‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 43 sur 51 · UNE TRAHISON · texte numérisé non relu

UNE TRAHISON

l'étais profondément ému, et dune émotion que je ne connaissais pas.

J'appelai à mon aide tous les lieux communs des idées de notre monde ; je me dis qu'elle était femme, et par conséquent changeante, et que, dans quelque temps, elte oublierait ses résolutions et rentrerait dans sa vie accoutumée.

Âh ! monsieur, l'une des plus sottes choses de la vie, c'est de mesurer tout le monde à la même aune; c'est d'appor* ter dans un pays les idées d'un autre, c'est d'avoir cru qu'une pauvre femme renfermée dans la solitude où vivait Nagy- Tcha se consolerait comme une belle dame qui promène sa douleur au bal et à TOpéra.

Le comte de Favreuse poussa un profond soupir. Durant tout le long récit que m'avait fait cet homme de

2eS AVËNTUftes

tous sed doUvenirs , aticon tie l'avait touché û profondément que celui de cette fenune de rien, perdue dans un bourg obscur. Je voulus M en faire l'observation.

— Vous ne comprenez pas cela, me dit-il; ah! c'est ^e ce fut là le seul cœur véritablement grand que j'aie rencontré.

N'ouvrez pas des yeux si étonnés parce que j'emploie ce mot pour parler de la pauvre &mme d'un charlatan. Oui, monsieur, le cœur est grand lorsqu'il donne tout ce qu'il a, et qu'il ne se garde que la douleur.

£t remarquez qu'il n'y avait là ni Texaltation produite par les exemples que vous enseigne l'histoire, ni par les vertus factices qu'elle vous prête; il n'y avait pas là ce mobile puissant qui a fait jouer tant de sublimes comédies, qui a fait mourir le front haut tant de cœurs épouvantés, qui a fait persévérer dans une résolution funeste tant de gens qui regrettaient de s'être engagés à des sacrifices qu'ils trouvaient pesants ; il n'y avait pas pour eUe l'attention publique, la renommée, le bruit que doit emtear un pareil dévouement, les commentaires, radnubration qm le doiveot suivre; bruits, commentaires, admiration qu'on espère en mourant et poux lesquels on meurt.

Non, la pauvre créature devait mourir ignorée, sans que p^sonne la comprît, sans que personne l'admirât, sans que p^sonne p^sàt même à la plaindre. Toute sa force, toul s&a courage, toute em abnégation étaient en elte^mtoe.

Tenez^ tenez, c'était un grand cœur.

M. de Favreuse secoua vivemont la tète et reprit :

Le soir de cet entretien, me voilà donc parti pour mon nouveau rendez-vous.

La nuit était noire comme celle de Figaro, et quoi^Je

fi*tN JEUNE CADET DE FAMILLE. 20S

connusse parfaitement les ehemins par où je passais, pour les aToir parcourus vmgt fois à pareille heure, je marchais difficilement. Il entrait probablement beaucoup d'appréhension dans la peine que j'avais à trouver mon chemiu, et je ne puis pas dire que ce ne fût pas Teuvie que j'avos de m'en retourner qui me &t tromper deux ou trois fois.

* Mais Vaiguillon qui manquait à Nagy-Tcha, et dont elle n^vait pas besoin, me poussa jusqu*au bout. J'avais dit à Téhéta que je viendrais; Gertrude m'avait appelé à son aide ; elle pouvait apprendre que j'avais pu entrer dans le chftteau, et si je ne Teusse point fait, il se fût trouvé deux femmes au monde qui auraient pu dire que j'étais un lâche coquin.

Neoni-dskY m(»aflijeur ! un homme bien né ne permet pas de pareils propos sur son compte, eussent^ls dû n'arriver qu'aux murs de ce château. Je gagnai donc le heu du ren^ dez-vous, et, malgré toutes mes hésitations, j'y arrivai le premier.

Je vis bientôt apparaître la ressemblance^de Téhéta. EUe me fit signe de la suivre, et je la suivis,

KouB tournâmes le château, et nous arrivâmes à une eU'trée qui n'avait rien de secret, car c'était celle par laquelle j'étais arrivé en chaise la première fois ; mais si l'entrée n'était pas secrète, elle nous fut ouverte secrètement. La porte tourna sourdement sur ses gonds, et je vis un homme se cacher au moment où je passais avec ma conductrice.

Je connus l'un des horribles singes humains qui avaient voulu m'enterrer; c'était celui qui n'avait rien soufflé sur l'histoire du prisonnier emporté par le diable.

La rencontre ne me parut pas de bon augure.

Cependant je suivis ma conductrice d'un pas assez résolu, quoique le cœur me battît à aller se cogner contre les voûtes que je traversais.

J'avais emporté de ce château Tidée qu'on ne pouvait aller d'une chambre à une autre qu'en passant par des dédales de corridors plus ou moins obscurs, sombres et souterrains, et j'attendais de la longueur de la marche un utile secours pour me remettre un peu; mais après avoir monté un petit bout d'escalier tournant et fait une douzaine de pas dans un couloir honnête, ma conductrice ouvrit une porte, traversa un cabinet, souleva une portière et me fit entrer dans une chambre éclairée d'une façon royale.

Une femme était assise sur une chaise longue, au coin d'une vaste cheminé où flambait un énorme feu. C'était la comtesse de Belnunce *, elle fit un signe à la femme qui m'avait introduit, et qui se retira immédiatement.

. Jamais, non, jamais je n'aurais pensé que j'éprouverais un tel embarras, une confusions! profonde, une telle honte en présence d'une femme, et d'une femme, sur laquelle j'avais ces droits que les hommes regardent comme tout-puissants. La comtesse me regarda fixement, j'eus envie de me jeter à ses pieds. Elle avait un si grand air de femme de cour, que j'eus peur d'être ridicule.

Gertrude me regardait toujours; et je me troublais de plus en plus sous son regard; je sentais bien qu'il y avait quelque chose à dire et à faire, mais je ne le trouvais pas, j'étais stupide,

La comtesse fut plus forte que moi, ou plutôt, comme c'était elle qui m'avait fait venir, elle savait ce qu'elle avait à me dire ; aussi commença- t-ellet

d'un JEUiNE CÀDÊt DE FAMILLE. 205

— Vous êtes venu, me dit-elle, monsieur le comte; je vous en remercie.

Cette parole me dénoua la langue.

— Je vous ai dit, madame, lui répondis-je, que mon existence, mon nom étaient à vous; je viens vous le prouver.

— Votre nom, me répondit-elle avec un sourire amer et dédaigneux; j'en porte un qui vaut le vôtre... Votre existence, je la compromets peut-être; mais peut-être aussi la sauverai-je.

— Quoi que vous en décidiez, lui dis-je, j'accepte votre arrêt.

— Je n'ai qu'un service à vous demander, et ce service le voici.

Vous allez quitter ce château dans quelques minutes. La femme qui vous a amené ici vous mettra sur la route de Ketskemet. En marchant avec rapidité, vous pouvez y être BU point du jour.

Une fois dans cette ville , vous y trouverez à prix d'or les moyens de voyager. Je vous donnerai tout l'or nécessaire.

Vous partirez immédiatement, et vous irez à Vienne. A votre arrivée vous vous ferez conduire chez la princesse de Hatzfeld, et vous lui remettrez cette lettre.

— Je le ferai, madame.

=* Je vous remercie.

La comtesse ferma la lettre après y avoir ajouté quelques mots, me la présenta, prit sur la cheminée une énorme bourse pleine d'or et me la tendit.

— Vous avouerez, monsieur, fil M. de Favreuse, qu'on

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n'est pas plus humilié que je ue Le fus. Je pris la lettre et la bourse, et je cherchai quelque chose à dire.

Enfin je trouvai ceci :

-^ Si par hasard, madame, loi dis*je, la prioeesse m'interrogeait sur le mottf de mon voyage, sur œ que je suk, sur votre position...

— La priûcesse ne vous interrogera pas.

— Et, repris-je, que ferai-je de la réponse?

— Elle ne vous en fera pas.

— Mais que dois-je faire moi-même après avoir accon^li votre mission?

— Ge qu'il vous plaira, monsieur, vous serez libre et quitte envers moi.

— Et Je ne vous reverrai jamais, m'écriai-j«, et je n'obtiendrai jamais de pardon...

La comtesse se leva, et avec le geste auguste d'une impératrice, elte me montra la porte par ot j'étais entré et appela à, hante voix :

— Laniska !

Je m'attendais à voir paraître ma conductrice et probablement la comtesse y comptait aussi, car, après un moment de silence, elle répéta son appel ; mais cette fois encore personne n'y répondit.

La comtesse devint pâle et me regarda avec un singulier effiroi.

— Savez-vous où est Laniska? me dit-eQe. --^ Je l'ignore, madame,

d'un jeuns cadet de famille. SÔ7

La cotiites0e prit un flambeau, courut vers l'antichambre que j'avais traversée, et appela encore.

Je la s^tiii, Tantidiambre était vide.

Elle alla vers la porte qui ouvrait sur le couloir où j'avais passé, la porte était fermée.

La comtesse se retourna alors vers moi et me dit, comn^e si elle me soupçonnait d'être complice de cette disparition:

— Qu'est devenue cette fenune, monsieur?

— Mais je l'ignore absolument, madame.

Mon étonnement était égal au sien, mais ma terreur était beaucoup plus grande.

-*• Suis-je donc trahie ! fit la comtesse.

Elle rentra rapidement dans la chambre, passa dans toutes les pièces d'un appartement assez complet, en appelant Laniska.

Rien ne répondit. Alors elle saisit un petit marteau d'argent, et courut vers une table sur laquelle était placé m timbre.

Mais elle s'arrêta au moment où elle allait frapper.

— Pour qu'on vienne! dit-elle, pour qu'on vous trouve ici!... pour...

Elle retomba sur sa chaise longue, et y resta un moment immobile, anéantie.

Quant à moi, j'avais reconnu la main de Téhéta dans cette trahison. Mais en me rappelant les menaces qu'elle m'avait faites, je n'osai parler de mes soupçons.

Tout à coup la duchesse se leva en disant :

iOS AVENTURES

Non, c'est impossible, non, Laoiska ne m'a poiat trahie, elle va revenir; attendez, attendez.

— J'attendrai, madame. Mais quelle est cette femme à laquelle vous vous êtes confiée?

— Cette femme, c'est ma sœur, la fille de ma nourrice... c'est... Non, ce n'est pas possible, Laniska ne m'a point trahie et vendue.

Je n'osai montrer à la comtesse mes craintes à ce sujet; Gertrude me regarda alors en face et me dit :

— Mais vous, monsieur, vous, n'avez-vous rien dit à personne de votre venue ici?

Je ne pus m'empôcher de rougir à cette question. Assurément je n'étais pas coupable, mais je n'osais dire que Téhéta connaissait ce rendez-vous ; je n'osais pas dire davantage qu'il avait fallu me confier à Nagy-Tcha, et je baissai la tête, plus confus, plus honteux que je ne l'avais été à mon entrée.

La comtesse crut deviner une indiscrétion dans mon embarras. Elle se leva, et m'arracbant des mains la bourse et la lettre que je tenais encore, elle s'écria :

— 0 lâcheté ! lâcheté!... un gentilhomme!

— Je suis venu ici, madame, lui dis-je alors , pour mourir si ma mort est nécessaire à votre salut.

— Ah! belles phrases! mensonges! s'écria-t-elle.

— Puissent ceux qui vous persécutent, lui dis-je, cruellement blessé de ce mépris, m'exterminer là, sur-le-champ, devant vous, et vous montrer que je ne vous mens pas ?

Soit qu'elle me crût, soit que l'horreur de sa situation la poussât à embrasser avec ardeur l'ombre d'un espoir que je n'avais pas, elle reprit :

d'un jeune cadet de famille. 209

—Oh ! vous avez raison, ce serait trop de crimes contre une femme que vous avez perdue... Non... c'est impossible... et Laniska va revenir, n'est-ce pas ?

-— Et si elle ne devait pas revenir ? lui dis-je, pour tâcher de pousser son esprit vers un autre moyen de salut.

— Si elle ne devait pas revenir, mais. alors... alors... alors...

L'idée qui se présenta à elle fut si horrible, qu'elle la repoussa en s'écriant de nouveau :

— Non, c'est impossible... elle reviendra... Laniska... Laniska^ ma sœur !

— Vous le voyez, vous l'appelez en vain. N'y a-t-il donc pas un autre moyen que le secours de cette fille pour que je puisse sortir de ce château ?

— - Mais je suis prisonnière; mais si vous saviez tout ce qu'il m'a fallu de ruses, de patience, de soins pour vous &ire parvenir ce billet...

— Mais Magnus.

— Magnus, me dit-elle en me regardant avec étonnement, ce traître qui m'a abandonnée !

— Lui ? m'écriai-je , c'est impossible ! Mais depuis le jour où il est venu me parler en votre nom chez Mor< gos...

— Depuis ce jour, il n'est pas rentré au château.

— Vous en êtes sûre ?

— Du moins, depuis ce jour où je Tattendais avec impatience, je ne l'ai plus revu.

r- Vous ne l'avez plus revu?... Ne l'accusez pas alors de

traUson; il a été, il a dû être la victime de son dévouement.

—Oui, oui, me dit-elle, comme inspirée par ce que je ve- Bm de lui 4ire, il aura pris votre place dans le cachot qui est refisnnô.

— te creyfif -VPU8 ?

La comtesse se leva et se mit à marcher dans son appartement d'un pa? égaré.

— Nous sommes perdus, me dit«elle, nous sommes perdus ! Laniska ne viendra pas. Non ! c'est fini, Le complot a changé de face ; ils ne veulent plus du crime qu'ils avaLeat médité... ils...

Elle me regarda tout à coup et me dit :

— Connaissez-vous Téhéta ?

Ce nom sonna à mon oreille comme un glaè de mort... Je fis signe à la comtesse de se taire.

— Ah ! me dit-elle, vous la connaissez, car vous avez eu ))eur à son nom; vous la connaissez !

Le regard de la comtesse pénétrait dans mon être jusqu'au plus profond de mes pensées.

— Elle sait que vous êtes ici ?

— Jd vous jure... m'écriai-je.

— Elle le sait... 0 misère!... elle le sait...

Je me rappelai la recommandation que m'avait faite Téhéta de la présenter à la comtesse comme une servante dévouée et soumise, et je dis avec tout le ménagement possible :

Il est posâbie qu'elle le sache, madame ; mais il se peut

d'un jeunb c^okt de famille. su

aussi que tous vous trompiez sur les intentions et les sentiments de Téhéta.

La comtesse me regarda encore comme on regarde un fou.

— Les sentiments et le&iatentions de Tébéta! Mais pour me parler ainsi , savez-YOus qu'elle a tué ma mère , et que...

Elle s'arrêta encore, et me dit avec le dernier degré du mépris :

— Vous êtes le complice de cette fenune !

— Madame ! m'écriai-je.

— Son complice et son esclave, reprit-elle; elle sait que vous êtes ici, elle vous a dit de vous taire, et vous vous taisez; elle vous a permis de venir, et vous êtes venu.

Je vous dis qu'elle a tué ma mère, monsieur; cette fille a tout tué autour de moi, le cœur de mon père, le cœur de ma pauvre Laoiska, qui me restait tout seul au monde ; elle a tué jusqu'à votre bonneur que vous me dévies en retour du mien, car vous n'osez parler, vous, un gentiibomme!... Abl il n'y a donc pas un être au monde qui puisse briser et anéantir cette femme I

La colère de la comtesse était si violente que je ne fus point blessé de ses injures; mais tout cela ne nous amenait pas au moyen de sortir d'embarras. Je n'en voyais aucun pour ma part, et la douleur où était madame de Bebiunce ne lui permettait pas d'en cbercber un.

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