'acte notarié que j'ai sous les yeux (Arch. Nat. Saint -Magloire, S. 6818), Pierre Le Mercier est quaHfié « conduisant les édifie fices du chasteau et bastiment de Richelieu pour monte seigneur le cardinal de Richelieu, où il fait pour ce subject « sa demeure ordinaire ; de présent logé rue de l' Arbre-Sec ». La rue de l' Arbre-Sec était la demeure de Jacques Le Mercier, l'architecte du Palais-Cardinal, de Saint-Roch et du Val-de- Grâce, à qui l'on avait attribué jusqu'ici la conduite exclusive des travaux du château de Richelieu en Poitou. Qui était
l'architecte Pierre Le Mercier? Très vraisemblablement le frère et le collaborateur de Jacques; ce ne pouvait être son fils en 1639, l'un des enfants de Jacques étant né en 1648. Il n'y a pas non plus à les confondre. Jacques avait épousé Anne Marigny, qui mourut veuve le $ juin 1654; tandis que Pierre était le mari de Véronique Tabourier qui lui survécut et devint en secondes noces la femme de M^ Nicolas Couverchel, avocat en Parlement (Arch. Nat. loc. cit.).
Pierre Le Mercier avait construit, sur la parcelle à lui cédée par Pierre Resneau, une maison composée de deux corps de logis, l'un sur l'aile et l'autre au fond, s'ouvrant par une porte cochère sur la rue Richelieu et par une petite porte sur la rue Traversante (troisième variante ou plutôt origine des noms de Traversine et Traversière) . Après le décès de Pierre Le Mercier, elle appartint par moitié à sa veuve et à son fils Jacques Le Mercier (probablement filleul de son oncle), prêtre, prieur et curé de Bouifay au diocèse de Chartres. M"^e veuve Pierre Le Mercier vendit sa moitié aux Pères de l'Oratoire de Saint-Magloire, dont les Le Mercier étaient les architectes ordinaires, par acte du 23 mars 1669, et le prieur Le Mercier leur céda la sienne par contrat devant Galloys et Simonnet, le 14 octobre 1669 (Arch. Nat. loc. cit.), à titre d'échange contre des rentes foncières.
On appelait Pères de l'Oratoire de Saint-Magloire ceux des Pères de l'Oratoire qui dirigeaient le séminaire de leur institut, établi le 7 mars 1620 à l'église des Hospitaliers de Saint-Jacques du Haut-Pas, en remplacement des Bénédictins de Saint-Magloire, qui eux-mêmes y avaient été transférés lorsque la reine Catherine de Médicis, voulant construire le palais qui fut l'hôtel de Soissons sur l'emplacement occupé par la communauté des Filles pénitentes, procura à celles-ci, par voie d'échange, le monastère de Saint-Magloire que les Bénédictins occupaient dans la rue Saint-Denis : ce qui fut résolu en 1572, puis ratifié par le pape Grégoire XIII aux termes d'une bulle datée du 12 mars 1580.
La maison construite rue Richelieu par Pierre Le Mercier n'était pour les Pères de l'Oratoire qu'une maison de produit; ils la louèrent dès 1669 à Claude Roger, valet de chambre ordinaire de Monsieur frère unique du Roi, qui eut pour
successeurs divers perruquiers-barbiers-étuvistes, à l'enseigne des Bains de Bourbon. Le dernier de ces locataires fut, en vertu d'un bail du 3 juin 1776 pour neuf ans, Jean-François Champagne de Villermont, mari d'Élisabeth-Françoise Patot.
Le P. Merault, supérieur de l'Oratoire, fit reconstruire la maison telle que nous la voyons aujourd'hui, en 1786 et 1787, par Normand, architecte expert juré du Roi. Le sieur Villermont descendit alors au no 19, dans la vieille maison du Bain-Royal .
Nos 33 et 35. — Rien d'intéressant.
No 37. — La fontaine Molière. Elle remplace la maison qui portait l'ancien no 41. La fontaine Richelieu, construite en vertu d'un édit de 1671 , était plaquée entre la rue Richelieu et la rue Traversière sur le flanc nord de la maison qui portait l'ancien numéro 43, démolie vers 1830. J'ai dit à la page 7 du présent volume que je n'étais pas bien sûr que la fontaine Richelieu fût construite lorsque Molière mourut ; j'ai eu tort de n'en être pas sûr. Le distique de Santeul que je cite à la même page portait le millésime de 1674, qui m'avait échappé.
Je ne puis quitter la fontaine Richelieu sans relever la singulière erreur commise par le poète Regnard dans quelques vers, souvent cités, de son épitre VL La citation ne paraîtra pas trop longue, car elle est charmante :
Peut-être ignores-tu dans quel coin reculé
J'habite dans Paris, citoyen exilé,
Et me cache aux regards du profane vulgaire ?
Si lu veux le savoir, je vais te satisfaire.
Au bout de cette rue où ce grand cardinal,
Ce prêtre conquérant, ce prélat amiral.
Laissa pour monument une triste fontaine,
Qui fait dire au passant que cet homme, en sa haine,
Qui du trône ébranlé soutint tout le fardeau.
Sut répandre le sang plus largement que l'eau,
S'élève une maison modeste et retirée,
Dont le chagrin surtout ne connoit point l'entrée ;
L'œil voit d'abord ce mont dont les antres profonds
Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds,
Où de trente moulins les ailes étendues
M'apprennent chaque jour quel vent chasse les nues ;
Le jardin est étroit, mais les yeux satisfaits
S'y promènent au loin sur de vastes marais.
C'est là qu'en mille endroits laissant errer ma vue,
Je vois naître à plaisir l'oseille et la laitue ;
C'est là que, dans son temps, des moissons d'artichauts
Du jardinier actif secondent les travaux.
Et que de champignons une couche voisine
Ne fait, quand il me plaît, qu'un saut dans ma cuisine ;
Là, de Vertumne enfin les trésors précieux
Charment également et le goût et les yeux...
Regnard désigne assez clairement le cardinal de Richelieu, ainsi que la rue et la fontaine qui retinrent ce nom. Mais comment un écrivain si instruit et si délicat a-t-il pu attribuer au cardinal la construction d'une fontaine édifiée trente-deux ans après sa mort? Cela ne s'explique que par l'occasion de placer une antithèse aussi injuste qu'inexacte. Quant à la maison de Regnard, qui paraît avoir été située au bord des marais Bourgoin , soit aux abords de l'ancienne porte RicheHeu, soit peut-être à la Grange-Batelière, en vue de la butte Montmartre, je ne l'ai pas trouvée. Ce que je sais des demeures de Regnard se réduit à ceci : c'est qu'en 1684 (État et partition, ms. 8603 , fo 606 v^), il habitait rue du Mail une maison appartenant aux Pères de la Doctrine chrétienne, et que remplace aujourd'hui la salle Érard. C'est de l'autre côté de l'eau, au bureau de la rue de Tournon, que l'auteur du Légataire fit sa déclaration de noblesse le 20 décembre 1697 (il portait de gueules à un regnard rampant d'argent) ; mais cela ne signifie rien quant au domicile, parce qu'il s'agit ici d'une déclaration collective faite par le bureau des finances de la généralité de Paris, auquel Regnard appartenait avec le titre de trésorier de France.
N° 39. — Cette maison, l'une des premières construites sur les terrains mis en valeur vers 1669 par Nicolas de L'Espine et Michel Villedo, fut bâtie en 1670 par M. Antoine
Le Ménestrel de Hauguel, écuyer, secrétaire du Roi, contrôleur des bâtiments du roi (1668), puis trésorier-général des bâtiments et grand audiencier de France en la Chancellerie. La décoration en fut faite par Louis Boulogne, qui peignit : 10 le plafond du grand cabinet représentant, dit la notice de Guillet de Saint-Georges (Méni. de l'Ac. de peinture), « à la a gloire des arts libéraux, une élite d'habiles gens qui excel- « lent chacun dans un art particulier et qui y travaillent avec a soin, tandis que Jupiter ordonne à Minerve d'envoyer Mera cure pour les combler de libéralités et récompenser leurs « chefs-d'œuvre; » 20 le petit plafond de la chambre de Mme Le Ménestrel, représentant Vénus et Adonis. Ce fut le dernier ouvrage de Louis Boulogne qui mourut peu après l'avoir achevé, le 13 juin 1674, à soixante-cinq ans. Toutes ces peintures ont disparu depuis longtemps.
La maison, qui fait le coin de la rue du Hasard et qui paraît avoir été reconstruite sous Louis XV, conserve une certaine élégance architecturale ; elle s'ouvrait grandement sur la rue du Hasard et s'adjoignait une autre maison de même origine; ensuite venait, toujours sur le côté droit de la rue du Hasard, la maison des Maussion (voir le no 10); puis encore une maison appartenant à un M. Le Ménestrel de Saint- Germain ; les Ménestrel possédaient en plus une maison rue du Clos-Georgeau qu'ils vendirent à la duchesse de Grammont, et deux maisons rue Saint-Anne, dont l'une devint l'hôtel du fermier-général Helvétius.
Dans les dernières années du xvif siècle et le commencement du xviiie, la maison de la rue Richelieu (appartenant alors à la rue Traversière) fut habitée par M. Antoine Le Ménestrel et ses enfants, issus de son mariage avec Marguerite Berbier du Metz, fille de Gédéon Berbier sieur du Metz, garde des meubles de la Couronne (qui fut le 3 juillet 1664 parrain d'Henriette-Suzanne Silvestre, lille du célèbre Israël ; Mme Le Ménestrel fut marraine le 3 avril 1668 de Marguerite Silvestre avec Charles Perrault), qui étaient : M. Le Ménestrel de Marcilly, conseiller au Grand Conseil, Marie -Louise Le Ménestrel de Hauguel, mariée à Léon Le Cirier marquis de Neufchelles, maréchal de camp, morte le 15 janvier 1761 à quatre-vingt-quatre ans, et Marie-Marguerite Le Ménestrel
de Hauguel. Celle-ci épousa en 1694 Jacques Bazin comte de Bezons, qui devint maréchal de France le 5 mai 1709, et mourut le 22 mai 1733, à quatre-vingts ans; elle mourut le 21 août 175 1, et fut inhumée à Saint-Sulpice.
La postérité de M. et Mme de Bezons fut nombreuse. Sept enfants dont quatre filles, qui furent la marquise de la Tour- Maubourg, la marquise de Saint -Jal vicomtesse de Beaumont, la vicomtesse d'Aubusson comtesse de la Feuillade, et Jeanne-Louise, religieuse de Bon-Secours, mortes toutes les quatre dans leur première jeunesse ; des trois fils du maréchal, le second, Armand, devint évêque de Carcassonne ; le dernier, appelé le chevalier de Bezons, mourut à trentedeux ans colonel du régiment de Beaujolais ; l'aîné, Louis- Gabriel Bazin marquis de Bezons, né le i^r janvier 1700, mourut à quarante et un ans le 22 juillet 1740, maréchal de camp ; il avait épousé Marie- Anne Besnard de Maisons.
Je ne vois pas que le maréchal de Bezons ait jamais habité son hôtel de la rue Richelieu. Il logeait rue des Saints-Pères en 1721 ; je le trouve ensuite rue Sainte- Anne, probablement dans une des maisons qu'y possédait son beau-père; enfin, dans les dernières années de sa vie, rue Vivienne, à l'hôtel Torcy, bâti par Pierre Le Muet pour Jacques Tubeuf (no 16 actuel). Mais il est probable que cette maison, à la mort de M. Le Ménestrel de Hauguel, fut attribuée, au moins en partie, à M. et Mme de Bezons, car on la désigne dès 1721 et peut-être plus anciennement sous le nom d'hôtel de Bezons. C'est à l'hôtel de Bezons que siégeaient eni738 les bureaux des sous-fermes des domaines du Roi. Le contrat de vente de l'hôtel de Crussol (no 41 ci-après) du 7 septembre 1742 le désigne comme tenant à l'hôtel de M^e la maréchale de Bezons et à son frère M. Le Ménestrel de Lutteaux, ancien brigadier mestre de camp du régiment de Beaujolais, cheva- Uer de Saint-Louis, lieutenant-général du ler mars 1738.
L'hôtel passa, je ne sais pas exactement à quelle époque, aux mains de Jean Rouillé, époux d'Anne-Marguerite Pinaud. La lecture attentive des volumineux dossiers Rouillé et Pinaud, au Cabinet des litres, ne m'a pas fait découvrir l'identité de ces nouveaux propriétaires. Aucun Rouillé, des diverses familles connues de ce nom, n'a épousé une Pi-
naud ; aucune Pinaud û'a épousé un Rouillé. Je me borne à constater que cette Mme Rouillé née Pinaud, devenue veuve, vendit l'ancien hôtel de Bezons, le 14 décembre 1756, à Alexandre- Claude Couvret et Marie-Jeanne Hervé sa femme, qui le revendirent le ler août 1774, à André Eyraud et Marie-Élisabeth Fauveau. Le partage de la succession de M. et Mme Eyraud, les 3 avril et 4 mai 1784 entre divers cohéritiers, où je relève le nom de René-Balthazar Alissan de Chazet, en attribua la propriété à André-François Fauveau, payeur des rentes sur l'Hôtel-de-Ville, receveurgénéral des domaines et bois, qui avait son bureau en 1788 au no 48 de la rue Richelieu. M. Alissan de Chazet, payeur des rentes de l'Hôtel-de- Ville, fonctions dans lesquelles il avait entre autres collègues à cette époque M. Marsollier des Vivetieres, l'infatigable collaborateur de Dalayrac, donna le jour en 1772 à René Alissan de Chazet, vaudevilliste et chansonnier fécond, que l'abbé Geoffroy surnommait Vinévitable^ et à qui la versatilité de sa muse valut une large place dans le Dictionnaire des girouettes.
La maison fut vendue par M. Fauveau devant Me Raguideau, notaire, le 17 floréal an III (6 mai 1795), à M. Gauldrée Boilleau, le descendant direct de l'associé de MM. de Flacourt et de L'Espine pour la mise en valeur des terrains du Palais-Royal. De M. Gauldrée Boilleau elle passa le 22 mai 1842, par acte devant Me Roquebert, à Marie-Maurice Goujon marquis de Gasville.
La généalogie des Goujon de Gasville commence ainsi dans le dossier bleu du Cabinet des titres :
« Un paysan
« Mort de plaisir de voir son fils dans la finance. »
Ce début m*avait saisi. Mais j'ai retrouvé plus tard, en tête du dossier des Thevenin de Tanlay :
« Un paysan
œ Mort de plaisir de voir son fils fermier- général. »
Et j'ai cessé de prendre au pied de la lettre les anecdotes
si laborieusement recueillies par le facétieux président Bertin de Rocheret.
La Chesnaye des Bois, au contraire, qualifie les Goujon « famille noble de Normandie », issue de Jean seigneur du Guay, mari en 1658 de demoiselle Jeanne Quentin. Quant au parricide sans le vouloir du Cabinet des titres, nommé Jean Goujon comme son père, et de plus baron de Châteauneuf, il fut secrétaire du Roi le 26 novembre 1689, devint receveur-général des finances de la généralité de Metz, puis secrétaire du Conseil d'État en 1693, et mourut en 1730. Il avait épousé en 1683 Henriette-Claude Donneau de Vizé, née le 16 mars 1659, cousine germaine de Jean Donneau de Vizé, le fondateur du Mercure galant, qui tient une place si curieuse et si importante dans les entourages de Molière. Ces Donneau de Vizé faisaient à la cour assez bonne figure. Voici comment s'établit la parenté entre le Vizé du Mercure et Mnie Goujon. Deux frères : 1° Antoine D. de V., maréchal des logis de Monsieur frère du Roi, gentilhomme servant de la Reine mère, exempt de la compagnie des gardes du corps de Gaston d'Orléans, mort le 10 septembre 1676 à soixante-dix-sept ans, eut de son mariage avec Claude Gabory un fils qui fut Jean Donneau de Vizé, né le 23 septembre 1638; 20 messire Henri Donneau de Vizé, écuyer, l'un des trente-six gentilhommes servants du Roi, mort avant 1660, laissa de son mariage avec Madeleine de la Rivière un fils Henri Jean -Baptiste, né le 7 septembre 1660, et une fille baptisée le 16 mars 1659, qui fut Henriette-Claude et devint M^e Goujon, tige des Goujon de Gasville.
Claude Gaboury, mère de Jean Donneau de Vizé, était fille de « noble homme Jean Gaboury, valet de chambre or- « dinaire du Roi et garde-meuble de Sa Majesté ». C'est le même Jean Gaboury qui figure, conjointement avec Jean PocqueHn, père de Molière, dans l'arrêt du Conseil des dépêches du 15 mai 1647 (Arch. Nat. E 1692 no 199), que j'ai communiqué au MoUeriste du i^f octobre 1880. Jean Donneau de Vizé succéda en l'office de garde-meuble de son grand-père, qui était aussi son parrain, sous le titre de garde-meuble des meubles meublants (État de la France, 1669, t. I, p. 107). On remarquera que Jean Gaboury avait
été le collègue de Jean Pocquelin comme valet de chambre tapissier du roi, et l'on peut entrevoir dans cette particularité, les origines de la liaison qui s'établit plus tard, malgré la différence d'âge, entre le petit-fils de l'un et le fils de l'autre.
Revenons aux Goujon. Du mariage de Jean II avec Mlle Donneau de Vizé, qui mourut le 29 août 1737 à soixante-dix-huit ans, naquirent deux enfants : Louise-Henriette, mariée en 171 3 à Alphonse Jubert marquis de Bouville; et Jean-Prosper Goujon, né à Paris le 31 juillet 1684, conseiller et avocat-général aux requêtes de l'hôtel en 1706, maître des requêtes le 25 décembre 1709, intendant de Rouen de 1715 à 1732, mort à Paris le 24 septembre 1755 à soixante et onze ans. Il avait épousé le 22 juin 17 13 Anne de Faucon de Ris et d'Orangis, fille du marquis de Charleval comte de Bacqueville, premier maître de la garderobe de Monsieur frère de Louis XIV, morte le 3 février 1763 à soixante-sept ans.
De ce mariage naquirent sept enfants, dont quatre filles. L'un des fils, appelé M. de Gasville, capitaine au régiment de Penthièvre-Infanterie, puis aux gardes françaises, fut chassé, dit une note du Cabinet des titres, pour avoir maltraité son père, et enfermé à raison de ce fait au château de Pierre-Encise.
La lignée fut continuée par le fils aîné Charles-Jean-Louis- Claude Goujon de Gasville, appelé aussi le marquis d'Iville, « capitaine -sous -lieutenant de la colonnelle du colonel « général de la cavalerie », retiré avec la croix de Saint- Louis en 1752, marié à Antoinette-Rosalie Babeau de La Chaussade; d'où Pierre-Charles-Auguste marquis de Gasville, né le 14 novembre 1753, maréchal de camp, commandeur de l'ordre de Saint-Louis, marié le 9 mai 1785 à Charlotte-Marie de Malartic.
L'aîné de leurs deux fils fut précisément l'acquéreur en 1842 de l'ancien hôtel de Bezons.
Né le 8 septembre 1789, Marie-Jean-Maurice Goujon marquis de Gasville épousa le 15 juin 18 12 M'ie Antoinette- Pélagie-Céleste Dambray, fille de Charles-Henri Dambray, ancien avocat-général à la Cour des aides et au Parlera en
de Paris. Après avoir soustrait sa vie à l'échafaud qui avait dévoré presque tous les anciens parlementaires, M. Dambray se contentait, sous l'Empire, d'un modeste siège au conseil général de la Seine-Inférieure. Sa signature se trouve, paraît-il, au bas d'adresses flatteuses à l'Empereur victorieux. Son gendre M. de Gasville venait à peine d'atteindre sa majorité lorsque l'Empereur, en 1811, le nomma auditeur au Conseil d'État et sous-préfet de l'arrondissement de Rouen. Ce n'était que le prélude d'une plus haute fortune. La Restauration vint trouver M. Dambray dans sa retraite et le créa coup sur coup pair de France, baron, vicomte, grand officier de la Légion d'honneur, commandeur des ordres du Roi, chancelier et garde des sceaux de France, en même temps qu'elle nommait chancelier honoraire M. de Barentin, l'ancien ministre de Louis XVI, beau-père de M. Dambray. Le gendre de celui-ci ne fut pas oublié : le marquis de Gasville devint à vingt-cinq ans maître des requêtes, chevalier de la Légion d'honneur et préfet de l'Eure; en 1817 il fut appelé à la préfecture de l'Yonne, et le Moniteur constate le grand succès de ses mesures pour la destruction des loups. C'était d'ailleurs un administrateur intègre et conciliant qui n'a laissé que de bons souvenirs. Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi (1824), commandeur de la Légion d'honneur le 19 mai 1825, conseiller d'État en 1829, M. le marquis de Gasville quitta la préfecture de l'Yonne et la vie politique à la révolution de Juillet. Il est mort le 27 mars 185$ au château de Bois-Thibault. La marquise sa veuve a vendu l'hôtel de Bezons le 10 juillet 1858 à M. Bricard, qui en est le possesseur actuel.
M. le marquis de Gasville avait un frère puîné, Joseph- François-Eugène Goujon de Gasville, né le i^r mars 1794, qui fut sous-préfet des Andelys.
No 41. — Cette maison, que Michel de Villedo, conseiller du Roi, général des bâtiments de Sa Majesté et des ponts et chaussées de France, construisit sur une parcelle des immenses terrains qu'il possédait à la Butte des MouHns, fut cédée par lui et par Marie Rainelle sa femme, aux termes d'un contrat d'échange reçu par Cousinet et Ogier, notaires,
le îî8 novembre 16^0, à Louis marquis de Crussol et à Charlotte de Vernou sa femme. Louis de Crussol, troisième enfant d'Emmanuel I^r de Crussol duc d'Uzès, et de Claude d'Ébrard dame de Saint-Sulpice, fut d'abord abbé de Figeac et de Conques ; mais bientôt il quitta l'état ecclésiastique et prit le titre de marquis de Crussol. Né en 16 10, mort en 1674, le marquis de Crussol épousa en 1654 Charlotte de Vernou, veuve en premières noces de François Fumée seigneur des Roches de Saint-Quentin, mestre de camp, tué devant Saint-Omer en 1638, dont elle avait un fils Jean- Armand de Fumée, chevalier, seigneur des Roches, abbé des abbayes de Conques, Figeac et Saint-Genou. Du second mariage de Charlotte de Vernou avec le marquis de Crussol naquit un fils Emmanuel -Charles marquis de Crussol, mestre de camp du régiment colonel, fait prisonnier près de Saverne, et tué le 30 octobre 1694, à vingt-deux ans, par des cavaliers allemands qui se disputaient le prix de sa rançon.
La marquise de Crussol mourut nonagénaire le 28 janvier
L'hôtel de Crussol eut alors pour possesseurs : 1° Jacques Christophe de Crussol marquis de Saint-Sulpice, marié en 1637 à Louise d'Amboise, fille de François d'Amboisc comte d'Aubijoux, baron de Casaubon, colonel des légionnaires du Languedoc, et de Louise de Le vis. Jacques- Chistophe était l'héritier de Louis marquis de Crussol, son frère puîné; 20 Charles de Vernou, chevaUer, seigneur de Bonneuil, légataire universel de la marquise de Crussol sa grand tante, et en outre donataire et concessionnaire de l'abbé des Roches, fils du premier mariage de la marquise de Crussol, son légataire universel et créancier de sa succession.
Jacques de Crussol, mort en juillet 1680, et son fils Charles-Emmanuel, mort en 1694, se trouvaient représentés, au décès de la marquise de Crussol en 1699, par leur petit-fils et fils Philippe-Emmanuel de Crussol de Saint-Sulpice d'Amboise, marquis de Saint-Sulpice, qui, conjointement avec Charles de Vernou, seigneur de Bonneuil, vendit l'hôtel Crussol par contrat devant M^ Dutartre, le 28 février 17 15, à Jean Du Vau, ci-raprès dénommé. Cette vente fut faite en conséquence d'une sentence des requêtes du Palais du
26 janvier 171 3 et par subrogation du contrat de vente que MM. de Saint-Sulpice et de Bonneuil avaient passé précédemment devant Delambon, notaire, le 4 novembre 171 1, à Benjamin Frcttier marquis de La Coste, lieutenant de roi au gouvernement de Poitou.
Emmanuel 1er de Crussol duc d'Uzez, né le 21 juillet 1587, mort le 19 juillet 1657, fut le grand-père d'Emmanuel II qui épousa Marie-Julie de Sainte-Maure, fille du duc et de la duchesse de Montausier. Les propriétaires de l'hôtel Crussol de la rue Richelieu appartenaient à la branche cadette des Crussol, dite de Saint-Sulpice-en-Albigeois; ils étaient les oncles, cousins et petits-cousins du gendre de M. de Montausier, devenu propriétaire de l'hôtel Rambouillet rue Saint-Thomas-du-Louvre. Il faut rectifier en ce sens la note placée au bas de la page 12, et que j'avais écrite avant d'avoir découvert les actes notariés relatifs à l'hôtel Crussol de la rue Richelieu.
Les éléments tout faits me manquent pour établir avec certitude la généalogie de Jean Du Vau, acquéreur de l'hôtel Crussol. Je lui connais cependant deux sœurs et un frère existants en 1742 : Marie-Madeleine Du Vau, fille majeure résidant en la communauté de Sainte -Agnès ; Jeanne Du Vau, fille majeure; et François Du Vau, président-trésorier de France au bureau des finances de la généralité de Tours. Mais ce dernier personnage me met sur la trace. Il était évidemment le fils et le successeur d'un autre François Du Vau, conseiller du Roi en ses Conseils d'État et privé (État de la France 1669), receveur- général des finances en Touraine et trésorier-général des maisons et finances de la reine Marie-Thérèse, femme de Louis XIV, mort le 25 avril 1700; mari de Louise Marchois, morte le 2 avril 1720. Il avait une sœur, Louise Du Vau , morte le 22 avril 1720 femme de Florent d'Argouges, seigneur de Grèses, maître des requêtes ordinaire de l'hôtel, mort le 9 janvier 1719 a soixante-quinze ans, père et mère de Florent d'Argouges, né le 7 octobre 1680, et de Suzanne d'Argouges, femme de Louis de La Rochefoucault marquis de Montendre; et un frère, le P. Du Vau, abbé de Landève,. chanoine régulier de Sainte- Geneviève, chancelier de TUniversité de Paris. Le Cabinet
des titres donne à François 1er Du Vau un autre fils que le receveur-général François II, et il le nomme Louis-François Du Vau de Soucarrière, chevalier de Saint-Louis, mestre de camp du régiment de cavalerie de son nom, mort à Paris le 29 juillet 1735. Je puis donc esquisser comme suit l'arbre généalogique des Du Vau :
I. François I^r, sa sœur M.^^ d'Argouges, et son frère le P. Duvau mort en 1700;
IL Louis- François Du Vau de Soucarrière, né 1688, mort 1735; Jean Du Vau, bourgeois dé Paris, né 1670, mort 173 1 ; François Du Vau, trésorier de France à Tours; Marie-Madeleine et Jeanne Du Vau, tous cinq enfants de François I^J" Du Vau-
Jean Du Vau, l'acquéreur de l'hôtel Crussol, était, au dire de La Chesnaye des Bois (art. Fontanieu), le neveu de M. Fagon; je ne sais comment, puisque Mme Du Vau la mère s'appelait Marchois et que M^^e Fagon se nommait Nozereau. Ce qu'il y a de certain, c'est que Jean Du Vau épousa Elisabeth ou Isabeau de Fontanieu, née en 1670, fille de Charles- Jean de Fontanreu et d'Élise- Geneviève Fleury, sœur du cardinal. Elisabeth de Fontanieu était la nièce de Mme Moïse-Augustin de Fontanieu^ née Dodun, et la cousine germaine de Gaspard-Moïse de Fontanieu qui posséda la maison des Foucault (voir ci-dessus no 21). Devenue veuve le 10 décembre 173 1, Mme Jean Du Vau mourut le 26 avril 175 1 à quatre-vingt-un ans.
Copropriétaire de l'ancien hôtel Crussol, tant à cause de la communauté qui avait existé entre elle et son mari que comme donataire mutuelle de celui-ci par acte reçu Dutartre le 14 avril 1725, elle le vendit, conjointement avec le frère et les deux sœurs de M. Du Vau, par contrat reçu Bellanger jeune, le 7 septembre 1742, à Benoit Du Mas, écuyer, seigneur de Stains, chevalier de Saint-Michel, ancien gouverneur de Pondichéry, directeur de la Compagnie des Indes, et à Marie- Gertrude Vanzille, sa femme.
M. Du Mas mourut le 29 octobre 1746 à cinquante ans. Sa veuve, remariée à Philippe- Charles JoUy, laissa pour héritière, en 1769, sa nièce Marie-Madeleine Engelbert, femme de François-Vincent Guyot de Chenizot.
Le Cabinet des titres, inépuisable en renseignements bien autrement piquants que ceux des anecdotiers de profession, fournit une note curieuse sur l'origine des Chenizot. Je copie textuellement :
« Jean Guyot, ancien avocat au Parlement, ancien marguil- « lier de la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonneret, demeu- « rant au Cloître des Bernardins; mort le 4 avril 1684. « Mari de Geneviève Guynet morte le 30 décembre 1678, « fille de Nicolas Guynet, conseiller au Grand Conseil, et de « Marguerite TouUé. On dit qu'il avoit été précepteur des 0: enfants du sieur Guynet, père de sa femme, à laquelle il « fit l'amour , et luy fit un enfant, ce qui fut cause qu'on la « luy donna en mariage. » De cette union sortirent six enfants; les deux premiers nés, Nicolas Guyot sieur du Chesne, et Léonard sieur de Monchongny, furent de célèbres avocats comme leur père. Le troisième, nommé Jean-François, qui fut sieur de Chenizot, naquit le 26 novembre 1673, et parcourut une brillante carrière. Receveur -général des finances de la généralité de Rouen de 1708 à 1731, secrétaire du Roi en 17 12, la Chambre de justice en 17 16 le taxa de 83 5 ,000 livres, ce qui ne l'empêcha pas de devenir maître des requêtes honoraire et secrétaire des finances (titre des secrétaires et greffiers du Conseil d'État) en 1727 ; il mourut le II juin 173 1 à cinquante-huit ans, laissant, du mariage qu'il avait contracté en mai 1705 avec Jeanne-Julie Berger, fille d'un secrétaire du Roi, payeur de rentes de l'Hôtel-de-Ville de Paris, deux enfants : 1° Marie-Thérèse-JuUe, née en 1705, morte le 11 octobre 1772, qui épousa André Jubert comte de Bouville; 2° Léonard-Jean-François Guyot de Chenizot, baptisé à Saint- Gervais le 1$ mai 1708, reçu conseiller à la deuxième chambre des requêtes du Parlement de Paris le 19 juillet 1730; secrétaire du Roi et secrétaire des finances au lieu de son père en 173 1; donna alors sa démission de conseiller au Parlement; mort le 2$ avril 1743, à trentecinq ans.
Léonard-Jean François avait épousé en 1733 Félicité Jubert de Bouville, sœur de son beau-frère le comte de Bouville, née en 171 1, morte au commencement de 173$. Il se remaria le 17 avril 1736 avec Françoise-Claire de Beausergent,
24a APPENDICE.
âgée d'environ vingt ans, sur laquelle le Cabinet des titres me fournit la note suivante : « La belle Beausergent qu'il <c entretenoit du vivant de sa femme. Son père Beausergent, « trésorier des gardes françoises, eut trois femmes, dont la <c mère de M^c de Chenizot, Madeleine Jolivet, dont on lit (c l'histoire scandaleuse dans le Recueil des Causes célèbres « (M. Germon les a) [c'étoit des Castelmafion, dit le « marquis de Simiane] ; fameuse dans les Causes célèbres de « Guyot de Pitaval. Son mari l'amena dans nos vendan- « gories de MareuU et du Pierry; elle y fut attaquée de la « petite vérole en novembre 1737 chez la dame Prévost, « qui la fit partir dès qu'elle s'en aperçut ; arrivée à Villers- « sur-Châtillon, elle y mourut le lendemain, âgée de vingt- « deux ans. » Cette note est de la main de Bertin de Rocheret, président de l'élection d'Épernay, dont les papiers, acquis par la Bibliothèque Nationale, forment pour ainsi dire le fonds des « dossiers bleus » du Cabinet des titres. Le président de Rocheret, homme d'esprit et de talent, l'un des correspondants de Voltaire, prit une part considérale aux États de Vitry-le- Français tenus en 1744, et dont il a rédigé un curieux journal, publié seulement en 1862 par M. Auguste Nicaise. Villers-sur-Châtillon était une terre de M. de Chenizot (elle fut affichée à vendre en 175 1, pour la liquidation des affaires de son premier mariage). Le président, en racontant la mort de la jeune M™* de Chenizot née Beausergent , parle donc de choses advenues à deux pas de lui, presque sous ses yeux; et cependant la note que je viens de transcrire est erronée sur bien des points. Je ne m'arrête pas à l'incohérence de la forme, ni à cette incompréhensible incidence sur les Castelmafion, que je ne connais pas, et sur le marquis de Simiane, qui n'a, que je sache, rien à voir ici. Il me suffit de rétabhr à peu près la vérité sur les Beausergent.
Vincent de Beausergent, écuyer, secrétaire du Roi, baptisé le 10 août 1654 à Nogent-le-Roi, est indiqué à l'État de la France de 1694 comme trésorier-général des gardes françaises, et figure en cette même qualité aux almanachs royaux jusqu'en 1717, époque où sa charge fut supprimée. Il fit sa déclaration de noblesse au bureau de la rue Saint-Antoine le 5 mai 1697; sa femme s'appelait le 16 juillet 1700, jour
de sa déclaration de noblesse au bureau de la rue Sainte- Apolline, Catherine Marlot. Enfin, une autre note du Cabinet de titres donne pour mère à Françoise-Claire de Beausergent, non pas Magdeleine Jollivet, mais Magdeleine de la Fontaine. Cette dernière version doit être la" vraie. Le président, qui allègue les Causes célèbres de Guyot de Pitaval, aurait bien dû les emprunter à son ami Germon pour les lire. Il y aurait vu, à travers mille anecdotes suspectes, que Magdeleine Jollivet, prétendant, sans le prouver, avoir été la femme de Vincent de Beausergent, s'opposa à l'union que celui-ci devait contracter avec Catherine Marlot, et qui fut néanmoins célébrée le i6 août 1698. Après de longues procédures, la Jollivet fut déboutée par arrêt du 3 août Ï701 ; mais Beausergent fut condamné à lui payer 20^000 livres de dommages-intérêts, et tous deux durent, en outre, aumôner de 100 livres chacun au profit des prisonniers de la Conciergerie. Il n'est pas question d'enfants dans ce procès. D'ailleurs, M™e de Chenizot, morte à vingt-deux ans en 1737, était née par conséquent en 171$, c'est-à-dire dix-sept ans après le mariage de Beausergent avec Catherine Marlot. Il est donc certain que M^ie de Chenizot n'était pas la fille de Madeleine Jollivet et très probable qu'elle naquit du troisième mariage de son père.
Quoi qu'il en soit, Françoise-Claire de Beausergent, devenue Mme Guyot de Chenizot, morte à vingt-deux ans, avait donné le jour, avant son mariage, mais pendant le veuvage de M. de Chenizot, à un fils né le 12 juin 1735, reconnu le 13 par ses père et mère et baptisé le 17.
Cet enfant d'une mère morte à vingt- deux ans et d'un père mort à trente -cinq ans présenta, par un double contraste vraiment surprenant, l'exemple d'une vie extraordinairement longue, en même temps que pure, utile et respectée. Il entra dans le monde sous les noms de François- Vincent Guyot de Chenizot, à l'âge de vingt-trois ans, en qualité de conseiller au Parlement de Paris, où il fut reçu à la seconde chambre des requêtes du Palais le $ septembre 1758. Il habitait alors l'hôtel paternel, rue Saint-Louis-en-l'Ile , qu'il quitta en 1762 pour l'hôtel de la rue Richelieu, où il séjourna jusqu'en 1787; conseiller du Roi en THôtel-de-Ville de 1764 à 1789,
il devint maître des requêtes en 1766, et se trouvait, au moment de la révolution, doyen de ses collègues du quartier d'avril, ce qui lui conférait le titre de conseiller d'État. Sa qualité de parlementaire, son attachement à la cause royaliste et particulièrement à la personne de Mesdames filles de Louis XV, qui l'honoraient d'une particulière estime, l'exposaient à d'imminents périls; il en fut quitte pour un séjour prolongé dans les prisons de Moulins, où on l'oublia.
M, de Chenizot, vivant dans la retraite, était déjà septuagénaire au moment de la proclamation de l'Empire. Les regards de Napoléon 1er se portèrent néanmoins sur lui; et je laisse la parole au document irrécusable qui nous a conservé sur ce point un intéressant et remarquable souvenir :
« Au retour de l'ordre en France , lorsque Napoléon
« cherchait à s'entourer de toutes les notabilités anciennes
« et nouvelles, il désira voir M. Guyot de Chenizot, et,
oc avec cette vivacité qui lui était habituelle, il lui demanda
« quels pouvaient être ses titres à la faveur du nouveau
« gouvernement. « Quarante années de services rendus
a à nos anciens maîtres », répondit avec non moins de
« vivacité le vénérable magistrat. Cette réponse que l'on a
« citée souvent, et qui montre dans celui qui la fit au-
« tant de fermeté d'âme que de noblesse de caractère, honore
« d'autant plus M. de Chenizot que c'était 'à une époque
« où l'homme extraordinaire qui présidait aux desti-
« nées de l'Europe était dans toute sa puissance. M. de
« Chenizot ne reprit pas" de fonctions, mais la dignité de sa
« conduite fut approuvée de Napoléon, qui le nomma
« chevaUer de la Légion d'honneur. »
Cette anecdote, qui honore infiniment M. de Chenizot, et qui montre en même temps la grandeur d'âme de l'Empereur, tire une valeur particulière de la source qui me la fournit et qui n'est autre que le Moniteur du 5 avril 1829, organe officiel du gouvernement de Charles X.
M. de Chenizot occupait sa verte vieillesse au développement des institutions scientifiques et charitables ; membre de la Société royale académique des sciences, il fut l'un des
fondateurs de la Société pour l'amélioration des prisons. Il mourut au mois d'août 1829, dans sa quatre-vingt-quinzième année.
M. de Chenizot avait hérité de sa femme Marie-Catherine Engelbert le 24 frimaire an XII (16 décembre 1803), ayant perdu la fille unique issue de ce mariage, Charlotte- Marie-Françoise, née le 21 janvier 1762.
Il laissa pour héritiers, aux termes de son testament du 25 juin 1825 (envoi en possession du 2 octobre 1829), un assez grand nombre de collatéraux, parmi lesquels le baron Séguier, premier président de la Cour royale de Paris, le baron de Coulanges, le marquis Le Charron (celui-ci représentait sans doute Anne Guyot, qui avait épousé noble homme messire Jean Le Charron, seigneur d'Évry et du Plessis-en-Brie, président en la Cour des aides) , le comte de Tryon Montalembert, le marquis de Cromieres, etc. Ces héritiers vendirent l'ancien hôtel Crussol le 22 avril 1830, par acte devant M^s Agasse et Dentend, à M. Agasse, notaire, ayant pour mandataire M. Agasse, écuyer, « secrétaire des « commandements de S. A. R. Mgr le duc de Bourbon et « son caissier au Trésor Royal ».
Une série de particularités bien singulières mérite d'être relevée. On a vu que le grand-père de M. de Chenizot occupa la recette générale de Rouen sous Louis XIV et Louis XV, en même temps que M. de Gasville était l'intendant de cette généralité. Or la sœur de ce même M. de Gasville avait épousé en 171 3 le marquis de Bouville. Presque en même temps, la grand tante de M. Vincent de Chenizot épousait le comte de Bouville, et vingt ans plus tard ce fut une Bouville que le père de M. de Chenizot épousa en premières noces. Enfin, il y avait vingt-trois ans que M. de Chenizot était mort propriétaire de l'ancien hôtel Crussol, no 41 de la rue Richelieu, lorsque le descendant des Gasville vint s'installer dans l'ancien hôtel Bezons, c'est-à-dire dans la maison immédiatement voisine.
L'ancien hôtel Crussol n'offre depuis le siècle dernier, aucune particularité intéressant l'histoire parisienne. Une des ailes en fut longtemps affectée à un hôtel garni qui s'appela l'hôtel de la Loi de 1797 à 18 10, plus tard le
grand hôtel de Hollande. L'hôtelier s'appela Billiard pendant un demi-siècle. Ce nom m'a servi de fil conducteur à travers les variations du numérotage de cette maison, qui appartint successivement et quelquefois simultanément aux rues Traversière et Richelieu. La preuve que l'hôtel Crussol est identique aux hôtels garnis que je viens de nommer, c'est que l'acte de vente de la maison en 1830 énonce un bail sous seing privé, consenti le 21 février 1821 par M. Guyot de Chenizot à Louis Billiard , marchand boucher et maître d'hôtel garni, pour six années finissant le ler juillet 1852; bail qui fut ensuite cédé à Herbretzmann, maître d'hôtel garni, pour six autres années expirant le i^r juillet 1838.
No 43. — Cette maison, qui occupait le coin droit de la rue Villedo à l'ancien alignement, était possédée dès 1669 par un sieur Mestivier, que je crois pouvoir identifier à Jacques Mestivier seigneur de la Grange, allié à la famille Feydeau, fermier-général du comte de Toulouse en 1699. Le Mestivier dont il s'agit avait deux filles, Marie Mestivier, qui épousa Martin Ricordeau, conseiller à la Cour des aides de Paris (1668-92), et Hélène, femme de Germain Billard, avocat au Parlement de Paris, seigneur et marquis de Montataire-sur-Oise, fils d'un avocat d'Auxerre et petit-fils d'un sergent de ville du même Heu. M. Billard de Montataire mourut à Paris le 28 avril 1695, laissant pour héritières, après un fils nommé Jean Billard, reçu conseiller au Parlement de Paris le 23 mai 1678, prédécédé le 16 mars 1682, deux filles, Marguerite et Françoise-Marthe. Celle-ci épousa le 26 septembre 1685 Jérôme Bignon, petit-fils de l'avocatgénéral de ce nom, prévôt des marchands de 1708 à 17 16, mort le $ décembre 1725, à soixante-huit ans; M^e veuve Bignon vécut jusqu'en 1746. L'aînée, Marguerite, avait épousé le II juin 1682 M. de Chauvelin, maître des requêtes.
Après la mort de M. Billard de Montataire, la maison devint l'hôtel Chauvelin.
Louis III Chauvelin, chevalier, seigneur de Crisenoy, d'abord conseiller au Châtelet, puis conseiller au Parlement de Paris le 6 septembre 1669, intendant de Bourgogne et de
Franche-Comté en 1674, conseiller d'État le 12 septembre 1679, maître des requêtes le 12 juin 1681, conseiller d'État ordinaire le 2 avril 1704, mourut le 31 juillet 1719 à soixante-dix-huit ans, dans sa maison de la rue Richelieu, et fut inhumé à Saint-Roch. Les Chauvelins , intimement alliés aux Le Tellier, descendaient de François Chauvelin, avocat au Parlement de Paris en 1562, chargé d'affaires en France de la reine d'Ecosse Marie Stuart , maître des requêtes de la reine Catherine de Médicis et procureurgénéral de la reine Marie de Médicis, M^^e de ChauveHn mourut en 1729.
Les deux fils de M. de ChauveHn demeuraient avec lui rue de Richelieu : l'aîné, Louis IV Chauvelin , avocat-général au Parlement de Paris, qui mourut à cette même place le 2 août 171$, et le cadet, Germain-Louis, avocat - général puis président au Parlement de Paris le 5 décembre 17 18, mari d'Anne Cahouet de Beauvais.
M. Pierre Pougin de Novion, secrétaire du Roi reçu en 1729, qui acheta la maison en 17 19 après la mort du président Chauvelin, fut receveur-général de la généraUté de Bourges de 1730 à 1750, et occupait rue Neuve-des-Petits- Champs un hôtel situé en face du Palais Mazarin ; c'était la maison qui porte aujourd'hui le 11 sur la rue Neuve-des- Petits-Champs et le no 9 sur la rue Beaujolais, formant le côté oriental de la portion de la rue Vivienne qui descend au passage du Perron (Arch. Nat. 11 56-7).
Avant d'habiter son hôtel au coin du boulevard (v. cidessus no 112), M. Taillepied de Bondy donnait son adresse rue RicheHeu près de la fontaine, où dés 1727 l'avait précédé son père, alors régisseur des droits de confirmation. J'ai Heu de croire que les TaiHepied occupaient alors l'hôtel ChauveHn, comme locataires de M. Pougin de Novion.
En 1777, M. de Gribeauval, qui avait habité jusqu'alors la rue Bergère , succéda aux Taillepied de Bondy dans l'ancien hôtel Chauvelin. Jean-Baptiste Vacquette de Gribeauval, né à Amiens le 15 septembre 1705, mourut le 9 mai 1789, à l'âge de soixante-quatorze ans, « en son hôtel de la rue Richelieu », dit expressément le Journal de Paris (i 5 mai 1789). Il était grand'croix de l'ordre de Saint-Louis et de
l'ordre de Marie-Thérèse d'Autriche, lieutenant -général et général de bataille, premier inspecteur du corps royal de' l'artillerie, commandant en chef l'artillerie, le génie et les
N° 45 . — Encore une maison construite par M. de Villedo dès l'année 1661. En 1663 elle passa à son gendre Antoine- Hercule Picon, chevalier, seigneur d'Arembe, premier commis de Colbert, époux de Marguerite de Villedo. Je trouve citée dans les actes authentiques relatifs à cette maison une sentence rendue par le Châtelet de Paris le 12 janvier 1700, à la requête de Jean-Baptiste-Louis Picon d'Andrezel, contre Nicolas Charpentier, curateur à la succession vacante d'Antoine-Hercule Picon.
Jean-Baptiste-Louis Picon sieur d'Andrezel fut d'abord secrétaire du Cabinet du Roi et, en cette qualité, conseiller d'État par brevet , secrétaire des commandements du Dauphin, puis intendant du Roussillon, et enfin ambassadeur extraordinaire près la Porte Ottomane de 1725 à 1727. Pendant ses absences comme intendant et comme ambassadeur, M. Picon louait son hôtel à M^e veuve Polastre, citée à tort par le Terrier royal comme propriétaire en 1705. Le plan de La Grive, daté de 1728, indique la maison qui nous occupe comme l'hôtel d'Andrezel, et la figure comme un édifice d'importance, s' étendant par derrière jusqu'à la rencontre d'un hôtel s'ouvrant sur la rue Sainte -Anne et qualifié de bureau des offices municipaux. M. Picon d'Andrezel le fils était en 1727 lieutenant de roi en Roussillon sous le gouvernement du duc de Noailles. Ce fut un autre Picon, Jean-François, chevalier, seigneur de la Motte-Saint-Méry, qui, par acte devant M« Boivin, notaire, le 19 août 1738, vendit la maison à Louis Oré, entrepreneur des bâtiments du Roi; elle ne sortait pas, comme on le voit, de la corporation à laquelle avait appartenu son constructeur originaire.
JuUen Oré, fils du précédent, fut père d'Alexandrine- Marie-Catherine Oré, qui épousa Alexandre-Joseph-Félicien Baroncelly marquis dejavon. De ce mariage naquirent deux enfants : Marie-Alexandrine-Pauline, le 17 janvier 1783, et Alexandrine-Marie-Joséphine, née le 28 février 1789.
Cette famille, originaire du Comtat, n'est pas éteinte. M. H.-Ph. Baroncelli dejavon, nommé chancelier du consulat de France à Palma (juin 1881), a épousé le 20 février dernier M^le Durup de Balaine.
En même temps que la famille Javon demeurait dans cet hôtel, en 1782, le comte Claude-Marie-Alexandre de Vassy et la comtesse sa femme, née Sophie- Victoire- Alexandrine de Girardin.
On y trouvait aussi en 1788 les bureaux de M. Douzant, banquier, et ceux de M. de Cimeri, trésorier -payeur des charges assignées sur les domaines.
N° 47. — Cette maison remplace deux maisons anciennes qui appartenaient : la première à M. Senechal en 1684, à M. Lecamus en 1705, à M. Lemaître en 1720; la seconde à M. Senechal en 1684, à M. La Salle en 170$, au président Henault en 17 10. La Ubrairie Curmer en occupe une partie depuis plus de quarante ans.
No 49. — Cette maison remplace deux maisons anciennes qui appartenaient : la première à M. Jourdan en 1684, à M. Le Jay en 1702, à M. Girault en 1719; la seconde à M. de Flacourt en 1684, à M. Girault en 1701. M. de Flacourt était l'associé de MM. de L'Espine et Gauldrée Boilleau, pour la mise en valeur des terrains du Palais- Cardinal. Il possédait, comme ses associés, de nombreuses maisons dans ces quartiers neufs.
No 51. — Je ne me trompais pas lorsque je posais en fait (p. 14) que les noms de Dausse et de Villoyson appartenaient à la même famille ; mais les documents manuscrits écrivent à tort Dausse au lieu de Dansse. Nous avons affaire ici non pas aux Dausse de Villexon ou Villezon, mais à la très intéressante famille issue de l'illustre apothicaire Miguel de Ansso, qui suivit en France l'an 161$ la jeune reine Anne d'Autriche, et qui en 16 19 épousa Marie Lambert, femme de chambre de la Reine. Tallemant des Réaux l'appelle Mnie Hausse ; mais on leur donnait le de, ce qui fît Dansse. Le dévouement de M. et Mme Dansse à leur maîtresse
les fit éloigner en 1637 par le cardinal; ils ne revinrent qu'à la mort de celui-ci. Miguel de Ansso, qui avait obtenu des lettres de naturalisation et de confirmation de noblesse, mourut le 25 septembre 1649, laissant plusieurs enfants. L'aîné Jean, adjoint de son père, lui succéda comme apothicaire de la Reine ; il acheta la terre de Villoyson près Corbeil. On prétend qu'un autre de leurs fils, l'abbé Dansse, oratorien et chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, posa sans le savoir, étant Tami de Boileau, pour le personnage du chanoine Evrard, l'un des héros du Lutrin.
Une autre identification, beaucoup plus étrange, rentre directement dans mon sujet; il s'agit de la sœur de Jean Dansse de Villoyson et de l'abbé Dansse. Louise-Angélique, mariée le 8 août 1643 ^ François Patrocle, écuyer ordinaire de la Reine, joue un rôle peu équivoque dans l'historiette consacrée par Tallemant des Reaux à' Charpy sieur de Sainte-Croix. C'était un assez méchant avocat de Lyon, que Saint-Mars chargea de le défendre devant ses juges. Ce Charpy, jouant la dévotion comme Tartufe, s'était impatronisé chez les Dansse et finit par devenir l'amant de Mme Patrocle, en même temps que l'ami du mari, malgré les avertissements prodigués à celui-ci par sa belle-mère. Un illustre académicien, le même qui a pris l'Agrippine veuve de Germanicus pour la mère de Néron, a découvert dans le personnage de Louise- Angélique Dansse femme Patrocle, devenue, en dépit de sa belUe-mère, la maîtresse de Charpy : « le type de l'Elmire du Tartufe ». C'est en effet cela, excepté que c'est absolument le contraire. Qu'on parle des pièces de théâtre sans les lire, cela sent son grand seigneur; qu'on ne connaisse ipSisVAgrîppine de Cyrano, passe encore; mais démontrer qu'on ignore Tartufe en l'alléguant à faux, c'est simplement prodigieux.
La descendance de Michel de Ansso se montra reconnaissante envers son pays d'adoption, auquel elle rendit de grands services : le fils de Jean Dansse de Villoyson, capitaine de dragons, fut tué à la bataille de Hochstedt, laissant un fils, officier et chevalier de Saint-Louis, qui fut père de l'illustre helléniste Jean-Baptiste-Gaspard Dansse de Villoison. Celui-ci fut membre des principales compagnies savantes
de l'Europe, entre autres de la Société royale de Londres et de l'ancienne Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Le Premier Consul le fit entrer à l'Institut en l'an XL Mais Dansse de Villoyson était épuisé de travail; il mourut le 26 avril 1805, rue de Bièvre n^ 22, dans la maison qu'il habitait avant la révolution. Né à Corbeil le 5 mars 1750, il venait d'accomplir seulement sa cinquante-cinquième année.
N° 53. — Cette maison, qui forme l'angle sud^ouest de la rue Neuve -des -Petits -Champs, appartenait en 1669 à M. Paviot, de qui elle passa à M. Clair Adam, écuyer, secrétaire du Roi, premier commis (l'équivalent d'un directeur-général d'aujourd'hui) de M. le marquis de Torcy, alors secrétaire d'État des affaires étrangères (1689-1715), trésorier-général des ambassadeurs (17 12), époux de Michelle du Rozoir.
Une étude de notaire en occupa une partie pendant qua^ tre- vingt-sept ans ; elle y fut fondée par M^ Romain Portier, le 2 décembre 1691, lequel la transmit le 24 novembre 1728 à son neveu Alexandre Portier, fils de Jean Portier, bourgeois de Paris , et mari de Pierrette Le Roy (v. ci-dessus np 52). Alexandre Portier se retira le 26 janvier 1770, et ççn successeur M. Laroche resta au même lieu jusqu'en 1778; en cette dernière année il transporta ses pannonceaux rue Neuve-des-Petits-Champs, au no 1$ actuel, en face de l'hôtel Mazarin, alors occupé par la Compagnie des Indes.
Une autre notabilité tint compagnie à MM. Portier de 1726 à 1742 dans la maison de la rue Richelieu; ce fut M. Azevedo, docteur-régent de la Paculté de médecine de Paris.
No 55. — Nous voici au coin nord-ouest de la rue Neuvedes-Petits-Champs ; c'est là que le fief Popin avait posé sa borne n° 3, à 3 toises de l'encoignure sur la rue Richelieu, et à la première assise en pierre de taille sur la rue Neuvedes-Petits-Champs. La maison fut bâtie par André Mazieres, entrepreneur des bâtiments du Roi, marguillier de Saint- Roch.
Né en 1614 de Claude, maître menuisier, André Mazieres était veuf de Madeleine Crocoyson lorsqu'il épousa à Saint-Roch, le 27 juillet 1648, Madeleine Richard, fille de Pierre Richard, maître organiste; il était le cousin germain de Simon et Phihppe Mazieres, sculpteurs du Roi, à qui Louis XIV donna un logement au Louvre avant 1689; il existe des ouvrages de leur main dans les jardins de Versailles, André Mazieres mourut le 28 février 1676, laissant la maison à son fils Jacques Mazieres, secrétaire du Roi, architecte et entrepreneur des bâtiments royaux, expert bourgeois des bâtiments de la ville de Paris, mari d'Élisabeth-Geneviève Flacourt. Il mourut à soixante-quatorze ans le 16 mars 1713, dans cette maison de la rue Richelieu qui avait alors comme aujourd'hui son entrée principale par la rue Neuvedes-Petits-Champs. Il laissait deux fils : Jacques, capitaine de cavalerie, et Gille-Nicolas, capitaine de dragons.
La maison appartint après eux à M. Vezou et à M^e Garost; elle portait à la date de 170$ l'enseigne de la Belle Étoile. Le plan du Cabinet des estampes la donne à M, de la Voyepierre, dans la seconde moitié du xviiie siècle.
Le véritable nom est Delavoiepierre, qui fut porté par deux épiciers en gros ; le père, dont le magasin s'ouvrait devant le grand portail de Saint-Eustache, fut consul ou juge de commerce en 1764 et 1765; et le fils obtint le même honneur en 1779; il demeurait alors rue de la Grande- Truanderie; mais je le retrouve en 1794 installé dans l'ancienne maison Mazieres, au coin de la rue Neuve-des-Petits- Champs, et investi des fonctions d'assesseur de la section Lepelletier.
Un rapport de police du 16 floréal an VII (5 mai 1799) signalait au second étage de cette maison un tripot clandestin et nomade tenu par la citoyenne Buquet (Arch. Nat. F? 6179, liasse 21 12). Ce que cette liasse contient de plus curieux, c'est à coup sûr le rapport d'un agent qui, en parlant des changements prévus dans le personnel du Directoire, prête au citoyen Barras ce propos héroïque : « Quand on « est parvenu où je suis, il faut y rester ou savoir mourir. » Ceci est daté du 28 pluviôse an VII (8 février 1799), neuf mois avant la journée du 18 brumaire an VIII (9 no-
vembre 1799), dans laquelle le citoyen Barras, loin de songer à mourir, sortit de Paris sous l'escorte militaire qu'il avait sollicitée de son ancien ami le général Bonaparte.
No 57. — Cette maison appartenait en 1669 à un architecte entrepreneur nommé Bergeron, qui demeurait à la butte Saint-Roch, rue Royale, aujourd'hui des Moulins. Elle fut acquise en 1672 par Jacques Tarade, écuyer, major de Dol, inspecteur général directeur des travaux de fortifications de Strasbourg et des places d'Alsace, qui fit sa déclaration de noblesse au bureau de la rue Saint-Marc le 28 juin 1697; il fut chevalier de Saint-Lazare en 17 16 et gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi. Veuf en 1701 de Marie Lanier, il en eut deux fils : Antoine, auditeur à la Chambre des comptes, qui fit sa déclaration de noblesse au bureau de la rue des Deux-Écus le $ février 1700, et mourut jeune ; et Jacques Tarade, qui fut, comme son père, gentilhomme de la Chambre du Roi, puis chevalier du Mont- Carmel et de Saint-Lazare (brevet de nomination du 23 juin 1742, signature autographe de Louis, duc d'Orléans, au Cabinet des titres).
Les titres d'inspecteur général directeur des travaux des fortifications, portés par le major Tarade, dont le nom se rattache aux fortifications de Strasbourg construites en 1684 par Vauban, correspondent aux plus hauts grades du corps actuel du génie; mais il ne paraît pas qu'il fît partie de l'armée ; c'était avant tout un constructeur ; son père, l'architecte entrepreneur Tarade, est cité dans le Livre commode qui donne son adresse rue des Orties. Il eut une sœur, Marguerite Tarade, qui épousa Jean Hanicle, architecte des bâtiments du Roi^ dont elle fut veuve en 1 701, et un frère, Odile Tarade, qui fit sa déclaration de noblesse au bureau de la rue des Deux-Écus le 9 juillet 1699, prenant le titre d'architecte des bâtiments du Roi. D'Odile Tarade naquit Jean- Odile, reçu le 29 décembre 1695, conseiller au Châtelet de Paris, dont il mourut doyen en 1760, après soixante-cinq ans d'exercice. Il paraît que la mort oubliait volontiers ces vénérables membres de notre ancien tribunal de première instance; car Jean -Odile Tarade attendit jusqu'à sa cin-
quante-troisième année de judicature le décanat qui appartenait à son collègue Bruant des Carrières, mort en 1746, après avoir siégé cinquante-quatre ans. Le conseiller Bruant des Carrières était fils de Louis Bruant des Carrières, maître ordinaire de la Chambre des comptes, parent du célèbre architecte Libéral Bruant, général des bâtiments du Roi, dont il tint un fils sur les fonts de baptême le 3 août 1683.
Une petite fille ou une nièce d'Odile Tarade, nommée Marie-Catherine de Tarade, épousa Germain du Bois de Crancé, écuyer, seigneur de Loisy ; elle en eut deux enfants, dont l'aîné, né le 24 avril 1752, reçut au baptême les noms de Germain Odile Sébastien.
J'ignore le lien de parenté de mes Tarade avec François- Gabriel Tarade, chevalier, comte de Corbeilles, seigneur du Mesnel, lieutenant-colonel de cavalerie, qui mourut le 23 février, 1787, à soixante-quatorze ans, sur la paroisse Saint- Eustache.
Revenons aux Tarade de la rue Richelieu.
Le chevaUer Jacques II Tarade avait épousé Marie Dupont du Vivier, dont il eut Anne-Marguerite-Andrée, née le 28 juillet 1741 , Marie- Anne-Odile (évidemment filleule du conseiller au Châtelet, son oncle à la mode de Bretagne), et Louis-Marie, né le 10 juin 1747, baptisés tous trois à Saint-Roch.
Je sais, par l'acte de naissance de Louis-Marie Tarade, que Jacques II Tarade, son père, vivait encore le 18 juin 1747, et par un autre acte, que je citerai tout à l'heure, qu'il était mort avant le 28 novembre 1748. La maison se trouva probablement vide après son décès, ce qui permit à un certain Berger de s'en assurer la location.' Qui était ce Berger? Voilà ce qu'on ne saura jamais; mais il n'en profita pas moins de sa location pour accomplir un ouvrage dont le souvenir n'est pas perdu pour la postérité. C'est lui qui fit poser, entre le second étage de la maison Tarade et le second étage de la maison suivante (n" 59), appartenant à M. de La PoupeHnière, cette fameuse plaque tournante qui va nous occuper encore après avoir si longtemps défrayé la chronique scandaleuse du xviiie siècle.
Le 3 décembre 1748, M. André-Dominique Martin de
Moucelot, ancien capitaine au régiment de Piémont, représentant Mme veuve Tarade et ses enfants mineurs, se rencontra avec M. de La Poupelinière, en présence du commissaire Charles-Elisabeth de La Vergée, pour assister à la clôture du trou pratiqué par le prétendu sieur Berger dans le mur mitoyen des deux maisons (Arch. Nat. Y 13753, pièce publiée par M. Emile Campardon).
La maison appartint ensuite à M. L'Enfant (plan du Cabinet des estampes).
No 59. — Cette maison fut bâtie par Villedo en 1662.
J'ai dit (p. 44) que, au moment où Jean-Remi Renault, fermier-général , père du président , acheta la maison située rue Richelieu (nos 42-44 actuels), mitoyenne avec celle où mourut Molière, ils demeuraient, le fermier général rue du Bouloi, et le président rue Neuve-des-Petits-Champs. Le père et le fils déménagèrent l'un et l'autre en 17 19; celui-ci s'en alla à la place Louis-le-Grand (place Vendôme) ; le père acheta la maison de M. de Villedo rue RicheHeu, devant la Banque royale. Retiré des affaires , l'ancien fermier-général n'avait qu'à se mettre à la fenêtre pour voir passer « mon- (( sieur Law ». Il prenait tantôt le titre de secrétaire du Roi, quoiqu'il fût démissionnaire, tantôt celui d'écuyer; mais il garda jusqu'à son dernier jour sa charge bienfaisante d'administrateur de l'Hôtel-Dieu et des Incurables. C'est en cette maison de la rue Richelieu que ce brave homme, qui était un homme d'esprit, que ce dernier des contemporains et des amis de MoUère, mourut le 4 septembre 1737 à quatrevingt-dix ans.
Après lui, la maison fut vendue et passa en 1739 à M. de La Poupelinière. Les documents que je possède me permettent d'en établir l'identité qui n'avait été jusqu'ici ni indiquée ni même recherchée par les historiens anecdotiques de la Ville de Paris.
Je vais reprendre, dans les Hmites naturelles de mon travail, la biographie de M. de La Poupehnière, en m'aidant des
I. II avait été remplacé comme fermier-général par un de ses neveux, M. Henault de Cantobre.
pièces publiées par M. Campardon {La Cheminée de Af^e de La Poupelinière, Paris, Charavay, 1880, in-i6), mais en discutant et en complétant, d'après d'autres documents et d'après mon interprétation personnelle, cette très piquante et très intéressante étude.
Jean-Joseph- Alexandre Le Riche, né à Paris vers 1692, était l'unique fils du premier mariage d'Alexandre La Riche de Courgain, né en 1663, secrétaire du Roi, qui fut receveurgénéral des finances delà généralité de Montauban de 17 16 à 17 19, ei intéressé au bail des fermes pour l'année 17 16- 17 (du ler octobre au 31 décembre), quatrième année du bail de Paul Manis. Il demeurait alors au cloître Saint-Merry. Une note du Cabinet des titres dit qu'il fut taxé à 522,000 livres par la Chambre de justice; cependant son nom ne se trouve pas sur les états publiés par MoufBe d'Angerville.
La famille Le Riche était originaire de Loches. Le Roi accorda des lettres d'anoblissement datées de Versailles, août 1700, à Alexandre Le Riche, qui demeurait alors à Tours et se disait seigneur de Bretignolle.
Le nom de sa première femme m'est inconnu ; il épousa en secondes noces Magdeleine- Thérèse Chevalier, de laquelle il eut six enfants : 1° Alexandre-Edme Le Riche, seigneur de Cheveigné , conseiller à la première chambre des requêtes du Parlement de Paris, reçu le 19 janvier 1720, mort le 12 décembre 1768 à soixante - onze ans, marié le 29 septembre 1719 a Claire-Elisabeth Le Pelletier, demoiselle de La Houssaye, née le 22 août 1701, morte le 31 janvier 1785 à quatre-vingt-trois ans, fille de Félix -Claude, Le Pelletier de La Houssaye, conseiller d'État et intendant des finances; 2° Hyacinte-Julien Le Riche, docteur enSorbonne, archidiacre, grand -vicaire de l'archevêché de Tours, abbé de Noyers en 1736, de Saint-Prix en 1746, doyen du chapitre de Saint-Marcel de Paris, mort le 12 décembre 1768 à soixante-onze ans; 3° Pierre Le Riche, chevaUer, seigneur de Vandy en Champagne, marié en 1729 à Jeanne-Charlotte Ycard, morte à Paris en 1753, fille de Charles Ycard, secrétaire du Roi et avocat es conseils; 4° Jeanne- Alexandre Le Riche de Vandy; 5° Augustin- Alexandre Le Riche de San-
cour, ancien officier dans les troupes du Roi, ancien gentilliomme ordinaire de la Chambre du Roi; 6» Marie-Thérèse Le Riche, femme d'Adrien de Saffray, baron d'Angranville.
M. Alexandre Le Riche de Courgain mourut à Paris le 10 avril 1735, âgé de soixante-douze ans.
Son fils aîné, Jean -Joseph -Alexandre, était entré de bonne heure dans les affaires. Mouffle d'Angerville, dans sa Vie privée de Louis XV, généralement bien informé des choses de finances, dit que Le Riche fils fut nommé l'un des fermiers-généraux du bail de 1718, mais c'est une erreur. Ni le père ni le fils ne participèrent aux baux qui commencèrent le i*^"" octobre 1717, finirent le 30 septembre 1719 et ne furent pas renouvelés. La Compagnie des Indes avait absorbé à cette époque le service des cinq grosses fermes et des recettes générales, qui furent supprimées.
C'est en 1722, après la déconfiture de Law, que Jean- Joseph-Alexandre entra dans les fermes générales comme participant au bail Cordier, et il n'en sortit qu'en 1762, après quarante ans d'exercice. De 1722 à 1726, il habita avec son frère le conseiller la rue Saint-Honoré, près les Capucins; nous le trouvons logé rue Neuve-des-Petits- Champs de 1727 à 1738; il portait depuis deux ans seulement (du moins d'après l'Almanach royal) le nom de La PoupeHnière, lorsqu'il s'installa en 1739 ^'^^^ ^^ maison qu'il venait d'acheter du président Renault et qu'il fit reconstruire.
M. de La PoupeHnière avait épousé en 1737 Thérèse Boulinon des Hayes, née vers 1713, fille de Samuel Boulinon des Hayes et de Marie- Anne Carton Daiicourt, actrice de la Comédie-Française, connue sous le nom de Mimi Dancourt. La mariée, âgée de vingt-quatre ans, avait été, disait-on, sa maîtresse; mais qu'elle le fût depuis douze ans déjà, comme l'assure Mouffle d'Angerville, il en faut, je l'espère, rabattre quelque chose. Le ménage vécut pendant dix ans dans une tranquillité relative, qui ne fut troublée que par les infidéhtés pubhques du mari. M^ie de La Poupe- Hnière essaya-t-elle de se venger? Ici j'abandonne complètement les vagues commérages, pour m'en tenir aux faits constatés. Les premières pièces authentiques publiées par
M. Campardon sont les procès -verbaux du commissaire de police Pierre Glou, lequel reçut d'abord le 24 avril 1746, dans la maison de la rue Richelieu, la plainte portée par M^e de La Poupelinière contre son mari, qui, dans la soirée du vendredi 22 avril, l'avait frappée de coups de poing et de coups de pieds avec une telle violence que le sang avait coulé de toutes parts, et que le médecin Vernage (il demeurait rue Richelieu, au no 76 d'aujourd'hui) avait dû la saigner trois fois. Les constatations requises par la malade avaient pour but de poursuivre sa séparation en justice. Les sévices dont se plaignait la malheureuse Thérèse n'étaient que trop réels, car elle mourut, dans les premiers mois de 1752, d'un cancer au sein déterminé par les coups qu'elle y avait reçus lorsqu'elle gisait à terre.
Trois jours après, M^e de La Poupelinière, toujours alitée, fait revenir le commissaire Glou et lui réitère sa plainte, fondée sur ce que a son mari tient les mêmes discours inju- « rieux, méprisans et oflfensans, et ne cesse de la menacer, « et... a dit pubHquement... qu'il traiteroit la plaignante « avec la plus grande ignominie, et que si, après qu'elle se- « roit guérie, elle étoit assez osée de se représenter pour se « mettre à sa table et que ses gens missent son couvert, il a jetteroit son couvert et la chasseroit de table devant tout « le monde ». La pauvre femme ajoute qu' « elle se réserve « de nous déclarer tout ce qu'elle a eu le malheur d'essuyer a depuis son mariage d'insultes et de mauvais traitemens et « de réconciliations feintes par la médiation de diverses perce sonnes, ne pouvant le faire quant à présent par son état « de foiblesse et le danger dans lequel elle nous a dit être « vu la violence de son dit mari, s'il savoit que nous com- « missaire sommes dans la maison ».
Depuis cette ignoble scène du 22 avril 1746, des personnes de qualité s'entremirent, pendant la convalescence de M^e de La Poupelinière, qui céda à leurs sollicitations et aux promesses de son mari. Mais celles-ci furent bientôt oubliées. Il la tint prisonnière dans sa maison pendant une partie de l'hiver; puis le printemps de 1747 arrivé, M. de La PoupeHnière, ayant acheté à vie le château de Passy qui appartenait au président de Rieux, y emmena toute sa maison, abandonnant sa femme
malade au lit, récemment saignée du bras et du pied, sans aucun secours, et ne lui laissant rien pour vivre, ni à elle, ni à sa mère, ni à la comtesse d'Igny leur parente, qui étaient restées dans la maison pour la soigner. Elle n'avait pas même de linge, et fut obligée, pendant ses accès de fièvre, d'emprunter des draps dans le voisinage pour changer son lit, et du bouillon pour se soutenir.
Une année se passe, et M. de La Poupelinière semble s'être adouci ; ce n'était qu'un piège.
Nous arrivons à la scène capitale du 28 novembre 1748.
Ce jour-là, M. et Mm^ de La Poupelinière, en apparence réconciliés, avaient été invités par le maréchal de Saxe à aller voir la revue de son régiment de hulans ; le maréchal leur envoya son carrosse pour les mener. M. de La Poupelinière s'excusa sur une -douleur qu'il dit ressentir dans l'épaule ; et Mme de La Poupelinière partit sans lui dans son carrosse, avec la comtesse d'Igny.
Demeuré seul, M. de La Poupelinière fait appeler deux ouvriers, un maçon et un serrurier ; alors, en présence de son secrétaire Frémin, du comte d'Igny (Louis Guillemin d'Igny, l'un des douze maîtres d'hôtel du Roi) et du notaire Cartier, il fait abattre le jambage droit de la cheminée d'un cabinet attenant à l'appartement de sa femme; cette démoHtion laisse apparaître une communication avec la maison voisine. Lorsqu'elle est achevée, mais seulement alors. M, de La Poupelinière envoie chercher le commissaire Charles-Elisabeth de La Vergée, qui arrive vers les deux heures de l'après-midi.
Ce magistrat reçoit de M. de La Poupelinière la déclaration que, averti « par des avis secrets » qu'il existait une communication secrète entre sa maison et la maison voisine au moyen d'une porte de fer servant de plaque de cheminée dans le cabinet de sa femme, il a envoyé chercher un maçon et un serrurier, qui ont descellé et abattu le jambage droit de la cheminée suspecte et découvert la porte de fer qu'ils ont ouverte. Pour les détails, je renvoie au livre de M. Emile Campardon, n'en retenant que ces deux points : 1° que la découverte et le travail des ouvriers ont eu lieu avant l'arrivée du commissaire de police, qui n'a pas pu constater par lui-même l'état réel du cabinet de M^e de La Poupelinière
ifio APPENDICE.
avant la démolition ; 2° que, d'après le procès-verbal même, les deux côtés du gros mur coupé entre les deux maisons était « ragréé des deux côtés et plafonné en plâtre neuf « et frais ».
Comment M. de La Poupelinière explique-t-il sa pensée sur un fait si extraordinaire ? Accuse-t-il sa femme devant le commissaire et les témoins? Pas le moins du monde : « le- « dit sieur de La Poupelinière ne peut présumer autre chose, « sinon que l'on veut attenter à sa vie ou de la dame son « épouse et autres personnes de chez lui et à leurs biens. »
La différence est grande entre l'attitude de M^e de La Poupelinière en 1746 et celle de son mari en 1748. En 1746, la femme insultée, battue, blessée, foulée aux pieds , fait appel à la justice en vue d'une séparation. En 1748, M. de La Poupelinière ne prononce devant *le commissaire le nom de « son épouse » que pour exprimer une crainte hypocrite sur les dangers qu'elle peut courir, alors que la vie de Mme de La Poupelinière n'a jamais été menacée que par les odieuses violences de son mari.
Cependant, M^e de La Poupelinière revient de la revue vers six heures du soir avec Mme d'Igny, dans le même carrosse qui les y avait conduites, précédée par le maréchal de Saxe dans le sien. Les deux carrosses s'arrêtent à la porte de la maison ; l'entrée en est refusée par le iportier à Mme de La Poupelinière comme au maréchal de Saxe lui-même; Mme de la Poupelinière pénètre cependant sous la voûte, et le maréchal, la croyant rentrée chez elle, s'en retourne. Mais le portier lui dit qu'elle le perd si elle insiste, et le marquis de Sourdis, qui se trouve là, s'offre pour la conduire chez le maréchal qui demeurait quai des Quatre-Nations ^ Maurice de Saxe, confondu d'étonnement , offre obligeamment à Mme de La Poupelinière de la ramener chez elle. Cette fois, la porte du fermier-général s'ouvre devant le maréchal-général des armées françaises, devant le vainqueur de Fontenoy et de Lawfelt. Mais sa présence n'empêche pas M. de La Poupelinière (le se répandre en injures atroces, et de traiter sa
I. C'est-.\-dire quai Malaquaîs, au n° j actuel. Il y mourut en 1750, et c'est dans cet hôtel qu'eut lieu la vente de son mobilier, le lundi 17 mai 17}! (Pitites-Affiches).
femme de b , de p , si bien qu'elle se sauve dans son
appartement. Mais là quel spectacle l'attend ! toutes les portes enfoncées; son appartement à demi démeublé; le cabinet percé à jour, plein de plâtras et de moellons. Plusieurs amis de son mari viennent lui donner le conseil ou plutôt lui intimer l'ordre de s'en aller sous peine de la vie; que d'ailleurs son mari avait déjà disposé de l'appartement pour y loger une autre personne. Mme de La Poupelinière se trouve mal ; un peu revenue, elle demande un bouillon ; on le lui refuse ; elle prend alors le parti de se retirer chez sa mère ; mais tout d'abord elle se transporte, à dix heures passées du soir, chez Pierre Glou, pour lui faire prendre acte des faits qui la déterminent à quitter, contrainte et forcée, le domicile conjugal.
Le 3 décembre eut lieu, dans l'appartement de M^ne de La Poupelinière, rue Richelieu, l'entrevue dont j'ai déjà parlé entre M. de La Poupelinière et M. de Moncelot, représentant des mineurs Tarade, propriétaires de la maison voisine, pour procéder au rétablissement immédiat du mur ; étaient présents le commissaire La Vergée, qui dressa procès-verbal, Jean-Charles Quéau, et Pierre-Denis Mincier, maîtres maçons.
C'est ici le lieu de remarquer que ni le procès-verbal du 28 novembre ni celui du 3 décembre ne citent parmi les témoins le mécanicien Vaucanson et l'avocat Ballot de Sovat, auxquels les mémoires de Marmontel attribuent la découverte de la plaque.
Écoutons maintenant les explications de M^^ de La Poupelinière, définitivement installée chez sa mère rue de la Chaussée-d'Antin, telles que les recueillit le commissaire Glou dans son procès-verbal du samedi 21 décembre :
« L'occasion de cette scène cruelle (du 28 novembre 1748) « est, ou une œuvre ancienne ou une œuvre pratiquée par les « amis ou parents dudit sieur de La Poupelinière qui ont a occupé l'appartement dans lequel a été faite cette préten- « due ouverture et communication dans la maison voisine, « ou une œuvre dudit sieur de La PoupeUnière lorsqu'il « occupoit cet appartement en l'année 1746, pendant qu'il V jaisoit coucher la plaignante dans ime soupente; ou enfin
« c'est un ouvrage préparé avec la préméditation la plus « noire et la plus atroce, car la manière dont le sieur de La « Poupelinière s'est conduit dans cette occurrence annonce « la supposition et la calomnie; en effet, il a pris le mo- (c ment de l'absence de ladite dame plaignante pour faire « l'éclat, afin d'être plus en état d'en imposer sur sa préten- « due découverte. »
Et le commissaire Glou ajoute, comme en son nom personnel : « S'il a fait venir un de nos confrères, ce n'a été « que quand tout a été disposé et qu'on ne pouvoit plus « rien connoître à l'ouvrage. Comme le tout ayant été dé- « fait hors de la présence de notre confrère, on a cru ne dece voir rien conserver des prétendus vestiges de cette préten- « due œuvre pour ne pouvoir pas être convaincu d'imposture, « quoique les monuments de ce prétendu percement de mur « eussent cependant été bien importans pour connaître l'âge « et la qualité de ce travail avant sa démolitiony l'endroit par « où l'ouverture prétendue avoit été pratiquée, le tems dans « lequel elle l' avoit été, comment et par où elle s'ouvroit. »
Ces observations ont un caractère sérieux et incontestablement juridique. Il est inconcevable, en effet, que M. de La Poupelinière n'ait pas attendu l'arrivée du commissaire pour constater l'état des lieux préalablement à toute démolition, qu'il n'ait pas exigé la présence contradictoire de sa femme, et, ce qui me frappe encore plus, la présence du propriétaire de la maison voisine, qui, n'étant pas appelé, se trouvait, en droit, comme M^i^ de La Poupelinière ellemême, de contester la réalité de la découverte , et surtout de décliner une responsabilité que M. de La Poupelinière, par une condescendance étrange envers ses voisins, ne songe pas même à invoquer.
Le lecteur connaît maintenant les pièces du procès , abstraction faite des récits ou des commérages que nous en ont laissé des écrivains qui ont accepté la version du mari, et qui, comme Marmontel, ne se sentaient pas précisément libres de scruter la conduite de leur Mécène ordinaire.
Que le maréchal duc de Richelieu fût ou non l'amant de Mme de La Poupelinière, alors âgée de trente-cinq ans, malade et cancéreuse depuis plus de deux ans, cela ne prou-
verait pas qu'il eût fait construire la plaque tournante ni que M. de La Poupelinière n'en eût pas eu Tidée pour perdre la femme qu'il n'aimait plus , dont il voulait se débarrasser et qui mourut de sa main. Circonstance décisive : le duc de Richelieu était absent de Paris depuis seize mois, dont quatorze passés à la défense de Gênes, qui lui valut le bâton de maréchal. L'éloignement prolongé de M. de Richelieu expHque l'audacieuse combinaison de M. de La Poupelinière.
Ajoutons que M. de La Poupelinière était un grossier libertin, dans l'héritage duquel on trouva des figures de cire « représentant des nudités et postures immodestes que la <f. pudeur même la moins scrupuleuse ne peut pas supporte ter » (Procès-verbal de levée des scellés par le commissaire Sirebeau, cité par M. Emile Campardon).
Dénuée de tout, de linge, de vêtements et d'argent, souffrant cruellement de la tumeur cancéreuse au sein produite par les brutalités de son mari, Mn^e de La Poupelinière obtint, au bout de onze mois, en novembre 1749, une rente annuelle de vingt mille livres dont M. de La Poupelinière fut obligé de lui assurer le principal par l'ordre exprès de M. Machault d'Arnou ville, contrôleur-général des finances, sous peine d'être exclu de la compagnie des fermiers-généraux (Mémoires de M. d'Argenson, VI, 73). Cette attitude du ministre prouve que l'opinion des honnêtes gens ne fut pas favorable à M. de La Poupelinière.
Mme de La Poupelinière mourut dans les premiers mois de 1752; M. de La Poupelinière resta sept ans veuf; ce ne fut qu'en 1759 et loin de Paris, qu'il put trouver une famille assez téméraire ou assez mal instruite pour lui confier sa fille. La nouvelle épouse, Marie-Thérèse de Mondran, lui fut amenée de Toulouse par un de ses famifiers, l'abbé La Coste, l'un des collaborateurs de Fréron, qui se fit condamner l'année suivante pour faux et escroquerie, au carcan, à la marque et aux galères perpétuelles. « Cette affaire, » dit l'avocat Barbier (Journal, VII, 300) « a fait du bruit et a a dû bien mortifier M, de La Poupelinière, qui a déjà eu plu- « sieurs histoires désagréables sur son compte. »
M. de La Poupelinière, exclu des fermes générales à l'ex-
piration du bail de Pierre Henriet en 1762, après quarante
ans d'exercice et à soixante-dix ans d'âge, institua par testament les cinq frères et sœurs (de père seulement) qui lui restaient, Pierre Le Riche de Vandy étant sans doute prédécédé, ainsi que la fille nommée Charlotte-Perrine, qu'il avait eue le 28 août 173 1 de son mariage avec M^^e Ycard. Ce qui justifie cette supposition c'est qu'Alexandre Le Riche portait alors le nom de la terre de Vandy en Champagne, qui avait appartenu à Pierre Le Riche. Mme de Saff"ray, leur autre sœur, était également prédécédée, mais elle fut représentée dans la succession par ses trois enfants : Alexandre - Augustin de Saffray, ancien capitaine de Royal-Roussillonca Valérie, chevalier de Saint-Louis; Marie-Thérèse de Saffray, veuve de Pierre-Hyacinthe de Mesnildot, seigneur de Gouberville ; et Alexandrine-Marie-Thérèse de Saffray, femme d'Etienne Larcher de La Londe.
La famille de Saff"ray existe encore; M^e la marquise Blanche de Saffray a publié, il y a une vingtaine d'années, plusieurs recueils de vers pleins d'élévation et de mélancoHe. j'ai eu le plaisir de voir dans son hôtel, rue de Clichy, un beau portrait de son ancêtre La Poupelinière, vêtu en berger et jouant de la flûte; car il était musicien, écrivain et poète, ce Tircis qui battait si rudement les femmes. Le culte des beaux-arts n'avait pas adouci ses mœurs. M. le marquis de Saffray, fils de la marquise, était, avant 1870, attaché au ministère du commerce.
La Poupelinière mourut en sa maison rue RicheHeu le
5 décembre 1762 et fut enterré à Saint-Roch le lendemain
6 décembre (Cibhiet des titres). M"!»^ de La PoupeUnière se déclara grosse, et mit en effet au monde, le 28 mai 1763, un enfant qui fut baptisé le lendemain à Saint-Eustache sous les noms d'Alexandre-Louis-Gabriel Le Riche de La Poupelinière. M. Emile Campardon nous fait connaître qu'à la suite d'un procès assez long et assez scabreux, les droits du mineur, contestés par les héritiers testamentaires, furent pleinement reconnus.
Mais ce que je puis ajouter, c'est qu'il n'en jouit pas, soit qu'il fût mort en bas âge, soit que la sentence dont M. Campardon ne cite ni l'origine ni la date eût été infirmée, car
en 1769, la maison de la rue Richelieu appartenait encore aux héritiers testamentaires conjointement avec la veuve.
Elle fut Ucitée à la barre de la Grand Chambre du Parlement le 19 juillet 1769, à la requête de M^'e Jeanne- Alexandre Le Riche de Vandy, comme légataire pour un cinquième de M. Jean-Joseph Le Riche de la Poupelinière, et la veuve et autres représentants.
Elle fut adjugée à M. Honoré-Joseph Barjac de Renneville, qui fit poursuivre sur lui-même, aux requêtes du Palais, un décret volontaire adjugé le 7 juillet 1770. Recueillie dans l'héritage de Barjac de Renneville par Pierre Barjac et Marguerite de Sidery, ses père et mère, elle fut acquise, le 28 avril 1772, par contrat devant M^ Baron jeune, par François- Jérôme Chaban de La Borie, qui la laissa en 1779 à son neveu, Nicolas Valleteau de la Fosse % de qui elle passa en 1809 a l'une des filles de ce dernier, Angélique-Marie-Sophie Valleteau de La Fosse, femme de Jacques-Jules Michau de Montblin. M'"^ de Montblin la vendit par contrat devant M^Péande Saint-Gilles, le i6mars 1812, à M. Nicolas-Remy Gillet, courtier de commerce, et M^e Louise Rivière sa femme.
Elle appartint ensuite à M. Poiret, riche filateur de laines, de la maison Poiret frères et neveu, notables commerçants de Paris; mais la présente notice arrive trop tard pour lui restituer sa valeur historique. Le bail de Thôtel d'Espagne, qui l'occupait depuis quatre-vingt-quatorze ans, était fini; elle vient d'être démolie au mois de mai 1882 ; elle avait duré cent quarante-trois ans depuis sa reconstruction par M. de La Poupelinière. Je l'avais visitée sans y retrouver la moindre trace de la fameuse cheminée ; mais la démolition m'a livré le secret que j'avais vainement cherché. Aujourd'hui (juin 1882) lorsqu'on regarde le mur mis à nu de. l'ancienne maison Tarade (n» 57), on aperçoit au deuxième étage, tranchant sur le sillon noirci de l'ancien tuyau de cheminée, un parallélogramme de plâtre grossièrement gâché, qui, par un phénomène singulier, a gardé presque intacte
I. Il y avait, de 1735 à 1745, un conseiller au Parlement nommé Chaban de la Fosse, dont le nom semble fournir le passage de Chaban de la Borie aux Valleteau de la Fosse.
sa blancheur primitive : c'est, à n'en pas douter, l'emplacement de la porte de fer rebouchée depuis l'année 1748. Elle est en contrehaut d'environ quatre pieds sur le plancher du deuxième étage de la maison Tarade, conformément à l'indication recueillie par Collé (Mém., t. 1er, p. 28), ce qui explique l'espèce de caisson en planches dont l'existence du côté de la maison Tarade est signalée par le procès-verbal du 28 novembre 1748. Dans quelques semaines, les constructions neuves recouvriront pour jamais ce dernier souvenir des La Poupelinière.
No 61. — Cette maison fut construite et habitée d'abord par M. Gobert, qualifié architecte du Roi. Cette origine, qui a échappé même au rédacteur du petit carnet ms du fief Popin, m'est révélée par l'arrêt du Conseil que j'ai déjà cité (cabinet du comte de Magny). Il s'agit de Thomas Gobert, qu'on nomme ailleurs tout simplement maîtremaçon, membre de l'Académie d'architecture en 1680, et qui fut le père d'un autre Thomas Gobert, également académicien en 1699. Aux termes d'un contrat d'échange du 29 juillet 1667, confirmé par décret du Châtelet de Paris le 8 août 1668, M. Gobert céda sa maison de la rue Richelieu contre $12 toises de terrain à bâtir situées près de la porte Gaillon, au sieur Pierre Cadeau, marchand bourgeois de Paris. En 1705, c'était un conseiller Cadeau, fils ou neveu du précédent, qui possédait la maison. Il s'agit, selon toule vraisemblance, d'Alexandre Cadeau, reçu le 28 août 1675 conseiller à la quatrième chambre des enquêtes , puis conseiller clerc à la Grand Chambre du Parlement.
La maison fut acquise vers 17 14 par M. Heudelot de Chezé, Chazé ou Chazée, garde des rôles de la Chancellerie depuis 171 3, qui vint l'habiter en 17 16; lorsqu'il devint contrôleur-général de la Chancellerie en 1727, il avait cédé depuis trois ans sa maison de la rue Richelieu à un sieur Robert, et était allé habiter la rue Traversine.
D'après le plan du fief Popin, copie du Cabinet des estampes , elle appartint , dans la seconde moitié du xviie siècle, à un M. Soûlas.
ExpUquons, de crainte de confusion, qu'un autre con-
seiller Cadeau, neveu ou petit-neveu du premier, Pierre Cadeau de Montgascon, reçu à la Cour des aides le 20 juillet 171 3, vint habiter la rue Richelieu vers 1733, mais « près les Quinze- Vingts », c'est-à-dire tout en bas, vers la rue Saint-Honoré.
Nos 63 à 75. — La façade sur la rue Richelieu des terrains compris entre le mur méridional du no 63 et l'angle sudouest de la rue Neuve-Saint- Augustin forme la limite orientale du domaine de l'abbaye de Saint -Victor, contenant 5 arpents 4 perches de superficie, soit 4,536 toises carrées. Ce domaine fut aliéné par l'abbaye de Saint- Victor , aux termes d'un contrat du 20 mai 1648, .au profit de Bertrand de La Bazinière, trésorier de l'épargne, époux de Françoise de Barbezières, demoiselle de Chemerault, fille d'honneur de la reine Anne d'Autriche. M. de La Bazinière habitait alors la rue Croix-des -Petits-Champs ; il ne fit bâtir que plus tard le bel hôtel du quai Malaquais, devenu après lui l'hôtel de Bouillon, aujourd'hui hôtel de Chimay, Ce fut un des premiers admirateurs de Molière ; La Grange a consigné sur son registre une visite faite par la troupe en 1660 chez M. de La Bazinière, qui lui donna 330 livres.
Je n'ai rien trouvé dans le fonds de Saint -Victor aux Archives nationales sur les terrains de la rue RicheHeu, et ce que je sais de leur aUénation en 1648 m'est fourni par les énonciations d'un acte notarié du 23 juin 1752, que je relate ci-après au no 73.
Mais on peut suppléer cette lacune par la confrontation de trois plans authentiques : 1° le grand plan du fief Popin, déposé entre les mains de Léonard Le Père, seigneur de ce fief, le 9 juin 1685, et dont la copie authentique, datée du 19 mai 1721, avec les noms des propriétaires à cette époque, est conservée aux Archives nationales (111^ classe , Seine no 46) ; 20 le plan d'une partie du fief Saint- Victor , dressé le 23 mars 1754 par Louis Bonneffant, arpenteur royal des eaux et forêts du département de Paris (Ibid.); 30 le plan original et autographe du même fief dressé et signé par Rittmann le 4 février 1771 (Arch. Nat. N+ 463).
Cette partie du fief Saint- Victor, comprenant cinq arpents,
contenait, en dedans de la façade sur la rue Richelieu, telle que je viens de la décrire, un parallélogramme irrégulier, qui se dirigeant vers la rue Chabannais actuelle, puis vers la place Louvois, atteignait de là la rue Sainte -Anne, selon le côté gauche de la rue Rameau, rentrait de la rue Sainte- Anne jusqu'aux deux ou trois dernières maisons du côté droit de la rue Louvois et de là rejoignait à angle droit la rue Neuve-Saint-Augustin.
En 1754 il avait été édifié sur ce domaine neuf maisons, dont huit en façade sur la rue Richelieu (s'étendant du no 65 au no 75 actuels inclus), et la neuvième (hôtel de Pomponne), en retour sur la rue Neuve-Saint-Augustin (no $ d'aujourd'hui). Il n'en subsiste plus que quatre en deçà de la place Louvois. Ces quatre maisons, dont la façade totale (24 toises) n'a pas varié depuis 1754, furent construites sur une marge d'environ 1 3 toises de profondeur, lotie en quatre parcelles sensiblement égales entre elles, prélevées sur le jardin de l'hôtel Saint-Pouanges, qui avait été acheté et morcelé par l'entrepreneur Mazières (v, n» 55).
Cet hôtel avait sa grande entrée par la rue Neuve-d es- Petits-Champs , assez exactement dans l'axe de la rue Chabannois. Le jardin , placé derrière l'hôtel , au centre du massif compris entre la rue Sainte-Anne et la rue Richelieu, rejoignait celle-ci à la suite de la maison no 63 et prolongeant son mur sur la rue, un peu en deçà de la façade nord du 69 actuel, jusqu'à l'hôtel de Jars, qui le séparait de l'hôtel Louvois.
Comment Saint-Pouanges devint-il Chabannois? Simplement par aUiance. La terre de Chabannois en Angoumois, qualifiée principauté, fut très anciennement possédée par la maison de Rochechouart, d'où elle passa par mariage dans celle de Thouars. Un François de Thouars, mort sans postérité en 1562, vendit Chabannois à Joachim de Montesquiou dit de Montluc, qui le transmit à Adrien de Montluc, le noble auteur de ra;Tiusante Comédie des Proverbes. Adrien de Montluc, prince de Chabannois, mourut le 22 janvier 1646, laissant une fille mariée à Charles d'Escoubleau marquis de Sourdis; de cette union naquit une fille, Angélique, qui épousa le 24 mars 1702 François-Gilbert de Colbcrt de
Saint-Pouanges, qui se fit appeler le marquis de Chabannois et qui mourut le 19 novembre 17 19. Leur fils, François- Gilbert, marquis de Chabannois, maréchal de camp, épousa Marie-Jeanne Colbert de Croissi, sa cousine, et il en eut Claude-Théophile-Gilbert Colbert, marquis de Chabannois, né en 1735, qui, par lettres patentes du 10 avril 1773, se fit autoriser à ouvrir une rue en équerre, sous le nom de rue Chabannois, de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la rue Sainte-Anne, sur le terrain de l'hôtel Saint-Pouanges à lui appartenant, et dont le jardin était déjà rogné, depuis quatre-vingts ans, de toute sa bordure sur la rue RicheHeu. Dans l'hôtel Saint-Pouanges fut établi en 1755 le bureau du clergé (voir ci-après la suite du no 69).
No 63. — Sur un terrain récemment acquis par eux d'un sieur Langlois, M. et M^e Chebron de Bonnegarde, déjà nommés (v. nos 23 et 23 his), firent construire en 1662, de moitié avec leur beau-firère et frère Nicolas de L'Espine, une maison à porte cochère (acte reçu Daubanton et Coustellier le 26 décembre 1662, faisant partie de mon cabinet), qu'ils louèrent en 1664 au marquis de Louville (acte devant Meusnier et Lebeuf, du 29 mars 1664, id.). Elle appartint en 1679 à M. Charpentier, gendre de M. Chebron (v. no 48), dans la famille duquel elle resta jusqu'à la seconde moitié du xviiie siècle. Elle supportait la borne no 24 du fief Popin, posée à 32 toises i pied du coin de la rue Neuve-des-Petits- Champs ; mais elle est attribuée au domaine de Saint-Victor dans le plan de 1754. Je ne saurais expliquer cette contradiction ou ce double emploi. C'est le premier lot du morcellement du jardin Saint-Pouanges, parcelle A du plan de 1754.
Avant d'être l'hôtel de Malte, qui l'occupe depuis 1797, et qui prit son titre, au dire des gens d'imagination, du voisinage de l'hôtel de Jars (voir ci-après la suite du no 69), elle était habitée en 1754 par la dame du Monceau, c'està-dire par Marie des Acres de l'Aigle, femme ou veuve de Parfait de Prunelé, de la branche issue d'Etienne-François de Prunelé et de Marguerite du Monceau de Tignonville, né le 13 décembre 1695. La famille de Prunelé, du pays de
Beauce, sans être très illustre, se vantait à juste titre de son extraordinaire ancienneté; son origine se perdait dans la nuit des temps, et l'un de ses ancêtres les plus récents était Guillaume de Prunclé, vivant sous Philippe-Auguste.
La maison fut occupée jusqu'à la révolution par la comtesse de Prunelé, belle-fille de Mme du Monceau. Elle était en son nom Blanche- Adélaïde Le Moine de Bellisle, fille de Tean-Baptiste Lemoine de Bellisle, intendant des finances et secrétaire des commandements et du cabinet du duc d'Orléans (v. sur ce personnage, un intéressant travail au t. VIII, p. 125 et suiv. des Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris) et d'Emilie -Hélène de Palerne, sa femme (née le 3 juin 1726); elle avait épousé le 8 juin 1775, dans la chapelle du Palais-Royal, Jules-Antoine-Emmanuel de Prunelé, né le 25 mai 1748. M. et M^c de Prunelé habitaient la rue Richelieu avec leurs beau-frère et belle-sœur, celle-ci sœur de M™e de Prunelé, Louis-René comte des Courtils, et sa femme Geneviève-Joséphine-Émilie Le Moine de Bellisle ; et avec leur cousin, M. de Palerne, membre de la Société royale d'Agriculture, secrétaire de la Chambre et Cabinet du Roi, reçu en 1783, en survivance de M. Le Couteulx de la Noraye (v. n» 112).
No 6$. — Cette maison , construite postérieurement à 1669 sur la parcelle cotée B au plan de 1754 (deuxième lot du jardin de l'hôtel Saint-Pouanges), appartenait dès 1705 à M. le duc de Villeroy. Je la trouve possédée en 1754 par Catherine Allen ou AUan, veuve de Jean Oursin. Fils d'un chandelier de Caën nommé Michel Oursin et de Thomasse Chauvet, Jean Oursin, écuyer, seigneur d'Orry-la- Ville, né en 1664, se fit recevoir secrétaire du Roi en 170$ , devint receveur-général des finances de la généralité de Caën de 1707 à 1742, et fut taxé en cette quaUté par la Chambre de justice, au rôle du 2 janvier 1717, à 2,600,000 livres. Il mourut en 1746 à quatre-vingt-deux ans, et fut inhumé le 17 à Saint-Eustache. La postérité de ce fils d'un humble fabricant de chandelles est un document à recueilHr pour l'histoire de la bourgeoisie sous l'ancien régime. Voici le dénombrement de ses six enfants :
LA RUE RICHELIEU DEPUIS SA CRÉATION. 37l
1° Jean-Baptiste-Mathieu Oursin, seigneur de Soligny, maître d'hôtel ordinaire du Roi ; 2° Pierre Oursin, seigneur de Digoville, qui succéda à son père comme receveur-général de Cacn, et mourut le 29 janvier 1773 à soixante-six ans, dans son hôtel de la rue d'Anjou au faubourg Saint-Honoré ; il avait épousé, le 17 janvier 1742, à Saint - Eustache , Henriette-Gabrielle Le Noir de Cindré, fille de Guillaume Le Noir de Cindré, fermier - général , receveurgénéral d'AIençon, et d'Anne Baugy, qui mourut le 25 novembre 1756, à trente-cinq ans; 3° Jeaune Oursin, mariée en 1720 à Jacques- Antoine de Ricouard, comte d'Hérouville, seigneur de Claye, lieutenant-général des armées; 40 Catherine Oursin, mariée en 1723 à Michel-Gervais- Robert de Pommereu, maître des requêtes, intendant d'AIençon ; 5° Marie-Oursin, femme en 1729 de Jacques- Bernard Chauvelin, maître des requêtes, in-tendant de Picardie, intendant des finances (voyez ci-après le no 79) ; 6° Marie-Avoye Oursin, mariée en 1737 à Jacques-Etienne de Grouches, comte de Chepy, maréchal de camp.
l/jjnc veuve Oursin, née Allen, retirée dans sa maison de la rue Richelieu, y mourut le 10 octobre 1758 à quatrevingts ans. La maison fut habitée après elle par son fils aîné J.-B. Mathieu Oursin, seigneur de Soligny, jusqu'à son décès survenu le 16 février 1782; il avait alors quatrevingt-trois ans.
Un hôtel meublé s'établit à cette place de 1788 à 181 5, sous le nom d'hôtel Louis XVI, puis d'hôtel de Paris. Mme Branchu, l'illustre cantatrice qui créa îa VestaU de Spontini, vint y demeurer en 1819.
N» 67. — C'est la troisième parcelle du fief de Saint-Victor, cotée D au plan de 1754, et le troisième lot du jardin de l'hôtel Saint-Pouanges. Le Terrier de 1705 l'attribue à M. de Souvré Louvois, c'est-à-dire au second fils du ministre, Louis-Nicolas Le Tellier de Louvois, né le 23 janvier 1667, marquis de Souvré, titré de la terre de Souvré, apportée à Louvois par sa femme, Anne de Souvré, en même temps que le marquisat de Courtenvaux, dont le titre fut attribué au premier-né de leur mariage.
Le marquis de Souvré fut maître de la garde-robe en mai 1688, lieutenant-général au gouvernement de Navarre et Béarn la même année, chevalier des ordres le 3 juin 1724. Il avait épousé le 17 février 1698 Catherine-Charlotte du Pas de Feuquières, fille de François du Pas de Feuquières, comte de Rebenac, lieutenant-général au gouvernement de Navarre et de Béarn, propre frère de Jules du Pas, comte de Feuquières, qui épousa vers le même temps Catherine Mignard. Le marquis de Souvré, le second fils du plus altier des ministres de Louis XIV, devint ainsi le neveu par alliance de M}^^ Mignard, la maîtresse avouée d'un des valets de chambre du Roi. Les enfants du marquis de Souvré et de M^ie de Feuquières furent substitués aux noms et titres de comtes de Rebenac.
Le "plan de 1754 attribue la présente maison à un sieur Brulon ; mais ce nom ne s'accorde pas avec les actes authentiques que j'ai sous les yeux. A cette même époque, la maison aujourd'hui numérotée 67 appartenait à Marie-Anne Gislon, veuve de François Guihon ou Guyhon , et fut attribuée, par partage devant Me Dutartre, le 17 septembre 1756, à M. Rousseau de Pantigny, receveur-général des finances de la généralité de Bourges. M. Rousseau de Pantigny, qui habitait alors la rue Neuve-des-Petits-Champs , s'installa dans sa maison de la rue Richelieu en 1762 et y séjourna jusqu'en 1780, époque de la suppression momentanée des recettes générales. Lorsqu'il reprit possession de sa charge, après la chute de Necker en 1781, il demeurait à l'hôtel Caumont, où j'ai signalé sa présence (voyez ci-dessus no 92).
En 1787, M. Brière de Mondetour, commis par le Roi pour la recette des économats, c'est-à-dire des biens et revenus séquestrés en vertu du droit de régale, y transféra ses bureaux, antérieurement situés rue des Fossés-Montmartre.
La maison demeura aux héritiers Rousseau de Pantigny jusqu'en 1795 ; elle fut alors acquise par la famille Lecomte.
De 1799 à 1806 les fourneaux du restaurant Guichard s'allument dans cette maison, qui fut acquise le 5 mai 181 9 par Jeanne-Marie-Antoinette-ÉmiHe Bigottini, fille majeure, ancien premier sujet de la danse à l'Académie royale de mu-
sique, qui la posséda jusqu'à sa mort, aux environs de 1850. Mlle Bigottini avait acheté déjà, trois ans auparavant, une autre maison du même côté de la même rue ("voir ci-après au no 89).
No 69. — Quatrième parcelle du fief de Saint-Victor, cotée D comme la précédente, l'arpenteur Boneffaut l'attribuant au même M. Brulon. C'est le quatrième lot de jardin de l'hôtel Saint-Pouange du côté de la rue Richelieu. Le Terrier de 1705 l'indiquait comme appartenant à M. Rivière.
L'ancienne façade, qui ne mesurait que 6 toises (iim,7o), s'est élargie d'environ 8 mètres aux dépens des terrains de l'hôtel de Jars, avec lequel elle était mitoyenne. Cette emprise se reconnaît à la simple inspection, parce qu'elle est en recul de plus d'un mètre sur l'ancien alignement gardé par les maisons précédentes depuis l'encoignure nord de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Elle fait retour sur la rue Rameau. Elle comptait autrefois pour le n» 73 (ce serait le 71 du nouveau numérotage). Mais elle a cessé, depuis 1850, de compter pour une maison sur la rue Richelieu ; de fait, elle est entièrement incorporée dans les dépendances de l'hôtel meublé de Valois. Cet hôtel , d'après son enseigne , date de 1804; je ne le connais, à l'emplacement actuel, qu'à partir de 1827 ; il faut donc qu'il soit la suite de l'hôtel Valois fondé d'abord au no 17, et qui est en effet remplacé depuis 1827 par l'hôtel meublé d'Orléans ; il s'était appelé d'abord hôtel Lhéritier, puis de Ligurie, Richelieu et Languedocien (1797 à 1827).
Bouvard, médecin de la Faculté de Paris, associé de l'Académie des sciences pour l'anatomie, élu en 1743, avait acheté vers 1759 cette maison qu'il habita jusqu'à sa mort survenue en 1787.
Du coin sud de la rue Rameau au coin nord de la rue de Louvois, c'est-à-dire entre le no 69 et le no 71 actuel de la rue Richelieu, on mesure environ 54 mètres, qui appartiennent pour 24 mètres au terrain de l'ancien hôtel de Jars et pour 30 mètres au terrain de l'ancien hôtel Louvois.
A. Hôtel de Jars. — Sur la parcelle du domaine de Saint-
Victor, cotée E au plan de 1754, contenant 1,062 toises et 25 pieds de superficie et 16 toises 6 pieds de façade sur la rue Riclielieu, François de Rochechouart de Jars, chevalier de Malte et de Saint-Jean de Jérusalem, commandeur de Lagnyle-Sec, abbé de Saint-Satur, mort en avril 1670, avait fait bâtir par François Mansard un hôtel qui a été décrit par tous les anciens historiens de Paris, notamment par Blondel, dans son Architecture française. Il était alors pour ainsi dire au milieu des champs, car dans une eau-forte d'Israël Silvestre, qui montre l'hôtel de Jars en construction, un troupeau de moutons paît à l'entour du chantier, et la vue s'étend sans obstacle jusqu'à la butte Montmartre. La porte de cet hôtel, ouvrant sur la rue Richelieu, était un morceau réputé parmi les connaisseurs. Il atteignait par derrière la rue Sainte-Anne, et sa limite, de ce côté, est dessinée par l'épaisseur du no 56 actuel. Cette dernière maison est adossée au 54, qui représente, lui, la marge nord de l'ancien hôtel Saint-Pouanges, et qui réjouit l'œil par de charmantes guirlandes sculptées, contraste saisissant entre le style de 1774, époque du percement de la rue Chérubini (anciennement Chabannois) sur l'hôtel Saint-Pouanges, et celui de 1792 sur l'hôtel de Jars : les fleurs de l'ancien régime et la rusticité jacobine.
Après la mort du commandeur de Jars en 1670, son hôtel fut acheté par le cardinal de Coislin, premier aumônier du Roi, évêque d'Orléans, abbé de Saint-Victor, grand aumônier de France en 1700, mort à Versailles le 26 février 1706, à soixante-dix ans; il appartint ensuite au neveu du cardinal, Henry-Charles de Cambout, duc de CoisHn, pair de France, successeur de son oncle comme premier aumônier du Roi, évêque de Metz en 1697, mort le 28 novembre 1732, à soixante-neuf ans, en qui s'éteignit, avec la branche aînée, le duché-pairie de Coislin. L'évêque de Metz possédait une admirable bibliothèque, riche en manuscrits, qu'il légua à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, et qui forme aujourd'hui l'ancien fonds Coislin de la Bibliothèque nationale.
L'évêque de Metz avait vendu l'hôtel de Jars en 17 14 à M. OHvier de Senozan. Piganiol de la Force prétend qu'il revint ensuite à l'évêque; c'est une de ces erreurs qui fourmillent dans les ouvrages les plus accrédités. La iiuiiille de
Senozan habitait encore l'hôtel de Jars près d'un demi-siècle après la mort de l'évêque de Metz.
Les seigneurs comtes de Senozan eurent pour premier auteur David Olivier, qui se prétendait issu de gentilhommes piémontais ou savoyards remontant au xiiie siècle, mais qui, de fait, se trouvait réduit dans ses jeunes années à tenir les livres chez un négociant de Lyon. Intelligent, habile et laborieux, David Olivier entreprit à son tour le négoce et devint le plus riche banquier de la seconde ville du royaume. Il obtint en novembre 17 lo la réunion et l'érection des terres qui composaient l'ancien comté de Briois en Maçonnais sous le titre de comté de Senozan. Il avait épousé, dès sa jeunesse, une Hngère de Lyon nommée Françoise Anson. Leur fils aîné, François Olivier, seigneur du comté de Senozan et du marquisat de Rosny, fut l'acquéreur de l'hôtel de Jars. Né à Lyon le 6 février 1678, il épousa le 29 juin 1711 Jeanne-Anne-Madeleine de Groslée de Viriville, née en 1693, morte le 2 septembre 1775 à quatre-vingt-deux ans. Voici comment Saint-Simon parle de ce mariage sous la date de 1705 : « Virville mourut en ce même temps, du « nom de Groslée, illustre en Dauphiné. Il avoit été capi- « taine de gendarmerie, brave et fort bon officier... Le ma- « réchal de Tallard avoit épousé sa sœur, et lui, qui vouloit « tout laisser à son fils unique, donna pour rien sa fille à « Senozan, homme de rien, dès lors fort riche et qui le dece vint énormément depuis. Il arriva ce qu'on voit ordinai- « rement de ces mariages ; le fils de Virville lui survécut c peu ; la veuve du même Virville hérita de son père et « de ses oncles; il se forma du tout une succession prodi- « gieuse qui tomba à la femme de Senozan. »
Ce petit récit n'est pas fort clair ; il n'est pas non plus fort exact. Mlle Groslée de Viriville n'avait que douze ans lorsque son père, Joseph-François, marquis de Viriville, mari de Magdeleine- Sabine de La Tour du Pin Gouvernet, mourut le 26 septembre 170$, efelle n'épousa François Olivier de Senozan que le 29 juin 17 11; son père ne fut donc pour rien dans ce mariage, qui fit d'Olivier de Senozan l'allié des Tallard, des La Tour du Pin et de vingt autres familles nobles. Ajoutons, ce que Saint-Simon ne prévoyait pas, que le ma-
riage de M. de Senozan avec M"e de Viriville les donnèrent pour aïeux à deux illustres familles, les Montmorency- Luxembourg et les Talleyrand-Périgord.
François de Senozan, chevalier de Saint-Michel, reçu en 1708, occupa en 1724 les lucratives fonctions d'intendantgénéral des affaires temporelles du clergé de France, dont il se démit en 1739 au profit de son neveu, François-David Bollioud de Saint-Julien. Il mourut le 5 juillet suivant dans l'hôtel de Jars et de Coislin qu'il avait, au dire de Piganiol , entièrement reconstruit à l'intérieur, n'en laissant subsister que les quatre murs. Les bureaux pour le clergé se trouvaient auparavant rue Vivienne , à l'hôtel de Croissy, en face de l'arcade Colbert; M. de Saint-Julien les transporta en 175$ à l'hôtel Saint-Pouanges, puis, après le percement de la rue Chabannois, à son bel hôtel de la rue d'Artois (v. ci-dessus 110 100).
Du mariage de François de Senozan avec M^ie de Viriville étaient nés une fille et deux fils :
La fille, nommée Anne-Sabine Olivier de Senozan-Viriville, épousa le 4 octobre 1730 Chistian-Charles-François de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, souverain de Luxe en Basse-Navarre, lieutenant-général des armées, fils aîné du maréchal de Luxembourg, né le 30 septembre 171 3, mort le 20 août 1787 à soixante-quatorze ans. La princesse de Tingry mourut le 29 septembre 1742, laissant pour héritière une fille nommée Pauline - Françoise de Montmorency-Luxembourg-Tingry , née le 16 janvier 1734, qui épousa Louis-François-Joseph de Montmorency. Le prince et la princesse de Tingry habitèrent l'hôtel de Jars jusqu'à la Saint-Rémy (le^ octobre) 1740, comme nous l'apprend une curieuse anecdote rapportée par d'Argenson {Mém., t. II, p. 164), à propos d'une lubie du cardinal Fleury, qui accusait le prince de Tingry, homme sérieux et appHqué, de tenir chez lui une loge de fritnaçons.
Le fils aîné, nommé Jean- Antoine Olivier, seigneur de Senozan, fut légataire universel de son père en vertu d'un testament du 21 avril 1738, exécuté le 29 mars 1741. Né en 171 3, conseiller à la deuxième chambre des requêtes du Parlement de Paris le 10 juillet 1733, président à la quatrième
chambre des enquêtes le 6 avril 1737, et président honoraire à la Grand Chambre en 1759 après la suppression de la quatrième chambre des enquêtes, il épousa en février 1735 Anne- Nicole de Lamoignon, née le 6 juin 17 18, fille de Guillaume de Lamoignon, seigneur de Blancmesnil, et d'Elisabeth Roujault. Il mourut dans l'hôtel de Jars le 30 septembre 1778, à soixante-cinq ans, laissant un fils François-Antoine, né le 13 novembre 1736, avocat-général au Grand Conseil en 1757, mort le 26 mars 1759 à vingt- trois ans).
Moins heureuse que son mari, Anne-Nicole de Lamoignon ne vécut jusqu'à soixante-seize ans que pour périr sur l'échafaud révolutionnaire le 21 floréal an II (10 mai 1794) : oc A.-N. Lamoignon, âgée de soixante-seize ans, veuve de Se- « nozan, ex-marquis, « fut jugée et guillotinée en compagnie et en qualité de « complice » de « Anne-Élisabeth Capet, « soeur du dernier tyran ». Complice d'un ange...
Je retrouverai la suite des Senozan à leur autre hôtel du no 95, auquel je renvoie pour ne pas faire de double emploi.
La mort du conseiller d'État Senozan, en 1778, amena la vente de Thôtel de Jars, lequel fut acquis par messire Armand Thomas Hue, marquis de Miromesnil, né en 1723, mort en 1796, qui remplaça le chancelier Maupeou avec le titre de garde des sceaux le 24 août 1774, et fut remplacé lui-même le 8 avril 1787 par Chrétien-François de Lamoignon, marquis de Basville. M. de Miromesnil s'y installa en 1781; il y donnait le sceau lorsqu'il n'était pas à la cour.
La spéculation qui avait entrepris la démoUtion de l'hôtel Louvois ci-après se compléta par l'acquisition de l'hôtel de Jars-Coislin-Senozan-Miromesnil, sur l'emplacement duquel M. Cottin ouvrit en 1792 une rue d'abord nommée rue Neuve-Lepelletier, puis ensuite rue Rameau, lorsque l'Opéra prit possession du théâtre que la citoyenne Montansier avait fait construire entre cette rue et la rue Louvois, sur les terrains provenant des deux hôtels.
B. Hôtel Louvois. — L'hôtel Louvois avait été construit par le ministre de Louis XIV sur une portion des cinq arpents de Saint- Victor vendus en Î648 à M. de La Bazinière et formant la cote F du plan de 1754 (superficie 1495 toises
21 pieds). Ils appartinrent ensuite à M. Cousinot, qui les vendit en 1660 à l'abbé Basile Fouquet, frère du surintendant, et l'abbé les vendit à son tour en 1669 au marquis de Louvois. Ils s'étendaient en profondeur jusqu'à la rue Sainte- Anne, en face des Nouvelles -Catholiques, bâties sur la partie nord du passage Choiseul, et dont on croit voir des restes dans les nos 59, 61 et 63 de cette rue. Lorsque Bossuet, devenu vieux, s'y retira, les jardins de l'hôtel Louvois, donnant sur la rue Sainte-Anne, lui servaient de promenade habituelle.
L'hôtel Louvois présentait sur la rue Richelieu une façade de 33 toises (64 mètres et demi) percée de trois grandes portes. La description de cette demeure, qui ne paraît avoir eu de remarquable que ses dimensions, se trouve partout, notamment dans le livre de Blondel. Les écuries occupaient sur la droite un bâtiment perpendiculaire à la rue Richelieu, c'est-à-dire jusqu'à la limite du no 73, au droit du no 60.
Il en est de la famille Louvois comme de son hôtel; elle appartient à l'histoire générale et je n'en dis rien ici. Je me borne à rappeler que les principaux membres de la branche aînée, descendant de Michel-François Le Tellier de Louvois, marquis de Courtenvaux, puis de Louvois, fils aîné du ministre, et de Marie- Anne-Catherine d'Estrées, fille du maréchal duc de ce nom, habitèrent leur hôtel de la rue Richelieu jusqu'à Louis-Sophie, marquis de Louvois et de Souvré, comte de Tonnerre, brigadier de cavalerie, marié en premières noces à Hermanna-Cornelia Wriesen, veuf, puis remarié le 14 janvier 1782 à Marie-Jeanne-Henriette- Victoire de Bombelles, qui elle-même était veuve de Constantin, landgrave de Hesse-Rheinfels-Rothenbourg.
Le marquis Louis-Sophie mourut le 5 août 1785 à quarante-cinq ans, laissant de son second mariage un enfant né le 3 décembre 1783, nommé Auguste-Michel-FéHcité Le Tellier de Louvois.
Moins d'un an avant sa mort, le marquis de Louvois avait obtenu, sous la date du 30 avril 1784, des lettres patentes l'autorisant à percer une rue sur les terrains de son hôtel.
Cette autorisation n'avait été sollicitée par Louis-Sophie
de Louvois que dans l'intérêt de ses créanciers. Le marquis se trouvait depuis quelque temps en cet état de déconfiture, qui est le pseudonyme de la faillite civile. Un arrêt du Conseil du 8 novembre 1783 avait institué une commission chargée de juger définitivement et en dernier ressort toutes les contestations nées et à naître entre le marquis, ses créanciers et tous autres, relativement à la vente de ses biens. Cette commission rendit le $ février 1784 un jugement, homologué par lettres patentes du 30 avril suivant, portant, entre autres dispositions, le lotissement de l'hôtel Louvois conformément à un plan de division annexé à la minute dudit jugement. Les adjudications par lots commencèrent le 14 juillet 1785, vingt jours avant la mort du marquis.
Les terrains du corps principal de l'hôtel, c'est-à-dire la partie gauche, formant aujourd'hui la partie droite ou septentrionale de la place Louvois, devaient servir à édifier des constructions monumentales pour la Caisse d'escompte, créée par arrêts du Conseil des 24 mars et 22 septembre 1776; elle avait été établie d'abord dans les bâtiments de la Compagnie des Indes, rue Neuve-des-Petits-Champs, puis transférée" en 1782 rue Vivienne(no 28 deWatin, nos iq et 12 actuels), dans les bâtiments de l'ancienne Bibliothèque Royale. Les plans de la nouvelle Caisse d'escompte sont conservés en original au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale.
La Caisse d'escompte n'était pas, comme l'avance inexactement le Dictio7inaire du Commerce de Guillaumin, calquée sur la Banque d'Angleterre ; elle réunissait les offices multiples des banques d'émission, d'escompte, de dépôt et de comptes courants à intérêt ; ce qu'elle reproduisait ou plutôt ce qu'elle devançait d'un demi-siècle, c'était l'organisation du joint-stock-banks d'Angleterre; elle se chargeait, entre autres services, du service de caisse des particuliers ses clients, en payant pour leur compte tous effets domiciliés à la Caisse d'escompte. Cette institution utile et neuve avait résisté à diverses crises suscitées par des rapports qu'elle n'avait pu éviter avec le Trésor pubUc. En 1792 et 1793 elle lutta tant qu'elle put sous le régime des assignats; mais les Jacobins trouvèrent qu'elle avait la vie trop dure.
38o APPENDICE.
Le citoyen Cambon monta à la tribune de la Convention le samedi 24 avril 1793 et y prononça les paroles suivantes que je tiens à citer textuellement : « Vous avez déjà porté « un grand coup à l'agiotage par le décret contre les assi- « gnats à face royale. Il a produit un excellent effet dans ce les pays étrangers, et déjà, à Hambourg, notre change est « augmenté de 25 pour 100; il a suivi la même proportion « à Paris; il faut encore frapper une compagnie de finances. « Depuis le décret qui supprime la vente de l'argent, la « Caisse d'escompte n'a pas acheté un seul louis, un seul écu ; « il est donc inutile de conserver un établissement qui n'est (c aucunement utile à la République, mais qui au contraire « ne peut être favorable qu'aux agioteurs, dont toutes les « opérations luttent sans cesse contre rétablissement de la « République. En effet, il existe en ce moment un combat « à mort entre tous les marchands d'argent et l'établisse- « ment de la République. Il faut donc tuer toutes ces asso- « ciations destructives du crédit public, si nous voulons éta- « blir le règne de la liberté. » Sur ce rapport lumineux, qui punissait la Caisse d'escompte comme coupable d'avoir obéi à la loi qui défendait le commerce de l'or et de l'argent, la Convention nationale vota un décret qui atteignit par occasion toute espèce d'association de capitaux ; en voici les deux premiers articles :
a Article i^r. — Les associations connues sous le nom de « Caisse d'escompte, de compagnies d'assurances à vie, et ce généralement toutes celles dont le fonds capital repose sur « des actions au porteur ou sur des effets négociables, ou sur c< des inscriptions sur un livre, transmissibles à volonté, sont (( supprimées et se liquideront d'ici au i^r janvier prochain.
« Article 2. — A l'avenir, il ne pourra être établi, formé (( ou conservé de pareilles associations ou compagnies sans c( une autorisation du Corps législatif. »
Voilà ce que le citoyen Cambon appelait « le régime de la « liberté ». Ce n'était pas assez : sur la proposition de Thu-. riot, la Convention ordonna la mise sous scellés des compagnies, plus la peine de mort contre leurs administrateurs, considérés comme agioteurs et accapareurs, et, enfin, Cambon vint dire son dernier mot en faisant adopter par la Con -
vention le 15 septembre 1794 un décret qui confisquait purement et simplement le fonds social, les caisses, le portefeuille et les réserves de toutes les sociétés financières.
Ces mesures ineptes et sauvages donnent la mesure du financier Cambon, que les hommes du jour vénèrent comme leur ancêtre et se proposent comme exemple. On comprend en effet que le nom de Cambon convienne mieux que le nom glorieux du maréchal de Luxembourg pour décorer une voie pubHque qui aboutit aux ruines du ministère des finances, brûlé par la Commune de 1871, cette fille et disciple du financier Cambon.
La Convention avait pu supprimer et confisquer les sociétés financières en même temps qu'elle supprimait les prix de vertu en confisquant les fonds des Académies. Mais ces énormités prirent fin avec le règne de la Terreur. Le 11 messidor an IV (21 juin 1796), on vit naitre une Caisse àes comptes courants, domiciliée place des Victoires, qui prit la place laissée vacante par la Caisse d'escompte ; après la Caisse des comptes-courants, le Comptoir commercial installé à l'hôtel Jabach, rue Neuve-Saint-Merri (21 frimaire an IX - 12 décembre 1800), et la Caisse d'escompte et de commerce de la rue de Menars (à peu près de la même date) avaient été précédés par la Banque de France (i^r ventôse an VIII- 20 février 1800), l'une des premières et des plus solides créations du gouvernement consulaire. D'où cette réflexion véridique mais peu consolante, que ce qu'il y avait de meilleur et de plus urgent à faire au lendemain de la révolution française, c'était de réédifier ce qu'elle avait abattu.
C. Place Louvois. — Du coin sud de la rue Rameau au coin nord de la rue Louvois, c'est-à-dire du no 69 au no 71 actuel de la rue Richelieu, on mesure environ 54 mètres qui sont pris, savoir : 24 mètres représentant le complément de l'ancien hôtel de Jars, dont 8 mètres sont annexés au no 69 et 30 mètres sur l'ancien hôtel Louvois, démoli en 1784 par le marquis de Louvois pour y percer la rue de ce nom. La rue Rameau et la rue Louvois, ayant chacune 9^^,70 de largeur, il reste environ 30^,60 pour la place proprement dite.
Cette place, appelée communément place Louvois, n'a pas d'autre dénomination officielle que square Louvois; elle ne comporte, en effet, aucune habitation. Sa limite orientale est la rue Richelieu ; sa limite occidentale la rue Lulli ; les rues Rameau et Louvois la circonscrivent au nord et au sud.
Sur l'emplacement du square, la citoyenne Montansier avait fait édifier à ses frais une salle de spectacle qui ouvrit sous le titre de Théâtre National le 15 août 1793 par la Baguette magique, prologue, Adèle et Paulin, drame de Delrieu, et une comédie de Lavallée, la Constitution à Constantinople, avec un ballet où figurèrent les chevaux de Franconi. La Commune confisqua le théâtre de la Montansier pour y établir l'Opéra, qui l'occupa du 7 août 1794 au 13 février 1820. La salle fut fermée après l'assassinat du duc de Berry par Louvel. On y érigea par souscription un monument expiatoire qui ne fut jamais achevé, et qui, jusqu'à 1836, présenta l'aspect d'une ruine, les pierres y ayant été laissées comme sur un chantier autour de colonnes inachevées. Il fut rasé en vertu de la loi du 7 mai 1836.
Le duc de Berry avait été frappé au moment où il montait en voiture sous la voûte de l'Opéra, du côté de la rue Rameau, en face du n» 11. Il y avait alors, au rez-de-chaussée de la maison qui porte le no 6 sur la rue Rameau et qui fait l'encoignure de la rue Lulli, un tapissier nommé Duriez, au magasin duquel attenait une boutique dépendant du no i de la rue Lulli, et cette boutique était celle du célèbre Ange Pitou, chansonnier, pamphlétaire, condamné poUtique, proscrit dix-huit fois, condamné deux fois à mort, déporté à Cayenne au 18 fructidor, exilé pendant les Cent-Jours, et, pour l'heure, libraire de S. A. R. M^e la duchesse d'Orléans. Les docteurs Drogart et Blancheton, arrivés quelques minutes après le crime, demandèrent un lit pour le prince mourant; deux valets de pied vont réveiller le tapissier Duriez, qui jette par terre son apprenti couché sur un ht de sangle ; on prend ce lit auquel Duriez ajoute des matelas, des traversins et des couvertures ; c'est sur le lit de sangle de l'apprenti tapissier que le prince rendit le dernier soupir. La literie imprégnée du sang royal fut rapportée à Duriez, qui, huit
jours après le fatal événement, recevait, de la part de Monsieur frère du Roi, l'invitation de fournir sa note au cas où il lui serait dû quelque indemnité ; mais, le même jour, une pension de mille francs, payable par anticipation, était accordée par le ministre de la maison du roi à M. Grandsire, secrétaire de l'Opéra, pour le remercier d'avoir fourni « le « dernier coucher » de Mgr le duc de Berry.
Ainsi, le secrétaire de l'Opéra, qui n'avait pu faire preuve que de bonnes intentions, recevait par anticipation une pension de mille francs, réversible sur sa veuve, tandis que le tapissier Duriez était simplement invité à faire valoir ses réclamations s'il en avait à présenter. Duriez n'est pas content; il se plaint dans le voisinage; l'imagination d'Ange Pitou s'allume, et le voilà lançant pétition sur pétition, brochure sur brochure, pour réclamer, au nom de Duriez et au sien, la propriété exclusive du « véritable dernier coucher » de Më^ le duc de Berry. De là des procès bizarres et saugrenus non moins que scandaleux, exposés par Ange Pitou avec une faconde voisine de la folie dans un livre intitulé : De l'incrédulité intéressée contre la religion, les Bourbons, la Vendée, la justice, V indemnité, V honneur et la Chambre de 1824 (Paris, in-80, janvier 1825), qui, à travers mille extravagances, renferme un grand nombre de faits curieux et intéressants,
A l'angle nord de l'Opéra, et portant le no i sur la rue de Louvois, se trouvait le café de l'Opéra, tenu par Sprunck, qui déposa comme témoin dans les instances suscitées par Ange Pitou.
A l'entrée de la rue de Louvois, sur le côté nord de la place, et portant le n° 6, on aperçoit un bâtiment à pignon triangulaire, servant de magasins de décors au théâtre de r Opéra-Comique ; c'est ce qui reste du théâtre Louvois, construit sur les dessins de l'architecte Brongniart, ouvert le 16 août 1791 et fermé en 1825, après avoir exploité tous les genres sous des titres divers : Théâtre Louvois, Théâtre lyrique des Amis de la Patrie, Théâtre Français de la rue de Louvois, Théâtre des Troubadours, Théâtre de l'Impératrice, Théâtre royal Italien, etc. Picard y donna quelques-unes de ses meilleures comédies et les Italiens l'occupèrent avec succès sous la Restauration. L'Opéra y donna
quelques représentations après l'attentat de Louvel et la fermeture irrévocable de l'ancienne salle de la Montansier.
No 71. — Cette parcelle, de 35 mètres de façade, provenant de l'hôtel Louvois dont elle fut séparée par l'ouverture de la rue de ce nom, fut adjugée le 14 juillet 1785 à Marie- Louise -Thérèze de Savoie - Carignan , veuve de Louis- Alexandre-Joseph-Stanislas de Bourbon prince de Lamballe. Mme de Lamballe y fit construire ses écuries, ou plus probablement elle utilisa la partie subsistant des écuries de l'hôtel Louvois. On sait comment cette princesse fut assassinée à la prison delà Force, dans les massacres de septembre 1792, ordonnés et organisés par Danton, ministre de la justice. Elle laissait un testament olographe du 11 octobre 179 1, déposé chez M^ Thion, notaire à Paris, qui instituait comme légataire universel son neveu le prince Charles-Emmanuel de Savoie-Carignan, prince royal de Piémont (roi de Sardaigne le 16 octobre 1796), marié en 1759 a Marie-Adélaïde-Clotilde- Xavière de France, sœur de Louis XVL Le roi de Sardaigne vendit cette propriété par acte du 5 thermidor an VI (23 juillet 1798), devant Me Moine de la Versine (minutes de Me Péan de Saint-Gilles), à Charles-Arnould Delorme, négociant, le même qui a laissé son nom au passage Delorme. Elle y est décrite comme une maison sise rue de la Loi, no 305, comportant sept boutiques, dont trois sur la rue de Louvois, trois sur la rue de la Loi et une à l'encoignure; elle s'ouvrait eu ce temps-là par une porte cochcre sur la rue de la Loi et une porte bâtarde sur la rue de Louvois. Elle n'offre plus aujourd'hui d'entrée sur la rue Richelieu, et la porte bâtarde de la rue de Louvois no 2 est devenue une large porte cochère. La vente comprenait 72 lignes d'eau à prendre à la fontaine Colbert, anciennement concédées à M. de Louvois, et alimentant un établissement de bains dit Bains Louvois; le tout « faisant partie de l'ancien « hôtel Louvois, formant les 8e et 9e divisions des terrains « et bâtiments de l'hôtel Louvois cotés H et 3 sur le plan de (f division annexé à la minute du jugement rendu le $ fé- « vrier 1784 par la commission étabhe par arrêt du Conseil « du 8 novembre 1783 pour juger définitivement et en dernier
ce ressort toutes les contestations nées et à naître entre Louis - « Sophie Le Teliier-Souvré-Louvois, ses créanciers et tous « autres, relativement à la vente des biens -du dit Louvois, « et homologuée par lettres patentes du 30 avril suivant; « contenant le tout en superficie 483 mètres ou environ. »
La maison no 71 est sortie en 1839 de la famille Delorme et ses transmissions ultérieures n'offrent aucun intérêt pour l'histoire de la ville de Paris.
Une enseigne fort bizarre ornait en 1820 l'encoignure de cette maison ; cela s'appelait le Triomphe de Trajan et représentait un moine franciscain se précipitant aux pieds de l'empereur triomphant. Elle appartenait, je crois, à une célèbre marchande de modes, M^ne Lejay-Meurant.
No 73. — Cette septième parcelle, lettre G des cinq arpents de Saint- Victor acquis en 1648 par M. de La Bazinière, possédait déjà en 1684 une maison à porte cochère, avec façade de 30 mètres, signalée par l'État et partition, et qui fut adjugée le 15 mars 1689 par décret aux requêtes de l'hôtel, sur le sieur Pierre Remy, procureur, au nom et comme tuteur des enfants nés ou à naître de dame Claude de Mousseaux marquise de Bonneval, à François-Michel Le Tellier marquis de Louvois, ministre de la guerre, qui agrandit ainsi les dépendances de son hôtel. Louvois étant mort le 10 juillet 1691,1e partage des biens de la communauté qui avait existé entre lui et sa femme Anne de Souvré (morte le 2 décembre 171$ à soixante-dix-neuf ans) eut lieu devant M^ Caillet, notaire, le ler avril 1694. La maison qui nous occupe fut attribuée par cet acte à sa seconde fille, l'une de ses six enfants, Marie- Marguerite Le Tellier, qui épousa le 20 avril 1694 Louis- Nicolas de Neuville duc de Villeroy, pair de France. Ce Louis-Nicolas est le même que le P. Anselme et d'autres généalogistes appellent François de Villeroy; mais les actes notariés méritent plus de créance que les meilleures généalogies.
Il était fils de Nicolas - François de Neufville duc de Villeroy, pair et maréchal de France, qui perdit la bataille de RamiUies le 22 mai 1706.
Louis-Nicolas, né en 1663, colonel du régiment du Lyon-
nois, brigadier d'infanterie en 1693, lieutenant -général du Lyonnois, du Forez et du Beaujolois, puis duc et pair en 1696 par la démission de son père, fut fait lieutenant-général des armées en septembre 1702, lorsqu'il apporta au Roi la nouvelle de la victoire de Luzzara remportée par le duc de Vendôme. Il fut capitaine des gardes du corps en 1708.
Il vendit l'hôtel de la rue Richelieu, par contrat devant Fromont, notaire, le 12 août 17 18, à Nicolas Maury sieur de Chantelais, maître des eaux et forêts de Ghâteaudun et du comté de Dunois, lequel en passa déclaration le même jour et devant le même notaire à Jean -François Foubert de La Lande, secrétaire du Roi, directeur de la Monnaie de Paris.
Le duc de Villeroy agit dans l'acte du 12 août 17 18 en qualité de tuteur honoraire, assisté par Philippe Blanchard sieur de la Bouillerie, tuteur honéraire des enfants mineurs nés de son mariage avec Marie-Marguerite Le Tellier, morte le 23 avril 171 1 , savoir :
François-Louis-Anne de Neufville, d'abord marquis de Neufville, puis duc de Retz, puis duc de Villeroy en 1722 par la démission de son père, époux le 15 avril 17 16 de Marie-Renée-Bonne de Montmorency-Luxembourg; né le 13 octobre 1695, mort le 22 mars 1766 à soixante-dix ans;
François-Camille de Neufville, marquis puis duc d'Alincourt par brevet de septembre 1729, qui mourut en 1732, marié en 1720 à Marie-Josèphe de Boufflers; de ce mariage naquit N. de Neufville comtesse de Sault, le 25 août 1723 ;
Et Magdeleine- Angélique de Neufville de Villeroy, née en octobre 1707, mariée le 1$ septembre 1721 à Joseph-Marie duc de Boufflers, pair de France ; remariée à Charles- François de Montmorency duc de Luxembourg, morte le 24 janvier 1787 à quatre-vingts ans.
Ces trois enfants du duc et de la duchesse héritaient chacun pour un quart de leur mère Marie- Marguerite Le Tellier et chacun pour un tiers du dernier quart comme héritiers de leur sœur Marie-Marguerite-Louise-Sophie de Neufville, qui venait de mourir à dix-sept ans, le 4 juin 17 16, femme de François duc d'Harcourt, qu'elle avait épousé le 14 janvier précédent.
M. Foubert revendit sa maison de la rue Richelieu par contrat devant M^ Doyen, notaire, le 23 juin 1752 (aux minutes de Me Cabaret), et par un décret des requêtes de l'hôtel du i" août 1755 (Arch. Nat. X? 2903), à très haut, très puissant et très excellent prince monseigneur Louis-Philippe d'Orléans, duc d'Orléans, Valois, Chartres, Nemours et Montpensier, comte de Vermandois et de Soissons, premier prince du sang.
Elle était ainsi désignée dans ce dernier contrat : « une « grande maison consistant en deux étages de chambres et « grenier au-dessus, grande cour, écuries, remises et autres « appartenances et dépendances ».
M. Foubert prend domicile à sa maison de la rue Riche- Heu dans l'acte de vente ; mais il l'avait louée par bail devant Me Perret, notaire, le 12 novembre 1743, à Françoise-Marie de Bourbon dite M^e de Blois, veuve de Philippe régent de France, morte seulement en 1749, à soixante-douze ans. L'acte de vente déclare le bail résilié à dater du i^r juillet 1752, date de l'entrée en jouissance du duc d'Orléans, petit-fils de cette princesse ^ Une partie des bâtiments avait été affectée par elle à ses écuries avec logements et bâtiments de service; on avait réservé à droite, en façade sur la rue Richelieu, un petit hôtel qui était peut-être l'ancien hôtel Villeroy, dont la forme, indiquée sur le plan ms de 1754, reproduisait en les continuant les lignes principales de l'hôtel Villarceaux qui suit (n» 73). Cette construction assez élégante fut occupée avant la révolution, alors que le duc Louis-Philippe-Joseph avait succédé à son père Louis-Philippe, par un hôtel garni appelé l'hôtel de la Chine, mentionné par Watin en 1788, et dont il existe aux Archives Nationales un plan provenant des archives particulières de la maison d'Orléans. Cet hôtel de la Chine a laissé dans les traditions locales, plus vivantes qu'on ne le croirait, des anciens quartiers de Paris, une renommée assez équivoque.
L'immeuble fut revendu aux termes d'un acte devant
I. « Les écuries de M™^ la duchesse sont situées rue de Richelieu où étoient autrefois celles de S. A. R. Ces bâtiments contiennent environ quarante chevaux, les écuries et le logement de l'écuyer. » Blondel, t. III, 1754, p. 42.
Robin, notaire, le 3 avril 1792, par Jean-Baptiste Lemaire, l'un des administrateurs des biens de Louis-Philippe-Joseph duc d'Orléans, par suite du concordat intervenu entre le prince et ses créanciers, à un M. Benoist. Il y est désigné comme « une maison appelée l'hôtel de la Chine, où se « trouve un bâtiment contenant les écuries de la ci-devant « duchesse de Chartres ». Je retrouve l'hôtel de la Chine en 1794 parce qu'il abritait un conventionnel, Bonet fils, député de la Haute-Loire, qui n'a pas fait parler de lui. L'enseigne de l'hôtel de la Chine disparut bientôt après (je la retrouve plus tard rue Thérèse n» 5), et fit place, vers 1800, à l'hôtel et café de Suède, qui s'y maintint près de cinquante ans.
Après diverses transmissions, la maison no 73 passa en 1823 à M. le marquis Mole de Sainte-Croix, puis en 1834 à M. Delorme, déjà nommé. Elle appartient aujourd'hui aux héritiers Talleyrand-Périgord.
No 7$. — Sur la parcelle du domaine de Saint- Victor marquée H au plan de 1754 et contenant 205 toises 22 pieds, avec façades de 21 mètres sur la rue Richeheu et de 41 mètres en retour sur la rue Neuve- Saint- Augustin, s'élevait dès 1684 un hôtel appartenant à Louis de Mornay marquis de Villarceaux, capitaine -lieutenant des chevau - légers de M. le Dauphin et du duc d'Orléans et capitaine de ses gardes, mort le 21 février 1691, âgé de soixante-douze ans. Il avait fait donation de l'hôtel à sa fille Anne de Mornay de Villarceaux, ainsi que je l'apprends par un document inédit du Cabinet des titres (pièces originales vo Croiset). C'est une pièce de la procédure en expropriation et déguerpissement dirigée contre Mlle de Villarceaux, sous la date du 13 août 1692, à la requête de Marie Damond, veuve de Charles Croiset, contrôleur-général de la Chancellerie (sur les Croiset voyez ci-dessus nos 70, 78 et 80). L'issue de cette procédure ne m'est pas connue; je sais seulement que l'hôtel appartint, dans les années suivantes, au frère de Mlle Anne de Villarceaux, Charles de Mornay marquis de Villarceaux, chevalier des ordres du Roi, capitaine-lieutenant des chcvau-légers de M. le Dauphin, tué à la bataille de
Fleurus le i^r juillet 1696. La propriété de l'hôtel revint alors à sa veuve sans enfants, Catherine Brunet, laquelle, par acte reçu Le Chanteur le 12 avril 1709, en fit donation entre vifs à Marie-Jeanne-Françoise de Bragelongne, veuve de Charles de Bragelongne, colonel des dragons de son nom, et épouse en secondes noces de Charles Le Maistre, chevalier, seigneur d'Armonville, lieutenant-général de l'artillerie de France. Les héritiers de M^e de Bragelongne, qui étaient François-Charles de Bragelongne, brigadier d'infanterie, ancien capitaine des grenadiers au régiment des gardes françaises, et Geoffroy-Dominique de Bragelongne, prêtre, licencié en théologie de la Faculté de Paris, abbé commendataire de Notre-Dame de Longuey, vendirent l'hôtel de Villarceaux le 28 avril 1761, devant Demay, notaire, à messire Jean de Cabanel,écuyer, conseiller, secrétaire du Roi, grand-maître et receveur-général des domaines et bois pour la Touraine, l'Anjou et le Maine, et Jeanne-Louise d'Avignargues, sa femme, vente confirmée par décret des requêtes du Palais du 16 octobre 1764 (Arch. Nat. V^ 1452).
Par suite de licitation entre les héritiers de M^e Cabanel devenue veuve, l'hôtel de Villarceaux et de Bragelongne fut adjugé le 23 octobre 1707 à M. Salomon-Louis Roger, qui, devenu baron de l'Empire et maire de Villeron (Seine-et- Oise), le revendit en 181 3 à M. André-Joseph-Cartier, marchand d'étoff"es d'ameublement, qui demeurait en ce temps-là rue Riclieheu no 89 (no 79 actuel). Les successeurs des fils de M. Cartier (Duplan et O^) occupent encore l'hôtel de Villarceaux. Mme veuve Cartier possède le château et la terre de Villarceaux, commune de Choussy (Seine-et-Oise) ; mais ce n'est plus l'antique demeure qui abrita, dit-on, les amours de M. de Villarceaux et de Françoise d'Aubigné veuve Scarron. Le beau château d'aujourd'hui a été bâti pour messire Charles-Jean-Baptiste du Tillet, maître des requêtes honoraires, et Henriette-Louise d'Illiers d'Entragues, sa femme, de 1745 à 1759, par François Glaçon, entrepreneur, sous la conduite de l'architecte Courtonne. Je tiens ce renseignement de M. Cartier fils, le sportsman bien connu, et compositeur distingué, à qui l'on doit quelques partitions élégantes, représentées avec succès sur nos scènes de genre. La rencontre
qui a fait passer la terre de Villarceaux aux mêmes mains que l'ancien hôtel du même nom est d'autant plus singulière qu'elle est purement fortuite; la famille Cartier ignorait l'histoire ancienne de sa maison de la rue Richelieu.
L'hôtel de Villarceaux tient encore, en retour sur la rue Neuve-Saint-Augustin (nos i et 3), la façade de 21 toises 4 pieds (42 mètres) indiquée au plan de 1754. Il joint sur cette rue la neuvième maison construite sur les cinq arpents de Saint- Victor (cote I et dernière du plan de 1754). A cette dernière date, l'étendue de cette neuvième parcelle, contenant 241 toises carrées, avec façade de 23 toises sur la rue Neuve-Saint-Augustin, était occupée par l'hôtel de Bermond puis de Croissy et de Pomponne, dont les bâtiments étaient mitoyens avec l'hôtel Villarceaux et comprenaient, avec une grande cour, 13 toises de façade sur la rue, les 10 toises de surplus appartenant au jardin de l'hôtel. Cette étendue est représentée aujourd'hui par la grande maison à deux ailes numérotée 5 et 7 sur la rue Neuve-Saint- Augustin.
M. de La Hante, fermier-général, demeurait en 1770 à l'hôtel de Pomponne. (Voir la curieuse étude récemment publiée par Tun de ses petits-neveux, M. Adrien de La Hante.)
A l'hôtel de Pomponne était étabh, avant la révolution, le Bureau royal de correspondance nationale et étrangère, chargé : 10 de recevoir pour les particuliers les revenus de toute nature ; 2° de faire tous achats à commission ; 30 de vendre tous effets publics ou particuliers, matières d'or ou d'argent, pierreries et bijoux; 4" de procurer toutes informations et renseignements, extraits de baptême, de mariage, de sépulture, etc. ; 50 de représenter à Paris tous ceux qui ont besoin de représentants, excepté les affaires de banque ou de litige; le tout tant pour la France que pour l'étranger. Ces divers objets, qui semblent ressortir uniquement à l'industrie privée, avaient été constitués en monopole en vertu d'un arrêt du Conseil d'État du 12 décembre 1766, renouvelé par un autre arrêt du 26 avril 1780; et ce monopole avait été concédé à titre onéreux par le lieutenant de police, à une compagnie financière, sous la condition de déposer chez un notaire un cautionnement de 500,000 livres. Le Bureau royal était placé sous l'inspection du lieutenant-général de
police et sous le contrôle supérieur du secrétaire d'État ministre des affaires étrangères. Le caractère gouvernemental de cette agence, dont les fonctions rentrent aujourd'hui dans le libre négoce des commissionnaires en marchandises, des receveurs de rentes, des compagnies de chemins de fer, des entreprises de messageries et de roulage, et des agents d'affaires, fut affirmé, à partir de l'année 1773, par son annonce officielle à l'Almanach royal, placée entre les services administratifs de la lieutenance générale de police et l'état-major de la compagnie du guet de Paris.
Le Bureau royal fut d'abord installé rue des Deux-Portes- Saint-Sauveur, et dirigé par un sieur Canynet. En 1780 il prit domicile au vaste hôtel de Pomponne. En même temps il passa sous la direction générale de M. Benezech, l'un des intéressés de la compagnie propriétaire du privilège, remplacé en 1783 par M. Perrot de Chezelles. En 1787 les affaires du Bureau royal ayant pris une extension considérable, on institua un véritable conseil d'administration composé de MM. Benezech, Delpech et de Gombert. Mais en 1791 le Bureau royal, qui devint national l'année suivante, cessa de se prévaloir de son privilège et consigna seulement à l'Almanach royal que « une compagnie de gens honnêtes et « riches continuait à soutenir cet établissement utile, et qui a méritait la confiance pubHque sous tous les rapports ». L'Almanach national continua jusqu'en l'an VI exclusivement à donner au Bureau national de correspondance, dirigé par le citoyen Delpech, une sorte de consécration officielle ; mais la concurrence était née en même temps que le privilège avait disparu, et elle éteignit cette bizarre création de l'ancien régime. Les almanachs des ans VII et VIII sont muets; les deux suivants signalent une sorte de résurrection sous le titre de Bureau général de correspondance et d'affaires pour Paris, les départements et l'extérieur, d'abord rue des Prouvaires no 168, puis rue Saint-Honoré n^ 15 15 près la place Vendôme, sous la direction du citoyen Brière-Mondétour. En l'an XI tout est fini ; toute trace du Bureau royal et national s'efface pour jamais.
Il n'en fut pas de même de ses principaux directeurs. Les noms de MM. Perrot de Chezelles, Brière de Mondétour et
de Gombert se sont honorablement inscrits dans les annales de nos tribunaux civils et de la Cour des comptes.
Quant à son premier directeur-général, M. Benezech, c'est une personnalité qui vaut qu'on s'y arrête. Né à Montpellier en 1745, Pierre Benezech avait trente-cinq ans lorsqu'il devint un des propriétaires privilégiés et le directeur général du Bureau royal de correspondance. Les premières occupations de sa vie, si je les connaissais, expliqueraient sans doute pourquoi la Convention nationale le choisit comme l'un des deux commissaires directeurs de la commission des armes, poudres et salpêtres, qu'elle installa dans l'hôtel de Juigné, quai Malaquais (qui abrita plus tard le ministère de la police géniale et sur l'emplacement duquel s'élève aujourd'hui la salle des expositions de l'École des Beaux- Arts). Ce premier changement de position paraîtrait singulier si le second ne le surpassait de beaucoup. Ce protégé de l'ancien régime, investi de la confiance de la Convention nationale, séduisit avec encore plus d'éclat le Directoire exécutif, qui le nomma d'emblée ministre de l'intérieur le 3 novembre 1795. Compromis à son insu par les papiers *ie Brottier et de La Villeheurnois, qui le notaient comme un homme à conserver au cas d'une restauration royale, il donna sa démission que le Directoire n'accepta pas. Mais enfin, lorsque le Directoire arrêta la résolution suprême du 18 fructidor, il n'osa pas garder comme ministre un homme soupçonné de royalisme , et il se résigna , non sans peine, à le remplacer le 16 juillet 1797 par François de Neufchâteau. Benezech, que sa destitution rangeait parmi les ennemis du Directoire, s'était probablement concilié dans des circonstances antérieures la bienveillance du général Bonaparte. Celui-ci, au lendemain du 18 brumaire (9 novembre 1799), appela Benezech dans son conseil d'Etat, et, ce qui témoigne d'une intimité assez étroite, il lui confia, sous le titre d'inspecteur du palais des Tuileries, les fonctions qui devinrent deux ou trois ans plus tard celles des préfets du Palais. En cette quaUté, Benezech habita l'hôtel de Brionne, qui faisait face aux Tuileries, de l'autre côté de la place du Carrousel, le long de la rue Saint- Nicaise.
Il paraît que la famille de madame Benezech avait possédé de grands biens à Saint-Domingue. Benezech, qui se trouvait sans fortune, demanda et obtint la faveur d'accompagner le général Leclerc, beau-frère du Premier Consul, en qualité de préfet colonial. Il mourut à Saint-Domingue^ presque en arrivant (1802), laissant une veuve et deux filles que le Premier Consul sauva de la misère en leur accordant des pensions.
Plusieurs biographes attribuent à Benezech l'honneur d'avoir créé les Petites- A fiches. C'est une erreur ; le recueil connu sous ce nom avait été commencé le jeudi 13 mai 175 1 par l'abbé Aubert sous ce titre : Annonces, Affiches et Avis divers; imprimerie de Jacques Guérin, rue du Foin, avec un ravissant frontispice dessiné par Charles Eisen, gravé par J.-J. Le Bas, et cette devise Pliirihus unus. Use vendait alors « au oc Bureau d'adresses et de rencontres rue Baillette, vis-à-vis « l'hôtel de la Monnoye ». En 1767, l'ancien frontispice, usé par seize années de tirage, est remplacé par un autre, qui porte la signature de L. Boucher de Villars. Le bureau avait été transféré en 1760 rue Thibotodé « vis-à-vis de la a petite porte de la Monnoye ».
En 1780 le bureau des affiches occupe un nouveau domicile rue des Bourdonnais ; le 30 juin il allonge son titre qui devient Annonces, Affiches et Avis divers ou Journal général de France. Au i^r janvier 1781 il donne son adresse rue Neuve-Saint-Augustin près la rue Richelieu , à l'hôtel de Croissy, c'est-à-dire au Bureau royal de correspondance dont il est devenu l'annexe. En même temps le Bureau royal se fait l'éditeur d'une Galette et Journal d'agriculture, commerce, arts et jinances, ainsi que de la Feuille des marchands.
Benezech ne fut donc pas le fondateur, mais simplement l'administrateur temporaire des Petites- Affiches, dont l'idée première appartient à Michel de Montaigne, ainsi que l'a très justement remarqué Edouard Fournier {Le livre commode, Intr. xiij).
Les Petites Affiches aujourd'hui font remonter leur origine à l'année 16 12, c'est-à-dire à la création du bureau d'adresses de Renaudot; ce qui ferait supposer qu'elles en
auraient acquis le privilège. C'est un point difficile à vérifier ; et sans contester les titres de noblesse de ce vénérable journal, je constate seulement qu'il ne s'est pas cru toujours aussi ancien; car, en janvier 1797, défendant sa propriété et sa bonne renommée contre des concurrents peu scrupuleux, il se vantait d'exister « depuis plus de cent ans » ce qui ne le reporterait pas au delà de 1680 ou 1690. Le fait est que la première feuille des Annonces, Affiches et Avis divers, datée du 13 mai 175 1, a l'aspect d'une publication nouvelle et ne revendique aucune généalogie antérieure.
Le sous-titre des Petites-Affiches les a fait parfois confondre avec le Journal général de France ou le Gardien de la Constitution, de l'abbé de Fontenay, feuille royaliste qui fut supprimée au 18 fructidor et dont les rédacteurs furent déportés. Il est facile de s'assurer que la publication des Petites- Affiches ne fut pas interrompue par le coup d'état du Directoire. Le seul contre-coup qu'elles en aient 5ubi fut le renvoi de son rédacteur habituel, l'honnête Ducray-Duminil, qui, suspect de royalisme, fut remplacé le i^r brumaire an III (22 octobre 1797) par le citoyen T. Carrel. Il avait succédé à l'abbé Aubert le 15 septembre 1790. Mais le journalisme a ses dangers même lorsqu'il se renferme dans la sphère mercantile des annonces. François-Guillaume Ducray-Duminil en fit la dure expérience. L'auteur de Lolotte et Fan/an, d'Alexis ou la Maisonnette dans les lois, et de ces deux chefs-d'œuvre dont la popularité n'est pas éteinte chez les concierges et les cuisinières de Paris, Victor ou l'Enfant de la forêt et Cœlina ou l'Enfant du mystère, eut le malheur d'insérer par distraction, dans le numéro des Petites-Affiches du duodi 12 nivôse an II (!«•• janvier 1794) une demande d'achats d'assignats démonétisés, dont la circulation expirait au 1 1 nivôse (3 1 décembre 1793). Ce fait si simple fut transformé en crime contre la République ; l'austère Cambon, qui ne manquait jamais l'occasion d'être absurde, dénonça Ducray-Duminil à la Convention; le pauvre journaliste allégua que l'annonce criminelle avait été oubliée sur le marbre de l'imprimerie et insérée tardivement par la faute d'un metteur en pages inattentif. L'excuse fut admise, et la guillotine épargna Ducray-Du-
minil; mais on se souvint de lui au i8 fructidor en l'expulsant de sa rédaction.
Ducray-Duminil faisait suivre son nom d'une litanie de titres assez curieuse : a Membre de l'Académie des Arcades « de Rome, du Musée de Paris, du Lycée des Arts, et de « la Société chantante du Rocher de Cancale ». Né en 1761, il est mort en 18 19.
En face de l'hôtel de Pomponne se trouvait en 1788 l'institution de l'abbé Gauthier.
No 77. — Ici commence, au coin nord de la rue Neuve- Saint - Augustin, l'emplacement du grand hôtel Menars, auquel je dois consacrer une notice d'ensemble, car cet emplacement s'est étendu jusqu'au mur mitoyen du no 8$ actuel, devant la rue Feydeau. Les nos y 7^ yc), 81, 83 ne sont que des démembrements de ce vaste domaine, sur lequel on a percé la rue de Menars et la rue du Quatre-Septembre.
Avant 165$, une grande maison, située au coin de la rue Neuve-Saint-Augustin, et s'étendant sur la rue Richelieu dans la direction des remparts, dont elle n'était séparée que par le fameux jardin de l'oculiste Thevenin, appartenait à noble homme Pierre Le Nain, conseiller du Roi et contrôleurgénéral des bâtiments, et à Marie Talon, sa femme, lesquels la vendirent le 21 octobre 1655, par acte devant Pacque et Vaultier, à Jacques Paget et Anne Gelée, son épouse (voir sur les Paget les pp. 220 et sqq.).
L'année suivante, c'est-à-dire le 11 décembre 1656, M. et Mme Paget acquirent, par acte devant Pacque le jeune, de François Paget sieur de Vauxbuin, le jardin de Thevenin, qui venait de mourir, et le réunit à la maison Le Nain. Le domaine s'étendit ainsi d'un seul tenant jusqu'au rempart, à l'intrados duquel le jardin de Thevenin s'appuyait.
Par acte du 13 janvier 1662, reçu Louis Baudry et Jean Desnot, M. et M^e Jacques Paget vendirent leur propriété ainsi décrite : « Une grande maison, tenant d'une part à la « rue Neuve-Saint-Augustin, d'autre part aux murs de la œ Ville, d'un bout à la maison de M. Monnerot, trésorier « des parties casuelles, et d'autre rue Richelieu », à haut et puissant seigneur messire Jacques de Rouxel comte de
Médavy et de Grancey, et haute et puissante dame Charlotte de Mornay de Villarceaux, son épouse, demeurant à l'hôtel de Montbazon, paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois.
A cette époque du règne de Louis XIV, les fortifications de Paris commençaient à tomber en ruines, même la portion de l'enceinte reconstruite en 1634 depuis la nouvelle porte Saint-Honoré jusqu'à la porte Saint-Denis, en passant par les portes Richelieu et Montmartre. Elles gênaient la population toujours croissante, et l'on peut supposer que le pouvoir, instruit par les scènes de la Fronde, les voyait tomber sans regret. Le fait est que l'herbe et les ajoncs poussaient dans les fossés, qui se comblaient peu à peu sous la poussière des talus et sous l'effritement du rempart. Peu à peu, les riverains entreprirent d'abord de cultiver les fossés à leur profit, d'autres plus hardis s'emparèrent tout simplement du terrain, du fossé et de la courtine qui bordaient leur propriété. Les Medavy de Grancey furent de ces audacieux, et s'appliquèrent ainsi une place de 450 toises superficielles longeant le mur septentrional de leur jardin et attenant au pont dormant de la porte Richelieu; il est vrai que, plus tard, le Trésor royal leur en fit payer le prix; l'usurpation fut confirmée moyennant 6,500 livres au domaine du Roi (compte du Trésor royal de 1679, 9e vol. fo 3653. Arch. Nat. Q,' 1 158-9), qui reviennent à 14 fr. 44 la toise superficielle ou 3 fr. 80 le mètre carré. L'hôtel de Grancey se trouva donc agrandi au nord de toute l'épaisseur du rempart et du fossé, représentant environ 28 mètres. Il restait séparé des propriétés suivantes (no 8$ d'aujourd'hui et sqq.) par un chemin qui, suivant la ligne extérieure de l'ancien fossé, continuait la rue Feydeau actuelle par une ligne infléchie de l'est au sud-ouest dans la direction de la porte Gaillon. Ce chemin, qui fut parfois désigné sous le nom de rue Neuvedes-Fossés, avait environ de 20 à 22 pieds de large; il passait, en traversant les marais de M. Bourgoin, seigneur de la Grange-BateHère, derrière les hôtels de Grancey, de Gramont, du président Robert, du duc de Cœuvres, de M. de FérioUe et du duc 4e Lorge.
L'hôtel de Grancey fut vendu le 30 août 1685 devant Mouffle et Desnot, notaires, par Léonor Rouxel de Medavy
comte de Medavy, Grancey et Murcy, colonel du régiment de Grancey, et autres ses cohéritiers, à messire Jean-Jacques Charron, chevalier, marquis de Menars, seigneur de Neufville, Conflans et autres lieux. Elle est dite tenir « d'une part « à la rue Neuve-Saint- Augustin, d'autre au fossé » (auquel on reconnaissait encore une existence officielle), « d'un bout oc par derrière à l'hôtel de Grammont (ci-devant la maison a de M. Monnerot) et par l'autre bout rue Richelieu ». M. de Grancey, vendeur, avait eu le soin d'obtenir, quelques jours auparavant, des lettres patentes qui confirmaient en sa faveur les 450 toises de place qu'il possédait par droit de conquête sur le rempart et fossé, et dont le tréfonds relevait de la censive du Roi.
Du reste, on avait renoncé à défendre le malheureux fossé contre les emprises des riverains, et l'on se mit à en vendre des parcelles par adjudication (Arch. Nat. Q} 1 158-9).
La place conquise sur le fossé laissait une lacune dans la direction de la porte Gaillon ; M. de Menars la combla, en achetant le 20 août 1693 de M. Denis Bourgoin, seigneur delà Grange-Batelière, 157 toises de marais qui lui appartenaient jouxtant le fossé, au moyen de quoi M. de Menars put achever la terrasse de son jardin du côté du chemin de la porte Gaillon. En relevant sur le plan du Terrier la ligne définitive du jardin Menars sur le chemin de la porte Gaillon, on trouve une façade de 45 toises, laquelle, multipliée par la largeur des fossés et remparts qui sur ce point était de 1 3 toises et demi, donne une superficie de 607 toises, égale aux 450 toises provenant de la concession royale et des 157 toises vendues par Denis Bourgoin. Ces calculs minutieux ne sont pas inutiles, parce qu'ils aident à déterminer l'emplacement précis de la porte Richelieu, du rempart et du fossé.
M. de Grancey s'était emparé du rempart et du fossé ; il restait à M. de Menars à s'emparer de la rue du Fossé ; c'est ce qu'il fit sans beaucoup de peine. Un arrêt du conseil d'État du 16 mars 1688 ayant ordonné l'ouverture d'une rue nouvelle vis-à-vis la rue Saint-Marc à travers la maison du sieur du Houx (voyez n° 89) et les marais du sieur Bourgoin, pour communiquer avec le nouveau cours hors l'an-
cienne porte Gaillon, M. de Menars présenta requête le jour même pour que l'ancien chemin, devenant inutile, lui fût attribué à titre d'indemnité, ce qu'on lui accorda séance tenante; les propriétaires du chemin furent admis par arrêt du 24 février 1693 au même bénéfice, et le chemin se trouva dès lors supprimé et incorporé aux propriétés comprises entre l'ancienne porte Richelieu et la porte Gaillon ^
La suppression de ce chemin, c'est-à-dire de la partie de la rue Feydeau qui se prolongeait jusqu'à la porte Gaillon, souleva les protestations les plus vives ; les propriétaires des maisons situées au delà du fossé adressèrent requête sur requête au prévôt des marchands, aux trésoriers de France chargés de la grande voirie, au conseil d'État et au Roi luimême. La question se compliquait, entre M. de Menars et ses voisins les plus immédiats les frères Marsy (no 8 5 actuel), d'une prétendue servitude garantie par Jacques Paget au maréchal de Grancey contre toute prétention à vue ni élévation de murs du côté du jardin. Ce long débat, dont on trouvera l'éclaircissement au no 85, se termina par une transaction notariée, devant M^ Mouffle, le 14 septembre 1696, aux termes de laquelle le chemin, qui était devenu la nouvelle allée du bout du jardin de M. de Menars, se trouva définitivement supprimé; M. de Menars remboursant aux frères Marsy la moitié du mur mitoyen qui, seul, désormais, sépara l'hôtel de Menars du n» 8$ actuel.
Il n'y a donc rien de commun entre l'ancien chemin de la porte Gaillon, incorporé au jardin de Menars en 1693, et le cul-de-sac devenu rue de Menars, ouvert à travers le même jardin, lorsque le domaine fut morcelé par la présidente après la mort de son mari.
La famille Charron était une maison noble de l'Orléanais; la seigneurie de Menars fut érigée en vicomte le 24 avril 1657 en faveur de Guillaume Charron, trésorier de l'extraordinaire des guerres, et en marquisat au mois de septembre 1676 en faveur de son fils Jean-Jacques Charron,
I. Cela servit plus Urd (14 avril 1706) à établir un rôle qui comprend le duc de Lorge, M. de Feriolle, M. le duc de Cœuvres, le président Robert, le duc de Gramont et le président Menars.
successivement conseiller au Parlement de Paris, maître des requêtes, intendant de la généralité d'Orléans (1674), intendant de la généralité de Paris (1688J, président à mortier du Parlement de Paris le 11 janvier 1691, démissionnaire en 17 17 au profit de M. de Maupeou, mort en son château de Menars près Blois, le 16 mars 17 18. Il était le beau-frère du grand Colbert, époux de Marie-Charlotte Charron, et par conséquent l'oncle des duchesses de Chevreuse, de Mortemart, de Beauvilliers, du marquis de Seignelai, de M. de Linières, du marquis de Blainville et de l'archevêque de Rouen. Lui-même il avait épousé en mai 1671 Françoise de La Grange-Trianon, de laquelle il eut quatre enfants, savoir : 10 Michel -Jean -Baptiste Charron, chevalier, marquis de Menars, brigadier d'infanterie, mestre de camp du régiment de Santerre, capitaine du château et de la varenne de Blois, chevalier de Saint -Louis, mort en septembre 1739, mari d'Anne de Castera de La Rivière ; interdit par sentences du Châtelet des 12 janvier 1708 et 27 avril 1718 (Arch.Nat. V7 370); 20 Madeleine-Françoise, qui épousa M. Dugué de Bagnols ; 30 Marie-Thérèse, demoiselle de Neuville ; 40 Marie- Françoise-Thérèse, demoiselle de Nozieux.
Saint-Simon annonçant la mort du président Menars (t. XV, p. 311) dit que « c'était une très belle figure « d'homme et un fort bon homme aussi, peu capable, mais « plein d'honneur, de probité, d'équité, et modeste, prodige « chez un président à mortier ». C'était, de plus, un bibliophile éminent, qui acheta vers 1672 la célèbre bibliothèque De Thou. ce Thuana nimc Mmarsiana » dit Santeul.
L'hôtel Menars et ses immenses dépendances appartinrent, après la mort du président de Menars, auquel il était propre, à la marquise sa veuve, par délaissement de ses filles Mlle de Neuville et M^'e de Nozieux, en vertu d'un acte reçu Durant le 28 juillet 17 19. La marquise s'occupa sur-le-champ de morceler cette vaste étendue.
Dès le 2 juin 17 19, elle déposait pour minute à Me Durant, notaire, le plan de la division du jardin, cour et bassecour de l'hôtel de Menars, dressé par Michel-Libéral Bruant, architecte du Roi. Ce précieux document a malheureusement disparu, à une époque indéterminée, des minutes de Me Emile
Jozon, successeur de Me Durant. Le 2 juillet suivant, la marquise vendit les parcelles que je décrirai plus loin sous les nos 81 et 83. Le 8 juillet, elle vendait à Jacques Sylvestre 344 toises carrées ayant 11 toises de façade sur la rue Neuve-Saint-Augustin « faisant partie de plusieurs places « à bâtir dans le jardin et basse-cour de l'hôtel de Menars».
La marquise mourut le 10 février 1729; la liquidation de sa succession était une opération d'importance, car elle fut confiée à une commission de conseillers d'État nommée par arrêt du 28 septembre 1736, et ne fut close définitivement que le 19 février 1752 (Arch. Nat. V? 370). Cependant il fut procédé tout d'abord à la licitation des portions subsistantes de l'hôtel Menars, lesquelles furent adjugées, par sentence des requêtes du Palais, le 22 août 1733 (alias 1736) à Simon Boutin, receveur-général des finances, moyennant 160,500 livres.
Cet exposé général me permet maintenant d'aborder l'histoire particulière des n°s 77, 79, 81 et 83, provenant du morcellement de l'hôtel de Menars.
No 77. — Ce petit hôtel, dont la porte cochère est d'un assez bon style, fut bâti par Simon Boutin sur les terrains qu'il détacha de son adjudication, entre le bâtiment principal de l'hôtel Menars et la rue Neuve-Saint-Augustin. Il fut habité de 1734 à 1768 par M. Gaultier de Montdorge, trésorier triennal de la Chambre aux deniers. On a de Gaultier de Montdorge le ballet des Talents lyriques, dont Rameau composa la musique (1739) ^^ ^'^cte de société, qui réussit à la Comédie française. Devenu vieux et retiré dans un bel hôtel de la Grange-Batelière, M. Gaultier de Montdorge épouse in extremis une fille naturelle de M, Le Normand d'Étiolés (le mari de Mme de Pompadour) afin de laisser sa fortune avec son nom à la fille de son ami.
Après la mort de Simon Boutin, l'hôtel no 77 devint la propriété de sa fille, Charlotte-Madeleine Boutin, veuve de Charles-Henry-PhiHppe de Montboissier-Beaufort-Canillac, qui le vendit le 15 mars 1776 à Jean-Louis Guillemin de Kercadou d'Igny. Il appartenait en 1880 à la famille Guillaume, et doit avoir été récemment licite.
No 79. — Le 79 actuel, nouvellement construit, occupe l'angle sud-ouest du terrain que couvrait l'ancien 79, renversé par le passage de la rue du Quatre-Septembre. L'ancien, qui était mitoyen avec le 77, comprenait le principal bâtiment de l'hôtel Menars, qui, profondément transformé, avait pris le titre d'hôtel Boutin. Dans le décret volontaire que fit faire M. Boutin le ler juin 1737, il est dit que l'hôtel Menars a son entrée par une grande porte cochère sur la rue Neuve-Saint- Augustin. L'aliénation des parties septentrionales et méridionales du domaine renversa toutes les dispositions anciennes; la porte cochère s'ouvrit sur la rue Richelieu, et au lieu du vaste jardin coupé par le cul-de-sac de Menars, oa planta derrière le corps d'hôtel un jardinet à l'anglaise.
Simon Boutin, acquéreur de l'hôtel Menars, appartenait à une excellente famille originaire de Touraine. Son père, René Boutin, écuyer, seigneur de Vaussigny, qui exerça au moins depuis 1697 (Armoriai général ms) jusqu'à sa mort, survenue en 1725, l'ofTice de receveur -général des finances de la généralité d'Amiens, avait épousé ÉUsabeth- Françoise Landrin, fille de Landrin, fermier-général et receveur-général, et de Barbe de La Vieuville. René Boutin figure au rôle dressé par la Chambre de justice le 19 décembre 17 16 pour 1,188,607 livres. Il était, par Anne de La Vieuville, beaufrère de Denis Pasquier, trésorier de France. Le Cabinet des titres le signale comme amateur de peintures.
Son fils aîné, René-François, fut conseiller à la première chambre des requêtes du Parlement le 31 janvier 1720, président le 23 février 1758, et mourut vers 1767. Il avait un assez grand nombre de frères et soeurs, parmi lesquels M^e de Levignen, femme de M. Lallemant de Levignen, intendant d'Alençon, et Marie Renée, femme d'Étienne-Charles-Félix comte de Nantouillet, de Marly-la- Ville et de Puiseux, père de M. de Nantouillet, qui fut maître des cérémonies de Louis XV.
Quant à Simon Boutin, il devint receveur-général comme son père ; titulaire de la recette générale de Limoges en 1722, puis de Tours en 1733. Il demeurait à cette dernière date rue Neuve-des-Petits-Champs près des Capucines, dans la maison paternelle. Adjudicataire de la plus grande portion
de l'hôtel Menars, il s'y fit construire une maison neuve, où il ne s'installa qu'à Pâques 1738. Il mourut en 1766, laissant de son mariage avec Marie-Madeleine Le Clerc, qui lui survécut jusqu'au 14 mars 1774 et mourut âgée de quatrevingt-cinq ans, au moins deux fils, l'aîné Charles-Robert Boutin sieur de la Coulommière ou Columière, et Simon- Charles Boutin. Il n'y a pas de doute pour le cadet. Mais l'autre est désigné, dans les notes fort incomplètes du Cabinet des titres, comme le fils de René-François, qui n'était que son oncle. L'erreur se redresse, d'abord par les actes notariés qui ont passé sous mes yeux et dans lesquels Charles-Robert se porte comme héritier de Simon Boutin, son père, receveur-général; ensuite à la simple inspection des adresses fournies par les almanachs, et qui nous montrent, dès 1743, Charles-Robert Boutin logé à l'ancien hôtel Menars, tandis que le conseiller René-François, son oncle, l'un des plus grands déménageurs qu'on puisse imaginer, logea successivement chez son propre père rue Neuve-des-Petits-Champs, puis rue Neuve-de-Luxembourg, puis dans un autre hôtel de la rue Neuve-des-Petits-Champs, en face l'hôtel Pontchartrain (place Ventadour), puis rue Saint-Roch, rue d'Orléans- Saint-Honoré à l'hôtel d'Aligre, ensuite place Vendôme, pour aller finir rue des Deux-Boules ; mais il n'habita jamais l'hôtel Menars.
Charles-Robert Boutin, seigneur de la Coulommière , vaut bien la peine qu'on établisse sa filiation, car, moins connu de la postérité que son frère cadet, il n'en demeure pas moins l'homme le plus considérable de sa famille. Conseiller à la première des requêtes du Parlement le 5 février 1743, maître des requêtes en 1750, il épousa, vers 1756, Jeanne-Gabrielle-Delphine- Victoire Chauvelin, fille de Jacques-Bernard Chauvelin, conseiller d'État et intendant des finances, et de Marie Oursin, fille et sœur des receveursgénéraux des finances de Caen. J'ai parlé de ces Oursins au no 67. En se mariant, Charles-Robert Boutin s'installa rue Portefoin à l'hôtel de son beau-père, dont il devint le collaborateur et le successeur naturellement désigné. En attendant, il passa par divers postes importants ; il succéda en 1759 à ^- ^^ Silhouette en qualité de commissaire du
Roi près la Compagnie des Indes, puis il alla passer cinq années à Bordeaux (i 761 -1766) comme intendant de la généralité de Guyenne. En 1766, il fut nommé conseiller d'État et adjoint à M. deChauvelin; celui-ci étant mort le 14 mars 1767, M. Boutin lui succéda comme intendant titulaire des finances. Il quitta cette fonction lorsque l'abbé Terray devint contrôleur-général en 1770, mais il revint aux affaires avec Turgot en 1774, et devint membre titulaire au Conseil royal des finances au lieu de M. Trudaine en 1788. Les changements opérés par M. Necker en 1788, et notamment la fusion du conseil des finances avec celui du commerce, éloignèrent M. Boutin de l'administration active ; il conserva cependant son siège au conseil d'État, auquel on adjoignit la fonction de commissaire de la monnaie. Il les occupait encore l'un et l'autre en 1789.
Le nom de l'intendant des finances Boutin se rattache à la fameuse et regrettable légende du pacte de famine. Ce fut lui qui découvrit et intercepta la correspondance de Prévost de Beaumont. Des historiens, dont la bonne foi a été surprise, ont aperçu des monstruosités dans un acte d'administration, discutable au point de principes économiques qui n'étaient pas bien connus et encore moins acceptés au xviiie siècle, mais prévoyant et humain dans sa pensée première. Le bail pour l'approvisionnement de Paris a eu pour analogue, de notre temps, la Caisse municipale de la boulangerie, qu'on a dû supprimer après expérience et discussion, mais dont personne du moins n'a jamais travesti ni calomnié les moyens et le but.
Cependant, le Moniteur universel n'a pas craint d'écrire c^tte phrase trop souvent reproduite par les compilateurs : « Quatre intendants des finances, MM. Trudaine de Mon- « tigny, Boutin, Langlois et Boullenger (il veut probablece ment dire M. de BouUongne), se partagèrent le royaume, « se distribuèrent à chacun en nombre égal des provinces à « ravager. » Heureusement pour M. Boutin, ces lignes, datées du 1$ septembre 1789, époque où le Moniteur ne paraissait pas encore, ne furent réellement écrites et imprimées que dix ans plus tard; sans quoi elles eussent certainement conduit M. Charles-Robert Boutin sur l'échafaud qui dévora
son frère cadet. Mais l'absence de toute inculpation de ce genre contre l'un et l'autre des deux frères, celui qui survécut comme celui qui périt, prouve qu'en 1793 et 1794 la légende du pacte de famine n'était pas très répandue. De nos jours, le Dictionnaire d'économie politique de Guillaumin l'a réfutée avec une précision et un luxe de preuves qui n'en laissent rien subsister.
Cependant, M. Simon Boutin le père était mort en 1766 dans son hôtel de la rue Richelieu, et son fils cadet Simon- Charles l'avait remplacé dans la charge de receveur-général des finances de Tours, dont il avait la survivance depuis 1752. Elle fut supprimée avec les autres recettes des généralités en 1780 et remplacée par un petit nombre d'offices royaux; cette réforme fut une des moins heureuses du ministère de Necker; il fallut promptement rétablir les anciennes recettes par généralités et pays d'État ; mais Simon- Charles Boutin avait été dédommagé, dès 1780, par la charge de trésorier-général des dépenses de la marine; et, lorsque cette trésorerie fut à son tour supprimée par une autre réforme du même Necker, aux termes de l'édil royal de mars 1788 qui réorganisait le Trésor royal, M. Simon- Charles Boutin devint administrateur du Trésor, chargé des services de la marine. Il tint bon jusqu'au plus fort de l'orage révolutionnaire. Homme aimable et de plaisir, célibataire à ce que je crois, « petit, boiteux, gai, spirituel, d'un caractère « affable et bon », au dire de Mme Vigée-Lebrun qui l'a beaucoup connu, M. Boutin ne se croyait pas ou ne se connaissait pas d'ennemis.
Au moment où la spéculation et la mode commençaient à se porter vers le quartier champêtre des Porcherons, à l'ex» trémité nord de la chaussée d'Antin, Boutin avait acheté d'immenses terrains d'ancienne culture maraîchère sur lesquels sourdaient des eaux thermales, et qui comprenaient, sauf quelques enclaves, une sorte de trapèze irrégulier compris entre le côté nord de la rue Saint-Lazare, le côte gauche de la rue de Clichy jusqu'aux abords de l'ancienne barrière, et à l'ouest une ruelle dont la rue d'Amsterdam représente assez exactement le tracé dans sa partie supérieure; mais, en se rapprochant de la rue Saint-Lazare, la ruelle s'infléchis-
sait vers l'ouest de façon à rejoindre la rue du Rocher à moitié de sa hauteur. Grâce aux profusions du financier homme de goût et au concours d'artistes habiles, on vit s'élever sur cette portion des Porcherons son admirable « Folie », la Folie Boutin, dont le jardin à l'anglaise était d'autant plus curieux, dit Watin, a qu'il est un des premiers de la capicc taie dans lequel on ait réuni l'art le plus recherché à l'ai- « mable abandon d'une promenade champêtre ».
Du côté de la rue Saint-Lazare, un pavillon carré, construit par l'architecte Henry, était le logis ou la maison de campagne du trésorier- général. Les Parisiens l'ont connu sous le nom d'hôtel des Eaux et des Bains Tivoli. On l'a démoli un peu avant 1870 pour y construire la direction centrale du chemin de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée. C'est le no 88 sur la rue Saint-Lazare.
En longeant le jardin par la rue de Clichy, dont l'encoignure était occupée en 1788 par les petites maisons de MM. de Meulan et Tresaguier, qui faisaient enclave dans la Folie Boutin, on arrivait à une autre construction, un pavillon d'honneur, facilement ouvert aux curieux qui désiraient visiter le jardin ou la magnifique collection de minéralogie du trésorier-général ^ Ce pavillon, avec son superbe escaHer et sa cour spacieuse, subsista long-temps au delà de l'encoignure nord de la rue de Tivoli et portait le n° 19 (aujourd'hui 27) sur la rue de CHchy. Il appartint à Mme de Vatry, qui vient de mourir, à qui son père M. Hainguerlot l'avait laissé en héritage. L'ambassade d'Espagne l'occupait en 1845.
La Folie Boutin, qui fut le Tivoli des fêtes du Directoire, du Consulat et de l'Empire, dont le nom a été conservé sur le lieu même par une rue (devenue depuis peu la rue d'Athènes) et par un passage, se rattache à l'un des épisodes les plus importants de la révolution française. S'il en faut croire un document inédit que je vais citer in extenso, la Reine, à la veille du départ pour Varennes, serait
I. M. Boutin était un amateur de toutes belles choses; témoin ce passage d'une lettre du peintre Natoire, datée de Rome, le 6 février 1754 : « L'arrivée « de M. de Canillac à Rome nous a mené deux curieux fameux, entre autres » M. Boutin, fils du receveur général des finances, qui nous dévorent toutes nos « antiquités et curiosités; la musique les occupe beaucoup aussi. »
allée goûter avec ses enfants dans les jardins de Boutin, à la barrière Blanche, pour détourner les soupçons qui étaient vivement excités chez le peuple de Paris. Le fait est-il réel? Je ne vois aucune raison d'en douter, quoiqu'il soit demeuré inconnu jusqu'à ce jour à tous les historiens, même à M.Eugène Bimbenet, ancien greffier en chef de la cour d'Orléans à qui l'on doit une relation spéciale et très complète de la fuite à Varennes (Paris, Didier, 1868, in-80). On lit, aux pages 39 et 40 de cet excellent livre, que la veille du départ, 20 juin 1791, la journée du château se passa comme à l'ordinaire : « la Reine sortit en voiture à cinq heures avec ses « enfants, suivant l'ordre qu'elle en avait donné dans la ma- « tinée ; elle ne rentra qu'à sept heures ; en sortant de sa a toilette elle trouva au salon Monsieur frère du Roi, qui ce resta avec elle jusqu'à neuf heures, c'est-à-dire jusqu'au « moment de se mettre à table pour souper. » Aucun des témoins entendus dans l'instruction ni M. Bimbenet luimême ne se sont demandé quel avait été l'emploi de ces deux heures de promenade. C'est ici que se place naturellement la visite au jardin de Boutin avec les enfants; la Reine, qui avait dîné à une heure, goûte chez Boutin et soupe à neuf heures, rien de mieux enchaîné. Boutin demeura quelque temps sans trouble dans son hôtel de la rue Richelieu. Il ne s'en éloigna qu'à la fin d'avril ou au commencement de mai pour aller prendre les eaux de Bath en Angleterre. Mais aussitôt qu'il connut le décret rendu contre les émigrés, il se mit en devoir de rentrer. Arrêté à Calais, il y resta deux mois prisonnier; cependant, grâce à l'intercession de Roland, il put rentrer chez lui ; la section Lepelletier y avait apposé les scellés qui furent levés, mais on ne lui rendit pas son argenterie qu'on avait emportée et volée, selon l'usage. On lui connaissait trop de richesses pour s'en tenir là. Après la dispersion et la mort des Girondins, on réapposa les scellés, et l'ancien trésorier-général fut gardé à vue dans sa maison. Il en sortit enfin, après avoir subi un interrogatoire dérisoire conservé aux Archives Nationales (W b, 428. 14$) et qui avait été provoqué par la dénonciation suivante, que je transcris sans y changer une virgule; elle est de la même main et de la même orthographe que la dénon-
dation contre le marquis de Talaru, que j'ai donnée précédemment sous le no 62 :
« Bouttin anciain trozorie de la marine demeurant en sa « maisson rue de la Loix et maintenant dans la maison da- « rais de la section Lepelletier est pacée en Engletaîre lor- (c seque de la déclaration de la guiaire avec lempreur sous le ce prétextes daler prendre lais aux en partant ille fit en fouir « son arjeanterie dans sa cave que Ion a retiré et porté à la « monoy comme il apaire pare le procais verbal qui est aus « département. Aprais le décret sure lais émigré ille voutlue « rentré en France ille fut mis en prisson a calais pendant ce environ deux mois a force de solitations aus prais du « cellerat Rollant, ille le fit revenir dans sa maison à Paris ce et lais celle furent levé de decu sais efFect ille y a apeut ce prais six mois que le département a voulu requaminée cette « affaire ille a fait reapozé lait celé sure tout son mobilié. a Ille est bien constetemp qu'il n'ait rentré quaprais le décret « sur lais émigré en core un fait La cidevant reine la veile <c de son départ pour Vareine a étté goûté dans son beaux « jardin a la bariaire Blanche avec sais enfant pour faire oc voire quel navoit point en vie de partir. Jait signe cette « de claration dans mon ame et contiance
« Raffy « Commissaire du Comité civile de la section Lepelletier, »
Incarcéré le 28 floréal an II, Boutin fut transféré à la Conciergerie, jugé et exécuté en même temps que le marquis de Talaru. J'ai donné sous le no 62 le texte laconique du mandat d'arrêt et de la sentence de mort qui les frappa avec Lafond des Essarts et Laborde. L'arrêt nomme Boutin, mais ne se donne même pas la peine de viser un grief distinct contre lui.
Le Moniteur du 4 thermidor an II (22 juillet 1794) motive la sentence de mort portée contre Talaru, Laborde et Boutin comme « convaincus de s'être déclarés les ennemis du « peuple en participant aux complots formés dans la ce maison d'arrêt du Luxembourg ». C'est une erreur
comme il s'en rencontre de si nombreuses dans ce recueil trop accrédité. Il n'est pas question du Luxembourg dans le jugement rendu contre Boutin, Laborde et Talaru.
M. Boutin était âgé de soixante-quatorze ans lorsqu'il porta sa tête sur Téchafaud. Il n'avait pas été marié et ne laissait pas d'enfants.
Son frère aîné Charles-Robert, et sa sœur cadette Charlotte-Madeleine, née en 173 1, veuve avant 1776 de Charies- Henry-Philippe de Montboissier de Beaufort Canillac, né le 15 mars 1719, avaient partagé avec lui, par tiers, la succession de Simon Boutin leur père ; mais M^e de Canillac, morte le 21 octobre 1782 à cinquante-trois ans, se trouva représentée par son fils Charles-Philippe-Simon de Montboissier-Beaufort-Canillac. Il est probable que l'hôtel de la rue Richelieu était demeuré indivis entre les trois cohéritiers de Simon Boutin, ce qui le sauva de la confiscation .
Un procès- verbal passé au bureau des domaines, le 21 nivôse an V (10 janvier 1797), contient adjudication de l'ancien hôtel Boutin, sur la dépossession de Charles-Philippe- Simon de Canillac, au profit de M. de Combarel de Vernège et de M. Testu de Balincourt.
Ce n'était, à vrai dire, qu'une forme de licitation partielle entre les deux filles de Charles-Robert Boutin : l'aînée Marie-Magdeleine, mariée à M. de Combarel de Vernège ; la cadette Charlotte- Olympiade, mariée en 1786 à Armand- Pierre-Claude-Emmanuel Testu comte de Balincourt.
M. de Vernège céda ses droits le 12 thermidor an VI (30 juillet 1798) à Denis -François Breure et Louise Lender son épouse, qui les recédèrent par acte devant Marchand, le 6 septembre 1806, à Jean Perrin l'aîné, le permissionnaire des jeux publics (voyez n°^ 102 à 112).
Une dernière licitation devant le tribunal, le 3 janvier 181 3, fit sortir l'hôtel Boutin de la famille qui l'avait possédé pendant quatre-vingts ans. Elle eut lieu entre Charles-Marie-Hippolyte Boutin, fils de Charles -Robert, Mme de Vernège sa fille, et les mineurs Testu de Balincourt, ses petits enfants, et fut prononcée au profit de Louis- François -de- Paule Nourtier, marchand d'étoffes, et Julie- Marie-Livine Hovyn, son épouse, pour la portion non
comprise à l'acte de cession du 6 septembre 1806, que M. et Mme Perrin ne rétrocédèrent aux époux Nourtier que le 25 avril 18 16, par acte reçu Jalabert et Marchant. M. et Mme Nourtier avaient déjà détaché de ce qui leur appartenait un lot de 23 mètres 60 de façade sur la rue de Menars, à partir du mur mitoyen de l'ancien hôtel de Grammont; ce lot, acquis par M. Judes-Joseph Meslier, devint le no 3 de la rue de Menars.
Enfin, le i^'^ avril 1824, par acte devant Trubert, notaire, M. et Mme Nourtier vendirent à la Compagnie d'assurances générales sur la vie ce qui restait de l'ancien hôtel Boutin, ainsi décrit : « Un grand hôtel connu sous le nom d'hôtel « Boutin, situé à Paris, rue Richelieu no 89, au coin de la rue « de Menars; consistant en une entrée de porte cochère sur « ladite rue Richelieu; corps de logis principal entre deux « cours, l'une au levant et l'autre au couchant; deux ailes de « bâtiment donnant sur ladite rue Richelieu ; au fond de la a cour au couchant, un bâtiment servant d'écuries et remises, « surmonté de plusieurs logements; au nord, un petit « corps de bâtiment attenant à une porte cochère ouvrant « sur la rue de Menars. »
L'ouverture de la rue du Quatre-Septembre et l'élargissement simultané de la rue de Menars emportèrent en 1869 la totalité de l'hôtel acquis en 1824 par la Compagnie, qui a fait construire, sur la portion de terrain que lui laissait l'expropriation, la maison neuve qui porte aujourd'hui le no 79 sur la rue Richelieu, le no 10 sur la rue du Quatre- Septembre, et le no i sur la rue de Menars.
Sous le premier Empire, une partie de l'hôtel Boutin était habitée par Leroy, le célèbre marchand de modes qui fournissait l'impératrice Joséphine. Les mémoires de M^i^ Avril- Ion et de Constant renferment de curieux détails sur ce prédécesseur des Worth et autres couturiers modernes, qui se fit mettre positivement à la porte par l'empereur Napoléon 1er.
En 1829, l'ancien hôtel Boutin avait pour hôte M. Marjolin, chirurgien par quartier du roi Charles X, chirurgien en second de l'Hôtel-Dieu , membre de l'Académie royale de médecine.
Le percement de la rue de Menars avait été décidé par les lettres patentes du 19 février 1726, qui autorisaient la maréchale duchesse de Grammont et le duc de Noailles, agissant comme exécuteurs testamentaires du maréchal de Grammont, à ouvrir deux rues sur l'emplacement de l'hôtel de ce nom; de ces deux rues, ayant chacune quatre toises "de large, la première aurait mis en communication la rue Neuve-Saint- Augustin avec le cours ou boulevard ; ce fut la rue de Grammont; la seconde rejoindrait la rue Richelieu, en passant par un cul-de-sac déjà formé sur les terrains de l'hôtel de Menars; mais ce fut seulement le 30 septembre 1765, c'est-à-dire au bout de quarante ans, que ce double percement reçut son exécution.
Quant au cul-de-sac créé pour faciliter le morcellement du domaine de Menars après la mort du président, je pense qu'il fut formé vers 1721, au moment de la vente que je vais rapporter sous le no 81. Il eut pour habitants, en 173 1 Jean-B. Fr. Durey de Meinières, conseiller à la deuxième des requêtes; en 1741 M. Moufle, receveur -général d'Amiens; en 1745 son successeur Bernard de Montigny, et en 1754 le successeur de celui-ci, Bernard de Marville.
No 81. — Le terrain de cette maison formait la place cotée H sur le plan de division du jardin de l'hôtel Menars, dressé par Bruant en 17 19, contenant 82 toises et un tiers en superficie, ayant neuf toises de façade sur la rue Richelieu, et huit toises et demie sur la nouvelle rue de Menars. Il fut vendu, en même temps que le terrain du no 83 qui suit, par la présidente marquise veuve de Menars, aux termes d'un contrat reçu Dutartre, notaire, le 2 juillet 17 19, à Pierre Le Maistre, architecte du Roi. Celui-ci l'abandonna, par suite de retrait lignager, en vertu d'une sentence du Châtelet rendue le 27 janvier 1720, et d'un acte reçu Dutartre le ler mars suivant, à Jacques Johanne de La Carre de Saumery, chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem; et le chevalier de Saumery le rétrocéda par contrat devant M^ Delaleu, le 5 septembre suivant, à messire Gâche de Montblanc, lieutenant-colonel d'infanterie, chevalier de Saint-Louis.
M. de Montblanc, à son tour, le vendit par contrat du
30 octobre 1721, devant M^ Gaschier (aux minutes de Me Bazin), à messire Eustache-François Le Cousturier, écuyer, marquis de Mauregard-le-Mesnil en France, trésorier-général des troupes de la maison du Roi et de l'extraordinaire des guerres, ci-devant conseiller au Grand Conseil.
M. de Mauregard construisit sur ce terrain la maison qui forme l'angle nord de la rue de Menars avec la rue Richelieu, en même temps qu'il en édifiait une plus grande sur le terrain suivant (voyez ci-après no 83).
Il vendit l'une et l'autre maison, par acte devant Doyen, le 4 février 1734, à Pierre d'Hariagues et à Geneviève du Perron, sa femme, qui les laissèrent à leur fils Dominique d'Hariagues, chevalier, seigneur et baron d'Auneau, qui les constitua en dot à sa fille Hermine-Françoise d'Hariagues, femme de Jean- Charles- Théodose de Moges marquis de Moges et de Buron, colonel de cavalerie, par contrat devant Laideguive, le 26 avril 1767.
Le marquis et la marquise de Moges vendirent séparément la petite maison du no 81, par contrat devant Lachaize, le 15 septembre 177$, à Barthélémy-Jacques Agirony de Corée, chirurgien de S. A. le duc de Bouillon. De ce dernier, elle passa le 24 septembre 1788 à M. Hubert Gautheron, et, par diverses transmissions sans intérêt, à M. Germain Delavigne, homme de lettres, auteur de l'opéra de Charles VI, qui la vendit à la compagnie d'assurance la Caisse paternelle, le 23 mai 1857.
Le terrain des nos 81 et 83, en bordure sur la rue Richelieu, tenait et tient encore tout du long, par le fond, à la parcelle du jardin Menars cotée G dans le plan de division de 17 19; de là, des servitudes qui subsistent encore en partie. Sur la parcelle G s'élève un hôtel portant le no 4 rue de Menars, appartenant à la Caisse paternelle, qui y a établi son siège et ses bureaux. C'est l'ancien hôtel du comte de Choiseul-Stain ville, frère du duc de Choiseul premier ministre de Louis XV.
No 83. — Les origines de cette maison sont établies par les mêmes actes que la précédente. Elle fut édifiée par le marquis de Mauregard sur deux parcelles réunies sous la
cote J dans le plan de division de 17 19, lesquels contenaient ensemble 240 toises et demie de superficie, dont 17 t. 2 p. de façade sur la rue Richelieu, et provenaient, comme la parcelle H, des contrats des 2 juillet 17 19, 29 janvier 1720, 5 septembre 1720 et 30 octobre 1721.
Elle passa, comme la maison no 81, dans la dot de la marquise de Moges, par contrat du 26 avril 1767.
Ici le fil se rompt, et j'ai le regret de n'avoir pu le rattacher.
L'immeuble du no 83 actuel appartient depuis quatrevingt-quatre ans à une dynastie de riches négociants, dans laquelle elle entra par une adjudication à l'audience des criées du 13 pluviôse an V (i^r février 1797), faite à MM. Antoine Versepuy et LabouUée, à la requête des créanciers du notaire Giroust.
Le notaire Michel-Guillaume Giroust demeurait rue Tiquetonne avant de suspendre ses pannonceaux rue de Richelieu, « vis-à-vis la rue Feydeau » comme dit l'Almanach royal, dans la maison que Watin inscrit sous le no 103. Il avait été reçu notaire en 1771, et nommé conseiller de la ville de Paris en 1773. Il conserva ces honorables fonctions municipales jusqu'en 1789. Il exerçait encore le notariat dans sa maison de la rue Richelieu pendant qu'elle était adjugée aux criées, et il ne fut remplacé qu'en l'an VI par M, Herbelin, qui transféra l'étude rue Saint-Martin près la rue de Ponceau.
Le notaire Giroust avait acquis la maison de la rue Richelieu moyennant 195,600 livres, aux termes d'une adjudication prononcée par sentence des requêtes de l'hôtel, le 3 septembre 1783, sur licitation entre les héritiers de François Baudon , fermier - général , lesquels étaient : Elisabeth Baudon, femme de Jean-Baptiste-Alexandre Jullien, conseiller honoraire en la Grand Chambre, maître des requêtes honoraire de l'hôtel, commissaire député en la généralité d'Alençon; François-Jacques Baudon, écuyer, ancien directeur des domaines du Roi ; Guillaume Baudon de Mauiiy, administrateur des mêmes domaines ; Rose-Joséphine-Sophie Baudon, épouse de Jules David Cromot du Bourg, conseiller d'État, surintendant des finances de Monsieur frère du Roi ;
Jean-François -Clément Tocquiny et Gui-Paul Tocquiny de Villarseaux, Anne-Marguerite-Charlotte de Ligniville, née comtesse de Ligniville, veuve dudit François Baudon, tutrice de Jean-François-Charles Baudon et de Charles-Joseph Baudon leurs enfants mineurs, et Edme Gilbert de Courceilles, écuyer, seigneur de Gransoy, tuteur des enfants mineurs du deuxième Ht de Baudon ; M. et M^e Cromot du Bourg et MM. Tocquiny de Villarseaux par représentation de Rose Baudon, leur mère, décédée veuve de Laurent Tocquiny 1.
Malheureusement, la sentence dont j'ai consulté le texte original (Arch. Nat. X 3 ^ 2486) ne contient aucun établissement de propriété du chef des Baudon, et il m'a été jusqu'à présent impossible de relier la famille Baudon à la propriété précédente de la famille de Moges.
La sentence fournit toutefois une description intéressante de la maison, dont l'aspect extérieur a subi peu de changements. Derrière le corps de logis principal, elle décrit un « jardin d'agrément suivi de plusieurs, dépendant des maice sons voisines, ce qui forme un point de vue très agréable ». Le jardin existe encore, mais les points de vue sont détruits, les plantations, les massifs et les tapis de verdure des hôtels avoisinants étant depuis longtemps remplacés par des maisons à cinq étages et par des rues.
Tout ce que je sais, c'est que François Baudon, devenu fermier-général pour le bail de Pierre Fleuriet (i^r octobre 1756 au 30 septembre 1757), et demeurant alors rue Sainte- Anne, prit domicile à la rue RicheHeu en 1758, et qu'il y succéda aux familles de VaUière et de Tournière, qui l'occupaient à titre de locataires ou autrement depuis 1739.
Joseph Florent marquis de Vallière, né à Paris le 7 septembre 1667, lieutenant-général des armées, grand-croix de Saint-Louis, avait pris domicile rue Richelieu en 1739, lorsqu'il devint inspecteur-général des écoles d'artillerie et des manu-
I. 1730. Tocquiny, receveur - général et payeur de rentes de l'Hôtel de Ville, près la rue Neuve-Saint- Augustin. — Tocquiny de Villarseaux, rue d'Anjou-Saint-Honoré au coin de la rue de la Ville-l'Évêque, trésorier de France (1765-1764 .
factures d'armes de France, et directeur -général de toute l'artillerie. Il y résida jusqu'à sa mort, survenue le 6 janvier 1759. Membre de l'Académie des Sciences, le marquis de Valiière a laissé sa trace dans le recueil des mémoires de cette Académie; on relirait encore avec fruit sa dissertation sur les avantages des pièces d'artillerie longues et solides comparées à l'artillerie légère. Il avait assisté à soixante sièges et à dix grandes batailles. C'est lui qui, au siège du Quesnoy en 171 3, démonta quatre-vingts pièces ennemies en vingt-quatre heures. On trouve aux mémoires de l'Académie des Sciences son éloge écrit par Granjean de Fouchy. Ainsi, la rue Richelieu a logé dans le même siècle nos deux meilleurs officiers généraux d'artillerie, le marquis de ValHère et M. de Gribeauval (voyez ci-dessus no 45).
Le marquis de Valiière eut une fille et deux fils. Sa fille Marguerite épousa Charles Penot de Tournière de La Cossière, écuyer, payeur des rentes de l'Hôtel-de- Ville, qui habitait avec son beau-père rue Richelieu. Après la mort du marquis de Valiière, M. et M^^e de Tournière prirent un hôtel à eux rue du Sentier. M. de Tournière, qui était devenu comme son beau-père associé Hbte de l'Académie des Sciences, mourut le 21 mai 1772, à cinquante-quatre ans, et M^^ de Tournière le 11 avril 1788, à soixante-dix ans. Ils avaient eu un fils connu sous le nom de M. de La Cossière qui, pourvu en 1743 de l'office de trésorier-général du barrage et de l'entretenement du pavé de Paris , mourut jeune, et fut remplacé dans sa charge en 1750 par son oncle Gratien Drouilhet.
M. de Tournière avait deux sœurs, l'une Charlotte- Emilie, qui mourut le 27 mars 1746 à vingt-six ans, épouse de Pierre Maréchal, receveur-général des domaines et bois de la généralité de Metz, et l'autre Marie- Françoise , morte le 3 mars 1792 à soixante -seize ans, veuve de Gratien Drouilhet, receveur-général de La Rochelle, et en deuxièmes noces de Léon Picot sieur de Cheneteau , mousquetaire du Roi, puis capitaine de cavalerie.
L'aîné des deux fils du marquis de Valiière, Joseph, né le 22 juin 17 17, maréchal de camp en 1747, s'illustra aux sièges de Fribourg, de Berg-op-Zoom et de Maestricht; il
remplaça son père dans la direction générale de l'artillerie par démission du 9 mars 1747, et fut appelé en 1755 à la direction générale des deux corps de l'artillerie et du génie ; il fut associé libre de l'Académie des Sciences (en 1761) comme son père et son beau-frère, et mourut le 10 janvier 1776. La biographie Michaud lui donne par erreur le nom de son frère cadet Louis-Florent chevalier de Vallière, né le 19 juin 1721; mousquetaire le 18 décembre 1736, mestre de camp des volontaires corses le 29 avril 1757; colonel commandant de la légion royale corse le 1 3 avril 1 760 ; brigadier le 20 février 1761 ; maréchal de camp le 25 juillet 1762.
N° 85. — Jacques Paget, chevalier, seigneur du Plessis au Bois de Villemomble, conseiller ordinaire du Roi, demeurant alors à Paris en son hôtel dépendant du monastère des religieux de Saint-Thomas, rue Neuve-Saint-Augustin (des Filles-Saint-Thomas), au bout de la rue Vivienne, avait, comme nous l'avons vu, réuni entre ses mains, par des acquisitions de 16$ $ et i6$6, les surfaces comprises entre le coin nord de la rue Neuve-Saint-Augustin et le rempart.
Un peu plus tard, le 13 juillet 1657, il acheta de Pierre Éduin une place ou terrain à bâtir, de l'autre côté du rempart et hors de la porte, en face de l'ancien jardin de Thévenin, le fossé et le rempart entre deux, comprenant 643 toises superficielles, avec 22 toises de façade sur la rue de la Grange-Batelière (aujourd'hui rue RicheHeu). Lorsque Paget vendit son hôtel d'entre la rue Neuve-Saint-Augustin et le rempart (13 janvier 1662), il prit l'engagement envers le maréchal de Grancey que les bâtiments à élever sur le terrain encore nu, qui lui appartenait de l'autre côté du fossé, ne pourraient avoir plus de neuf pieds d'élévation au-dessus du rez-de-chaussée.
Mais Jacques Paget, lorsqu'il prit cet engagement, étant sous le coup d'une action en retrait lignager intentée par Jean Feydeau de La Malmouse, l'un des petits-fils de René Vivien, ancien propriétaire du fief de la Grange-Batelière. Le procès se termina par une sentence du Châtelet du $ février 1664, qui adjugeait à Feydeau ses conclusions, et par
4l6 APPENDICE.
une transaction conforme, passée devant Gigot et Devaux, notaires, le 8 mars 1664. En conséquence, le sieur de La Malmouse rendit au seigneur du Plessis au Bois de Villemomble la somme de 15,266 1. 11 sous 4 deniers, prix des 643 toises provenant de Pierre Éduin, ce qui met la toise carrée à 23 fr. 75 et le mètre carré à 6 fr. 25.
Feydeau de La Malmouse divisa son terrain en deux parties, l'une au nord, qu'il céda au marquis de Montbrun (voyez ci-après no 87), l'autre au sud, faisant le coin de la ru-^ delà Grange-Batelière et du chemin de la porte Richelieu à la porte Gaillon, qu'il céda à Gaspard et Balthazar Marsy frères, « scuheurs academistes » . Ce sont les frères Marsy que nous connaissons déjà comme acquéreurs, de moitié avec Baudelet, du terrain sur lequel s'éleva la maison n» 40 où Molière est mort. Cette cession, consignée d'abord dans un acte sous-seing privé du 13 septembre 1664, fut réalisée authentiquement par acte reçu Gigot, notaire, le 5 mai 1665, où le terrain cédé est décrit « une place close de murs, sise (c hors et proche la porte de Richelieu, lieu dit de la Grange- Œ Batelière, à main gauche en sortant de ladite porte, l'hôtel (( et le jardin de M. le maréchal de Grancey, le fossé de la « ville et le chemin entre deux ». La place vendue aux frères Marsy contient 437 toises $ pieds 5 pouces, savoir: 23 t. 3 p. le long du chemin du fossé; 1$ toises 1/2 sur la rue de la Grange - Batelière jusqu'à M. de Montbrun; 26 toises 2 pieds de profondeur, le long de M. de Montbrun jusqu'aux marais Bourgoin; 18 t. 2 p. 10 p. le long du marais Bourgoin jusque sur le chemin du fossé.
J'enregistre ces chiffres détaillés parce qu'on peut, en les reportant sur le plan parcellaire de Vasserot et Bellanger, s'assurer que la maison no 85, telle qu'elle a subsisté jusqu'en 1856, avait conservé, sauf une légère rectification dans le fond du côté des marais Bourgoin, les dimensions portées à l'acte du $ mai 1665, notamment la façade, qui sur le plan mesure 30 mètres, reproduisant rigoureusement la façade de 1665 (15 toises 1/2 X par 1°^ 949 = 30°^ 21).
L'acte du 5 mai 1665 forme le titre original de la propriété de la maison qui porte encore le no 8$ de la rue Richelieu, et tient par conséquent une place d'honneur dans
les importantes archives de la Compagnie d'assurances générales, qui m'ont été libéralement ouvertes.
Les frères Marsy firent élever sur cette place deux maisons, dont la plus petite, formant l'angle du fossé et portant l'enseigne des Armes de France, était enclavée dans la plus grande, mitoyenne avec M. de Montbrun (n» 87 actuel).
Ils s'étaient cru libres de construire à leur guise, puisque le comte de Medavy de Grancey, par acte devant Desnots, notaire^ le 4 septembre 1666, avait renoncé à la servitude créée en sa faveur par le contrat Jacques Paget du 14 janvier 1662.
Tout alla bien jusqu'au moment où l'hôtel de Grancey devint l'hôtel de Menars (1685).
Un arrêt du Conseil du 16 mars 1677 avait ordonné l'ouverture d'une rue nouvelle, qui, démolissant la maison du sieur Du Houx en face de la rue Saint-Marc, serait allée rejoindre la porte Gaillon, en regagnant à moitié route le chemin déjà existant depuis la porte RicheUeu, le long du fossé. Les choses restèrent en l'état. Un autre arrêt du Conseil du 16 mars 1688 confirma celui du 16 mars 1677. On n'exécuta pas le second plus que le premier, et enfin, un troisième arrêt du 24 février 1693 les annula tous deux, décidant que le prolongement de la rue Saint-Marc se ferait en ligne droite jusqu'à la rencontre du nouveau cours, au lieu de s'infléchir vers le sud-ouest à la rencontre de la porte Gaillon. (Remarquons en passant que le prolongement rectiiigne de la rue Saint-Marc, désiré et décidé en 1693, ne se fit qu'en 1780, c'est-à-dire quatre-vingt-sept ans plus tard.)
L'arrêt du 24 février 1693, supposant bénévolement que le chemin du fossé d'entre les portes Richelieu et Gaillon avait été ouvert par les propriétaires riverains et à leurs frais, leur en fit donation pleine et entière, chacun d'eux pouvant se saisir de la partie du chemin longeant son héritage. Le rôle du 17 août 1706 nous fait connaître que M. de Menars capta pour sa part 331 toises; M. le duc de Gramont 256 toises; le président Robert 83 toises; le duc de Cœuvres 72 toises; M. de Feriolle $8 toises; et le duc de Quintin (M. de Lorge) 25 toises; ensemble 825 toises superficielles;
4l8 APPENDIC]
on en peut conclure, en divisant ce chiffre par la largeur moyenne du fossé (environ 22 pieds), que le chemin supprimé parcourait environ 225 toises, distance assez approximative de la porte Richelieu à la porte Gaillon , en suivant le fossé.
Le II juillet, le procureur du Roi près le bureau de la Ville assigna les propriétaires de maisons et héritages sis au faubourg Richelieu, parmi lesquels les frères Marsy et Alexandre Rahault, leur beau-frère, Marguerite Le Tellier, veuve de M. Baudouin, contrôleur de la maison du Roi, André Berreau, prêtre de l'Oratoire, et autres, au sujet de la suppression immédiate du chemin des fossés, contre laquelle ils protestèrent ^ par une requête adressée le 7 août aux trésoriers de France grands voyers en la généralité de Paris. Le 26 octobre, ce fut au Roi lui-même qu'on soumit une requête à l'appui d'une opposition, formée contre les deux arrêts du Conseil des 16 mars 1688 et 24 février 1693. On y lit que M. de Menars s'est mis sur le champ en possession de la partie à lui afférente du chemin du fossé, et qu'il l'a enclose dans son jardin. Les frères Marsy étaient les plus intéressés dans l'affaire, parce que leur maison, louée à cette époque à M^e de Soyecourt, faisait face d'un côté à la grande rue du faubourg, et de l'autre à celle des fossés, et qu'elle avait des issues, des boutiques et des vues sur l'une comme sur l'autre de ces deux voies. Les travaux exécutés par M. de Menars avaient déjà bouché les portes et les ouvertures des deux boutiques appartenant aux frères Marsy sur h chemin du fossé, en même temps que la porte cochère de M^e de Soyecourt. Dans une nouvelle requête en forme de plainte incidente, adressée au Roi et à son Conseil le 10 avril 1694, les héritiers Marsy affirment que leur héritage subit une dépréciation de plus de 2 3. 000 livres. La suite veut être citée textuellement : « Les
I. Les divers actes d'après lesquels nous relatons ces incidents se trouvent soit aux archives de la Compagnie générale d'assurances, soit aux Archives Nationales dans un dossier intitulé: « Pièces relatives à des vues sur un terrain enclos par le marquis de Mesnars, et à lui concédé par arrêt ordonnant l'ouverture de plusieurs rues faubourg Richelieu, ledit terrain situé près de la porte Richelieu. « (Q'">6-S7)-
« suppliants ont déclaré, par un acte du même jour 26 oc- « tobre 1693, qu'ils remettoient leur requête entre les mains « de M. de Pontchartrain et ont fait ensuite les sommations « nécessaires pour obliger M. de Menars à donner sa requête « contraire. Au lieu d'y satisfaire, il a fait dire aux sup- « pliants par son secrétaire qu'il vouloit leur rendre justice, « et, sur des propositions d'accommodement, ayant gaigné « un tems considérable, il a montré enfin que son dessein « n'est que de les accabler par son crédit, ce qu'il fait assez « voir par les violences nouvelles qu'il fait aux supplians en « menaçant leurs locataires de les envoyer dans un cul de « basse fosse s'ils ouvroient leurs portes et leurs boutiques « dans la rue du fossez. Il a fait casser par ses valets à « coups de pierres les vitres et fenestres de la maison des « supplians; en sorte que leurs locataires n'étant plus en « seureté, ils ont été la plupart, obligés d'abandonner la « maison qui demeure ainsi déserte et inhabitée après la « terreur que M. de Menars leur a donné par ses menaces « et par ses mauvais traittemens... Toutes lesquelles vio- « lences ont contraint les supplians à porter leurs plaintes de « ces faits à plusieurs commissaires du Chastelet pour en « avoir acte, ce qui leur a été refusé, aucun n'ayant osé « prêter son ministère contre un président à mortier, de peur « d'être interdit. »
Si l'on rapproche ces accusations, portées au Roi et au conseil d'État, du portrait bienveillant tracé par Saint-Simon, on inclinerait à croire que le grand écrivain aurait exagéré à la fois l'incapacité et l'équité du président de Menars.
Mais celui-ci prit à son tour l'offensive et demanda, par requête du 7 juin 1694 au prévôt des marchands et aux échevins, que les héritiers Marsy, qui le troublaient dans sa jouissances fussent contraints de supprimer et boucher les ouvertures de, portes , boutiques et vues qu'ils prétendaient conserver sur Tancien chemin des fossés ; une ordonnance du bureau de la Ville du même jour donna raison au président de Menars.
Ceci donne à penser que le droit était du côté du président et que les griefs des frères Marsy étaient fort exagérés. Cette conclusion découle moins encore de la décision prise
en faveur de M. de Menars par le bureau de la Ville, que des termes mêmes de la transaction conclue le 14 septembre 1696, par-devant le notaire Mouffle, entre M. de Menars et les héritiers Marsy, et qui mit enfin un terme aux débats qui duraient depuis près de vingt ans.
Aux termes de cette transaction, les héritiers Marsy se désistent de leur opposition à la clôture du chemin, qui, de leur consentement, demeure à toujours supprimé, comblé, bouché, et joint au jardin de l'hôtel Menars; et cela sans autre compensation qu'une somme totale de 532 livres 19 sous à eux remboursée par le président pour prix de la moitié du mur mitoyen, et que la permission dérisoire de donner à la maison Marsy quelques jours par ouvertures garnies de fer maillé et de verre dormant. Aucun arrêt de justice n'aurait jamais été plus décisif contre les prétentions des héritiers Marsy que cette transaction volontairement signée par eux.
Au cours de la procédure que je viens d'analyser, on a remarqué le nom de Mme de Soyecourt ou de Saucourt, pour écrire comme on prononçait. Marie-Renée (et non Marguerite comme l'appelle Paulin Paris) de Longueil, fille de René de Longueil marquis de Maisons, ministre d'Etat, surintendant des finances le 25 mai 1650, mort le i«r septembre 1677, et de Madeleine Boulenc de Crevé cœur, avait épousé le 23, 24 ou 25 février 1656 Charles-Maximilien- Antoine de Bellefourière, marquis de Soyecourt, maréchal de camp, chevalier des ordres du Roi, grand maître de la garde-robe du Roi, puis grand veneur de France.
Le marquis de Soyecourt appartient à l'histoire de Molière, au moins par la légende, c'est-à-dire par l'invention romanesque qui obscurcit la vie de notre grand comique.
Il est sûr, puisque Molière le raconte lui-même dans l'épitre dédicatoire de sa comédie des Fâcheux au Roi, que Sa Majesté lui donna l'ordre « d'y adjouster un caractère de « fascheux dont elle eut la bonté de lui ouvrir les idées elle- « mesme, et qui a esté trouvé par tout le plus beau morceau « de l'ouvrage » ; et que ce nouveau caractère est celui de Dorante. Le chasseur qui assomme les gens du récit de ses exploits ou de ses déconvenues en jargon cynégétique, tel
est le caractère indiqué par le Roi. Voilà la vérité toute simple. Elle n'a pas suffi aux amateurs des contes en l'air, et l'on a voulu que le Roi eût livré l'un de ses courtisans à la risée publique, a Le fascheux chasseur que M. de Mo- « liere », dit le Menagiona, « introduit sur la scène, est « M. de Soyecourt. Ce fut le Roi lui-même qui lui donna (c ce sujet, et voici comment. Au sortir de la première re- « présentation de cette comédie qui se fit chez M. Fouquet, « le roi dit à Molière en lui montrant M. de Soyecourt : « Voilà un grand original que tu n'as pas encore copié. « C'en fut assez dit. Cette scène, où Molière l'introduit « sous la figure d'un chasseur, fut faite et apprise par les « comédiens en moins de vingt-quatre heures, et le Roi « eut le plaisir de la voir en sa place, à la représentation « suivante de cette pièce. » Tout sonne faux dans cette anecdote ; l'action et le langage du Roi, tutoyant le comédien et signalant à sa verve bouffonne la personne d'un de ses grands officiers sont à la hauteur l'un de l'autre. Ce que nous en pouvons contrôler tout d'abord est d'ailleurs inexact. La pièce avait été jouée à Vaux le mercredi 17 août 1661 ; la seconde représentation ne fut donnée à Fontainebleau que le jeudi 25, jour de la Saint-Louis, c'est-à-dire à huit jours et non pas à vingt-quatre heures de la première.
Qu'était-ce donc que M. de Soyecourt? Les historiettes de Tallemant des Reaux et les lettres de M.^^ de Sévigné nous apprennent que le marquis de Soyecourt, après avoir été l'un des seigneurs les plus amoureux et les plus aimés de la cour de France, passait, en sa maturité, pour l'homme le plus spirituel et le plus distrait du monde. Mais quel rapport entre un homme galant, spirituel et distrait, et le type du Fâcheux chasseur indiqué, dit-on, par Louis XIV à MoHere? On n'a pas assez remarqué que Grimarest lui-même n'admet pas l'anecdote : « J'ai été » dit-il « mieux informé que « M. Ménage de la manière dont cette belle scène fut faite. « Molière n'y a aucune part que pour la versification ; car ne « connaissant point la chasse, il s'excusa d'y travailler. De « sorte qu'une personne, que j'ai des raisons de ne pas « nommer, la lui dicta toute entière dans un jardin, et « M. de Molière l'ayant versifiée, en fit la plus belle scène
« de ses Fâcheux, et le Roi prit beaucoup de plaisir à la « voir représenter. » (Vie de M. de Molière, 1705, in-80, p. 48 à 50).
Ce pauvre Grimarest n'est vraiment pas chanceux ; pour une pauvre fois qu'il réclame en faveur de la vérité, il ne trouve plus que sourde oreille. Les modernes ont, il est vrai, flairé quelque chose de suspect dans le récit du Menagiana; mais, suivant leur méthode, au lieu de le rejeter, ils ont tâché de le colorer par une inexactitude de plus. Où n'avez-vous pas lu que M. de Soyecourt remplissait la charge de grand-veneur? Voilà qui expliquerait tout. Mais l'explication ne vaut pas mieux que le reste.
M. de Soyecourt était en effet l'ancien grand-veneur de France pour les anecdotiers de 1694; mais il ne l'était pas pour le poète des fêtes de Vaux, n'ayant été pourvu de cette charge qu'en 1670, neuf ans après la première représentation des Fâcheux. C'est de quoi le fabricateur de l'aventure ne s'est pas avisé.
Hâtons-nous d'ajouter que la responsabiUté de ce canard ne remonte pas à Ménage, qui savait trop le monde et la cour pour faire jouer à Louis XIV un rôle si peu digne de sa naturelle majesté. L'anecdote sur M. de Soyecourt ne se trouve ni dans la première édition du Menagiana (Paris 1693, un volume in- 12) ni dans la deuxième (Amsterdam 1693, un volume in- 12). Elle apparaît seulement dans la troisième, c'est-à-dire dans la première des éditions amplifiées (Paris 1694, 2 volumes in- 12), où l'abbé Faydit, l'indigeste auteur de la TèUmacomanie, a noyé les souvenirs authentiques de Ménage, recueiUis par ses amis Galland, de Launay, Châtelain, Baudelot, Mondin, Pinsson, Boivin, Valois, Dubos et Bouteville, sous un fatras qu'il couvre en vain des noms de Bautru et du prince de Guéménée, car il porte à chaque Hgne la signature de son insipide auteur.
Il y a plus : la lecture du Menagiana original prouve la fausseté de l'anecdote. On y trouve en effet, page 38, marquée de l'étoile *, qui est la signature de Galland, une note dans laquelle l'ingénieux conteur des Mille et une Nuits fait parler Ménage, à la première personne, de la représentation des Fâcheux à la fête de Vaux. Or, il n'y est pas question
de l'épisode du chasseur ni de M. de Soyecourt : pas un mot, pas une allusion. Ce silence est décisif. Qu'on ne trouvât rien sur les Fâcheux dans le vrai Menagiana, il n'y aurait eu nulle conséquence à tirer d'une absence de souvenir ou d'un manque de mémoire. Mais que Ménage parle de la fête de Vaux, du prologue de Pélisson et de la pièce de Molière, et qu'il omette précisément l'incident le plus remarquable qui se rattachât à cette représentation, c'est, à mes yeux, la preuve la plus évidente que l'anecdote est de pure invention. Ainsi Ménage lui-même sort de son tombeau pour réfuter les commérages de l'abbé Faydit.
M. de Soyecourt s'était distingué au siège de Lens en 1648, et fut l'aide de camp du Roi au siège de Lille en 1667; investi du gouvernement de la ville et citadelle de Rue le 26 mai 16S2, il reçut l'ordre du Saint-Esprit le 31 décembre 1661, c'est-à-dire quatre mois après la représentation des Fâcheux. Louis XIV prenait trop au sérieux son métier de roi pour préluder par une moquerie publique à ses plus hautes faveurs. Et s'il avait été capable de le faire, Molière l'auraitt-il trahi en se vantant pubHquement d'avoir travaillé sur l'ordre du monarque? Grand-maître de la garde-robe du Roi le 10 septembre 1653, grand veneur de France en 1670 sur la démission du chevalier de Rohan, M. de Soyecourt mourut à Paris le 12 juillet 1679. Il fut inhumé d'abord aux Grands-Augustins, puis transporté dans le chœur de la chapelle de Tilloloy en Picardie, où il reposait avec sa femme sous un magnifique tombeau de marbre, surmonté de leurs statues agenouillées.
Il avait eu de Renée de Longueil quatre enfants : Louis, l'aîné, mort jeune en 1674; Jean-MaximiHen marquis de Soyecourt, colonel du régiment de Vermandois, tué à la bataille de Fleurus le jer juillet 1690; le chevalier de Soyecourt, lieutenant des gardes-Dauphin, mort deux jours après son frère des blessures reçues à la même bataille; enfin Marie-Renée de Bellefourrière, qui épousa le 5 février 1682 Edme-Gilbert de Seiglière seigneur de Boisfranc, d'où Joachim- Adrien de SeigUère, colonel du régiment de Bourgogne infanterie, qui releva le titre de marquis de Soyecourt.
Mrae de Soyecourt, retirée au faubourg Richelieu dans la
maison des frères Marsy, y mourut le i^r octobre 1712, un peu plus que septuagénaire.
Elle y fut remplacée, dès 17 13, par Antoine V de Gramont, nommé le duc de Guiche, pair de France par la démission de son père Antoine Charles IV duc de Gramont nommé d'abord le comte de Louvigny, frère puîné de ce malheureux comte de Guiche qu'on a si invraisemblablement mêlé à la vie de M^e Molière. Le duc de Guiche, Heutenantgénéral, colonel-général des dragons, puis colonel-général des gardes françaises, avait épousé à Versailles en mars 1687 Marie-Christine de Noailles, fille du maréchal duc de ce nom. Il mourut à cinquante-quatre ans, le 16 septembre 1725, dans la maison de la rue Richelieu, qui appartenait alors à M^^ Hatte, mais qui resta longtemps désignée sous le nom d'hôtel de Guiche.
Le 4 juillet 1705, le Châtelet avait rendu une sentence de licitation entre Claude Balthazar de Marsy, avocat au Parlement, seul héritier de feu Balthazar son père, et héritier pour un sixième de Marie-Thérèse de Marsy , sa tante, épouse d'Alexandre Rahault, comprenant la maison de la rue Richelieu (no 38 actuel), mitoyenne de la maison Baudelet, et la maison no 85, désignée comme située « hors « l'ancienne porte Richelieu attenant le jardin de M. le pré- « sident Menars, au bout de la rue Richelieu, au-delà de « l'endroit où estoit l'ancienne porte Richelieu ».
Les deux maisons furent adjugées à Claude-Balthazar de Marsy; le Terrier royal les porte l'une et l'autre sous le nom de Rahault, qu'il appelle Raoult, qui en était, en effet, copropriétaire avant la Hcitation.
Claude-Balthazar et Marie Delorme, son épouse, vendirent la maison du faubourg Richelieu le 21 juin 1708 à Louis- Gaston Boyard, prêtre, aumônier du régiment du Roi, de qui elle fut achetée le 16 août 171 3 par Anne-Catherine Miotte épouse de René Hatte. M^^^ Hatte lient une large place dans la chronique scandaleuse du XYiii^ siècle. Fille de Miotte, secrétaire et greffier du Conseil privé, elle avait épousé René Hatte, secrétaire du Roi dès 17 14, qui succéda à son beau-père comme secrétaire et greffier du Conseil privé avec rang de maître des requêtes de 171 5 à 1759, et
LA RUE RICHELikU DEPUIS SA CRÉATION. 425
qui cumula cette charge avec une place de fermier-général de 1717 à 1759. M™e Hatte, qui ne vécut pas longtemps avec son mari, avait eu d'une liaison adultérine avec le marquis d'Oise-Brancas un fils déclaré sous le nom de La Rivière ; devenu capitaine au régiment d'Artois commandé par M. de Brancas-Villeneuve, puis chevalier de Saint-Louis, et connu sous le nom de chevalier de Maison-Rouge, le fils adultérin de M^e Hatte lui intenta un procès en reconnaissance d'état et le perdit. Je passe sous silence un autre procès de 1732, qui rappelait les récits de Suétone, et qui faillit perdre, avec Mme Hatte, le chevalier de L'Aigle.
Devenue veuve en 1759, M^e Hatte vendit l'ancien hôtel de Guiche, le 16 juillet 1760, à Charles-Joseph de Rougemont et Françoise Ruault de La Bonnerie, son épouse, et ceux-ci le 8 mars 1779 à Charlotte Desquidy, veuve de Gabriel-André Le Subtil de Boisemont, dont la succession échut en 1784 à sa petite-fille Marie-Joséphine de Palerne, qui avait épousé le 25 avril 1770 Jean-Armand-Henry- Alexandre de Gontaut.
M. et Mme de Gontaut vendirent l'ancienne maison Marsy le 31 mars 1787 à Etienne Pascal Gigault, écuyer, seigneur de Crisenoy, fermier - général, mort le 22 mai 1788 à soixante-huit ans, qui la légua à son fils Achille-Étienne- Marie, époux de Charlotte de Tourolle. Leur fils Amédée- Prosper Gigault de Crisenoy, encore mineur, la céda le 14 juin 18 12 à Marie-Eulalie Petit veuve en premières noces de M. Huchedé, et en deuxièmes de François-Etienne Logette.
Mme Logette la vendit le i^r avril 1828 à M. et Mme Chefdeville, qui la léguèrent en 1845 à leurs enfants M. Chefdeville et Mme Viguier. Ceux-ci enfin la vendirent le 1 5 avril 18$ I, par contrat devant M^ Aclocque, notaire, à la Compagnie d'assurances générales sur la vie. Elle est ainsi décrite dans le contrat :
« Un principal corps de logis sur la rue, éclairé par huit « croisées de face, double en profondeur, élevé de trois éta- « ges et d'un entresol, ayant quatre boutiques sur la rue; « un autre corps de bâtiment en aile à gauche, élevé d'un « entresol et d'un étage au-dessus ; un troisième corps de « bâtiment nouvellement construit au fond de la cour et fai-
« sant face à la porte cochère ; élevé de quatre étages et « ayant deux ailes et une terrasse à droite dans la cour, « sous laquelle sont les écuries. »
On n'excepta de la vente que quatre grands tableaux de Boucher.
A observer que la maison actuelle et les deux qui suivent, nos 87 et 89, couvrent exactement le terrain des anciennes maisons qui portaient ces mêmes numéros avant 1859, mais qu'elles n'en reproduisent pas les anciens vestiges. La Compagnie d'assurances générales a fait procéder, vers 1859, à une reconstruction d'ensemble d'où sont sorties les trois maisons aujourd'hui numérotées 85, 87, 89, dont les façades sont égales. Avant cette reconstruction, les nos 85 et 87 étaient plus larges, et le no 89 n'était qu'une toute petite maison d'encoignure.
No 87. — On a vu que la pièce de terre ou place à bâtir sur laquelle Jean Feydeau seigneur de La Malmouse avait exercé son droit de retrait lignager contre Jacques Paget est indiquée, dans l'acte d'échange du 5 mai 1665 devant M^ Gigault, comme divisée en deux parties, l'une abandonnée aux frères Marsy, qui y avaient déjà bâti en vertu d'un sousseing privé du 13 septembre 1664, l'autre, à usage de bassecour, cédée par M. Feydeau au marquis de Montbrun.
Cette dernière vente ne fut réaHsée que le 23 mai 1667 par acte reçu Beauvais, notaire à Paris.
A la suite de cette basse-cour se trouvait un terrain à bâtir en façade sur la rue Richelieu, alors rue Grange-Batelière, appartenant anciennement aux Eduin, seigneurs dudit lieu. Il avait été vendu par eux aux termes de contrats reçus le 14 mai 1647 par Dorléans et Le Moyne, et le 6 avril 165 1 par Le Boucher et Levesque, à Mathieu Guignard sieur de La Saullaye, chirurgien ordinaire du Roi, et Magdeleine Wuetebled, sa femme, qui le revendirent, par contrat reçu Levesque et de Vaux le 28 mai 1661, aux frères Marsy. Ceux-ci y firent édifier une maison qu'ils cédèrent sous seing privé le 17 juin 1664, et le 13 mars 1666 par acte reçu Mouffle et Gigot, notaires, à messire Pierre de Bellegarde, chevalier, marquis de Montbrun, premier chambellan de feu monseigneur
le duc d'Orléans. La minute originale de ce dernier contrat est aux mains de M. le comte de Marsy, à qui j'en dois la communication. La maison y est ainsi décrite : « Maison, « cour et jardin, sis hors la porte de Richelieu, rue de la « Grange-Batelière, tenant d'une part à la basse-cour dudit « sieur acquéreur, d'autre au sieur Du Houx, aboutis- « sant par derrière à M. Bourgoin, maître des comptes. »
Ce Pierre de Bellegarde marquis de Montbrun n'est autre que le fameux Souscarrière, dont on lit l'historiette dans Tallemant des Reaux (t. V, p. 316 et suivantes). Le duc de Bellegarde l'avait reconnu comme son fils naturel, né d'une pâtissière qui demeurait rue Saint- André-des- Arts, à l'enseigne des Carneaux. Le Père Anselme nomme cette femme « Michelle ou Léonarde Aubin ou Aubert, absente de son « mari « (t. V, p. 307). Les archives de la Compagnie d'assurances générales sur la vie me permettent de fixer le nom véritable du chevalier de Souscarrière et de Bellegarde, marquis de Montbrun. Des actes notariés des 21 et 24 septembre 1671, 15 mai 1708, etc., le qualifient « Pierre de « Michel, marquis de Montbrun. « Le « de Michel » pourrait sembler suspect dans des actes relativement modernes, mais on le trouvait déjà dans un document beaucoup plus ancien : c'était l'acte de mariage de Pierre de Bellegarde de Souscarrière avec Anne des Rogers (Reg. de Saint-Paul. Dict. de Jal), auquel assistait Elisabeth de Michel, mère ou sœur de l'époux. Une autre de ses sœurs, Isabelle-Diane Michel (tout court) épousa en 1643 ^^ célèbre financier Montauron, le protecteur de Corneille, et devint plus tard dame de la Marche près Villepreux.
Les mêmes titres originaux portent que Pierre de Michel marquis de Montbrun avait fait construire sa maison contenant 461 toises de superficie sur l'emplacement : 1° du corps de logis du devant, cour et jardin de Gaspard et Balthazar Marsy frères, acquis par lui aux termes d'un contrat reçu Gigault le 13 mars 1666; 2° de la basse-cour de Jean Feydeau, acquise par contrat devant Beauvais le 23 mal 1667.
Cette maison est décrite au rôle du 20 septembre 1672 comme a maison à porte cochère, élevée de quatre étages « compris le rez-de-chaussée et un galetas », taxée à 14,500 H-
vres pour avoir été bâtie au-delà des limites de 1638 (Arch. Nat. Q.* 1120-1). Elle fut vendue devant Me Mouffle, les 21 et 24 septembre 167 1, par les créanciers du marquis de Montbrun à Jean-Charles comte de Sennecterre et de Brinon, lieutenant-général, marié le 2 février 1654 à Marguerite de Bauves, de qui elle passa à leur fils Henry comte de Sennecterre et de Brinon, maréchal de camp. Le marquis de Montbrun n'avait, en effet, payé les 27,500 livres, prix de son acquisition aux frères Marsy, qu'avec l'argent de M. de Sennecterre qu'il avait subrogé dans tous ses droits.
Le fils de celui-ci la vendit par devant M^ Durand, notaire, le 1$ mai 1708, à André-Nicolas de Sonning et Louise-Charlotte de Launay, sa femme.
André-Nicolas de Sonning (je ne sais pourquoi Edouard Fournier lui contestait son nom qui est inscrit correctement et régulièrement dans une foule d'actes authentiques) fut receveur-général de la généralité de Paris de 1692 à 1732, c'est-à-dire pendant quarante années complètes. Il était, paraît-il, le beau-frère de Constantin Heudebert seigneur du Buisson («sa sœur Du Buisson », dit le roman ordurier intitulé les Parlisans démasqués)^ maître des comptes, puis président au Grand Conseil, maître des requêtes, intendant des finances et conseiller d'État en 1692. Les rôles de la Chambre de justice taxent un Sonning à 600,432 livres comme ayant été caissier-général des fermes. L'identité de ce caissier- général des fermes avec M. de Sonning, qui ne fut jamais fermiergénéral, n'est pas démontrée. Je n'ai rien à dire de M. de Sonning, qui fut l'ami de Chaulieu et de Jean - Baptiste Rousseau ; je renvoie à l'intéressant chapitre que lui a consacré M. Gustave Desnoiresterres (Co«r^ calantes y t. III, p. 269).
M. de Sonning habitait depuis 1703 l'hôtel de Sennecterre qu'il n'acheta qu'en 1708. Trois ans plus tard, il le fît jeter bas, et sur cet emplacement, il fit construire par Dulin le célèbre hôtel longuement décrit par Blondel dans son Architecture française.
Aux termes d'un acte de partage du 7 novembre 1728, l'hôtel de M. de Sonning était devenu la propriété de son fils Louis-Auguste de Sonning, marié la même année à Marie-
Sophie Puchot des AUeurs , sœur de Rolland Puchot comte des AUeurs, ambassadeur à Constaminople (l'ami et le correspondant de Mme du Defifand), marié en 1744 à la princesse Marie Lubomirska. Le Mémorial de Chronologie généalogique pour l'année 1753, publié par Ballard, donne à Louis-Auguste de Sonning la qualification d'oncle maternel de la comtesse de Gramont. Je n'ai pu contrôler cette énonciation.
M. et Mnie L.-A. de Sonning vendirent leur hôtel de la rue Richelieu le 12 mars 1739, P^^ ^^^^ ^^Ç" Trutat, à Pierre-François Rolland de Fontferrière , écuyer, seigneur d'AngerviUiers, secrétaire du Roi, fermier-général.
M. Rolland de Fontferrière, qui était d'abord capitaine de carabiniers, donna sa démission et remit sa compagnie au Roi, pour prendre la place de son frère aîné M. Rolland d'Aubreuil, qui venait de mourir en 173 1. Il ne paraît pas qu'il ait jamais été marié. Il mourut à Auteuil le 23 mai 1774, laissant pour héritiers : son frère Louis Rolland de Tremeville, écuyer, seigneur de Villarseaux, conseiller du Roi, receveur-général en survivance de la généralité deRiom (v. plus haut nos 102 et 104); un neveu Barthélémy-Gabriel Rolland, chevalier, comte de Champbaudoin, seigneur du fief Rolland, demeurant quai des Miramiones « exilé » ; et une nièce Catherine-Marie Rolland, épouse d'Amable-Pierre- Thomas de BéruUe, chevalier, marquis de BéruUe, premier président du Parlement de Dauphiné.
Par suite du testament de M. Rolland de Fontferrière, en date du 17 juin 1772, ouvert le 24 mai 1774, l'ancien hôtel Sonning fut dévolu à la marquise de BéruUe, qui l'habita en compagnie de ses enfants : Balthazar-Joachim- Laurent- Charles-Pierre-Marie-Hugues-Grenoble de BéruUe, et Angélique-Louise-Nicolle de BéruUe, femme de René - Charles - François comte de la Tour du Pin Chambly.
La marquise de BéruUe étant décédée à Foissy (Yonne), le 14 brumaire an VIII (5 novembre 1799), ^^ s'ensuivit le 14 brumaire an X ($ novembre 1801) un partage administratif de ses biens entre « Jean -François Chignard, « commissaire arbitre général aux successions indivises avec « la République, comme étant aux droits d'Amable-Jean- « Conrard Bochard de Champigny et de Catherine-Phili-
« berte-Françoise de Bérulle, épouse de Jean-Baptiste-Charles oc Goujon de Thuisy, réputés émigrés », et les deux enfants de M™e de Bérulle prénommés. C'est à ceux-ci que l'hôtel fut attribué, et ils le cédèrent «le 13 ventôse an X (4 mars 1802J, par acte devant Me Trutat, à M. Péan de Saint- Gilles, notaire, qui lui-même l'a vendu sous la date des 10 et II avril 1822, par acte reçu Trubert, à la Compagnie d'assurances générales sur la vie.
L'hôtel Sonning consistait, au moment de cette dernière vente, en deux corps de logis, grande cour, basse-cour, écuries, remises, jardin et autres dépendances.
Il était occupé depuis Tannée 1797 par un hôtel meublé connu sous le nom d'hôtel du Nord, fondé par un M. Armand, qui fit preuve de présence d'esprit et de courage dans une aventure inouïe. Dans la nuit du 19 au 20 nivôse an VI (du 8 au 9 janvier 1798) un officier de gendarmerie et un commissaire de police, escortés par un piquet de douze soldats, se présentèrent à l'hôteldu Nord et pénétrèrent dans l'appartement d'Abukaya, envoyé extraordinaire du dey d'Alger, pour y saisir son secrétaire nommé Bacri^ en vertu d'un mandat d'arrestation qu'ils exhibèrent. Ils ne s'en tinrent pas là ; ils voulurent mettre la main sur la caisse et sur les diamants de l'envoyé algérien. Ce fut alors que M. Armand s'interposa ; il déclara qu'il se constituait au besoin le gardien de toutes les valeurs possédées par ses hôtes, mais qu'on n'en emporterait rien. Cette résistance inattendue parut déconcerter l'officier de gendarmerie et le commissaire de pohce, qui battirent en retraite, annonçant qu'ils reviendraient. Une fois dans la rue, ils donnèrent une explication quelconque aux soldats, leur distribuèrent vingtquatre livres de gratification et s'esquivèrent. C'étaient simplement deux audacieux voleurs; ils furent recherchés et découverts; le tribunal criminel de la Seine, dans ses audiences des 2, 3 et 4 nivôse an VII (22, 23 et 24 décembre 1799) condamna Gellebert, le faux officier de gendarmerie, à vingtquatre ans de fers, et Bonnard, le faux commissaire de police, à la peine de mort.
Ceci se passait six jours avant l'invasion à main armée du glacier Garchi que j'ai racontée sous le no 26. Telle était la
sécurité dont jouissait la ville de Paris dans les derniers mois de la République directoriale.
M.Armand eut pour successeur, à partir du i8 avril 1814, Charles-André-Louis Coran, qui avait fondé en l'an XI l'hôtel des Étrangers aujourd'hui l'hôtel de Castille (voyez ci- après no loi ), et Gabrielle-Marguerite-Cécile-Michelle Gense, son épouse, fille du propriétaire de l'hôtel des Colonies (voyez ci-dessus nos 60 et 62).
No 89. — Nous avons vu par les notices qui précèdent que le premier plan de prolonger la rue Saint-Marc, en 1677, alors qu'il s'agissait de la diriger obliquement vers le sudouest à la rencontre de la porte Gaillon, devait abattre la maison d'un sieur Du Houx (c'était un procureur en parlement), qui s'élevait entre la rue Richelieu et les marais Bourgoin, au droit de la rue Saint-Marc. Le projet se trouvant abandonné, la maison du sieur Du Houx subsista longtemps encore; le Terrier de 1705 nous apprend que l'héritage du sieur Du Houx se composait originairement de trois petites maisons, depuis réunies en une seule. Cette réunion fut opérée par une des héritières Du Houx, Marie- Anne Boisseau, femme de Charles -François -Joseph Fanniere, écuyer, conseiller du roi, commissaire à la conduite des gardes -du -corps. M. et M^^ Fanniere abattirent les trois petites maisons et les remplacèrent par une grande maison à porte cochère, qu'ils vendirent ensuite le 22 décembre 1707, devant Boisseau et Perichon, notaires, à Louis Orceau, écuyer, seigneur d'Illeville, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi. Lorsque celui-ci la revendit devant Me Maultrot, le 10 janvier 1711, à Charles Chastelain, échevin perpétuel de la ville de Tours, elle était louée à M. de Sonning, qui faisait en ce temps-là construire sa nouvelle demeure sur l'emplacement de l'hôtel Senneterre.
Ce Châtelain n'était autre que le fameux partisan, dont la liquidation fut si importante et si difficile qu'il n'y fallut pas moins qu'une commission de conseillers d'Etat qui siégea pendant plus de dix ans. L'ancienne maison Du Houx fut adjugée par les commissaires le 17 novembre 17 17 à Gaspard de Real, grand-sénéchal de Forcalquier, et Marguerite-
Geneviève de Grieux, sa femme, qni la vendirent devant Gervais, le 30 septembre 17 19, à Antoine de Chaumont comte de Mareilles, et Marie-Catherine Barré, son épouse.
M. et Mrae de Chaumont la donnèrent entre vifs le 2$ septembre 175 1, devant Bouron, notaire, à Antoine-Martin de Chaumont marquis de La Galaisière, chevalier, garde des sceaux de Lorraine et Barrois, et elle fut acquise du marquis de La Galaisière par le duc et la duchesse de Choiseul, aux termes d'un contrat devant Regnault le 21 mars 1766, et d'une sentence des requêtes du Palais le 13 décembre suivant.
Le prolongement de la rue Saint-Marc, ordonné comme on l'a vu au no 8$ ci-dessus, dès l'année 1677, ^^ ^"^ exécuté que près d'un siècle plus tard, en vertu de l'autorisation accordée par lettres-patentes du 18 février 1780, au duc et à la duchesse de Choiseul, d'ouvrir une rue nommée rue Neuve-Saint-Marc sur le terrain de leur hôtel et de leur jardin. Cette percée traversa de l'est à l'ouest l'ancienne propriété Du Houx, en laissant du côté sud une bande de 6 mètres, attenante à l'ancien hôtel Senneterre-Sonning- Bérulle. Sur le terrain provenant du morcellement de l'hôtel Choiseul, s'élevèrent quarante-sept maisons nouvelles, qui furent vendues en bloc par contrat devant Mayeux, notaire, le 29 juillet 1788, à l'ancienne Compagnie d'assurances sur la vie, qui fut liquidée révolutionnairement, et qui ne se rattache par aucun lien ou filiation aux compagnies existantes. Sur le terrain de 6 mètres qui marquait à gauche la limite de l'ancienne maison Du Houx, on avait construit une petite maison en forme de carré long, qui s'ouvrait au numéro 3$ actuel de la rue Saint-Marc, et présentait son petit côté à la rue Richelieu. Elle lut adjugée, par jugement des criées, à la requête des commissaires des copropriétaires intéressés de l'ancienne Compagnie d'assurances sur la vie, à M. Charles Révil, le II prairial an II (30 mai 1794)- Sa veuve, née Marie-Marthe Jouanne et ses enfants la vendirent devant Me Chantelle, le 2 octobre 18 16, à M'ic Bigottini (voir cidessus au n» 67), et c'est de cette célèbre danseuse qu'elle passa, par acte devant Grandidier, les 4, 5 et 11 octobre 1837, dans le domaine de la Compagnie d'assurances gêné-
raies sur la vie. Atteinte par l'alignement de la rue Saint- Marc, qui prit un mètre sur les six dont se composait son épaisseur ou plutôt sa maigreur, la petite maison Bigottini disparut dans la reconstruction d'ensemble dont j'ai parlé plus haut (p. 426); elle forme aujourd'hui l'angle sud du no 89 de la rue Richelieu avec le no 35 de la rue Saint-Marc. Celle-ci, dont la largeur n'est encore que de neuf mètres, occupe donc la marge méridionale des anciennes maisons Du Houx, qui, d'après des calculs que j'estime suffisamment approximatifs, présentaient une façade de 24 mètres sur la rue Richelieu. Cinq mètres inclus dans le no 89 actuel et 9 mètres occupés par le sol de la rue Saint-Marc donnent 14 mètres. Restent donc 10 mètres qui sont inclus dans la maison suivante.
Nos 91-93. — Ce pâté de pierres de taille, isolé au sud et au nord par la rue Saint-Marc et la rue d'Amboise, développe une façade de 34 mètres sur la rue Richelieu. Si Ton défalque les 10 mètres provenant de l'ancienne maison Du Houx, il reste 24 mètres qui représentent exactement la façade de l'ancien hôtel Choiseul, qui s'étendait jusqu'à une autre maison, abattue en 1780 pour le percement de la rue d'Amboise, et dont la marge septentrionale sa trouve appliquée aujourd'hui au no 95, comme la marge méridionale de la maison Du Houx au no 89.
L'hôtel connu sour le nom de Choiseul avait été construit à partir de 1706 par Pierre Crozat, grand oncle de la future duchesse de Choiseul, sur la parcelle cotée 58 au Terrier royal, qu'il avait acquise de divers, sous le nom de son procureur Cornille. Cette parcelle se composait de deux petites places à bâtir, séparées par une petite maison, cour et jardin.
La première des petites places à bâtir, ayant 5 toises de façace sur la rue Richelieu et 28 toises de profondeur (140 toises de superficie), tenait à gauche aux héritiers Du Houx; elle fut acquise par Cornille pour Crozat, d'Edme Dufour, maître tonnelier, et de Marie Charton, sa femme, par acte devant Me Bailly le 26 avril 1702, et décret volontaire du Châtelet du 23 février 1704 (Arch. Nat. Y. 3 113 et 3115).
La petite maison qui venait ensuite, composée d'une boutique occupée par Pierre Saury, maître menuisier, et Catherine Lesguer, sa femme, chambre au-dessus, cour et jardin derrière, fut adjugée à Cornille pour Crozat, par sentence du Châtelet du 4 septembre 1706 (Arch. Nat. Y 3113 et 31 15), sur vente volontaire par Denis Bourgoin, seigneur de la Grange-Batehère, à qui elle appartenait comme lui ayant été délaissée par acte devant Me Savigny, le 18 juillet 1701, sur retrait lignager exercé contre les époux Saury, qui s'en étaient rendus adjudicataires par décret forcé du Châtelet (s. d.) sur saisie réelle de Nicolas de Reil contre la succession de Pierre Éduin.
Enfin, la seconde place à bâtir, ayant 7 toises de façade sur la rue Richelieu et 26 toises de profondeur (182 toises superficielles) tenait à gauche à la petite maison de Pierre Saury, à droite aux héritiers Le Clerc. Elle fut achetée par Cornille pour Crozat, devant Me Bailly, le 26 avril 1703 (décret du Châtelet du 23 février 1704, manque aux Archives Nationales), de dame Angélique -Marie Du Breuil, épouse de Jean Le Clerc, ancien commissaire de la marine, qui l'avait acquise par acte devant Me Le Foin, le 16 janvier 1677, d'Israël Silvestre « designateur ordinaire du Roi » et de Henriette Selincart, son épouse. Ce renseignement inédit sur Israël Silvestre justifie, ce me semble, à lui seul l'aridité des détails qui précèdent.
Ainsi, la partie de l'hôtel Crozat, puis Choiseul, qui donnait sur la rue Richelieu, y présentait une façade d'environ 18 toises sur une profondeur moyenne de 28 toises, formant une superficie de 504 toises, sensiblement égale à celle de l'îlot aujourd'hui circonscrit par les rues Richelieu, d'Amboise, Favart et Saint -Marc. En se reportant au no 8$, on voit que la profondeur de la maison Marsy, autrefois la première hors de la porte, était également de 26 à 28 toises entre la rue Richelieu et le marais Bourgoin. Ces deux exemples montrent que, de la porte Richelieu jusqu'au cours, les riverains de la rue RicheUeu n'avaient pas bâti plus profondément que 28 toises, et ordinairement moins que plus, sur la marge orientale du marais Bourgoin, qui devenait sans doute de moins en moins consistant à
mesure qu'on s'éloignait de la chaussée. Crozat fit un coup de maître : il acheta le marais tout entier et se trouva propriétaire de la superficie comprise entre le cours au nord, le derrière des maisons de la rue Richelieu à l'est, au sud les domaines du président Menars et du duc de Gramont, à l'ouest les terrains d'un sieur Le Gay, dont la limite représente une ligne qui suivrait le côté droit de la rue de Gramont en s'infléchissant légèrement vers l'est, de manière à ressortir sur le boulevard des Italiens entre les n»s 13 et 1 5 . Ce fond immense, 4220 toises carrées (en nombres moyens 90 toises de longueur depuis le cours jusqu'aux fonds Menars et Grammont, et 47 toises de largeur depuis le derrière des maisons de la rue RicheUeu côté gauche jusqu'au derrière des maisons de la rue de Grammont actuelle côté droit), ce fond immense, disons-nous, fut acquis par Crozat, par acte devant Me Bailly, notaire, le 2 avril 1703, et décret du Châtelet du 4 juillet 1703 (Arch. Nat. Y 3113 et 3 II 5), en deux lots joignant, l'un de 2560 toises et l'autre de 1660 toises; vendus par Denis Bourgoin, seigneur de la Grange-Batehère, et les cohéritiers de Louis Bourgoin, maître des comptes, son père, et de Marie Lambert, sa mère, veuve en premières noces de Claude Feydeau seigneur d'Erouville, correcteur des comptes. La plus petite des deux portions du marais (1660 t.) provenait d'un échange entre Louis Bourgoin et Claude Feydeau ; la plus grande (2560 toises) avait été recueillie par Louis Bourgoin dans la succession de Marie Vivien, femme de Daniel Bourgoin, ses père et mère.
Les cohéritiers de Denis Bourgoin, seul héritier quant au fief, étaient : Louis Mallet, conseiller au Parlement; Marie Mallet, femme de Charles-Thierry Le Rebours, chevalier, seigneur de Bertrand-Fosse, président au Grand Conseil ; par délaissement ou renonciation de Louise Bourgoin, femme d'Antoine Le Meyrat seigneur de Nogent, maître des comptes ; messire Lambert Bourgoin, conseiller au Parlement, Marie Bourgoin, femme de Nicolas Le Vasseur de Saint- Vrain, président en la Cour des aides, dame Geneviève Bourgoin, femme de Charles de Versoris ; et aussi de Pierre Fouquier seigneur de la Pillotte, Jean de Vaumel sieur des Noires-
436 APPENDIC]
Dames, Marguerite et Bonne Bourgoin, leurs femmes, Yves Mallet, secrétaire du Roi, et Louise Bourgoin, sa femme, sœurs de Louis Bourgoin , pendant sa communauté avec Marie Gedoin sa femme en premières noces, et cession par Mnie de Nogent de ses droits dans la succession de ladite Marie Gedoin sa mère.
Crozat sut tirer un parti merveilleux de cette cuvette marécageuse, mais fertile; il y bâtit comme un second palais en arrière de l'hôtel de la rue Richelieu, avec serres, orangerie, petit bois, écuries avec terrasses sur le boulevard, et même une orangerie de l'autre côté du boulevard, avec laquelle il communiquait par un passage souterrain, à peu près dans la direction des galeries de l'Opéra, n» lo ou 12 du boulevard des Italiens '. L'hôtel Crozat se trouve décrit par la plume et par le crayon dans V Architecture française de Blondel; le plan de Turgot en donne une vue ré4uite mais exacte.
Pierre Crozat fit donation entre vifs de cette magnifique résidence, par acte devant Me Desmeures aîné, le 15 mai 1740, à son neveu Louis-François Crozat, chevaHer, marquis du Chastel, seigneur de Keroual, mestre de camp de dragons, puis Heutenant-général des armées, grand croix de Saint-Louis.
Après la mort du marquis du Chastel, l'hôtel revint à l'une de ses filles Louise-Honorine, par partage devant Me Desmeures, le 20 avril 1754. Louise-Honorine, née dans l'hôtel du Chastel delà rue Richelieu le 28 mars 1737, était fille du marquis et de Marie-Thérèse-Catherine de Gouffier. Déjà Choiseul par sa mère, elle épousa le 22 décembre 1750 haut et puissant seigneur Etienne-François duc de Choiseul
I. M. Lefeuve s'est imaginé de placer cette orangerie, non pas de l'autre côté du boulevard, mais de l'autre côté de la rue Richelieu, sur l'emplacement du no 112 actuel, sans apercevoir que le n° 112 est situé non pas en face de l'ancien hôtel Choiseul, mais à une centaine de mètres plus haut. Voici du reste de quoi lever toute incertitude. Le plan terrier de la Ville de Paris, dressé par Rittmann (Arch. Nat. N* 114) porte cette mention : « 31 août 1771. « Plan de la maison Choiseul 3200 toises. Permission accordée par MM. du M Bureau de faire un passage de communication sous le rempart à P. Crozat, « écuyer, 26 mars 1709. Titre nouvel 21 mai 1729. Titre nouvel par le duc « et la duchesse i" septembre 1768. »
Amboise, pair de France, marquis de Stainville et de La Bourdaisière, chevalier des ordres du Roi et de la Toison d'Or, lieutenant-général, gouverneur de Touraine, qui fut premier ministre du roi Louis XV. Mme la duchesse de Choiseul, un peu eflfacée dans la splendeur de son mari, reprit le beau rôle pendant l'illustre exil de Chanteloup. Une partie de sa correspondance, trouvée parmi les lettres de M°îe du DefFand, a reçu de la plume finement française de M. le marquis de Saint- Aulaire le commentaire exquis qui convenait à cette nature d'élite; mon vieil ami Sainte- Beuve, rendant justice à l'auteur et à l'éditeur, a dit de M^^ de Choiseul que « son nom doit s'ajouter à la liste des « femmes qui ont bien pensé et bien écrit ». Et il ajoutait, comme le plus délicat des remerciements à M. le marquis de Saint-Aulaire : « C'est une conquête de plus que la littérature a vient de faire sur l'ancienne société. »
La disgrâce politique du duc de Choiseul fut le signal de sa ruine domestique ; quoique l'histoire de l'acquit au comptant i;acontée par Soulavie soit purement imaginaire, la chose certaine c'est que le duc de Choiseul, tombé du pouvoir, n'avait plus que des dettes. Le 25 janvier 1772, la duchesse, à qui appartenait en propre l'hôtel de la rue Richelieu, qui comportait alors 4,626 toises de superficie (environ 17,000 mètres) le vendit à Jean-Joseph de La Borde, écuyer, seigneur de La Ferté-Vidame, conseiller secrétaire du Roi, etc., avec la propriété de la cour du Dragon et d'autres immeubles, moyennant 950,000 livres, savoir 500,000 livres pour l'hôtel Choiseul et pour la maison Le Clerc, 150,000 pour l'ancienne maison Du Houx, 200,000 1. pour la moitié de la cour du Dragon, l'autre moitié appartenant au duc de Lauzun qui intervint à l'acte, et 100,000 Hvres pour les autres immeubles.
Il est à croire que ce contrat, dont une copie collationnée et scellée est aux Archives Nationales {Q} 11 5 8-9), n'avait été dressé que comme par précaution contre une spoliation possible; il ne reçut aucune exécution, car le duc et la duchesse possédaient encore leur hôtel lorsque le roi Louis XVI les autorisa, par lettres-patentes du 18 février 1780, à le morceler pour y percer des rues nouvelles et y
construire tout un quartier. Ainsi, c'est bien à l'hôtel Choiseul de la rue Richelieu que se trouvaient la galerie et le piano de la duchesse, dont il est si souvent question dans la correspondance de M™e du Deffand, et non au nouvel hôtel Choiseul de la rue Grange-Batelière. Je fais cette remarque parce que plusieurs biographes et M. de Saint- Aulaire lui-même s'y sont trompés. M""e du DufFand mourut le 24 septembre 1780. De cette époque et des années suivantes date l'ouverture de la rue Neuve-Saint-Marc, des rues d'Amboise, Favart, Marivaux, Grétry, de la place nommée aujourd'hui place Boïeldieu et du théâtre de Li Comédie Italienne, aujourd'hui de l'Opéra-Comique.
Cette opération a laissé visible à l'œil le périmètre de la propriété créée par Pierre Crozat, grâce à l'uniformité des façades. Cette sorte de livrée architectonique commence, à partir de la rue RicheHeu, au coin gauche de la rue Neuve- Saint-Marc (sauf une légère écorchure provenant de la reconstruction de la maison no 89 par la Compagnie d'assurances générales); elle se continue en tournant à «gauche sur la rue Favart, puis au fond du terrain, en suivant la limite des anciens fonds Menars et Gramont, le long du côté gauche de la rue Grétry jusqu'à la rue de Grammont, où la tranche reparaît sous le n» 18. Puis on tourne à droite, selon la ligne que j'ai déjà indiquée qui laisse la rue de Grammont un peu à gauche et s'infléchit légèrement au N. N. E. ; elle aboutit sur le boulevard des ItaHens, entre le no 15, qui correspond à l'ancienne propriété Le Guay (1704) et le no 13 , otcupé par le café Anglais. Cette dernière maison, où nous retrouvons la livrée, montre la tranche du périmètre Crozat selon une section droite opérée par le boulevard; il faut maintenant suivre le boulevard des Italiens à droite, et nous arrêter au no 7, c'est-à-dire au passage des Princes, correspondant à l'ancienne terrasse de Crozat; à partir de ce point, la ligne externe se dérobe du nord au sud, passant derrière les nos 103, 10 1, 99, 97 de la rue Richelieu (hôtels Bigot, Terray, de Launay et Senozan de 1780), puis décrit un angle droit de l'ouest à l'est, et ressort sur la rue RicheHeu, où elle se termine par la tranche nord de la rue d'Amboise, accolée au no 9$.
Cette sortie et cette rentrée sur la rue Richelieu deviennent claires par le dessin suivant :
Hôtel
Place
de
Hôtel
Senneterre
rt
et de
l'hôtel
Choiseul.
Senozan.
Bérulle
No. actuels 87 89 §
Les gros traits noirs indiquent la limite des façades uniformes de 1784 du côté de la rue Richelieu.
A la suite des diverses places ou maisons sur lesquelles s'éleva le corps principal de l'hôtel Crozat, s'élevaient deux maisons ayant appartenu à Pierre-François Choblet de Monteville, qui les vendit, par contrat devant Gigault, le lo février 1669, à Jean Le Clerc, commissaire de la mariné, sous le nom de Marie-Angélique Du Breuil, son épouse. Cette maison, qu'occupait encore en 1727 le baron de Simeoni, qui avait été l'envoyé extraordinaire de l'électeur de Cologne de 171$ à 1718, fut adjugée à Pierre Crozat par sentence du Châtelet du 20 septefnbre 1727 (Arch. Nat. Y 2,800) sur Hcitation entre les héritiers Le Clerc, qui étaient : Louis Le Clerc de Martray, Gaspard Jean-Baptiste Le Clerc, Jean- Pierre Lefebvre, tuteur des enfants mineurs de Pierre Lesther Lessart et de Madeleine Le Clerc, sa femme, Marie Pipart, femme de Charles-Arnauld de Segonzac de Sericourt, Louis Le Clerc de Cherbourg.
La première de ces deux maisons, tenant à gauche à l'ancienne maison d'Israël Silvestre, précédemment vendue par M. et Mme Le Clerc à Crozat, comportait 140 toises de su-
perfide ($ toises de façade, 28 toises de profondeur), un corps de logis sur la rue élevé de deux étages carrés et d'un étage lambrissé, cour et jardin derrière. Elle conserva son autonomie après la construction de l'hôtel Crozat et se trouvait comprise dans la vente de 1772 à La Borde. Elle disparut en 1784 pour le percement de la rue d'Amboise, laissant au delà de celle-ci une bande de terrain aujourd'hui réunie au no 9$ qui suit.
La maison no 93 n'a pas d'ouverture sur la rue Richelieu; on y entre par la porte cochère du no i de la rue d'Amboise. Au premier étage de cette maison, la célèbre Méni- Simon reçut, vers la fin de la Restauration et pendant les premières années de la monarchie de Juillet, l'élite des joueurs et des femmes légères. Méni-Simon était la sœur aînée de M^^e Bourgoin, sociétaire de la Comédie Française; elle portait, légalement ou non, le nom de M. du Mesnil- Simon, capitaine de cavalerie, guillotiné le 29 prairial an II (12 juin 1794), en même temps que l'épicier Corthey, Mlles de Saint-Amaranthe, MUe Grandmaison, de la Comédie Italienne, etc., impliqués en masse avec Cécile Renaud dans une accusation d'assassinat contre Robespierre et Collotd'Herbois, avec accompagnement de fabrication de faux assignats et de « dépravation de la morale. » Quatre portraits en pied ornaient le salon monumental faisant retour sur la rue Richelieu : M^ne Henriette d'Angleterre et MUe de la ValT Hère, peintes par Mignard; MUe Bourgoin et M^e Celiani, une célébrité demi-mondaine du premier Empire, peintes par le baron Gérard. (Voir sur Méni-Simon ma chronique du Figaro du 22 juin 1869.)
No 95. — Sur cette bande de terrain, formant la limite septentrionale de la propriété Choiseul, acquise par l'ancienne Compagnie d'assurances sur la vie, celle-ci fit construire deux maisons à la file l'une de l'autre, donnant par le petit côté sur la rue Richelieu et portant en façade sur la rue d'Amboise les no» 2 et 4.
La première de ces deux maisons (n» 2 de la rue d'Amboise) fut adjugée, sur les liquidateurs de la Compagnie d'assurances, aux criées du tribunal civil du 20 prairial
an III, à Pierre-François de Ribaucourt de Rogemont, qui la laissa par succession à sa fille Jeanne-Françoise-Rose de Ribaucourt de Rogemont, veuve de Jacques-Antoine Chanu ; M™e Chanu vendit sa maison les 2 et 3 avril 1846, par devant M« Lefebure de Saint-Maur % à M. Théodore Privât, laquelle fut comprise dans la vente faite à M. Mires le 5 mai 1859 '^'^^^ ^^ ^^^^ question ci-après.
La deuxième de ces maisons (n» 4 de la rue d'Amboise) provenait également des criées sur l'ancienne Compagnie d'assurances; elle fut adjugée le 1 5 prairial an III à M. Pierre- Ferdinand Beuve, qui la vendit le 21 avril 18 14 à Charles- Auguste comte de La Haye d'Anglemont, de qui elle passa à son frère Christian-Paul de La Haye d'Anglemont, qui la vendit le 20 juin 1846 à M. Théodore Privât. Le n» 4 fut l'hôtel meublé de Barcelone en 18 17.
Ces deux maisons de la rue d'Amboise, dont le pignon sur la rue RicheUeu porta jadis le no 105 et qui n'y comptent plus aujourd'hui, n'ont guère d'histoire, ayant été construites en 1784. D'ailleurs leur défaut de profondeur, qui les laisse à l'état de placard contre les maisons de la rue Richelieu, les condamne à n'être que le dégagement de celles-ci.
Les restes de la première maison Choblet de Monteville, achetés aux criées le 29 avril 18 12 sur dame Louise-Félicité de La Constans, veuve de Charlette de La Balinière, par M. et Mme Dumenil, fuVent acquis de la succession de ceux-ci le 14 janvier 1832, par M«»e Marie-Catherine Paris, épouse Claude Besson, veuve Nicolas, qui les revendit à M. Théodore Privât.
Le corps principal de la maison n» 95, auquel les placards de la rue d'Amboise se trouvent définitivement annexés et qui ne forme plus lui-même qu'une dépendance du no 97 depuis la création du passage Mires aujourd'hui des Princes, succède, topographiquement, à la seconde maison vendue
I. Avis aux curieux de prononciation française : on écrit Lefebure Saint- Maur et on prononce « Lefève Saint-Maur ». C'est ainsi que me l'a enseigné lui-même ce vénérable notaire ; rien de plus correct selon les vieilles règles > Lefebure n'étant d'ailleurs qu'une mauvaise lecture de Lefebvre.
le 28 mai 1661 (acte Gigault) par Pierre Eduin à Choblet de Monteville, et par celui-ci, le 2 février 1669 (même notaire), à M™e veuve Le Clerc.
Mme Le Clerc la revendit le 28 mai 1714 (acteTouvenot) à François Olivier seigneur de Senozan, chevalier de Saint- Michel, de qui j'ai déjà parlé sous l'article de l'hôtel de Jars, après le no 69. Ce dernier acte la désigne a maison à a porte cochère en haut de la rue Richelieu vers la Grange- « BateUère en deçà du Cours, ayant cinq toises et demie de « façade et vingt-neuf toises de profondeur. » La porte cochère a disparu depuis environ cinquante ans et a été remplacée par une boutique à usage de bureau de tabac ; mais la façade sur la rue Richelieu mesure encore les mêmes dimensions, c'est-à-dire qu'elle reste aussi étroite que par le passé. La forme singulière du terrain, cinq fois plus profond que large, ne se prêtait pas à une habitation bourgeoise ou seigneuriale. Il est à croire que M. François de Senozan ne l'acheta en 17 14, en même temps que l'hôtel de Jars, que comme maison de produit, car son fils le conseiller d'Etat habitait avec lui à l'hôtel de Jars, où ils moururent l'un et l'autre, ce qui nous mène jusqu'aux derniers mois de 1778. Or, dès le 16 septembre 1743, Jean-Antoine de Senozan, légataire universel de son père mort en 1740, vendit, par contrat devant iM^ Bronod, à Elisabeth- Claire Le Duc Tourvoye, l'usufruit de la maison no 95. L'usufruitière céda son droit le 25 février 1755 (contrat Délaleu), à Marie-Léopoldine de Palffy, veuve de François-Joseph de Kimsky, qui avait pour locataires en 1776 et années circonvoisines le vice-amiral comte d'Estaing et M.Radix de Sainte-Foix, surintendant des finances, arts, manufactures, jardins et garde-meuble de Monsieur comte d'Artois, ancien trésorier-général de la marine et ministre plénipotentiaire près M. le duc de Deux Ponts.
Enfin, Mme de Kimsky fit bail de la maison devant M« Dosne, le 14 juillet 1791, à Marie-Barthélémy Godet, veuve Dasseau, qui en fit une maison garnie sous le nom d'hôtel des Princes, probablement à l'honneur des Kimsky, petits princes allemands.
Mme Le Duc Tourvoye n'était autre que la célèbre Le Duc, fille d'un suisse portier du palais du Luxembourg, danseuse
à l'Opéra, et qui, vers 1742, quitta M. le président de Rieux pour remplacer la Camargo auprès de S. A. S. Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, abbé commendataire de Saint-Germain-des-Prés, l'un des quarante de l'Académie française. Les chroniques du xviiie siècle ne tarissent pas sur Mlle Le Duc, qui, au Longchamp de 1742, parut en calèche de canne peinte en bleu, tous les fers en argent, attelée de six chevaux nains pas plus hauts que des dogues. Le comte de Clermont, jusqu'à sa mort survenue le 16 juin 1771 à Paris, vécut sous la domination de cette femme « sans esprit, sans mœurs, sans principes, sans âme », dit Collé. Comme elle faisait ordinairement les honneurs du magnifique château de Berny, appartenant au comte de Clermont, elle avait imaginé d'acheter une petite maison située à l'extrémité du parc, tout près du pont d'Antony, qui s'appelait Tourvoye et dont elle s'emmarquisa. La marquise de Tourvoye se piquait d'aimer les Hvres ; le catalogue de sa bibliothèque a été imprimé par Prault, in-40, 1755, et il en existe un autre en ms à la Bibhothèque de l'Arsenal.
Mme Le Duc de Tourvoye étant décédée à Paris le 8 février 1793, l'usufruit de la maison revint, en vertu du testament de Jean- Antoine Oliviâr de Senozan, reçu par Me Lormeau le 20 janvier 1777, exécuté le 20 août 1779, à sa nièce Madeleine-Henriette- Sabine Olivier de Senozan de Viri ville, fille de son frère puîné Jean-François-Ferdinand comte de Viriville, né le 16 février 1732, mort le 26 novembre 1769, et de Claude-Louise de Vienne, née en 1742, morte le 5 novembre 1769, trois semaines avant son jnari.
Madeleine-Henriette-Sabine, née en 1763, devint la femme d' Archambault-Joseph de Talleyrand de Périgord, né le ler septembre 1762, mort le 28 avril 1838, troisième fils de Charles-Daniel de Périgord et d'Alexandrine-Victoire-Eléonore de Damas d'Antigny, et frère puîné de Charles - Maurice prince de Bénévent. Du mariage de l'héritière des Senozan- Virivile avec Archambault-Joseph de Talleyrand, naquirent six enfants, dont le plus jeune, Alexandre-Edmond, né le 2 août 1787, marié le 22 avril 1809 à la duchesse Dorothée de Courlande et de Sagan, fut père du duc de Valençay et du duc de Dino, et grand-père du prince de Sagan actuel.
M. et Mme Archambault de Talleyrand de Périgord avaient été séparés de biens le 23 avril 1792 par une précaution qu'explique cette date, mais qui ne préserva pas cette famille du plus horrible malheur. M^e de Périgord, ou a la femme Périgord » style du temps, s'était réfugiée à Calais au commencement de 1794, cherchant sans doute l'occasion de passer en Angleterre; une série de pièces administratives nous apprend, sous les dates du 18 pluviôse et du 2 floréal an II {6 février et 21 avril 1794), qu'elle emprunta cent six mille sept cents Hvres au citoyen Louis-Armand-Constant Mouron-Egerton, négociant, auquel elle vendit à cette dernière date, par un acte sous seing-privé, la maison de la rue Richelieu. Quelques jours plus tard, M^e de Périgord fut dénoncée, arrêtée et ramenée à Paris, où on l'écroua à la prison de Saint-Lazare. Elle y resta près de trois mois; vingt-quatre heures de plus elle était sauvée avec tant d'innocentes victimes. La fatalité ne le voulut pas. Elle périt le 8 thermidor (26 juillet 1794), le jour même où se décidait la chute de Robespierre, avec la maréchale d'Armentières, le duc de Clermont-Tonnerre, le marquis de Crussold'Amboise, la marquise de Colbert-Maulevrier, la comtesse d'Ossun, « dame d'atours de la fegime Capet; » l'évêque d'Agde, le comte de Thiars, le comte de Narbonne-Pelet, la princesse de Monaco, les frères Trudaine, et ce Loiserolles père, ancien lieutenant-général du bailliage de l'Arsenal, sur lequel il y a une légende. Tous ces infortunés étaient accusés d'avoir « assassiné le peuple ».
La maison de la rue Richelieu ne s'appelait plus l'hôtel des Princes, que Mni« Dasseau avait ingénieusement transformés en « Patriotes étrangers ».
La vente sous seing privé faite à M. Mouron-Egerton fut attaquée en vérification d'écritures ; mais sur un jugement du 6 fructidor an IV (23 août 1796), qui reconnaissait les droits de M. et M«»e Mouron-Egerton, une transaction intervenue entre ceux-ci et les représentants des familles de Talleyrand et de Montmorency, devant Clairet le 16 fructidor an V (2 septembre 1797), ratifia définitivement la vente. M. et M^e Mouron-Egerton, représentés par Dominique Mouron, administrateur-général des hôpitaux de la République, revendi-
rent la « maison rue de la Loi, n° 329, connue sous le nom « de Maison des Patriotes-Etrangers, ci-devant dite l'hôtel « des Princes » le 22 prairial an VII (10 juin 1799), à René- Jean Dourif, homme de loi et avoué au tribunal de la Seine. De la succession Dourif elle passa, de 1812 à 1832, par les mains de M. et M^e Dumenil, de leurs héritiers, et de Marie- Catherine Paris, épouse de Claude Besson et veuve en premières noces de M. Nicolas, à M. Théodore Privât. Celui-ci la vendit devant M^ Gossart, le <, mai 1859, à M. Jules Mirés, gérant de la Caisse générale des chemins de fer, et la liquidation de cette société l'a vendue, devant Aclocque, le 16 avril 1866, à la Compagnie d'assurances générales sur la vie.
La maison reprit de 1827 à 1829 son ancienne destination sous le nom d'hôtel des Colonies.
No 97. — Cette portion de la rue Richelieu communique avec des fonds étrangers depuis le percement du passage des Princes. Il est bien entendu que je m'occupe seulement des propriétés antérieures à cet état de choses, c'est-à-dire de l'ancienne parcelle portée au Terrier royal sous le no 55.
J'en ai connaissance, à la date la plus reculée, par le rôle de taxe du 20 septembre 1672 (Arch. Nat. Q,' 1120-21) où elle est ainsi définie sous deux paragraphes : « Nicolas Wyet « à cause d'une maison à petite porte appliquée à une bou- « tique au rez-de-chaussée et une salle, élevée de cinq éta- « ges, compris le rez-de-chaussée et le galetas. Taxée « 3,000 livres.
« A luy (c'est-à-dii:e au même) à cause d'une place close « de murs contenant 196 toises de superficie (745 m. c.) « taxée 1568 livres. »
L'Almanach royal nous fait connaître le possesseur de cette petite maison et du terrain y attenant; c'était Jean Girard Vuiet, architecte expert juré des bâtiments du Roi et de la ville de Paris, demeurant « hors la porte Richelieu ». Il était fils de Gérard Vuiet, Vuyet ou Wyet, architecte et maître maçon des bâtiments du Roi, mort au gros pavillon des Tuileries et inhumé le 27 mai i6$8 à Saint-Germainl'Auxerrois (État civil d'artistes français. Orléans, 1873,
in-8o) et frère : lo d'Honoré Girard Vuiet, maître sculpteur, mari de Françoise Bertault ; 2° d'jVntoinette Vuiet femme de Jean Nocret, peintre et valet de chambre du Roi. Gérard Vuiet jouissait de logements et de magasins « au-dessous « de la petite gallerie du palais des Thuilleries du costé du « gros pavillon » et, à sa mort, le Roi commanda à M. de Ratabon de maintenir ses enfants Nicolas et Honoré en jouissance du logement de leur père (Archives de l'Art français, t. m, p. 226).
Jean-Girard Vuiet quitta sa maison de la rue Richelieu en 1704 et s'en alla rue Saint-Martin près Saint- Julien des Ménestriers ; puis à l'enclos du Temple, puis à rhôtel Monbas, rue du Temple, puis à Saint-Laurent, et il mourut en 1739, doyen de sa compagnie depuis 1734. Il ne pouvait avoir guères moins de quatre-vingt-dix ans, étant l'aîné des deux fils d'un père mort en 16$ 8.
Son successeur à la rue Richelieu est indiqué par le Terrier royal, c'est-à-dire vers 1705, comme étant un procureur nommé Gever, à partir duquel se déclare une lacune de plus de quarante ans que je n'ai pu combler.
Le plan de Lagrive (1728) attribue la maison à François Zénobie-Philippes Albergotti, lieutenant-général, chevalier du Saint-Esprit le i^r janvier 171 1, né à Florence le 25 mai 1654, mari de M^e Magalotti sœur de Bardo Bardi Magalotti, lieutenant-général, gouverneur de Valenciennes.
En 1747 apparaît enfin, comme propriétaire d'un hôtel qu'il fit sans doute bâtir^ François Pajot de Marcheval, receveurgénéral d'Alençon depuis 1742, et qui avait habité jusqu'alors la rue Poissonnière. Il appartenait à cette famille des Pajot, qui, en moins d'un siècle, de 1650 à 1750, foisonnèrent dans tous les emplois pubhcs, eurent longtemps le monopole des postes, contractèrent les plus brillantes aUiances, et portèrent le nom de comtes d'Onz-en-Bray ou Ozembray, marquis de ViUiers, seigneur de Villeperot, Marcheval et Juvisy ; elle est trop nombreuse et trop connue (voir le NobiHaire de Saint-Alais) pour que je ne me restreigne pas aux seuls habitants de la maison qui nous occupe.
La branche des Pajot de Marcheval provenait de Henri- Gaston Pajot, seigneur de Marcheval, cinquième enfant de
Léon Pajot, directeur-général des postes, reçu secrétaire du Roi le 17 octobre 1680, mort en 1686, et de Marie- Anne Oger dame de Villiers, Onz-en-Bray et Saint-Aubin. Henri- Gaston de Marcheval, secrétaire du Roi le 7 août 1693, marié la même année à Anne Le Boistel, mort le 6 février 1721, laissa trois enfants dont le plus jeune fut François seigneur de Marcheval, receveur-général d'Alençon en 1742, mort le 27 août 1754 en son hôtel de la rue Richelieu.
Il avait d'un premier mariage avec Mlle de Senneville un fils, Christophe seigneur de Marcheval, né le 27 avril 1724, qui fut substitut du procureur-général au Parlement de Paris puis au Grand Conseil (1743-5); maître des requêtes (1749); intendant de Limoges et de Grenoble (1756-1783); conseiller d'État et inrendant des finances sous M. de Galonné (1784), et qui mourut massacré en avril 1792, laissant trois enfants dont Hélène- Thérèse Pajot de Marcheval, mariée à M. Le Clerc de Lesseville, descendant des Le Clerc dont j'ai parlé à propos de l'hôtel Choiseul. Le conseiller d'État Pajot de Marcheval n'habita jamais l'hôtel de la rue Richelieu.
Du second mariage de son père avec Marie-Félicité Janson, fille de Charles Janson, receveur des domaines d'Orléans, était né Charles-François, qui fut la tige des seigneurs de Juvisy ; il succéda d'abord à son père comme receveurgénéral d'Alençon en 1754 ; mais ses domiciles sont fort variables; d'abord, au lendemain de la mort de son père, je le trouve installé rue Richelieu près de la fontaine; en 1756, rue Saint-Marc, en face de l'hôtel de Luxembourg, c'est-àdire dû passage actuel des Panoramas; de 1757 à 1759 seulement il habite l'hôtel de la rue Richelieu ; mais il y devient veuf de sa première femme Adélaïde de Boisjourdain, morte le 14 juin 1759. Il résigne alors son office de receveur-général et part pour la rue des Bons-Enfants où je le perds de vue. Je sais seulement qu'il fut lieutenant de roi pour le Toulois, et qu'il se remaria le 19 février 1761 à Edme-Louise Portail ; il avait de son premier mariage deux enfants, dont Adélaïde-Marguerite, mariée au vicomte de La Tour du Pin de La Charce, lieutenant-général, cordon rouge, gentilhomme de Monsieur. De son second mariage naquirent deux fils Charles-Christophe-Hippolyte Pajot de
Juvisy, né le 28 janvier 1769, et Jean-Marie-Frédéric baron d'Orgerus, né le 9 décembre 1783, marié le 21 février 1829 à Marie-Honorine de Vigny, née le 31 mai 1801, fille du marquis Anne-Claude de Vigny et de Marie-Rose-Élisabeth Fiquet de Norman ville.
De 1759 à 1779, j'ignore à qui M. Pajot de Juvisy loua l'hôtel de la rue Richelieu. De 1779 à 1784, j'y trouve M. Louis Balthazar Dangé de Bagneux, fermier -général, fils d'un autre fermier - général nommé Dangé du Fay, qui vint habiter dans les dernières années de sa vie, place Vendôme, l'un des deux hôtels contigus à celui de la Chancellerie. M. Dangé avait été, dit-on, commis dans les bureaux de M. d'Argenson, garde des sceaux, et, devenu fermiergénéral en 1736, il eut le grand honneur de marier sa fille Anne-Louise-Hyacinîhe Dangé, avec le marquis de Paulmy, petit-fils de son ancien maître. Madame de Paulmy mourut le 21 juillet 174$ à vingt-deux ans. Il y a là-dessus deux curieuses lettres du marquis d'Argenson, la première du 19 juillet 1744, au moment du mariage, la seconde du 25 juin 1747, deux ans après la mort prématurée de la jeune marquise de Paulmy : « La pauvre petite Dangé dont je regrette « la personne douce et jolie ». Il y a de la grâce dans ce souvenir accordé à sa belle-fille par le rude marquis d'Argenson.
M. Dangé de Bagneux, frère cadet de Mme de Paulmy, fut adjoint à son père dans les fermes générales en 1768 et le remplaça définitivement en 1778; il en fit partie jusqu'à la révolution. Il était de plus secrétaire du Roi au conseil supérieur d'Alsace. Il quitta la rue Richelieu en 1784 pour s'établir rue Basse -d Orléans, porte Saint- Denis ^ tout auprès du nouvel Opéra. 11 demeurait rue des Q.uatre-Fils lorsqu'il fut arrêté et traduit au tribunal révolutionnaire le 19 floréal an II (8 mai 1794); il fut condamné à mort avec les anciens fermiers-généraux, parmi lesquels De Laage père, Puissant, Prévost d'Arlincourt et Lavoisier, le plus illustre de tous, comme coupables d'une multitude de crimes imaginaires ou burlesques, et surtout d'avoir mis dans le tabac « de « l'eau et des ingrédients nuisibles à la santé des citoyens « qui en faisaient usage ». Ce dernier grief avait un côté
sérieux. Les réviseurs des comptes de la Ferme générale accusaient les fermiers-généraux d'avoir augmenté de quatorze pour cent, par une addition d'eau, le poids naturel du tabac à priser, et proposaient en conséquence de les forcer en recette de près de trente millions de livres, Lavoisier essaya de taire comprendre que la « mouillade » du tabac râpé était un procédé industriel nécessaire à la bonne fabrication, et que la quantité d'eau subsistante après l'évaporation se réduisait à un peu moins de sept pour cent; encore la Ferme délivrait-elle gratuitement la dix-septième once comme compensation du poids de l'eau (Adrien De la Hante. Une Famille de finance, t. II, pp. 476 et suivantes). Cette démonstration, condensée en dix pages par Lavoisier, avec tableaux et pièces à l'appui, fut la raison déterminante de la condamnation capitale portée contre lui et ses collègues. Il fallait que les fermiers -généraux fussent déclarés coupables pour qu'on pût s'emparer de leurs biens. MM. de Laage fils, Sanlot et de La Hante, leurs coaccusés, furent « mis hors du débat», parce qu'on admit qu'en leur qualité de simples adjoints ils n'avaient pas exercé réellement.
Le Moniteur du 21 floréal an II (samedi 10 mai 1794) donne trente- cinq ans à M. Dangé de Bagneux; la Liste très exacte des condamnés (qui l'appelle Louis-Balthazar Banneaux), lui donne cinquante-cinq ans, ce qui me paraît plus vraisemblable.
Après M. Danger de Bagneux, l'hôtel de la rue Riche lieu fut habité par un banquier nommé Lamante.
M. Charles-François Pajot de Juvisy, qui en était toujours propriétaire, le vendit par acte devant Lemoine, notaire, le 9 thermidor an III (27 juillet 1795), à l'américain Thomas Watheas Griffith, moyennant 700,000 livres en assignats. Les contrats passés au temps de la révolution font apparaître un certain nombre d'étrangers comme acquéreurs d'immeubles ; on devine, en certains cas, une intervention bénévole en faveur de quelque noble ou de quelque riche suspect ; en d'autres, une simple spéculation. J'ignore à quelle catégorie d'acheteurs appartenait Thomas Watheas Griffith; mais, à coup sûr, il n'avait pas acheté pour garder, car, dès le 3 germinal an IV (23 mars 1795), il revendait l'hôtel
Pajot, par acte aux minutes de Lemoine, à François-Joachim Thibout et dame Marie-Renée-Hyacinthe Campion, sa femme.
Le 1 1 décembre 1807, devant Me Laudigeois, M. et M^e Thibout revendirent la maison à François- Xavier- Joseph Degosse ; elle devint alors un grand hôtel meublé, sous le nom d'hôtel de l'Europe. M. Degosse céda la maison et l'hôtel par contrat devant Decaen, le i^r septembre 1820, à Pierre Privât, dit Gustave, et dame Marie-PhiHppe Hœner, son épouse, qui eurent pour héritier et successeur leur fils unique Théodore Privât. L'hôtel prit en 1827 le nom d'hôtel de l'Europe et des Princes, et il s'agrandit alors de la maison suivante (no 99). Mais c'est bien au no 97 qu'il faut chercher le véritable et grand hôtel des Princes, qui s'étendait jusqu'au fond du passage ;y:tuel de ce nom jusque sous la maison de M^e la duchesse d'Albufera, ouvrant sur le boulevard des Italiens au no 7.
L'hôtel des Princes eut une grande renommée sous le règne de Louis-Philippe; on y faisait grande chère, et l'on y jouait aussi dans les salons particuliers. M. Théodore Privât fit construire l'immense salle à manger en style mauresque qui est devenue, sans changement, le restaurant Noël Peters.
La légation de Portugal occupa temporairement une partie de l'hôtel des Princes en 1847.
L'hôtel des Princes fut cédé par devant Me Gossart, notaire, le 5 mai 1859, à la société en commandite Jules Mirés et Cïe, connue sous le nom de Caisse générale des chemins de fer. Accru de quelques immeubles ou portions d'immeubles qui lui permirent d'accéder en équerre sur le boulevard des Italiens, l'hôtel des Princes devint le passage Mirés. Il a pris le nom de passage des Princes, depuis qu'il est devenu, avec tout le groupe d'immeubles qu'avait réunis M. Mirés sous sa puissante main, la propriété de la Compagnie d'assurances générales sur la vie, aux termes d'un contrat passé devant Me Aclocque, le 16 avril 1866.
No 99. — Le Terrier royal immatricule, sous le no 54, une a maison et jeu de boules, où sont quelques ormes »,
appartenant à René d'Aoust. Un document des Archives nationales m'apprend qu'il s'agit ici de René d'Avoust, écuyer, trésorier-général de la maison et des finances de Madame duchesse d'Orléans, mère du Régent, et, en effet, les états de la France enregistrent cet officier qui touchait trois mille livres de gages . Il fit sa déclaration de noblesse à Versailles le 8 juillet 1697; il s'intitulait sieur de Chanteclair et portait de sable à trois Hcornes passantes d'argent posées 2 et I ; ces armoiries constatent sa parenté avec Jacques-Aimé d'Avoust, écuyer, sieur de Noriès, chevau-léger de la garde du Roi à la même date. Son petit-fils N. d'Avoust exerça, de 1750 à 1776 et années ultérieures, les fonctions de lieutenant-général civil, criminel et de police de la prévôté de l'hôtel par commission du Roi; il tenait ses audiences à Versailles rue de la Paroisse-Notre-Dame, et à Paris rue et île Saint-Louis à l'hôtel de Chenizot. La veuve de René d'Avoust, Antoinette-Charlotte Bédée des Fougerais (sœur de Charles-Etienne seigneur des Fougerais, capitaine aux gardes françaises, chevalier de Saint-Louis), vendit, par contrat reçu Bapteste le 19 février 17 19, la propriété ci-dessus, présentant comme aujourd'hui, en y comprenant le no loi ci-après, 14 toises de façade sur la rue Richelieu, et aboutissant par derrière au rempart, à Jules-Michel Hardouin, architecte. Celui-ci était le fils aîné de Michel Hardouin, le frère cadet de Hardouin Mansart, et le beau-frère de Pierre de L'Espine, tous architectes du Roi comme lui-même; il était membre de l'Académie d'architecture et inspecteurcontrôleur du château de Marly. Il passa sur-le-champ déclaration de son acquisition au profit de M. François Terray de Rozières, l'un des médecins consultants du Roi, premier médecin de Madame duchesse d'Orléans, etc.
M. Terray de Rozières fit construire sur les terrains qu'il avait acquis de M^c René d'Avoust deux hôtels contigus, l'un qu'il garda pour lui-même et dont il sera parlé ci-après sous le no ici; l'autre qu'il céda par contrat du 5 septembre 1738, devant Masson, notaire, à M. de Saint- Vallery, receveur-général.
M. de Launay sieur de Saint-Vallery avait occupé, au dire de Mouffle d'Angerville, de gros emplois, je ne sais
lesquels, avant de devenir l'un des fermiers-généraux de la régie de Charles Cordier en 1721. Il devait exister une parenté entre ces de Launay, dont le nom patronymique me demeure inconnu, et les Cordier, car j'ai connaissance d'un Jacques-René Le Cordier, qualifié sieur de Launay, mort le 16 février 1760 et d'une Catherine-Louise Le Cordier, demoiselle de Launay, morte le 20 mai 1781, épouse de Louis -Henri de Las marquis d'Azy. Enveloppé en 1726 dans la disgrâce du duc de Bourbon et forcé de quitter les fermes générales, il devint en 1727 receveur-général des finances de Flandre, Hainault et Artois. C'est de lui, paraîtil, que Gresset a dit, dans h Méchant :
Ce sont les vétérans de la fatuité.
Il vint occuper dès 1738 l'hôtel qu'il venait d'acheter à M. Terray de Rozières. Il y mourut et fut inhumé à Saint- Eustache, le 3 décembre 1768. La lettre de part est au nom de M. et M^e de Launay et de M. le comte et M^e la comtesse de Châteauneut, ses neveux et nièces (Cabinet des titres). M. Pierre de Launay, neveu de M. de Launay de Saint- Vallery, reçu secrétaire du roi en mai 1738, avait depuis longues années la survivance de son oncle, auquel il succéda comme receveur-général, et il continua d'habiter l'hôtel de la rue Richelieu jusqu'en 1790, époque où je le perds de vue. On remarque que le nom de Saint-Vallery ne passa pas à M. Pierre de Launay, tandis que je trouve, en 1789, un intendant de la généraUté de Caën, maître des requêtes depuis 1773, dénommé Cordier de Launay de Vallery, personnage fort extraordinaire auquel la biographie Michaud a consacré un curieux article. Ce rapprochement . confirme mes conjectures sur la parenté probable des Cordier et des de Launay.
M. de Launay de Saint-Vallery avait légué l'hôtel de la rue Richelieu à son neveu Pierre de Launay, avec substitution de mâle en mâle, à l'exclusion par conséquent de sa nièce Paule de Launay, épouse de Guillaume comte de Châteauneuf ; le tout aux termes d'un testament reçu Armet, notaire, daté de Saint-Cloud, le 6 novembre 1766, publié
au Châtelet le 20 juillet 1769. La substitution fut recueillie par Alexandre-Louis de Launay, fils de Pierre, ancien receveur-général, mort à Saint-Pair (Calvados), le 29 mai 1833.
Par suite d'un arrangement de famille entre Mine Angélique - Catherine Alexandre, veuve d'Alexandre-Louis de Launay, et leur fils Adolphe - Salvat de Launay, l'hôtel passa à cette dame, qui le vendit par acte devant Chaudru, notaire, le 3 mars 1835, à André -François -Charles Lemarchand et Pauline-Agathe Magnier, sa femme, à la charge d'exécuter le bail fait à M. Pierre Privât, pour quinze années à partir du ler janvier 1832.
Depuis 1806, l'hôtel de la famille de Launay avait été loué à M. Degosse (voyez ci -dessus no 97), qui en avait fait la succursale de l'hôtel de l'Europe, devenu Thôtel de l'Europe et des Princes sous MM. Privât père et fils, tout en ayant porté transitivement, en 1843, le nom d'hôtel de Paris. Les bâtiments furent entièrement reconstruits vers cette époque ; toutefois, on respecta la défense de surélever au-dessus de dix pieds le mur qui sépare le no 99 du no loi, servitude imposée par M. de Terray de Rozières à la portion qu'il vendait en faveur de celle qu'il conservait.
M. Lemarchand vendit le no 99 à M. Jules Mirés par contrat reçu Gossart, notaire, le 6 mai 1856.
Les bureaux de la Caisse générale des chemins de fer y furent aussitôt installés, et, après la chute imméritée de cette société de crédit, la liquidation s'y poursuivit pendant quelques années.
Aujourd'hui les bureaux de la maison de banque Berthier frères et O^ sont installés dans les appartements du premier étage où se trouvaient le cabinet particulier de M. Mirés et le salon du conseil d'administration de la Caisse générale des (fhemins de fer.
No ICI. — Sur la seconde portion de terrain acquise de Mme veuve René d'Avoust, M. Terray de Rozières avait édifié un second hôtel qu'il conserva, et qui, plus heureux que son voisin, a vu respecter les lignes générales de son architecture.
M. François Terray de Rozières conserva jusqu'à son dernier jour son adresse officielle au Palais-Royal, en qualité de premier médecin de la duchesse d'Orléans, mais il mourut dans son hôtel de la rue Richelieu, ainsi que l'atteste la lettre de part que je copie dans les dossiers du Cabinet des titres :
« Vous êtes prié d'assister au convoi et enterrement de « messire François Terray conseiller d'état secrétaire hono- « raire du roy, maison couronne de France et de ses « finances, médecin consultant du roy et premier médecin « de feue S. A. R. Madame, seigneur de Rosiers, decedé en « sa maison rue de Richelieu, qui se fera cejourd'huy samedi « 29 décembre 1753 à six heures du soir en l'église de « Saint-Eustache sa paroisse, où il sera inhumé. — Un De « profundis, — De la part de messieurs Terray ses neveux, a — De l'imprimerie veuve Grou rue de la Huchette au « Soleil d'or. »
Né en 1665, M. François Terray de Rozières était âgé de quatre-vingt-huit ans, et n'avait pas été marié.
Les neveux qui envoyèrent la lettre de part étaient les deux fils de son frère Jean Terray, qui était notaire ou tabellion en Forez; ils avaient, je crois, deux autres frères, Antoine Terray, avocat en parlement, avocat du Roi au bailliage de Roanne, secrétaire du Roi, époux de Marie-Anne Dumas, et l'abbé Terray, abbé de Belleville, chantre de la collégiale de Montbrison.
Le premier des deux neveux du médecin François Terray de Rozières tient une grande place dans l'histoire des dernières années du règne de Louis XV. C'est Joseph-Marie Terray, né dans une petite ville du Forez en décembre 1 7 1 5 , conseiller clerc le 17 février 1736 à la première chambre des enquêtes, puis à la Grand Chambre du Parlement de Paris; abbé de Molesmes en 1764; conseiller d'État ordinaire et au conseil royal; contrôleur-général des finances du 21 décembre 1769 au 24 août 1774; ministre d'État, commandeur des ordres du Roi en 1770; intendant-général des bâtiments de 1773 à 1774. Ce n'est pas ici le Heu de juger l'administration de l'abbé Terray; ses grands talents furent com-
promis par la légèreté de son langage et de ses mœurs ; mais comment faire la part du vrai et du faux dans les causes multiples de son impopularité? La chute du duc de Choiseul, la réforme ou, si l'on veut, le coup d'État judiciaire du chancelier Maupeou, et brochant sur le tout, l'absurde fable du pacte de famine, ont fait de l'abbé Terray une de ces victimes historiques qui valaient mieux que leur sort et que, cependant, on ne réhabilitera pas.
Son frère puîné Pierre Terray de Rozières fut maître des requêtes ordinaire en 1743, honoraire en 1749, occupa le 1 1 mai de cette même année la situation de procureurgénéral à la Cour des aides, qui lui fut enlevée par l'institution du parlement Maupeou. Il la reprit après l'avènement de Louis XVI, qui rétablît les anciennes cours souveraines.
J'ai cru remarquer que les habitants actuels de l'ancien hôtel Terray et du voisinage attachaient quelque prix à savoir s'il a réellement abrité le trop célèbre contrôleurgénéral. Je vais satisfaire leur curiosité par une réponse affirmative.
Les deux frères, élevés par leur oncle le médecin, qui leur fit faire leurs études au collège de Juilly, partagèrent longtemps avec lui son appartement du Palais-Royal; entrés dans les fonctions publiques, ils habitèrent d'abord la rue Saint-Honoré près de l'église Saint-Roch, jusqu'en 1749 ; mais, en cette dernière année, ils vinrent enfin demeurer dans l'hôtel que leur oncle avait fait construire. Il fallait une installation décente au nouveau procureur -général de la Cour des aides, marié et père de famille. Cette cohabitation ne plut pas longtemps à l'humeur galante de l'abbé, qui s'en alla loger seul rue Vivienne en 1758.
Mais à son tour le procureur général se trouva trop à l'étroit rue Richelieu, et il acheta l'hôtel d'Aumont, rue de Jouy (au no 7 actuel, occupé par la pharmacie centrale de France). Aussitôt l'abbé réoccupa, et cette fois tout à son aise, l'hôtel de la rue Richelieu. Cette double installation eut lieu en 1764 ^ L'abbé resta cinq années encore à la rue
I. M. Leteuve a logé l'abbé Terray à l'hôtel d'Aumont; il l'a confondu
Richelieu, et la quitta pour toujours lorsqu'il fut appelé aux affaires; il occupa dès les derniers jours de 1769 le bel hôtel du contrôle général rue Neuve-des-Petiis-Champs, et ne revint plus dans la maison de son oncle.
Ainsi voilà qui est bien éiabU : l'abbé Terray a occupé en personne le no ici, de 1749 à 1757 avec son frère le procureur-général, et seul de 1764 à 1769.
M. François de Rozières avait, par son testament du 3 août 1747, dont l'exécution fut ordonnée le 9 février 1754, légué son hôtel à l'abbé, à charge de substitution au profit de ses petits -neveux, nés ou à naître, fils du maître des requêtes procureur -général. L'abbé, définitivement écarté des affaires après l'avènement de Louis XVI, se retira dans la superbe demeure qu'il s'était construite rue Notre -Damedes-Champs et qui, vendue par ses héritiers à M. et M^e de Fleury, par contrat reçu Armand, notaire, le 31 mars 1783, devint en 1804 le collège de l'abbé Liautard, baptisé Stanislas en 1822 par le roi Louis XVIII; démoli depuis une trentaine d'années, et traversé par une rue et un passage. C'est là que l'abbé Terray mourut le 22 février 1778, âgé de soixante-deux ans et trois mois.
L'hôtel de la rue Richelieu fit alors retour, en vertu des clauses de la substitution, aux enfants de Pierre Terray. Celui-ci avait pris sa retraite de procureur-général à la mort de son frère, et lui-même mourut à l'hôtel d'Aumont le 18 juillet 1780. Il avait épousé le 19 avril 1743 Renée- Félicité Le Nain, fille de Jean Le Nain, maître des requêtes, intendant de Languedoc, et de Tècle-Félicité Bidal baronne d'Asfeld, morte à soixante-dix ans le 23 février 1774. De ce mariage vint une fille Anne-Félicité, baptisée à Saint-Roch le 9 juin 1747, qui mourut jeune, et un fils Antoine- Jean à qui revint la propriété substituée de l'hôtel bâti par son grand-oncle.
Antoine-Jean s'était marié le 11 février 1771 (contrat du 3 février, devant Giraudeau). Voici la lettre de part : Monte sieur Terray, procureur général de la Cour des aides, Ma-
avec son frère cadet. L'erreur ne tient pas devant la confrontation de leur double adresse dans les Almanachs royaux de 1764 et 176J.
« dame Terray et M. l'abbé Terray, ministre d'État et conlrôoc leur général des finances, sont venus pour avoir l'honneur a de vous voir et de vous faire part du mariage de M. Terray, (x conseiller en la Cour des aides, leur fils et neveu avec « mademoiselle de Grosbois. » Ce dernier nom désigne Marie- Nicole de Perreney de Grosbois, sœur de M'"e Fyot de la Marche, femme du premier président du Parlement de Dijon.
La suppression des anciennes cours par le chancelier Maupeou au mois d'avril 1771 supprima du même coup la charge de procureur-général et la charge de conseiller possédées par MM. Terray de Rozières père et fils. L'ancien procureur-général attendit les événements dans une retraite qui dura peu, car l'avènement d'un nouveau règne, en renversant son frère le contrôleur-général, lui rendit sa situation qu'il garda jusqu'en 1778. Quant à Antoine-Jean il avait été pourvu en 1771 d'une charge de maître des requêtes. Il se trouva dans ce jeune conseiller un administrateur d'une éminente capacité. Nommé intendant à Montauban en 1773, son mérite le maintint en place malgré la disgrâce de son oncle survenue l'année suivante, et le porta successivement de l'intendance de Moulins en 1781 à l'intendance de Lyon en 1784. La révolution l'y trouva en 1790, et l'on devine ce qu'elle fit de cet honnête homme. Elle le guillotina le 9 floréal an II (28 avril 1794) avec sa femme; l'arrêt qui les déclara convaincus de n'importe quoi les désigne ainsi : « A.-J. Terray, âgé de quarante-quatre ans, natif de Paris, « ex-intendant de Commune Affranchie, demeurant à la « Motte-Tilly, district de Nogent-sur-Seine, et M. N. Perce net, femme Terray, quarante-trois ans, native de Dijon. » Ils retrouvèrent dans la charrette fatale le duc de Villeroy, l'amiral d'Estaing, l'ex-ministre de la guerre La Tour du Pin, le président Nicolaï, l'ancien lieutenant de poHce Thierry de Crosnes, l'ancien lieutenant civil Angrand d'Alleray, et une religieuse septuagénaire, W^^ de Bragelonne. En ce temps-là, pour rencontrer la compagnie des honnêtes gens, il fallait aller à l'échafaud.
M. et Mme Terray, n'habitant plus Paris, avaient vendu l'hôtel de la rue RicheHeu par contrat devant Foacier, le 12 mai 1784, à Jacqueline de Flesselles, veuve depuis le
7 mai 1778 de Louis -Guillaume de Blair, seigneur de Boisement et Cernay, intendant d'Alsace. M^e de Blair était la fille de ce malheureux Jacques de Flesselles, qui, nommé prévôt des marchands de la ville et vicomte de Paris le 28 avril 1789, fut assassiné le 14 juillet suivant par les prétendus vainqueurs de la Bastille. M™^ de Blair, morte antérieurement au 4 frimaire an III (4 décembre 1794), avait par testament, daté du 6 août précédent, institué pour son légataire universel Jean-Baptiste-Alexandre de Puisieux, qui se défit de l'hôtel le 14 septembre 18 14, au profit de M. et M^ie Irisson, de qui les propriétaires actuels tiennent leur titre.
De 1785 à 1788, l'ancien hôtel Terray eut pour locataires deux personnages célèbres dont le nom ne saurait passer inaperçu dans ce travail, le comte de Vaux et l'abbé Barthélémy.
Noël de Jourda comte de Vaux, né en 1705, avait servi dans le régiment d'Auvergne du 16 octobre 1723 au 6 mars 1743 ; il fut alors colonel du régiment d'Angoumois, brigadier le 23 février 1746, maréchal de camp le 10 mai 1748, colonel de Bourbon-infanterie le 21 du même mois, commandant en second en Franche-Comté de 1749 à 1757, lieutenant de roi à Besançon le 4 juillet 1752, lieutenant- général le 17 décembre 1759, grand-croix de Saint-Louis le ler mars 1768. Le comte de Vaux fut chargé au commencement de 1769 du commandement de l'armée expéditionnaire en Corse; il rétablit la situation militaire compromise par les fautes de son prédécesseur M. de Chauvelin, que protégeait M^e Du Barry (voir à ce sujet une curieuse lettre de M^^ du Defïand de février 1769); et en moins de trois mois il réduisit l'île entière à l'obéissance; les longs et grands services du comte de Vaux furent récompensés le 13 février 1783 par le bâton de maréchal de France et le commandement en chef de la Franche-Comté. Il mourut à Grenoble en 1788.
L'abbé Barthélémy est trop connu par son Voyage du jeune Anacharsis, par ses travaux spéciaux en qualité de garde du Cabinet des médailles, par son attachement au duc et à la duchesse de Choiseul et par sa délicieuse correspondance avec Mme du Défiant, publiée par M. le marquis de Saint-
Aulaire, pour que j'insiste sur la biographie de cet aimable savant, de cet excellent homme. Membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1747, de l'Académie française en 1789, l'abbé Barthélémy, échappé comme par miracle au massacre des prisons en 1792, mourut le 30 avril 1795 à l'âge de soixante-dix-neuf ans.
VAlmanach national indique son adresse jusqu'à l'an III inclusivement, à l'ancien hôtel Terray, et c'est probablement là qu'il mourut.
En l'an VIII, M. de Courval habitait l'hôtel Terray, qui, en l'an XI devint un hôtel meublé comme les trois maisons précédentes. Ce fut d'abord l'hôtel des Etrangers, dirigé par un nommé Coran, qui s'en alla en 18 14 prendre la suite de l'hôtel du Nord (voyez ci-dessus no 87). Le successeur de Coran était en 18 14 un nommé Hauguel ou Chauguel, et l'hôtel des Etrangers devint le Petit hôtel Choiseul. Que la maison patrimoniale de l'abbé Terray dût porter un jour le nom du grand ministre qu'il avait renversé, voilà qui les aurait bien étonnés l'un et l'autre. M.'^*^ Orban, qui remplaça Hauguel en 1817, garda l'enseigne de son prédécesseur. Ce fut seulement en 1827 que l'hôtel prit le nom d'hôtel de Castille, avec M. Martin, grand-père et prédécesseur de l'honorable M. Renoux, qui le dirige aujourd'hui.
Le corps principal de l'hôtel Terray subsiste dans son architecture primitive ; deux belles consoles à larges volutes et un mascaron remarquablement fouillé soutiennent le balcon du premier étage au-dessus de la porte cochère ; l'escaHer d'honneur, qui occupe une partie du bâtiment latéral appliqué au long du mur mitoyen du no 103 est d'un dessin hardi et d'une ornementation caractérisée. Les appartements de l'entresol et du premier étage conservent, avec des trumeaux et des boiseries authentiques, une allure noble et galante qui en font le plus agréable séjour pour des voyageurs d'élite.
Les dépendances seules ont été modifiées. La description de 18 14 indiquait au fond de la cour un édifice composé d'un rez-de-chaussée, d'un entresol et d'un premier étage carré surmonté de greniers, le tout suivi d'une petite cour avec écurie et remise et d'une terrasse régnant à droite de cette
cour sur le boulevard des Italiens, dans une longueur de 15 mètres, surmontée d'un pavillon à chaque extrémité, et communiquant avec le boulevard par une porte basse; les divers édifices et la terrasse ont été remplacés par le grand corps de logis qui porte aujourd'hui le no 5 sur le boulevard des Italiens et qui forme l'annexe fort considérable de l'hôtel de Castille.
No 103. — Le 24 mai 1660, M. Eduin, seigneur en partie du fief de la Grange-Batelière, par acte devant M^ Gigault, vendit 3599 toises de terrain à Me Robert De Vaulx, notaire, et à Barbe de Fontenay, son épouse.
Une partie de ce terrain, qui s'étendàît au delà du boulevard actuel jusqu'aux abords de l'hôtel de la Grange-Batelière, fut adjugée, par arrêt du Parlement de Paris le 4 juillet 1702, sur saisie réelle à la requête des syndic et directeur des créanciers de M. et M^e De Vaulx à Geneviève de Peyras, veuve de François Huet, marchand bourgeois de Paris.
Sur licitation entre les héritiers de la veuve Huet, le terrain fut adjugé par sentence du Châtelet le 11 mars 1739 ^ Hubert Bigot et Catherine Huet, sa femme, et fut attribué, par partage de leur succession devant Cordier, le 14 juillet 1769, à Pierre-Hubert Bigot, avocat au Parlement, écuyer, qui, devenu échevin de la ville de Paris en 1766 et quartinier de 1766 à 1778, vint habiter à Pâques 1777 la grande maison qu'il avait fait reconstruire rue Richelieu, a au coin de celle du Rempart » dit VAlmanach royal.
Un marchand de vins nommé Lallemant l'acquit en 1784 et, après lui, elle entra dans la famille James où elle est encore.
En 1785, la maison Bigot eut pour habitant, à titre de locataire, le chevalier P. -G. Lambert, banquier, administrateur de la Caisse d'escompte, possesseur d'un cabinet de tableaux que les Guides de Ihiéry recommandent aux curieux. Le chevaHer Lambert, retiré des afi'aires vers la fin de 1788, transporta son domicile et sa collection dans un hôtel de la rue Grange-Batelière; parmi les tableaux du chevalier Lambert, Watin cite « un Vandick de toute beauté, « le plus beau moucheron connu (sic) et la Visitation par
« Fragonard. » Il s'agit ici de Frédéric Moucheron, né à Embden (Hanovre) en 1633, mort en 1686, élève de Jean Asselyn; le musée du Louvre possède de ce maître un Départ pour la chasse (no 344 du Catalogue) avec figures d'Adrien van der Velde, provenant de la collection de Louis XVI . Le chevalier Lambert servait, comme banquier, d'intermédiaire entre les amateurs anglais et les peintres célèbres; voir le journal de Joseph Vernet pour 1772 et 1773 (Arch. de l'Art fr., t. III, pp. 350 et 351).
Tout le monde connaît le café Cardinal, qui s'annonce, à l'encoignure en pan coupé de la rue Richelieu avec le boulevard des Italiens, par un buste du cardinal, auquel répond, de l'autre côté de la rue, le médaillon de ce grand ministre posé à l'entresol du no 112 par les soins pieux du compositeur Elwart. Ce café célèbre est signalé par l'Almanach du commerce de l'an VI ; on l'appelait alors le café Dangest du nom de son fondateur, qui louait en même temps une partie de la maison en hôtel meublé (Alm. du comm. 1806). En 1827, l'ancien café Dangest appartenait à M. Denand et s'appelait le café Richelieu. Le nom de Café du Cardinal, vuîgô café Cardinal apparut un peu après 1830.
Une autre enseigne célèbre surmonta vers 1806 la boutique placée à gauche de la porte d'entrée; ce fut le magasin de nouveautés de la Petite Nanette, qui depuis a fait le tour de l'encoignure, et s'est fixée sur le boulevard des Italiens au no 3, transformée en Petite Jeannette. L'ancien local de la Petite Nanette, comprenant la boutique de gauche et le premier étage de la maison avec retour sur le boulevard, est occupé depuis plus de vingt ans par l'un de nos principaux éditeurs de musique, M. Brandus, successeur de M. Schlesinger qui l'avait fondée un peu plus bas, au coin gauche de la rue Saint-Marc.