‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 13 sur 51 · DEUX NOBLES DEMOISELLES, LEURS ÉPOUX ET LEURS MOEURS — UNE RENCONTRE · texte numérisé non relu

DEUX NOBLES DEMOISELLES, LEURS ÉPOUX ET LEURS MOEURS — UNE RENCONTRE

Le duc de Favreuse, l'un des plus riches propriétaires du midi de la France, avait marié sa fille aîoée, Hélène de Favreuse, au duc de Frobental, l'un des plus anciens et des plus puissants seigneurs de cette aristocratie flamande, laquelle a survécu jusqu'à présent à toutes les révolutions qui ont fait de ce qu'on appelle aujourd'hui les Pays-Bas (i) l'appoint de presque tous les partages conclus entre les grandes puissances de l'Europe. Ce mariage s'était célébré le I5 août 1790. Huit jours après, le duc de Favreuse mariait sa seconde fille, Jeanne de Favreuse, à M. le marquis de Prémontré, député à la Constituante, lequel, malgré son .titre, était fort avancé dans le parti de la Révolution.

Par un acte authentique et fort régulier, M. le duc dfe Favreuse avait partagé la lotaUté de ses biens entre ses deux filles, à la charge par elles et leurs maris de lui payer une rente de cent mille écus, en quelque pays qu'il lui plût de la recevoir. Indépendamment de cet acte, M. de Favreuse en avait fait un second par lequel il se réservait le droit de reprendre ses biens, dans un délai de dix ans, à la charge par lui de servir à chacuue de ses filles une rente de cinquante mille écus. Ces deux matiages faits et ces précautions prises, M. de Favreuse attendit les événements, après les avoir pré- Tus avec une rare sagacité. Lorsque le séjour de la France

(1) Depuis que ceci est écrit, on a fait de cette province le ^yaume d« Belgique.

devint dangereux pour les ^ens qui avaient un grand nom et une grande fortune, le duc émigra, en laissant ses deux gendres chargés du soin de protéger ses immenses propriétés. La fortune personnelle de ces deux messieurs étant engagée par contrat au service de la rente reconnue à M. de Favreuse, celui-ci partit parfaitement garanti contre les éveur tualités de l'avenir.

Le premier gendre, M. de Frobental, se tint coi . pendant Torage révolutionnaire, et en 1795 il avait un héritier de sa fortune et de son nom, sans avoir été inquiété un seul moment. Quant à M. de Prémontré, il eut Thabileté vulgaire d'être avec Robespierre jusqu'au 7 thermidor, jour où il passa du côté de Tallien. Après cela, il se fit le prôneur de Tabbé Sieyes, et peu de temps après il pressentit si bien le génie de Bonaparte, que, le 17 brupaaire, il disait de Sieyes que c'était un pauvre reste usé d'oratorien bavard. Aussi fut-il du sénat impérial avec les noms un peu bien sonnants qui avaient échappé à la guillotine, et il allait enfin jouir du fruit de ses savantes petites lâchetés, lorsqu'il fut emporté par un catarrhe, une maladie tout à fait digne, de sa vie. Le duc de Frobental, au contraire, monta sur le théâtre politique au moment où M. de Prémontré en disparut. 11 apporta à la cour impériale son grand nom et son immense fortune, et la duchesse de Frobental y fut particulièrement distinguée par sa beauté et sa conduite exemplaire.

Mais il nous faut revenir maintenant sur le passé, ^t, après avoir exposé ce que fut l'existence extérieure et trèsvulgaire des deux sœurs, il faut raconter les petits événements qui devaient plus tard la dramatiser.

Vers le commencement de l'année 1798, une chaise de poste prenait le chemin du château de Prémontré, situé à une petite lieue de Mazamet. C'était précisément le 22 mars, et quoique cette date soit celle du retour du printemps, la campagne était couverte de neige, et un froid excesgif avait durci cette neige au point que voiture et chevaux glissaient a tout moment et ne pouvaient presque pas avancer. Cependant un homme placé dans l'intérieur ne cessait d'exciter par ses cris, ses menaces et ses promesses d'argent l'ardeur impuissante du postillon, qui se fatiguait autant à frapper ses chevaux que les chevaux à traîner la voiture. Quand les

imprécations et les prières de cet homme cessaient, on entendait du fond de la berline des gémissements qu'on semblait vouloir étouffer.

— Adrien, disaient la femme qui se plaignait ainsi, car c'était une femme ; Adrien, n'arriverons-nous pas? ces douleurs sont affreuses, je me sens mourir.

— Du courage, Hélène, du courage! lui répondit l'homme qu'elle avait appelé Adrien. Encore quelques minutes et nous serons chez votre sœur.

La malheureuse Hélène ne répondait pas : son mouchoir, mâché avec fureur entre ses dents, étouffait un moment les cris qui montaient de sa poitrine. Mais un brusque cahot venait-il rendre ses douleurs plus aiguës, un cri s'échappait, et la barrière qu'elle opposait à ses souffrances étant rompue, ses gémissements s'exhalaient avec violence. Alors l'homme qui l'accompagnait portait un regard inquiet sur la route, examinant attentivement si personne ne pouvait entendre ces cris ; puis il recommençait ses menaces au postillon, qui lui répondait par d'affreux jurements, attestant tous les saints du paradis que pour un million il ne voudrait pas recommencer la course qu'on lui faisait faire.

On était arrivé au milieu d'une côte assez roide, et les cris de la femme, les exhortations du voyageur, les jurements du postillon éclataient en un trio furieux, lorsque d'un petit sentier qui s'allongeait sur le flanc de la montagne sortit un homme conduisant un attelage de bœufs traînant une herse renversée les pointes en l'air. On avait piqué sur ces pointes trois ou quatre bottes de paille sur lesquelles cet homme était assis,, et il se faisait ainsi traîner par quatre bœufs qui, malgré le mauvais état du chemin, enlevaient aisément un poids si léger. Les cheyaux de la voiture, qui semblaient à bout d'efforts, s'arrêtèrent tout à coup, et ce fut tout au plus s'ils purent empêcher la voiture de reculer et de redescendre toute la partie de la côte qui avait été si péniblement gravie. La femme continuait à crier, et le monsieur criait plus fort que jamais :

— Cinquante louis pour toi si tu arrives avant la nuit!

- Jusque là le postillon, soutenu par l'appât de ces magnifiques promesses, avait fait des efforts surhumains pour mériter la récompense promise. Mais quand il jugea que tous

^ efforts étaient inutiles, il abandonna complètement ia partie, et descendit de cheval en disant :

— Au diable ! monsieur ; quand vous leur mettriez des fers d'or avec des clous de diamant, mes bêtes ne pourraient pas faire un pas de plus.

En ce moment la voiture était comme enveloppée dans le Quage de hrume qu'exhalait l'ardente sueur des chevaux.

— Hé! cria du bord du chemin une voix moqueuse et mordante, qui diable assassines-tu là, Limassou''

Pendant que le monsieur ouvrait la portière de la voiture et sautait à terre pour activer plus énergiquement le mauvais vouloir du postillon, celui-ci s'était approché du paysan gravement assis sur son traîneau, et lui disait, avec cette exaltation de gestes et de paroles qui donne un relief si pittoresque aux bonnes comme aux mauvaises qualités des gens du pays :

— C'est moi qui suis assassiné, Jean ; encore une fois je suis victime de mon bon cœur. Il y a là-dedans une dame avec un homme qui viennent de je ne sais où. Ils se sont jetés à mes pieds en m'offrant dix. louis pour les conduire de Mazamet à Prémontré. Tu me connais, je suis la bonté en personne ; je n'ai pas voulu leur refuser ce service, surtout à la dame, qui est très-jolie, et voilà dans quel embarras je me suis mis! Les bètes n'en peuvent plus... elles suent leur sang... elles vont prendre un coup d'air, dans cinq minutes elles seront fourbues à ne pouvoir plus mettre une jambe devant l'autre, et j'aurai perdu deux chevaux de cinquante pisloles chacun pour avoir été humaiu et charitable.

Pendant que Limassou parlait ainsi, le monsieur appelé Adrien s'était approché des deux interlocuteurs. Le paysan le regarda d'un œil perçant, et sans répondre à Limassou, il lui dit, en dirigeant son aiguillon sur les bœufs de son attelage :

— Quel est celui-là ?

— Ça, dit Limassou, c'est le laquais de la dame de la voiture.

Jean toisa le laquais, regarda le postillon,' se gratta le bout du nez en sifflotant un petit bout d'air, et fît entendre à ses iKEufs le Hehouhé, pitchùu ! qui devait les remettre en marche. Les bœufs attendaient sans doute un commandement

plus direct, car c'est à peine s'ils appuyèrent leur front sur le joug qui les tenait attelés; mais celui qui avait été désigné comme le laqqais de la dame, celui qu'elle appelait Adrien, s'écria aussitôt :

— Hé! Tarnî, par grâce, un moment; ne pouvez-vous pas nous aider à nous retirer de ce mauvais pas?

— Moi? dit le paysan; que nenni! je devrais être rentré depuis une heure à la maison, et ça serait fait si je ne m'étais pas amusé à tuer des grives le long du bois de Prémontré.

— Vous venez de Prémontré ? dit Adrien ; cela prouve que vous connaissez le chemin.

— Oh! reprit Jean, ça prouve que si je ne m'étais pas attardé, vous ne m'auriez pas rencontré ; que si vous ne m'aviez pas rencontré, vous vous seriez tiré de là d'une façon ou d'une autre, et que par conséquent vous n'avez pas besoin de moi.

— Un moment, donc! reprit le domestique en voyant le paysan faire mine de reprendre sa route ; vous voyez bien que nous ne pouvons sortir d'ici que grâce au secours de quelqu'un qui passera de ce côté, et par le temps qu'il fait, il n'y a pas de chance que nous rencontrions d'autres personnes que vous.

En ce moment, les cris de la dame se firent entendre plus éplorés, plus douloureux que jamais.

— Hélène!... Hélène... du courage! dit Adrien en courant vers la voiture ; prenez courage!

Jean le paysan le suivit de l'œil, et dit au postillon :

— Et tu dis que c'est le valet de cette dame, Limassou?

— Il me l'a dit.

— En ce cas, fit le paysan, si la dame est jolie, le service doit être agréable.

— Oh 1 fît Limassou, tu es bien nommé Jean Moline le Poison : tu ne peux pas dire une parole qu'elle ne renferme une mauvaise pensée.

— A ton aise, Limassou ! dit Jean : cela ne me regarde pas.

Pour la troisième fois, il parut vouloir reprendre son chemin; mais pour la troisième fois Adrien l'arrêta et lui dit:

DE LA RUE DE PROVENGE. ^i»

— Tu n'as pas envie de gagner deux louis?

Jean regarda le monsieur d'un air ébahi, et, se tournant vers Limassou, il dit :

-- Est-ce qu'il est fou, celui-là?

Adrien fronça le sourcil.

— M'as-tu entendu, drôle? lui dit-il.

Le paysan se leva sur son traîneau, et repartit d'une voix insolente :

— Prenez garde à ce que vous dites, mon petit monsieur ; je passe tranquillement mon chemin, et je ne suis pas un homme à me laisser attaquer de parole ou d'action par qui que ce soit.

Adrien fit un geste d'impatience, et il allait sans doute commencer une querelle, lorsque la femme qui était dans la voiture se pencha à la portière et s'écria :

— Mon Dieu 1 Adrien, donnez-leur tout ce qu'ils vous demanderont!

Le paysan la regarda, et bien que cet homme parût être parfaitement maître de lui-même, il laissa échapper une exclamation d'étonnement, et tout aussitôt il sauta à bas de son traîneau, et dit à Adrien :

— Combien donnez-vous pour que je vous mène à Prémontré ?

— J'ai promis dix louis à cet homme, fit Adrien, tu en auras autant.

— Vous avez promis cinquante louis, dit Limassou.

— Cinquante louis, soit ! dit la dame qui était restée penchée en dehors de la voiture.

^ Cinquante louis pour nous deux, fit Jean, ça ne peut pas s'arranger comme ça ; je ne veux rien avoir à partager avec Limassou.

— Eh bien ! dit celui-ci, tu n'auras rien, car je les mènerai tout seul. Allons, remontez en voiture, nous allons aller comme le vent.

Sur ce, Limassou se mit à fouetter ses rosses à tour de bras. Ces malheureuses bêtes firent deux ou trois efforts inutiles qui n'aboutirent qu'à imprimer à la voiture d'assez violentes secousses pour que la dame recommençât ses cris. Jean Moline se mit à rire en sifflotant. Adrien se retourna 'ers lui; tant d'insolence et de cruauté exaspéra le généreux

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Limassou ne fait que recevoir des coups de poing qui Texaltent et le mettent dans un tel état, que bientôt il devient pourpre de colère et que la sueur coule de son front.

A ce montent, Moline le renverse, le saisit à la gorge et lui dit :

— Ecoute, imbécile, tu avais le /roîd .- dans un quart d'heure tu étais mort, si je ne t'avais si gentiment frictionné; profile de ta chaleur... file à Mazamet, renvoie-moi le docteur, il y a six louis pour loi s'il vient.

— Hé! merci, merci, dit Limassou en se secouant; je crois que tu as raison... Un dernier tour pour me dégourdir!

Mais au lieu de se battre, voilà nos deux hommes qui se mettent à daUser ensemble une bourrée, au milieu de la route, avec des cris, des chants qui font retentir les échos de la montagne. Puis tout à coup Limassou part comme un trait, sans dire un mot, et Jean Moline reste seul avec la voiture et les voyageurs.

SUITE DU MÉMOIRE A CONSULTER

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