‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 18 sur 51 · LES BONNES MÈRES · texte numérisé non relu

LES BONNES MÈRES

Une heure après, la marquise entrait avec le comte de Sainte -Mars dans la maison de Jean Moline. Us trouvèrent la famille du paysan assemblée dans la cuisine, et ils apprirent

tout aussitôt que l'étrangère était accouchée, et que le docteur avait défendu qu'on entrât près de la malade jusqu'à ce qu'il eût ranimé ses forces épuisées par tant de fatigues et de douleurs. Madame de Prémontré s'assit au coin de la vaste cheminée de la cuisine et aperçut alors Jean Moline debout, appuyé à l'autre angle de cette cheminée. La marquise baissa la tête et laissa échapper un profond soupir ; mais elle domina tout aussitôt le trouble qu'elle avait éprouvé en voyant les regards curieux et insolents avec lesquels le père Moline l'examinait, et elle dit froidement à Jean :

— Eh bien, Jean, commeift va ta femme?

— Très-bien, répondit Moline doucement.1

— Et l'enfant?... dit madame de Prémontré d'une voit légèrement altérée.

— J'espère qu'il ira bien, repartit Jean Moline en fronçant le sourcil.

Ces paroles étaient à peine échangées entre le paysan et la marquise, qu'une voix à la fois plaintive et colère se fît entendre à l'angle d'une porte entr' ouverte :

— Jean 1 disait cette voix, viens ici, viens!

Jean se retourna, et, poussant un cri, il courut à la porte.

— Qu'as-tu fait, malheureuse 1 dit-il en prenant dans ses bras Bernardine ; tu t'es levée... et te voilà les pieds nus par terre!

En parlant ainsi il emporta sa femme dans son lit, et celleci, sans s'inquiéter si les paroles qu'elle prononçait pouvaient être entendues de la cuisine, lui répondit :

— - Reste ici, Jean; je ne veux pas que tu ailles là-bas... je ne veux' pas que tu revoies cette femme.

— Silence! dit Moline qui s'éloigna pour fermer la porte de tommunication.

— Jean ! cria Bernardine en se rejetant en bas. de son lit avant qu'il eût fermé la porte, Jean ! n'y va pas, ou je ferai ' un malheur...

Moline revint vivement vers sa femme et lui dit en la replaçant dans son lit :

— Mais je ne m'en vais pas... je voulais fermer la porte...

— Ah! fit Bernardine, tu as peur qu'elle m'entende...

— Tais-toi... tais-toi... fit Jean en jetant un regard de côté. Bernardine ie tenait par les deux mains et ajouta :

— Ah! tu as peur d'avoir l*air de rester avec moi... tu as peur de m'aimer devant elle, n'est-ce pas?... Elle se moquerait de loi... elle te dirait que tu es un imbécile.

— Bernardine, dit Jean en baissant la voix, tu es folle... Tu sais.bien que je t'aime, que je n'aime que loi... '

— Eh bien ! dit Bernardine en attachant sur son mari un regard élincelant, dis-le tout haut... dis-le bien haut pour

' qu elle l'entende.

— Bernardine, reprit Jean en baissant encore la voix, ne fais pa? de scène, je t'en ijrie; si ce n'est pas pour elle, que ce soit pour sa sœur qui est tout près et que tu aimes...

— La duchesse ne peut m'en tendre, tu le sais bien, reprit Ëernardine qui s'animait de plus en plus. Mais c'est toi qui as peur de faire de la peine à cette femme... Tiens! s écriat-elle en se mettant violemment sur son séant, je parie que tu l'aimes encore !

— Tid es folle... tais-toi... tais-toi... disait Moîine qui n'osait pas s'arracher des mains de sa femme pour fermer la porte; car il aimait Bernardine de cet amour qui rend obéissant et timide l'homme le.plus implacable et le plus résolu.

— Eh bien ! reprit Bernardine, dis-moi que tu ne l'aimes plus... dis-le... tout de suite.

— Assez... assez... tais-toi, fît Moline en se dégageant de sa femme et courant vers la porte.

— Ah! c'est comme ca... s'écria Bernardine en se levant et en portant la main sur un berceau placé à côté d'elle.

— Malheureuse! cria Molhie en revenant encore une fois.

^ — Eh liien ! fit Bernardine au comble de la fureur, quand je tuerais mon enfant... je ferais comme elle... peut-être que ça te plairait ! ^

Moline arracha le berceau à sa femme, qui retomba sur son lit, épuisée par ce transport de jalousie insensée ; puis il courut fermer la porte sans oser regarder dans la cuisine l'effet qu'avaient pu produire ces étranges paroles.

M.' de Sainte-Mars les avait écoutées avec étonnement, et il est probable qu'il n'en eût pas compris le sens si Moline le

père et sa fenuae ne les eussent appliquées à celle qu'^es concernaient.

Tandis que la marquise cachait avec terreur sa tête dans ses mains, la vieille femme poussait soi^ mari du coude et disait tout bas :

— Ali! regarde-la!... C'est bon de s'amuser... mais ça se paie*..

— Ah ! si elle pouvait étrangler la Bernardine, repartit le père Moline, quel bon débarras !

Mais au moment où retentirent les derniers mots qui accusaient une mère d'avoir tué son enfant, la marquise se redressa tout à coup, l'œil hagard, le visage pâle, les dents serrées. La mère Molloe se leva aussi de sou côté, aussi épouvantée que la marquise, et la vieille femme, atterrée par le regard de madame de Prémontré, baissa là tête en murmurant sourdement :

— Ce ne peut être que Jean qui le lui ait dit.

Avant que M. de Sainte-Mars eût pu se rendre compte des faits inouïs que révélaient ces paroles, une seconde porte s'ouvrit : c'était celle de la chambre où était la duchesse.

Le docteur Bonnissens parut.

-— Vous pouvez entrer, madame, dit-il.

La marquise se précipita dans la chambre, et le comte la suivit. La duchesse, en les voyant, tendit la main à sa sœur, et dit au comte de Sainte-Mars d'une voix brève et impérieuse :

— Laissez-moi seule avec Jeanne, monsieur.

Le comte, sans savoir pourquoi, fut alarmé de cette demande, et répondit doucement :

— Pourquoi vous laisser seule avec madame ? Ne dois-je pas savoir ce que vous voulez décider?

— Je veux être seule avec ma sœur, monsieur ; je le veux ! entendez-vous?

— Venez, monsieur, repartit le docteur... venez... il ne faut pas contrarier les malades... D'ailleurs, ajoula-t-il en regardant la marquise en face, nous sommes Jà tout près, et nous pouvons entrer au moindre bruit.

Le médecin et le comte se retirèrent alors, et les deux sœurs restèrent en présence.

ISO LA MAISON N» S

La duchesse regarda alors Jeanne avec plus d'attention, et remarqua la pâleur de son visage et la terreur dont il était empreint.

— Qu'avez-vous donc, Jeanne? lui dit-elle, et l'aspect de mon malheur vous épouvante-t-il à ce point que vous ne m'ayez pas encore enîbrassée ?

— Que voulez- vous de moi, Hélène ? reprit ta marquise d'une voix entrecoupée et mourante. Parlez... parlez vite... ce que vous voudrez... je le ferai... Mais hâtez-vous... je ne puis pas... je ne veux pas rester dans cette maison une minute'de plus.. Parlez... parlez donc !...

La duchesse examinait sa sœur sans pouvoir comprendre la cause de cette épouvante; mais elle-même était sous l'empire d'une pensée trop affreuse pour s'arrêter à demander une explication, et elle dit à Jeanne :

— Voulez-vous me sauver?

Jeanne ne répondit que par un signe afiîrmatit

— Eh bien ! reprit sa sœur, vous êtes toute-puissante dans ce pays, vous pouvez faire taire à prix d'or tous les gens qui vous entourent.

— Ils se tairont, dit Jeanne.

— Ce n'est pas assez, il ne faut pas qu'un intérêt, quel qu'il soit, puisse jamais les pousser à rompre ce silence.

Jeanne ne répondit pas, et la duchesse reprit :

— Un jour peut venir où, après avoir vendu cher leur discrétion, ils voudront encore en tirer parti, en menaçant de révéler mon secret.

— Ah!... fit Jeanne en regardant sa sœur pour la première fois avec attention.

— En doutez-vous?... Mais la révélation de ce secret ne -serait à redouter qu'autant 'qu'elle s'appuierait sur un témoignage... présent...

La duchesse s'arrêta, et bravant le regard ardent de sa sœur, elle ajouta, en parlant d'une voix basse et sifflante :

— Comprenez-moi bien ! Je suis venue à Prémontré parce que, dans une de vos lettres, vous m'aviez dit que vous étiez fort malade, et que j'ai craint que, seule dans ce pays perdu, vous n'eussiez pas près de vous tous les soins nécessaires...

— Je vous comprends, répondit Jeanne.

— Un accident m'aura forcée à m'arrêter dans cette maison... Je m'étais trompée : vous n'étiez pas malade. Je vous ai envoyé avertir et vous êtes venue me chercher...

— Soit... soit.,.

— Vous m'avez trouvée souffrante des fatigues de la route... accompagnée simplement d'un valet de chambre que je chasserai demain et qui quittera le pays...

— C'est bien... c'est bien...

-- Puis je serai repartie pour Paris quinze jours après. Puis si, dans quelques années, l'un de ceux qui savent le secret de ce qui s'est passé ici osait menacer de le divulguer, ce serait un misérable calomniateur.

— C'est juste... c'est juste... fit la marquise avec un ricanement amer.

— Mais, dit la duchesse trop préoccupée de ce qu'elle allait dire pour remarquer l'expression du visage de sa sœur, pour que cette accusation puisse être taxée de calomnie, pour que rien n'en vienne appuyer la vraisemblance, il faut qu'il n'en reste aucune trace... vivante...

La même insinuation se reproduisait sous les xnêmes formes. Mais la marquise ne répondit pas, et la duchesse reprit en se penchant vers sa sœur et en l'attirant contre elle :

— Il faut.,, que cet enfant disparaisse.

Jeanne appuya la main sur le iront de la duchesse, la força à la bien regarder en face, et la repoussant violemment sur son lit :

— J'étais sûre que vous alliez en venir là.

— Eh quoi! s'écria la duchesse en se relevant, vous me refusez?...

— - Un crime... un crime! lui dit sa sœur en se penchant' sur elle et en la tenant éperdue sous son regard; un crime!... vous ne savez pas ce que c'est qu'un crime... Jl y a des heures où il se lève devant vous et vous barre le passage... 11 y a des heures où il couche à côté de vous et vous embrasse... 11 y a des heures où le crime parle de tous les coins d'une maison...

La marquise était hors d'elle, elle s'approcha encore plus de sa sœur et dit encore plus bas :

— Vous n'avez donc pas entendu Bernardine ?. . .

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-- jwme,.. Jeanne, Ut la duchesse, je ne vous comprendij pas*., que voulez- vous dire?

— Je veux dire que c'est assez de mon crime sans que je me fasse la complice du vôtre...

— Quoi !.'.. vous ! dit la duchesse épouvantée. .

— Ouil moi!... dit Jeanne.

— Horreur! fit la duchesse en se reculant.

Jeanne demeura immobile d'étonnement à ce cri d'indignation, et attachant un regard menaçant sur sa sœur, elle! lui dit :

— Et vous venez de me le proposer pour vous sauver? La duchesse regarda Jeanne d'un air froid et lui répondit.

— Miiis moi j'ai une réputation intacte à conserver. Cette réponse, au lieu d'exaspérer la marquise, parut Tac-

cibler, et elle tomba sur une chaise en poussant un sourd gémissement. Du reste, ce mot est vrai, c'est la sincérité de l'hypocrisie poussée à sa dernière puissance. Un moment après, madame de Prémontré se releva et reprit avec plus de douleur que de colère -:

— Oui! oui! c'est juste! Moi qui suis perdue... à quoi bon un crime? il était inutile... Mais vous, dont tous les désordres ont été si habilement cachés que pas un de ceux qui vous connaissent n'oserait élever le moindre cloute sur votre vertu, le meurtre vous est permis... il sauvera votre honneur... car vous avez encore un honneur.

La marquise s'arrêta, et tendant ses bras au ciel avec une expression de douleur, elle s'écria :

— Eh bien, que Dieu juge entre nous! Donnez... donnez-moi cet enfant! vous n'en entendrez plus jamais parler,

A ces mots, et sans attendre la réponse de la duchesse ; elle s empara de l'enfant, et l'enveloppant dans son manteau , elle s'échappa par une porte qui ouvrait sur la cour.

La duchesse demeura seule, épouvantée des paroles et de l'action de sa sœur ; puis, lorsqu'un temps assez long se fût écoulé, elle appela doucement.

Le docteur et M. de Sainte-Mars entrèrent en môme temps. Tous deux, en ne retrouvant pas la marquise dans la cham-

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fe, regardèrent avec terreur de tous côtés, et le comte (cria : ,

-Et ma fille?...

— Ma sœur s'en est chargée, dit- froidement la duchesse; le lui choisira une nourrice loin de ce pays. Quant à moi ,

m'engage à faire à M. le docteur une pension de douze fats francs pour donner ses soins à Tenfant s'il vit, et dans cas où il mourrait, je ne croirai pas avoir trop payé les hs et la discrétion du docteur en portant cette pension à jnx mille livres.

ILe docteur Bonnissens ne répondit point, et, s'élançant

tia porte laissée entr'ouverte, iï essaya de rejoindre la quise.

jQuant à M. de Sainte-Mars, demeuré seul avec madame de nbental, le cœur rempli d'un soupçon si terrible qu'il n'oit le montrer tant il était outfageaat pour celle qui en . lit Tobjet, il interrogea longtemps la duchesse pour savoir I lelles dispositions elle avait prises pour sa fille, mais il ne U en obtenir qu'une réponse à toutes ses questions : "

— Ma sœur s'est chargée de tout.

('Quelques heures après, le docteur revint, il annonça que

l^nfant n'avait pu résister au froid excessif qui l'avait saisi

^dant le trajet de la chaumière au château de madame

{ Prémontré et que par conséquent toute trace de cet évé-

fment avait disparu.

.Le lendemain, on transportait la duchesse chez sa sœur. il jour-là même, le comte de Sainte-Mars repartit pour iris, chassé, devant les habitants du château, comme un klet inintelligent qui avait exposé les jours cîe sa maîtresse m s'adressant, pour la conduire, à un postillon ivre qui iait abandonné la voiture sur la route. Quinze jours aprè?, I duchesse repartait pour Paris, et y retrouvait son mari,

Iii la grondait doucement de cette folle exaltation d'amour atcrnel qui lui avait fait entreprendre un voyage si dauereux.

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