LE REGARD DU SERPENT
— Pardonnez-moi, reprit M. de Favreuse, d'interrompre si souvent mon récit par ime foule de remarques qui semblent parfaitement inutiles; mais, ceci est une question de vanité, personne ne se soucie de passer pour un imbécile, et lorsque vous m'entendez, à trois phrases Tune de l'autre, employer pour désigner le même individu , tantôt le mot valet, tantôt le mot laquais, tantôt celui d'esclave, vous devez être étonné de ce que je ne sache pas mieux ce que j'ai vu.
Eh bien, mon cher monsieur, cela tient à ce que l'état de l'espèce à laquelle appartient cet homme est si incertain, qu'il n'a pas dans notre langue de nom qui le représente réellement.
Ainsi le paysan hongrois, moyennant certaines redevances prévues et réglées par la loi, est assez semblable à celui des autres pays, légalement parlant ; mais il a gardé cepea-
d'un jeune; gapet de famille. Iâ5
dant un tel seutimeat de son infériorité, qu'il serait à la merci du puissant, si l'administration îillemande, qui cherche à détruire Tinfluence de la noblesse hongroise, n'excitait chez le paysan un sentiment qu'elle réprimerait, par exemple, dans Tarchiduché d'Autriche.
Quoi qu'il en soit de la lutte incessante que l'Autriche excite entre le paysan et la noblesse pour dénationaUser la Hongrie, le serviteur attaché à la domesticité est à mille Ueues du paysan, comme position sociale.
C'est, Comme j'ai cherché à vous le faire comprendre, une existence mixte, où, à proprement dire, l'homme s'appartient de droit, mais où de fait il est à la merci de son maître. Le droit de vie et de mort n'est certainement pas écrit dans les droits du seigneur, mais un magnat qui tuerait son laquais s'en tirerait probablement pour quelques écus.
Du reste, remarquez, mon cher monsieur, que je vous parle d'il y a plus de vingt ans, et qu'à cette époque l'esprit révolutionnaire qui a pénétré avec nos armées dans tous les coins de l'Europe, jusqu'à la racine des peuples, n'agitait encore que leur sommet. L'esprit philosophique du dix-huitième siècle n'eût pas fait de bien grands prosélytes, croyez-moi, s'il n'avait eu pour le propager des missionnaires avec le sabre au côté et le havre-sac sur le dos.
Mais nous voilà bien loin de mon récit, n'est-ce pas?
J'y reviens, monsieur, j'y reviens; et pour vous montrer que les digressions ne me font pas perdre le fil de mes idées, je reprends juste au point où je vous ai laissé au moment où Gertrude et le docteur reconnurent mon anneau.
i&^ AVENTtIRES
Le mouvement desurprise fut si manifeste, qu'il frappa tous ceux qui en furent témoins.
Gertrude les congédia et demeura seule avec le docteur, qui ramassa la bague et le billet.
— Cet homme est donc venu ici? lui dit Gertrude ea le regardant fixement.
MagQus ne put résister ni au regard de Gertrude ni à la terreur que lui inspirait cet envoi, et il répondit :
— 11 est venu ici.
-- Il y est encore ?
— Il doit y être mort, murmura Magnus.
— Mort! fit Gertrude... Et comment?
— Je ne sais... je ne...
— Vous le médecin de mon père, vous ne savez pas comment a pu mourir un homme blessé?
— Ce n'est pas à moi qu'il a été confié en dernier lieu.
— Mais à qui donc?
— A Téhéta.
-- Ah! fît Gertrude... cela veut dire qu'il a été assassiné.
Magnus se tut.
Gertrude, qui marchait à grands pas dans son appartement, s'arrêta tout à coup et se prit à dire :
■— Oh ! je comprends maintenant : ce prisonnier disparu, ce conte répété par le rousnïaque Forgyt, cet incendie...
En ce moment Magnus fit une des choses les plus audacieuses du monde (il avait été si courageux, qu'il en mourait de peur en me le racontant). Magnus osa dire :
d'un jeune cadet de famille. 157
— Peut-être n'est-il pas mort.
Celait là un mot d'une grande importance ; car à peine fut-il dit, qu'il fallut l'expliquer, et par conséquent rapporter toutes les raisons qui faisaient supposer à Magims que je n'étais pas mort.
« La première de ces raisons, c'était, pour le docteur, de n'avoir rien trouvé des débris de ma personne parmi les cendres de l'incendie. »
A ce compte, Téhéta m'aurait donc sauvé à l'insu et contre la volonté du prince ; mais, si j'étais vivant, pourquoi envoyait-elle cet anneau à Gertrude ? elle savait donc qu'il pouvait l'intéresser?'
Voilà quelle fut la première réflexion de Gertrude après avoii' écoulé le récit du docteur.
— Cette fille m'écrit, cette fille ose me parler, me railler!,..
Elle ramassa le billet et vil qu'elle ue l'avait pas lu jusqu'au bout :
« Si, au contraire, ce bijou appartient à quelqu'un que vous connaissiez, qu'il vous plaise de me le dire ; et, si c'es là votre volonté, il sera remis à celui à qui il appartient. »
— Oui, oui, fit Gertrude, il vit, et celte misérable sait mon secret et celui de cet homme. Mon père le lui a confié.
— Non, dit Magnus, votre père n'a point poussé sa faiblesse pour cette esclave jusque là... non.
— Mais alors, dit Gertrude, c'est peut-être lui qui l'a fait.
A cela Magnus n'avait rien à répondre. Il savait mon ignorance profonde de la langue du pays, mais j'avais pu rapprendre.
Tous deux restèrent confondus.
11 fallait cependant faire une réponse au message de Téhéta. Cette réponse fut ajournée jusqu'au-lendémain.
MagQUS avait pensé avec quelque raison, mais cependant à rencontre de la vérité, que Téhéta avait fait part de ses projets contre Gertrude à Morgos son père, et il s'était réservé d'aller lui faire une visite pour tâcher de découvrir quelque chose à ce sujet.
Ce fut à cette première visite que Nagy-Tcha, curieuse comme une chatte, avait conduit le docteur à côté de moi, et que la femme de Morgos-Koëse m'avait éveillé en me laissant tomber une goutte de suif brûlante sur le nez.
Magnus, du reste, s'était assuré que Morgos-Koëse n'était point dans les secrets de sa fille, et qu'il croyait parfaitement au conte que je lui avais fait.
Gomme je vous l'ai dit, il retourna le soir môme au château, après m'avoir recommandé de l'attendre trois jours.
Ces trois jours avaient été pris par lui comme délai nécessaire, non pas pour m'apporter des nouvelles, mais parce que les jours où il pouvait sortir du château étaient fixés d'avance par le prince.
Lorsque Magnus avait appris mon existence à la comtesse, celle-ci avait été si alarmée, qu'elle voulait absolument qu'il revînt près de moi pour savoir quels étaient mes projets à son égard.
Mais force leur fut à tous deux d'attendre le délai fatal.
Cependant Téhéta, dévorée d'impatience, avait fait demander une réponse à la comtesse; et Gertrude, se retirant dans sa position de dignité, lui avait fait dire qu'elle n'en avait point à lui faire.
Nous en étions là du récit du docteur, lorsqu'un coup lé-
d'un jeune cadet de .famille. 159
ger frappé à la porte de la maison vint l'interrompre tout à coup.
Magnus devint pâle et froid comme un marbre, et me regarda d'un air alarmé.
-^ Qui peut frapper à cette heure? me dit-il à voix basse. Ce ne peut être un habitant du village ; pas un, quand son père et ses enfants seraient en danger de mourir, n'oserait approcher de la maison du fils de Satan à une pareille heure de la nuit.
Un nouveau coup plus fort fut frappé et redoubla les alarmes du docteur.
Quant à Morgos-Koôse et à Nagy-Tcha, ils continuaient à être à mille lieues dans les paradis orientaux que leur avaient ouverts leurs fameuses pilules.
— Il faut ouvrir, dis-je tout bas au docteur.
— Je ne sais à qui j'ouvrirais.
— Demandez-le.
— C'est que je ne me soucie d'apprendre à personne que je suis ici.
— N'y ôtes-vous pas de droit, lui dis-je, et n'avez-vous pas un jour de sortie ?
— Un jour, oui, mais pas une nuit.. J'ai enfreint la consigne.
— Eh bien, tout le château doit le savoir...
— C'est ce qui vous trompe : l'enfant de l'heiduque qui garde une des poternes est malade. Je lui ai dit que je pourrais guérir son enfant, mais qae pour cela il me fallait ve- ^ nir à la campagne pour chercher des simples qui n'avaient de vertu qu'autant qu'elles étaient cueillies pendant la
BUit.
i6Ô AVENTURES
Il m'a laissé sortir, mais à condition que je serais rentré avant le point du jour.
Si je ne lui avais promis le secret sur mon absence, il eût laissé mourir son enfant.
— Un père!... lui dis-je ; c'est impossible!
— Un père, fît le docCeur, oui, un père qui donnerait volontiers sa vie pour celle de son fils, et qui n'ose pas braver la colère du prince. Cela vous semble étrange, n'est-ce pas? mais c'est ainsi.
— J'avoue, dis-je à M. de Favreuse, que je suis comme vous, et que je ne comprends point que l'homme qui peut braver la mort par un sujet quelconque redoute à ce point une colère qui, après tout, ne peut lui donner une pire destinée. Il faut un grand abrutissement pour en arriver là.
•— Vous vous trompez, reprit M. de Fa^Teuse, et je pourrais vous citer mille exemples du contraire. N'avez-vous pas vu l'un des plus illustres généraux de Bonaparte se jeter par la fenêtre et se tuer pour échapper à la terreur que lurinspiraient les reproches que son maître avait à lui faire? et cependant il était bien sûr de n'être pas fusillé. Combien de jeunes filles ont préféré la mort à la honte d'avouer une faute qu'on leur eût pardonnée!
Mais nous philosopherions dix ans là-dessus que nous n'aboutirions à rien.
D'ailleurs, le fait était tel que le disait le docteur *, quoi qu'il en soit, aller ouvrir à la personne qui frappait, c'était pour Magnus découvrir à quelqu'un sa sortie du château, se perdre, perdre le serviteur qui l'avait aidé, et peut-être perdre Gertrude.
Nous restions immobiles, lorsque nous entendîmes une
d'un jeune cadet de famille. 161
voix, qui glissait entre les fentes du volet qui fennait la fe- Délre de la chambre basse où nous étions, dire :
— Ouvrez-moi donc, mon père... c'est moi... c'est Téhéta.
Malgré le profond hébétement où Morgos était plongé, cette voix et ce nom arrivèrent jusqu'à cette partie de Tespritde Thomme qui vit dans le cœur, et le père se souleva au nom de sa fiUe. MaisTeffort fut impuissant et ne le mena qu'à tomber du siège où il était sur la terre, où il s'étendit en balbutiant quelques mots sans suite.
— C'est Téhéta, dit le docteur, elle, hors du château !
— Puisqu'elle a pu m'en faire sortir, elle peut aussi le quitter, lui dis-je. Il faut lui ouvrir.
Magnus me lit signe de me retirer dans la chambre particulière où l'on me faisait coucher, et, après en avoir fermé la porte, il alla ouvrira Téhéta.
Je Vous avertis encore que, bien que je n'aie pas été témoin intelligent de cette rencontre, puisque j'ignorais complètement la langue que parlaient les deux interlocuteurs, je crois pouvoir vous la raconter telle qu'elle se passa.
Lorsque Téhéta aperçut Magnus, elle recula d'abord, puis elle pénétra lentement dans la cha,mbre.
— • Oh ! dit-elle au docteur, qu'avais-tu donc à faire de secret dans cette maison, que tu les aies plongés tous les deux dans ce sommeil où la vie se double ?
Magnus fit à Téhéta le conte de la maladie de l'enfant, tandis que celle-cij'écoutait en le dévorant du regard.
— Tu mens, lui dit-elle en l'interrompant tout à coup, tu es venu voir ici le prisonnier.
— Quel prisonnier?
162 4lYENTU»ES
— Celui auquel appartenait Tanneau que j'ai envoyé k la fille du prince.
— N'est-il point mort ? dit Magnus.
— Vous avez eu beau parler bas et vous entretenir dans une langue que je ne connais pas, j'ai entendu sa voix.
— Tu te trompes, Téhéta.
■— 0 Magnus, reprît Téhéta avec une sorte de désespoir mélancolique, celle qui vit dans la solitude où je suis enfermée apprend à entendre ce qui échappe aux oreilles des autres hommes. Ce qui est pour toi le silence absolu de la nuit, est pour moi plein de murmures, de bruits et de langages que je pourrais t'expUquer.
Magnus, j'ai passé tant d'heures de mes jours, tant de jours de mes années, tant d'années de ma vie à attendre un bruit, un son qui n'est pas venu, à attendre un cri qui m'avertit qu'une tribu des miens passait à portée de moi, que j'ai appris le mystère de tous les murmures de notre sohtude.
Si tu venais avec moi au sommet de la tour que j'habite, je te dirais l'heure où le renard quitte son terrier et va, d'un pied léger commejle vol d'un oiseau, chercher sa proie. Je te dirais celui qui dort paisiblement dans les cabanes de ce village, et celui qui a im sommeil pénible et remph de rêves funestes.
J'entends l'enfant qui pleure et la mère qui prie, et quand le vent vient des habitations du grand Ketskemet et passe, pour toi, dans la bruyère comme un sifflement monotone, je te dirais tout ce qu'il renferme de bruits étranges et pleins de récits.
Dans le vent qui passe, j'entends les jeunes filles qui chantent, les beaux cavaliers qui courent au galop, j'en-
d'un jeune cadet de famille. 1681
tends la cloche qui sonne la mort, et la vie et le mariage, j'entends le tumulte de la danse et le choc des éperons, et la foule qui court aux marchés, et les soldats qui passent d'un pas régulier, et les cymbales et les trompettes ; et lorsque c'est la nuit, j'entends des voix qui se parlent d'amour.
0 Magnus, n'espère pas me tromper, je Fai entendu parler.
Magnus fut très- surpris de voir Téhéta si douce et si résignée ; il crut à un rêve.
Mais Téhéta était pâle, ses yeux, rouges de larmes versées, s'emplissaient de nouvelles larmes ; il lui dit alors :
— Mais puisque tu l'avais sauvé, pourquoi Tas-tu laissé s'échapper?
— Fais-le venir, dit-elle, et je te l'apprendrai. Magnus m'appela.
J'entrai.
Téhéta baissa les yeux.
J'allai vers elle ; mais elle me repoussa froidement comme elle avait fait depuis la nuit que le prince avait passée près d'elle. Elle nous fit signe dé la suivre et quitta la chambre où étaient Nagy-Tcha et Morgos.
Elle s'arrêta un moment près de son père; son visage, qui un momeot avait été d'une tristesse douce et profonde, s'anima subitement d'une colère cruelle.
Un des bras de Morgos, étendu à terre, gênait l'endroit où nous devions passer, Téhéta le repoussa du pied, et murmura en levant les mams au ciel :
— Maudis sois-tu, toi qui as été engendré par l'esprit dn mal, et que Dieu me sauve de ton héritage !
Elle ouvrit une porte cachée derrière un vaste rideau, et Magnus me dit en m'invitant à le suivre :
— Pourquoi donc nous fait-elle entrer dans le laboratoire de son père? 11 faut qu'elle soit biea sûre de Tétat où il se trouve pour commettre une pareille imprudence; car Morgos me Ta dit bien des fois : « Si quelqu'un pénétrait dans mon sanctuaire, fût-ce ma fille, c'est comme s'il avait passé le seuil du caveau funèbre où il doit dormir du sommeil éternel. »
Magnus entra cependant résolument dans le terrible laboratoire, malgré ce qu'il pouvait avoir à craindre de Morgos.
Je le suivis.
Une lampe tombant du plafond éclairait cet étrange réduit; des reptiles et des oiseaux empaillés pendaient de tous côtés. On y voyait des alambics, des cornues, des creusets. Dans un coin, des amas d'herbes sèches; dans des pois de faïence du Japon, quelques plantes qui semblaient soigneusement cultivées; çà et là, des livres entr'ouverts; sur un rayon, une sphère armillaire, dQs sphères constellées, des vases de cristal renfermant des liqueurs de couleurs diverses.
Tout cela n'était que curieux à regarder; mais ce qui nous sembla plus effrayant, ce fut de voir, sur la table qui occupait le milieu de l'antre du sorcier, ce fut de voir, dis-je, se soulever lentement quelque chose dont il me fut impossible de reconnaître la forme, dans la quasi-obscurité qui régnait autour de nous.
Je m'approchai, et j'avoue que j'ai rarement éprouvé un effroi plus grand que celui que je ressentis en me trouvant face à face avec un énorme serpent qui attacha sur moi ses
yeux flambants et tout chargés de ce charme aimanté qui attire dans la gueule béante de ces reptiles la proie qu'ils ne peuvent aller chercher. Si j'avais été seul, je n'en doute point, cette horrible hôte eût eu le temps de me saisir, de m'entourer de ses replis, et de faire de moi un nouveau Laocoon, sans que j'eusse pensé un moment à me défendre ou à fuir.
Ce fut la main de Téhéta qui me tira violemment en arnère. L'énorme serpent se tourna lentement vers elle ; mais irrité de se voir arracher sa victime, il flt entendre un sifflement déchirant ; je m'appuyai sur le docteur, qui lui-môme était demeuré immobile à quelque distance de la table.
Nous étions dans une horrible attente, lorsque nous vîmes tout à coup Téhéta porter rapidement la main sur la tète du serpent. Alors elle se mit à le caresser, comme un chien grondeur que son maître veut apaiser. En môme temps qu'elle passait légèrement ses doigts sur le cou, qui semblait se gonfler d'aise, elle se mit à chanter doucement en se penchant vers le monstre.
Nous respirions à peine, car le serpent se balançait au mouve«icnt de cette chanson, la gueule béante, tournant de tous côtés ses yeux flamboyants, et comme furieux de se sentir dominé par un charme plus puissant que le sien.
Cependant cette résistance du féroce reptile céda peu h peu, la gueule se ferma, la tète s'abaissa lentement jusque sur la table, puis, après quelques regards sanglants jetés V€rs nous, les yeux se fermèrent, et le hideux serpent rentra dans sa torpeur et son immobilité. Téhéta n'avait point cessé de chanter pendant tout ce temps, et Magnus, me serrant la main, me dit bas :
166 AVENTUHES
— Oui, oui, ii faut le reconnaître, cette race a des secretsqui dépassent toute notre science.
— Bah ! dis-je de môme, c^est là une chose que j'ai vu faire par les plus grossiers jongleurs de l'Inde. Si c'est là toute la sorcellerie de Morgos et de sa fille, nous n'avons pas grand' chose à en redouter.
Je n'avais pas fini de parler, que Téhéta se retourna vivement vers nous et dit à Magnus :
— Quoique vous parliez une langue que je ne comprends pas, je vois bien que vous faites tous les deux mépris de ma science. Prenez garde, vous êtes ici dans un lieu où je puis vous en faire sentir tout le pouvoir.
— Eh bien, explique-toi donc, lui dit Magnus ; pourquoi es- tu venue ici?
— Pour que toi, qui entends la langue qu'il parle, lu puisses lui transmettre mes paroles.
— Que veux-tu que je lui dise?
Téhéta, au lieu de répondre directement, prit une ckeî cachée sous les replis de l'énorme reptile, ouvrit un coffre tout bardé de fer, et nous fît signe d'approcher.
Dans ce coffre étaient pêle-mêle des monnaies d'or de tous pays, des perles, des pierres précieuses, des diamants. Elle me les montra du doigt et dit à Magnus, qui me le répéta :
— Voilà qui ferait la fortune d'un prince! veux-tn cette fortune? et pour prix de cette fortune, veux-tu m'emmener avec toi dans ta fuite et me prendre avec toi comme épouse?
La proposition était grave et faite de manière à ce qu'il me fût difficile d'y répondre d'une façon évasive et qui me permît de gagner du temps.
Heureusement pour moi que Magnus, en me la tradui-
d'un|jeune Cadet de famille. 167
saat eu françaiâ, eut le soin de la faire précéder des paroles suivantes :
— Prenez garde à ce que je vais vous dire, car de l'air dont vous recevrez cette proposition que je suis chargé de vous faire peut dépendre votre vie ou votre mort.
J'écoutai Magnus, bien décidé à avoir Tair de ne pas comprendre.. .
Quand il eut uni de parler, je lui dis véritablement que je ne comprenais pas, et que je le priais de me répéter ce qu'il m'avait dit. II transmit ma réponse à Téhéta, qui reconunença sa proposition, que le docteur me répéta de nouveau.
Gela m'avait donné le temps de réfléchir, ^t je vis, aux regards soupçonneux que Téhéta attachait sur nous, qu'elle n'était pas la dupe de nos prétendues hésitations. Je vis en même temps qu'un refus formel ferait éclater l'orage qui grondait en elle; et, ne sachant que dire, je répondis par une question :
— Mais, dis-je à Magnus, Téhéta ne sait-elle point qu'on ne peut épouser que celui qu'on aime? et puis-je croire qu'elle préfère l'amour d'un misérable proscrit comme moi à celui d'un seigneur aussi puissant que le prince de Morden ?
A cette question Téhéta pâlit, mais ce ne fut point de colère. Des larmes vinrent mouiller ses yeux, et elle répondit d'une voix entrecoupée :
— Si le proscrit m'aimait, je préférerais son amour à celui de l'empereur lui-même; mais je vois bien qu'il ne m'aime pas.
— Qui peut te le faire croire? lui dit Magnus,
I6â AVENtlIRES
— - Oh! reprit-elle d'une voix triste, tant qu'il a été misérable et malade; il m'a aimée. 11 m'a aimée encore tant qu'il est resté enfermé seul avec moi, ne sachant de mon existence rien, sinon que je lui avais sauvé la vie ; mais la nuit où pour le sauver encore je me suis soumise une dernière fois aux caprices impurs de mon bourreau, j'ai bieQ vu qu'il ne m'aimait pas.
Le prince dormait, tu dormais aussi, Magnus ; nous étions seuls à veiller, il m'a surprise sur la même couche que celui qui avait voulu le tuer, que celui qui m'a jetée dans toutes les dégradations de l'esclavage; j'avais un couteau à* la main, et il ne l'a pas tué, il ne m'a pas tuée ! Je m'étais trompée, il ne m'aimait pas, il m'a demandé à le sauver, il n'a pensé qu'à lui.
Elle s'arrêta^ et examinant avec une rage concentrée le visage de Magnus, elle ajouta :
— il n'a pensé qu'à lui... ou peut-être à une autre.
Avant de me transmettre les paroles de Téhéta, Magnus lui dit :
— Pourquoi donc, s'il ne t'ayne pas, es-tu venue le chercher ici?
— Demande-lui s'il m'aime, répliqua violemment Téhéta.
Magnus voulut faire encore quelques observations, mais elle l'interrompit avec une nouvelle violence, en lui disant de nouveau :
— Demande-lui s'il m'aime.
Magnus, obéissant à l'injonction ardente de Téhéta, me fît la question, en me conseillant, pour notre sûreté à tous, de lui répondre affirmativement, ce que je fis, non pas de vive voix, mais en prenant les mainsde Téhéta et en les couvrant de baisers et les pressant sur mon cœur.
d'un jeune CSADfiT BE FAlIlLLE. 169
Elle ne Be trompa point à ces démonstrations et mur* mura :
— C'est la reconnaissance du captif qui parle. Puis, après un moment de silence, elle reprit :
— Demande-lui s'il veut partir avec moi et m'emmener dans son pays.
Magnus me donna encore le conseil d'accepter ; mais quelque danger qu'il pût y avoir pour moi et pour nous tous, je refusai formellement.
Ce refus fut suivi d'un assez long moment de silence, dans lequel il se passa toute une histoire, pendant lequel il y eut dans l'esprit de Téhéta toute une longue délibération.
Elle ne prononça point une parole, mais son regard rapide, passant de Magnus à moi, fut comme une longue et éloquente malédiction, où je vis qu'elle nous promit à l'un et à l'autre tous les malheurs, toutes les vengeances.
Quand elle eut fini ce soliloque menaçant, elle nous fit signe de sortir. Nous hésitâmes à obéir.
Jamais je n'ai vu, monsieur, rien de magnifique comme le sourire dont cette femme accompagna le geste et le regard avec lesquels elle nous montra la porte. Le héros qui conamande à ses soldats révoltés, Neptune prononçant le Quos ego... de Virgile, n'ont point plus de confiance en leur force, plus de mépris en ceux auxquels ils manifestent leur volonté.
Je restai immobile à la regarder, et peut-être en ce moment trouvai-je qu'elle avait lé droit de demander à être aimée.
Magnus voulut parler; Téhéta fit entendre un léger sif-
flement. L'énonne serpent, comme éveillé en sursaut, dressa sa tête et y répondit par un sifQement horriUe.
Magnus disparut comme si le souffle du monstre Teût emporté. Je restai, indigné d'obéir à une pareille menace.
Le serpent attacha sur moi ses regards acharnés, et soit que le charme qu'on leur attribue soit réel, soit que mon imagination, frappée de Tidée qu'ils le possédaient, leur prêtât cette puissance inouïe, il me sembla que j'étais saisi d'un vertige puissant et invincible qui m'attirait vers la gueule béante du monstre.
Ce charme existe, il doit exister. L'abîme n'a-t-il Ipas le sien, et vous étes-vous jamais trouvé sur le sommet de quelque roc plongeant à pic au-dessus de quelques gouffres sans fin, sans éprouver je ne sais quel vague désir de vous lancer dans cette immensité béante sous vos pieds, comme si des esprits surnaturels vous appelaient, ou plutôt comme si c'était là une image de cet abîme incommensurable auquel l'homme aspire sans cesse : l'éternel et l'inconnu ?
Mais dans cette occaâon il n'y avait pas d'inconnu, et je me sentais pencher avec une horreur très-comprise, mais impuissante à m'arracher à cette invincible attraction, lorsque Téhéta jeta vivement sa main sur la tête du serpent qui, déjà trop éveillé et trop irrité sans doute, se retourna vers elle avec un horrible sifflement. Alors les yeux du monstre et ceux de Téhéta se rencontrèrent, il y eut comme une lutte entre la puissance du démon et celle de la femme.
A peine délivré de l'horrible terreur dont j'étais saisi, je restai immobile à contempler ce nouveau combat ; je ne puis dire ce qu'il dura de temps, mais l'afFreuse béte fut encore une foie vaincue. Une fois encore'ia «ueute se ferma,
d'un jeune gadbt de famille. 171
Poeil s'éteignit, la tête se courba, et le moDStre se replia dans son immobilité.
. Téhéta, pâle comme un linceul, tournant alors vers moi ses yeux qui brillaient comme des charbons ardents incrustés dans le marbre d'une statue, me répéta Tordre muet de sortir. *
Je quittai Tantre du bohémien et la porte se ferma sur moi.
Je retrouvai Magnus qui se réconfortait à grands coups devin.
— Tenez, me dit-il en tirant de sa poche un livre, voici un vocabulaire français et hongrois. Il est bon que vous puissiez apprendre ce qui se dit autour de vous. Cachez-le avec soin aux yeux de Morgos et surtout de Nagy-Tcha. C'est la curiosité incarnée.
Venez rôder dans la nuit aux environs du château. Je tâcherai de venir voua voir le plus tôt possible.
— Mais, lui dis-je, que dirai-je à Téhéta si elle veut que je parte?
Un bruit assez violent se fit entendre dans le laboratoire, et Magnus s'esquiva sans que j'eusse le temps de lui faire une nouvelle question.
La nuit allait finir, et je me retirai dans ma chambre.