‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 12 sur 51 · ON VOLTIGEUR DE LOUIS XIV. — UN CRIME · texte numérisé non relu

ON VOLTIGEUR DE LOUIS XIV. — UN CRIME

Tétais déjà tout à fait rétabli, quoique je n'eusse pas encore quitté mon appartement, lorsqu'un matin on m'annonça la visite de M. de Favreuse. J'étais habitué à voir des hommes d'un ton parfait. Mon père tenait à la diplomatie, et c'est en général parmi les hommes qui s'occupent de la grande science politique qu'on trouve les modèles les plus achevés du savoir-vivre. Cependant je nlavais jamais rencontré chez un homme une façon plus naturelle et plus tine de s'exprimer ; jamais je n'avais vu une manière plus élégante de saluer, de prendre du tabac, de se tenir sur une chaise. M. de Favreuse portait la tête en arrière de façon qu'il regardait de haut. iittnU t ft^&it ^ns l'expression de son visage une telle bien-

yeiilance, qu'on ne s'apercevait pas que souveùt son accent était légèrement dédaigneux.

— Mon jeune ami, me dit-il en me repoussant doucencient dans mon fauteuil que j'avais quitté pour le recevoir, les malades sont comme les rois et les femmes, ils ne doivent se déranger pour personne.

Il jeta un regard rapide sur mon petit salon, et me parut étonné de le trouver dans un ordre parfait. Il prit le siège que je lui indiquais ; puis, après avoir achevé son inspection, il reprit doucement :

— Ma visite est presque une ambassade, mon cher voisin; vous allez en juger.

U me regarda en clignant les yeux, et ajouta avec un parler nonchalant qui semblait tomber plutôt que sortir de ses lèvres :

— Vous passez une bonne partie de votre temps à la fenêtre.

Je fronçai le sourcil.

— Vous aimez le grand air? C'est comme mpi, me dit-il; j'étouffe dans les appartements qu'on fait aujourd'hui.

Je m'inclinai.

— Quoique vos regards ne s'arrêtent pas d'ordinaire /au côté nord de notre cour, vous n'avez pu vous empêcher de remarquer à sa fenêtre une dame d'une beauté assez ample pour défrayer de charmes convenables une douzaine de petites femmes?

— Il s'agit de madame Smith, dis-je à M. deFavreuse, qui avait prononcé cette phrase avec le sang-froid le plus naturel.

— Vous savez son nom, reprit-il; je suis charmé que vous l'ayez remarquée, car elle a fait attention à vous.

Je ils une grimace si expressive qu'elle rida d'un léger sourire le calme narquois de M. de Favreuse. Il inclina imperceptiblement la tête, et me dit :

— C'est une femme de bonne maison, d'une fortune indépendante et de mœurs irréprochables.

Je ne puis dire Tadorable fatuité avec laquelle M. de Favreuse prononça les mots mœurs irréprochables, H n'y avait pas moyen de se défendre plus éloquemment de la mauvaise pensée que j'aurais pu avoir sur ses relations avec madai96

Smith. Probablement mon visage ne lui dit pas suffisamment que je l'avais compris, car il reprit aussitôt :

— J*ai fait plusieurs fois le tour du monde, mon cher voisin, et j'ai atteint Vâgedu repos; cependant je m'intéresse Tivement à ce qui intéresse madame Smith, et j'ai accepté la mission dont elle, m'a chargé. Pour des raisons qu'elle TOUS dira elle-même, elle serait charmée qu'au heu de passer solitairement vos longues soirées de convalescence, vous prissiez le parti de faire quelques visites à vos voisins.

Je recommençai ma première grimace à M. de Favreuse, qui reprit :

— C'est une femme très-spirituelle, d'une gaîté un peu formidable; mais vous êtes triste, à ce que l'on m'a dit : cela TOUS secouera.

Je ne crus pas pouvoir garder plus longtemps le silence, et je répondis :

— Vous avouerez, monsieur le comte, qu'une invitation faite en de pareils termes peut me surprendre.

— La la, mon jeune ami, me dit M. de Favreuse en souriant, ne vous fâchez pas ; je suis aussi innocent de mes paroles que l'est un Auvergnat de la lettre qu'on lui donne à porter. Tout ce que je puis vous dire, ajouta-t-il en caressant son nez d'un air fort occcupé, c'est qu'elles sont là-bas une potée de femmes qui meurent d'envie de vous voir.

Je cite textuellement ; le mot me frappa trop pour que je ne me le rappelle pas exactement.

— Mais, monsieur, dis-je d'un air fort impatient, je ne sais coDunent interpréter...

— Ma foi, ni moi non plus ; je sais seulement qu'on doit jouer, boire du punch, manger des brioches.

La manière dont M. de Favreuse prononça le mot brioche fut admirable. On devinait qu'elles devaient sentir le vieux beurre. Il continua :

— Madame Smith a invité toute la maison, et vous lui fenez de la peine en ne venant pas.

— Vous y serez, monsieur le comte? luidis-je d'un ton que je voulus rendre méchant.

— Comment! me dit-il avoc im étrange pincement de levies, je suis le roi de la fête... on me gâte. Nous aurons, à ce qu'on m'a dit, la belle madame Deslaurières...

fÔ LÀ HÀISdN fC 9

Je fis une mcme méprisante.

— La belle madame de Sainte-Mars.

Mon cœur se serra assez violemment pour que Je n'eusse pas la force de répondre. Gela me sauva sans doute d'une ^osse bétisse parlée ; mais il parait que l'expression de mon visage fut suffisamment éloquente, car M. de Pavreuse laissa percer un très-léger signe de dédain et de mécontentement, et 66 hâta d'ajouter :

— Cependant, vous êtes assez souffrant pour refuser si cela vous contrarie.

— Gomment donc ! m'écriai-je, car j'avais recouvré la voix, je suis trop honoré de l'invitation de madame Smith pour ne pas accepter avec empressement.

M. de Favreuse m'examina et examina de nouveau mon appartement, puis il leva les yeux au ciel en murmurant :

— Les pigeons ont été créés pour être plumés.

Je crus avoir mal entendu, et je repris vivement :

— Que voulez-vous dire, monsieur le comte? U se leva et me répondit en souriant :

Cest une réflexion morale que je faisais sur la pré- Voyance de la Divinité qui a pourvu à l'alimentation de tous les êtres.

Puis il ajouta du ton le plus profondément sardonique :

— Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture... Vous verrez madame de Sainte-Mars.

Si jamais homme fut bien averti, ce fut moi; mais c'est ft peine si je m'arrêtai à la singularité de cette invitation et à l'étrangeté encore bien plus grande dont elle m'avait été faite. Je ne pensais qu'à une seule chose, c'est que j'allais voir madame de Sainte -Mars... Malgré ce que j'avais entendu, M. de Favreuse me laissa approvisionné de bonheur et d'espérance pour achever ma journée au milieu des plus doux rêves: mais un sort jaloux m'enleva le charme de cette douce occupation, et un véritable événement vint troubler la bienheureuse rêverie où je b&tissais à mon amour les plus beaux châteaux en Espagne.

Peu de temps après le départ de M. de Favreuse, j'entendis Marcher avec activité immédiatement au-dessus de Âa tété. J'occupais le second, M. Et^ûest Môlinôs le quatrième; c'était donc au troisième t^ue Ton marchait et bientôt Itc-

DE L4 ^VB P9 PHOVENCE. 7t

cent d'uae voix irrita arriva jusqu'à moi à travers la légère épaisseur de plafond. Cette roii était celle d'anhcnume, et les interyalies de silence qui séparaient les éclats de cette Toix me firent juger qu'on lui répondait, mais je ne pouvais devioer quel était rinterlocuteur de ce furieux, car aucup son perceptible n'arrivait jusqu'à moi. Je n'entendais de même que les pa^ d'une seule personne, et sans les silences intermittents et l'accent des reprises, dont la fureur allait toujours croissant, j'aurais pu croire que c'était quelque comédien récitant uo rôle de tragédie ou quelque auteur se lisant à lui-môme un drame furibond. Ce bruit, qui avait corn, menée par m'importuner, appela tout à coup mon attention, car j'entendis un cri déchirant, presque aussitôt étouffé. Ce cri devait être celui d'une femme. J'ignorais complètement quelles étaient les personnes qui logeaient immédiatement au-dessus de moi , de façon que je pus très-bien m 'imaginer que c'était une scène de ménage. Cependant les éclats de voi)^ devenaient déplus en plus violents, et bientôt j'entendis distinctement des menaces auxquelles se mêlaient des supplications; puis le bruit d'une chute dominée par les cris désespérés d'une femme. On commençait à s'émouvoir dans la maison, les fenêtres s'ouvraient de tous côtés, on s'appelait, lorsque la croisée placée au-dessus de celle à laquelle je me trouvais s'ouvrit avec fracas. Une femme, que je ne pouvais voir, appelait à sou aide. La lutte continuait, et bientôt je pus voir le corps de la malheureuse k moitié penché hors de la fenêtre : elle s'était accrochée 4e ses deux mains aux barreaux et résistait autant qu'elle le pouvait, aux efforts que scm assassin faisait pour la précipiter en dehors. Les cris : « Montez! Sufbncez la porte! » reteutissaient de tous les côtés de ma cour et de la cour voisine, témoins de cet odieux spectacle. Je m'élance, je monte l'escalier; d'un Tioient coup de pied je tais sauter la porte d'entrée, et j'arrive au moment où la malheureuse, pendue par une seule main au barreau de sa fenêtre, allait enfin lâcher prise et se briser sur le pavé de la cour. Je ne pensai qu'à l'arracher à cet affreux danger, et je l'avais, à proprement parler, tirée dans sa chambre sans m'étre préoccupé de ce qu'était devenu l'assassin, lorsque je le vis, fkssis sur

une chaise, les jambes croisées Tune sur Tautre, et me regardant sauver sa victime avec une complète indifférence. Q\]elques personnes étaient montées après moi et s'élancèrent sur lui; il ne se défendit point, et ne répondit pas un mot aux injures dont on Taccablait. Nous avions remis la victime sur son lit, doù il l'avait arrachée; elle n'était point évanouie, mais la frayeur qu'elle avait éprouvée l'avait plongée dans une sorte de délire effrayant. Ses dents claquaient violemment, ses yeux étaient fixes et injectés de sang, sa respiration était courte et pénible, et de temps en temps j'entendais s'échapper de sa poitrine ces mots prononcés d'une voix brève et altérée : « Ah! j'ai peur... j'ai peur... j'ai peur... »

Pendant ce temps , on était allé chercher le commissaire de police ; l'assassin s'était placé de manière à voir la malheureuse en face. On avait déjà interrogé cet homme, mais vainement; il paraissait dédaigner de répondre, et il était impossible d'obtenir aucun renseignement de la victime. Quelle était cette femme? quel était cet homme? quelles étaient leurs relations? quel ^tait le motif de leur querelle ? Par un singulier hasard, perscnne ne pouvait répondre à aucune de ces questions ; et par un prodige inouï, la portière elle-même, ce registre vivact de l'état civil de la maison, ne savait rien ou plutôt prétendait ne rien savoir. Une demi-heure se passa ainsi ; le paroxysme nerveux qui avait agité si violemment la victime s'apaisa peu à peu, et se détendit tout à fait dans un déluge de larmes, mêlées de plaintes douloureuses et de sanglots désolés, qui tout inarticulés qu'ils étaient, montraient que l'infortunée avait repris la conscience de ce qui venait de se passer.

Le commissaire de police arriva à ce moment : c'était un homnie à ligure basse, au regard louche et féroce. Il . paraissait non-seulement connaître l'affaire avant d'arriver, . mais aussi les personnages. Le coupable sourit en l'apercevant, et la malheureuse montra une nouvelle terreur. Cependant rien ne trahit, de la part de M. Bonnissens — c'était le nom du commissaire — la moindre disposition à ne pas faire rigoureusement son devoir. 11 reçut les dépositions fort nombreuses de tous ceux qui avaient vu ou entendu quelque chose de cette scène de violence. La malade

ûe put ou ne voulut point parier, et lorsque le magistrat interrogea Faceusé, il se contenta de répondre insolemment :

- La seule chose que j'aie à dire, c'est que je ne puis pas empocher une folle de se jeter par ïa fenêtre.

Cette réponse excita un mouvement d'indignation. L'accusé reprit en adressant un regard significatif à sa victime qui le regardait avec des yeux effarés :

~ Quand elle voudra vous répondre, elle ne vous dira pas autre chose.

La malheureuse à qui s'adressait cette menace — car c'en était une — cacha sa tête dans les draps en cherchant à étouffer les sanglots et les larmes qui recommencèrent à éclater avec une nouvelle violence.

Sur ces entrefaites arriva M. Béquillet, le médecin ; il prèscriTit à la malade le repos le plus absolu. Mais à ce moment, il s'éleva une difficulté inattendue : la femme chez qui nous étions n'avait point de domestique , et il était impossible de la laisser seule dans l'état ou elle se trouvait. Par une nou- Teile singularité, la portière, qui s'était faite si spontanément garde-malade , se refusa absolument à veiller auprès de ma voisioe. Une vieille femme, qui se trouvait parmi les spectateurs attirés par cet événement, se proposa pour remplir cet office; elle habitait une des mansardes de la maison, et faisait le ménage de M. Ernest Molinos. On ne lui demanda pasd'autres renseignements. M. Béquillet fit une ordonnance; OQ installa la vieille dans l'appartement de la malade et chacun se retira chez soi.

Au moment où j'allais rentrer dans mon logis, je fus abordé par un monsieur que je crus avoir remarqué causant avec le commissaire de police sur le seuil de l'appartement de la victime ; ce monsieur me dit d'un ton mystérieux :

— J'aurais deux mots à vous dire.

Et je le fis entrer chez moi.

u|n bizarre inconnu, —premières confidences.

personnages nouveaux.

Lorsque j'eus fait asseoir cet inconnu, je l'examinai. C'était un honune de taille moyenne et élégante ; il eût été difficile de déterminer son âge, car il était complètement imberbe ; mais le sombre éclat de ses yeux, le noir luisant de ses cheveux et de ses sourcils, la teinte olivâtre de ses traits vigoureusement accusés, donnaient à sa physionomie un caractère de vigueur et de masculinité que le poil le plus touffu ne lui prête pas toujours. Ses dents, d'un émail éblouissant, étaient encadrées, quand il souriait, entre deux lèvres minces d'un brun mat, et ajoutaient une expression cruelle à l'expression naturellement grave de son visage. J'attendis un moment que cet homme entamât l'entretien qu'il m'avait demandé ; mais quoiqu'il ne parût point embarrassé de sa démarche, il semblait cependant hésiter sur la manière dont il aborderait ce qu'il avait à me dire. Ce monsieur m'examina à son tour comme ou examine l'adversaire dont on veut découvrir le côté faible, et son regard m'éblouit d'abord et me pesa ensuite. Je me sentis humilié d'être troublé par la présence d'un homme que je ne connaissais point, et qui s'était, pour ainsi dire, introduit chez moi; et je rompis le premier le silence qui règuait entre nous en lui disant assez brusquement :

— J'attends les deux mots que vous avez à me dire, monsieur.

-— Savez-vous qui je suis? me répondit cet homme.

— Nullement, mousieur.

— On m'appelle le comte de Sainte-Mars.

Ce nom me bouley ersa, comme si ma passion pomr la femme ({ui ie portait était une insulte à cet homme. Je me sentîi^ trembler et rougir. Mon inconnu sourit, et reprit aussitôt avec uDe intention manifeste de raillerie :

- Je m'appelle le comte de Sainte-Mars, et j'ai à vous parler de la jeune fille que vous avez arrachée à la colère de M. de Frobental.

- Je ne connais ni cette jeune fille ni M. de Frobental, monsieur, et je ne sais en quoi ce qui les concerne peut m'intéresser.

- Vous êtes étudiant en droit, monsieur, repartit Fincon- Qu, et quoique ce titre n'implique nullement la nécessité d'avoir la plus légère connaissance de nos lois, vous avez cependant trop d'habitude du monde pour ignorer que Févénement qui s'est passé aujourd'hui dans cette maison donnera oaissance à une instruction criminelle.

- Cela me semble probable, monsieur, et quand cela arrivera, je serai appelé comme témoin. Est-ce à cause de cela 'lue vous voulez me parler?

- Précisément, monsieur.

L'assurance de cet homme me parut fort impertinente, et je repartis en essayant de mon plus grand air de dignité :

- Auriez-vous la pensée d'influencer par avance mon téîDoigîîage?

- Je ne suis point ici pour autre chose, me dit-il froide- Cient,

- Monsieur, m'écriai -je en me levant et en lui montrant la porte du doigt, vous n'aviez que deux mots à me dire, et j'tîn il déjà entendu beaucoup plus que je n'aurais dû.

- L'inconnu suivit de l'œil la direction de mon doigt et rtprit d'un ton moqueur :

- Et si je n'obéis pas à votre injonction, si je ne sors pas iiniTW^iatement par la porte...

- En ce cas, monsieur, m'écriai-je avec colère, je vous jette...

Le sourire de cet homme m'arrêta tout court, et il reprit «1 riant tout à fait. :

^ Vous me jetteriez par la fenêtre. Ce qui prouve qu'on ût très-bien avoir l'intention de jeter quelqu'un par la fetre sans être pour cela un misérable assassin.

— 11 y a une immensedifféreoce, monsieur, entre un homme qui s'adresse à un homme, et qui vient lui faire, chez lui, des propositions insultantes; il y a, dis-je une immense dilTéreuce entre un homme, enfin, qui refuse de se retirer, et celui qui, se trouvant chez une femme, abuse de sa force pour...

L'inconnu haussa les épaules, et je repris aussitôt :

— Mais, eit vérité, monsieur, je ne comprends pas que je me donne la peine de justiiîer mon droit à vous faire sortir de chez moi; seulement il dépend de vous que ce soit d'une manière décente... ou bien...

L'inconnu s'étala dans un fauteuil et me dit :

— Soit, monsieur, jetez-moi par la fenêtre.

Il se croisa les bras et me regarda avec une parfaite tranquillité. Il y avait de quoi mettre en fureur l'homme le plus paisible. Je pris cet insolent au collet et je le soulevai ; mais, au lieu de me résister par une lutte, il se laissa retomber de tout son poids sur son siège, et me dit :

— Jetez-moi par la fenêtre , monsieur, cela vous sera facile; vous avez le poignet solide, et je ne suis pas trèslourd.

Cette imperturbable insolence m'exaspéra; je pris une canne dans un coin de mon salon, et je m'avançai sur lui le h&ton levé, en lui disant :

— Pardieu! monsieur, je ne vous y jetterai pas, mais je vous y ferai sauter.

A cette menace, rimpassibiiité de cet honune disparut; il se dressa devant moi par un mouvement si rapide et si hautain, qu'il me sembla qu'il avait graqdi de six pieds. Son œil brûla de l'éclat fulgurant d'un coup de feu tiré sur moi, et une expression si féroce contracta ses lèvres, que je reculai, comme si je m'étais senti frapper par un coup imprévu. Il y eut un moment de silence et d'immobilité de part et d'autre. Pendant que j'hésitais à frapper, l'inconnu baissa les yeux et les couvrit de ses deux mains ; j'aurais eu honte de frapper un homme qui n'eût pas vu d'où lui venait cette attaque, i

— Eh bien ! lui dis-je, sortirez-vous ? ;

11 me regarda alors comme s'il eût effacé avec ses ^ains le caractère farouche de son visage ; je n'y vis plus] qu'uue expression si douce, si suppliante, si Uvide, que j4 rougis

presque de ma brutalité , comme si j'avais menacé une femme.

- J'ai tort, me dit-il d'une voix grave, et, sur un malentendu, je ne jouerai pas l'honneur d'une famille illustre, la carrière d'un homme qui vous est lié par les liens les plus sacrés, et peut-être la vie de plusieurs personnes.

Ceci méritait attention, et, quelle que fût l'irritation que m'avait causée l'impertinence de ce monsieur, quel que fût surtout le déplaisir intérieur que j'éprouvais de l'espèce d'effroi qu'il m'avait inspiré, je ne pensai pas devoir pousser plus loin une scène de violence dont l'issue devait être, en tout cas, fort embarrassante.

- Parlez donc, monsieur, dis-je à l'inconnu ; expliquezvous clairement, si c'est véritablement une explication sérieuse qui vous a fait entrer chez moi.

Il parut se recueillir, et, après un moment de silenCe, il nie dit : , -

- Pardon, monsieur; mais les paroles qui me sont échappées ont besoin d'être expliquées. Il faudra peut-être m'écouter longtemps, en aurez-vous la patience ?

- Je n'ai aucune affaire pressante en ce moment...

- En ce cas , me dit-il , permettez-moi d'écrire un mot pour avertir une personne qui m'attend de la cause qui m'empêche de me rendre près d'elle.

- Faites, monsieur.

11 tira un portefeuille de sa poche, au moment où je lui présentais de l'encre et du papier. 11 écrivit quelques mots au crayon, et me dit en se levant :

- Je vais envoyer cela par un commissionnaire.

Il arracha le feuillet, et, comme par distraction, il jeta son portefeuille sur la table en sortant. Soit par hasard, soit de tesein prémédité, il s'échappa du portefeuille laissé ouvert cinq ou six billets de banque. Je voulus rappeler ce monsieur ; mais il me cria de l'escalier :

- Je reviens à l'instant.

Il me vint l'idée que cet homme avait désiré me montrer par cet oubli volontaire qu'il était en mesure de me payer la déposition qu'il voulait sans doute me dicter dans l'affaire de ma voisine, et je m'apprêtais à le mal recevoir. Mais au lieu de le voir revenir au bout de quelques minutes, conune U

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meravaitpomis, un quart d'heure se passa, puis une deixi heure, puis une heure entière ; enfin deux heures s'écoul^ rent ayant qu'il reparût. Au premier moment, je ne voulu point toucher à ce portefeuille pour que ce monsieur le r^ trouvât dans l'état où il l'avait laissé; mais, à mesure que j temps se passait, l'aspect ce ces billets de banque laissés | cavalièrement sur ma table finit par m'ôtre insupportabli comme s'ils étaient les interprètes parlants d'une honteu^ proposition. Bientôt je trouvai l'absence de cet homme encoi plus insolente que sa présence, et, pour me débarrasser à 1 fois du portefeuille et des confidences que l'inconnu voudrai me faire à son retour, je m'étais décidé à envoyer cherche! le commissaire de pohce et k lui remettre les billets proba blement oubliés à dessein par ce monsieur, lorsque j'entcn dis sonner à ma porte. Au lieu de celui que j'attendais, je vii un domestique en grande hvrée qui me remit un paque assez volumineux, après s'être assuré de mon nom. Le domestique se retira. Je décachetai le paquet et, sous la première enveloppe, je trouvai la lettre suivante :

« Monsieur,

» Une affaire d'une importance décisive pour moi me retient encore et m'empêchera peut-être d'aller vous voir d'ici à quelques jours. Il ne faut pas cependant que vous ignoriez jusque là les détails que je voulais vous confier : je vous remets sous ce pU la copie d'un mémoire qui n'a point été publié, pour cause d'arrangements survenus dans l'affaire qu'il concerne. Ce mémoire, quelque incomplet qu'il soit , sera sans doute suffisant pour vous édifier sur le compte de certaines personnes, lorsque vous saurez que la demoiselle que vous avez sauvée aujourd'hui est celle qui s'y trouve désignée sous le ûom de Justine. Tout ceci, monsieur, est confié à votre honneur. Je ne parle pas de l'intérêt que vous avez à ce que cette affaire soit étouffée. Vous en jugerez vousmême. Je quitte Paris pour quelques jours, mais vous me reverrez dès que je serai de retour.

» Agréez, je vous prie, etc. .

» Maximilien de Brillois, comte de Sainte-Mars. '

Malgré la mauvaise humeur que m'avait donnée cette af-

faire, tout ceci prenait une tournure assez sérieuse pour que fy donnasse quelque attention. D'ailleurs, j'étais fort curieux d'apprendre quel intérêt j'avais à ce que ce crime restât caché. En conséquence, n'ayant en ce moment rien à faire qu'à attendre l'heure de la soirée de madame Smith, je lus ce mémoire, dont je reproduis textuellement la première partie. Je dirai plus tard les circonstances qui m'empêchèrent d'en achever la lecture; car il est probable que si j'eusse pu lire ce manuscrit jusqu'au bout, les événements ejissent pris une tout autre tournure. On en jugera en me suivant pas à pas dans ce conflit d'intérêts au milieu desquels je me trouvais jeté à mon insu, sans savoir quel lien m'y rattachait ; on jugera aussi que je dus être fort surpris de la confidence qui m'était faite, lorsqu'on trouvera, à la première page de ce manuscrit, le nom d'un de mes voisins, M. de Favreuse. Quoique ce ne fût pas lui qui fût en scène , il s'agissait du chef de sa famille, et je dus penser que ce récit intéressait le vieux général. Mais je laisse à mes lecteurs le soin d'apprécier les sentiments que je dus éprouver. Voici ce manuscrit. tfote de 1840. — Sans doute, en 1829, je ne relus point ce prétendu mémoire, car probablement j'eusse fait, à cette époque, la remarque que je viens de faire : c'est que ce n'est là ni le style ni la forme d'un mémoire destiné à être mis sous les yeux de juges appelés à décider une question d'Etat. Cela ressemblait beaucoup plutôt à un roman. Malheureusement, •luelle que soit la manière dont ils sont exposés et racontés, les faits que cet écrit révèle sont exactement vrais ; et quoique je récuse la responsabilité du récit ou plutôt de son esprit, je n'en garantis pas moins l'authenticité des événements dont il parle. •

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MÉMOIRE A CONSULTER

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