CONNUS OU INCONNUS
Voilà OÙ j'en étais de la lecture du manuscrit qui m'avait été conlié, lorsque je m aperçus que Theure était venue de me rendre chez madame Smilh. Bien que ce récit m'eût vivement intéressé, autant par Ja gravité des faits qu'il révélait que par Tétrange hardiesse qu'on avait montrée en me les confiant, je remis au lendemain à en lire la suite. D'ailleurs, une chose me préoccupait dans ce récit, bien plus que les crimes de madame de Prémontré et de madame de Ffobental : c'était d'y trouver le nom du comte de Sainte* Mars, ce nom que portait la belle Fanny. J'espérais y trouver des renseignements sur elle. Cet espoir était si vif, que je ne m'étais pas aperçu que jusque là il n'avait été null^ ment question de celte Justine que j'avais arrachée aux mains brutales de M. de Frobental le fils. Comme je l'ai dit, l'heure était arrivée de me rendre chez madame Smilh, et je n'hésitai pas entre une lecture où je n'étais pas sûr de trouver les renseignements que j'espérais et la certitude de voir enfin ma divinité. Voir madame de Sainte-Mars, lui parler, lui faire comprendre l'amour extravagant que j'avais pour elle, voilà la seule chose qui m'occupa.
Une heure après, j'entrai chez madame Smith, plus ému c( plus tremblant que je ne l'avais été. J'allais y trouver mon bonheur où mon désespoir, j'allais y décider de ma vie. Je le croyais aiusi, et peut-être cela a-t-il été vrai, mais assurément ce ne fut pas dans le sens que j'avais prévu.
^arrivai trop tôt. Le petit calcul que j'avais fait pour me glisser furtivement dans un coin de Tapparteraent et y choisir une place d'où je pourrais contemplermadamede Sainte- Mars et la battre en brèche du feu de mes regards, fut complètement déjoué. Je me trouvai seul avec madame Smith. Elle me rit au nez en me voyant, rit encore plus fort en me demandant comment je me portais, et fît frémir la chambre de son rire lorsque je m'assis à côté de son feu.
- Eh bien, mon petit voisin, me dit-elle en me secouant la main, ça va donc mieux?
- Beaucoup mieux.
- Et vous n'avez plus envie d'aller vous promener aux Champs-Elysées ?
Je rougis de colère et de honte.
- 11 ne faut pas rougir pour ça, mon voisin, me dit madame Smith ; de plus fins que vous y ont été attrapés. Et d'ailleurs vous êtes assez gentil pour que ça pût être vrai... Nous reparlerons de ça... J'entends sonner : si c'est une prande femme sèche, avec un nez à bec de corbin, passez dans la pièce voisine, j'ai deux mqts à lui dire en particulier ; je vous rappellerai quand ce sera fini.
Je trouvai les façons de madame Smith si malséantes, que je la saluai silencieusement, comme pour me retirer ; elle me prit vivement par la main, et me dit brusquement :
- Ne vous en allez pas, au moids, nous avons besoin de vous ce soir... surtout après ée qui s'est passé ce matin.
L'événement du matin était la tentative d'assassinat à laquelle j'avais arraché Justine. Quel rapport y avait-il entre cet événement et ma présence chez madame Smith? J'avais beau être parfaitement niais, j'avais beau être amoureux et par conséquent être encore plus niais, les paroles de madame Smith me frappèrent, et plus que ces paroles encore, le changement de ton de la joyeuse commère.
Elle écoula des voix qui parlaient dans une espèce de petite salle à manger précédant le salon à alcôve où je me trouvais, et elle me dit tout bas :
- C'est elle.
^8 par un coup d'oeil tel qu'elle aurait pu l'adresser
à un écolier qu'elle eût élevé, elle. m'enjoignit de sortir. Je complais bien sortir tout à fait, malgré rexlrôrae désir que j'avais de voir ma Fanny si inabordable, lorsque la grande femme attendue parut à la porte du salon au moment où j'allais la Iranchir. Quelle que fût ma mauvaise humeur, je m'arrêtai en la voyant, et maîgrée la triste opinion que madame Smith m'avait donnés, par ses manières, du monde qu'elle devait recevoir, je demeurai frappé d'une sorte de respect craintif à l'aspect de la femme qui entra. Il est fort difficile de dire l'âge de cette femme; car elle portait à la fois sur son visage les signes d'une vieillesse avancée et ceux d'une force qui ne lui appartient plus. Des cheveux blancs et luisants comme la soie encadraient un visage d'une pâleur d'ivoire et d une maigreur etfrayante ; mais les sourcils étaient restés noirs et couronnaient des yeux d'un gris foncé et d'un éclat extraordinaire. Puis, lorsque madame Smith, après une humble révérence à cette dame, lui eut dit d'une voix soumise : « Monsieur Michel Meylan, madame, » cette dame me sourit avec une gravité encourageante, et me montra des dents jeunes, faîches, intactes.
Je m'inchnai, et pendant ce temps madame Smith, obéissant à un petit signe de tôle imperceptible, s'adressa à moi, et me montrant cette cjame, me dit à mon tour : « Madame la duchesse de Frobental. »
Ki ma mauvaise humeur, ni mon dessein bien arrêté de quitter cette maison ne purent résister à la surprise que ce nom excita en moi et au désir que j'éprouvai de connaître plus particulièrement la femme dont je venais d'apprendre un crime si abominable. D'un autre côté, madame de Frobental était sans doute la mère de l'assas&in de Justine. L'insistance de madame Smith pour me garder me fut expliquée. Ce ne fut môme que lorsque la réflexion me fit souvenir que le nom de Sainte-Mars se trouvait aussi mêlé dans cette histoire, que la pensée de ma belle Fanny me reprit au cœur; mais ce n'était plus d'une façon aussi absolue, aussi exclusive- Je ne pensais plus à elle seule, tant cette rencontre et l'aspect de madame de Frobental m'avaient frappé.
Cependant j'étais entré dans la salle à manger, tandis
i|ue les deux dames restaient dans le salon, dont elles lYaient fermé la porte. La position était assez humiliante ; ma curiosité excitée au plus haut point me la fit supporter. Séanraoins ma patience eût pu se lasser, si Patiente availr <té longue ; mais au bout de quelques minutes je, ne fus plus seul ; deux personnes entrèrent : un monsieur en cravate blanche à nœuds menaçants, une dame en toilette magnifique.
Je ne les reconnus pas au premier abord; mais pendant que la servante de madame Smith s'introduisait dans le salon pour annoncer leur arrivée, je remarquai que le monsifiur et la dame chuchotaient tout bas en me regardant, fe les examinai mieux, et dans le visage encore plus empesé que la cravate du monsieur, dans la figure jeune, ffiodeste et charmante de la dame, je reconnus mon joyeux voisin, M. Deslaurières, et sa femme l'effrontée promeneuse des Cliamps-Elysées. Le sentiment de répulsion qu'elle m'avait inspiré s'accrut, pour ainsi dire, par le contraste qui jexistait entre sa physionomie et ses actions. Tant de beauté Ingénue couvrant une si indigne conduite, était à mes yeux un mensonge révoltant. Je me pris à plaindre ce bon M. Deslaurières,. qui portait sur son visage cette ineffable confiance qui donne un si vif relief au ridicule d'un mari 1 trompé.
k me détournai après les avoir salués froidement ; mais S. Deslaurières vint à moi et me dit de Tair le plus joyeux :
- Monsieur Meylan, notre voisin, je crois?
- Moi-même, m('nsieur.
■- Un ami de notre ami Morauilaid?
- Oui, monsieur.
Il m'adressa un sourire aimable et ajouta : -
- Les ami<( des amis sont nos amis. La connaissance est faite entre nous, permettez que je vous présente tu ma femme.
- A madame ? dis-je en baissant les yeux.
- Ah ! ru M. Deslaurières en riant, Morinlaid m'avait bien ^l que vous étiez... horriblement sauvage... Est-ce que les jolies femmes vous font peur?
Je ne puis dire quelle répugnance j'éprouvais à aborder
madame Deslaurières. Indépendamment de Topinion que j'avais d'elle, sa rencontre se rattachait à une mystification dont je souffrais encore. Ce fut donc le plus gauchement du monde et de Tair le plus renfrogné que je me laissai conduire jusqu'auprès d'elle. M. Deslaurières me présenta. Je saluai d'un air gKcé et sans parler. Madame Deslaurières me regardait avec une attention dont je ne pus pSis comprendre le molif.
— Vous avez été malade, monsieur? me dit-elle.
Avant de lui répondre, je regardai près de moi. Déjà M. Deslaurières était à l'autre extrémité de la salle à manger. Ce brave homme semblait n'avoir eu d'autre Fouci que de se débarrasser de sa femme pour aller causer avec la servante qui sortait. du salon. Comme je l'ai dit, j'étais animé contre madame Deslaurières de très-mauvais sentiments, et j'avais trouvé fort impertinente la question qu'elle venait de m'adresser ; je lui répliquai donc assez sèchement :
— Oui, madame, j'ai été fort malade d'une promenade maladroite que j'ai faite aux Champs-Elysées.
Madame Deslaurières rougit jusqu'au blanc des yeux, et j'eus la grossièreté d'ajouter en souriant :
— Mais je vois que la promenade n'est pas fatale à tout le monde.
Madame Deslaurières ne put dissimuler sa confusion, et j'allais m'éloigner lorsque M. Deslaurières nous cria de loin :
— Allons, allons, entrons... Eh bien! jeune homme, donnez donc la main à ma femme.
Je m'attendais à un refus hautain et méprisant, car je croyais savoir que les dames de celte espèce ont d'ordinaire à leurs ordres une indignation factice qui \guv sert à couvrir, vis-à-vis des sots, la colère qu'elles éprouvent de se voir démasquées. Mais je fus très-é tonné de voir madame Deslaurières me donner la main, non point avec une fausse modestie qui m'eût paru aussi effrontée qu'une expression d'audace, mais avec une confusion véritable. Sa main tremblait, une rougeur pourprée couvrait son visage, et en la regardant plus attentivement, il me sembla voir une larme s'éparpiller en gouttelettes brillantes sur le réseau nobr de ses longs cils.
Madame Smith vint au-devant de madame Deslaurières et l'embrassa avec des démonstrations d'amitié et de ravissement.
Pendant ce temps, le mari m*avait pris à part et me- disait:
— N'est-ce pas que ma femme est drôle avec sa timidité? Oq dirait qu'elle sort de pension, et cependant voilà plus de quatre ans que nous sommes mariés ; mais elle n'en est pas beaucoup plus avancée pour ça. Un homme qui lui parle la feit rougir.
M. Deslaurières avait le visage agréable, le sourire fin; il passait pour homme d'esprit et n'était pas non plus sans quelque mérite, et cependant il disait ce que je viens de rapporter de la meilleure foi du monde. Décidément l'état de Dtari ades influences dont les célibataires n*ont aucune idée.
En m'inclinant devant celte foi robuste et respectable dont M. Deslaurières était si rempli, je remarquai que la duchesse de Frobental examinait madame Deslaurières avec un«oin tout particulier, plein d'étonnement et de crainte. Elle appela iftadame Smith par un petit signe, et lui dit assez haut pour que je pusse l'entendre :
— Oh! c'est le portrait vivant de la comtesse.
— Vrai? lui dit tout bas madame Sm.th.
Je marchais dans un pays inconnu dont chaque parole semblait avoir un sens mystérieux. Comment madame Deslaurières pouvait-elle être le portrait vivant d'une comtesse quelconque, elle, la pupille de M. Bonnissens, la femme d'un commis de la guerre? Je me résolus à écouter pour essayer de deviner.
La duchesse appela madame Deslaurières près d'elle, et, avec une grâce charmante, elle se mit à l'interroger spr tlle-méme, sur sa famille. Je ne pouvais entendre les réponses de madame Deslaurières : elle parlait la tète basse, comme un enfant coupable devant son juge. Tout en regardant une gravure, je prêtais une oreille attentive à cet entrelien pour en saisir quelques paroles, lorsqu'on annonça ma- «iîime de Sain te- Mars. A ce nom, toute autre pensée s'effaça démon esprit.
La duchesse de Frobental, madame Deslaurières, madame
ItO LA MAISON N* 3
Smith, disparurent pour moi. le mè tournai pour voir ma divinité : elle était ce soir-là d'une beauté souveraine. Madame Deslaurières était entrée dans ce salon le rouge sur. le front, tremblante, humiliée; madame de Sainte-Mars s'y présenta le front haut, le regard assuré, et je ne puis dire de quel air elle écrasa la duchesse lorsqu'elle passa prés d'elle pour aller prendre le siège que lui offrit madame Smith.
Un embarras extrême s'était emparé de ma grosse voisme, et un silence glacé régnait entre les cinq ou six personnes présentes, lorsque M. de Favrcuse entra dans le salon en assurant le nœud de sa cravate blanche ; il jeta autour d^ lui un regard nonchalant dont Texprcssion avait une impertinence inouïe. Il était suivi du beau jeune homme aux moustaches retroussées; c'était, comme je lai dit, lelils du duc de Pavie, et le jeune homme s'était empressé de tirer du litre de monsieur son père le titre de marquis de Pavie, sous lequel il fut annoncé.
L'entrée de M. de Favreuse sembla accroître l'embarras des personnes présentes. Lui seul garda cette indifférence moqueuse qu'il semblait porter dans sa démarche comme dans ses paroles, il s'avança vers la duchesse, et lui dit du bout des lèvres et à voix assez basse :
— Vous êtes d'une exactitude à faire envie à un huissier. La duchesse fit un haut-le-corps d'indignation, et lui répondit d'un ton sec :
— Vous auriez pu^ ce me semble, être ici à l'heure convenue.
— Qui est-ce qui fait ce qui est convenu ? dit M. de Favreuse en se tournant du côté de madame de Sahite-Mars qu'il salua avec le respect le plus impertinent.
Puis il dit à celle-ci d'une voix que les oreilles seules d'un intéressé pouvaient entendre, et en désignant le marquis de Pavie d'un regard si rapide qu'il fallut toute mon attention pour le saisir, il lui dit :
— Vous voyez qu'en faisant entrer la brebis dans le bois, j'ai amené le berger. Et d'ailleurs, à défaut de celui-là, eu voici un, ajouta-t-il en me désignant à mon tour du bout de son petit doigt, qui nous massacrerait tous pour vous sauver.
On parlait par hiéroglyphes. Je me contentai d'enregistrer
DE LA RUE DE PROVENGE. tSl
ces paroles sans paraître les comprendre. Cependant à la dernière phrase de M. de Favreuse, madame de Sainte-Mars leva les yeux sur moi. Je ne puis dire quelle fut Texpression de son regard. Ma vue se troubla ; je me sentis rougir et trembler, et, fort embarrassé de ma contenance, je portai mes yeux d'un autre côté, et inaperçus M. de Pavie qui me lorgnait d'un air fort peu satisfait.
M. de Favreuse avait quitté madame de Sainte-Mars, et, ayant aperçu madame Deslaurières, était allé s'asseoir à côté d'elle. Mais l'expression habituelle de raillerie du vieux comte avait fait place à une bienveillance empressée et affectueuse. Tout en lui parlant de choses fort indifférentes, !^n ton, ses manières, son regard, semblaient dire à madame Deslaurières : « Vous avez ici un protecteur qui ne vous manquera pas. »
Presque aussitôt on annonça M. Ernest Molinos, et je pus voir à Taise le beau partenaire de madame Deslaurières. La tournure de cet homme était la plus sanglante satire de la femme qui l'avait choisi. Puis arriva M. de Chabron, qui me parut être de la connaissance de madame de Frobental par '^regard mystérieux et intime dont elle raccueillit ; puis une douzaine d'autres locataires de la maison, des gens qui n'avaient ensemble aucune relation ni de monde ni d'hîàitude.
N'était-ce qu'une réunion à laquelle madame Smith avait convoqué tous ses voisins, sans s'inquiéter de l'étrange pôletnêle qui devait en résulter, ou plutôt cette soirée avait- elle un but secret qu'on avait déguisé sous une apparence de plaisir? La manière dont les principaux personnages de cette réunion s'observaient me faisait supposer volontiers qu'on devait y traiter de quelque affaire importante, et je me promis d'observer.
6lMita*«ka«MaMMMiMMaM«
UN JEU d'enfer. — PROVOCATIONS.
Je renonce à décrire tous les mouvements, toutes les manœuvres de cette soirée, dont le commencement se passa le sourire aux lèvres et avec la plus parfaite convenance; mais, plus tard, voici quelques-uns des petits incidents que je pus remarquer sans que je pusse à ce moment en comprendre toute la portée.
A peine la société^ selon Texpression de madame Smith, était-elle au grand complet, que M. Deslaurières lit un signe expressif à sa femme. Gelle-cr se prépara à quitter le siège qu'elle occupait près de la duchesse, qui la retint un moment et qui lui dit avec cette grâce protectrice qui fait la puissance des grands seigneurs sur les. petits bourgeois :
— Croyez, madame, que je serai charmée de vous voir souvent; dites-le de ma part à monsieur votre mari, que je prie de vouloir bien vous accompagner chez moi lorsque vous voudrez bien me faire le plaisir d'y venir.
La reconnaissance excessive de madame Deslaurières pour cette invitation m'eût paru d'assez mauvais goût, si je n'avais cru y remarquer le calcul d'une femme qui assure une sorte de protection éclatante à sa mauvaise conduite. M. Deslaurières s'était retiré dans la première pièce en attendanl sa femme, de façon que lorsque celle-ci passa du saloa dans la salle à manger, M. Molinos put lui adresser à voix basse quelques observations, auxquelles madame Deslauhères ne répondit que par un regard triste et soumis.
Madame de Sainte-Mars avait suivi de Fœil la sortie de
madame Deslaurières, et, sans s'inquiéter si on pouvait Fentendre, elle dit au marquis de Chabron, qui causait avec elle, les bras appuyés sur le dos de son fauteuil :
— Et l'on reçoit de pareilles créatures 1
M. Molinos dut entendre cette observation; mais il n'y fît pas la moiodre attention, et presque aussitôt Ton organisa quelques tables dé jeu. C'était alors la fureur de l'écarté : madame Smith pria madame la duchesse de Frobenlal de vouloir bien commencer la partie. La duchesse s'y prêta de la meilleure grâce du monde et prit place à la ta- We.Comme si madame Smith avait, voulu rompre en visière à toutes les convenances et aux sentiments apparents que ses hôtes paraissaient avoir les uns pour les autres, elle alla inimédialement prier madame de Sainte-Mars de faire le visà-vis de madame la duchesse. L'étonnement et le dédain avec lesquels madame de Sainte-Mars accueillit cette proposition furent assez manifestes pour que madame de Frobcntal dût les apercevoir; mais de même que M. Molinos n'avait point pris garde aux paroles de la belle Fanny, de même madame de Frobental évita de voir ce refus obstiné; et, se tournant du côté de M. de Pavie, elle lui adressa les reproches les plus gracieux sur son absence : « On ne le voyait plus, disait-elle, et pourtant il savait combien ses visites étaient agréables, et avec quel plaisir elles étaient accueillies par toute la maison. »
Ces mots toute la wo/son avaient été soulignés d'une manière très-marquée, mais ils n'ôtèrent rien à la froideur avec laquelle le beau jeune homme accueillait les agaceries de la vieille duchesse.
Ce petit entretien avait suffi à madame Smith pour vaincre la résistance de madame de Sainte-Mars, qui finit par se lever de l'air le plus ennuyé en disant d'une voix dont l'accent ne me parut nullement d'accord avec l'élégance de sa personne :
— Oh r mon Dieu, si c'est comme ça, je le veux bien; mais ça sera bientôt brossé.
Cette fois encore madame de Frobental dut entendre cette singulière parole, et cette fois encore elle resta impassible, ^-ela commença à m'étonner. Mais ma surprise s'accrut en-
core lorsque je vis la duchesse se soulever à demi, montiper gracieusement à madame de Sainle-Mars le siège placé de Tautre côté de la table, et lui dire de sa voix la plus avenante :
— A nous deux, si vous le voulez bien, madame.
' — Quel jeu voulez-vous jouer avec moi, madame la duchesse? reprit madame de Sainte-Mars aV'ec uçie impertinence qui, malgré ma passion pour elle, me déplut véritablement.
— Nous jouerons le jeu qu'il vous plaira, reprit la duchesse avec celte imperturbable politesse qui semblait ne vouloir se blesser de rien.
— Commençons par un louis, dit madame de Sainte-Mars en plaçant une petite bourse sur la table.
— Un louis, Boit, dit la duchesse en tirant un petit portefeuille où elle prit une pièce d'or en laissant .voir une certaine quantité de billets de banque.
Comme si cet aspect eût allumé Tavidité de ceux qui étaient autour de la table, M. de Pavie se mit à dire :
— Je parie dix louis pour madame de Sainte-Mars,
— Je les liens, dit la duchesse.
— Et moi dix louis, lit M. de Chabron.
— Je les tiens, reprit encore madame de Frobeûtal.
— Et moi cinq louis, fit M. Molinos.
— 3e les...
La jiuchesse s'arrêta et regardant doucement autour d'elle, elle dit en souriant :
— Me laissera-t-on seule contre tant d'ennemis? Voyons, ajouta-t-elle en s'adressant à moi qui demeurais immobile entre les deux camps, voyons, monsieur, ne voulez-Vous pas vous mettre de mon parti, et parier quelque chose pour moi ?
A la vivacité avec laquelle avaient été proposés et acceptés les enjeux et leur quotité, je m'imaginai être tombé dans une bande de ces joueurs acharnés à qui la frénésie de leur passion rend indifférent le lieu où ils sont et les personnes avec qui ils peuvent le satisfaire. Je n'avais nulle envie d'en- 1 gager sur une carte la meilleure partie de la pension que me faisait mon père, et j'aurais été fort malheureux de jeter j
DE LA RUE DB PltOVENGE. 135
une misérable pièce de cent bous à côté des poignées d'or déjà répandues sur la table. Je devins rouge, embarrassé, surtout en voyant madame de Saiote-Mars me regarder d'un air railleur. Passer pour pauvre aux yeux de la femme dont on est amoureux est la dernière des hurailialions ; et, malgré reovie que j'éprouvais d*étre forcé à risquer une somme beaucoup trop forte pour moi, je tirai quelques louis de ma poche, et les jetai sur la table.
La partie s'engagea ; elle fut perdue pour nous en deux coups, et nos adversaires se partagèrent notre argent, tandis que madame Sainte-Mars disait à madame Smith :
— Je vous Tavais bien dit que ça serait vite brossé.
La duchesse se leva, et, me montrant la place avec une tranquillité parfaite, me dit:
— A votre tour, monsieur.
Cela m'obligeait à risquer encore une somme qui dépassait de beaucoup mes moyens, et quoique j'eusse de l'argent dans ma poche, j'hésitai et je balbutiai quelques mots d'excuse.
Madame de Frobental profita de Taclion avec laquelle les gagnants se disputaient no^i louis pour me dire tout bas:
— Jouez, je tiendrai tout.
Et au môme instant elle glissa dans ma main une bourse pleine d'or. Mon premier mouvement fut de la refuser, mais presque aussitôt j'entendis M. de Pavie dire de son ton le plus impertinent :
— Est-ce que nous nous en tenons là?
Tandis que madame Saiqte-Mars ajoutait en me regardant:
— Est-ce que l'Ecole de droit est déjà à sec?
Au moment où j'écris ces lignes, 3e cherche à comprendre comment de telles paroles, l'accent dont elles furent prononcées, les allures incroyables dont elles étaient accompagnées, ûe tuèrent pas sur le coup la passion que j'éprouvais pour cette belle Fanny. Il y avait là de quoi désenchanter le plus intrépide amoureux , si l'amour n'était pas une passion à qui tout vient en aide lorsqu'elle est poussée à un certain degré, comme tout sert d'aliment à un violent incendie, même l'eau qui éteindrait un feu moins ardent. D'ailleurs, ce ne fut peut-être pas l'amour geul qui me rendit
aveugle, la vanité s'en mêla; et, comme il arrive toujours à ce mauvais sentiment, elle fit taire la dignité qui m'ordonnait de refuser l'offre inconcevable de madame de Frobental, Gt je répondis résolument après avoir pris la bourse :
— L'Ecole de droit est prête à tenir tête à tout le monde. Il y eut un singulier regard jeté par madame Sainte-Mars
sur l'oir que j'étalais devant moi ; puis, de cet or, son regard passa à mon visage, et elle m'examina un moment avec une attention quj me troubla profondément.
— Je ne joue qu un louis, me dit-elle en me voyant avancer une assez forte somme; il est inutile que vous fassiez plus que mon jeu, les parieurs s'arrangeront entre eux.
Ceci, à le prendre dans le sens que cela dut avoir pour moi, réparait parfaitement les paroles hasardeuses que j'avais entendues un moment auparavant. J'obéis à madame Sainte- Mars, et la partie s'engagea. La duchesse avait tenu tous les paris de cette partie. Je la gagnai, puis une seconde, puis une troisième, tantôt. contre madame Sainte-Mars, tantôt contre l'un de ses trois partenaires, et ainsi desuite jusqu'à vingt parlies. Par un singulier calcul auquel je ne fis nullement attention, la duchesse diminuait ses enjeux à mesure qu'elle gagnait, si bien que pour ne pas avoir l'air de garder l'argent de mes adversaires j'augmentais sans cesse les miens, et qu'à la vingtième partie, j'avais devant moi un bénéfice de plus de quatre cents louis.
Selon les règles du jeu, il fallut quitter la table lorsque je perdis, et j'offris ma place à madame de Frobental jamais elle s'excusa, et à mon grand étonnement, je la vis s'emparer du bras de madame Sainte-Mars et l'entraîner dans une pièce voisine.
C'est que pendant que je jouais avec cet aveugle acharnement qui absorbe toutes les facultés d'un homme, il s'était passé une petite comédie que je. n'avais pas ^aperçue, c'est qu'au bout de quelques parties de ce jeu effréné, la bourse de M. de Pavie et celle de madame Sainte-Mars s'étaient trouvées épuisées, et que la duchesse leur avait offert la sienne avec un empressement parlait. Quelles que fussent les dispositions hostiles de M. de Pavie et de Fanny vis-à-vis de la duchesse, ils les avaient complètement oubliées lorsqu'ils avaient été
pris de cette soif fiévreuse que le joueur veut satisfaire à tout prix. '
Au moment où madame de Frobental se retira, je voulus lui rendre la somme qu'elle m'avait prêtée, mais elle m'arrêta en me disant:
— Vous ne voulez donc pas me la rapporter chez moi, monsieur ; vous ne voulez donc pas que j'aie le plaisir de vous voir encore une fois ?
Elle s'éloigna aussitôt en entraînant madame Sainte-Mars qui, autant que je pus le remarquer, se laissa emmener parce qu'elle n'osa pas résister à une femme envers laquelle elle venait de contracter une dette assez considérable. Nous continuâmes la partie sans ces dames ; et pendant que je tenais les cartes contre M. de Pavie, je vis madame Sainte- Mars rentrer seule, et un moment après elle se pencha à Toreille du marquis de Pavie, et lui dit tout bas :
— Ne vous tourmentez pas de cet argent; elle m'a offert tout le temps que je voudrais.
Le marquis de Pavie prit un air de mauvaise humeur, et repartit assez brutalement à madame Sainte-Mars :
— La duchesse aura son argent demain, je le veux. Madame Sainte-Mars quitta la table, et l'on vint nous annoncer que le souper était servi.
M. Molinos s'était retiré.
Je ne m'étais pas aperçu que depuis une demi-heure on apportait coup sur coup des plateaux de punch ; je ne sais combien de verres j en avais bu, mais j'avais déjà la tête troublée lorsque je pris place au souper, après avoir pjomis de continuer la partie après le festin. Ma défaite était probablement arrangée d'avance, et il ne fallut pas grand effort pour me pousser hors des bornes, dans l'état d'agitation où je me trouvais. Au bout de quelque» instants, j'étais complètement gris.
On verra bientôt les événements qui résultèrent pour moi de cet excès: maisje ne dois pas oublier de rapporter tout de suite quelques paroles que plus tard j'aurais voulu racheter de mon sang.
Au milieu du souper, la conversation prit une liberté exressive; elle s'occupa, comme de coutume, des personnes
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qui avaient quitté le ealouy et le nom de madame Deslaurières, ainsi que celui de M. Molinos ayant été prononcés, il s'éleva une vive discussion à ce sujet. Ce fut alors que madame Smith raconta le secret de celte correspondance de fenêtre à fenêtre dont j'avais été la victime bafouée. De son côté, madame Sainte-Mars raconta comment madame Desiauirières avait fatigué des exigences de ses tendresses jusqu'à M. Idorinlaid, qui certes était une assez piètre conquête. M. de Charron déclara qu'il évitait de rencontrer cette femme, dont lea ipipudeptes agaceries eussent fait rougir la femme'la plus disçolûe, et ce fut enfm un haro universel où aucune accusation, aucun mépris ne manquaient. Cependant un seul homme avait pris la défense de madame Deslaurières, et cet homme était M. de Favreuse. A toutes les histoires qu'on racontait, il ne répondait que par ces mots :
— L'avez-vous vu? — L'avez-vous entendu? — - Etiez-vous présent lorsque cela s'est passé?
On avait beau appeler en témoignage les récits de tous ceux qui connaissaient madame Deslaurières, M. de Favreuse ne démordait pas de sa phrase interrogative. Une colère mal déguisée agitait la voix du vieux comte, qui cependant gardait ses grands airs indifférents, et il répétait pour la dixième fois :
« L'avez-vous vu? » lorsque, irrité par cette obstination incrédule, je m'écriai :
— Eh bien , moi, j'ai vu ! .
— Jeune homme, jeune homme, reprit M. de Favreuse en me regardant d'un air courroucé, vous n'êtes pas assez sur ^e ce que vous voyez dans ce moment-ci pour parler exactement de ce que vous avez pu voir dans d'autres circonstances. Gardez ce récit pour une autre fois.
— Laissez-le parler !^'écria-t-on de tous côtéSj^car il faut bien vous convaincre. •
— Taisez-vous, jeune homme... taisez-vous î reprit M. de Favreuse avec colère.
—Taisez- vous, vous-même, vieille., s'écria madame Smith. Mais avant qu'elle eût le temps de prononcer le substantif
Su'appelait cette épithète, M. de Favreuse se leva en disant u ton le plus impertinent :
•^ Les injures n'entrent point dans notre marché, madame, et je refuse de les recevoir, malgré les offres réelles que vous êtes capable de m'en faire.
11 quitta la salle à manger, et alors, pressé de toutes parts, je racontai l'histoire de ma rencontre aux Champs-Elysées. Je dois le dire, je me sacrifiai le plus gaîment du monde, je me fis aussi ridicule qu'on le voulut, mais j'en pris le droit de traiter madame Deslaurieres de la façon la plus ignominieuse; je prétendis avoir vu prendre de certaines privautés, avoir entendu certaines paroles qui ne laissaient aucun doute sur l'intimité complète qu'il y avait entre M. Molinos et «ladame Deslaurieres. J'étais si ravi d'occuper Tattention de madame Sainte-Mars, d'entendre rire toute la table aux récits que je faisais, que je ne m'aperçus pas de l'infamie que je venais de commettre; je ne la compris même pas lorsque ma belle Fanny s'écria d'un air de triomphe :
— J'en étais sûre!
W qui voulait dire certainement qu'un instant auparavant, elle doutait elle-même de toutes les histoires qu'elle avait débitées. Presque aussitôt, on se leva de table et l'on passa daqs le salon.
M. de Favreuse, qui s'y était installé au coin du feu, me fît un signe, je m'approchai de lui et il me dit tout bas :
— Vous venez de faire une mauvaise action, jeune homme ; lâchez maintenant de ne pas faire de sottises.
L'admonition me déplut, et, malgré Tàge du comte, j'allais y répondre le plus vertement du monde, lorsque je fus appelé à la table de jeu par des cris bruyants. J'y pris place avec la confiance que m'inspiraient les quatre cents louis que j'avais gagnés, et je m'offri& loyalement à tenir tous les enjeux que l'on mWrait. Madame Smith s'était mise de la partie, et je commençai à jouer avec elle. La fortune commença à me favoriser; les enjeux augmentèrent dans une proportion effrayante; l'argent avait disparu de la table et avait été remplacé par de petits carrés de papier où chacun écrivait, avec sa signature, la somme pour laquelle il s'engageait.
J'en possédais déjà pour près de douze mille francs, lorsque au moment où la partie se trouvait assez poussée pour que chaque coup décidât pour moi d'un gain ou d'yne perte
de mille écus, la chance tourna complètement. La reine (terme de l'époque) que j'avais eue passa à mes adversaires, et si Ton se rappelle avec quelle rapidité les coups se succèdent au jeu de Técarté, on concevra facilement qu'au bout d'uije demi-heure j'eusse rendu non -seulement les douze mille francs de signatures que j'avais- devant moi, mais encore perdu les quatre cents louis que j'avais précédemment gagnés et la bourse entière que m'avait laissée la duchesse.
La passion à laquelle j'étais en proie a été trop souvent mise en scène pour que j'aie besoin d'expliquer comment, après avoir pjerdu toutes ces sommes, l'espoir de les rattraper me poussa à faire ce que d'autres avaient fait avant moi, c'est-à-dire à mettre ma signature sur de petits carrés de papier blanc, et j'en avais perdu déjà pour près de six mille francs, lorsque M.deFavreuse, dont j'avais déjà repoussé assez sèchement les observations, s'empara tout à coup des cartes, et les jetant au feu, déclara d'un ton résolu qu'il ne souffrirait pas qu'on jouât plus longtemps un pareil jeu en sa présence. Je me récriai avec la violence d'un homme à qui l'ivresse et la perte ont fait perdre la raison ; mais M. de Fiivreuse se contenta de nae répondre le plus froidement du monde : . ' •
— Vous pouvez aller vous faire ruiner ailleurs qu'ici, mais ici je ne le souffrirai pas.
Le marquis de Pavie et M. de Chabron se récrièrent à leur tour ; mais M. de Favreuse arrêta leurs réclamations en leur répondant :
Ce que j'ai dit, je le maintiens; et, si pour cela, il faut me couper la gorge avec l'un de vous deux, je tâcherai de me souvenir de mon ancien métier.
Ces deux messieurs eurent honte probablement de s'adresser à un vieillard, mais il fallait quelqu'un sur lequel ils pussent se venger de l'injure qui venait de leur être faite ; ils se tournèrent de mon côté et me proposèrent d'aller che» moi pour y continuer notre partie. Sur un regard que lui jeta M. de Favreuse, madame Sainte-Mars me fit signe de refuser, et je répondis que je ne voulais plus jouer.
— Et pour quelle raison? dit M. de Pavie, l'œil étincelant
de colère. Serait-ce par hasard à cause de l'observation de M. de Favreuse, et vous imaginez-vous avoir eu affaire à des fripons?
Ce soupçon était à mille lieues de mon esprit, mais le ton dont celle question m'avait été faite ne me laissait pas le droit d'y répondre avec politesse, et je repartis aussitôt:
— Je n'ai point à expliquer les motifs de mon refus, je ne veux plus jouer, c'est là tout ce que j'ai à vous dire.
— Mais j'espère que vous voudrez bien payer*? dit M. de Hiabron en me regardant du haut en bas.
— En avez-vous douté? lui dis-je en m'approchant de lui.
— J'en serai sûr, dit M. de Pavie, quand j'aurai reçu les six mille francs dont votre seule signature me répond.
Ces six mille francs seront chez vous demain matin, m'écriai-je avec emportement, et ce seront mes témoins qui iront vous les porter.
Madame Sainte-Mars se jeta à rencontre de M. de Pavie qui semblait vouloir s'avancer sur moi, et je pus entendre le marquis lui dire d'un ton irrité :
— Oh! vous faites des petits signes à ce monsieur; c'est beaucoup plus que six mille francs qu'ils lui coûteront.
Malgré l'exaspération et l'espèce d'ivresse sous l'empire desquelles je me trouvais en ce moment, je saisis cette parole avec anxiété; je crus comprendre que c'était à la jalousie que je devais Tinjure honteuse que je venais d'essuyer. Celte injure me parut moins humiliante me venant d'un pareil sentiment, et une sorte de joie me traversa le cœur, car il me semblait que la jalousie d'un rival est presque un aveu de l'amour de celle qu'il soupçonne.
Je me retirai alors, et je rentrai chez moi dans un état d'agilalion extrême. Je n'y étais paa depuis dix minutes que je m'étais remis en face de ma vraie position. J'avais été insulté, j'en avais demandé raison ; mais pour obtenir la réparation nécessaire à mon honneur, il me fallait commencer par acquitter une dette de plus de six mille francs, et toute ma foflune se bornait à une pension de mille écus par an, qui m'était payée mois par mois par M. Bonsenne. Tout mon avoir actuel ne se montait pas à deux cents francs.