VISITE MYSTÉRIEUSE
Je remarquai quli cette interruption, comme à toutes ^ celles qui rayaient précédée, il s'était violemment serré la lèvre entre les dents^ comme pour arrêter les exclamations et les soupirs violents qui voulaient s'échapper de sa poitrine; mais cette fois l'émotion fut plus forte que lui. Un gémissement douloureux brisa l'obstacle qu'il opposait à l'explosion de ses sentiments; il cacha sa tête dans ses mains, et, les deux coudes appuyés sur la table, il demeura assez longtemps danym profond silence. Seulement je voyais, aux légers tressaillements qu'il ne pouvait contejiir, qu'il était sous l'empire d'une vive agitation.
Je ne me crus pas le droit de donner une consolation à un chagrin dont je ne coimprenais pas précisément le mo« tif, et j'attendis que M. de Favreuse se fût calmé. '
Au bout de quelques minutes il releva tristement lattta; il avait pleuré, et faisait uue assez vilame grimace.
— Je suis ridicule, me dit-il avec un amer sourire.
— Ah! monsieur!
— Allons, ne mentez pas, reprit-il avec plus de tristesse; vous ne seriez pas de votre âge si vous ne pensiez pas ainsi. Un vieillard qui pleure à un souvenir d'amour, c'est si sot, si fat, si prétentieux !
Je voulus encore m'excuser, il reprit, mais d'un ton de galtô sardonique :
— Ce qu'il y a de plus ridicule encore que moi, c'est la raison qui vous fait rire.
' — Monsieur...
— Ne vous fâchez donc jamais, mon bon ami, avant de savoir si j'ai raison. Ce n'est pas votre faute, vous ne vous en rendez pas compte, mais c'est ainsi.
Ce qui vous fait rire intérieurement, ce n'est pas ce que j'éprouve, c'est ma figure d'abord, et aussi ma façon d'être arrangé. Des larmes qui coulent sur un visage assez gailiaird, encadré d^ailes de pigeon poudrées, c'est stupide.
Soyez franc, et répondez-moi sincèrement :
Supposons que c'est une figure maigre et pâle, des joues caverneuses et des yeux éteints qui soient devant vou9, couronnez cela d'un front chauve, et au lieu d'ailes de pigeon, faites descendre le long de mon visage de grands cheveux blancs tombant sur mes épaules; faites-moi enfin, à l'embonpoint près, une figure dans le genre de celle de Bernardin de Saint-Pierre, et Ponction de cette tôte vénérable vous insphrera une compassion respectueuse et tendre.
d'unIjeunb cadet de famille. 151
*- C'est vrai, dte-jê à M. de Favreuse, frappé que fêtais de la vérité de ce qu'il me disait, et voulant lui montrer que je le comprenais.
Au lieu de me savoir gré de la franchise qu'il m'avai* demandée, il fit une grimace de pitié; mais presque aussitôt il se remit, me tendit la main et me dit :
— L'homme est destiné à mourir dans sa peau d'homme; lieu n'y tait, ni l'âge, ni l'expérience, ni la désillusion, ni le renoncement à toutes les vanités.
Yous m'avez trouvé ridicule, je vous l'ai dit, vous avez nié, le ne vous ai pas cru ; je vous ai demandé la vérité dont j'étais sûr, vous me l'avez avouée et vous m'aves blessé : voilà comme nous sommes tous. N'en parlons plus, et n'y pensons plus.
Prenez-moi comme je suis. J'ai le nez rouge, cela n*a pas toujours été ainsi.
— Veuillez continuer, monsieur, lui dis-je en souriant^ car vous avez suspendu votre rédt II un moment où il me semblait d'un intérêt...
— Oui, oui, reprit M. de Favreuse^ je comprends; mais voyez comme j'ai été maladroit, je n'ai pas voulu vous dire qu'au moment où je reconnus l'héroïque effort de Gertrude, mes yeux se remplirent de larmes, et pour ne pas avouer que j'avais pleuré, je me suis mis à pleurer. Oui, monsieur, à ce moment, j'aurais voulu me mettre à genoux devant la comtesse et lui dire...
£hl mon Dieu! que lui aurais-je-dit?
U y a des heures où le cœur est impuissant à exprimer ce qa'U éprouve; je l'aurais appelée ange, déesse, sainte,
que cela n^eûtriea signifié près de ce que je sentais de reconnaissance et de joie, car dans cette douleur il y avait un aveu, elle avait p^ur; je pouvais croire que c'était pour moi.
Le reste de la soirée se passa comme à Tordinaire, sans qne rien pût faire soupçonner, à d'autres qu'aux intéressés, qu'il y avait là quatre personnes dont le cœur battait dans l'attente d'un grand événement.
Le lendemain de ce jour, je me levai de grand mlitin, très-assuré que je verrais le jeune Morden et son père ; j'étais horriblement malheureux.
Vous comprenez que s'il prenait fantaisie à l'un de ces messieurs de m'insulter, je ne pouvais pas me dispenser de faire tous mes efforts pour lui passer mon.épée au travers du corps. Je ne croyais pas à la tendresse infinie de Gertrude pour son père et son frère, mais je ne pouvais guère espérer la revoir, si je tuais l'un ou l'autre de ces messieurs. Et, c'en était fait, je ne pouvais plus me passer de sa présence.
Vous dire comment je l'aimais, c'est chose presque impossible, ma situation vis-à-vis d'elle était si bizarre! je ne sais si un enfant de quinze ans, dans la primeur de sa timidité, eût été plus craintif que moi. Si jamais j'avais obtenu un rendez-vous de Gertrude, je crois que le plus embarrassé de nous deux c'eût été moi.
Je l'aimais comme la femme qu'on rêve, je la respectais connue la femme qu'on n'ose espérer d'obtenir, et cette femme avait été à moi.
Elle savait que je l'aimais, je ne pouvais en douter, et elle voulait bien souffrir cet amour silencieux. C'était beauooup, monsieur : c'était un commencement de pardon,
dU^N JEUflE CAbEt DE ^AMlLlft. SôS
Jem'étais Dût uq bonheur de cette passion cachée, c'était ma religion avec son Diey sur la teri»! Oui, hien'soiXyent, j'ai prié Gertrude à genoux, les mains jointes... ne riez pas : je Taimais.
Or donc, monsieur, je rêvais^ tout cela, très-fâché de me voir dans la divine» de la perdre, soit par le massacre de MM. de Mordea, soit par ma propre mort, lorsque tout à coup la femme qui me servait ouvrit ma porte, et me dit d'un ton mystérieux, avec des yeux extràordinatrement écarquillés :
— Monsieur, il y a là quelqu'un qui vous demande^
Jecrusq^e mes ad versairat étaient entrés Tépée nue à la main, et avaient porté la terreur dans Tàmede mon hôtesse.
Je lui ordonnai de faire entrer ce quelqu'un, et tout aussitôt je vis se glisser rapidement dans ma chambre d'exilé, modeste chambre, monsieur! je vis se glisser, dis-je, une femme voilée.
Je ne la vis pijs, et je la reconnus ; Je la reconnus et je me dis que je me trompais.
Quand elle entra dans l'air de ma chambre, 4:e fut comme un parfum de divinité qui me dit :
— Voilà Gertrude.
Quand je pus penser que ce pouvait être elle, je reculai devant l'idée d'un pareil bonheur. Je restai aussi ébahi que mon hôtesse, et je ne trouvai ni un mot à dire ni un signe à faire, lorsque Gertrude me dit vivement ;
-— Ordonnez à votre hôtesse de laisser entrer chez vous tous ceux qui se présenteront.
J'étais si troublé que je donnai Tordre contraire. Gertrude m'interrompit, et, d'une voix dont la fermeté réso-
lue, Da'aimoQça qu'elle était sous Tempire d'urie défermiuatiou qu'elle commençait à exécuter, elle dit elle-même à mon hôtesse :
— Madame, il va se présenter ici plusieurs gentilshommes, deux? sans doute, peut-être trois. Vous les laisserez monter, et vous leur direz, au besoin, q^ae M. le comte de Favxeuse est seul.
Elle luj jeta quelques pièces d'or et lui fit sigae de nous laisser.
A peine fûmes-nous seuls, qu'elle parcourut ma chambre des regards et qu'elle me dit :
— Y a-t-il un endroit où vous puissiez me cacher?
Je lui montrai un cabinet obsiur et attenant à ma chambre; il était clos par une porte vitrée qui permettait de tout voir à travars un rideau de mousseline.
Sans se préoccuper de l'étonnement profpnd qui Q)p tenaitv et des questiouii que je lui adressais, Gertrude entra dans ce cabinet comme pum^ s'assurer que de là eHe pourrait voir et entendre la scène qui allait probablemeut se passer; elle en sortit aussitôt en me disant :
— Cela se trouve merveilleusement arrahgé.
Alors elle releva son voile, rejeta sa coiife (nous n'appelions pas encore cela des chapeaux, quoique cela y ressemblât beaucoup), et la jeta dans le cabinet pour ûe laisser, par avance, aucune trace de sa présence dans ma chambre.
Qu'ella était belle ainsi, pâle, l'œil animé, la peau frémissante!
Vous n'avez peut-être jamais remarqué cela, monsieur, et je rai vu moi-même rfurement : c'est cet iioperceptîble frissonnenjent de tout Vôtre lorsque la yiolence d'une oo-
A D'IJN JEUNE PAOJ^T 9E FAMILLE. iti5
lë;re mffl çon^aue Tp«9 iigite iûiért^urieai^. Aueiiae (ârcé à Tceil ardeut n*eût eu ]^us de majesté que n'en Vivait alors cette blonde, pâle çt faible créature de Dieu.
— Comte, me dit-Hle, v.ous m'avez promis ypîre fièYfiUftr. ment et votre obéissance, je viens savoir si vous êtes un homme d'honneur, je viens vous les demander.
— Je vous appartiens, luirépondis-je.
— Ainsi, ce que je vous ordonnerai, vous te fere^....
— Quoi que ce soit.
r- Si mon ipari vient vous provoquer, vous Mfusereï le combat? >
— Je vous le. promets, luj dis-je.
— Quelque injure qu'U vous dise?
— Oui, madame.
Quelque insulte qu'il vous fasse"?
j'hésitai; ^e me regarda.
— Je Iç feriai, Ifi dis-je. „ -
Elle poussa un profond soupir, comme si je venais de lui dii^eii&r un poids énorme qui TétouMt, et elle s'assit; elle me tendit la main comme un homme à un homme.
— Je Youfi remercie, me dit^lle.
Je ne lui parlai pas; j'étais fort tristo, comme vous devez le penser, je ne pouvais prévoir jusqu'où ce M. de Belnunce pourrait se porter contre moi ; et tout recevoir, tout accepter sans mot 4ife, c'était dur. le r^gr^ttai l^ trois couleurs de la République et la guillotine.
69rt]:ade, qot ré&éGhissaU protoodémeat, ^'^mcçut de ma trigtewe,
^ A quoi penset-vouB donc? me dit-elle brusqueffleut.
— Je. peitsais que lorsque j'aurai accompli ce que tous ne demandez, j'aïuai payé, sinon racheté ma faute. Mon honneur pour le vôtre : c'est justice. '
Gcf trude me regarda fixement.
J'avais le cœur horriblement serré de douletu* : la colère y entra subitement à la pensée qui me vint tout à coup que c'était l'amour qu'elle avait (tour son mari qui avait poussé Gertrude à cette démarche.
Je ne pus retenir une sort^ de rugissement, un vrai rugissement, ma fbi! et je pense que si j'en avais poussé un pareil aux oreilles de Nyd-Jaïra, elle se serait crue à la porLée d'un tigre de grande espèce.
Puis je me pris à me frapper le front de grands coups de poing.
— Qu'avez-vous donc? me dit-elle.
— Oh! lui dis-je avec une fureur que je ne pouvais con- 4enij, je ferai ce que j'^i promis, je le laisserai vivre, je le respecterai : vous l'aimez!
Gertrude leva les yeux au ciel, et un sourire dése^ré agita ses lèvres pâles.
Je parvins à vaincre ce tumulte de mon âme qui m'a- Y lit emporté hors des bornes.
— Pardonnez-moi, lui dis-je, c'est le dernier cri du condamné qùon toriure et qiy va mourir.
Gertrude baissa les yeux et me parut troublée.
-- Je voudrais qu'il n'en fût pas ainsi, me dit-elle; je voudrais ne pas avoir à vous demander ce étôHfice, mais...
Elle hésita, et reprit en se levant vivement ;
D*UN JEUNE CAIMET UË FAMILLE. tST
-* 1|^8 il te fmt^ et s'il te faut^ ce n'est pas ma feute. ^
— Vous dyeï liaison, lui dis- je, et je n'ai poiat à ,me plaiiïBre..
~ Comte, me dit-elle, il faut que Tun de nous deux smt perdu.
— C'est moi qui le serai, lui dis-je, moi...
J'aurais mieux aimé mourir, et, en vérité, je ne sais pourquoi l'homme hitte qtfelquefois avec tant de persévérance pour sa vie.
Moi-même ne me suis-je pas rattaché à l'existence comme un forcené? Ehî moa Dieu, ne valait-il pas mieux laisser faire tes bourreaux de la République ?.. Votre père... Morgos... Téhéta... Ah! j'ai pu mourir, et je n'ai pas su en profiter !
Gertrude me regarda et me dit :
— Allons, comte, vous oubliez que vous m'avez sauvée.
Cette fois, je n'y manquai pas, monsieur, je tombai à genoux devam-elle; avec ce mot,lBlle me payait mon honneur que j'allais-perdre poux elte. Je pris «sa. main qu'elte m'abandonna. Elle venait de me la donner uq iDStaiit auparavant'. Je venais de la lui prendre, mais qe n'était plus la môftie chose. .
— Et vous avez enipre besoin de moi ? lui dis-j^.
— oui, me répondit-elle, oui; et cependant il est pogsibte que le sacrifice que-je vous demande ne soit pas nécessaire. -,
Elle me regajdïi encore, j'étais à genoux devant elle.
— Oh ! si j'osais l s'écrià-t-elle.
Elle avait^slur les lèvres un aveu dont il me semblait que
AtBElHfRES
ma Tie.deTAil déf^idre, mils elle se dAfeddU Aè €lt entralaernent et s*arracba à Témotion qui Mt (kNQiQpit te se levant soudainemeot, et me disant :
— Non> noQf c'est impossible !
A peine avait-elle prononcé ces paroles, qu*un brtiit de voix se fit entendre et qu'elle s'él»Kça dans lé caliiiiet en me disant :
— Les voilà \ *
UN SOeFFLET.
Après une pause ie quelques minutes, M.>4e Favreuse continua :
— le me releva)^ et j'attendis ma destinée, qui entra sous la forme trinitaire du prmce de Morden, de soti fils Hérciile de Morden et de .M. le comte de Belnunce.
Ils étaient tous trois en habit de vi]||j borâtonnés comme des ^ens qui veulent se donner un asped belliqueux sous le frac. Us nft salu^ent du bout d^ la tête; je leur offris des sièges, ils me demandèrent à rester debout.
— Monsieur, dit le GC^mte^de Ëelnuncesr «ci je la^ pas jugé à propos de relever la question impertinente que vous m'avez faitp hier soir,^ c'est que je me fiàlte de quelque savoir-vivre, et que te jour da mon arrivée ch«la prineesse
de HatMeld je n'ai pas voulu troubler la joie de notre réunion et k bonheur de la comtesse par une scène scandaleuse ; mais ce qui était convenable hier serait faiblesse aujourd'hui, et je viens vous demander raison de la manière dont vous m'avez parlé.
Pour tout homme d'honneur, c'est une horrible position que celle -Qû il est obligé de faire le pied plat.
ToHtJfois, lorsqu'il est en face d'un homme de courage, il semble que cela soit moins insupportabla que lorsqu'à sent la peur treinbter sous l'insolence dif- faquin. qui Ton- • trage. Et cependant, méprit pour mépris, injure pour injure, ne vaut-il pas mieux s'aftirer ceux d'an méchant drôle que ceux d'un galant homme?
Cependant mon parti était pris, mon sacrifice résolu, et je nie mis en devoir de l'accomplir le moins sottement que je pourrais. '
J'avais juré de ne pas me battre, mais je n'avais pas promis de faire le plongeon par des excuses; je répondis donc Vès-séchemënt à M. de Belnunce*:
— Polir des raisons qu'il est inutile de vous dire, et que
vous ne saurez jamais, je ne veux pas me? battre avec vous ; dispensez-vous donc d'injures inutiles, efqui ne vous mèneront à rien. . " "
Le prince de Morden et son lils échangèrent un regard, mais qui n'avait rien d'insultant pour moi.
Evidemment il« se disaient : f
— Vous, voyez que cela de¥ait.argver. '
Cependant M. de Belnunce fronça le sourcil, sans aller trop vite dans la fanfaronnade qu'il jeuait, tant j'avais parlé sec et ferme.
Î66 AVtNTl'HES
^ Vous n*igiiorez pas, monsieur, quil y a des mpyens par lesquels en force un hommes se battre, et qu'il y a des insultes qu'il ne peut supporter, à moins qu'il ne soit le dernier des lâcbea.
—Je sais cela, monsieur, et il y a une chose que vous ne savez pas et que je veux bien vous apprendre : c'est que lorsqu'un galant homme, et je parle de moi, a dit>à un autre qu'il ne pouvait accepter sa provocation, si cet ^utre, bien certain qu'il n'a aucun risque à courir, s'oublie assez pour rins\^Uer grièvement, c'est lui qui est le dernier des Uches.
Le prince et son fils ne dirent mot.
M. de BelnuQce reprit alors :
— A ce ^compte, monsieur, vous sejiez insolent comme vous l'êtes en ce moment, et il vous suffira de diFe que vous ne pouvez pas vous battre; c'est eu vérité par trop eommode.
. — C'est comme cela.
— Mais vous n'êtes qu'un malheureux, me dit-il avec un accent de colère qt^i-me fit croire qu'il avait eu tout de bon Tenvie de se coup#r la gorge avec moi.
Ma réponse était trouvée et je lui répondis en lui tournant le dos : *•
— C'est conyne ça.
— Mais vous n'êtes qu'un misérable !
Je me mis à m^ prom^per dans ma ebambre ^ lui dieaat :
— C'est comme ça.
Il se mit h marcher après moi, et me cria ;
d'un jeune cadet 4)fi FAHLLLB. 361
— Mais vous n*êtes qu'un lâche !
— C'est comme ça.
— Mais je vais vous montrer...
11 leva la main sur moi; je me retournai et le regardai. La main resta en Fair. Je kii ris au nez.
On n'insulte pas plus un hommme que je ne le faisais. Une colère aveugle emporta M. de Belnunce; il me donoia un soufflet.
A ce mot, M. de Favreuse devint vert et porta la main à sa joue.
— Oui, me dit-il d'un ton cependant assez calme, ouif, j'ai reçu un soufflet, et je n'ai pas tué sur le coup Thoaune qui me l'a donné.
A ce moment ma vue se troubla, je me sentis pris d'un horrible vertige, et je ne sais si je n'aurais pas oublié tous mes serments si un cri lésger, parti du cabinet où était Gertrude, ne m'avait rappelé mon serment ; mais ia commotion était trop violente, et je tombai sur mon lit, près duquel je me trouvais.
J'y restai anéanti, brisé jusqu'au moment où j'entendis fermer la porte de ma chambre. Je me relevai, j'étais seul. J'aperçus mon épée, je la pris, et, l'appuyant contre le mur, j'allais me percer d'outre en outre, lorsque Gertrude s'élança du cabinet où elle était restée; elle m'arracha mon épée, je me reculai et la repoussai violemment.
— Nous sommes quittes, lui dîs-je, madame, laissez-moi mourir.
— Vous ne devez pas mourir, me dit-elle, je ne le veux pas.
162 AVENTUREE
— Âssex... luidis-je.
— Je^ne vous le permets f^.
— Ah ! m'écriai-je, je ne vous ai pas promis de vivre ! J'ai tenu le serment que je vous ai fait, )e ne vous dois plus rien.
Elle joignit les mains en signe de prière.
— Tenez, lui diô-jé en lui montrant ma joiie, il m'eût fjSàppé d'un coup d'épée au cœur, quHl ne m'eût pas plus sûrement tué. L'affront me brûle, et...
J'étais furieux, monsieur; j'enfonçai liies angles dans ma joue; elle me saisit la main, me Tarracha du visage, et pressant de ses lèvres cette joue déshonorée, elle me dit :
— Eh bien, sentez-vous encore l'affrost?
Je n'étais pas revenu de la stupéfactioa où cet acte inouï m'avait plongé, qu'elle avait disparu à son tour.
Je restai comme un fou, perdu dans un tumulte d'idées contraires, agité par un délire incroyable. Insulté, déshonoré, souffleté par le misérable Belnunce; aimé et relevé presque de mott déshonneur par Gertrude; oui, monsieur, je fus fou pendant une heure, idiot pendant quatre heures, et horriblement embarrassé le reste de la journée.
Cependant, tndnsiéttr, j'avais pris un parti fort simple en soi et facile à exécuter, mais qui demandait un premier pas horriblement difficile à faire. C'était un premier pas hors de chez moi.
Fallait-il le diriger du côté de chez madame Smith et y retrouver dix hommes que la vanterie insolente de M. de Belnunce devait avoir prévenus ? Fallait-il plus audacieusement encore retourner chez la princesse, entrer fièrement dans son salèn?
Une fois dans Vun ou Tautrç de cçs dçux endroits, ma conduite était des piu§ aisées. Je n'avais qu'à Ten&re au premier homme qui me regarderait de travers Tinsulte que j'avais reçue, et n l'on recommençait à railler, recommencer encore S corriger, jusqu'à ce que quelqu'un en finît de moi en me tuant, ou jusqu'à ce qu'on finit par comprendre qu'il ne ferait pas bon se frotter à la pointe de mon épée.
Dans les grandes oecdsions, il 4mxt saisir les grandes résolutions.
Je me rendis tout droit chez la princesse; il faisait nuit, et je n'étais qu'à quelques pas fe l'hôtel, lorsque je fus pris au passage par une femme qiïfe je reconnus pour appartenir à la comtesse.
Cette femme me pria de la suivre, me fit passer par une porte particulière, et m'introduisit dans un boudoir, exactement fermé, et dans lequel (je vis bientôt paraître madame de Belnunce.
— Je vous attendais, me dit-elle.
— Je vous sais gré de m'avoir estimé assez pour comprendre que je viendrais.
— Mais, reprit Gertrude, vous venez avec des intentions que je ne puis approuver et qui sont inutiles.
— jQuelles intentions me supposez-vous donc?
— De chercher querelle au premier venu dont la figure ne vous paraîtra pas convenable.
Je fis un signe de tôie afflrmatif.
— Tous courriez grand risque de vous tromper, me ditelle; le secret de l'horrible scène de ce malin ne sera pas ébruité.
— D'où le savez-vous?
— Comte, je vous en ai trop dit pour que vous ne sachiez pas tout.
Daqs la rapidité de ce premier é^aûge de mots, je n'a- . vais pas remarqué i'acceût décidé de la comtesse.
— Ne craignez-vous pas, lui di»-je, qu'on ne remarque votre absence du saioA ?
«- Ma tante ne reçoit pas ce soir; mon père, mon frère et mon mari sont absents : nous avons tout le temps de causer.
Une porte s'ouvrit; M., de Belnunce, le prince de Morden et le jeune Hercule entrèrent ; M. de Belnunce prit insolemment la parole, en disant :
— \ou3 vous trompez, ipadame ; en voilà assez de vçs conversations intimes avec ce misérable.
Je restai confondu, uoq pas tant de Tépithète que de Tapparition de ces messieurs.
Avant que la comtesse et moi eussions eu le temps de répondre, M. de Belnunce s'était tourné vers son beau-père -et vers le jeune Morden :
— Ëh bien, ne vous l'avais-je pas dit? et maintenant croyez-vous que je supporterai plus longtemps mon déshonneur ?
Le prince de Morden, sur lequel j'avais l'œil, délibérait en lui-môme, j'en suis certain, comment il allait me tuer; mais il savait par expérience combien j'avais la vie dure et tenace. Le' jeune Hercule regardait «on père, tout prêt à obéir au moindre signe qui lui ordonneraiit de m'assommer.
Quant à M. de Belnunce, il continuait de cet horrible ton de jactance méridionale qui n'a pas sa pareille au monde:
— Kl maintenant, voudrcz-vous encore que je demeure
D^llN JEUNE CADET DE FAMILLE. 2266
avec madame, et ne comprenez- vous pas que j'aime mieux cent fois. retourner çn France, au risque de la mort qui peut m'y frapper, que de rester' pour subir un affront qu'il est impossible de venger sur un pareil misérable? Quant à madame, elle n'a rien à craindre, un homme qui se respecte ne peut punir une femme que par l'abandon.
Tandis que les Morden et moi 'étions en train de nous observer, eux cherchant un m^yen de 6e défaire die moi, moi cherchant une manière de leur échapper, la comtesse écoutait les paroles de son mari avec une indignation qui finit
par éclater.
En effet, tout à coup Gertrude s'écria':
— A mon tour de parler, monsieur !
— Silence ! s'écrie le» larince, fille indigne ! N'essayez lîas de sauver cet homme, il mourra, et déjà ou n'aurait plus à emporter d'ici qu'un cadavre, si je ne voulais saVoir de lui un secret qu'il faudra bien que je décoiîvre,* dussé-je le soumettre aux plus affreuses tortures.
— Je 'sais parfaitement, monseigneur, lui dis-je, que vous entendez à merveille l'office de bourreau.
— Ne railles pas, me dit le jeune géant, lâche .et vil gentilhomme.
— Ah ! m'écriai-je avec une véritable joie, j'ai bien pU jurer de ne pas me battre avec ce pied plat de Belouoce, mais je n'ai rien promis pour vous, mon gentil hussard, et ce sera, s'il vous plaît, une affaire entre nous.
L'étonnement que le père et le fils marquèrent à cette parole me fut une preuve qu'ils avaient cru à ma lâcheté de la veille.
Cependant l'énorrae petit Morden, après avoir toutefois
demandé de TcBilà son père la permission de parler, le jeune tlorden, dis-je, reprit :
— Pardieu ! sHl en est «issi, monsieur le comte, j'aime mieux avoir à me défaire de vous loyalement que d^étre obligé de vous envoyer dans Vautre monde par les mains
de quelque goujat.
Pendant ce temps , M. de tford^ s'étut rapproché de sa fille et lui ^mandait ^ elle pouvait lui expliquer ce que signifiait te serment dent je me targuais pour expliquer mon refus de me battre avep 1d. (|@ Belnuncè. '
Ce fut alors que Gertrude^ prenant sqn grand aie d'ion pératrice, et s'illuminant d'une sorte de résolution extatique qui semblait la fairfe toucher au ciel; ce fut alors, disje, que Gertrude répondit : . ^ •
fc — Apurement je. puis tout Vôtls expliquer, et jamais fetmhe qui deaïande à être jugée n*àura trouvé devant elle un tribunal jpJris cotnplet.
Vous, mon père, asseyez-vous, je vous prie; vous aussi, mon frère; et vous, monsieur le comte de Belnuncè, vous ffl»ti mari... vdtis-môme enfin, monsielir de Favrense, prenez place avec ces messieurs. *
Père, frère, mari, amant, soyez donc mes juges, asseyezvous, je vous prie, et pour naa vie que vous avez prise et brisée, je vous deQiiUide une heure d'attention.
Après cela, vous déciderez de moi et de volïs-mémes.
Le père et le mari voulurent faire des façons, mais il y avait dans Gertnide une autorité à laquelle il était difficile de résister.
Nous primes donc place, et voici ce qu'elle nous dit.
d'un jeune cadet de famille. 367