‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 40 sur 51 · NOUVEAUX PERSONNAGES · texte numérisé non relu

NOUVEAUX PERSONNAGES

Je venais de passer par de cruelles épreuves, j'avais supporté de rudes assauts^ et pour un convalescent je venais de faire une course nocturne des plus fatigantes ; eh bien, monsieur, à Taspect du ciel, à l'aspect de la liberté, en voyant le ciel sur ma tête et pas de murs à six pieds de moi, je me mis à courir comme un lièvre en goguettes.

Bien m'en prit de ne pas être plus vigoureux et d'être tombé sur le derrière en glissant sur un terrain qui ressemblait à un immense amas de petits débris de coquillages, car quelques pas plus loin je me précipitais d'une hauteur de quelques centaines de pieds dans une espèce de ruisseau dont je voyais reluire les eaux qui se cahotaient en murmurant sur un lit de pierres.

Je me croyais sous terre, j'étais à une hauteur prodigieuse au-dessus du niveau ^'une plaine immense dont rien ne découpait les bords.

Veuillez me comprendre, monsieur ; imaginez un pays plat d'une énorme étendue au milieu duquel s'élève insenaiblœieiit, et à partir de deux ou trois lieues , un gonfle"*

ment presque inappréciable à Toeil ; mais supposez en même temps que, d'un côté, cette pente douce ait été successivement rongée par le frottement d'un cours d'eau assez puissant, et il est certain que ce cours d'eau finira par donner à ce mamelon, du côté où il le ronge, une hauteur qui, sans être très-grande , a cependant un aspect très-abrupt relativement au mouvement insensible par lequel cette hauteur s'élève de l'autre côté.

Or, à l'endroit où j'étais sorti, celle espèce de colline friable était coupée presque à pic, et je ne doute pas qu'un jour n'arrive où le château dont je vous parle finira par s'ébouler dans le cours d'eau qui le mine.

Je me trouvais donc d'un côté du château que je ne connaissa^s^s ; je me mis en quête d'un sentier praticable ; j'en découvris un qui semblait tourner autour de la forteresse, car c'était là une véritable forteresse.

Que vous dirai-je? Enfin, tantôt grimpant, tantôt marchant, je regagnai l'autre façade de ce manoir princier, lequel était entouré de fossés profonds.

Cette petite circonstance me valut de remarquer une chose qui resta pour moi sans signification à l'instant où je la découvris, mais qui devait devenir aussi pour moi un fait presque aussi important que celui du miroir brisé. En longeant le fossé, j'aperçus de l'autre côté, et au pied du mur, l'ombre d'une femm<î penchée sur le sol et paraissant y chercher quelque chose.

Aux premières lueurs du jour qui paraissait, je reconnus ma-Téhéta, et je jugeai qu'elle était juste au-dessous des fenêtres de l'appartement que j'avais si longtemps et. si innocemment partagé avec elle.

Que pouvçiit-elle chercher là, et à cette heure , si ce nV-

d'un iËUNE GAl)ET DE FAMILLE. 97

tait la bague en diamant noir que j'avais voulu lui donner ? Téhéta y tenait donc, et je ne doutai plus à ce moment que je ne fusse parti en laissant dans ce château un cœur qui m'appartenait.

Je lis un petit st ! qui la fit se relever avec épouvante, elle m'aperçut et me reconnut sans doute, comme je Tavais reconnue, car je la vis me montrer sa main qu'elle appuya ensuite sur son cœur, puis elle disparut en glissant, comme une fée qui a des ailes aux pieds, le long du mur du château ; un moment aprèâ elle sembla disparaître dans l'épaisseur du mur, et je fus assuré qu'elle était rentrée dans la forteresse, en entendant le bruit métalUque d'une porte de fer se heurtant à un cadre de pierre.

Me voilà donc seul et libre, dans un pays parfaitement inconnu, et, selon moi, loin de toute habitation.

Sans être un savant géographe, ou bien sans avoir l'instinct d'un sauvage, ce qui est bien supérieur à la science, je me disais que la meilleure chance que j'avais de rencontrer une habitation, c'était de suivre le cours du ruisseau que j'avais aperçu au pied du château et du haut de la coliine où le manoir était gravement assis, surveillant autour de lui le désert dont il était environné, et pourtant, comme un vieux magnat, sa couronne de donjons.

Dieu récompense toujours les bonnes actions et les bons raisonnements. Je n'étais pas retourné à la place où j'avais failli, quelques heures auparavant, faire un saut périlleux, que j'aperçus dans une touffe d'arbres fort bien venus un assemblage de toits bizarrement couverts de planches noires.

Je me décidai à gagner ce hameau, et j^arrivai juste au moment où quelques figures de paysans se montraient aux portes, tandis que de l'intérieur des habitatioQS s'échap*»

98 AVBMTORBS

paieut une odeur détestable et des grogQ^neats immondM.

Je reconnus que la même porte ouvrait sur ta chambre à coucher du maître et sur celle des cochons de la maison.

J'avais appris quelques mots de hongrois, eti comme vous devez le penser, je m*étais muni de ceux que j'avais jugés les plus utiles pour une fuite que j'avais toujours rêvée. Je demandai à ces messieurs du pain (inconnu); du vin (inconnu) ; je leur demandai à manger, ils tirent la grimace et s'appelèrent les uns les autres.

Alors, je vis sortir de ces bouges enfumés ua tas d'horribles femelles, crasseuses, huileuses, déguenillées, et une marmaille grouillante pendue aux cottes empestées de cette belle moitié du genre humain.

11 y eut un grand conciliabule après lequel il fut décidé qu'on ne me donnerait rien, mais qu'on allait me conduire devant le premier magistrat du pays.

11 n'y a pas de réunion de quatre maisons et de société de vingt hommes qui n'ait un magistrat, institué à cette fîi\ de puuir les voleurs, etc. ; ce qui prouve combien l'humanité est vertueuse en elle-même.

Mais j'avais mal compté, en m'imagioant que j'étais dans un hameau de quelques douzaines de maisons, celui où je m'étais réfugié semblait s'allonger devant moi conmie un ver de terre en promenade.

Enfin, après un bon quart d'heure de marche, je me trouvai eu face d'une maison d'apparence tout à fait distinguée, car on n'y entendait pas le muindie grognement de cochon.

U fut frappé à la porte de cette maison par un vieillard dont la barbe jaune eût probablement été d'uû blanc de neige si on l'avait mise à la lessive.

La précaution craintive avec laquelle le vieillard toucba

d'un jeunb cabet de famille. 99

le seuil de ce Fanctuaire m'apprit l'importance du magistrat devant lequel j'allais paraître, et je jugeai encore mieux de cette importance en voyant ouvnr la porte par une femme d'assez bon air, et qui certainement se lavait le visage quelquefois.

Elle demanda à ceux qui me conduisaient ce qu'ils voulaient à son maître, et ils lui répondirent en me montrant.

Quoique j'eusse le costume du pays, il paraît qu'un autre air que celui de tous ces pourceaux humains, que quelque chose qui sent l'homme de cour, avertit cette femme que je n'étais pas de la race qui m'entourait, et elle courut éveiller le maître du logis.

Au lieu de me recevoir chez lui, le juge vint me recevoir à la porte.

C'était un homme de soixante ans, sec, jaune, d'un vrai jaune naturel, et vêtu à la façon des Arméniens, avec une grande barbe et un bonnet pointu en agneau mort-né, autrer ent dit en astracan. 11 m'examina prudemment et se mit à me parler hongrois...

Cinquante voix répondirent pour moi que je n'y comprenais rien. Je me rappelai la réputation de la Hongrie relativement à son culte de la latinité, et je ramassai tous mes souvenirs de rudiment pour lui faire comprendre que j'étais un étranger égaré.

Je n'avais pas articulé une syllabe latine, que mon homme m'avait tendu la main et m'avait entraîné dans la maison. Je ne vous dirai pas l'exécrable patois que nous parlâmes pendant une demi-heure; mais qu'il vous suffise de savoir qu'à travers deux côtelettes de porc et un plat de bouillie, je lui appris que j'étais Français et émigré.

De son côté, il m'apprit la manière dout j'avais dû m'é-

garer en me rendant de Ketskemet à Pesth, où se trouvait un assez bon nombre de mes compatriotes émigrés comme moi. 11 me montra, sur une espèce de carte géographique faite à la main, et qui était son œuvre, Tendroit où j'avais dû quitter la grande route qui va de Mako à la capitale de la Hongrie ; cet endroit est celui où elle s'embranche avec la route presque royale qui traverse la lande de Ketskemet, et qui mène au château de Morden.

Je n'en aurais pas tant imaginé ; mais mon hôte était si ravi de parler latin avec un homme qui paraissait cornprendre un peu moias de la moitié de ce qu'il disait, qu'il me lit un historique exact de tous les lieux qua j'avais traversés, et de la vie que j'avais dû mener pendant mon voyage.

Je le payai de ses frais d'imagination en acceptant comme parfaitement exact tout ce qu'il venait de me raconter sur mon propre compte, et deux heures après nous étions si bons amis qu'il m'offrit de fumer dans une magnifique pipe qui pendait à une vieille lame de couteau fichée dans le mur en guise de clou.

Tout cela se termina cependant par une question fort simple, c'était celle qui consistait à me demander mon nom.

A si peu de distance du château de Mordeo, je ne jugeai pas à propos de parler du comte de Favreuse, et je mis toutes les histoires que venait dé faire sur mon compte le brave Morgos-Koëse sur le comte d'un certain baron de Yilate, jadis officier au service de Tippoo-Saïb.

Ce bon Yilate , après avoir eu une jambe grugée par un crocodile, avait été bien et dûment achevé par un tigre aux environs de ma maison. Et, à moins que le crocodile em*

1>*UN JEtlNE CADET DÉ FAMILLE. 101

paillé, pendu au plafond de mon hôte, ne ressuscitât et ne fût précisément celui qui avait mangé un peu de M. de Vilale, j'étais sûr que personne dans ce pays ne pouvait dire que je ne fusse point cet infortuné.

Après mon nom, il me fut demandé quelle était la raison qui m'avait fait quitter Mako pour aller à Pesth. Je ne pus trouver rien de mieux que ce que Morgos-Koëse lut sur mon visage amaigri , c'est que je comptais aller de Pesth à Gran, ou Ostryhom, pour y prendre les eaux et rétablir ma santé.

11 faut vous dire, monsieur, que malgré toute mon attention pour comprendre le latin de mon hôte, je pataugeais horriblement dans les noms de ville qull me lâchait à brûle-pourpoint.

Ainsi nous fûmes sur le point de nous brouiller parce que je paraissais mieux aimer aller à Gran^ dont le nom m'était facile à prononcer, que de me rendre à Ostryhom, que je ne pouvais m'arracher de la gorge. Or mon hôte me criait avec acharnement : — Non Gran, sed Ostryhom.

Il me fallut une heure pour comprendre que Gran était la même chose qw'Ostryhom, mais que Gran était germain, ce qui faisait frémir d'horreur mon brave magistrat, et qu'il fallait dire Ostryhom, comme tout bon Hongrois doit le faire. ' •

Il en est de môme pour presque toutes les villes de ce boa pays, qui ont deux et souvent même trois noms ; de façon que, comme je vous Tai dit, je pataugeais horriblement; et si mon hôte ne s'était tout doucement animé de façon à parler tout seul, grâce à une consommation Ubérale d'un certain vin de Merrès qu'il disait rival du tokay, il eût fini par découvrir que je ne savais pas le premier mot de l'histoire qu'il m'inventait.

Cependant il resta bien établi que j'étais malade et que j'avais besoin de me soigner. Je n'y voyais aucune objection, lorsque Morgos-Koôse, qui depuis quelque temps ca* chait, sous un sourire triomphant, une proposition fulminante qu'il avait à me faire, s'accouda sur la table et médit:

— Restez ici, l'air est excellent, ma maison sera la vôtre.

Gela m'allait assez bien ; un seul être au monde pouvait soupçonner mon existence, c'était Téhéta, et, ne fût-ce que dans son intérêt, elle devait ne pas me reconnaître, À supposer qu'elle me rencontrât.

Cette proposition servait mon projet d'apprendre quelque chose de relatif à Gertrude, et je l'acceptai en tendant la main à Morgos, en lui montrant la bourse dont Téhéta m'avait muni. Il la poufôa d'une main avinée (vous savez comme le vin rend facile sur le compte de l'argent), et poursuivant le cours do sa proposition hospitalière, il finit par me dire qu'après tout, si j'avais besoin d'un médecin habile, le pays en possédait un de première volée, le médecin du prince de Morden, lequel docteur était actuellement au château.

C'était sans doute le misérable qui m'avait ramené de France, celui qui avait retrouvé mes ossements dans les débris de mon incendie, et qui avait accepté la mission que le prince lui avait donnée près de Gertrude. La rencontre pouvait m'être fatale, et la première idée que j'en eus me donna un frisson que mon hôte eût certes remarqué, si par hasard il eût été encore en état de remarquer quelque chose.

Mais, ix défaut du maître qui n'observait plus, il se trouvait à nos côtés une servante qui observait.

Quand je dis servante, je me trompe, c'était la femme de

d'un jeune cadet se famille. lOS

Morgos; mais comme elle nous servait, je Tavais ainsi qualiiîée à part moi. Du reste, la façon dont il l'avait épousée justiiiait assez ma façon de voir à ce sujet.

Ce fut dans un des voyages qu'il fit du côté des monts Karpatbes, qui séparent de la Gallicie la partie de la Hongrie où je me trouvais, que Morgos passa par un certain village de Krasnibrod, le jour où se tenait la foire des filles à marier. L'une d'elles lui plut, il donna quatre rixdales au père, ce qui équivaut à vingt-trois livres , puis il comparut devant un pope qui les bénit, et il se trouva enganté de la fille en question en qualité de femme.

C'était, à vrai dire, la plus gracieuse Rousniaque que j'aie jamais vue, et Morgos n'avait pas fait un très-mauvais marché. Vous verrez cela plus tard.

Revenons à mon déjeuner.

Nagy-Tcba était femme, jolie femme, dunque elle devait y voir plus clair que M. son mari. Elle remarqua mon effroi à la proposition qu'on me fit de voir le docteur du prince de Morden, et me le montra par l'air malicieux dont elle me regarda.

Mais elle était trop femme pour faire part à son époux du soupçon qu'elle venait de concevoir à mon égard, et afin de garder ce petit secret pour elle seule, elle versa à maître Morgos un gobelet de vin qui le mit tout à fait en déroute.

La défaite de mon hôte ne me rassurait que pour le mo* ment, et je ne comptais en profiter que pour trouver un moyen d'échapper aux soins promis de ce bon docteur.

Mais Nagy-Tcha avait bien d'autres vues ; aussi, quand elle vit son mari en mesure de ronfler, elle me dit tout bas:

— Resie el dors.

1<>4 AVENTUREE

Elle avait à son service un petit bout de latin qu'elle avait récolté par-ci par-là, toujours en dehors de son époux, et dont elle ne lui avait jamais fait part, car il m'avait dit qu'elle n'en comprenait pas un mot. Cette discrétion était probablement un système dès longtemps établi chez mon hôtesse, et ce fut en vertu de ce système qu'elle cacha la remarque qu'elle venait de faire à mon sujet.

Je voulus lui faire comprendre que je craignais de la gêner.

Elle me comprit à sa façon et me répondit :

— N'aie pas peur, le médecin est bon, il ne te trahira pas.

Puis elle ajouta un geste qui voulait dire :

— S'il te trahissait, il aurait affaire à moi.

Je fis mon calcul, et je me dis : Il y a ici un honune de soixante ans, fort saie, mari d'une femme de trente ans, qui soigne sa personoe, dans un pays où personne ne se lave les mains : cette femme fait cela pour son mari, ou bien elle le fait pour un autre.

Or comme, à l'exception de cette maison, tout le reste n'est qu'un assemblage de toits à porcs, et que les honunes qui les habitent ne valent guère mieux que leurs camarades de lit, le docteur doit être cet autre.

Cependant j'hésitais à tirer une conclusion formelle de ces prémisses, lorsque je me rappelai que Morgos m'avait parlé du docteur comme de son meilleur ami.

C'était là un point énorme de sécuiité.

D'ailleurs je n'en pouvais plus. Après une si longue abstinence de marche, d'aUmenls et de conversation, le déjeuner de Morgos-Koôse nj'avait horriblement porté à la

téfe. Je me laissai donc pousser doucement sur cinq ou six magnifiques bottes de paille de riz, et je m'endormis profondément.

— Vous avez dû remarquer, reprit M. de Favreuse en interrompant son récit, que le sommeil tient une grande place dans Thisloire de ma vie. C'est qu'en vérité il tient une place considérable dans la vie humaine, place dont les inventeurs d'histoires romanesques ne tiennent jamais compte, sans que les héros qu'ils imaginent en soient de beaucoup plus puissants. Tandis que je pense, moi, que s'il pouvait exister un homme qui eût la faculté de ne pas dormir, ce serait certainement le plus habile, le plus fort et le plus puissant de la terre.

Je ne sais combien de temps je restai dans cet état, mais je fus éveillé par quelque chose de particulièrement chaud et puant qui me tomba sur le bout du nez. C'était une goutte de suif toute brûlante échappée d'une chandelle que Nagy-Tcha avait par trop rapprochée de mon visage pour le montrer à un monsieur qui le considérait avec une curiosité mêlée de terreur. Le monsieur était tout juste mon docteur Magnus.

— Ah çà, docteur, vous n'avez aucune envie de me trahir?

Il me répondit nettement en hongrois :

— Je ne comprends pas.

C'était un mot que j'avais entendu trop souvent répéter pour ne pas le savoir, et comme je savais aussi très-bien que le docteur parlait un excellent français, pour l'avoir entendu dans la fameuse nuit où il m'avait pris mon lit, j*insistai. Il continua, et je m'emportais déjà, lorsque nous

196 iYENTVilES

entendîmes la voix de Morgos, demandant, toujours ^ latin, pourquoi on se querellait.

Sa femme alla au-devant de lui afin de Tempôcher d'eo* trer, et le docteur profita de ce moment pour me dire rapidement :

— Taisez-vous donc, malheureux!

Comprenez bien ceci, monsieur, me voici avec deux complices ayant chacun un secret vis-à-vis l'un de l'autre.

Le premier, c'était Nagy-Tcha, qui savait que j'avais eu peur de Magnus et que je le connaissais; le second, c'était ce même Magnus, qui ne voulait pas que madame Morgos se doutât qu'il parlât français.

Sur ces entrefaites, nous entendîmes une querelle hongroise s'établir entre les époux Morgos, c'est-à-dire qu'il y eut deux ou trois coups de jonc partis de la main du mari; le docteur profita encore de ce tapage pour me dire :

— Je ne puis revenir d'ici à trois jours; jusque là ne sortez pas de jour et ne dites rien à Morgos; je reviendrai le soir, vers la môme heure qu'aujourd'hui.

Le docteur sortit aussitôt.

Un moment après parut Morgos, l'air riant et la badine à a main; il avait toute l'hilarité d'un homme qui vient de battre sa femme, qui, à ce qu'il me dit, était allée pleurer hors de la maison. Mon hôte et moi, nous nous mimes à notre aiin de cuisine, et madame Morgos reparut bientôt, l'air riant aussi. Elle avait toute l'hilarité d'une femme qui n'a pus été impunément battue par son mari.

Je mis cette observation à part, et nous soupàmes. PertCiettez-moi de profiter des trois jours d'intervalle qui séparèrent cette rencontre de la seconde visite du docteur pouf

d'un jeune cadet de famille. 107

ymi apprendre un peu quel éfeit l'homme chez qui je me trouvais, et qui avait sa bonne part d*originalité assez remarquable.

MORGOS ROESEï

Morgos^Koëse était, à ce qu'il prétend, un pur Hongrois.

mais il faut que vous sachiez qu'excepté la France, qui n'appartient pour ainsi dire à aucune race humaine, tant elle est mêlée de sang du Nord et de sang du Midi (circonstance qui tient à ce que notre pays est trop beau pour n'avoir pas été un rendez-vous constant où les uns venaient chercher le frais et les autres le chaud) ; à l'exception, disje, de la France, il n'y a guère de pays plus mêlé en fait de population que la Hongrie.

Mais il y a cette différence entre la France et la Hongrie, que peu à peu toutes les races se sont fondues chez nous en une espèce assez agréable, et dont le plus grand défaut est de manquer de caractère, tandis qu'en Hongrie, au contrahre^ les races ûnoises, indoues ou germaines qui ont fait irruptioa dans ces contrées y sont restées fort séparées.

Indubitablement Morgos-Koëse appartenait à cette race in* doue d'où sont sortis les Bohèmes qui ont pénétré en France au quinzième siècle, en gardant le nom du pays qu'ils avaient traversé, quoi qu'en disent les historiens, qui ont prétendu les faire venir d'Egypte.

Vous savez que, d'un autre côté, je soupçonnais fort Téhéta d'appartenir à cette partie de la grande famille humaine. La geule différence qu'il y eût, selon moi, entre elle et Morgos-Koëse, c'est que la tribu de Téhéta avait dû rester iîdèle aux mœurs ambulantes de ses ancêtres, tandis que Morgos était un descendant de ceux qui s'étaient établis dans le pays, y avaient pris racine et s'y étaient acclimatés.

Du moms, c'est ce qui me parut vraisemblable dans le commencement de mon séjour chez lui.

Je vous ai dit ce qu'il était de sa personne; voici ce qull m'apprit de son existence :

Vers l'âge de trente ans, ou plutôt trente ans avant notre rencontre, Morgos avait paru à Presbourg, qui possède un archigymnase, où l'on professe la science ^ il y avait étudié la chimie, la physique et quelque peu les mathématiques.

Pour certams actes sur lesquels il glissa fort légèrement, ce qui veut dire qu'ils n'étaient point fort reconunandables, il fut obligé de quitter cette université, ce qui veut dire qu'il en fut chassé.

Poussé par la misère, selon son récit, probablement condamné par quelque arrêt, selon la vérité, il travailla pen dant de longues années dans les mines de porphyre des monts Karpathes.

Quelques services qu'il y rendit, grâce aux études qu'il avait faites, le firent remarquer par le prince de Morden, le propriétaire des mines, Celui-ci l'en fit sortir et le plaça, en

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qualité de son juge iatendant, dans la seigneurie du village de Morden et le logea dans la maison où je le trouvai.

C'est en revenant de ces mines, dans un voyage qu'il avait été faire pour les intérêts du prince, que Morgos contracta le singulier mariage dont je vous ai parié.

De ce qui avait précédé l'époque où il avait paru à l'université de Presbourg, il n'en pariait point. Quant au présent, maître Morgos se posait en savant du premier ordre, abîmé dans les études les plus profondes, s'occupant de recherches minérales, d'astronomie; tantôt le nez en terre, tantôt le nez au ciel, et racontant les conversations qu'il avait eues avec les premiers savants de l'Europe, dont il écorchait les noms avec une rare insolence.

J'étais fort peu savant, et par conséquent incapable de donner un démenti aux prétentions de ce monsieur; mais je crus pouvoir juger de ce qu'il savait par ce qu'il disait savoir.

Lorsqu'il eut en moi assez de confiance pour me faire part de sa supériorité, il ne me cacha point qu'il méprisait souverainement tous les savants dont il m'avait parlé, les ims n'étudiant la marche des astres que pour la comprendre, les autres ne fouillant les entrailles de la terre que pour découvrir ce qu'elle avait été. Quaat à lui, s'il regardait au ciel, c'était pour y hre la parole éternelle et y voir les décrets de l'avenir tracés en lettres de feu; s'il ramassait des minéraux, c'était pour y découvrir les principes de l'élixir qui doit assurer à l'homme une vie incommensurable, comme celle de Mathusalem,

Mon astronome n'était qu'un astrologue, mon chimiste qu'un alchimiste, somme toute un charlatan et probablement un imbécile. Ce qui, du reste, le distinguait de la classe deB ignorants de cette espèce, c'était rincroyable

bonne foi avec laquelle il se servait de quelque» principes de science véritable qu'il avait conservés de ses études, pour les appliquer à des pratiques qui ne pouvaient venir que de la superstition la plus encroûtée.

A peine M. de Favreuse aVait-il prononcé ce mot qu'il suspendit son récit.

11 se mit à réfléchir, puis il s'écria tout à coup :

— Science, lumières, superstition, ignorance, que de mots qui n'ont aucune valeur! La science d'aujourd'hui sera peut-être l'ignorance de demain. La foi de notre siècle sera une superstition dans quelque cent ans.

N'est-il pas vrai, jeune homme, que tous les hommes raisonnables vous ont dit que certaines prétentions à déranger l'ordre de la nature étaient autant de folies? et cependant, monsieur, j'ai vu, de mes propres yeux vu, des choses bien étranges. J'ai moi-même senti et subi des eifets inouïs. Non, non, voyez- vous, tout ce qui nous semble incompréhensible dans les croyances du passé n'est pas erreur et superstiticnu

Lorsque je vois la science inventée par M. Guvier retrouver dans les entrailles de la terre les débris d'animaux les plus extravagants, je me demande si les sphinx, les chimères et ces horribles oiseaux du lacStymphale, que nous regardions comme des jeux de l'imagination des anciens, n'étaient pas un reste de ces races perdues dont nous reconstruisons aujourd'hui les hideux squelettes.

Quoi qu'il en soit, monsieur, à l'époque dont je vous parle, je ris beaucoup de mes découvertes au sujet de la superstition de Morgos; et voyant sa femme occupée avec le docteur, et par conséquent n'ayant rien ii faire de ce

d'un jeune ClAlDÊT BE FAMILLE. 111

oM, jemeprotnisde me moquer de mon hôfe^ pour padSër le temps. Vous verrez comment cela me réussit.

le passe maintenant aux éTénementd.

Comme il me l'avait promis, le docteur revint au bout de trois jours. Il affecta devant Morgos et Nagy-Tcha la plus parfaite ignorance de la langue française.

Je brûlais cependant du désir de causer avec Magnus, mais l'œil ardent de Nagy-Tcha surveillait nos moindres mouvements; Morgos se grisait, parlait latin, et ne nous gênait en aucune façon.

Le docteur, lui, paraissait inquiet et sembldt chercher un moyen de nous ménager un moment d'entretien particulier.

Tout à coup, et quoique cela parût lui coûter de faire une pareille proposition, il se décida à dire à Morgos...

— Pour donner plus de clarté et de rapidité à mon récit, me dit M. de Favreuse en ce moment, je me dispenserai de noter à l'avenir en quelle langue furent prononcées les paroles que je vous rapporte, soit que je comprisse cette langue, soit que ces paroles m'aient été expliquées plus tard. Je ne ferai cette distinction qu'autant qu'il sera résulté quelque chose de grave de ce que j'ai compris ou de ce que je n'ai pas compris immédiatement ce qui fut dit devant m<À.

Après cette interruption, M. de Pavreuse reprit ainsi son récit :

Le docteor dit alors à Morgos :

— Pour terminer le joyeux festin auquel tu nom as in«

tu AVENTUEES

aux effets de cette composition dont ce vieux bobteie a le

secret...

A rbeure qu'il est, il vit non-seulement dans un autre monde dont on ne peut vous donner d'idée, quand même vous eussiez fumé tous les pavots de Plndoustan ; mais encore il est complètement absent de celui-ci, absent moralement et physiquement, si bien que s'il me plaisait de lui couper les oreilles à l'instant même, il n'en sentirait rien.

— Ce n'est pas possible! lui dis-je.

— C'est ainsi, me répliqua le docteur. Je me suis enivré deux fois avec cette pâte dont Morgos a le secret, et pour m'en prouver le pouvoir, il m'a une fois marqué sur le bras avec un fer rouge, et une autre fois coupé un petit morceau de chair sans que j'aie rien ressenti.

— Ma foi, dis-je, si vous pouviez m'aasurer qu'il ne m'arrivera rien de pareil, je goûterais volontiers ce mets divin, comme il l'appelle.

— Ah ! vous voilà comme Nagy-Tcha, me dit le docteur; elle eût beaucoup fait pour s'assurer si nous pouvions nous entendre; mais l'idée de manger du pain de Dieu^ comme elle dit, lui a tout fait oublier. La seule chose qui m êtonoe c'est qu'elle n'ait pas déjà assassiné son époux et maître pour lui voler sa cassette et se procurer ce régal.

-- Mais, dis-je au docteur, sll s'aperçoit à son réveil de notre supercherie, s'il voit que nous n'avons pas avalé notre part et que j'ai passé la mienne à Nagy-Tcha?

Soyez tranquille à ce sujet ; tout excès de vie se paie. L'ivresse du vin laisse la lourdeur et le dégoût; celle de Topium laisse Téblouissement et le vide ; celle-ci laisse l'hébétement et la lassitude complète. Us en ont pour quatre heures à vivre dans des rêves de délices inouïes^ et ils ^

d'un jeune cadet pe famille. 115

ont pour quatre jours à se traîner dans une sorte d'insensibilité abrutie.

Nous sommes maintenant les maîtres de tout faire et de tout dire. Profitons des moments ; car ce n'est que par sa grâce spéciale que j'ai pu passer une nuit hors du château.

Voyons, que comptez-vous faire et que voulez-vous faire?

Je racontai franchement au docteur tout ce qui m'était arrivé depuis le jour de l'arrivée du prince de Morden.

Je lui dis comment j'avais été témoin de la cérémonie du mariage de Gertrude, eniin comment j'avais été sauvé par Téhéta.

Le docteur m'avait écouté sans m'interrompre et sans vouloir répondre aux questions que je lui faisais toutes les fois que je m'enquérais d'une chose que je ne comprenais pas.

— Allez, allez, me disait-il, ce sera tout à l'heure mon tour.

Lorsque j'eus achevé mon récit, il resta longtemps à réfléchir^ et après avoir ramassé, pour ainsi dire, tous ses souvenirs dans sa tète, il commença ainsi :

— Je me demande si je dois faire une réponse à chacune de vos questions; mais je pense que cela nous mènerait trop loin. A votre récit, je vais riposter par un autre. Vous y trouverez la solution de tout ce que vous m'avez demandé. Faites donc comme je viens de faire, écoutez et ne m'interrompez pas.

— Le docteur Magnus, fît M. de Favreuse en se balançant sur son siège, était un homme fort exact, fort minutieux; il savait les choses dont il parlait jusque dans leurs

itfi AVENTURES

peu courtoise. Il est probable que la princesse se fût résignée à celte existence à peu près solitaire, si le prince n'avait trouvé moyen d*y glisser une torture de tous les jours.

Une frasque un peu trop forte, et qui n'avait été à rien moins qu'à donner des coups dç canne à un archiduc impérial que mondit prince avait trouvé chez une chanteuse de ses amies ; cette frasque, dis-je, le fit exiler de la cour de Vienne, et l'empereur Joseph ne trouva rien de mieux, pour le punir sévèrement, que de l'envoyer près de sa femme.

Mais la justice des souverains est ainsi faite, qu'elle frappe presque toujours à côté de celui qu'elle veut atteindre, pour écraser un innocent.

Indépendamment de sa femme, M. de Morden trouva dans , ce château, perdu au milieu de la lande!de Ketskemet, une petite fille qu'il avait envoyée là comme on envoie une brebis à l'étable, ou une hce au chenil.

Cette petite fille n'était autre que Téhéta, et, comme je Tavais parfaitement deviné, Téhéta n'était autre que l'un des deux ou trois enfants qui avaient échappé à la chasse humaine que M. de Morden avait faite dans une de ses terres. Elle pouvait alors avoir dix-huit ans, et, d'après ce que je vous ai dit de sa beauté, à l'époque où je la connus, et lorsqu'elle avait déjà trente-cinq ans, ce devait être la plus charmante créature du monde.

Lorsque la princesse vit revenir son mari, elle espéra que la solitude le ramènerait tout entier à elle. Il parait qu'elle le lui ramena un peu, car ce fut un an après son arrivée que naquit la charmante Gertrude.

Ce fut une occupation bien douce pour la princesse, mais ce n'était pas assez pour distraire les longs ennuis de cette espèce de vautour qu'on appelait M. de Morden.

d'un jeune cadet de famille. 119

Use tourna vers Téhéta, et, au bout de quelques mois, il y avait dans ce château une femme qui portait le nom du maître, et à laquelle les deux cents valets attachés au service de la maison daignaient à peine donner de quoi manger, tandis qu'une esclave de race proscrite et païenne trônait sous un dais de velours brodé de pierreries et plumasse de panaches d'autruche.

Ceci dura de longues années.

La princesse eut beau faire valoir ses droits d'épouse, ses droits encore plus sacrés de mère, M. de Morden ne tint aucun compte ni de ses prières, ni de ses larmes, ni du dépérissement de sa santé; et lorsque, au bout de dix ans d'un pareil supplice, la princesse, épuisée de résignation et de courage, mourut avec le désespoir de laisser sa fille aux mains d'un pareil homme, Son Excellence hongroise daigna dire aux nobles, qu'il convia aux magnifiques funérailles de sa femjne, que l'air du pays était trop froid pour sa poitrine.

Le docteur savait parfaitement toutes ces choses-là ; car ce docteur n'était que le fils d'un paysan du comtat de Marmarosch, que le prince avait fait élever à l'université de Bude, afin d'avoir un médecin à lui comme on a un cheval de selle pour son usage particulier.

Magnus avait été le témoin de la mort de la princesse ; elle lui avait raconté ses malheurs ; eUe lui avait confié la mission de protéger sa fille autant qu'il le pourrait.

Cest celte mission reçue avec respect et dévouement qui avait fait rester Magnus au service de M. de Morden. Cependant, après la mort de la princesse, les affaires changèrent assez complètement de face, dans la vie de M. de Morden, et arrachèrent Gertrude à l'ignoble puissance que le père avait permis à sa maltresse d'exercer sur elle.

122 ^ AVENTUnfiS

eu et qu'il gardait encore pour elle, il n'avait jamais «a • tendu perdre ses droits de propriétaire, et souvent la cravache du maître avait déchiré la peau de Vesclave sous la robe de brocard dont il la parait.

Lorsqu'il partit, Téhéta voulut le suivre : c'était une faveur qu'il ne pouvait ni ne voulait lui accorder ; et comme Téhéta était pour lui un jouet qui n'avait besoin d'être tenu avec soin qu'autant qu'il pouvait s'en servir, il la dépouilla complètement de son autorité quasi-priacière, la força de s'enfermer daus l'appartement que j'avais habité avec elle, et, tout en ordonnant aux serviteurs du château d'obéir aux moindres caprices de Téhéta dans la Umite de ses épaisses murailles, il leur fut recommandé de tirer sur elle comme sur un loup si elle tentait de s'échapper, et, si elle y réussissait, de l'enchaîner au besoin comme un chien vagabond dans le cas où on la rattraperait.

Ce fut à cette époque que le prince se ménagea les moyens de rentrer incognito dans son château, comme il le lit daus la fameuse nuit dont je vous ai entretenu.

Gela se pratiquait au moyen d'une porte percée du côté qui domine le village, et dont le prince seul avait la clef. Cette clef, Téhéta l'avait volée dans cette même fameuse nuit dont je viens de vous parler : c'est cette clef qui lui permit de me faire sortir du château par cette môme porte secrète, c'est celte clef qui nous fut plus tard d'un si grand secours.

11 me semble, reprit tout à coup M. de Favreuse, que je vous ai dit tout à l'heure que le prince de Morden, en quittant Téhéta, avait voulu lui laisser une consolation, et je ne vous ai parlé que de l'ingratitude du vieux satyre. Cependant il y eut consolation.

Vous voyez la position où j'étais, vous connaissez tous

d'un JEUNB GAraT BE FAMILLE. |tS

les personnages de cette histoire, et je voua donnerais en mille à deviner cette consolation...

Cette consolation, mon cher monsieur, ne fut autre chose que la présence de Morgos-Koëse, mon hôte, qui continuait à passer par tous les degrés de la béatitude, pendant que le docteur m'apprenait toutes les infamies que je vous répète.

Qu'était-ce donc que mon hôte, pour qu'il pût satisfaire aux désirs ardents d'une fille bohème, à qui le prince avait tout prodigué durant plus de dix ans d'amour et d'extravagances? Morgos-Koëse était tout simplement le père de Téhéta, un véritable zingari qui n'avait que les vices de cette canaille errante, et qui, bâtonné par le chef de sa tribu, avait dénoncé la retraite des siens au prince de Morden, pour quelques rixdales. Cette petite vengeance avait amené le massacre dont je vous ai parlé, mais auquel ledit Morgos avait eu cependant le soin de faire échapper sa fille, âgée de trois ans, en la confiant d'avance au bourreau de tous les siens.

n y a, monsieur, dans les actions de certains hommes des contradictions que le vulgaire prend pour des bizarreries, et qui, à les regarder de très-près, sont presque toujours le résultat de calculs très-habiles. Or il parut trèsplaisant au prince de Morden de faire un savant du méchant Bohème qui s'était vendu à lui.

Comme je vous l'ai dit, il l'envoya à Presbourg.

Le jeune homme y travailla selon son noble naturel, et il allait être pendu après quatre ou cinq ans d'études faites dans l'esprit que je vous ai dit tout à l'heure, pour avoir forcé la caisse de l'archipope de la ville, lorsque M. de Morden intervint. Vous devez remarquer que tout procède par archi dans ce pays-là ; c'est l'archipope, l'archi-

gymnase, et Morgos pouvait à juste titre s'appeler rarchivoieur du comtat.

Le prince, qui le protégeait, se chargea de son châtiment. Et comme Morgos avait véritablement acquis quelque savoir en mathématiques durant le temps de sa présence à l'université, M. de Morden l'envoya dans ses mines des monts Karpathes, et tâcha de retirer dudit Morgos les frais d'éducation qu*il lui avait fait donner.

Plus tard, lorsqu'il fut obligé de retourner à Vienne, le prince, pour apaiser un peu les exigences de Téiiéta, imagina de lui rendre la tendresse de M. son père, et fit venir Morgos près d'elle.

Vous avouerez qu'on ne tire pas un meilleur parti d'une peau de bohème que ne fit M. de Morden.

Morgos lui avait d'abord procuré pour quelques écus le plaisir de chasser des êtres humains à cor et à cri, à chiens et à trappes; il lui avait ensuite servi à se faire une réputation de bienfaisance lorsqu'il l'avait envoyé à Presbourg. Plus tard, lorsqu'on plaignait le prince d'avoir placé si mal ses bienfaits, il fit de son protégé un ouvrier mineur, qui lui rendit, comme je vous l'ai dit, d'excellents services; et enfin, au moment de se séparer d'une maîtresse adorée, il daigna extraire du fond de ses mines le Morgos-Koëse, et le jeta dans les bras de la belle épiorée, en lui faisant valoir cette restitution comme un immense bienfait.

J'ai vu, monsieur, beaucoup d'usuriers gagner sur les écus qu'ils prêtent, mais je n'en ai encore jamais vu tirer tant de produits d'un homme.

Toutefois la réunion de Morgos et de sa fille avait ses entraves. Morgos pouvait entrer dans le château une fois par semaine; mais Téhéla ne devait jamais en sortir.

d'un jeunb cadet de famille. IS6

£h bien, le croiriez-vous? cette Téhéta à qui la nature avait donné dans Tesclavage les instincts les plus élevés, ce Morgos qui avait reçu du ciel les plus ignobles passions, ces deux êtres si différents s'aimaient de Tamour Hlial et de Tamour paternel le plus exalté.

L*absence, la séparation, la différence d'habitudes et de sentiments, rien n'y avait fait; le sang bohème, ce sang qui- a eu tant de peine à se mêler durant le cours des siècles au sang des autres races, le sang bohème coulait dans toute sa pureté dans les veines du père et de la fille, et il y avait entre eux ce lien fatal et incompréhensible qui attache si puissamment les uns aux autres tous les individus de cette race. Le prince, sans avoir compris cela, les réunit et leur demanda leur reconnaissance; ils le lui jurèrent, et il y compta.

Voilà comment M. de Morden abandonna son château, que nous allons quitter aussi un moment pour voir ce qu'il advint à Vienne de la belle Gertrude. Ce petit voyage nous ramènera beaucoup plus vite que vous ne le pensez au château lui-même et à la position où je m'y étais trouvé.

Q se passa quelques années pendant lesquelles M. de Morden se lit battre par les armées républicaines, à l'époque même où triomphaient tous ses collègues autrichiens.

Pendant que M. le prince ne croissait nullement en réputation , sa fille Gertrude grandissait en beauté et devenait le charme et l'étoile des salons de. Vienne. Dans ces salons , elle rencontra un jeune émigré de la plus belle figure et de la plus touchante douleur.

Ce jeune émigré, c'était M. de Belnunce en personne : beau comme un ange , triste comme un roman , gueux

comme ua baladin' , hftbleur comme un Proyençal , il avait attiré sur lui Tintérêt de tout ce qui a un cœur sensible.

A Tavantage très-réel d'avoir vu guillotiner son père, sa mère et son oncle Févôque, et son beau-frère rintendant de la province, et un tas de cousins, et une personne qu'il ne nommait pas; à cet avantage, dis*je, il joignait celui de pleurer à volonté lorsqu'il parlait de ses malheurs, et^ admirable raftinement de ce talent, après avoir laissé échapper ses larmes, il savait les dévorer dans un douloureux silence.

Je l'ai beaucoup connu, ce monsieur, reprit le comte de Favreuse, et, sur mon honneur, c'était bien le plus méchant drôle, le vantard le plus effronté, le comédien le plus impudent que j'aie jamais rencontré; indépendamment de cela, c'était un poltron, quoiqu'il se fût battu quelquefois.

Vous êtes jeune, monsieur, et vous apprendrez comment il se fait qu'il y a des gens assez peureux pour se battre une fois, afin d'avoir le droit de ne plus se battre du tout. Ce sont ces gens-là qui ont inventé ce mot impertinent : f ai fait mes preuves; comme si le courage n'était pas une vertu qui doit être toujours présente, coomie toutes les vertus possibles, et qui peut avoir été et n'être plus!

Est-ce que vous trouveriez qu'un homme est charitable parce qu'un jour il aura donné un louis à un mendiant, et que^ cela fait, il répondra à tous les autres : J'ai fait mes preuves f

Je reviens beaucoup sur ce sujet, n'est-ce pas? dit M. de Favreuse avec im sourire sardonique; c'est que j'ai eu

d'un jeun^ gaiiet pp famille. %2J

beaucoup à soufiErir de ce monsieur, et que je u^îii jamais pu rien en tirer, pas môme une goutte de sang.

Ce souvenir devait être bien fâcheux pour M. de Favreuse; car, contre l'habitude qu'il avait de boire son via gorgée à gorgée el à de longs intervalles, il avala d'un seul trait le verre plein qui était deyaut lui, et le replaça vivement sur la table» en levant les yeux, au ciel et en s'écriant :

— Enfin, c'est ainsi !

Puis il reprit de la façon suivante :

Comme je vous l'ai dit, ce monsieur avait juste tout le semblant des qualités que les rêveuses Allemandes font semblant d'aimer.

Quand je dis qu'elles font semblant, je parle des femmes faites, à qui l'expérience a appris la viduité de tous ces bellâtres sentimentaux. La jeunesse est de bonne foi; elle croit â ces sornettes, et si plus tard elle reconnaît sa duperie, ce n'est qu'en secret qu'elle abandonne sa première religion et qu'elle se dédommage avec de véritables hommes des langueurs de ces piteux Céladons.

Je vais sans doute vous étonner beaucoup, monsieur; mais ce que je puis vous affirmer, c'est que l'Allemagne est l^ pays où il y a le plus de grandes dames qui ont à la fois des amours platoniques et des laquais pour amants.

Mais sans faire entrer pour rien dans la conduite de la belle Gertrude cette comédie sentimentale si fort à la mode dans la blonde Allemagne , il est facile de comprendre que la façon dont elle avait vécu dût lui donner de secrètes sympathies pour tout ce qui paraissait avoir souffert beaucoup.

Gertnide avait vu mourir sa mère de chagrin, sous le poids de l'inconduite de son père ; Gertrude avait vu fouler aux pieds le respect qu'un mari doit à sa femme, et, bien plus encore, le respect qu'un père doit à sa fille.

Jugez avec quelle considération d*abord elle dut regarder un homme pour qui le culte de pareils devoirs était si sacré, qu'il pleurait sans cesse de n'avoir plus à les remplir !

Jugez avec quel intérêt elle dut l'écouter ensuite, lorsqu'il lui parla de sa mère à lui, et qu'il la peignît avec les vertus qu'avait eues la mère de Gertrude ; et puis jugez lorsqu'il lui raconta toutes les nuits qu'il avait passées autour de la prison de sa mère, tantôt déguisé en soldat, tantôt en matelot; lorsqu'il lui dit comment il avait séduit certain geôlier, escaladé de certaines hautes murailles, comment une corde s'était brisée, comment il était tombé d'une hauteur de vingt pieds sur le pavé, et comment il était resté évanoui !

Sacredié! dit M. de Favreuse en s'interrompant tout à coup, quel ignoble faquin que ce M. de Belnunce !

C'est qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout cela; c'est qu'après avoir désolé Marseille et Aix, la moitié de la Provence, par toutes sortes d'escapades plus indignes les unes que les autres, séduisant des filles par-ci, en achetant d'autres par-là, et les déshonorant toutes par ses vanteries, il s'était mis à plat ventre dans je ne sais plus quel terrier, le jour où sa famille avait été arrêtée ; puis il avait gagné l'Allemagne en criant rice la république ! Jusqu'au moment où il avait pu emjamber le Rhin, du côté de Strasbourg; et, arrivé là, il s'était mis à crier : F'ive le roi.' lequel était déjà assassiné.

Et depuis ce temps, de ville en ville, de principauté en principauté, larmoyant toujours, chantonnant de petits airs,

d'un jeune cadet de famille. 129

car le drôle avait une voix parfaite, il était arrivé jusqu'à Vienne, où il était des plus à la mode au moment où mademoiselle de Morden commençait à paraître dans le monde.

C'est là qu'elle le rencontra, c'est là qu'il lui débita tous les contes bleus dont je n'ai fait que; vous esquisser l'argument; c'est là enfin qu'ils se prirent l'un pour l'autre, ou plutôt qi»'elle se prit pour lui de la passion la plus folle, la plus romanesque. 11 fallait que cet homme fût bien infâme, monsieur, pour avoir rencontré Gertrude , pour avoir pu l'apprécier, pour en avoir été aimé, et pour ne pas être ramené à toutes les vertus par un bonheur si inouï!

Après ce que je vous ai raconté de ma rencontre avec mademoiselle de Morden, le langage que je tiens vous étonne sans doute ; mais ma position n'avait rien de pareil à celle de M. de Belnunce.

Je ne connaissais nullement la femme avec qui j'étais enfermé dans une voiture, je jouais un jeu où il y allait de ma tête, et, ma foi, il eût pu en arriver à la sainte Vierge autant qu'à Gertrude, si je l'avais trouvée en pareille position. AÉiis, de par tous les diables, il y a une différence énorme entre celle qu'on peut supposer légèrement aventureuse, sinon aventurière, et celle dont on connaît le nom, le rang, la famille, et dont on a pu apprécier la vertu. 11 y a une énorme différence entre la surprise d'une heure et la séduction longuement calculée ; et puis. . .

Mais à quoi bon toutes ces excuses, reprit M. de Favreuse; vous jugerez mieux les deux hommes qui ont si cruellenieut pesé sur la destinée de cette parfaite créature, lors*que je vous aurai raconté notre histoire à tous les deux.

M. Jules de Belnunce s'empara donc de l'esprit de Gertrude, ou plutôt de sa pitié ; car vous ne savez pas, monfileuT, combien il entre de pitié dans l'amour d'une femmes

190 AtfiIfTtRES

ttC guftout des Allemanded. C'est bien Souvent Tidêe d*une souffrance à consoler qui les rend si faibles, et le premier droit de M. de Belnuoce à être aimé fut son prétendu malheur.

Alors, arec cet enthousiasme mystiqiie dont la mode commençait à corrompre beaucoup de jeunes têtes, mademoiselle Gertrude se donna en elle-même la mission de protéger, de secourir, de consoler celui qui avait tant souffert ; elle aima donc avec cette exaltation des adeptes pour leur religion, des martyrs pour leur foi.

Quand on n'aime un homme que pour lui-même, Tamour reste, en général, raisonnable, clairvoyant, et il se maintient dans les limites convenables, parce qu'il peut mesurer la grandeur de son idole. Mais quand Tamour s'adresse à un rêve, à une idéaUté ; quand, au heu de rester une affection et un dévouement terrestres, il s'égare jusqu'à chercher sa source dans le ciel , jusqu'à se croire une inspira^ tionde Dieu et presque un apostolat, alors il pousse les écrits les plus élevés, les cœurs les plus nobles à des actions coupables selon le monde, mais qui pour eux ne sont que des devoirs accompUs.

Je vous étonne fort, monsieur, en vous racontant de parellles choses d'une femme de cour ; mais le mysticisme amoureux, l'idéalisme passionné qui produisit, quelque temps plus tard, madame de Krudner ; toute cette vague mythologie d'idées abstraites, cette métaphysique galante à laquelle, plus tard, l'empereur Alexandre rendit hommage ; tout cela fermentait déjà dans les jeunes têtes allemandes, tout cela vint en aide aux mélancolies bien jouées de M. deBelnunce.

Vouâ devez comprendre tpie la partie n'était point égal6 e&M tme jeune flUe pleine de bonne foi et d'exaltation, qd

d'un jeune OADBT DEfFAMILLE. 1S1

mettait toute son âme au seryice de son amour, et un méchant roué qui calculait exactement toutes ses paroles, tous ses gestes pour en tirer bon profit.

Quelque temps après la rencontre de mademoiselle de Morden et de M. de Belnunce, Gertrude était horriblement compromise.

Aussi, lorsque, malgré la folie de ses idées, la retenue naturelle à un esprit chaste et à une éducation distinguée, empêchait Gertrude de témoigner publiquement à M. de Belnunce la passion qu'elle avait pour lui, notre homme annonçait des projets de suicide, se roulait dans des convulsions tragiques et poussait mademoiselle de Morden à quelques démarches encore plus fâcheuses que celles qu'elle avait prétendu ne pas faire d'abord.

Ne prenez pas, je vous prie, mes paroles pour autre chose que ce qu'elles sont.

Ne cherchez point dans les mots dont je me sers une si* gnification qu'ils n'ont pas; lorsque je vous dis que mader moiselle de Morden était tout à fait compromise au bout de quelques mois, tenez-vous pour dit qu'elle avait seulement affiché un amour après lequel il n'était permis à personne d'espérer de pouvoir jamais occuper la plus petite place dans un cœur qui avait été complètement envahi.

Le bruit de cette passion romanesque, vainement combattue par la tante de mademoiselle de Morden, madame de Hatzfeld, arriva jusqu'aux oreilles du prince.

Malgré tous ses vices, cet homme avait gardé quelque considération pour son rang, il avait une grande idée de lui-même et de son nom.

 la première nouvelle qu'il reçut de cet amour, au U^u d'écrire une lettre menaçante et inutile h sa fiUe^ le prince

sollicita un congé, prit des chevaux de poste et arriva à Vienne, accompagné de son fils.

M. de Morden avait parfaitement arrangé les choses. Sans attendre d'explication, sans donner à sa fille la chance de se justifier et de l'attendrir, il avait, en arrivant, expédié son jeune géant chez M. de Belnunce, avec ordre de le souffleter immédiatement, pour le forcer à se faire tuer ensuite.

De son côté, il s'était rendu chez sa fille pour l'emballer le lendemain matin dans sa propre voiture et l'emmener en Lombardie, où le gouvernement d'une partie du pays lui avait été confié.

Malheureusement pour les projets de M. de Morden, il n'en garda pas le secret aussi complètement qu'il l'aurait dû : à peine fut-il en présence de Gertrude, qu'il lui raconta dans quelles intentions il était venu. Si de pareilles intentions avaient été signifiées à une fille même coupable par un père irréprochable, il n'est pas douteux qu'elles eussent éclairé un cœur si bien placé que celui de Gertrude.

Mais par malheur pour elle, et ce malheur ne doit pas lui être imputé à crime, par malheur pour elle, outre la peur qu'elle avait de son père, elle avait aussi de lui une juste défiance et un mépris mérité. La vertu a peu de pouvoir prôchée par le vice, et le père qui a fait mourir sa fenMne de chagrin en l'exposant à l'insulte d'une honteuse rivalité, ce père, quoi qu'il dise, persuade mal le cœur de la fille qui a vu mourir ainsi sa mère; c'est son châtiment de trouver des enfants rebelles, et ce serait justice, si ces enfants n'étaient pas les premiers punis de leur désobéissance.

Gomme l'avait voulu M. de Morden, son fils Christophe (le jeune g^ant s'appelait Christophe) avait rencontré M. de

d'un jeune c^det de famille. 133

Belnunce, souffleté M. de Belnunce, et l'on devait s'égorger le lendemain.

C'était chose fort simple et fort naturelle.

Mais l'esprit cruel de M. de Morden ne put pas se refuser la petite satisfaction de raconter à sa fille ce qui était arrivé et de la torturer du doux espoir qu'il avait conçu. Alors, monsieur, la tête de Gertrude, qui n'était pas déjà trop bien réglée, se détraqua tout à fait.

Le soir venu , elle s'échappa de l'hôtel de sa tante , se rendit chez M. de Belnunce , afin de persuader à ce lâche coquin que le comble du courage était de garder les soufflets et de ne point se battre.

Quand notre Provençal , déjà maigri de peur , s'entendit chanter cette gamme, il voulut tout massacrer, et le père, et le frère, et lui-même après eux.

Alors voyez-vous, monsieur, cette noble fille pleurant aux genoux de cet homme, se roulant à ses pieds, lui demandant la grâce et la vie de son père et de toute sa famille; puis, pour calmer ce furibond qui grelottait dans ses culottes , lui promettant de l'aimer toujours, de n'être jamais à un autre qu'à lui, et, s'il le fallait , de l'accompagner dans sa fuite, dans son exil.

M. de Belnunce n'était pas homme à laisser échapper une proposition pareille. En effet, il devait se battre à six heures du matin avec le grand Porte-Christ ; Gertrude devait partir une heure après avec son père ; et à cinq heures du matin, Gertrude et le comte quittaient Vienne, chacun de son côté, pour se rendre à la frontière de France.

Vous ne vous douteriez probablement pas, monsieur, que ce fut H. de Belnunce qui exigea cette séparation dans la fuite ; le drôle ne voulut point enlever, il voulut être pour-

iZ4 AYÈNTUKES

suivi, n laissa une lettre dans laquelle il déclarait qu'il ne voulait point porter une main homicide sur le frère de celle qu'il aimait; et il abusa assez de la Iblîe d'une pauvre fille exaltée pour lui faire écrire qu'ayant appris son départ, elle partait aussi pour se réunir à lui.

Voilà de ces hommes, monsieur, pour lesquels un coup d'épée ou une balle sont choses trop honorables; pour corriger de pareils hommes, il faudrait avoir le droit de les feire mourir sous la cravache ; et encore, pour l'exécution, faudrait-il que la cravaclus fût tenue par une xsuiin moins XK^e que celle du bourreau qui marque les voleurs.

Voilà donc nos deux amants partis, M. de Belnunce devant, mademoiselle de Morden ensuite, le père et le frère en dernier.

La course fut rapide; le docteur, celui qui me racontait tout cela, s'était généreusement mis en courrier en tête de la voiture de M. de Morden. Il voulait être le premier à atteindre Gertrude pour se placer entre elle et la colère de son père, d'une part, et de l'autre pour prévenir, sH étadl possible, sa réunion avec M. de Belnunce.

11 arriva à Turin juste au moment où tous les deux allaient continuer leur route ensemble. Gertrude n'hésitait point à attendre son père, au risque de mourir de sa main; mais M. de Belnunce ne se souciait nullement de cette r^ contre.

Le docteur n'avait guère qu'une heure d'avance sur le père et le frère ; la discussion menaçait de se prolonger entre le docteur et Gertrude, et M. le comte de Belnunce trouva charmant de s'échapper tout seul, après avoir écht à<^ trode une tettzre où il lui disait ;

« Je VOUS ai rencontrée pure, et je vous ai rendue pure i votre famille. »

Faites bien attention à ces mots-là, monsieur ^ et, dans tout ce que vous aurez à dire un jour, pesez bien la valeur de chaeune de vos paroles; car, quoi qu'on en dise, ce sont les mots, bien plus que les choses, qui perdent en général les hommes.

La lâcheté de M. de Belnunce lui donna un courage inouï\ ce fut celui de rentrer en France, au milieu de tous les dangers qui pouvaient Ty menacer.

M. de Morden arriva une demi-henre après son départ.

Le courage de sa fille, sa sublime résignation, Texaltation de son amour, étonnèrent-ils l'âme de tigre, de ce vieux Taptare , ou plutôt Tamour paternel, ce sentiment qui domine souvent tous les autres, parla-t-il en lui? N'eut- il pas aussi quelque remords de tuer la fille, après avoir fait mounr la mère de désespoir?

Toujours esMl qu'il remit à se venger d'elle jusqu'à ce qu'il eût pu se venger de M. de Belnunce. C'était un homme de forte trempe que M. de Morden l Accompagné de ses enfants et du docteur, il continua à poursuivre M. de Bel* uunce.

Arrivé sur la frontière de France, il ne craignit pas d'avouer au commissaire de la Convention qu'il y rencontra ; il ne craignit pas, dis-je, d'avouer le motif de son voyage, et il se trouva qu'il s'adressait à un homme qui comprit un pareil sentiment et qui lui donna un passe-port en règle sous le nom du baron de Liedenish.

Le prince avait pierdu la trace de M. de Belnunce ; mais le ^^Bisonnement le plus simple devait lui dire que notre émi-

gré avait dû chercher un asile là où il avait laissé des amis. Le prince se rendit donc en Provence, puis en Dauphioé, et ce fut après deux ou trois mois de recherches qu'il apprit que le séducteur de sa ûlle était caché à Marseille.

Mais depuis que M. de Morden était sous Tempire de la présence de cette enfant, si belle, si noble, et j'ose presque dire si respectable dans sa folle exaltation, il avait senti mollir sa résolution de veugeance, et il avait si bien compris qu'il tuerait sa fille du même coup dont il ferait tuer celui qu'elle aimait, qu'il avait laissé entrevoir que, si cet honmie valait la moitié de ce qu'elle disait, il consentirait à couvrir par un mariage le scandale qui avait déshonoré sa famille.

Ce fut au moment où cette résolution parut à peu près arrêtée dans son esprit , que le docteur découvrit M. de Belnunce. Grâce à ses soins , le lieu de la réunion fut pris dans cette terre dévastée dont je vous ai déjà parlé.

N'oubhez pas, monsieur, à quelle époque se passaient les événements dont je vous parle. On ne voyageait pas alors à son heure et à sa guise, surtout quand on était un émigré rentré.

Le docteur avait laissé M. de Belnunce à Manosque, et celui-ci devait se trouver soit à Toulon , soit à Marseille, douze ou quinze jours après que le docteur lui eut fait part des intentions pacifiques du prince. Mais, pour que leur réunion pût s'accomplir, il fallait que quelqu'un allât chercher M. de Belnunce, afin de le faire voyager sûrement en qualité de domestique.

Or, comme il y avait deux endroits où l'on devait se retrouver, il fallait charger deux personnes du soin d'accompagner et par conséquent de protéger le proscrit.

Le docteur alla jusqu'à Toulon, et la lossette, dont la fa*

d'un jeune cadet de famille. 137

mille avait appartenu au service des comtes de Belnunce, se chargea de Marseille.

11 est inutile que je vous raconte, monsieur, comment le docteur avait rencontré cette femme et son mari à la foire de Beaucaire, comment il avait appris leur dévouement à la famille dont il cherchait le dernier descendant, comment il supposa qu'ils devaient avoir des nouvelles de celui qu'il cherchait.

Malise (vous vous rappelez que c'est le nom du mari de la Jossette], Malise, à qui M. de Belnunce avait fait, selon sa nohle habitude, le récit de ses amours allemands; Malise avait aisément compris que ce n'était point dans un but hos • tile que ce docteur allemand cherchait à découvrir la demeure de son maître. Ce fut donc lui qui organisa la réu nion et qui arrêta les points de rencontre.

Mais, comme il était fort suspect de royalisme, il jugea plus prudent de ne point se charger de conduire lui-même notre émigré, et il confia ce soin à sa femme, qui ne connaissait point personnellement M. de Belnunce.

Si le hasard n'était pas entré si souvent dans les destinées des grands hommes et des grands peuples , si beaucoup d'événements dans l'histoire, et qui en ont changé la face, n'avaient pas dépendu de petites circonstances fortuites , celle qui amena le quiproquo auquel je me trouvai mêlé paraîtrait une méchante invention de faiseur de romans ; mais je ne suis pas tenu d'avoir plus de vraisemblance que la vérité, et vous savez, monsieur, que, comme l'a dit Boileau :

Le vrai peut quelquefois u'ètre poiut vraisemblable.

Eh bien, monsieur, le signe de reconnaissance donné par

tZS AVENTURES

Malise à sa femme pour s'assurer de Tidentité de M. de Bclnunce élait précisément une bague portant un diamant noir.

G*est une chose assez rare pour qu'il fût probable de n'en pas rencontrer deux, montés en bague, portée au petit doigt par deux gentilshommes de bonne tournure , tous deux proscrits , et tous deux cherchant à échapper à la bâche mécanique de M. Guillolin.

Je vous ai raconté Terreur de la Jossette et la mienne, et quoique à vrai dire je pusse me dispenser de vous donner les raisons qui rendirent mon entreprise si facile, car cela ne fait rien au fond des événements , je veux cependant vous les dévoiler.

J'espère, monsieur, que vous m'écoutez sans préoccupations moqueuses. Sachez bien, une fois pour toutes, qu'on ne juge sagement des actions des autres qu'en se plaçant sur le terrain où ils ont été, qu'en regardant leurs déterminations avec les pensées qu'ils avaient eux-mêmes.

Pendant que le prince de Morden se débattait contre le désespoir de sa fille, contre les exhortations du docteur, il lui échappa deux ou trois fois de dire , pour motiver le refus qu'il opposait à ce mariage :

— Mais , d'après l'aveu de cet homme lui-même, cette enfant est pure, et je n'ai point véritablement de faute à cacher.

Je ne puis vous dire comment cette idée germa dans la tète de Gertrude ; mais il en résulta pour elle qu'elle eût été plutôt pardonnée si elle avait été complètement coupable, et vous devez comprendre ce qu'une pareille idée dans une tète innocente put ajouter de chances de succès à l'insolence de mes entreprises.

d'un IEUNE ÇhWt DE FAMILLE. 189

Enfin, monsieur, ISt M. de Favreuse après un gros soupir, Toilà les faits, et toutes les réflexions que nous pourrions faire à ce sujet n'en changeraient pas la nature et la portée.

Une chose qu'il faut que je vous explique maintenant, et qui ine fut expliquée alors, c'est pourquoi, après le coup de pistolet qui me fut si lestement administré par le prince de Morden, on ne m'acheva point, pourquoi on prit de moi le soin que vous savez , et pourquoi on m'enleva pour me mettre d'abord en cage comme un oiseau de prix, et m'enterrer ensuite c(»nme un chien galeux.

Je vais vous dire d'abord ce qui se passa, après quoi je vous ferai entrer dans les profondes combinaisons du prince de Morden à mon sujet.

RU$f s PB TÉHIÈTA.

Quelques heures après mon arrivée avec Gertrude dans la cabane où j'avais trouvé le prince de Morden, alors baron de Liedenish , le docteur survint, muni de M. de Belnunce.

Celui-ci venait, la gueule enfarinée, pour un mariage.

Jugez de son extrême surprise lorsqu'il apprit que Gertrude se refusait à cet hymen.

Le père se garda bien de dire au futur la véritable raison du refus de Gertrude, il lui &t passer cela pour le désespoir furieux qu'elle éprouvait d'avoir été abandonnée à Turin, et laissée toute seule, exposée à la colère de son père.

On se garda bien délaisser leBelnunce aborder Gertrude, laquelle n'eût pas manqué de lui dire tout franc la cause péremptoire de son refus , auquel cas le drôle eût fait le fier, ou, ce qui eût été plus lâche, eût fait le généreux.

Voilà où en étaient les choses, lorsque le sublime raisonnement que voici passa par la tête de cette altesse tartare :

« J'ai, se dit-il, une fille compromise par qui? par M. de Belnunce. Le premier moyen de réparer cette atteinte portée à mon honneur , c'est de lui faire épouser M. de Belnunce; mais je suppose (c'est toujours le prince de Morden qui parle), je suppose que^ dans l'excès de son amour et de sa déUcatesse, elle ne veuille pas épouser M. de Belnunce : voilà donc mademoiselle de Morden perdue à tout jamais de réputation.

» Si ce malheur arrivait, je ne pourrais plus la marier si ce n est à celui-là même qui a rendu le premier mariage impossible. »

— Hein, monsieur, que pensez-vous de ce raisonnement?

M. de Morden s'informa de l'iodividu coupable.

Gertrude, interrogée, lui apprit que j'étais libre ; ma commission d'officier et quelques papiers que j'avais sur moi lui apprirent que j'avais un raug et un nom qui valaient mieux que tous les Belnunce ensemble, et il me jugea de taille à réparer aux yeux de toute la noblesse allemande

d'un lEUNfi CADET DE FAMILLE. 141

la tache imprimée à Thoaneur de sa lille, au cas où, par rentôtement de celle-ci, le Belaunce lui manquerait. Ceci ayant été longuement raisonné par le docteur et le jeune Christophe, qui ajoutait toujours, en forme de parenthèse : » Et je tuerai celui qu'elle n'épousera pas ; » ceci, dis-je, ayant été longuement raisonné et enfin arrêté, le prince fît un envoi de trois voitures.

Dans Tune il partit avec sa fille, dans Tautre il enferma le premier futur, c'est-à-dire le Belnuoce, avec le jeune géant, qui en répondait corps pour corps; chose d'autant plus facile que le Belnunce, ignorant complètement l'aventure de Gertrude, ne demandait pas mieux que d'épouser. Et enfin il me fit partir dans la troisième, comme mari de rechange, sous la surveillance du docteur.

. A cette expression de M. de Favreuse, je ne pus m' empêcher de rire, et comme au fond il parlait de tout cela fort sérieusement, malgré la parole légère qu'il y mettait, je m'excusai de ce rire inconsidéré.

— Vous avez raison de rire, fit M. de Favreuse; il y a assurément un côté plaisant dans cette provision de maris faite par ce vieux gredin de prince de Morden, et malgré la gravité de ma position, je ne pus m' empêcher d'éclater de rire au nez du docteur au moment où il m'expliqua comment j'avais été sauvé et pourquoi j'avais été sauvé.

Cependant, Morgos-Koëse et Nagy-Tcha dormaient toujours ou plutôt rêvaient toujours.

La nuit avançait, et je priai le docteur de continuer.

11 m'apprit ce dont vous devez vous douter, c'est que d'une façon ou d'une autre, et pendant qu'il la ramenait au château de Morden, le prince avait obtenu de sa /Ule, non

143 iLVKNTURES

point qu'elle serait la femme de Belnunce, mais qu'elle Vé^ pouserait. Je pense que vous me comprenez.

Un quart d'heure après la célébration du mariage que j'avais vue à travers les fenêtres de ma prison, M. de Bdpunce repartait pour la Lombardie avec un grade dans l'ar- Siée autrichienne. Ceci avait été annoncé publiquement^ comme une expiation des folies de M. de Belnunce, et avh cun des nobles témoins que le prince* avait conviés à ce mariage n'avait perdu de vue les mariés. On devait, disaiton, les réunir au bout d'un an de séparation.

Un an était tout un monde dans les arrangements de M. de Morden, et il comptait bien, dans ce laps de temps, faire tuer monsieur son gendre par quelque balle républicaine, ce qui menaçait de devenir très-probable, attendu que M. de Bonaparte venait de paraître sur l'horizon et malmenait très-vivement la discipline et la gloire autrichiennes.

Or à peine ce mariage fut-il conclu qu'il fut décidé qu'on me laisserait crever dans un trou, comme un en cas devenu inutile.

Arrivé secrètement au château, on m'avait livré aux soins de Téhéta, qui ignorait absolument qui j'étais et à quel usage on me destinait.

Je vous ai dit comment elle m'avait sauvé et comment je m'étais échappé du château.

Du reste, et pour ne laisser en arrière aucun des incidents de cette triste histoire, je dois vous dire que ce qui avait ramené M. de Morden à son château, c'était une lettre de Gertrude écrite à M. de Belnunce, lettre arrêtée par Téhéta, qui avait ordre de supprimer toute espèce de correspondance, et qu'elle avait expédiée au prince sans eu

d'un jeune cadet de famille: 143

pouvoir comprendre le français ; car elle eût appris alors que ûertrude, toujours éprise de Belnunce, lui annonçait les craintes qu'elle éprouvait sur sa position...

Vous comprenez, n'est-ce pas, qu'après la pénitence publiquement infligée aux deux époux, la survenance d'un enfant pourrait faire causer, surtout le Belnunce, qui ne demandait rien tant qu'à avoir une arme contre cette famille de Morden qu'il détestait de toute la peur qu'il en avait.

Vous vous rappelez maintenant comment j'avais appris le complot tramé contre Gertrude, et nous voici revenus au moment où, après le souper de Morgos-Koése, j'écoutais le récit du docteur Magnus.

Toutes les fois qu'un homme raconte une chose à laipielle il a pris part, il a le soin de s'y faire un beau rôle.

Celui que le docteur Magnus s'était attribué était tout plein d'honneur, de sentiments humains, de protection pour l'infortunée Gertrude. Pour la première fois de ma vie, j'eus Toccasion de reconnaître plus tard qu'il n'y avait pas beaucoup à rabattre de ces prétealioos, si ce n'est un tout petit sentiment, et ce tout petit sentiment suftisait seul, dans la position où se trouvait le docteur, à renverser tous les autres, quelque bons qu'ils fussent : c'était une effroyable crainte de M. de Morden.

La pensée de cet homme pesait sur l'esprit honnête de Magnus comme le vol circulaire d'un émouchet pèse sur le malheureux passereau qui se sent tout prêt à être dévoré. Avec les plus excellentes résolutions, avec le désespoir dans Tàme, avec le remords d'un cœur vertueux, Magnus eût aidé le prince à accomplir le crime qu'il voulait commettre.

Ce que je vous dis là, monsieur, ne fut pas le résultat du

J44 AVENTUllÊS

premier entretien que j'eus avec le docteur; mais je crois devoir vous apprendre sur-le-champ ce qu*il était, pour n'avoir pas à vous expliquer à tout propos ses hésitations et ses retraites épouvantées, toutes les fois qu'il s'agit pour lui de lutter formellement contre la volonté de M. deMorden.

Nous allons passer maintenant, si vous voulez bien le permettre, à la continuation du récit des événements postérieurs à tout ce que vous savez déjà. Mais, pour bien nous recorder, permettez-moi de récapituler ; et si tous ces personnages divers ne sont pas exactement classés dans votre tête, veuillez me faire vos observations à ce sujet.

~ Je n'en ai oublié aucun, lui dis-je, monsieur le comte.

— Voyons, reprit M. de Favreuse, de quoi se composait le personnel du château, je vous prie?

— De mademoiselle de Morden, comtesse de Belnunce, dans un état fort équivoque ; de Téhéta la bohémienne, fille de Morgos-Koëse...

— Qui?... reprit M. de Favreuse, avec un accent d'interrogation.

— Qui, répondis-je, avait échappé au massacre des Boiiémiens.

— Et encore?... reprit M. de Favreuse.

— Qui avait été et était restée la favorite de M. de Morden.

— Et qui, point essentiel, fit M. de Favreuse, avait volé à son maître la fameuse clef des portes secrètes qui lui permettait de sortir du château, et grâce à laquelle elle avait pu m'en faire échapper. C'est bien établi, continuons. Il y avait encore?...

— Il y avait, dis-je à mon tour, le docteur Magnus.

— Et, dit M. de Favreuse en appuyant sur ses paroles, le

second des deux singes qui m'avaient soigné à l'époque où Ton me guérissait en cas de besoin. Ajoutez à cela bon nonibre de laquais et de servantes, et nous aurons la liste des personnages du château.

Passons maintenant chez mon hôte.

— De quoi se, composait, s'il vous plaît, sa maison?

— De lui-même, de sa servante et épouse Nagy-Tcha, et de vous, en habit de paysan hongrois.

— Vmlà qui est très-bien, fit M. de Favreuse ; quant aux autres personnages, veuillez me les rappeler aussi.

— Il y a, ce me semble, M. de Morden, le jeune géant Christophe, selon vos expressions, et M. de Belnunce, le mari, guerroyant de compagnie en Italie contre les armées du général Bonaparte.

— N'oubUons pas non plus que j'étais chez Morgos-Koëse sous le nom de M. de Vilate, lequel, comme je vous l'ai dit, avait été mangé dans l'Inde, moitié par un crocodile, moitié par un tigre. Et maintenant que ceci est parfaitement convenu entre nous, nous allons reprendre, s'il vous plaît, notre récit, par quelques recommandations relatives aux divers intérêts et aux diverses passions qui se trouvaient en présence.

Gomme vous devez facilement le croire, les malheurs de Gerlrude n'avaient en rien diminué l'horreur et le mî^pris que lui inspirait Téhéta.

Une femme de l'espèce de celle-ci n'est pas instruite des sentiments qu'elle inspire sans les rendre en tout ou en partie à celle qui les ressent pour elle. Téhéla délestait donc mademoiselle de Morden, ou plutôt la comtesse de Belnunce, de tout ce qu'elle pouvait avoir de vigueur en l'âme, et elle désirait aussi pouvoir la mépriser un peu.

En conséquence, il ne fallait pas qu'il s'élevât, aux yeux de Téhéta, une ombre sur Tinnocence de madame de Belnunce pour que l'esclave ne fût toute à en faire un colosse. Vous retrouverez ce sentiment à point le jour où il put prendre ses coudées franches.

Si maintenant nous passons à Morgos-Koëse, je dois vous dire que cet homme, qui avait vendu sa tribu tout entière pour quelques rixdales, supportait impatiemment l'idée d'avoir Uvré sa fille au prince de Morden ; il exécrait le père autant que Téhéta détestait Gertrude, et lorsque M. de Morden avait réuni Morgos à Téhéta, au heu de donner à celleci, comme il se l'était imaginé, une consolation, il n'avait fait qu'appUquer aux flancs de cette femme- ardente un soufflet qui avait attisé les mauvaises passions longtemps assoupies en eUe.

Gertrude était restée l'esprit enthousiaste et extatique que je vous ai dit, résignée à tous les malheurs, excepté à celui du crime.

Quant à moi, sans vouloir discuter le sentiment qui me faisait agir, sans prétendre attribuer à plus de vertus que je n'en ai jamais eu un repentir qui eût été ridicule s'il n'eiit été qu'un repentir, sans vouloir non plus ravaler à un simple sentiment de curiosité romanesque ou à un désir de nouvelles foUes la résolution que je pris, je dois vous direque cet entretien me décida formellement à demeurer dans les environs du château, et à faire tous mes 'efforts pour sauver Gertrude des projets infâmes de son père, secondés par les misérables terreurs de Magnujs.

>lais j'oublie, en vous disant cela, que beaucoup d'autres

d'un jeune cadet de famille. 149^

raisons que celles qui ressortent du récit que je viens de TOUS faire avaient dicté ma détermination.

Ces raisons tenaient à des événements beaucoup plus récents, et qui avaient suivi ma sortie du château de Morden. Ces événements, les voici :

Malgré le profond silence qu'avait gardé M. de Morden sur les motifs de mon transport à son château, Téhéta avait aisément compris que ces motifs devaient se rattacher à Gertrude. En effet, ma condamaation ayant coïncidé exactement avec le jour du mariage de mademoiselle de Morden, il devait paraître assez probable à tout esprit qui se donnait la peine de raisonner, que c'était la nouvelle position de Gertrude qui avait nécessité cette exécution.

Suivons le raisonnement que fit Téhéta, et demandonsnous pour quelle cause on peut faire disparaître un homme le jour du mariage d'une jeune fille, et nous en conclurons comme elle que ce n'est que parce que l'existence de cet homme peut la compromettre vis-à-vis du mari qu'on vient de lui donner.

Quoique l'histoire de la fugue de mademoiselle de Morden n'eût point pénétré dans la soUtude de Ketskemet, la façon dont s'était^ccompli ce mariage, l'étrange condition qui l'avait suivi, avaient fort étonné Téhéta, qui l'avait apprise comme tout le monde.

D'une autre part, vous vous rappelez le moment où elte me surprit considérant Gertrude qu« j'avais reconnue de l'autre côté d'une vaste cour. Téhéta avait lu dans mes yeux que ce n'était pas la première fois que je voyais cette femme. Il en était résulté pour elle, sinon la conviction,

du moins un violent soupçon qu'il y avait un secret entre moi et Gertrude. C'était là un fait à utiliser pour sa vengeance.

Cependant, avec ce soupçon et avec le désir qu'elle avait dans le cœur de se venger des mépris et de la haine de Gertrude, il semble étonnant que Téhéta m'eût rendu la liberté.

Vous vous trompez, si vous raisonnez ainsi.

Téhéta ne pouvait avouer mon existence au château sans révéler quelle part elle avait prise à mon salut; tandis que Bi Ton me retrouvait vivant hors de l'enceinte de ces murs, Téhéta pouvait affirmer qu'elle ignorait par quels moyens j'avais été sauvé. Cependant, comlne j'ai des raisons de croire qu'il y eut aussi une autre cause à la détermination qu'elle prit à mon égard, je préfère vous dire tout simplement ce qui se passa le matin du jour même où je quittai le château.

L'histoire d'un billet me concernant vous fera mieux comprendre que toutes mes paroles la singularité des relations des petits envers les grands, dans ce pays si mal connu.

Quelques heures après mon départ, un laquais se présenta dans l'appartement occupé par Gertrude, et demanda la permission de paraître devant là comtesse de Belnunce pour un message important de la 'part de Téhéta.

Selon la coutume, l'un des domestiques affectés au service de la comtesse demanda à se charger du billet afin de le remettre à une chambrière inférieure, qui le remettrait à une supérieure, laquelle finirait par le porter à la comtesse en personne.

Cette hiérarchie se rencontrait, il n'y a pas encore cin-

quaale ans, dans les grandes maisons un peu bien tenues de la noblesse française ; mais ce qui était fort particulier à ce pays, c'est qu'indépendamment des ordres de Téhéta, un des motifs de Tinsistance du laquais pour remettre Juimême à madame de Belmmce la lettre dont il était chargé, était le désir de pénétrer une fois dans sa vie dans les appartements dont il avait entendu, depuis son enfance, faire de merveilleux récits.

Ge laquais vivait depuis trente ans dans le château de Morden; et comme son service rattachait ailleurs, jamais ni lui ni ceux qui étaient dans sa position n'étaient entrés dans ces appartements.

Quoique Tabsence du comte de Morden eût pu permettre à ceux des domestiques qui avaient le soin de les entretenir de donner le régal de cette visite à leurs camarades, tel était Tefifroi que le prince inspirait à tous ceux qui lui appartenaient, qu'il ne s'était pas trouvé un valet assez hardi pour outre-passer les ordres de son maître dans une chose qui doit vous sembler de si peu d'importance.

Du reste, mon cher monsieur, je n'ai tellement msigté sur celle petite circonstance que pour vous donner une idc'^e de l'autorité que les magnats exercent en général sur leurs serviteurs, et de la terreur particulière que M. de Morden inspirait aux siens.

Le laquais dont je vous ai parlé, se sentant fort des ordres de Téhéta, persista dans sa prétention de ne remettre sou billet qu'à la comtesse en personne, et cette nouvelle extraordinaire monta de chambrière en chambrière jusqu'à Gertrude. l)ans la disposition où était la jeune comtesse visà-vis de Téhéta, il ne devait pas paraître probable qu'elle consentit à recevoir une missive venant d'une main si mé-

Ht AVENTUtlËS

Le laquais s'avança dans la chambre, se mit à genoux et dit dans son langage :

— Voici un billet que ta servante Téhéta m'a chargé de te remettre.

Le billet fut pris par une chambrière, qui le remit à une autre, qui le remit au docteur, qui le remit enfin à la comtesse.

Gertrude l'ouvrit aussitôt et lut ce qui mût :

« Téhéta, fille de Morgos-Koëse, fille libre, à la comtesse de Belnunce, femme noble.

» Il est arrivé dans ce château une chose dont il est nécessaire que vous soyez informée. Un bijou d'un prix inestimable a été trouvé au pied de ces murs.

» Comme votre père n'a laissé à la fille libre de Morgos- Koëse que l'honneur, qui consiste à ne point s'emparer du bien d'aulrui, et que ce bijou doit appartenir aux trésors de la famille de Morden, je vous le fais remettre pour qu'un jour celle entre les mains de qui il est tombé ne puisse être accusée de l'avoir volé. »

Gertrude fut très-désappointée de ne point trouver dans ce billet ce qu'elle espérait.

Elle le rejeta avec humeur, en disant à l'esclave :

— Tu diras à celle qui l'envoie de garder ce bijou jusqu'à ce qu'elle puisse le rendre à son véritable maître.

Le valet tira le prétendu bijou inestimable d'un petit sac de velours où Téhéta l'avait enfermé, et le déposant sur le parquet, il répondit en s'inchnant jusqu'à terre :

d'un jeune cadet de famille. 153

— Celle qui m'envoie m'a ordomié de laisser ce bijou ici, si tu refusais de le prendre.

Ce bijou, comme vous devez bien le supposer, n'était autre que la fameuse bague de diamant noir que j'avais rapportée de l'Inde, et qui m'avait fait prendre pour M. de Belnunce. Téhéta l'avait retrouvée dans le fossé, au pied de la fenêtre d'où je l'avais laissé tomber.

A peine Gertrude et le docteur eurent-ils aperçu le bijou, que tous deux en môme temps laissèrent échapper un violent mouvement de surprise : tous deux l'avaient reconnu.

Mais pour le docteur, cette découverte signifiait toute autre chose que pour Gertrude.

En effet, le diamant retrouvé dans les fossés du château de Morden apprenait à Gertrude que j'y étais ou que j'y avais été, tandis que le docteur se demandait dans quel but Télïéta pouvait envoyer à Gertriidci comme lui étant inconnu, un bijou qu'elle avait dû prendre à mon doigt pendant ma maladie ou après ma mort; à moins que je ne lusse pas mort et que Téhéta n'entendit par ce moyen donner à Gertrude avis de mon existence.

La recherche fort infructueuse qu'avait faite Magnus dans les cendres de mon cachot lui avait donné Ueu de croire que je n'avais point du tout été consumé par un incendie.

Mais, dans cette supposition, une difficulté non moins grave se présentait : dans quel but Téliéta faisait-elle cet envoi?

Gertrude, en apercevant l'anneau, s'était tournée vers le docteur et l'avait vu pâle et interdit,

— Va dire à celle qui t'envoie, reprit Geitrude, qu'elle recevra bientôt ma réponse.

Le valet se retira.

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