PREMIER MOT D'UN MALHEUR
Cène fut pas l'aspect de mon ami Morinlaid , que j'avais perdu de vue depuis sept ou huit ans, qui me causa l'émotion que je ressentis. Si je l'avais rencontré dans la rue, c'est tout au plus si je me serais donné la peine de traverser le ruiseau pour aller à lui. Matthieu Morinlaid était de cinq ans plus âgé que moi; il avait quitté le collège lorsque j'étais en troisième ; et cependant, tout rhétoricien qu'il était, je l'avais puûi plus d'une fois de sa manie d'espionnage par de rudes volées de coups de poing. Comme élève, il était encore plue méprisé des professeurs qu'il ne l'était comme ami par ses camarades. Morinlaid était ce qu'on appelle au collège un cancre et un capon.
Tout jeune que j'étais, j'avais déjà eu l'occasion de comprendre combien le monde mqdifie ces jugements de l'enfance. El, à vrai dire, si je n'eusse mis aucun empressement à retrouver Matthieu, en toute autre circonstance, je n'eusse ûe même gardé contre lui aucune prévention. Une seconde avant ce moment, il était pour moi l'homme le plus indiflféf^nt de tous ceux dont je savais le nom ; à ce moment, il •ilait devenu pour moi l'homme le plus important de l'univers : il avait sonné chez madame de Sainte-Mars, il allait sans doute la voir; il la connaissait donc!
Pour bien faire comprendre à ceux qui me lisent ce que j'éprouvai, il faudrait leur apprendre ce que je suis et ce ^"i<i j'ai été. Se peindre soi-même, s'apprécier, se raconter, ^st apparemment la chose impossible, car je n'ai jamais vu ratifier par personne la manière dont on se juge. Gela m^a
donné lieu de penser qu'il y a deux grands inconnus dans ce monde : Dieu pour tous, et soi pour chacun. Eq présence d'une pareille difficulté, et avec le désir sincère d'être d'une entière bonne foi dans ce récit, je ne crois pas pouvoir mieux faire que d'emprunter à un homme qui m'aimait assez pour De pas me flatter, le jugement qu'il porta sur moi quelques années plus tard. Ce jugement, qui fut le résultat de ce que j'avais été, doit être pris dans ce récit pour une prévision de ce que je devais être. Dans tous les cas, je n'en accuse pas la justesse, quoique je ne la sente pas. Lorsqu'un homme abominablement laid, et qui peut se voir dans une glace bien polie, arrive à se trouver défiguré dans un portrait qui le flatte insolenunent — et c'est là l'histoire de tous les hommes^ — comment supposer qu'il admettra comme fidèle l'image sévère qu'on a faite de son cœur? et en ce dernier cas, il n'a pas de miroir pour comparer. Quoi qu'il en soit de cet éternel aveuglement de l'homme sur lui-même, voici ce jugement :
« Vous êtes tin fou, Michel, et vous vous croyez un homme grave. Vous portez dans toutes les choses du cœur une passion sombre que vous prenez pour de l'austérité. Plein d indulgence pour ce que le monde blâme généralement, vous faites à vos amis, pour ce qui vous touche personnellement, des devoirs plus rigoureux que les moralistes les plus durs n'en voudraient imposer à l'amitié. Amant défiant plutôt que jaloux, vous poursuivez celle que vous aimez des espionnages les plus honteux, sans respect pour elle, sans dignité pour vous. Plein de vanité, vous ne craignez pas de perdre l'amour de votre maîtresse parce qu'elle trouvera un amant qui vaille mieux que vous, mais parce que vous n'avez pas foi dans son affection, parce que -vous avez le cœur flétri par le mépris que vous faites des femmes. Indifférent à la plupart des intérêts de la société, peu amoureux des plaisirs du monde et des distractions usuelles de la vie, ayant peu de besoins et pouvant par conséquent vivre de peu, vous serei l'homme le plus complaisant dans le commerce intime. Ainsi, vous subirez sans récriminations les caprices d'une femme, et vous paraîtrez lui faire d'énormes sacrifices parce que vous abandonnerez ppur elle des habitudes qui vous pèsent; on vous dira généreux, si vous lui donnez jamais une fortune
Çtti vous est inutile... et pour cela vous demanderez à cette femme toute sa vie, son honneur, sa considération, son repos, comme le juste retour de sacrifices qui vous coûtent beaucoup. Et cependant, il n'en sera rien. Vous lui imposerez un marché de dupe pour elle, en gardant pour vous toutes les apparences du dévouement et de la générosité. Mais si jamais elle gênait la marche d'ambition que vous vous êles tracée, assurément vous ne la sacrifierez pas, car votre orgueil vous empêchera de renier jamais le culte auquel Yous ne croyez plus; mais ce qu'elle aurait à souffrir de vos rudesses serait effroyable.
» Une femme, quelle qu'elle soit, n'aura jamais qu'une part bien étroite dans votre cœur : une ambition, d'autant plus acre que vous la dégui^ sous un léger dédain pour vous-même ou sous une admiration affectée pour les autres, l'occupe presque tout entier. Et lorsque la meilleure part des puissances de votre esprit et de votre cœur sera aux ordres de cette ambition, il vous faudra de la femme qui vous aimera non-seulement tout ce que je vous ai dit, mais encore toutes ses pensées de toutes les heures; vous pénétrerez violemment dans ses rêves, dans ses espérances, dans ses regrets, et vous lui en ferez autant de crimes si vous n'y tenez pas la première place. Ce despotisme ardent, vous ne l'arrêterez pas seulement au présent qui vous appartient, à l'avenir dont vous vous croirez le maître, vous tâcherez de l'étendre jusque sur le passé. Vous voudrez pouvoir en tuer le souvenir dans le cœur de celle qui est à vous, s'il est honorable ; et s'il arrivait qu'il ne le fût pas, vous en feriez un supplice horrible pour celle à qui vous le rappelleriez sans cesse. Cependant on vous aimera, Michel, parce que, dans la bizarre folie de votre cœur, rien ne vous coûtera pour consoler la douleur que vous aurez causée, travaux incommensurables, faiblesses inouïes, complaisances serviles ; parce que, à tous les sacrifices que vous aurez faits, vous en ajouterez qui vous coûteront horriblement. Préoccupé des moindres paroles du monde, et tremblants devant ses jugements, vous les braverez cependant audacieusement, si on ose vous
reprocher d'en avoir peur.
» Enfin, Michel, vous avez une immense qualité pour être
aimé, quelle que soit votre tyrannie dans l'intimité : c'est
d*ètre toujours et tout haut pour celle que voub aimerez, 4*ôtre pour elle contre tous, de Tentourer de votre amour çt de vos soins, de la défendre par votre respect, et surtout de faire croire à ^otre amour et à son bonheur, car il ne faut pas vous y tromper, et il y a des heures où une femme est assez heureuse lorsqu'elle se sent enviée par toutes ses rivales. »
Tel est ce jugement qui, je le crois, fut décrit dans un moment de colère. Je laisse à ceux qui me Usent et à qui je dirai, sans en rien déguiser, mes pensées et mes actions, de décider s'il ne fallait pas expliquer par une sensibilité inquiète ces brusques mouvements si durement quaiiliés de rudesse. Peut-être n'est-il pas vrai que je dédaignasse si absolument tous ces plaisirs dont le sacrilice a paru facile, parce qu'il a été résolument fait. Et quant à cette fausse modestie que ce jugement m'attribue, j'ose affirmer... Hélas ! voilà que je lais ce dont je cherchais à me défendre ; voilà que, n'ayant pas voulu me juger, je discute le jugement qu'on a porté de moi. Je me luis. Tenez-le donc pour bon, et permettez-moi de continuer.
Note de 1840. — Non, l'homme qui a porté ce jugement sur moi il y a dix ans n'a pas été trop sévère ; maintenant que je suis seul en ce monde, maintenant que la seule affection qui animait ma vie s'est retkée de moi, je sens combien j'ai été souvent cruel, et combien j'ai appris à estimer haut, pour le bonheur des femmes, les hommes qui, avec un dévouement moins absolu, ont une bienveillance plus constaiite; etqui, incapable de donner toute leur existence pour guérir la blessure qu'ils ont faite, se gardent prudemment de le faire.
Oui, lorsque j'entendis résonner la sonnette de madame de Sainte-Mars sous la main de mon ami Morinlaid, un frisson de froide colère se glissa dans mes veines.
Je n'eus pas un moment l'espoir qu'il pût m'aider à arriver près d'elle ; je ne vis en lui qu'un homme qui avait un droit que je n'avais pas. Et pourquoi avait-il ce aroit ? comment l'avait-il conquis, mérité? comment était-il admis à parler de son amour? — Car adorer madame de Sainte-Mars, quand on la connaissait, était pour moi comme une d^ ces nécessités qui sont inséparables d'un fait, comme il est oatu-
rel d'avoir chaud quand on est au soleil. — De quel droit M. Morinlaid pouvait-il donc parler de son amour à Fanny? Je rappelais Fanny dans mon cœur, dans mes vers, car je disais des vers ! Cette pensée de Morinlaid amoureux ne fut pas plutôt venue que je me le représentai entrant soudainement chez la belle de Sainte-Mars, pressant sa main, la baisant, lui, dont la main longue et creuse, aux doigts camards et spatules, avec cette froideur qui vous glace lorsqu'on touche la peau d'un serpent-, lui, dont les lèvres minces n'avaient jamais eu de place pour un joyeux sourire ! Gomme par une sorte d'intuition, je vis ses petit yeux gris se fixer tendrement sur elle ; je me le représentai, avec sa maigre figure malsaine, son nez en pied de marmite, ce menton dont chaque poil de barbe poussait à travers un bouton, je le vis avec sa longue taille dégingandée, avec son cou mal attaché sortant piteusement, de ses épaules rondes, qui semblaient avoir la bosse du coup de bâton ; je le vis avec ses jambes grêles et flottantes dans un large pantalon , ses pieds plats, et il me semble entendre sa voix mielleuse et traînante glisser dans l'oreille de Fanny une de ces phrases^ engluées où l'on prend la vanité des femmes!
Je frappai violemment le plancher du pied, je laissai échapper une exclamation malséante contre ma destinée, et j'allais peut-ôtre me livrer à quelque accès de rage lorsque j'entendis sonner à ma porte. J'allai ouvrir... C'était mon ami Morinlaid !
— Eh ! bonjour, mon bon Michel, me dit-il ; je venais faire une visite dans cette maison, et comme je n'ai trouvé perwnne, j'en profite pour venir te serrer la main et renouveler connaissance avec toi.
Je tendis la' main à Morinlaid. Je ne lui en voulais plus*
Madame Sainte-Mars était chez el\e, j'en étais sûr; je venais de la voir rentrer; elle avait donc refusé de le recevoir. Je sus bon gré à Morinlaid de ce qu'on le mettait à la porte, et je Taccueillis d'autant plus favorablement que cette lois l'idée me vint de me servir de lui pour avoir quelques reuseignements sur ma voisine. Nous causâmes d'abord de choses indifférentes, pendant lesquelles j'examinai mon. ami. Soit que la bonne humeur où j'étais embellit tout à aies yeux, soit que, plus calme, je fusse seulement plus juste, je trouvai Morinlaid trés-changé à son avantage. 11 était bien te^ que je viens de le dépeindre, mais une certaine aisance dans ses manières, des habits passablement élégants^ une propreté à l'œil que je n'avais nulle envie de sonder, une assurance familière dans le regard et dans la voix, tout cela me parut faire un tout autre homme que celui que j'avais gardé dans mon souvenir. Je le priai d'entrer, je l'engageai à s'assc'oir; il s'installa dans une bergère près de ma fenêtre, et voici à peu près quelle fut la conversation que nous eûmes ensemble :
— Depuis quand habites-tu donc cette maison, mon cher Michel?
— Depuis deux mois à peu près.
-— Juste depuis le jour où je suis parti pour mon voyage en Bretagne,
— En effet, je ne t'ai pas vu entrer une seule fois dans cette maison.
— J'y viens cependant très-souvent, car j'y connais plusieurs personnes.
— Entre autres madame Sainte-Mars?
Morinlaid rougit. Le rouge de Morinlaid était tacheté de blanc. Pourquoi Morinlaid rougissait-il au nom de madame Sainte-Mars? Le frisson qui m'avait glacé d'abord me reprit aussitôt.
— Il est assez naturel, répondit- il avec embarras, il est assez naturel que je la connaisse : c'est ma cousine.
Si Morinlaid m'avait dit qu'il était maréchal de France, il
m'eût moins surpris qu'en m'apprenant qu il était le cousin
ide madame Sainte-Mars. Un cousin si laid à une femme si
belle! cela me choquait comme un manque d'harmonie dans
les couleurs d'un tableau. Il dut voir mon étonnement, et il
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rougit encore plus. Je crus deviaer qu'il se vantait. Je ne pus savoir ce qu'il ea était, car il s'empre.^sa d'ajouter :
— Quelle folle idée de t'être venu loger si loin pour faire ton droit! Je le préviens que M. Del vincourt est d'une rigidité implacable pour la présence au cours, et si tu liens à être reçu avocat, je te conseille d'aller demeurer plus près de l'École.
— Tues bien informé à ce sujet, lui dis- je, croyant devinei; dans cet avis un désir de m'éloigner de Fanny. Tu suis donc l'École?
— Je suis avocat, mon bonhomme, j'ai le droit de plaider...
-*- Et tu en uses?
— Peu, reprit Morinlaid d'un air mystérieux. J'ai rnieux que cela à faire! Je partage ma vie entre... Mais on ne peut pas te parler de ces choses-là, à toi, iiis d'un fonctionnaire public.
— Mais qu'est-ce donc?
— Rien du tout.
A ce moment il se pencha à ma croisée assez avant pour voir les fenêtres de madame Sainte-Mars^ En se relevant il envoya un léger salut à quelqu'un.
— Qui salues-tu donc? lui dis-je.
— M. Léopold Deslaurières, qui occupe le second sur la rue. Je n'avais aucun désir de savoir ce qu'était M. Deslaurières,
et je repris tout aussitôt :
— Madame Sainte-Mars est-elle ta cousine germaine ou bien une parente éloignée?
Morinlaid était bête, il l'est encore, mais j'avais le malheur d'être amoureux et je fus encore plus bête que lui. Je ne pus lui faire cette question sans que ma voix s'altérât.
Matthieu me pointa de ses petits yeux et je me sentis rougir à mon tour. Il prit un air quasi solennel et me dit gravement :
— Madame Sainte-Mars est ma cousine d'assez près; elle est veuve du comte Sainte-Mars, coloael de grenadiers de la garde, lequel a été tué à Waterloo.
J'ouvris des yeux et des oreilles d'une aune. En 1821, les hommes de quarante ans croyaient aux veuves des colonels tués à Waterloo, jugez de ce que devait en penser un étu-
dlant de vingt ans. Je sentis mon amour s'accroître de tout le bonapartisme que j'avais dans le cœur, et mon visage dut exprimer une sorte d'extase profondément amoureuse et patriotique. A ce moment il m'échappa une de ces questions qui dessinent un homme d'un trait :
— Pleure-t-elle toujours son mari? demandai-je naïvement à Morinlaid.
Il dut me trouver de plus en plus bête, et cependant ce mot était déjà un des indices de mon esprit jaloux. Madame Sainte-Mars, pleurant encore son mari, ne devait aimer personne. Matthieu me répondit en retenant mal une excessive envie de me rire au nez :
— Elle le pleure tous les jours, car elle est sans fortune. Elle n'habite Paris que momentanément; elle solicite la liquidation de sa pension, et c'est pour cela qu'elle reçoit quelquefois la visite du lils du maréchal de Pavie, qui la protège près du ministre de la guerre.
Je gardai le silence ; mais la pensée du beau jeune homme à moustaches retroussées me donna un nouveau frisson.
— Tu l'as remarquée? me dit négligemment Morinlaid.
— Non, lui dis-je avec un gros soupir et en pinçant les lèvres.
Matthieu ne put voir la grimace piquée qui accompagnait ma réponse, car il s'élait levé encore et s'était penché de nouveau en dehors pour voir les fenêtres de Fanny. Dans un vif mouvement d« colère, je me levai aussi pour voir ce qull regardait, et au moment où je me mettais à la croisée, j'entendis une voix qui traverse la cour et qui disait :
Hé! toi, là-bas. Matthieu, tu sais que nous avons séance à six heures chez Grignon?
Morinlaid répondit par un signe de tête affirmatif à un monsieur rondelet, blond, frisé, l'œil et la bouche épanouis, et qui traversait le balcon du deuxième étage en tenant un pot à l'eau à la main. Ce monsieur leva son pot à Teau, fit avec sa main le geste d'un homme qui se savonne le menton et fait sa barbé, puis il s'écria de nouveau :
— Nous serons gentils et nous rirons un peu.
Après cette drôlerie, il disparut en chantonnant. Cet homùie logeait à l'étage où j'avais vu la femme qui m'avait tant déplu. Alors, fort embarrassé de remettre la conversa-
DE LA RUE DE PROVENGE. fl
tion sur madame Sainte-Mars, je dis à Matthieu qui se retirait de sa croisée :
— Est-ce que c'e$t là M. Léopold Deslaurières? ~ Lui-même.
— Et qu'est-ce que c'est que ce monsieur î
— Comment ! tu ne connais pas Léopold Deslaurières, chef au myiistère de la guerre, le rival d'Armand Gouffé et de Désaugiers? C'est un des coryphées de notre société chantante*. U ne quitte pas les coulisses du Vaudeville et des Vanétés. 11 ne fait pas mal, mais on peut aisément le dépasser. Et puis, vois-tu, ça sent la vieille chanson, les gai! gai! gai! larira dondaine ! Moi, j'ai pris le genre de Béranger, U chanson politique... Deslaurières a voulu, travailler pour le théâtre... pas une idée!... Au lieu que moi j'ai trois pièces reçues. J'irais le voir plus souvent si ce n'était sa...
Je coupai court aux confidences vaniteuses deMorinlaid en lui disant :
— Quel âge peut avoir madame Sainte-Mars ?
Cette fois Matthieu fronça le sourcil, mais il se remit aussitôt et me dit :
— Ving-trois ans tout au plus.
Celte réponse m'arracha encore un soupir de la poitrine. Moriolaid me considérait d'un air soucieux. Je le regardai à mou tour comme font les enfants quand ils désirent quelque chose qu'ils n'osent demander. Je lui aurais sauté au cou s'il m'eût dit : « Veux-tu que je te présente chez elle? »
Fut-il inintelligent ou inflexible? je ne sais, mais il se remit encore à la croisée et regarda aux fenêtres de madame Sainte-Mars. Aussitôt il prit sa canne et son chapeau, en me disant :
— Pardon, mon ami, de t'avoir retenu si longtemps.Voilà, sans doute l'heure de ton dîner, je te quitte.
En me parlant ainsi il se pencha de nouveau à la croisée mais il s'en retira presque aussitôt en s'écriant :
— Toujours cette femme !
Je u'avais que madame de Sainte-Mars dans l'esprit, et ce mot me stupéfia si vivement que je regardai par la fenêtre, et je vis à son balcon la femme que j'y avais vue le jour où madame Sainte-Mars avait échangé des signes avec le
marquis de Ghabron. Morinlaid la saluaVespectusement, et cette dame lui envoya un gracieux sourire. ■;— Quelle est donc cette dame? lui dis-je.
— Eh bien, madame Deslaurières!
J*avais mille désirs de découvrir chez Morinlaid une passion qui ne s'adressât pas à madame Sainte-Mars, el je lui dis :
—- Elle est fort jolie, cette dame.
— Oh! me répondit-il avec un mouvement de dédain, elle serait cent fois plus belle que je m'en soucierais fort peu!
— Pourquoi donc ? lui dis-je plutôt pour répondre que pour interroger.
— Parce que je n'ai nulle envie de passer après l'univers.
J*enteTldis à peine ce mot, je ne pensais qu'à madame Sainte-Mars, et Matthieu ajouta pendant que je le reconduis sais à la porte :
— Du reste, si elle te plaît... tu n'as qu'à dire un mot... elle est femme à te comprendre...
Ces paroles, si on me les eût démandées un quart d'heure après, je ne me les serais pas rappelées, celle qu'elles concernaient n'existait pas pour moi. Il n'y avait de femme au monde que madame Sainte-Mars. Je me remis à la croisée pour voir sortir Morinlaid. J'entendis résonner ta sonnette def'anny, et, au même instant, \in rideau de mousseline, qui avait été jeté en dehors de la fenêtre de madame Sainte- Mars, fut vivement retiré. Morinlaid ne passa point; on l'avait domc reçu^ et ce rideau devait sans doute lui marquer l'instant où on pourrait le recevoir. Maintenant, ou bien six mois après ce jour-là, voilà ce que j'eusse compris; mais alors je ne pensais qu'au désespoir de ne pouvoir aborder madame Sainte-Mars. J étais donc bien bête et bien amoureux : hélas! j'avais vingt ans...