‹ La maison PhilibertChapitre 3 sur 18 · OV CRE · texte numérisé non relu

OV CRE

* EC, ENT MOD Da ic

1 Om €

BERTIN, SC

G. BOTTINI.

Une Bretonne, une belle fille, mais déjà saoule comme une bourrique….

LL M = simmmmemmditiiiil

Un Métier qui se perd 9

Un Métier qui se perd.

« Oui, monsieur, c’estun métier qui se perd bien, Demandez plutôt à Ernest.

— Ah! pour ça, bien sûr, on y gagne juste son

pain.

— Et encore ! Autrefois, on y faisait fortune. Auiourd'hui, on met juste les deux bouts, et, pour ne pas y perdre, on est forcé de laisser la chose à ses enfants. Moi qui avais rêvé de faire de mon aîné un officier d'état-major et de mon cadet un ingénieur, j'ai dû en découdre. Ils seront patrons, comme leur père. Dès le jour d'aujourd'hui, je ne songe qu’à créer une succursale dans le chef-lieu de canton. Heureusement que la bourgeoise est vaillante. Elle est femme à en diriger une toute seule. J’établirai mes deux fils, et ils feront une rente à leurs sœurs. Voilà mon avenir; J'ai trente-neuf ans et j'aurai à bûcher toute ma chienne de vie. Il y a vingt ans, je me serais retiré à cinquante ans avec des Unifiés belges et du bien au soleil. »

On venait de nous présenter un canard au sang, et, pendant qu'avec des gestes de pontife, le maître du cabaret procédait au dépeçage de la bête et détachait sous l'acier — de fins couteaux à lame de scalpel — de minces et rouges aïiguillettes, mon ami Philibert me confiait ses doléances et versait ses chagrins dans mon cœur.

Je les avais emmenés diner, luiet son ami Ernest Beaudarmon, à la Tour-d'Argent. La cave y est recommandable et la chère succulente. J'étais trop

heureux de l’aubaine; j'ai la faiblesse d’aimer tollement mon métier, et je ferais des bassesses devant un document humain. La rencontre de Philibert et de son acolyte était une chance inespérée et trop rare pour négliger les bénéfices d’une aussi précieuse occasion.

Je sentais ces messieurs en veine de confidences, sous le coup d’une de ces infortunes imméritées qui débrident les âmes comme des abcès et les font se dégorger, en imprévus et savoureux aperçus, sur les choses et sur les gens.

Quelles révélations piquantes allait me valoir le spécial état d'âme, endolorie et indignée, où j'avais surpris les deux amis? Il n’y a pas de petite psychologie. J'avais invité les deux patrons à dîner.

Je ne les aurais, certes, exhibés ni chez Paillard, ni au café de Paris; mais la Tour-d’Argent est si loin, si loin, là-bas, derrière Notre-Dame, mieux, presque à la pointe de l’île Saint-Louis, dans les solitudes du quai de l’Entrepôt et les steppes commençantes du quartier de Bercy. Et puis, avec leurs bijoux pesants et leur allure cossue, mes deux invités pouvaient passer pour deux gros propriétaires de vignobles ou même deux maquignons du Marché aux chevaux : le Jardin des Plantes n'est pas si éloigné du boulevard de l'Hôpital. D'ailleurs, mes deux gaillards connaissaient la maison; ces messieurs étaient hommes à nourrir leurs fièvres. Hésitantsun peu devant mon invitation, le nom du restaurant les avait décidés.

Nous étions donc là, arrosant d’un excellent pomard le canard au sang, gloire de la maison. Recueillis d'abord comme deux dévots devant le fumet des sauces et la fleur des vins, un extra-dry déliait bientôt la langue de Philibert :

« Et avec ça, la clientèle qui chipote, grognasse et se fait de plus en plus regardante... des fournitures

Un Métier qui se perd 1

qui deviennent de jour en jour inférieures., et la concurrence, et la plus déloyale, tolérée dans la rue.

Se vas D

LOL Ÿ Lune

Ainsi à Aubry-.es-Epinettes il y a bien deux régiments, et, les jours de marché, toute la campagne qui rapplique; et les cultivateurs, ça, c'est un rendement sûr; mais il y a aussi les fabriques, deux tissages et un cardage de coton... et les ouvrières! Ah! monsieur Jacques, les ouvrières de fabrique!

Et la police ferme les yeux, elle ne dit rien, la police; mais elle ne se gêne pas pour me dresser des contraventions. À la moindre infraction, il faut voir si ça tombe! Comme la grêle sur le blé d'avril! Ces filles de fabrique, ça se donne pour vingt sous, quelquefois moins, au bord d’un champ, derrière une haie, où ça se trouve, tandis que chez moi c’est deux francs, pas moins, et, si l’on reste la nuit, la thune.… Mais, il n’y a pas à dire, établissement régulier, ça n’a jamais l’excitant de l'aventure.

« On ne peut pas lutter.

« Et l’on parle de l’austérité de la province!

.< Non, la moralité de la population d’Aubry-les- Épinettes, non, cette moralité! »

Et Philibert, les joues allumées, la bouche grasse, s’administrait des claques bruyantes sur les cuisses.

« Encore si on avait la tranquillité chez soil Mais le moyen, avec les roulures qu’on a maintenant dans la partie? Quel gibier!

« Plus de travailleuses, rien que des feignantes! Ça ne songe qu'à faire la noce, à s’enfiler des pernods et à vous faire des tours de guenons : des têtes de pioche, des langues de vipère et des boniments de femme saoûle... Toutes autant qu'elles sont, toutes des sacs à vices. Ça veut toujours avoir raison, ce sont des rognes à tout bout de champ, et, pour un mot un peu plus haut que l’autre, v'lan ! le marché en main, ça vous lâche. Ça fait son paquet, ça décanille.

« — Au plaisir de ne jamais vous revoir, vous et vot’ sale baraque! »

« Voilà! ça vous quitte comme des bonnes!

« Autrefois, on avait de braves filles de la campagne qui, pour le gosse en nourrice ou la vieille mère au village, trimaient du soir à l’aube, abattaient de l'ouvrage, et, dévouées aux maîtres, prenaient les intérêts de la maison. C'étaient des bètes du bon

Un Métier qui se perd 43

Dieu, et douces à conduire. Ça avait fauté, + mais ça réparait sa faute; ça soutenait ses vieux,çaélevait .

son enfant : c'étaient, tous les mois, des lettres chargées au pays, et, quelquefois, les parents venaient les voir.

Onseserait cru au parloir, dans un couvent: c'étaient des spectacles rafraichissants.

« Mieux : y en avait qui S’amassalent une dot, et, de retour au patelin, prenaient un mari, devenaient de braves mères de famille, épousaient (ça se voyait) le père de leur enfant.

« L'espèce en est perdue de ces pensionnaires; le moule en est brisé. Faut en faire son deuil!

« Rien que des ivrognesses, des filles à béguins avec un sale homme toujours dans leurs jupes, qui les gruge et qui les cogne, et qui les conseille mal et leur monte la tête contre les patrons ! Et c’est mal embouché, ça vous engueule les clients ; non, leurs magnes ! J'en ai eu une qui m'a fait perdre trois habitués. Dès qu'elle les voyait, elle les hélait et à pleine voix, d'un bout d’une salle à l’autre, qu'il y eut du monde ou qu’il n’y en eut pas... et par leurs noms! Et sur ces clients il y en avait deux de mariés, et l’autre était employé à la préfecture. Vous voyez leurs têtes. Je ne les ai pas re-

vus; ils ont pris une petite ouvrière en commandite.

« Voilà comment on perd une maison.

« Cette Irma ! Elle faisait le vide autour d'elle. J'ai eu assez de mal à m'en défaire ; elle ne voulait pas démarrer, celle-là : elle tenait comme la teigne. Elle eût balayé mes salons.

« Et voilà le personnel d'aujourd'hui ! Naturellement aujourd'hui il n’y a plus rien, plus de sentiment de famille, plus de religion ! Qu'est-ce qui retiendrait ces malheureuses ? L'oncle de ma femme, le patron qui m'a passé la main, m'a dit qu’il en avait eu de dévotes. C'étaient les meilleures à l’ouvrage, ça et les sentimentales, celles à romansfeuilletons! Mais ce modèle, ça ne se rencontre plus, mon petit, ajoutait le cher homme. De mon temps, quand une Jeanneton lisait Musset ou George Sand, j'étais fixé. C'était de l'or entré dans la maison.

« Maintenant, tout ce qu'on a chez soi, c'est de la dèche. Toutes des filles à béguins, exploitées par un type ou bien des amies, des amies par couple; et alors, ça, il n'en faut plus. Ça, c’est la guerre et la folie dans la baraque, la Salpétrière à domicile et le juge d'instruction. Terribles, les femmes à liaisons! Ça ferait battre des montagnes, ça ferait massacrer père et mère; et des crises, et des drames, et des scènes de jalousie, des faux suicides et des menaces de meurtre! L’Ambigu chez soi! La douche ou la camisole de force, on n'a que le choix.

« Aussi, dès que j'en vois deux qui s’isolent et se roucoulent de l'œil :

< — Halte-là! mes petits agneaux, que je dis à ces dames, pas de ces manières-là chez moi. C’est à prendre ou à laisser. Collez-moi quelque part ces giries de princesse lointaine, et que ça ne traîne pas... ou bien, foutez-moi le camp. Je ne veux pas de Bilitis chez moi. » :

«< Bilitis, c'est un livre qu'avait apporté une de ces

Un Métier qui se perd 15

poisons, un livre de vers en prose qu'on aurait dû intituler Bilitis Tumarches. Elles se l’arrachaient toutes, comme un billet de cent francs. Des saloperies, quoi! Rachel, qui avait introduit ce livre d'heures dans la congrégation, disait en se rengorgeant :

« — Bilitis, c'est moi! »

« Je t'en donnerai, des Bilitis! |

« Cette Rachel! La bourgeoise et moi en avons vu de dures à cause d’elle. Ne s’était-elle pas mis dans la cafetière de détourner les femmes de leur devoir et de les dégoûter des clients! |

«< — Vous leur faites trop d'avance, PACA leur serinait-elle ; attendez qu'ils vien- À nent vous chercher, ne vous décar- sa æ cassez donc pas pour leur plaire. On © sait ce qui les fait rappliquer ici, ces | salauds ! » |

« Alors, qu'est-ce qu'elle faisait chez moi? C'est ce que je lui ai dit,un 1OUr.

« — Et toi, de quoi que tu vis pour débiner le truc ! Ma fille, tu t'es trompée de porte, fallait aller au couvent !

« Non, celle-là ! Elle avait jeté son dévolu sur une petite nouvelle, une Nantaise, Lionette, une blonde cendrée avec une jolie figure et des manières douces, l’air gosse; et ce chameau de Rachel l'avait si bien embobinée, qu'elle, si avenante dans les premiers temps, ne frayait plus avec personne.

À peine si elle vous adressait la parole, et, sauf les repas, qu’on prend ensemble, elle s'ensauvageait, tou-

jours remontée dans sa chambre, ou à se prome.

ner seule, avec un livre, sous les ormes du parc, cai

la maison a un parc, ë Aubry, ou du moins, un

grand jardin et des om-

brages.

— Mes compliments, Philibert.

— Il faudra venir voir ça un de ces jours, monsieur Jacques. Vous ferez plaisir à tout le monde.

— Mais oui, mais oui.

Nous reparlerons de ça, Philibert.

SE — C'est la bourgeoise | qui sera contente. Tu à viendras ce jour-là, Er- À nest. Il habite à côté.

pt Nous déboucherons de 'i! mon vieux Martel. Bref...

\\ Et Philibert reprenait

|| son histoire :

ri ‘|| « Bref, cette petite

\i Lionette devenait sour- __1. noise.

Gas < — Nous n'en ferons

rien de bon, maugréait

ma femme; ce carcan de

Rachel l’a dégrénée. »

« Et pourtant je les tenais à l'œil toutes les deux, et, comme je ne m'’endors pas sur le rôti, jusqu'ici il n’y avait pas trop de vilain. |

« Les autres femmes leur jetaient bien de la bêche, et encore cette Rachel est si teigne qu’elles ne s’y

frottaient guère.

G. BOTTINI.

GRIMARD, SC.

Lorsque j'en vois deux qui s’isolent et se roucoulent de l'œil...

Un Métier qui se perd 47

«< Un soir, v'\à que s’amène chez nous le commissaire central. Le commissaire central, c’est un honneur. Nous le recevons comme de juste; il venait nous dire un petit bonsoir, en ami.

«< — Tâchez d'être convenables — que je dis à ces dames — que M. le Commissaire emporte une bonne opinion de l'établissement. »

« J'offre le champagne. Je voyais bien qu'il reluquait Lionette. |

«— Il y a longtemps que vous avez cette nouvelle-

là ? — qu'il me demande — je ne l'ai pas encore vue. »

« Les désirs de l'autorité sont des ordres.

€< — Monte, que je dis à Lionette. »

< Mais dans l'escalier, qu'est-ce que je surprends ? Rachel, en train de faire du plat à la gosse, et la catéchisant et l’endoctrinant.

« — Je ne veux pas que tu y ailles. Il me déplaïit à moi, cet oiseau-là; je te défends d'être gentille... s’il te demande de... envoie-le coucher, refuse-lui. …. Si tu lui; fais ça, j'aurai ta peau, etc.

} « J’allonge une baffe à madame, et j'expédie la petite dans sa chambre.

| « On dort, mais moi, je ne dormais que d’un œil. À cinq heures du matin, J'entends du raffut. « Qui est-ce qui chiale comme ça, au second? Estce qu'on m'en estourbirait une ? » Je

ét

prends mon rigolo, j’enfile l'escalier. Qu'est-ce que je manque d’écraser en arrivant au second? Etalée sur le carrelage, devant la chambre de Lionette, jusqu’au travers de sa porte, Rachel en chemise, le

. ventre sur le pavé et sanglotant et sanglotant :

<— Ma petite Lionette! Oh ! les pourceaux ! les assassins | »

« Elle avait passé là, toute la nuit, devant cette chambre, la chambre du Commissaire central.

-« Je l’ai relevée à coups de botte... quelque part.

< Elle a quitté le pays, le soir même; l’autre l’a suivie. Si vous croyez que c'est un métier commode, de diriger un pareil bétail? Quel fourbi, quel cassement de tête! Il faut en avoir une poigne avec tous ces bestiaux ! »

L'ŒI du Maitre.

«< Oui, que c'est un métier où il faut de la poigne, marmonnait Ernest Beaudarmon. |

— Et de l’œil! renchérissait Philibert.

— Et le bon! appuyait Ernest, car les tours d'avocat que vous font ces sacrées gonzesses, non, ça fournirait des volumes, si quelqu'un voulait les écrire tous.

— Vas-y de ton histoire, Ernest » — et Philibert, bon enfant, encourageait le gros homme de bourrades dans les côtes.

Nous touchions à la fin du dîner.

L'Œil du maître 49

Après les écrevisses Tour d'argent, des écrevisses monstrueuses, engluées d’une espèce de bordelaise plus montée en ail, en épices et en safran que la bordelaise ordinaire, l'acidité glacée des fraises rafraichies nous dilatait les papilles et mettait sur nos langues rapeuses la douceur bienfaisante d’une pulpe de fruits.

Poussé par Philibert, Beaudarmon se défendait pour la forme, puis, s'étant versé un verre de Château du Pape, année 1880, il s’exécutait à peu près dans ces termes : |

< Oui qu'il faut en avoir un œil avec ces demoiselles et leurs amis! C'était à Meaux, en 1893. Moi, Je n'ai jamais été patron qu’en province, j'ai jamais aimé le fourbi de Paris. Il y a trop de tintoin dans la gérance, et puis les femmes y ont trop de vice, dans vot’ Paris. Elles vous ruinent un établissement rien que pour vous embèêter, histoire de voir votre tête. Nous en savons quelque chose par celles qui nous en viennent, de Paris. Donc, c'était à Meaux, en 18983. J'avais un bon petit établissement, un bon deuxième ordre, un vrai placement de père de famille qui, sans luxe et sans tapage, sans grands frais de toilettes pour ces dames, me rapportait, bon an, mal an, dans les vingt-cinq mille francs nets, et ça compte au bout de douze mois, quand on peut aligner vingt-cinq sacs ! Une clientèle sérieuse, toute la campagne des environs, des gens bien tranquilles, un peu regardants, ayant la manie du marchandage (j'en ai vu, les jours de marché, demander une diminution en prenant leur billet au guichet de la gare), mais, à part ça, des bêtes du bon Dieu et solides des reins pour la paie. Avec eux jamais de cris, de disputes et jamais de coups de couteau, comme avec ces sacrés ouvriers d'usines dans les villes de fabriques. Oh! les ouvriers d'usine, ça et les terrassiers, quand des travaux de chemin de fer et des percements de

voies nous amènent des gars du Piémont dans le pays. Ah! ça, c’est le choléra pour des maisons comme les nôtres, comme qui dirait, pour les récoltes, la grêle en char-à-bancs.

« J'étais donc à Meaux, rue des Haudriettes avec un petit bétail de femmes bien gentilles, un peu portées sur leur bouche, comme elles le sont toutes, mais pas pétardières pour un sou et bien avenantes aux clients. Là-dessus, une de mes pensionnaires me quitte. Sa mère s'était laissée passer au village, et son vieux la réclamait, histoire de diriger la maison. C'était un petit cultivateur des environs de Pithiviers, qui n'avait jamais cessé de voir sa fille même depuis sa faute, un petit vieux bien amiteux, mais roué comme potence. Il trouvait le moyen de venir voir sa fille, deux fois par an, et de lui soulever ses économies contre une accolade émue et un couple de canards, qu’il lui apportait toujours enfoui sous le couvercle d'un grand panier.

« La mère, elle, froissée dans son orgueil (Lisa | s'était laissée emmener par un commis-voyageur) n’avait jamais voulu revoir son sang. Le vieux, plus | madré, s’était montré accommodant; les peignoirs

L'Œil du maître 24

clairs et les bas de soie de sa progéniture remuaient son cœur paternel. Lisa, elle, était une brave fille bêtasse et molle qui ne savait rien refuser à son auteur; et quand le vieux, tout empêtré dans sa blouse raide, nous arrivait rue des Haudriettes avec son panier au couvercle soulevé par les têtes de ses canards: €< — Combien que vous allez les lui vendre aujourd'hui, à votre fille, vos deux poules de mare? »

« Et les femmes de s’esclaffer et d’houspiller le paysan en appelant : |

«— Lisa, Lisa, v'là ton père, descends donc, grosse oie, que ses canards te plument. Viens voir tes frères, va, t'es bien. la sœur des canards ! »

« Et le vieux, amignotté par ces demoiselles, de renifler avec béatitude leurs mains sentant l'odeur, tandis que Lisa, dégringolée de sa chambre,venaiten roulant des bhanches, tendre ses grosses joues à son père.

< Nousretenions le vieux à diner et, après le café, pour les laisser plus seuls tous les deux, j'autorisais Lisa à monter avec son père dans sa chambre. Il en redescendait vers le soir, au moment

du travail (car c'était un homme sérieux qui savait que les affaires sont les affaires) prenait honnêtement congé de nous tous, demandait parfois à embrasser ces dames et reprenait son petit bonhomme de chemin, d'un pas allègre et les poches pleines. Et, au souper, le soir :

« — Combien qu'y t’les a vendus cette fois-ci, tes canards ? » rigolaient toutes les femmes.

« Lisa défendait son père. Il n'était pas heureux chez eux, la mère était si avaricieuse et si dure! Avec ça, elle lui refusait presque à manger : elle n’avait d'yeux et de bonté que pour son aîné, un propre à rien d’ancien zouave qui traînait dans tous les cabarets du pays et qui, en fait d'ouvrage, ne s’occupait qu’à mettre à mal les filles ; et une grosse rancune gonflait les seins mous de Lisa. Elle aimait le pauvre homme de toute la haine qu'elle avait vouée à cette mauvaise mère et à ce chenapan de frère.

« Les canards, le cou orné de faveurs roses, faisaient, pendant huit jours, la joie des pensionnaires. Ces dames se les repassaient, se les disputaient avec des gestes enveloppants et des mots d'amour. Elles les berçaient dans leurs bras, les baisaient sur le bec, voulaient leur donner le sein, prises pour ces bestioles effarées de tendresse de nourrices, et les présentaient même aux clients ; ils s’appelaient tour à tour Charles, Ernest ou Anatole, du nom du préféré de la semaine ou de la nuit, et cela jusqu'à ce qu’une émotion liquide d'un des volatiles trop palpé et pétri contaminât la soie d’un corsage ou la percale rose d’un peignoir. Les sales bêtes étaient alors renvoyées à la basse-cour, ces dames ne voulaient plus voir ces ordures et, une quinzaine après, un soir, nous mangions Anatole aux petits pois et Ernest aux navets, et cela sans un regret, même de la part de Lisa, car, l'amour une fois éteint, il en est des canards comme des hommes. L'heure est passée, n’en parlons plus.

L'Œil du maître 2

« Cette bonne Lisa! C’est cette perle que m’enlevait son madré de père. La mère était mortel Ses bras lui étaient ouverts; son cœur de père, elle le savait bien, n'avait jamais cessé de lui appartenir, et la brave bête nous avait quittés pleurant à chaudes larmes. Elle avait regagné le pays... Il savait ce qu'il faisait, allez, le vieux; Lisa n'était point sans économies.

— Il perd sa femme, mais il hérite de sa fille, avait dit drôlement Adèle.

— C'que tu vas t'ennuyer là-bas, avait ricané Berthe, le travail des champs, quand on en a perdu l'habitude, tu sais, ça ne vaut pas la vie qu'on a icI.

— Bien sûr, pleurni- CRT chait la grosse fille, j'ai-

v4 merais mieux rester, = mais mon vieux qu'est

— tout seul et qui me de-

N mande!

] D L «— Ah! ne pleurez

un pas, al reviendra. N’est-

| ce pas que tureviendras,

Lisa? A la revoyure Lisa, mais ne tarde pas trop, n'attends pas que tu sois défraîchie. »

« Et ce furent les adieux de l’oie de Pithiviers : les autres l’appelaient ainsi à mon établissement de Meaux.

« Son départ ne fit pas moins un trou et, ce trou, il fallut le combler : une femme de moins dans une maison, ça compte. J’écrivis à des amis, et un gros

pourvoyeur des Halles m'en expédia une en colis.

« C'était’ une brune au teint mat, pas très grande et plutôt joliment faite, un peu mince pour ma clientèle. Comme il faut d'ailleurs, sérieuse, une voix douce, mais l’air en dessous : quelque chose dans la physionomie qui ne m'allait pas, quelque chose de trop réservé et trop poli pour être honnête; bien tenue, les mains soignées, les cheveux en bandeaux sur les oreilles, l'air d’une institutrice qui a mal tourné ou d'une femme de chambre de bonne maison. Elle s’appelait Ginette et nous mit tout de suite mal à l’aise : elle refroidit, par ses allures, toutes ces dames qui étaient à la bonne franquette, et nese lia avec aucune. Dès qu'elle était seule, elle montait dans sa chambre où elle s'enfermait pour écrire des lettres, des lettres et des lettres, et toutes pour Paris; mais comme la nouvelle venue était ponctuelle au travail, et que ses manières distinguées, après avoir effaré d'abord, aguichaient maintenant les clients, j’avalais ma langue et commandais à mon bétail de faire bonne mine à la Parigote.

e Il y avait bien trois semaines qu'elle était de la maison, quand, un soir, un client de passage s’amène : une espèce de commis-voyageur pas mal fringué, assez beau gars dans son genre, quoique maigre comme un clou.. Ces messieurs les voyageurs de commerce, nous les connaissons tous. Ce sont d'assez bons clients, plutôt des habitués que des consommateurs. Par les temps d'hiver, c’est dur, à Meaux, de passer une soirée, et autant venir chez nous que d'aller au café. Tout ça, pour vous dire, monsieur, que les voyageurs qui passaient par la ville, je possédais leur poire et que je ne connaissais pas la tronche de celui-là. Donc, je l'avais jamais Vu.

«< Il s’amène, paie une tournée, deux tournées à tout le bataillon et puis se décide pour la Parisienne.

L'Œil du maître 25

<« — J’ passe la nuit, qui m’ dit au pied de l’escalier. Combien qu’ c’est, patron?

< — Cent sous. Et ce que vous voudrez à madame.

< — C'est bien, voilà vos cent sous : on sait vivre.

Page 1