LETTRE DE LÀ COMTESSE DE L... A MICHEL MEYLAN
• Parif , ce 45 ftyrisr 1840
» Mon cher ami,
■ Youâ Yoilà arrivé à un âge plus que raisonnable. Malgré votre taille élancée, votre barbiche noire, vos cheveux soigneusement bouclés, vos gants Jouvin, vos bottes vernies, vos manchettes retroussées, malgré votre allure décidée et vos prétentions à franchir les haies d'une course au clocher, vous avez quarante ans bien sonnés. J'ai lieu de le savoir mieux que personne, car je suis votre marraine ; et, si je ne me trompe, ce fut en février 1800 que je vous lins sur les fonts baptismaux.
» Vous savez combien je pris au sérieux ce titre de mar-
raine; votre nière était morte^ et votre père aiftiât trop le plaisir pour s'occuper convenablement de vous. D'ailleurs les hommes ne comprennent ni les besoins de Tenfance, ni ses petites douleurs, ni ses caprices turbulents. Ils ne voient dans les petits enfants qu'une matière animée, bruyante et indocile, gênante et incapable de les comprendre; en conséquence, ifs livrent volontiers leurs fils à une direction mercenaire qui altère toujours la naïveté dé leurs premières impressioQS, quand elle ne vicie pas leur nature.
» Ce n'est qu'au njoment où les enfaota atteignent Vàge des études qui séparent les hommes des femmes,, que les pères pensent à leurs fils. Combien alors n'en est-il pas qui croient faire assez en prenant quelques centaines de francs sur leurs revenus, pour les envoyer dans un collège? Vous pouvez vous rappeler que j'eus peur pour vous de cet abandon, mon cher enfant (et ce nom que je vous donne n'est pas ridicule entre nous, car j'ai soixante ans, et, malgré votre âge, je vous vois si jeune et je me sens si vieille, qu'il me semble qu'il y a toujours entre nous la distance qui séparait la grave marraine de vingt7quatre ans du petit polisson qui lui volait son rouge pour peindre des soldats sur son cerf-volant), je vous demandai à votre père qui me fit payer pïM* un discours plein de sentences morales le service que je lui rendais.
» Le jour où il vous amena chez moi avec votre nourrice, il allait souper chez mademoiselle G... avec la belle Cyprienne, et il me fut rapporté le lendemain avec un coup d'épée que lui avait donné, entre deux bougies, un certain émigré qui le trouva de mauvaise compagnie, parce qu'en discutant il criait sans être ivïe.
» Mais je ne veux pas vous faire injure, mon cher Michel; en vous rappelant vos premières années, j'aurais l'air de croire que vous les avez oubUées. Vous êtes bon, vous êtes généreux, et vos actions le prouvent à qui peut les suivre dans la retraite où vous vous enfermez; vous ne pouvez donc être ingrat. Cependant je fais comme tous ceux çui ont une grave leçon à donner, je prends des biais, je commence par assurer le droit que j'ai de vous faire des romontrances; j'appelle à mon aide toutes les circonstances qui doivent jus- . tifier l'opportunité de cette leçon, et je vous caresse pour vous saisir à mon aise et pouvoir vous corriger vertement.
» Vous avez fait de aombreuses folies, et une, entre autres, assez excellente pour vous exiler de la France pendant de longues années. Un mari tué en duel, une femme perdue, une famille désolée, sont des crimes que la loi ne punit pas et contre lesquels le monde doit par conséquent se montrer d'autant plus sévère. Vous le.lrouvâtes très-injuste, il y a dix ans, de ce qu'il se détourna de vous après ce fatal scandale, et, plutôt que de courber la tête, vous lui jetâtes un insolent défi.
» Retiré à Florence avec cette femme qu'il fallait laisser oublier, vous avez tout fait pour donner à cette malheureuse liaison un éclat insultant, pour couronner votre victime d'une triste célébrité. Tous les ans vous envoyiez dédaigneusement, du fond de votre exil, ces tableaux qui ont fait votre gloire et votre fortune, il n'en est pas un dan3 lequel TOUS n'ayez placé cette figure adorée comme dominant toujours les autres, comme une protestation permanente contre la condanmation qui vous frappait tous deux. Le public battait des mains à vos toiles, mais pas une porte ne s'est ouverte pour accueillir la femme coupable, pas un cri approba* leur ne vous a soutenu dans votre lutte.
» Voilà trois ans que la mort de cette femme a brisé cette chaîne, et vos anciens amis, fiers de vos succès, ravis de pouvoir vous retrouver, vont ont rappelé en tumulte. Leur enthousiasme vous a trompé, Michel, et vous êtes rentré dans votre pays la tète haute comme un vainqueur; c'est une faute dont ils sont coupables, et qui cependant ne pèsera que sur vous, croyez-moi : la mort a fait cesser le combat, mais elle ne vous a pas donné la victoire ; on vous pardonne le passé, mais on jugera d'autant plus sévèrement l'avenir. Jamais le monde n'abdiquera ses droits pour un homme, quelque célèbre et quelque puissant qu'il soit. 11 prendra de vous le grand artiste, le peintre audacieux et fécond; il vous regardera avec curiosité, vous applaudira avec transport; mais la considération calme et pure qu'il accorde à l'honnête homme de famille, les joies du foyer, les affections fraternelles de la vie domestique, l'intimité sainte où la douleur est accueillie par de douces pitiés et le bonheur par des sourires heureux, toutes ces choses qui sont la vie réelle du cœur, il vous les rehisera implacablemei^t. Vous aurez une place éle-
s LA MAISON N^" 8
vée daas toutes les fêles publiques, et vous y trônerez; mais vous n'aurez pas un coin au feu d'une chaste maison... Vous aurez la foule avec vous tant que vous réussirez, mais vous serez seul le jour où vous aurez besoin de pleurer.
» Mon enfant, mon cher enfant, prenez garde, je vous en supplie; mesurez sagement et d'un œil calme le chemin que vous allez prendre... vous me faites peur, et je vous écris sous Fémotion de la scène qui s'est passée hier chez madame D... Mon cher Michel, pour tout autre qne pour vous, les paroles que vous avez prononcées hier eussent été sans conséquence ; elles ont été d'une portée fâcheuse dans votre bouche; elles ont tourné contre vous et contre la personne que vous avez voulu défendre. Dites-moi, je*vous prie, pourquoi, au moment où M. Brunelle racontait si gaîment les mille aventures scandaleuses de madame Fazio, étes-vous venu avec votre figure bistre, vos yeux noirs et jaunes, votre physionomie triste et maigre, dire d'un ton menaçant à monsieur Brunelle ?
» — • Cette femme vous a donc fait beaucoup de mal, monsieur ?
» — Nullement, vous a-t-il répondu; ellfe est fort aimable» bonne femme, et lorsque je la rencontre dans le monde, elle est toute gracieuse pour moi.
» — Et c'est pour cela que vous la traînez si plaisamment dans la boue? lui avez- vous dit.
» L'apostrophe était dure, mais peut-être n'y eût -on pas pris garde, et Teùt-on attribuée à ces mouvements d'humeur sombre qui vous sont si familiers. Mais vous ne vous êtes pas arrêté là; et lorsqueM. Brunelle vous a répondu « que s'il parlait de madame Fazio comme il le faisait, c'est qu'elle était au-dessous du mépris et qu'elle avait appartenu à qui l'avait désirée, » vous ne pouvez vous figurer de quel air furieux vous lui avez dit a On doit savoir le nom de six au moins des amants d'une femme qui en a eu par centaines ! » Et comme M. Brunelle n'a pu vous en nommer qu'un ou deux, vous vous êtes fait le défenseur de cette vertu méconnue; vous avez protesté contre la clameur pubUque qui flétrit justement le vice, et vous avez engagé une discussion qui eût pu finir par une affaire sérieuse, si M. Brunelle ne s'était retiré en homme de bonne compagnie.
» Et maintenant, quelle folle idée vous a pris de soutenir l'étrange thèse que vous avez adoptée. Que vous importe ce qn'on dit de madame Faâo ? Ou plutôt, ce que Ton a raconté après votre départ serait-il vrai, et n'auriez-vous fait que défendre votre nouvelle maîtresse ?
> 0 Michel ! mon enfant, où allez-vous? Ce que la fougue de Vâge a pa vous faire pardonner une fois serait considéré aujourd'hui comme une faute irréparable. Si vous saviez aTec quel chagrin j'ai écouté les jugements qu'on a portés sur vous! On a parlé de vice invétéré, d'homme en qui soQt morts tous les principes de la saine morale. Que vous dirti-je? j'ai été désolée.
» Je vous en conjure, oubliez tous ces ressentiments qui vous ont égaré, revenez au respect des lois vulgaires de l'honnêteté ; fuyez ce monde pervers où vous avez trop vécu, abandonnez ces odieux paradoxes que notre littérature moderne a trop longtemps soutenus, et qui prêtent au vice une auréole d'intérêt qui le rend charmant pour les imaginations corrompues. Je suis vieille, j'ai donc le droit de vous conseiller; je vous aime, et ce droit devient un devoûr pour moi. Répondez-moi, je suis sûre que vous vous justifierez, et alors j'oserai vous défendre mieux que je ne l'ai fait.
» A vous de cœur, quand même.
» Comtesse de L... »