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Les Rancunes de Philibert.
« Vois-tu, mon pauvre Ernest, nous n'avons plus qu’à acheter une conduite et à nous faire honnêtes hommes ... Malheureusement, pour ça, faut des rentes et nous n'en avons pas. »
La voix qui parlait m'avait mis en éveil; j'avais déjà entendu cette voix-là... C'était à un café du faubourg Montmartre. Je m'étais échoué là, dans l’attente d'une petite danseuse des Folies-Bergères
ui n’arrivait pas; cette répétition s’éternisait. Attablé à l'angle du trottoir, je trompais mon énervement en regardant le mouvement affairé de la rue. L'homme n'était pas seul, il confiait ses déboires et ses colères à un camarade, un gaillard comme lui, fortement découplé, frisant la quarantaine, et dont la tenue, le complet marron, la cravate claire et Je chapeau Cronstadt ne laissaient aucun doute sur l'état civil.
C'en était un, comme son interlocuteur. J'avais l'heur et l'honneur d’être le voisin de table de deux de ces messieurs.
« Comme si nous n’avions pas déjà assez de la police! Elle ne nous traque pas assez, la rousse, sans mettre le public dans la combinaison! Ah! ces sacrés journaux! Parole, j'aime encore mieux les juges d'instruction. »
Cette fois, j'avais reconnu la voix. C'était celle de Philibert, Philibert Audigeon, serrurier artistique. Il avait posé des serrures chez moi, il y a une dizaine d'années, quand j'habitais Neuilly. Il était alors employé chez Félizier, le grand ferronnier d'art de l'avenue de la Grande-Armée; et, fin serrurier, le plus adroit certes de l'établissement, ce Philibert avait organisé presque à lui seul mon installation.
Très intelligent, très débrouillard, j'aimais son bagout d'ouvrier de Paris. C'était bien son grasseyement faubourien, alourdi d’un rien d’accent berrichon. Je dévisageais l’homme... C'était bien Philibert, mais un: Philibert engraissé, haut en couleur, un Philibert épaissi. Lui, que j'avais connu maigre comme un coucou, avait maintenant une encolure de maquignon.
Maquignon, il l'était presque devenu. Une chaîne de montre pesante et des bagues à tous les doigts complétaient sa tenue de patron modèle.
< Philibert!
— Mais c'est vous, monsieur Jacques ! en v'läune chance ! Vous n'avez pas bougé, vous êtes toujours le même. Vrai, le hasard! Permettez-moi de vous présenter mon ami, Ernest Beaudarmon... M.J acques Ménard, journaliste. Il y a des années qu'on ne s'était vu. Non, pour un plaisir, ça me fait un plaisir ! Vous prenez un verre ? »
Et quand il eut dépéché son flux de paroles:
« Vous annoncez une jolie santé, vous, Philibert. Parole, vous avez pris du ventre comme un propriétaire.
— Dame, on est marié, on ne court plus.
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— Marié! Mes compliments; et des bijoux: Vous faites bien vos affaires.
— Dame! ça va, ça va, mais aussi Je m'occupe. Vous ne vous imaginez pas le mal que l'on a.
— Les temps sont durs pour tous, Philibert.
— Et la galette est rare.
— Et madame Philibert habite Paris?
— Non, nous habitons la province. Je suis ici en
BUREAU De PLAGEMENT
nés
remonte, — et se mordant les lèvres — c’est-à-dire pour affaires.
— Vous faites toujours de la serrurerie artistique ?» Philibert avait une moue gênée, puis, partant d’un gros éclat de rire : | « De la serrurerie artistique! non, pas tout à fait, mais c'est tout comme,— etse penchant sur la table, comme quelqu'un qui se décide :
« Je suis patron. Oui, j'en suis un, que voulez-
vous! Ma femme m'a apporté la maison en dot.
C'était la nièce d’un gros patron, un ami de la famille; la petite s'était toquée de ma poire, Je crevais de faim, dans la serrurerie. Sans capitaux, cela ne m'aurait mené à rien. J'ai épousé la femme et la maison. Me blâme qui n’a jamais eu faim! Monsieur Jacques, c’est facile d’avoir des scrupules quand on a le gousset plein, et puis, il n’y a pas de sot métier.
— Surtout quand il rapporte, n'est-ce pas, Philibert ?
— Ah! pour ça, quand je me suis marié, le métier était bon, mais ça a bien changé. Le roman du Journal nous a fait bien du tort : cette Traïte des blanches. Maintenant la chose est dans l'air, tout le monde est sur l'œil. Ça devient périlleux et les bénéfices sont mangés par les frais... Et puis ces satanés journaux, de quoi qu'y se mêlent? Ils ne sont remplis que de ça... On nous épie, on nous traque, on nous fait la chasse... Demandez à Monsieur qui est de la partie |
— Le fait est qu'y vaudrait mieux être Apache, bougonnait l’ami, on serait plus tranquille. »
Et Philibert, convaincu, reprenait :
« Pour un malheur, c’en est un, vrai, que de vivre à l'heure d'aujourd'hui. On n'est plus protégé contre rien. Autrefois, on avait pour soi la police, mais maintenant, elle fait le jeu des femmes. Ce sont ces chameaux-là qui nous exploitent, plus de recours contre elles ; on ne reconnaît plusles dettes... Alors, quelle garantie avons-nous, nous, patrons ?.. Nous sommes bons... Ça entre et ça s’en va pour un rien, histoire de se donner de l'air. Ces espèces-là, ça ne tient pas en place; à peine chez vous, c'est chez le voisin. Mesdames en déplacement... Faudrait créer une rubrique pour elles dans les gazettes. Avec ces manières, plus moyen de se créer une clientèle; fini
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le temps des vieux habitués. C'était ça qui faisait les maisons sérieuses. A l'heure d'aujourd'hui, autant vaudrait tenir un Casino!
— Aux Quatre-Chemins,— répondait en écho l'ami.
— Et moi, j'ai quatre enfants, reprenait Philibert, deux garçons et deux filles, l’attelage au pair... Je suis un père de famille, je paie patente et une grosse patente; je suis un commerçant, presque un fonctionnaire, puisque je suis autorisé par l'Etat. Mon établissement est d'utilité publique; je suis en droit de demander à l'Etat de me protéger, de me soutenir; je paie mes impôts et régulièrement; je maintiens l’ordre et la pudeur; je défends même la santé natio-
nale; je suis la sauvegarde de la Morale française. »
M. Philibert devenait épique.
« Et qu'est-ce que l'Etat m’accorde, à moi, père de famille, commerçant patenté et même fonctionnaire oupres- ,, que? Des procès-verbaux, des condamnations, des amendes et aucun recours contre ces satanées femelles qui me grugent, me ruinent et me font passer l'inquisition.
« Et si vous croyez que l’approvisionnement est facile. La marchandise maintenant se défend, ces sacrées garces se sentent soutenues par les mœurs, et puis, dessalées dans les grands prix par les babillards, ces morveux de journaux à cinq centimes, elles nous filent entre
les doigts! Le gibier maintenant est plus fin que nous !
«< TI] y a dix ans, que dis-je ? il y a cinq ans encore, n'est-ce pas, Ernest? on avait besoin d’un colis, on descendait sur le boulevard, on fouillait un peu les abords des gares, une reconnaissance au Sébasto et un tour dans un bal, on avait de la grenouille de choix, et de la jeune, et de l’aguichante, et dix pour une, dans sa soirée... Mais maintenant, vous pouvez écrémer tous les bals des Halles et des deux Mouhns, rien. Finis aussi, Grenelle et Montparnasse. Il n'y a plus de perdrix nulle part... Et madrées, à. l'heure d'aujourd'hui, ces dames.
« Il vient même de m’en arriver une amère, et que je suis bien emmiélé de raconter à ma bourgeoise. Elle va en faire un raffut, M"* Philibert! je me suis fait rouler comme un pante et ça, pas plus tard qu'hier. Voilà :
« Je suis à Paris pour remplacer une pensionnaire, une dame de chez nous qui nous a quittés; elle a trouvé un engagement à Blida, dans un café-concert : c'est une nature d'artiste. Et v’ià deux jours que je suis pour Ça, à Paris!
« Hier soir, à cinq heures, j'avais encore rien trouvé quand l’idée me vient d'aller faire un tour au bar Marocain de Ja rue Lamartine... Il y a toujours de la perdrix par là... J’y vais et, dans la salle du fond, en effet, je trouve ce que je cherchais.
« Une Bretonne, une belle fille, saine comme l'œil, brune à peau blanche, bâtie, musclée, vingt-six ans, mais déjà saoûle comme une bourrique, et dans une purée... mais pas un rotin. Elle devait être décarrée du matin de Saint-Laze ou échappée de quelque maison. Un détail : elle avait un bas à une jambe et à l’autre une chaussette, c'est tout vous dire. Bref, j'aborde ma poule, je lui paie une tournte, deux tournées, je la confesse, je l’endors à moitié et lui
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propose la chose : je lui dis le genre de la maison et les conditions. | |
« V'là une femme qui me saute dessus, comme la famine sur un purotin; elle me compare au bon Dieu, m'appelle sa Providence, je lui sauvais la mise, etc. Bref, elle accepte, mais quand nous venons
à parler pognon, voilà une marlouse qui fait la petite bouche et exige d’abord deux cents francs... deux cents balles : elle ne viendra pas à moins; je m'entête, elle n’en démord pas; la fille était belle, d’un rendement sûr; je m'exécute, mais à la condition de partir le soir même. J'avais un train à neuf heures cinq.
<— Topez là, patron, je suis votre blot.
«— C'est bon, la belle, filons, mais je ne vous remets l'argent, qu'à la gare, une fois en wagon.
« — Soit, vous ne me connaissez pas, vous pouvez avoir de la méfiance.
< Nous sortons, je la fais dîner, je lui paie un
waterproof, je prends mes deux billets de secon mon colis ne bronchait pas. Sur le quai, ma va. déjà dans le compartiment, nos deux coins reten ma fille me réclame.les deux cents balles. Je lui refile comme de juste : c'était son dû.
« — Patron, qu'elle me dit, prêtez-moi quinze c times, le temps d'aller et de revenir.
« Comme une bête, je lui aboule les trois so: .ma poule s’en va,.je l’attends encore. Elle m'a f mes deux cents francs à l'esbrouffe. Je suis v comme dans un bois, moi, Philibert d'Aubry-l Epinettes, un vieux routier de la corporation!
« Deux cents balles, une femme qu'on aurait e il y a cinq ans, pour trois sigues. Non, ce que marronne, ce que je marronne! Et la tête de bourgeoise, non, la gueule de la patronne, quand e va savoir ça!
« Je lui dirai que j'ai joué aux courses! »
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