‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 44 sur 51 · UNE VENGEANCE MANQUÉE · texte numérisé non relu

UNE VENGEANCE MANQUÉE

— Oui, monsieur, coutinua le comte de Favreuse, j'étais dans une position horrible...

Gertrude s'était assise dans un coin de la chambre, et je voyais aller sur son visage le torrent de pensées désespérées qui ragitaient. Des larmes tombaient de ses yeux, pois elle les essuyait brusquement, un rire amer faisait frémir ses lèvres qu'une contraction douloureuse crispait un moment après ; à une rougeur excessive succédait soudainement une pâleur plus excessive encore.

Je souffrais de sa douleur et encore plus de mon impuissance; impuissance terrible, monsieur, car je n'avais pas môme le droit de lui donner un conseil, car je sentais bien qu'elle considérerait comme une nouvelle trahison toute question que je lui ferais. Dans ce moment, j'aurais donné beaucoup pour voir entrer quelqu'un, qui que ce fût, Téhéta armée de ses insultes et de ses sarcasmes, mais à laquelle j'eusse pu jeter assez de mépris pour me justifier devant la comtesse.

A défaut de cette femme, j'eusse souhaité voir le prince lui-même suivi d'e§claves armés qui m'eussent frappé sous

d'un jeune cadet de famille. 3t3

les yeux de la comtesse ; mais tout gardait un profond silence autour de nous... affreux silence! Pas une menace à laquelle on puisse répondre, par un assassin contre qui on puisse lutter, pas un bruit dans lequel on puisse chercher un espoir ou une crainte! rien qm le silence et le vide! Oui, c'était affreux, monsieur!

Gertrude se taisait toujours. Je pris un flambeau, je retournai à l'antichambre, je passai dans trois ou quatre autres : partout des portes fermées.

— Gomment ! m'écriai-je en rentrant, pas un moyen de fuir!... Rien... rien!

La colère me fit sortir des bornes de la circonspection que je m'étais promise à moi-même.

— Oh! la misérable!... la misérable! m'écriai-je.

— De qui parlez-vous? me dit Gertrude.

— De la femme qui m'a attiré ici, lui répondis-je.

— Ah! vous avez peur! fit la comtesse. Je courus à une fenêtre.

— Ma présence ici peut vous perdre, je le vois, m*écriaije aussitôt. Adieu, madame; demain on trouvera le cadavre d'un inconnu au pied de cette croisée, mais on ne trouvera pas un homme dans votre appartement.

Je voulus ouvrir cette fenêtre.

Tétais décidé à me jeter dehors la tête la première pour me tuer d'un coup, car je hais les estropiés ; Gertrude haussa les épaules et me dit :

— Vous savez bien que les fenêtres sont grillées !

Ah ! dame, cette fois, il me fallait une véritable force

S14 AVENTeiiES

ma «Kn-viême pour ne pas eiiT0yi»r promener \sl com-

Mais sacbez une chose dont je me ressouvins à temps. Le monde peut mépriser la fen^me que sa faiblesse a compromise; mais rbomme qui a jeté sur une femme le ip^heur et la déconsidération, et qui ne la traite pas avec un i^spect pai£ût, cet bemme eâ le dernier des misérables. Je me iflHPpelai ce devoir à propos ; je me contins. Gertnide m'eût craché au visage, que je Tauraôs saluée.

Ëh bi/eii) moaseur» }sl çomtesad CK^iprit xùsm aience : elle m'en sut plus de gré que de toutes mes exelamatioiis de révolte et d'indignation, et m'examina attentivement; tout à coup elle alla à la fenêtre et l'ouvrit :

— Regardez là-haut, me dit-elle : c'est le ciel, c'est Dieu, c'est l'étemelle justice qui va nous entendre. Repondezmoi, ôtes-vous vena ici pour me perdre?

— Je ^u^ venu ici pour vous sauver, lui lépondis-je en levant la main vers le ciel qu'elle attestait. .

— Eh bien , reprit-elle , je vous crois ; je veux vous croire, je ne veux plus avoir d'arrière-pensée ni de souvenir : fe voufi crois, parlez, quel était votte dessem en veniQïki?

— Pas d'autre que de vous obéir, et je suis encore tout prêt à le faire.

Elle se tut après ma déclaration. Je me sentis le droit de l'pterrpger à j^on tpur.

^ Mais vous-même, dites-moi quel était votre dessein?

— Pas d'autre que celui que je vous ai dit.

— Mais cette lettre, que renfermait-elle ?

— Usez-la.

D*UN JEUNE GAOET OE FAMILLE. 2l^

le l>ri8sgl 1q cachet, la letticQ ne. reolennait que eea li^es .

« Venez, il y va de ma vie et de mon honnemr.

y Ne doBiaBde» ciesi à/ riicfnnfie qni vous tem&t^ 6ëtkè lettre, S) ae sait lieny ote^ lui dites rien, il' ne ddt rien sa¥(Hr. n

Cette lettre était parfaitement d'accord avec ce que m'avait dit Gei^tFude. Je ir«stai^ o^>end&nt comme enf^^rmé daoB^ HA embajrai^ in£randiiB8able : d^une part, ô^je m^tarsais, il me fallait attendre du hasard un secours qui- vlnt^arraclier la comtesse et mpi-méme àr sa position- dése^pé^ rée ; ou bien, si je parlais, si je disais que Téhéta ccmnaû»sait ma présence au château, peut-être ne feraia-je qu^ex^io* ser Gertrude à un danger plus grand que celui auquel elle . était déjà exposée.

— Mais enfin, lui dis-je, n'avez-vous aucun mojmÂeme faire sortir d'ici?

— Aucun.

— Ne peut'Ott briser un des barreaux dé cette fenêtre, descendre dans ce fossé ?

— Puisqu'on sait que vous êtes ici, on doit y veiller, répondit la comtesse.

€ette réflexion me détermina à tout* dire à Gertrude:

Je lui racontai, mais à voix basse et comme si les murs de cet appartement eussent eu des oreilles, je lui racontai mon entrevue avec Téhéta dont Nagy-Tcha avait été témoin. Je lui dis les avis que m'avait donnés la femme de Morgos et l'appui qu^elle m'avait offert dans le cas où je nie trouverais dans un péril imminent.

216 AVÊNtnftËS

•Vous comprenez, monsieur, que je dotmai autant c^ue possible des motifs autres que les véritables à Pintérêt de Nagy-Tcha.

Quelque ressentiment qu'une femme puisse avoir contre vous, il y a de ces confidences qui la blessent dans de certaines circonstances; d'ailleurs, ajouta le comte d'un air inappréciable, j'eusse été plus que mal appris, j'eusse été ridicule.

— Eh bien, monsieur, me dit Gertrude, dans la position désespérée où pous sommes, il faut nser de ce moyen suprême.

Je ne savais ce qui pourrait en résulter ; mais nous ne pouvions ni l'un ni l'autre espérer d'autre secours que celui-là, si faible qu'il dût être. Je me plaçai à la fenêtre et je poussai le cri que m'avait dit Nagy-Tcha.

Je crus entendre dans le silence de la nuit une voix ré' pondre au loin.

Gertrude n'entendit rien, mais une demi-heure après, tous deux épiant le moindre murmure, nous distinguâmes clairement le bruit d'une porte qui se ferme dans la direction du village, puis la course rapide d'une homme descen* dant la petite colline.

*- C'est une nouvelle trahison, me dît Gertrude.

— Non, lui répondis-je, ils auront reconnu la voix de Klâigy-Tcha, et Morgos va peut-être punir sa malheureuse fethme du secours imprudent que sa réponse semble nous promettre.

Cependant les heures passèrent dans une attente cruelle, et nous vîmes arriver le jour sans que rien vint nous annoncer qull se passât ^u château ou au dehors quelque chose d^extraordinaire.

t>^UN JEUNB CADET DE PAlItLLE. 917

Le jour venu, je me retirai donc dans un des cabinets de Tappartement de la comtesse,oti elle m'enferma et dont une fenêtre ouvrait sur une des cours intérieures.

Pour la première fois, je pus reconnaître ]a disposition intérieure du château. J'aperçus en face de moi la porte et le pont-levis, qui ouvraient sur la campagne. Les écuries du château étaient àituées dans cette cour. Je tâchai enfin de m^orienter de mon mieux pour assurer le succès d'une fuite.

Toute la journée s'écoula dans cette solitude et sans que je fusse informé en aucune façon de rien de ce qui se passait chez la comtesse. Je me demandai si je n'allais pas recommencer une captivité dans le genre de celle que j'avais déjà subie près de Téhéta.

Mais du moins la lille de Morgos avait-elle soin de ma personne physique, et je me trouvais, au bout de vingt heures, parfaitement à jeun; la nuit vint sans que j'entendisse parler de rien.

Au moment où je commençais à désespérer de ma posi* tion, j'entendis une porte s'ouvrir, et je vis entrer Gertrude : elle était pâle, souffrante et se traînant à peine. Je la soutins jusque sur sa chaise longue, en lui demandant ce qu'elle éprouvait.

Elle me montra une table encore dressée et me dit ;

—Je me suis fait servir ici, pour pouvoir soustraire quelques mets, afm de vous les donner. J'y ai goûté et j'ai renvoyé mes gens en leur disant que je me servirais moimême dans la nuit ; mais â peine ont-ils été partis, que j'ai éprouvé un violent mal de tête, un froid glacial...

La comtesse me dit tous les symptômes qui m'avaient été sigoalés |)ar Nagy-Tcha.

Je me rappelai le flacon qu'elle m'ayait reaûflj ei j'en Bs prendre quelques gouttes à. la comtesse.

Tous les symptômes disparurent, mais presque aussitôt un sommeil calme et profond succéda aux douleurs qu'elle avait ressenties. J'eus cependant le temps d'apprendre d'elle que lorsqu'elle avait demandé pourquoi Laniska ne se présentait pas pour la servir, il lui avait été répondu :

— Laniska a désobéi aux ordres du maître, Laniska est sortie du château et vous ne la verrez plus.

J'avais une faim horrible, mais je n'avais nulle envie de manger des mets déposés devant moi.

J'avisai un morceau de pain, je lo dévorai impunément. Il y avait là de l'eau et du vin ; mais lequel de ces deux liquides était ou pouvait être chargé du poison dont je venais de sauver Gertrude? voilà ce que j'ignorais.

Je me décidai pour le vin, après avoir reconnu qu'un verre dont s'était servi Gertrude ne contenait qu'un reste d'eau. Je jouai de bonheur et je me sentis parfaitement bien portant. Gertrude dormait toujours, et je me demandais ce que j'allais devenir, lorsque j'entendis gratter légèrement à la porte de l'antichambre par laquelle j'avais pénétré. Je m'armai d'un long couteau et je me glissai derrière un immense rideau.

On entra : c'était Téhéta en personnel accompagnée^e la femme qui m'avait introduit dans le château et que je reconnus à son nom prononcé par Téhéta, cor je n'avais poiol vu sa figure.

Téhéta sourit en voyant la comtesse endormie, et dit à Laniska :

— 11 doit dormir aussi ; mon père avait raison, Nagy a

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remit & Tétrang^r le flacon qu'il lui avait donné. Ils se «ont trompés à la douleur qu'ils ont éprouvée ; ils ont cru au poison, et la voilà qui dort d'un sommeil qui durera toute la nuit.. Mais où est l'étranger?

— Par ici sans doute, fit Laniska.

Elles sortirent toutes deux.

Je voulus savoir quel pouvait être leur projet; et comme Il était imposâlble qu'elles ne finissent pas par me découvrir, je me couchai sur le tapis au pied de la fenêtre derrière le rideau de laquelle je m'étais caché.

Elles rentrèrent bientôt, furetant partout, écartant les portières, les rideaux, et arrivèrent jusqu'à moi.

— Le voilà, dit Laniska. Gomment se fait-il qu'il soit là?

— En se sentant pris d un sommeil invincible, il aura voulu ouvrir une fenêtre pour avoir de l'air, et il sera tombé là.

Téhéta, que j'entrevoyais, me regarda longtemps, puis laissant retomber le rideau, dit :

— Commençons par elle.

Je pus glisser ainsi ma tête au bord de la tenture, et, à travers la haute frange à torsades dont elle était garnie, je pus voir ce qu'elles faisaient.

J'avais mis en réserve, comme moyen extrême en cas de danger trop sérieux, de me saisir de Tèhéta et de m'en faire une protection en la tenant sous le couteau dont j'étais armé et que j'avais soigneusement caché. Mais je n'avais envie de recourir à cette dernière ressource que lorsque toute autre me manquerait, et j'espérais que ce qu'elles allaient faire m'en fournirait quelqu'une.

Me croyant plongé comme la comtesse dans un sommeil léthargique, elles devaient, à mon sens, agir avec liberté, j'avais raisonné parfaitement juste.

En effet, Téhéta s'approcha de la comtesse et se prit à la considérer à son tour avec une grande attention. Laiiiska parut s'alarmer de cet examen silencieux.

. — Tu ne lui feras pas de mal ? dit-elle.

— Folle ! tu sais bien que je t'ai dit que je respecterais sa vie. Allons, dépéchons-nousl

Aussitôt les deux femmes se mirent en devoir de déshabiller la comtesse, et des qu'elles eurent achevé une besogne qui eût dû éveiller cent fois la comtesse sans la puissance du narcotique que je lui avais moi-ménie administré, elles la posèrent dans son lit.

Gela fait, Téhéta vint vers moi et dit :

— Laniska... à lui maintenant !

De par tous les saints d'Espagne et d'Irlande, fit le comte de Favreuse, le complot était admirablement bien combiné; il ne s'agissait rien moins que de me coucher par terre au pied du Ut de la comtesse, et puis, à une heure donnée et probablement réglée sur la durée du somnifère, les gens de la comtesse ou toutes autres personnes devaient entrer daus la chambre et me surprendre ainsi dans son appartement*

Nagy-Tcha avait eu raison lorsqu'elle m'avait dit que si Téhéta m'avait juré de respecter la vie de Gertrude, c'est qu'elle comptait sur une vengeance plus cruelle qu'un assassinat.

Cependant je jugeai k propos de me laisser finre.

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Téhéta et Laniska me prirent sans façon par les jambes et me tirèrent au milieu de la pièce.

A ce moment Téhéta dit à Laniska :

— Tu jureras devant Dieu que tu as introduit ici cet homme toutes les nuits depuis le départ du prince.

— Je le jurerai.

Déjà Téhéta se penchait vers moi et allait procéder à Topération qu'elle avait accomplie sur la comtesse; j'en étais à me demander si le moment n'était pas venu de Tempoi-'' gner par le cou et de lui planter bravement mon couteau dans la poitrine» sauf à m'expliquer ensuite avec Laniska,

Mais j'avais déjà usé tristement du couteau envers ma belle Indienne Nyd-Jaira, et du sang... du sang de femme 'surtout, cela me faisait peur ; je me tins endormi.

m AVENTURES

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