‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 47 sur 51 · MADAME SMITH · texte numérisé non relu

MADAME SMITH

M. de Favreuse prit un air solennel et me dit :

— Vous connaissez madame Smith?

— Sans doute.

— Oui; c'est-i-dire que vous connaissez une femme grosse en gaité et en beauté.

Je m'inclinai.

—Eh bien/monsieur, tout cela a été mince, élégant, souple et gracieux ; ce rire qui ébranle les montagnes était jadis un rire plein d'enfance, de bonne humeur, d'insouciance, d'amour et de bonheur.

M. de Fayreuse soupira et reprit avec la détermmation d'un homme qui se fait une opération chirurgicale à luimême :

— Maintenant qu'elle est vieille, elle joue avec des serins, des écureuils, des perruches et de petits singes; au temps dont je vous parle, elle n'aimait point du tout les animaux...

Ici M. de Favreuse poussa un énorme soupir; il semblait qu'il allait s'arracher une dent.

Enfin, après plusieurs élancements vers le ciel, moitié comiques, moitié sérieux, iL reprit du ton dogmatique d'un homme qui pose les principes, afin d'excuser par une thèse générale le cas particulier dont il parle; il reprit, dis-je :

— Monsieur, Thomme est essentiellement un être double. Heureux ceux qui peuvent attacher cette double existence au môme amour, ils sont emportés alors dans la vie d'une course plus ou moins rapide, plus au moins cahotée, mais qui cependant marche dans la même direction.

Mais cela n'arrive pas toujours; ainsi quelquefois le cœur va d'un côté et la tête de l'autre. De là,t iraiilements insupportables et misères de toutes sortes.

J'en étais là à l'époque dont je vous parle. Mon cœur, tout mon cœur était à Qertrude, sans partage, sans regret, et avec un entier dévouement; mais...

Ah ! ne me regardez pas ainsi avec les yeux étonnés d'un homme indigné, car c'est me dire que je suis im sot et que vous n'avez hen compris à ma dissertation sur la qualité de l'homme; après tout, si vous ne comprenez pas aujourd'hui, vous tue comprendre! demain, dans huit joursi dans un an, je vous le certifie.

Quoi qu'il en soit de votre opinion actuelle à ce sujet, j*étais donc des meilleurs amis de madame Smith, laquelle était pour lors la fenune d'un certain Francis Smith, espèce d'attaché d'ambassade, roide comme une hallebarde de suisse, et bête comme le suisse lui-même» homme diplomatique, mais très-peu de cabinet. U était particuhèreme&fi estimé pour son talent de chaise de poste : il avaitdes ioventions incroyables pour faire en un nombre d'heures et de minutes déterminées des routes impossibles.

Cet homme était un .Auglais, fabriqué en Irlande, de la matière humaine la plus musculeuse, la plus osseuse et la plue dure tout à la fois. On le faisait aller et venir à tout propos, comme une balle dans un jeu de paume, sans que jamais il fûit ni plus pUe, ni plus vert, ni plus maigre qu'il Tordinaire.

n résultait de ces éminentes qualités de notre officier diplomate, que les trois quarts du temps il était sur les grands chemins et madame Smilh à la maison.

Vous n'avez pas besoin que je vous dise que madame Smith n'était point une allemande, on ne vit point en Allemagne avec l'entrain qu'elle avait; elle n'était point non plus anglaise, on n'est pas si indiscret en Angleterre, la galanterie y est boutonnée jusqu'au menton.

C'était \ine Française de Paris, et quelle Française, monsieur ! une chambrière ravissante, pétulante, bien dressée, sachant le monde et les intrigues.

Elle avait suivi dans l'émigration la duchesse de V..., chez qui sir Francis était admis à Berlin. Sir Francis avait touché le cœur de Francette (c'était le nom de baptême et de famille de madame Smith), qui l'avait mesuré juste à la taille d'un mari.

Pour justifier l'exactitude de son calcul à ce sujet, elle se laissa faire une cour compromettante.

Le malheureux crut avoir compromis la plus pure naï* veté...

Francette pleura si bien, menaça si bien de se tuer, que le Smith épousa.

Une fois enganté de la femme, il en fit une fille noble émigrée, et comme le malheur était à cette époque un titre

qui dispetisait volontiers des autres, on ne demanda point à Francette de faire preuve de ses quartiers.

D'une autre part, elle aimait trop la joie, les soupers et la vie bien menée, pour demander à être introduite dans les salons où le poste qu'occupait son mari eût pu la faire admettre, mais où la morgue autrichienne Teût tenue à distance. Elle restait donc chez elle, offrant une gracieuse hospitalité à* tous les Français de bonne condition qui aimaient à faire de Tesprit.

Le prince de ligne y venait ; nous avons eu la primeur de ses meilleurs bons mots. *

Ces réunions commençaient d'ordinaire après l'heure patriarcale où se terminaient les assemblées solennelles des cercles de Vienne.

J'y étais fort assidu et assez bien vu de tout le monde.

Quant à sir Francis, il lui importait fort peu. €et homme n'avait d'yeux que pour trouver des chemins qui menaient de Vienne à Londres, et vice versâ^ en passant toujours à côté des armées qui se promenaient en Europe, et nous savions que, fort préoccupé de ces routes diverses, il avait totalement oublié le chemin de sa propre maison.

Pâ^mi les bonnes qualités qui m'avaient valu quelques préférences de la part de Francette, la plus éminente^ c'était celle quej'avais de ne m'étonner d'aucun de ses caprices. Notre belle Francette était fort peu avancée sous le rapport de l'instruction ; il en résultait que lorsqu'il lui tombait un livre entre les mains, les vérités ou les paradoxes de ce livre arrivaient à cet esprit tout neuf avec la puissance d'un nouvel amour.

Je vous donne en mille à deviner quel fut le livre dont

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s'éprit tout à coup cette grisette de salon ; ce fut V Emile de monsieur Jean-Jacques Rousseau.

A la lecture de ce livre, im amour de maternité exubérant s'empara de madame Smith ; mais comme la constitution, fort peu irlandaise sous ce rapport, de M. Smith n'avait pas donné à sa femme le droit de faire de la maternité au réel, elle voulut tout au moins jouer à la maternité^ et elle ne faisait autre chose au monde que de demander un enfant à élever.

Je voulais cacher ma fille.

Allons, encore vos grands yeux courroucés, monsieur.

Gomment, me disent vos regards, un père a-t-il pu confier sa fille à une femme qu'il juge si légèrement ? Je ne confiais point-ma fille à madame Smith, c'est-à-dire que je ne lui donftais ni son àme ni son esprit à gouverner, je plaçais une enfant de dix-huit mois dans une maison où elle serait choyée, bien vêtue, bien nourrie, et je comptais

l'y laisser un an ou deux tout au plus, assez longtemps pour dépister les gens qui pouvaient la savoir dans les environs de Vienne.

Le mari, M. Smith, connaissait ce nouveau caprice de sa femme, et la laissait maîtresse de le satisfaire.

Un jour donc je pars en voiture, j'arrive chez la nourrice lorsque tout dormait, je paie, j'emporte l'enfant, et je vais le déposer sous les fenêtres de madame Smith, qui était en nombreuse compagnie. A un signal convenu avec elle, elle feint d'entendre des cris, ouvre la fenêtre, voit un berceau déposé sur le seuil de la porte, descend avec rapidité, s'empare du berceau avec enthousiasme, et s'écrie avec élan que c'est le ciel qui lui envoie cette charmante créature, qu'elle l'accepte, qu'elle l'adopte, etc. L'assemblée applaudit, et l'enfant est installée,

On fit même à ce sujet une douzaine d'impromptus et des mots assez spirituels.

U peut vous paraître imprudent que j'eusse donné tant d'éclat à l'admission de Marie dans la maison de madame Smith ; mais au moment ou je fis ce que je viens de vous dire, je cherchais particulièrement un monde qui fût tout à fiait inconnu de Téhéta, et certes madame Smith devait être, d'après tous mes calculs, à mille lieues de la bohème et du château de Morden.

J'avais peu à craindre les indiscrétions des habitués de la maison : on ne se vantait pas beaucoup, dans le monde où nous allions le jour, d'être de la société nocturne de la plus jolie femme de Vienne.

Quoi qu'il en soit de mes précautions et de mes raisonnements, ma fille était installée depuis huit ]burs chez madame Smith. Gomme à l'ordinaire, fy allais à l'heure où l'on n'est pas suivi sans s'en apercevoir, et je tenais mon secret pour bien gardé.

Un vendredi — j'avais toujours eu ce jour en crainte, et je l'ai depuis ce temps en exécration — un vendredi, disje, je vais à la réception habituelle delà princesse, sans rien savoir, sans rien prévoir.

J'entre dans le salon, qui me parait plus animé, plus causeur qu'à l'ordinaire, et je vois... oui... je vois, au milieu d'un groupe d'hommes qui le questionnaient avec toute la fougue que peut comporter le flegme autrichien, le fort Christophe Hercule, le jeune géant, le vaillant héritier des llorden.

Je le regardai à trois fois; mais enfin je fis bonne contenance et m'avançai vers la princesse. Le prince père était à côté d'elle ; j'étais prêt à tout.

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La princesse m'accueillit comme à rordinaire, et me présenta à mon brave exterminateur, qui m'avait une fois donné du plomb dans la poitrine, et qui une autre fois avait refusé du pain à mon estomac. Le bon père de famille me salua et me complimenta au point que je crois qu'il ne me reconnaissait pas.

Puis vint le tour d'être présenté à un monsieur que moi je ne connaissais pas,et qui me fut présenté sous le nom de comte de Belnunce. Celui-ci se dévoila du premier coup et prit un air important, et, après un petit bout d'inclination, voulut me tourner le dos.

Je me permis de lui demander s'il avait un torticolis, il en \Oulut savoir la raison ; je lui repartis que le moindre salut exigeait qu'on baissât la tête un peu plus bas; il pâlit et me §ïlua. Décidément^ cet homme était un misérable.

Quant au jeune Hercule de Morden, il fat superbe ; le gaillard s'était déluré àbussarder en Italie.

— Je serai charmé, me dit-il en me tendant la main, de faire une plus ample connaissance avec vous.

Et pour bien me faire comprendre toute la portée de cette insinuation, il me serra les doigts à me les briser.

— En vérité, lui dis-je en secouant ma main meurtrie, vous ne voulez donc pas que je puisse tenir une épée?

L'enfant rougit et me fit des excuses. C'était un brave garçon.

Je n'avais point encore aperçu Gertrude; elle était dans un coin, tout entourée de femmes qui la festoyaient de compliments qu'elle recevait d'une figure radieuse.

Jouait-elle la comédie, ou bien était-ce le bonheur d'être en présence de l'homme qu'elle avait aimé avec une si folle

passion, et sur le compte ducpiel aucun mot n'avait jamais été échangé entre nous?

Cet amour dominait-il tous les funestes souvenirs de notre aventure et tous les doux entretiens muets de notre intelligence secrète? Je n'en sus rien dans le premier moment; mais je me sentis furieux, d'autant plus furieux que jamais je ne l'avais vue si belle.

A la pâleur dolente de son teint, au. calme rêveur de ses yeux, à la nonchalance douloureuse de sa tenue avaient succédé des teintes fraîches et rosées, des rayons ardents et chauds, et une activité de paroles et de gestes qui était toute une révolution. *0r, en fait de révolutions, soit politiques, soit amoureuses, il n'y a que ceux qui les font qui les aiment.

Je fus très-mécontent, mais je ne crus pas pouvoir me dispenser de mon devoir habituel : j'allai saluer madame de Behmnce.

Presque toujours elle me répondait par une légère inclination ; cette fois elle me sourit. En me mettant un peu dans son bonheur, elle me traitait comme tout le monde. C'était ou de la plus grande coquette du monde, ou de l'âme la plus héroïque, je vous laisse à en juger.

J'hésitai à répondre à l'interrogation de M. de Favreuse, qui reprit :

— Ajoutez à cela que lorsque je la félicitai de sa joie et la remerciai de son gracieux accueil, elle me répondit :

— Tout le monde est le bienvenu ce soir. Je la regardai de plus près.

— 0 la sainte femme! fit M. de Favreuse avec un accent pénétré et quelque peu grotesque, elle avait miç du

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rouge, elle brillait la fièyre, elle se mourait sous sa joie menteuse, elle avait le délire du désespoir et de la douleur!

Monsieur de Favreuse se tut encore.

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