LE RILLET DOUX
L'espoir que j'avais fondé un moment sur ma rencontre avec Morinlaid m'échappa au bout de quelques jours Je ne le revis plus, et quoique je ne lisse que sortir et rentrer pour regarder de face aux fenêtres de madame Sainte-Mars, je ne pus lapercevoir. Mon état n'était pas tenable. Si l'on s'étonne de la violence d'une pareille passion, je répondrai que j'en suis étonné moi-même et que je cherche en vain à me l'expliquer. ,
Ndie marginale de 1840. — Où ava5s-je donc la tête quand j'ai écrit cette phrase, et n'avais-je donc pas assez éprouvé la bizarrerie de mon caractère, en 1829, pour comprendre que l'irrésistible attrait de madame Sainte-Mars était de me rester inabordable? Ne me souvenai?-je donc plus qu'après avoir passé des heures entières pour la voir, je ne m'arrêlâis pas plus de quelques minutes à la regarder lorsque je l'avais rencontrée ? Ne savais-je donc pas que ce n'est presque jamais avec la réalité, mais avec mes rêves que j'ai vécu, et que madame Sainte-Mars, absente et rêvée, avait pour moi l'attrait de l'inconnu, cette puissance qui fait toutes les grandes passions et qui est le principe de la religion, la plus grande passion de Thumanité?
Quoi qu'il en soit, je l'aimais avec une sorte de fureur, et^ je ne peasais nuit et jour qu'à inventer un moyen d'aborder madame Sainte-Mars. Si Ton demande au plus grand séducteur de la terre quel est le moyen d'arriver à une femme que Ton aime, il ne vous en enseignera guère que deux : le premier, de lui écrire ; le second, de se faire présenter
les malheurs de Tamour, c'est le ridicule qui est toujours la peine la plus poignante.
i^uis, le soldat va jouer sa vie et l'amant va jouer son amour, c'est-à-dire la vie de sa vie : c'est affreux.
Je descendis les vingt marches qui séparaient ces deux étages, une à une, tout en relisant ma lettre en moi-même; puis, lorsque je fus en face du seuil inexorable deFanuy, je restai immobile. J'entendis monter, je regagnai mon second étage en trois sauts. De mon palier, je vis monter un beau jeune homme, le ciiapeau sur l'oreille ; je crus qu'il allait chez madame Sainte-Mars. Où pouvait aller un beau jeune homme, s'il n'allait pas chez madame Sainte-Mars? 11 monta cependant jusqu'à mon second en sifflotant ; il parut étonné de me rencontrer, me toisa des pieds à la tête et continua de monter jusqu'au quatrième étage. Je l'entendis mettre une clef dans une serrure, je jugeai que c'était un de mes voisins que je ne connaissais pas encore. Cet incident, qui avait failli me faire renoncer à mon projet, en détermina pour ainsi dire l'exécution. Je lis comme ces baigneurs qui pendant un quart d'heure tàtent l'eau de l'ôrleil, et qui, la trouvant trop froide pour s'y plonger doucement, y sautent tout à coup à corps perdu ; je redescendis mon escalier au galop et je tirai la sonnette à tour de bras.^ J'entendis aussitôt ouvrir et fermer tumultueusement des portes, puis on parut. Le sourire apprêté sans doute pour la personne à qui l'on reconnaissait le droit de sonner avec cette violence se changea à mon égard en un regard mécontent, et le visage de la femme de chambre qui se présenta passa subitement du gracieux au courroucé. Je demeurai interdit. La soubrette m'examina attentivement et attendit une mini] te. Je ne trouvai rien à dire. Alors un léger hochement de tête, un petit rire étouffé m'avertirent de ma gaucherie. Je n'en fus que plus troublé : la chambrière prit un air de pitié et me dit en me tendant la main :
— Allons, donnez-moi donc votre lettre!
Que ce mot était profond, et combien de choses il eût dû me faire découvrir, si j'en eusse compris la portée ! Que d'expérience il annonçait ! Que cette fille devait avoir vu souvent des visages pareils au mien, pour deviner si bien pourquoi j'étais venu ! Ce mot me rendit si confus que je cherchais ma lettre dans ma poche, je la tenais à la main. Je la don-
DE LA RUE DE PROVENCE. 3t
liai â Victoire, qui me regarda assez longtemps et finit par loe dire d'une voix dont l'inflexion avait quelque chose de triste:
— Je remettrai votre lettre à madame, monsieur.
Je m'éloignai, et j'entendis cependant que la femme de chambre murmurait entre ses dents :
— Mais l'espère bien qu'elle ne répondra pas.
Voilà encore un de ces mots qui eussent dû m'éclairer; mais je le pris pour un sentiment de malveillance contre moi. Tétais bien aveugle ! Ma lettre fut-elle remise? je ne puis le savoir. Non-seulement je ne reçus point de réponse, mais encore le premier jour que je rencontrai madame de Sainte-Mars, elle me regarda comme elle m'avait regardé un mois aupa« lavant, sans que rien me montrât que je ne fusse pas pour elle un inconnu. Ce fut la première fois que j'éprouvai combien il vaut mieux être repoussé et détesté qu'indifférent.
LES LOISIRS d'une VOISINE QUI S'ENNUIB.
J'en étais à souffrir horriblement lorsque arriva une chose qui devait avoir de bien tristes conséquences. Depuis quinze jours je vivais à ma fenêtre; lorsque madame de Sainte-Mars sortait, je la suivais. En traversant ma cour, je m'arrêtais sous ses fenêtres pour l'apercevoir. Si j'avais été moins fou, j'aurais remarqué que ma portière, madame Duménil, me regardait d'un air attristé; j'aurais fai^ attention aussi à ce mot que me jeta un jour Victoire en passant :
— Vous n'êtes qu'un enfant. . .
J'aurais peut-être remarqué. aussi que, soit que je sortisse, soit que je rentrasse, j'étais l'objet d'une surveillance active
de la part de madame Smith, qui s'établissait pompeusement aux alrards de sa fenêtre pour espionner tous mes mouvements. Le tort des caractères ardents, ce qui les livre pieds et poings liés aux gens sans passion , c'est qu'ils ne croient jamais faire assez pour prouver ce qu'ils veulent montrer. J'étais déjà énormément ridicule aux yeux de toute la maison, que je pensais encore que madame de Sainte-Mars ignorait mon amour. L'excitation que me causait cette attente, toujours plus ardente et cbaque jour plus vivement déçue, devenait un malheur réel, lorsqu'un matin, et contre son habitude, madame Dumesnil, ma portière, me monta une lettre. En vérité, j'aurais presque honte de raconter toutes ces petites circonstances, si elles ne montraient par quels imperceptibleci moyens s'organise un malheur immense.
Au petit air narquois avec lequel madame Dumesnil me remit cette lettre, il me parut qu'elle savait d'où elle venait. Je crus m'étre trompé en voyant le timbre de la poste. Toutefois cette lettre mu troubla : le papier en était parfumé, et l'adresse était d'une écriture si menue qu'il ne pouvait y avoir qu'une main de femme qui l'eût écrite. Je dévorais l'adresse des yeux, tandis que madame Dumesnil me regardait comme quelqu'un qui a une confidence à faire. Cette fois, je l'avouerai, je la compris très-bien ; mais je ne voulus pas recevoir cette confidence, il me semblait qu'elle devait me gâter le bonheur que je tenais entre mes mains. Combien de fois, et pour des circonstances beaucoup plus graves, ai-je été aussi foui cgmbien de fois ai-je refusé d'entendre l'avis qui voulait me sauver 1 Je fis à madame Dumesoil un de ces : Cl C'est bien! » qui signifient très-clairement : « Allez-vousen 1 » Elle .poussa un gros soupir et maimotta en me tournant le dos : ,
— Je n'ai pas voulu m'en charger, on l'a mise à la poste ; je n'ai plus rien à y voir.
Je ne me donnai pas le tçmps de réfléchir à cette parole, et, dès que madame Dumesnil fut partie, j'ouvris la lettre. Lorsque je me rappelle la joie qu'elle me causa, et que je me rappelle (|ue ce fut un besoin de frivole amusement qui ea dicta les termes, je me demande si ceux qui se donnèrent ce plaisir n'étaient pas les gens les plus méchants du monde.
I^ote de 1840. — Us n'étaient pas plus méchants que ne le
sont tous les gens gais ; pour eux toute ^passion sérieuse est one proie qui leur appartient, uon parce qu'ils sont méchants, mais parce qu'ils sont gais. La vie change tellement d'aspect selon la façon dont on l'envisage, qu'ils ne croient pas faire mal. Et véritablement, n'est-ce pas une chose qu'il faut reconnaître qu'il n'y a matière à rire pour les uns que dans ce qui appelle les larmes chez les autres? De quoi rit-on le pliis dans le monde, si ce n'est des maris trompés, ces personnages terribles du drame moderne? De quoi rit-on dans Molière, si ce n'est des.fils qui se moquent de leurs pères, et dont nous avons fait les maudits qui traînent leurs pâles figures dans DOS romans? Qu'y a-t-il de plus divertissant que le destin du forçat libéré exploité par Robert-Macaire, et de plus lamentable sous la plume d'un philanthrope humanitaire? Et trou* vez-vous quelque chose de plus effrayant et de plus comique à la fois que l'amant jaloux, selon que le génie en fait Othello ouBartholo?
Voici ce que contenait cette lettre :
« J'ai compris votre passion, et elle m'épouvante autant qu'elle me charme par son imprudence. Il m'est impossible de vous recevoir chez moi; trop de regards nous entourent. Demain mardi, je me promènerai à dix heures du matin dans la grande avenue des Champs-Elysées. »
C'était un rendez- vous!...
Un rendez-vous î un rendez- vous!...
Je bondis dans ma chambre, je baisai la lettre... je baisai les murs, je criai... je ris... je chantai, et je linip par me poser devant ma glace... Je me trouvai superbe : j'avais un rendez-vous!
Il me restait les deux tiers de la journéej toute la nuit et une partie de la matinée du lendemahi à passer avant d'arriver à rheure de ce rendez-vous.
Il me sembla que le bonheur que j'avais en moi s'échapperait au contact du monde extérieur , comme fait l'éleetricité dont <m charge démesurément un corps quelconque. Je m'enfermai donc avec ma joie, je ne sortis point, je n'ouvris point mes fenêtres. A mon sens, Fanny aurait eu le. droit de se fâcher si je m'étais montré au dehors avec une pareille espérance daus le cœur ; c'eût été presque une indisoétiei. 8oa a¥«u 4eTait se deviner dans naa joie... Oa eût lu
sa lettre dans mes yeux. Mon Dieu ! que rbomme est heureux quand il aime, et de combien de façons il perçoit le bonheur! Durant ces longues heures d'attente, je ils di;x fois le roman de ma rencontre avec Fanny. D'abord je me la représentai tremblante et confuse devant moi ; une autre fois, fière et hardie. Je m'imaginai qu'elle m'imposait un amour respectueux et soumis, puis je la vis se confiaut à mon honneur avec un abandon plein de naïveté ; je la rêvai ardente et glacée, je la rêvai tristement sévère ou d'une gaité folle, et toujours je fus heureux de la manière dont mon amour me la présenta.
Le lendemain arriva enfin, et avec ce lendemain ce que je croyais mon bonheur, et je m'y préparai avec religion. Une des choses les i)lus réjouissantes pour quelqu'un qui pourrait voir à travers le trou d'une serrure, ce serait la toilette d'un amoureux partant pour son premier rendez-vous. Je ne parle pas ici d'un homme habitué aux belles galanteries de l'amour, d'un homme qui a Fexpérience de sa personne, qui sait se faire beau à la façon dont il doit l'être ; je parle d'un pauvre jeune homme qui s'imagine que [plus il se pare selon le goût vulgaire, et plus il fait honneur à celle qu'il adore. C'est ainsi que je pensais alors, et je le pensais si bien qu'à neuf heures du matin j'étais en cravate blanche et en bas dévoie, et que je justifiais parfaitement le mot que dit madame Dumesnil lorsque je lui remis la clef de mon appartement:
— 11 parait que monsieur va à la noce?
A neuf heures et demie, j'étais dans l'avenue des Champs- Elysées que je parcourus d'abord dans toute sa longueur, de façon à me trouver à dix heures à côté des chevaux de Couslou. Jusque là je n'avais éprouvé d'autre impatience que celle que me causait la lenteur du temps. Bientôt arriva l'impatience de l'attente. Les minutes se passèrent sans que je visse arriver personne, puisse passèrent les quarts d'heure, puis une heure entière. J'avais monté et descendu plusieurs fois, avec une rapidité toujours croissante, cette longue avenue, m'arrêtant à l'allée Marigny, revenant précipitamment à la place Louis XV, car celle que j'attendais pouvait arriver également des deux côtés. J'allais ainsi, jetant de toutes parts un regard ardent et effaré, pour voir si je n'apocevrais pas
le pli d'un chftle, le volant d'une robe, la pointe d'une plume, Tombre d'une fleur ; car il me semblait que je l'eusse reconnue à la moindre parcelle de sa personne qui eût frappé mes yeux... Rien ne venait... Ce fut alors que je sentis la première atteinte de ce mal qui m'a taut fait souffrir depuis, et qui sera mon supplice tant que je vivrai ; ce fut alors que je me demandai si madame Sainte-Mars ne s'était pas moquée de moi; ce fut alors que je craignis d'être la dupe de mon cœur, et que, par un contraste bizarre, je ravalai immédiatement en moi-même au dessous des femmes les plus misérables celle que, quelques heures avant, j'adorais comme une divinité.
Ce qui contribua beaucoup à cette disposition chagrine de mon esprit, ce furent les regards moqueurs dont je me sentis poursuivi par les rares promeneurs qui se trouvaient à cette heure aux Champs-Elysées. Assurément c'était moi qui me donnais le ridicule dont on riait ; c'était l'expression inquiète et exagérée de ma ligure ; c'était ma démarche tantôt rapide, tantôt suspendue, qui avertissait les passants de mon attente ; je le sentais et je cherchais à me contenir. Alors je prenais une attitude guindée, menaçante, et je dévorais des yeux ceux qui osaient me regarder. Cependant le temps passait toujours et personne ne venait; dix fois j'avais condamné et excusé Fanny en moi-môme. Le rendez-vous avait été pour dix heures ; il était midi, et je n'avais pas eu un moment la pensée qu'une autre que madame Sainte-Mars eût pu avoir l'envie de me faire faire si sottement le pied de grue. Pétais à bout de patience et j'allais partir, lorsqu'un fiacre aux stores baissés s'arrêta tout près de la contre-allée où je me trouvais. Je ne sais ce que j'avais dans le cœur, ou plutôt dans l'esprit, mais l'aspect de cette voiture mystérieuse dissipa toutes mes sombres idées ; je fus convaincu que c'était madame Sainte-Mars qui arrivait, et j'accourus en toute hâte, pendant que le cocher ouvrait la portière de ce fiacre, et j'étais SOT le point de crier: « Me voici! » lorsque j'aperçus un ]Hed élégant, cherchant timidement le marchepied crotté de la maigre voiture. Une femme descendit enveloppée d'un long chàle de cachemire et d'un long voile. Je ne vis ni sa tournure, ni son visage ; mais je fus assuré que ce n'était pas madame Sainte-Mars. Cette femme jeta un regard rapide au-
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mirar à la main/ il devrait s'y regarder sans cesse, et peutêtre l'expression de sa figure lui ferait-elle comprendre la laideur de ses pensées. Je ne sais de quel air je me coiffai sur Foreille, de quelle façon je mis négligemment ma maia dans mon gilet, de quelle manière très-impertinente je jetai la jambe en avant, mais je dus être fort remarquablement ri(Ûcule, car je vis la ligure de Morinlaid s'animer d'un sourire tout à fait ironique lorsque je lui dis :
— Non, ma foi, je ne suis pas triste ; mais je viens d'être témoin d'une saleté qui m'a mis de mauvaise humeur contre la race entière des femmes.
— Quelle est donc celle qui t'intéresse assez pour t'irriter à ce point ? dit Morinlaid.
^Je ne la connais point, lui dis-je, si ce n'est par toi. Mais quand je pense qu'une femme mariée quitte sa maison pendant que son mari est sérieusement occupé de ses affaires; quand je pense que cette femme se cache dans un fiacre pour aller à un rendez-vous qu'on lui aura donné d'une fenêtre à l'autre, je trouve cela si misérable, si honteux, qu'il me semble qu'on devrait fouetter ces femmes en place publique, et que tous les hommes devraient s'entendre pour chasser du monde de pareilles drôlesses.
Pendant que Morinlaid écoutait, il y avait sur sa figure une expression d'inquiétude qui me frappa ; il parvint à la vaincre, et il reprit, en ayant l'air de se mettre à mon diapason :
— Et quelle est donc cette princesse que tu as ainsi surprise et que tu connais par moi?
— Mais c'est tout simplement madame Deslaurières.
 ce nom, Morinlaid devint vert comme un noyé; mais j'étais trop occupé de mes colères intérieures pour prêter, au momeni même, une grande importance à la fureur concentrée de Matthieu.
Il reprit d'une voix sèche et brève qui paraissait l'étrangler :
— As-tu reconnu lô monsieur conune tu as reconnu la dame?
— Parfaitement reconnu. *
— Son nom? dit Morinlaid avec un souriie qui semblait lui scier le visage.
— Son nom ? je ne le sais pas. Mais tout ce que je puis te dire, c'est qu'il loge dans ma maison, au quatrième étage de mon escalier.
— C'est Ernest Molinos, murmura Morinlaid d'une voix sombre. Il ajouta : — Où les as-tu laissés?
— Ma foi, lui dis-je d'un air fort dégagé, je les ai laissés ensemble, bras dessus bras dessous, se promenant aux Champs-Elysées.
Le bras dessus bras dessous était de mon invention; mais il fit son effets car Morii^laid me dit aussitôt :
— Pardieu, je suis curieux de voir comment cela finira ! Et il s'éloigna de toute la rapidité de ses longues jambes>
J'étais en verve de dédain; je trouvai Morinlaid très-ridicule de passer son temps à s'occuper de si basses intrigues, et je continuai ma promenade d'uu air fort conquérant.
Quand un homme est marqué pour être grotesque, le hasard se charge de compléter ce que l'homme ne fait qu'à moitié; je n'avais pas fini mon tour aux Tuileries, qu'il arriva une pluie battante. Quoi que je fisse pour me persuader à moi-même que mon désappointement ne me tenait pas au cœur, j'étais si vivement préoccupé, que je ne m'aperçus de la pluie que lorsque les autres promeneurs eurent enlevé , toutes les voitures de place. Je gagnai la rue Gastiglione, la place Vendôme et les boulevards. La boue passait par-dessus mes escarpins jusqu'à mes bas de soie (à cette époque les boulevards n'étaient ni dallés ni bitumés, et ressemblaient volontiers aux chemins de traverse des communes rurales du département de la Seine, les plus abominables chemins de France); il en résultait que je ne pouvais taire un pas sans laisser en arrière un de mes escarpins, que j'étais obligé de rejoindre à cloche-pied (à cette époque aussi l'usage des sous-pieds était inconnu). J'aurais pu m'arréter et me mettre à l'abri sous quelque porle-cochère ou dans un café, mais je me serais plutôt battu contre le ciel lui-môme que de ne pas rentrer chez moi, car je venais de prendre une résohition que je tenais à exécuter immédiatement; je voulais écrire à madame de Sainte-Mars la lettre la plus irritée et la plus digne à la fois. J'arrivai ainsi jusqu'à ma porte, crotté, mouillé, ruisselant; et, pour nouvelle misère, je me trouvai nez à nez avec madame Deslaurièrea qui descendait
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de son fiacre et qui passa rapidement devant moi. Son visage rayonnait, et je savais ou ie croyais deviner de quelle joie. Cette femme me parut d'une effronterie inouïe ; elle me regarda par-dessus l'épaule et me rit au nez, à ce que je crus voir. Il y avait à peine vingt pas entre la porte-cochère de la maison et l'entrée de mon escalier, et cependant cette traversée fut bien orageuse. La pluie tombait avec une telle violence, que c'était presque un spectacle de la voir tomber. Lorsque j'arrivai devant la loge de ma portière, celle-ci était sous la voûte, se servant de l'énorme ruisseau de la cour pour nettoyer le pavé. Il me fallut lui demander dix fois la clef. Elle me la remit en me disant :
— C'est pas la peine de vous épousseter!
En entrant dans la cour, j'aperçus en face de moi madame Smith et M. de Favreuse, qui partirent à la fois d'un violent éclat de rire à mon aspect. Enfla, sur ma droite, la main appuyée sur l'épaule du beau jeune homme aux moustaches retroussées, je vis madame de Sainte-Mars en peignoir, le sourire aux lèvres, l'air langoureux, dans ce calme joyeux qui est un symptôme de bonlieur; et je pus l'entendre dire d'un ton de pitié :
— Oh! mon Dieu, ce pauvre monsieur, dans quel état U est!
Quand j'arrivai chez moi, il me prit envie de tout briser; mais je tombai bientôt assis sur un fauteuil, accablé de douleur et de colère, et je ne sais combien de temps je restai immobile à la même place. Quand je pus m'arracher à cette apathie, j'avais le frisson. Deux heures après, j'étais dans mon lit, dévoré d'une fièvre ardente; le lendemain, j'étais dangereusement malade, et tout cela pour amuser l'oisiveté d'une grosse femme qui ne savait à qui s'en prendre de l'ennui qu'elle éprouvait d'être seule, car voici l'histoire de ce rendez-vous et de cette lettre, histoire que je n'appris que beaucoup plus tard.
Madame Smith passait, comme je l'ai dit, la plupart de son temps à regarder chez ses voisins ; grâce à cette observation constante qu'elle exerçait le plus souvent derrière sa jalousie, elle avait découvert le petit manège suivant. Dejs fenêtres de sa salle à manger, madame Deslaurières échangeait des signes avec mon beau voisin Ëmest Molinos : je ne sai»
si Phabiteté de madame Smith dans le langage des signes eût pu lui faire découvrir où en étaient madame Deslaurières et M. Molinos, si ceux-ci n'eussent fini par se parler d'une otianière plus intelligible. En effet, il parait que la veille, madame Smith avait vu, au fond de la s^lle à manger de madame Deslaurières, s'agiter d'abord, puis rester immobile; une grande feuille de papier. Àbrilée derrière sa jalousie, la grosse commère avait braqué sa lorgnette sur ce papier, et y avait lu les mots suivants, écrits eu gros caractères :