‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 2 sur 51 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LlBRÀlRES-ÉDlTEURS

KDE TITIBHNE, S Dit

ENVOI A M. THÉODORE HAUMAN

T^ KII8SIE

« Ged étant un livre trai, ii*a pai besoin » d'être un Ii?re vraisemblable.»

Paris, ce 15 février 1844.

Mon cher Hauman,

Vous vous rappelez cette soirée que nous passâmes il y a quatre ans chez madame D... et qui fut troublée par une scène qui scandahsa singulièrement rassemblée. Vous n*avez pas oublié quelle curiosité excita en vous l'homme dont les rudes apostrophes amenèrent cette scène. Vous me demandâtes son nom ; je vous dis qu'il s'appelait Michel Meylan : et la célébrité de l'artiste vous fît désirer de connaître plus parliculièrement l'histoire de l'homme. levons appris alors, non point ce que le monde en savait, mais ce qu'il en racontait, et je vous promis, si jamais je pénétrais plus avant dans le ïûystère d'une existence qui a été curieusement observée pour ne pas être calomniée, je vous promis, dis-je, de vous faire part de ce que j'apprendirais de lui.

Quelques jours après la scène dont je viens de vous parler, j'aurais pu satisfaire votre curiosité; car ce que j'avais espéré apprendre par moi-même me fut confîé par Michel Meylan en personne. En effet, il vint chez moi avec une liasse ûe papiers.

— Mon ami, me dit-il, la discussion qui a eu lieu il y a cpiinze jours chez madame D... m'a valu une lettre que je veux que vous gardiez. Voici maintenant la réponse que je lui ai faite et le manuscrit que je joins à cette réponse. La femme à qui je les adresse est une de celles à qui leur vertu devrait donner le courage de la justice ; mais elle est domina par un entourage de prêtres et de Madeleines réformées qui lui défendront, sous peine de damnation étemelle, de laisser connaître au monde une seule des lignes que je lui ms. Tout ceci sera probablement condamné au feu par celle à qui je le confie; et cependant, je ne sais pourquoi il me

Jf^mWe qu'un jour viendra où je voudrais que cette justifica-

tion, qui aujourd'hui n'est que pour elle, fût écrite et codnue de tous.

— N'étes-vous pas le maître, lui dis-je, de la publier quand vous croirez en avoir besoin?

— Ce jour-là, me répondit-il d'un ton accablé, je ne serai plus de ce monde.

— Vous ! lui dis-je en l'examinant avec inquiétude. Car Michel Meylan n'était point un de ces diseurs de phrases vides qui jouent de petites scènes de douleur factice.

Il comprit mon regard et me ré[)ondit en souriant :

— Ohl ne vous imaginez rien de sinistre, mon ami. Je n'ai aucune envie de me brûler la cervelle, je me porte fort bien : mais j'ai une maladie qui me tuera, je le sens : je m'ennuie.

Je voulus rire.

— Moi aussi, reprit-il doucement, j'ai trouvé les préteations au spleen une chose fort ridicule; mais depuis que je suis sous l'influence de cette étrange disposition, elle me l'ait peiur. A aucune époque de ma vie je n'ai recherché le monde avec plus d'empressement qu'aujourd'hui ; jamais je n'ai tant essayé de ce remède tout-puissant qu'on appelle la distraction. Je ne hais point la vie, je me sens la tête pleine, et il me semble qu'il y reste encore la meilleure part de ce que Dieu m'a donné d'idées. Mais j'ai le cœur mort, ou plutôt, et c'est une chose que je ne puis vous dire autrement, il me semble que j'ai la poitrine vide: rien n'y bat, rien ne s'y agite, rien ne s'y émeut. Vous savez pourquoi, vous !

Michel resta silencieux ; je voulus lui parler, il secoua doucement la tête, et reprit aussitôt :

— Le temps viendra-t-il à mon aide? Je ne sais... mais enfin, si je dois m'en aller, et qu'après ma mort il arrive qu'on jette sur mon nom un de ces blâmes sans pitié et sans réflexion qui salissent toute l'existence d'un homme, défendez ma tombe, je vous en prie. Ce manuscrit que je vous remets est l'histoire de' ma vie.

11 s'arrêta en rêvant.

— Oui, reprit-il avec un profond soupir, c'est l'histoire de ma vie, quoique je n'y joue qu'un bien petit rôle.Mais c'est dans les événements dont cette histoire se compose que j m appris la vie, et voilà ce qui a peut-être rendu la miemie si dédaigneuse de ce qui fait le bonheur des autres; c'est ce

qui m*a Mt mépriser également le bien et le m^, comme 1^ eatend la société. Ce manuscrit ne me justifiera aux yeux dç personne, mais il m'expliquera à quelques amis. Voua souriez... ajouta Michel. Vous pensez que je fais de la prétention et que je me pose en esprit et en cœur méconnus et incompris!... Nous sommes un peuple de sots et de singes. On . imite tout chez nous, même la douleur, môme le désespoir, même l'ennui, et Ton en fait ainsi des ridicules. Je vous parais impertinent d'être triste avec tout ce qui fait la joie des autres.

— Non, lui dis-je, et je n'ai pas besoin de savoir comment vous avez vécu pour comprendre comment vous avez pu beaucoup souffrir.

— lisez donc ce manuscrit ; vous y verrez ce qui m'a gâté le cœur; faites-en faire une copie, et gardez-la. Je vous laisse le soin de décider ce que vous devez en laisser connaître. Quand vous aurez cette copie, obligez-moi de remettre tout ceci à ma marraine, la comtesse de L...

Michel me quitta après cet entretien, et partit, à ce qu'il me dit àjmol et à ses amis, pour Florence. Depuis ce temps, aucun de nous n'a reçu de ses nouvelles.

Est-il mort de cet ennui qui avait dompté cette âme si chaude, ce caractère si absolu? S'est-il retiré dans quelquesuns de ces asiles religieux qui manquent à la France et que l'Italie ouvre encore aux esprits lassés, aux cœurs malades? Nous n'avons pu le savoir, et nous sommes tous à nous demander ce qu'est devenu notre ami.

J'ai raconté à quelques-uns de ceux qui l'ont aimé comme

moi, la dernière entrevue que j'ai eue avec lui ; je leur al

montré le dépôt qu'il m'a confié, et tous ont été d'avis que je

devais publier le manuscrit de Michel Meylan. Pour les uns,

cette publication est une réponse aux bruits absurdes qu'on

a fait courir sur sa disparition : pour d'autres, c'est un moyeu

de faire pénétrer notre souvenir dans la solitude où nous es*

pérons qu'il s'est enfermé, et de l'arracher peut-être à son

désespoir. Les cent mille feuilles du journal qui veut bien se

charger de cette publication volent de Paris aux extrémités

dumonde. L'une d'elles arrivera jusqu'à lui; si ce n'est celle

d'aujourd'hui, ce sera celle de demain. ËUe lui dira qu'il y a

une pensée qui veille sur son souvenir, et peut-être y répon-

dia-t-il. C'est là notre seule espérance.

Du reste, j'ai 'une telle loi dans Texcellence du procéda dont je me sers pour arriver jusqu'à lui, que je remploie pour vous, mon ami, bien assuré que ma lettre vous attein dra dans quelque partie que vous soyez, soit de TAllemagne soit de ce vaste empire de la Russie que vous parcourez, votre royal violon à la main (1).

Ainsi donc, mon grand artiste vagabond, si vous trouvez les premières pages de ce livre à Berlin, allez ! les secondes sont à Vienne, les autres à Smolensk, la suite à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Odessa ; partout vous rencontrerez mon souvenir qui vous attend. '

Ne trouvez-voiis point que c'est une façon charmante et magnifique d'écrire ainsi à ses amis, et d'avoir pour' messager cette feuille qui leur arrivera certainement partout où ils seront, même dans ce pays d'où Ovide écrivait : « Ici, c'est » moi qui suis le barbare, parce qu'ils ne me comprennent » point, p

Du reste, ce malheur d'Ovide n'est point à redouter pour vous: la langue que vous parlez si supérieurement est universelle ; et soit que vous chantiez sur votre violon les plaintes de Ravenswood ou le désespoir deGuido, au fond du golfe de Finlande ou sur les rives du Pont-Ëuxin, partout vous trouverez des oreilles intelligentes, des cœurs sympathiques et des mains pleines d'applaudissements pour battre bmx champs à votre bienvenue.

Si, parmi tous vos beaux triomphes, vous gardez une heure pour lire ce que je vous envoie et pour penser à ceux qui vous aiment et qui vous attendent, j'aurai réussi autant que je le veux. Adieu donc, et à la garde de Dieu. Votre ami,

FRÉDÉRIC SOULIÉ

p. s. Peut-être, en lisant ce récit, trouverez-vous que c'est moins là l'histoire de Meyian que celle des gens au milieu desquels il a commencé sa vie. Mais s'il est vrai que ce soient tous ces bizarres événements, toutes ces tristes révélalions qui ont fait de lui ce qu'il a été. peut être reconnaitrez-vous que c'est la véritable histoire d un homme que celle où l'on apprend l'éducation de son cœur, par conséquent le principe en vertu duquel il a vécu.

(I) Voir la date de ccUo leUre.

LES DRAMES INCONNUS

LA MAISON rs

CORRESPONDANCE DE ia40

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