I. s. D. ui
Tout Paris a connu Antoine Elwart, professeur de composition au Conservatoire, et auteur d'une partition des Ca talans, qui, représentée non sans succès au Théâtre des Arts de Rouen, ne put jamais obtenir l'honneur d'une reprise sur une scène parisienne. Critique instruit, théoricien distingué,
Elwart aimait à discourir en public, dans les banquets orphéoniques, dans les réunions de toute sorte, et à faire l'oraison funèbre des artistes illustres. On se moquait un peu de lui, un peu, trop. Berlioz malade disait un jour : a Si Elwart tt doit parler sur ma tombe, j'aime mieux ne pas mourir.» Je n'insisterai pas sur les mérites de cet excellent homme, à qui Fétis, dont il fut l'élève après .'Reicha et avant Lesueur, a consacré une notice étendue dans son Dictionnaire des musiciens.
L'idée de ce monument peut paraître singulière; mais, dans un temps où l'on déboulonne de gaieté de cœur les gloires du passé, n*y a-t-il pas quelque chose de touchant dans cet hommage rendu par un humble artiste à ce grand cardinal, qui aima et protégea tous les arts, et qui ne voyageait pas sans emmener avec lui sa bande de musiciens? Je ne chicanerai pas Elwart sur l'erreur qu'il a commise en faisant naître le cardinal à Paris, puisqu'elle était couverte à ses yeux par l'autorité du Père Anselme. Je prouverai, dans mon Molière au Palais-Royal, que le cardinal naquit au château de Richelieu. Mais quel est le curieux qui ait jamais aperçu la plaque commémorative érigée au cardinal par les soins patriotiques de l'ancien enfant de chœur de Saint-Eustache? J'espère qu'après avoir lu le présent livre on lèvera quelquefois la tête en passant devant l'encoignure de la rue RicheHeu, et que ce petit ex-voto de pierre réhabiHtera chez le Parisien moqueur la mémoire du bon (( petit père Elwart ».
COTÉ GAUCHE (Numéros impairs).
(7>5 numéros qui commencent chaque note sont ceux des maisons de la rue de Richelieu en 1882.)
Nos 5^ y et 9. — En 1863, pendant la reconstruction des bâtiments de la Comédie-Française, dont mon excellent maître et ami M. Edouard Thierry était alors l'administrateur-général, on loua les maisons nos 5, 7 et I9, on racheta les fins de baux des locataires qui les occupaient, et on y installa l'administration du Théâtre. Une galerie de bois couverte, en forme de pont, jetée au-dessus de la rue Richelieu, à la hauteur du premier étage, assurait la communication entre les deux côtés de la rue.
Entre le no 5 et le no 7, que séparait la petite rue du Rempart, le numérotage de Watin, qui arrive du boulevard, saute du 181 au 170. La raison de cette bizarrerie, c'est que Watin a fait entrer dans son numérotage les six maisons qui composaient le côté gauche de la rue du Rempart et les sept maisons qui composaient l'îlot triangulaire compris entre celle-ci, la rue Saint-Honoré et la rue Richelieu. La rue Richelieu, n'ayant que trois maisons en façade entre la rue du Rempart et la rue Saint-Honoré, aurait dû finir sur le no 173 (170 4- 3), mais en y ajoutant les dix maisons que je viens de spécifier, on retrouve le nombre de 183 donné par Watin comme celui des maisons de la rue Richelieu.
Au delà du no 13 de la rue Richelieu, entre les nos 19 et 19 lis de la rue des Boucheries, devenue Jeannisson en 1830, s'ouvrait la cour Saint -Guillaume, composée de maisons hautes, noires et sordides, construite vers 1780 par M, Bellan-
ger, et qui, barrée par les derrières de la maison no 20 de la rue Traversière, se frayait vers la gauche un chemin anguleux et s'ouvrait enfin au no 16 de la rue Traversière. Cette cour comprenait à droite trois hautes maisons numérotées 10, 12, 14 sur le plan Vasserot et Bellanger, et à gauche deux maisons seulement : la première, celle qui se numérotait 19 sur la rue des Boucheries, était comptée pour le 4 et le 6 de la cour Saint-Guillaume ; la suivante, numérotée 8, formait l'angle de la cour et d'une ancienne impasse, contemporaine de la construction de la rue Traversière et nommée cul-de-sac de la Traverse ou impasse de la Brasserie, qui allait aboutir, en retour d'équerre, entre les nos 4 et 6 de la rue Traversière. Au n» 12 de l'impasse de la Brasserie, j'ai connu un pensionnaire de la Comédie-Française, un comédien de talent nommé Riche, premier prix de comédie du Conservatoire, mort tout jeune du choléra en 1849.
Les noms de Saint-Guillaume et de la Brasserie proviennent de vieilles enseignes.
Le no 19 his de la rue des Boucheries était classé comme maison sans numéro sur la rue Richelieu, lorsque le décret impérial du 3 mai 1854 ordonna la suppression de la cour et de l'impasse ; ce travail s'est effectué en même temps que la construction de la place du Théâtre-Français et la reconstruction de la Comédie, achevées seulement en 1863.
Le numérotage de Watin pénètre dans la cour Saint-Guillaume avec les nos 163 à 166. Le no 163, qui désignait probablement la première maison en entrant dans la cour, indiquait en 1786 la demeure de la comtesse de Josiens; en 1788, celle de Me Havard, notaire, et de Mme Guyard, peintre du Roi : Adélaïde Labille des Vertus, née en 1749, élève de François-Élie Vincent, puis de Latour, membre de l'Académie de Saint -Luc et de l'Académie française de peinture, où elle fut agréée le 31 mai 1783. Le cabinet du directeur de l'Odéon renferme un beau portrait de Brizard dans le rôle du roi Lear, peint au pastel par Mme Guyard, et qui fut donné en 1862 à M. Charles de la Rounat par Charles Maurice (Descombes), le terrible critique du Courrier des Théâtres. Veuve en premières noces de M. Guyard, elle s'était remariée au peintre François- André Vincent, fils
de son premier professeur, et mourut le 24 avril 1803. Toute la famille Vincent demeurait dans cette maison de la cour Saint-Guillaume, et c'est là qu'était mort François-Élie Vincent le 28 mars 1790, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, veuf de Marie Blosse.
No 13. — Cette maison est indiquée à l'État et partition comme appartenant au sieur des Bournets. Il s'agit de messire François Seneschal sieur des Bournets, premier valet de chambre du cardinal de Richelieu, puis de Monsieur frère unique du roi Louis XIV. Il avait épousé Jeanne Laugeois, qui, devenue veuve et demeurant rue Neuve-Saint- Honoré, passa le 23 avril 167 1 un contrat avec les Filles Saint-Thomas pour se faire bâtir une maison dans la première cour de leur couvent, rue Saint- Augustin (Arch. Nat. S. 4760).
L'armurier Lepage, ancien armurier de l'empereur Napoléon 1er, exhibait avant 1830, au rez-de-chaussée de cette maison, le dévouement architectural d'une façade aux armes royales des Bourbons, qui nous a été conservée par une gravure curieuse, et qui succédait à une façade non moins dévouée, non moins architecturale, mais tout à fait impériale. C'est par le pillage des armes de Lepage que commença la révolution de Juillet 1830.
No 15. — Étienne-Joseph Cherré sieur de Lessart, conseiller au nouveau Châtelet de Paris, puis maître des comptes en 1681, était le petit-fils du secrétaire du cardinal de Richelieu, dont parle Tallemant des Réaux (t. II, pp. 55, 56 et 106). Son fils Jean-B. -Louis Cherré fut également maître des comptes, reçu le 31 mars 1724, et demeura en exercice jusqu'en 1761. Beaucoup de personnages connus et d'artistes dramatiques ont habité cette maison située juste en face de la Comédie-Française. Le seul survivant de ces anciens locataires est M. Grévy, aujourd'hui président de la République.
No 17. — Cette maison est occupée depuis 1805 par un hôtel meublé d'abord hôtel de Valois, aujourd'hui d'Orléans.
No 19. — Le terrain de cette maison, comprenant 137 toises et demie de superficie, fait partie de ceux qui appartinrent à Louis le Barbier, maître d'hôtel du Roi, substitué à Charles Froger pour l'entreprise de la nouvelle enceinte et qui firent retour au Roi le 23 novembre 1633 (voyez ci-dessus p. 24). Il appartint ensuite par don royal de janvier 1634 à messire François Sublet seigneur de Noiers, surintendant et ordonnateur-général des bâtiments, qui le vendit, par contrat du 14 juillet 1639, devant Le Roux et Mouffle, à Nicolas Messier, entrepreneur des bâtiments du Roi et juré es œuvres de maçonnerie. Les héritiers de celui-ci, à savoir Henry Le Picard, écuyer, sieur d'Ascourt et de Novillières, pour Claude Messier, sa femme ; Raphaël -Messier, écuyer, exempt des gardes du corps du Roi, et Marguerite Messier vendirent la maison bâtie par leur père à Me Claude Vouet, procureur, le 30 septembre 1683, devant N... et son collègue, notaires à Paris. Claude Vouet était certainement un frère des peintres Simon et Aubin Vouët ; car il résulte des pièces qui composent le dossier de sa maison aux archives de l'Hôtel-Dieu (Inv. nos 1376-80) qu'il était l'oncle d'Isaac-François Vouët; or, Isaac-François était incontestablement le fils d'Aubin, comme le prouve son acte de baptême du 3 février 1642. Aussi Claude Vouet avait-il comme procureur la clientèle de Pierre Mignard, le plus célèbre des élèves de Simon Vouet (v. ciaprès no 23 bis). Claude Vouet légua par son testament sa maison à l'Hôtel-Dieu, qui la posséda jusqu'à l'époque de la révolution française. Elle était louée au moins depuis 1693 à des baigneurs étuvistes à l'enseigne du Bain-Royal. En 1785, le sieur Villermont, titulaire du Bain de Bourbon, forcé de déménager à cause de la reconstruction de la maison des Pères de l'Oratoire Saint-Magloire (v. ci-après no 31), vint se réfugier à l'enseigne du Bain-Royal qui devint ensuite l'Hôtel des Bains jusqu'en 1850.
Cette maison communique aujourd'hui par un passage public avec la rue Molière sur laquelle il porte le n» 6 (ancien 24).
Les cinq sixièmes de cette maison appartenaient à la censive de l' Archevêché; au dernier sixième, confinant au
no 21 qui suit, commençait le domaine du fief Popin, ce qui était constaté par les bornes 13 et 14.
No 21. — Cette maison, portée comme double au Terrier royal, ne forme réellement qu'une seule propriété, composée d'un corps de logis sur la rue Richelieu et d'un autre corps de logis plus important entre la cour et la rue Molière (no 10, ancien 28), le tout relié par deux ailes de bâtiments. Elle appartenait en 1639 à Pierre Resneau, juré du roi es œuvre de charpenterie, et à sa femme Poncette Maillard, sœur de Jeanne Maillard qui avait épousé l'illustre architecte et ingénieur Clément Metezeau (M^e Metezeau était morte le 21 avril 1634). M"»^ Resneau, devenue veuve, légua la maison construite par son mari , aux termes d'un testament reçu Mouffle et Gigault le 4 juin 1669, à ses nièces Anne et Marie Metezeau, filles de Clément Metezeau, mort en 1652 intendant-général des bâtiments du Roi, l'un des fameux architectes de son temps, dont le nom reste attaché à la construction du Louvre et à la digue de La Rochelle. La succession de M™e Resneau fut partagée pardevant Lenormant et Gigault, le 2 août 1669, entre les deux sœurs, dont la première, Anne Metezeau, était alors veuve d'Etienne Baudouin, contrôleur de la maison du Roi, et la seconde, Marie, était la femme de Joseph Foucault, secrétaire du Conseil d'État. La maison échut à M^e Foucault.
Le « tout Paris » de Louis XIV connaissait le vieux conseiller Foucault, bourru, chagrin, intègre et travailleur, qui donnait ses audiences en robe de chambre et en bonnet, et ne quittait ces vêtements familiers que les jours de sortie obligée. J'ai rappelé (p. 44 du présent volume) l'anecdote de Jean-Remi Henault, prêtant à Molière la robe de chambre et le bonnet du conseiller Foucault pour la première représentation du Malade imaginaire. La maison de M. Foucault était à deux pas du Palais-Royal et à quatre pas de la maison de Molière, qui habitait le no 40 de la même rue; le voisinage rend facile et par conséquent vraisemblable l'espièglerie attribuée au collaborateur de Subligny.
Après la mort de Marie Metezeau, la maison de la rue Ri-
chelieu fut délaissée à Joseph Foucault, devant M^ Normand, le i) décembre 1684, par transaction avec ses enfants qui étaient : Joseph-Nicolas Faucault; Marie-Anne épouse de François Petit de Villeneuve, conseiller à la Cour des aides; et Catherine-Angélique qui avait épousé, le 6 novembre 1691, Claude-Théophile de Béziade, chevalier, marquis d'Avaray, né le 2 mai 1655, lieutenant-général, chevalier des ordres, ambassadeur en Suisse en 171 5, mort le 6 avril 1745. La duchesse d'Avaray mourut le 28 avril 1728.
M. Foucault le père, nouvellement et assez scandaleusement, vu son grand âge, remarié à M^e Bossuet, sœur de révêque de Meaux, mourut à soixante -dix -neuf ans le 6 juillet 1691, dans sa maison de la rue Richelieu. On n'en peut douter, car M. Baudry a publié une lettre que son fils Joseph-Nicolas adressait le 24 juillet 1690 « à M, Foucauh, « rue de Richelieu, derrière le Palais-Royal ». Joseph- Nicolas hérita de la maison paternelle; il écrivait de son intendance de Caen, le 12 avril 1700 : « Il y a à travailler « au grand escalier de ma maison de la rue Richelieu; « menez-y M. Le Bourg et faites-y travailler. »
Nicolas-Joseph Foucault, considéré comme l'un des grands hommes de son temps malgré la rigueur dont il usa contre les religionnaires , exerça successivement les charges de procureur-général aux requêtes de l'hôtel, d'avocat-général au Grand Conseil, de maître des requêtes, de chef du conseil de Madame duchesse d'Orléans , de procureur-général pour la recherche de la noblesse, d'intendant de Montauban, de Caen et de Pau. Il mourut conseiller d'État ordinaire le 7 février 1721, dans son hôtel de la rue Neuve-Saint-Paul, âgé de soixante-dix-huit ans. Il était membre de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres ; outre son éloge par Boze, inséré aux mémoires de cette académie (t. V, p. 395), on peut consulter deux articles de Sainte-Beuve (^Nouveaux lundis, t. III) sur les mémoires de Foucault, publiés par M. Baudry dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France (Paris, 1862). Sainte-Beuve a fait ressortir le contraste singulier chez cet honnête homme d'une sorte d'inexorabilité dans l'accomplissement des ordres supérieurs qu'il recevait et d'une
exquise douceur de mœurs dans le commerce habituel de la vie, surtout avec les savants et les artistes, qui reconnaissaient en lui une entière compétence. Encore nous semblet-il que Sainte-Beuve, extrêmement préoccupé des questions religieuses, dans lesquelles il apportait un certain fanatisme à rebours, a-t-il un peu trop généralisé. On ne saurait nier que Foucault n'ait déployé contre les religionnaires le zèle d'un fonctionnaire qui voulait plaire au maître. Mais, en dehors de cette question spéciale, Foucault fut un intendant juste, humain, progressif, dévoué aux intérêts des pays qu'il administra. S'il est vrai qu'il chassa les religionnaires du Béarn, il ne faut pas oublier non plus qu'il mit sa gloire à triompher des résistances du parlement de Pau, en l'obligeant à reconnaître l'ordonnance de 1667, ^^ ^^i [équivaut à quelque chose comme l'introduction du Code civil dans un pays livré à l'arbitraire d'une cour souveraine. Boze dit de lui, avec une certaine hardiesse d'expression, qu'il fut « l'homme du Roi et le tribun du peuple ».
Quoi qu'il en soit, le mérite de Foucault n'est plus discutable lorsqu'il s'agit des lettres et des arts ; il découvrit dans l'abbaye de Mériac l'ouvrage de Mortihus persecutoruni attribué à Lactance et qu'on ne connaissait que par une citation de saint Jérôme. Ses collections de livres et de médailles étaient célèbres. Seulement, on s'est trompé en lui attribuant un traité des origines de la langue française, inséré en tête du Dictionnaire étymologique de Ménage. Ce petit traité est d'un savant toulousain appelé M. de Caseneuve; Foucault ne prit d'autre part à cette publication que d'avoir autorisé Simon de Val-Hébert à publier le manuscrit de Caseneuve, qu'il avait acquis pendant son intendance de Montauban, ainsi que cela est expliqué dans l'épître dédicatoire de Val- Hébert à Foucault, en tête du Dictionnaire de Ménage.
Sainte-Beuve, qui attachait tant d'importance à l'influence physiologique des origines, aurait pu expliquer assez naturellement les aptitudes de Foucault pour les beaux-arts, s'il avait remarqué le nom de sa mère Marie Metezeau, qui avait de qui tenir.
Au mois de septembre 1708, M. Foucault et sa femme Marie de Jassaud achetèrent de leur frère et beau-frère
M. de Jassaud de la Lande une grande maison rue Neuve- Saint-Paul, où il transféra ses collections et sa bibliothèque. Il y mourut le 7 février 1721, retiré du monde, accablé par les chagrins que lui donnaient les étourderies et les fautes de son fils le marquis de Magny, disgracié pour avoir manqué de respect à la duchesse de Berry , fille du Régent, et finalement compromis dans la conjuration de Cellamare.
En même temps qu'il achetait la maison de la rue Neuve- Saint-Paul, M. Foucault louait la maison de la rue Richelieu à M. Pierre Dodun , receveur-général des finances de la généralité de La Rochelle, qui, après l'avoir habitée depuis 1708, l'acheta par contrat devant Dutartre, notaire à Paris, le 1$ février 1715.
Pierre Dodun, qui avait logé jusqu'à cette époque rue Neuve-des-Petits-Champs , n'eut pas plus tôt pris possession de son nouveau logis qu'il fut pourvu de la recette générale de Bordeaux; il la conserva jusqu'à la suppression des recettes générales par la Banque de Law en 1720. Il était le frère de Charles-Gaspard Dodun marquis d'Herbault, qui, de conseiller et de président de la quatrième chambre des enquêtes du Parlement, devint contrôleur-général des finances et grand trésorier des ordres du roi (mort en 175 1) ; d'André-Gaspard Dodun, commissaire de la marine, qui mourut chez son frère rue Richelieu, le 21 avril 1747, à l'âge de soixante-cinq ans, et de Catherine-Geneviève, qui mourut le 30 seprembre 1759, à l'âge de quatre-vingtcinq ans, veuve de Moïse-Augustin de Fontanieu.
Les trois Dodun et M^^e de Fontanieu étaient les enfants de Charles-Gaspard Dodun sieur du Boulay, conseiller à la cinquième chambre des enquêtes, reçu en 1676, et d'Anne- Marie Gayardon , fille de J.-B. Gayardon, receveur-général des finances à Soissons; et M. Dodun du Boulay était né du mariage de Gaspard Dodun, secrétaire du roi, mort en 1701, avec Marguerite Le Riche,
Cette incontestable généalogie, que j'extrais du Cabinet des titres, prouve que le grand-père des Dodun n'était pas un laquais, comme l'insinuent de méchants couplets, qui, au dire de l'avocat Barbier, se chantaient dans les rues pendant que le marquis d'Herbault occupait le ministère des finances.
Je remarque cependant qu'un oncle de leur grand-père, nommé François Dodun, mort en 1668 à soixante-cinq ans, avait épousé demoiselle Geneviève Le Febvre, fille de Jean Le Febvre, désigné à l'acte de mariage comme valet de chambre de Mgr le duc de Guise. Cet officier domestique d'un prince de maison souveraine était donc l'arrière -grand -oncle par alliance du contrôleur-général, et non son grand-père. Est-ce là qu'il faut voir l'origine des couplets en question? Leur auteur connaissait-il seulement cette particularité? Je ne le crois même pas; il chansonnait au hasard. Il est absolument indifférent pour l'historien que les Dodun, qui descendaient d'un bon bourgeois de Tonnerre et qui n'ont pas laissé de postérité, comptassent ou non un laquais parmi leurs ancêtres. Cette petite discussion n'est cependant pas sans portée ; elle montre qu'il ne faut user qu'avec circonspection des renseignements fournis par les couplets et pièces satiriques, auxquels l'érudition moderne accorde peut-être un peu plus de crédit qu'ils n'en méritent.
Autre a cancan », celui-ci absolument inédit. Une note du Cabinet des titres qualifie crûment Anne-Marie Gayardon, femme de Charles-Gaspard Dodun du Boulay, de a femme « galante qui a été la maîtresse du cardinal Fleury, alors « évêque de Fréjus ». Cette note, de la main du président Bertin de Rocheret, appartient au dossier Fontanieu, qui ne contient guère autre chose, et m'amène à compléter la généalogie sommaire de cette intéressante famille. Je néglige, sans les discuter, les obscurités et les confusions de La Chesnaye des Bois sur ce même sujet.
Charles de Fontanieu, d'une ancienne famille du Languedoc, eut, à ce que je crois, au moins deux fils. L'aîné, Moïse- Augustin de Fontanieu, secrétaire du roi, trésorier-général de la marine (1702-17 12), intendant et contrôleur-général des meubles de la Couronne, taxé à 500,000 livres par la Chambre de justice de 17 16, mort le 3 février 1725 à soixante-trois ans, épousa, comme on l'a vu plus haut, Catherine-Geneviève Dodun.
Ils eurent un fils, Gaspard-Moïse de Fontanieu, seigneur de Saint-Aubin-sur-Mer, conseiller au Parlement et maître des requêtes (17 19), intendant et contrôleur-général des
meubles de la Couronne (1727), intendant en Dauphiné (1724), intendant de l'armée d'Italie (1733-35), conseiller d'Etat (1740), mort en 1767. La même note du Cabinet des titres ajoute qu'il était « cru fils du cardinal Fleury 33. D'où il suivrait que ce prélat aurait été du dernier bien avec M'"= Dodun née Gayardon et avec Mm« de Fontanieu née Dodun, c'est-à-dire avec la mère et avec la fille. On ne le savait pas si galant. Tranchons le mot, c'est absurde. L'affection et la protection du cardinal pour les Fontanieu s'explique d'une manière plus naturelle. Moïse-Augustin avait un frère cadet, Charles-Jean de Fonuinieu, capitaine d'infanterie, qui avait épousé à Montpellier Elisabeth Fleury, sœur aînée du cardinal (née en 165 1), d'où Elisabeth de Fontanieu, mariée à M. Du Vau (voyez ci-après no 41). Gaspard-Moïse de Fontanieu était donc le neveu et non pas le fils du cardinal Fleury ' .
Gaspard-Moïse épousa Marie- Anne PoUart de Villequoy, dont il eut : Gabriel-Moïse, né le 4 mars 1727; Bonaventure- Moïse, né le 13 novembre 1728; et Pierre-Elisabeth dit le chevaher de Fontanieu, capitaine au régiment d'Egmont, contrôleur-général et intendant des meubles de la Couronne en survivance (1758), membre de l'Académie des Sciences (1778), et de l'Académie d'Architecture (1776), mort le 29 mai 1784, à cinquante-trois ans, sans avoir contracté d'al- Uance. Gaspard-Moïse est le savant à qui la Bibliothèque nationale doit les huit cent quarante et un portefeuilles contenant des titres relatifs à l'hi^stoire de France connus sous le nom de Recueil Fontanieu.
Les Dodun eurent leur part des taxes établies par les Chambres de justice. Le rôle du 5 décembre 1716 ne prélève qu'une somme de 8,000 livres sur la veuve de Gaspard Dodun, grand'mère du contrôleur-général; mais notre Pierre Dodun,
1. Cîtte parenté se trouve affirmée plutôt que coutre>lite par un couplet satirique qui courut en ce temps-là :
Les beaux neveux, les petits-fils,
Rocozel, Narbonne et Fleury,
Fontanieu, Belle-Isle et Mouy,
Oh ! les grands hommes que voilà !
Ils font honneur à leur papa !... " • "^
celui de la rue Richelieu, est porté pour 500,000 livres au rôle du 2 juillet 17 17. Une curieuse correspondance, conservée parmi les pièces originales du Cabinet des titres, nous montre, au sujet de Pierre Dodun, comment s'établissaient et se discutaient ces taxes, dont le caractère était purement fiscal et non pénal, comme on le croit vulgairement. C'était, pour l'appeler du nom qu'on lui donnerait* aujourd'hui, un emprunt forcé sur les riches, fâcheux et injuste expédient qui coûta cher aux finances de la monarchie.
Pierre Dodun avait épousé le 9 septembre 170$ Suzanne- Claude Jacques de Vitry, fille de Jacques de Vitry, conseiller au Parlement, et de Suzanne Ticquet; il mourut en 1750 sans laisser d'enfants de sa femme, qui le survécut dixhuit ans et mourut le 23 janvier 1768 à soixante-seize ans. 11 avait constitué pour légataire universel Gaspard-Moïse de Fontanieu. M. et M^^ de Fontanieu se hàtèrenf de réaliser cette portion de l'héritage ; ils vendirent l'hôtel Dodun par contrat devant Roger, notaire, le 11 mars 1751, à François- Noël Gillet de Champlay, secrétaire du Roi, né en 1692, mort le 21 décembre 1769 à soixante-dix-sept ans, et Elisabeth Peyrard, sa femme, morte le 16 février 1767. Les lettres d'invitation aux obsèques du mari et de la femme sont conservées au Cabinet des titres.
Le principal corps de logis, qui occupe le fond de la cour en entrant par la rue RicheHeu, et qui s'éclaire postérieurement sur la rue MoHere (no 10, ancien 28), fut reconstruit au xviiie siècle dans les formes les plus charmantes, les plus fines et les plus brillantes du style Louis XV.
La cage de l'escalier est un poème de pierre, écrit pour de jeunes époux. Elle s'annonçait, au bas de la rampe, par un joU dauphin de métail qui rappelait le triomphe d'Amphitrite. La porte du rez-de-chaussée, en face du perron, est surmontée du portrait en demi-bosse d'une jeune femme vue de profil, encadré dans un médaillon formé d'une guirlande de roses sculptées.
La porte correspondante, qui ouvre le grand appartement du premier étage, off"re dans l'imposte un bas-reHef représentant deux Amours qui disposent de pareilles guirlandes autour d'une urne.
En montant au second étage, on aperçoit à droite une niche occupée par une délicieuse statue de nymphe jouant de la flûte, dans la manière de Coustou ; la niche, ornée d'un mascaron femelle, se couronne, à la hauteur du second, par une rosace ajourée d'un dessin élégamment capricieux.
Du plafond qui termine la cage se détache un bas-relief représentant l'Hjonénée, qui tient son flambeau de la main gauche, et supporte de la main droite la lanterne qui éclaire de nuit l'escalier. Les quatre coins du plafond sont occupés par des médaillons ovales représentant des instruments de musique.
L'appartement du premier étage conservait encore, il y a peu d'années, des boiseries et des trumeaux d'une haute valeur; ils ont été arrachés, en même temps qu'on sciait brutalement le bas de la rampe pour enlever le joli dauphin, modelé peut-être par Bouchardon, qui retenait longtemps le regard du visiteur. Cet acte d'inepte vandalisme, froidement accompH, n'a pour excuse ni le besoin ni l'intérêt ; car les quelques billets de banque, moyennant lesquels les propriétaires actuels ont livré à l'un des barons de Rothschild les dépouilles de l'hôtel Dodun, enlèvent à cette noble demeure une valeur marchande d'au moins cent mille francs.
Les habitants du quartier attribuent l'origine de ces richesses artistiques à un Richelieu, à un duc de Fronsac, qui, disait-on, aurait habité l'hôtel. Il est possible que cette légende repose sur une confusion avec l'hôtel garni de Richelieu qui subsista quelque temps dans la maison voisine, n° 23 . Une méprise analogue s'est produite de l'autre côté de la rue à propos de l'hôtel Ménars (no 76).
Ce que je puis affirmer, d'après l'étude des actes de propriété qui font partie de mon cabinet, c'est que la maison Foucault et Dodun n'a jamais abrité un membre quelconque de la famille Richelieu. Q.ui l'a bâtie et décorée? C'est ce que je vais éclaircir.
11 est dit dans l'acte de vente du 11 mars 175 1 que les deux maisons (c'est-à-dire les deux corps de logis, l'un sur la rue Richelieu, l'autre sur la rue Traversière) appartenaient au défunt sieur Dodun « comme les ayant fait reconstruire « à neuf sur l'emplacement de deux autres maisons sises rue
ce de Richelieu, qu'il avait acquises par contrat devant M« Duce tartre, le 15 février 171 5 ». La vente comprend, outre la concession de six lignes d'eau à prendre à la fontaine Richelieu, « les glaces, ornements d'icelles, tous tableaux, bronzes (( et autres ornements de quelques espèces que ce soit, étant « dans les susdites deux maisons détaillées et énoncées dans « l'état dont il est cy-devant parlé , et de tous autres ornece ments qui peuvent estre dans lesdites deux maisons ».
D'après la première impression que fait naître la lecture de ces clauses inédites, on serait disposé à penser que Pierre Dodun se serait hâté de faire reconstruire et orner telle qu'elle subsiste la maison qu'il venait d'acquérir.
Il y a cependant quelques difficultés. Si Pierre Dodun reconstruisit la vieille maison des Maillard et des Foucault sitôt qu'il l'eut achetée, comme cela semblerait le plus probable, l'édifice daterait de 171S; l'ordonnance en paraît cependant moins ancienne. Il serait d'ailleurs surprenant qu'une maison si galamment décorée n'eût pas tout d'abord attiré l'attention. Cependant la première mention que je connaisse de l'hôtel Dodun reconstruit se trouve dans la dernière édition de Germain Brice, datée de 1752, t. 1er, p. 360 : (c Un peu plus avant (dans la rue Richelieu), Do- « dun, frère de celui qui a possédé la charge de contrôleurce général des finances, a fait bâtir depuis peu d'années, ce sous la conduite de Champlain , une maison qui perce ce dans la rue Traversière et dont les dedans sont décorés ce avec magnificence. » Les lambris, trumeaux, dessus de portes et autres ornements du grand antichambre et du grand cabinet de la maison de M. Dodun, aujourd'hui remplacés par de belles armoires de chêne tout uni dans l'appartement d'honneur loué au tailleur Blain, se trouvent dessinés et gravés par Mariette en six planches, parmi celles qu'il avait préparées pour la continuation du livre de Blondel, c'est-à-dire postérieurement à l'année 1756, date que porte le dernier volume paru du Traité de V Architecture française. Mariette donne ces belles choses comme ayant été exécutées sur les dessins de M. de Chamblain. Ce Chamblain est évidemment le même que le Champlain de Germain Brice.
Mais peu d'années avant 1752, Pierre Dodun étant mort en 17SO, cela reviendrait à dire qu'il avait entrepris cette bâtisse dans les derniers jours de sa vie. Remarquez que Pierre Dodun, receveur -général au moins depuis l'année 1700, ne pouvait être âgé de moins de soixante-quinze ans en 1750; il était marié depuis quarante-cinq ans, et n'avait pas d'enifants. Quelle mouche l'aurait donc piqué de commander sur ses vieux jours cette maison galante?
Une heureuse rencontre me permet d'éclaircir une partie du problème. Les administrateurs de l'Hôtel-Dieu, propriétaire, comme on l'a vu, de la maison n» 19 mitoyenne avec l'hôtel Dodun, crurent s'apercevoir que leur riche voisin avait empiété sur l'épaisseur du mur ; de là, commencement de procès, échange de papier marqué, et petit dossier de procédure que j'ai découvert dans la grosse liasse conservée aux archives de l'Hôtel-Dieu (nos 1376-80 de l'inventaire). J'apprends ainsi que la reconstruction de la maison des Foucault fut commencée pour Pierre Dodun dans les derniers mois de l'année 1726, et poursuivie, je ne saurais dire achevée, pendant les années 1727 et 1728. Cela résulte d'abord d'une sommation adressée par Pierre Dodun le 20 août 1726 aux administrateurs de l'Hôtel-Dieu, pour leur signifier qu'il entend procéder à la démoUtion du bâtiment joignant leur maison du Bain-Royal ; de la réponse faite par les administrateurs de l'Hôtel-Dieu le 14 septembre suivant, qu'ils ne s'y opposent pas; d'une expertise du 24 juin 1727 concernant le mur séparatif; et enfin d'une transaction du 6 avril 1728 devant M*^ Baudoin, notaire, entre les administrateurs de l'Hôtel-Dieu, au nombre desquels je retrouve Jean-Remi Henault, alors octogénaire, et M. Dodun, celui-ci s'engageant à reconstruire à ses frais la totalité du mur mitoyen, qui menaçait ruine.
Ainsi, M. Dodun avait attendu dix ans pour reconstruire sa maison, qui existait déjà depuis vingt-quatre ans à l'époque où les éditeurs de Germain Brice la signalent comme nouvelle.
Reste à savoir quel était ce Chamblain ou Champlain, qui, d'après Germain Brice, aurait conduit les travaux de l'hôtel Dodun, et qui, d'après Mariette, en aurait dessiné les lambris, trumeaux et dessus de portes.
Ici le doute ne paraît pas permis, et nous n'avons pas le choix des Chaniblain. Je sais bien que Marivaux s'appelait Pierre Carlet de Chamblain, et il ne me déplairait pas d'imaginer l'auteur des Surprises de l'Amour tordllant d'un crayon léger et capricieux les fines arabesques d'un logis fait à point pour recevoir dignement Araminte ou Silvia, Mais personne n'a dit que Marivaux maniât d'autre instrument que la plume, ni qu'on l'eût jamais appelé M. de Chamblain. Reste donc l'unique et le seul Chamblain connu des architectes, à savoir Jean-Baptiste Bullet seigneur de Chamblain, reçu membre de l'Académie d'architecture le 5 mai 1699, fils de Pierre Bullet, archhecte, académicien, constructeur de la porte Saint-Denis et de la porte Saint-Martin, élève de François Blondel. On ne sait rien de la vie de Bullet de Chamblain, et l'on ne cite parmi ses ouvrages que le château de Champs en Brie, qu'il construisit au commencement du xviiie siècle pour le fameux traitant Poisson de Bourvalais, et qui devint, après le désastre de Bourvalais, la propriété de la princesse de Conti, plus tard du duc de La Vallière, et enfin du duc de Lévis après la révolution. L'obscurité dans laquelle s'efface la personnalité artistique de Bullet de Chamblain est. demeurée impénétrable jusqu'ici.
Mais je trouve, au rôle de la Chambre de justice du 12 décembre 17 16, sous le no 375, cette mention révélatrice : « Bullette de Chamblain 10,000 livres ». Bullet fils était devenu homme d'affaires , sans doute comme intéressé dans les traités de Bourvalais, dont il suivit le sort. Il n'apparaît plus sur les hstes de l'Académie. En avait- il été exclu? Avait-il donné sa démission ? Je ne sais. Brice assure que M. de Chamblain conduisit les travaux de reconstruction de l'hôtel Dodun. Vivait-il donc encore de 1725 à 1728? Cela est probable, mais il ne se montrait pas.
Dans les actes de la procédure que je citais tout à l'heure, M. Dodun se fait représenter à l'expertise de 1727 par l'entrepreneur qui construit la maison et qui se nomme M. Breget. Il n'est pas question de l'architecte. M. Breget en remplissait-il l'emploi sans en prendre le titre? Pas du tout. A deux ou trois reprises M. Breget explique qu'il tra-
vaille oc sur les plans qu'on lui a donnés ». Qui on? L'invisible Chamblain, qui se dérobe pour des raisons à lui connues, et qui travaille dans l'ombre pour son riche client M. Dodun, frappé comme lui par la Chambre de justice.
Il n'en demeure pas moins établi que le charmant logis dont nous admirons encore les restes mutilés a été construit de 1725 à 1728 par BuUet de Chamblain pour M. Dodun, receveur-général. Les Richelieu et les Fronsac n'ont rien à voir là-dedans.
L'acquéreur de 1751, François-Noël Gillet de Charaplay, touchait à la soixantaine lorsqu'il acheta l'hôtel Dodun, quatre ans après s'être fait recevoir secrétaire du Roi. En 1759, sa fille Elisabeth - Charlotte Gillet de Champlay épousa Joseph de Joussineau, chevaher, seigneur de Fressinet, marquis de Tourdonnet.
La famille Joussineau était connue en Limousin depuis les temps les plus reculés sous le nom de Fressinet ; elle ne prit le nom de Joussineau qu'au milieu du xine siècle.
Joseph de Joussineau, qui épousa Mlle Gillet, était né vers 1722 de François-Aimé de Joussineau, chevalier, seigneur de Fressinet, marquis de Tourdonnet, époux en 17 19 de Marie- Anne de Maulmont de Saint-Cricq.
Le marquis Joseph de Tourdonnet, qui possédait la charge de premier maître de la garde-robe de Monseigneur comte d'Artois, mourut dans son hôtel de la rue RicheHeu le 16 novembre 1787, à soixante-cinq ans. Sa veuve recueiUit l'hôtel dans la succession de ses père et mère, dont elle était l'héritière unique. A sa mort, survenue entre 1788 et 1790, la maison se trouva possédée indivisément par ses enfants, Jarques-Augustin marquis de Tourdonnet; Elisabeth- Augustine-Françoise femme d'Amédée de Grégoire marquis de Saint-Sauveur; Marie-Françoise femme de Philippe- Mathieu de Leus, et Elisabeth-Charlotte Amable de Ballainvilliers, représentant sa mère Marie-Françoise de Tourdonnet, décédée femme de Charles Bernard de Ballainvilliers. Il y avait eu un fils aîné Joseph - François , qui succéda à son père auprès du comte d'Artois, mais il
dut mourir avant 1790, car il ne figure plus aux actes subséquents .
Le marquis de Tourdonnet avait un frère puîné nommé Jean, qui se faisait appeler le comte de Tourdonnet ; capitaine de carabiniers, puis colonel de cavalerie à la suite. Il fut arrêté en 1793 « pour avoir tenu en 1790 des propos « offensants contre l'Assemblée constituante ». Traduit au tribunal révolutionnaire le 11 prairial an II (30 mai 1794), il fut condamné à mort et exécuté le jour même, à l'âge de soixante- quatre ans. J'ai lu son procès aux Archives nationales (W 376 no 849); l'accusation était ridicule; la défense fut pitoyable. Le comte Jean dénonça ses neveux comme' émigrés, et il poussa la lâcheté jusqu'à signaler aux bourreaux de Fouquier-Tinville le lieu où se trouvait déposée la fortune de sa famille. C'est dans cette partie de ses déclarations que l'hôtel de la rue Richelieu se trouve désigné sous le nom de « Maison des États généraux », appellation qui se place entre l'hôtel de Valois et l'hôtel de l'Univers.
Le fief Popin avait fait poser sa borne n» 9 au-dessus de l'imposte du pied- droit de la porte cochère.
Sur licitation entre les héritiers de la marquise de Tourdonnet, la maison fut adjugée en audience des criées du département de la Seine, le 9 avril 1791, au sieur Jean- Charles Soldato et à Marguerite Jacquot sa seconde femme , moyennant deux cent vingt-deux mille cent francs, dont seize mille francs pour les objets mobiliers, tels que glaces, boiseries, etc. Qu'en 1791 , en pleine révolution, on payât seize mille francs une ornementation qui n'était plus de mode et que le goût nouveau, propagé par l'école de David, réprouvait comme méprisable, cela prouve que je n'en exagère pas la valeur intrinsèque avant qu'elle ne fût déshonorée par de récentes mutilations.
C'est ce même Soldato, aubergiste, marchand de comestibles, traiteur, Hquoriste et ami des arts, de qui j'ai déjà parlé aux nos 14 et 24, de l'autre côté de la rue. Il mourut en 1797; la maison se trouva possédée par sa veuve pour trois quarts, et, pour l'autre quart, par Jeanne-Claudine Soldato, femme d'Antoine Lambert, fille de Soldato et de sa première femme.
3l6 APPENDICE.
Des arrangements de famille firent passer la propriété entière entre les mains de Mn^e Lambert, qui la vendit le 13 ventôse an XIII (4 mars 180$) à M. et M^e Gauguier. Les héritiers de ceux-ci la vendirent à M. Desprez, notaire (1822), dont les héritiers la possèdent encore.
Jusqu'en 1788, elle avait été habitée noblement par les Foucault, les Champlay et les Tourdonnet. Mais à partir de cette époque l'industrie et le commerce y élurent domicile. En 1788, le corps de logis qui donne sur la rue Richelieu et l'aile sur la cour sont occupés par l'hôtel de Valois, qui en 1789 devient l'hôtel des États généraux, puis en 1794 l'hôtel de l'Univers. Cette dernière appellation subsiste en lettres d'or sur une plaque de marbre noir au-dessus de la porte cochère; j'en reproduis ici la figure :
OTEL DE i-»'UNIV